Rabies cassum nomini pestifera a morsu vero uni
cum remedium oraculq quodam nuper repertum^ radix silvestris rosœ, qusB cyaôrrhodos appellatur.
et son secret, acheté par l'Etat, divulgué avec la plus grande publicité possible.
Si ce remède n'est pas dans ces conditions, cette annonce est un danger très grave et doit être démentie et supprimée.
Parlons un peu, puisque nous y sommes, de la croyance aux miracles de saint Hubert, qui, je le répète, a été funeste à bien des victimes.
J'ai vu moi-même, dans mon enfance, vendre et acheter des bagues de saint Hubert. Les colporteurs qui les vendaient dans les villages les disaient apportées d'un monastère des Ardennes placé sous l'invocation de saint Hubert, et ces bagues avaient touché la sainte étole du saint.
Or la sainte étole de saint Hubert et les miracles qu'elle faisait ont été très sérieusement discutés par des théologiens et des médecins, d'abord en 1080^ puis de nouveau en 1687, en 1690 et en 1700. L'étole fut, par les théologiens et les médecins, déclarée miraculeuse et préservant de la rage. Mais, vers la même dernière date, 1700, une nouvelle assemblée de théologiens et de médecins éleva des doutes sur les miracles, sans réussir à détruire les croyances et les coutumes superstitieuses, qui ne sont pas encore complètement détruites aujourd'hui.
« La sainte étole avait été apportée du ciel à saint Hubert lorsqu'il avait été ordonné à Rome par le pape Serge.
» La sainte étole ne diminuait jamais, quoique de grandes parcelles en fussent journellement cou-
pées par le R. P. abbé du monastère pour les pratiques de la guérison et de la préservation de la rage.
» Ces parcelles, un petit fil d'or, étaient insérées par une légère blessure dans le front de la personne mordue. On se confessait et on communiait neuf jours de suite. On devait rester quarante jours sans se peigner, s'abstenir de manger des poissons sans écailles. Le dixième jour, on faisait détacher par un prêtre le bandeau mis sur la petite blessure causée par la « taille » et l'insertion du fil de Tétole. On brûlait le bandeau et on en Jetait les cendres dans la piscine. •
» La personne « taillée », c'est-à-dire ayant dans son front, sous la blessure cicatrisée, la parcelle de fil d'or, non seulement, ayant été mordue, ne devenait pas enragée, non seulement elle pouvait approcher sans aucun danger les animaux ou les hommes enragés, mais encore elle pouvait accorder un sursis ou « répit » de quarante joura aux personnes mordues, pour qu'elles eussent le temps de se rendre au monastère des Ardennes consacré à saint Hubert; pendant ces quarante jours, le venin s'endormait et ne propageait pas la maladie. »
Les pèlerinages au monastère des Ardennes à l'effet d'être guéri ou préservé de la rage furent très suivis et très à la mode pendant très longtemps; puis la foi s'attiédit, et c'est alors que, pour faciliter l'acquisition des miracles, on imagina les bagues auxquelles cette vertu était communiquée en leur faisant toucher la sainte étole..
Je répète qu'il y a là un devoir rigoureux pour Tautorité : ou divulguer, propager, mettre à la portée de tous un spécifique contre la rage et en récompenser noblement l'inventeur, ou ne pas permettre l'annonce d'un remède présenté comme infaillible» mais en réalité impuissant, qui empêcherait les personnes mordues de chercher leur salut dans le seul remède reconnu efficace... jusqu'à aujourd'hui.
Je lisais l'autre jour, dans une histoire du roi d'Angleterre George III, un mot que dit lord Chatam, en quittant le ministère, lorsque, en dehors de ce ministère, lord Bute, qui exerçait une grande influence sur le roi, commençait la fameuse querelle avec les colonies américaines ; ce mot pourra être répété quelque jour par quelques-uns de nos ministres d'aujourd'hui :
« Je vois derrière le trône quelqu'un plus fort et plus puissant que le trône, qui entrave mes opérations et détruit mon ouvrage. »
Un autre mot, celui-là du chancelier Oxenstiern, pourrait peut-être être répété encore de ce tempsci. Il envoyait son fils, pour parfaire son éducation, visiter les principales cours de l'Europe.
« Allez voir, lui dit-il, avec combien peu de sagesse le monde est gouverné. »
Il est des époques de l'histoire restées obscures faute de documents; l'époque où nous vivons sera dans l'avenir singulièrement obscurcie par la mul-
tiplicité des documents contradictoires; il n'est pas un fait qui ne soit présenté Chaque jour, et aux assemblées et dans les journaux, sous une dizaine d'aspects différents et souvent contraires. Je me rappelle que, pour les Guêpes que je publiais, j'avais demandé à Bertall deux petits dessins qui furent encadrés dans le texte et qui reproduisaient fidèlement les appréciations des journaux de couleurs opposées sur le roi Louis-Philippe allant faire aux Chambres le discours d'ouverture alors en usage.
Il s'agissait cependant d'un fait qui avait eu dix mille spectateurs, lesquels avaient pu communiquer ce qu'ils avaient vu à cinquante mille personnes; ça s'était passé à Paris, en plein jour, en séance publique.
Eh bien, les journaux ministériels et les journaux de l'opposition, rendant compte de cette séance, représentaient le roi sous deux aspects traduits par le crayon de Bertall.
Les deux dessins étaient des portraits de Louis- Philippe ; dans le premier, c'était un vieillard débile, courbé, amaigri, se servant de son sceptre comme d'une béquille pour appuyer son corps tremblant. A sa couronne était attaché un garde-vue vert.
Dans le second dessin, le roi, robuste, musclé, athlétique, enlevait de son gros bras tendu plusieurs centaines de kilos.
L'origine des nouvellistes et des reporters remonte loin : on cite « un ordre du jour » de Jules César, annonçant qu'il mettra dans une barque et
livrera aux hasards du vent et de la mer ceux qui propageront des nouvelles dans le camp, oralement ou par des correspondances.
De même qu'il y a aux Tuileries l'arbre du 20 mars, un marronnier bonapartiste, qui, pour braver les Bourbons de la Restauration, célébrait à sa manière, en se couronnant prématurément de feuillage, le retour de l'Ile d'Elbe, il y avait au Luxembourg Varbre de Cracovie, sous lequel un certain ^ abbé se rendait tous les jours pour débiter des nouvelles aux politiques de jardin et hommes d'État péripatéticiens qui avaient pris l'habitude de l'entourer et répétaient ensuite ce qu'ils lui avaient entendu dire.
La police d'alors avait spirituellement imaginé de tirer parti de l'abbé ; on lui communiquait les nouvelles vraies ou fausses que le gouvernement désirait voir se propager dans Paris.
On disait que cet arbre sous lequel l'abbé tenait sa cour avait reçu le nom d'arbre de Cracovie^ parce qu'on s'occupait alors de la Pologne, comme on s'occupe aujourd'hui de la Russie et de la Turquie.
J'admettrais une autre étymologie; le mot de craques, signifiant mensonges, a-t-il été le parrain ou le filleul de cet arbre?
Au milieu du tumulte et de la confusion, du trouhaha, du tohu-bohu actuels, quand, dans le bruit que font tous les gens qui s'agitent et parlent à la fois, on distingue quelques mots, on est effrayé •de n'entendre que des sottises, des billevesées, des niaiseries, des puérilités, des folies, de la part des plus honnêtes, des idées, des intentions, des projets, des menées, des entreprises criminels de la part des autres.
Et on se rappelle un résumé que faisait Tabbé de Mably, le frère de Gondillac :
« J'ai longuement fouillé, compulsé l'histoire des .sociétés humaines, disait-il; eh bien, je déclare que la raison, la vraie raison, assez robuste, assez élevée pour n'être étouffée ni par la crainte, ni par l'espoir, ni par l'intérêt personnel, cette raison, depuis la création du monde, n'a été donnée qu'à un millier d'hommes, éparpillés sur toute la terre et parmi les siècles, o
|r Et Ton se demande à combien d'hommes, en ce moment au monde, ce don a été fait; on se demande quelle est la part de la France, et, dans le cas où il lui en aurait été accordé quelques-uns, où sont-ils et que font-ils, qu'on ne les voit pas^ qu'on ne les entend pas?
C'est qu'ils sont ennemis du bruit et de la foule; c'est qu'ils sont ennuyés, découragés de la marche des affaires humaines ; c'est qu'ils ne veulent souvent être rien dans rien.
Ils ont peut-être tort, on ne doit pas se lasser de semer des idées justes et utiles; il est possible qu'elles germent et qu'elles fleurissent un jour, et qu'elles portent fruit plus tard; seulement, il faut se résigner à ceci que les semeurs ne sont pas les moissonneurs :
Sic vos non vohis mellificatis^ apes,
Quani une idée juste se présente, elle commence d'ordinaire par voir se réunir contre elle l'unanimité, du moins la grande majorité; mais les abus sont le champ et le patrimoine de tant de gens, qu'ils sont naturellement défendus avec un courage désespéré.
Mais je me suis souvent rappelé ce précepte des Valin^ des Coquains, des Glam^ mes patrons d'Étretat à l'époque où j'étais légitimement fier de compter pour un homme sur les bateaux d'Étretat.
— Nage toujours, disaient- ils; si tu n'avances pas, tâche d'étaler; si tu n'étales pas, recule le
moins possible, en attendant que le vent, qui change quelquefois, et la marée, qui change toujours, te deviennent favorables.
Ces pensées me sont revenues à l'esprit à propos de deux faits que j'ai lus ces jours-ci dans les journaux.
L'un de ces faits est celui-ci : à la suite d'élections pratiquées je ne sais plus où, au nom -de la liberté, sur un ordre envoyé de Paris aux électeurs par un comité dont les membres leur sont inconnus , on a bu , on a chanté beaucoup la Marseillaise, un peu le Ça ira, et on a « planté un arbre de la liberté ».
Le second, c'est que M. de Parieu et quelques autres sénateurs essayent de faire voter un projet de loi éur l'enseignement départemental et communal de l'agriculture.
Parlons d'abord du premier fait.
Voici en quoi consiste d'ordinaire la plantation d'un arbre de la liberté :
Divers groupes sortent des cafés et des cabarets, se réunissent, en chantant et en vociférant sur une place publique, puis vont arracher un arbre quelque part et n'importe où, le plus souvent cllez quelqu'un auquel, quand on demande la permission, ce qu'on ne fait presque jamais, on la demande d'un ton qui ne permet pas le refus.
On déplace deux ou trois pavés^ on fait un trou, puis on y fiche l'arbre et on remet les pavés pour le soutenir; on l'arrose une fois, mais pas tant que les planteurs; on chante encore, on danse autour
de Tarbre ; au bout de trois jours, l'arbre perd ses feuilles, puis se dessèche; le résultat le plus clair de la plantation d'un arbre de la liberté, c'est un arbre mort, un arbre de moins.
Je demanderai au peuple-roi, avec toute l'obséquiosité qui est due à sa majesté, de lui présenter quelques observations :
1<* G^t arbre, emblème de la liberté, ne fait, dans sa courte existence politique, qu'attenter à plusieurs libertés :
Liberté de dormir, ou de travailler, ou de ne rien faire paisiblement chez soi, sans être effrayé, troublé ou ahuri par les chanta et les clameurs de la rue;
Liberté de circuler par les rues et les places pour ceux qui ne font pas partie de la fête ;
Liberté de ne pas avoir ses arbres arrachés ;
Liberté de ne pas voir une place publique gâtée pendant longtemps par le cadavre du peuplier que les administrateurs de la ville n'ont pas fait enlever par la crainte de perdre leur popularité.
Passons à une seconde observation :
2o peuple-roi ! tu ne montres pas un discernement parfait dans le choix, des modèles que tu prends dans les rois tes prédécesseurs.
En effet, quel serait le meilleur résultat possible de la « plantation d'un arbre de la liberté », en supposant que l'arbre ne mourût pas, reprît et poussât?
De voir sur la place publique un peuplier qui était ailleurs, ce n'est pas un arbre de plus, c'est à peu près toujours un arbre de moins; même dans
les champs les plus favorables, il ne se portera jamais aussi bien, ne sera jamais aussi Vigoureux, aussi grand, aussi vert qu'il l'aurait été dans la prairie où vous êtes allés l'arracher.
Voyez Henri IV : lui aussi, il plantait des arbres ; c'est à lui qu'on doit sinon l'introduction, du moins la propagation du mûrier blanc en France; c'est lui qui fit planter en 1604 vingt mille pieds de mûriers blancs à Paris, dans le jardin des Tuileries; ce fut lui qui chargea les députés généraux de commerce d'aviser aux moyens les plus prompts de fournir abondamment la France de mûriers blancs. En 1602, il passa un contrat avec les marchands pour en faire planter dans les généralités de Tours,, d'Orléans, de Lyon, de Paris ; et, dit Olivier de Ser res, pour donner l'exemple de la manufacture de la soie dont il voulait doter et dont il dota le pays, il fit construire, au bout de son jardin des Tuileries, une grande maison, pourvue de toutes les choses nécessaires, tant pour la nourriture des vers que pour les premiers ouvrages de soie. C'est ainsi que Louis XVI, moins énergique, mais aussi bon et aussi Français, voulant faire accepter la pomme de terre, ces petits pains tout faits, se montra avec un bouquet de fleurs violettes de cette solanée à son chapeau.
On assassina Henri IV, on guillotina Louis XVI, et on appela la moreUe tubéreuse € pomme de terre », comme on avait appelé Amérique le continent découvert par Christophe Colomb.
Ce serait une chose honnête, morale et d'un bon.
exemple qu'une loi qui déciderait que légalement^ c'est-à-dire sur les marchés, devant les tribunaux, etc., la morelle tubéreuse serait appelée parmentière, comme on l'appelait quand on la repoussait comme vénéneuse.
L'admiration, la mémoire et la reconnaissance des hommes sont réservées pour les hommes et les choses qui leur font du mal. Nous avons les bombes Paixhans, les fusils Lefaucheux, les canons- Krupp; mais la parmentière a été débaptisée.
On ne pensa pas au mûrier sous Louis XIII et sous la minorité de Louis XIV, et, pendant la Fronde, la question politique occupait les esprits comme aujourd'hui.
Mais Golbert comprit la pensée féconde du roi Henri IV; sous le règne de ce ministre, on essaya d'imposer le mûrier aux cultivateurs; ce n'est que malgré eux qu'on rend les hommes heureux, on le vit plus tard par les pommes de terre; mais le bouquet au chapeau de Louis XVI, sous une famine qui fit apprécier cette manne, on n'en voulait absolument pas.
Les mûriers plantés « par ordre » aux frais de . l'État étaient arrachés ou assassinés ; Golbert promit et donna exactement vingt-quatre sous par pied de mûrier vivant trois ans après la plantation. C'est ainsi que fut créée en France la grande industrie de la soie. Ce n'esfpas avec des arbres de la liberté qu'on obtiendra un pareil résultat.
Cy finist ce que j'avais à dire quant aux arbres de la liberté. Passons au second point : l'agrandis-
sèment des villes; les industries, les métiers moins fatigants que la culture de la terre et mieux rétribués, les plaisirs, les distractions de tout genre ; la vanité surexcitée par la faconde des avocats et des orateurs de brasserie qui appellent peuple et peuple- roi exclusivement les ouvriers des villes; les exemples des places obtenues, de bénéfices aléatoires acquis par certaines rencontres de cabaret, certaines relations de club, le cultivateur n'étant compté pour rien.
Parfois, le gouvernement dit : « Bons agriculteurs, votre profession, sans avoir l'éclat de la profession des armes ou des professions libérales, etc., » comme le dit niaisement un jour M. Dumas étant ministre de l'agriculture. « La Marianne » promet de temps en temps au journalier de la terre la possession du domaine sur lequel il vit exx travaillant, eta. Phrases vides et c blagues » "des deux côtés; au fond, personne ne veut plus être paysan.
Du beau nom de paysan, Dans leurs villes de boue, ils ont fait une injure.
II ne reste, pour cultiver la terre, que ceux qui ne peuvent se caser dans les villes.
Au lieu de lutter contre cette tendance, l'abandon des champs et l'encombrement des villes et des professions dites libérales, qui créent tant de « fruits secs » qui ont acquis des besoins nouveaux et ne peuvent vivre qu'en bouleversant la société, des hommes s'intitulant hommes politiques, philo-
sophes, penseurs, etc., veulent rendre obligatoire et gratuite Finstruction à tous les degrés. Victor Hugo lui-môme, cette grande intelligence, ce grand faiseur de beaux vers et de belles phrases, a mis cette billevesée dans son programme.
L'instruction à tous les degrés, gratuite et obligatoire, c'est-à-dire : tous bacheliers, tous poètes, tous journalistes, tou^ avocats... tous gouvernement.
La société aujourd'hui ressemble à des naufragés qui, jetés sur une île déserte, ayant sauvé quelques épaves, quelques tonneaux de biscuit, de viande salée et quelques barriques de vin, boivent, mangent, se battent pour les gros et pour les bons morceaux, sans songer à labourer, à ensemencer, à renouveler par le travail les provisions qu'ils consomment.
On se dispute la représentation de la richesse, l'or et l'argent; mais on ne s'occupe pas d'.accroitre, de maintenir même la richesse réelle, c'est-à-dire les productions de la terre, dont l'or et l'argent ne sont que le signe.
L'homme naît laboureur, berger, chasseur. Ce n'est qu'exceptionnellement qu'un certain nombre doivent quitter ces métiers. Une société où l'immense majorité ne travaille pas à la terre est une pyramide posée en équilibre douteux sur son sommet, sur la pointe, et qui doit crouler un jour ou l'autre.
Il faut donc, si la société ne doit pas périr, attacher l'homme à la terre. Pour cela, il faut qu'il
n'ait rien à envier aux citadins, qu'il trouve aux champs la vie large, facile,, une liberté vraie, des distinctions, de la considération, de la gloire même. Il faut que les chemins pavés des villes ne soient pas les seuls qui y conduisent.
Le projet de M. de Parieu et de ses collègues consiste : « !• à inscrire dans les matières obligatoires de l'enseignement primaire les notions élémentaires de Tagriculture et de l'horticulture; 2» à- instituer dans tous les départements une chaire d'agriculture et d'horticulture, dont les titulaires, nommés au concours professeurs sédentaires et ambulants, feront des leçons à l'école normale primaire et des conférences aux instituteurs. »
Il y a quelque trente ans, j'habitais encore Sainte- Adresse ; j'ai publié un roman, Clovis Gosselin, où j'émettais cette idée que ce qu'on doit enseigner aux enfants, c'est ce qu'ils auront à faire étant hommes ; que l'instituteur des campagnes, tout en donnant l'instruction primaire, lire, écrire, compter et un peu de dessin, doit aussi donner ses leçons dans un grand jardin dépendant de son habitation, qu'il doit cultiver ce jardin avec ses élèves; que des relations, des correspondances, des échanges établis entre les diverses écoles et un centre commun, le Jardin des Plantes de Paris, par exemple, doivent fournir ces jardins de toutes les bonnes espèces de végétaux : céréales, arbres forestiers et d'agrément, arbres à fruits, légumes et fleurs; que l'on doit exiger des instituteurs des connaissances sérieuses en agriculture et en hor-
liculture, et que de ces écoles sortiraient sans cesse, comme un cours d'eau fécondant, les bonnes doctrines, les bonnes méthodes, les vrais progrès, les bonnes semences, les bonnes greffés; j'ajoutais que le produit de ce jardin en fruits, légumes, semences, greff'es, jeunes sujets, etc., serait divisé en deux parts : Tune, se composant des deux tiers, venant augmenter le traitement de l'instituteur, et cela d'une façon légitime et stimulante, c'est-à-dire en proportion de son travail, de son intelligence; l'autre, divisée en petites parts, serait donnée comme prix et récompenses aux élèves les plus laborieux, les plus intelligents.
L'étude sérieuse des arbres, des plantes, des fleurs, de la nature enfin, révélerait aux élèves au milieu de quelles splendeurs, de quel charmant spectacle ils ont le bonheur de vivre, et donnerait un grand attrait à leurs travaux.
Par cette institution, on rendrait les hommes intelligents à la terre, et on ouvrirait une carrière honorable à ces armées que les écoles et les examens lancent tous les ans dans le monde et sur des professions encombrées où l'on ne peut prétendre qu'à la place des autres.
Cet encombrement des professions dites libérales exclusivement et injustement, car il n'est point de profession si libérale que les relations avec la terre et la nature, où Ton ne dépend que du ciel, du soleil et de la pluie, cet encombrement est une des causes de la ruine de notre pays. Tous ces jeunes gens qui, au sortir d'études souvent rui-
neuses pour leur fiamille, trouvent toutes les place» occupées, ne peuvent satisfaire leurs besoins réels et leurs besoins acquis que par les troubles et les révolutions.
Rendez les fonctions d'instituteurs de campagne et de médecins de campagne capables de satisfaire les ambitions modestes d'hommes instruits^ vous aurez fait ce que fit Duguesclin lorsqu'il emmena en Espagne guerroyer contre Pierre le Cruel les « grandes compagnies », qui étaient devenue? une charge, une inquiétude et un dangei* pour la France.
Et ce n'est pas là tout le bien qui ressortirait de cette voie si l'on y entrait résolument; là serait le salut de la société, par des moyens dont je parlerai plus loin.
En attendant, il faut songer qu'il y a peut-être, qu'il y a certainement un meilleur emploi à faire de l'argent de la France que de l'employer au rachat des chemins de fer en mauvaise situation, qui n'est accueilli par certains avec quelque faveur que parce que l'opération présente une amorce et une proie à l'agiotage.
Il faut courir à l'agriculture comme on court à un incendie.
Avant de multiplier outre mesure les lignes de chemins de fer qui traversent les contrées, il faudrait rendre ces contrées vivantes, fertiles ; il faudrait faire d'immenses conquêtes pacifiques à l'intérieur : 1<» en augmentant le produit des terrea déjà cultivées; 2*» en cultivant des terres jusqu'ici
incultes : il y a à s'occuper de raménagement des eaux et des irrigations, une question capitale qui livrerait à Tagriculture une très grande partie de la France aujourd'hui stérile.
De même qu'une famine fit accepter, sous le règne de Louis XVI, le bienfait de la parmentière, la sécheresse qui désole cette année ce beau jardin, cet Éden du midi de la France, devrait ouvrir les yeux les plus obstinément fermés. Je ne donnerai qu'un exemple, parce qu'il a lieu sous mes yeux.
Nice, pour laquelle la France a dépensé tant d'argent, Nice a la moitié peut-être de son territoire improductif, stérile ; elle peut, il est vrai, faire venir des cours d'eau de deux côtés et les amener à une hauteur qui permettrait d'arroser une immense étendue de terre et d'en tirer des trésors; mais les uns préconisent les eaux de la Vésubie, les autres les eaux du Var. On se dispute, on se querelle, et on ne fait venir ni les unes ni les autres.
Il £audrait aussi reboiser les montagnes. •
Au lieu de s'arracher par lambeaux les richesses devenues insuffisantes qui existent, il faudrait, par l'agriculture, accroître ces richesses et en créer de nouvelles, et ces richesses-là sont les vraies richesses, sans lesquelles les autres, qui ne font que les représenter, doivent devenir un jour un métal sans valeur et des chiffons de papier.
Après une bataille meurtrière, n'est-ce pas Gondé qui disait, en regardant les morts qui couvraient la plaine : « Une nuit de Paris remplacera cela. :»
Après une épidémie, la peste, le choléra, ceux que le fléau a trouvés déjà atteints, débiles, blessés, sont partis; les survivants sont ceux qui, n'ayant aucune tare, n'ont pas donné prise au fléau, et, après une épidémie, la moyenne des décès diminue pendant quelques années.
Mais la maladie dont souflre la France est plus terrible que la guerre, la peste et le choléra.
Et personne ne semble s'en apercevoir ; la lutte d'aujourd'hui est si ardente, qu'on n'a pas le loisir de penser aux périls de demain. Deux hommes, l'épée à la main, ne songent pas à la fluxion de poitrine qui peut les emporter l'année prochaine. Le misérable qui n'a pas déjeuné ce matin, et qui
DE QCiLQUES POISONS 213
ne sait pas s'il dînera ce soir, livre bataille pour le dîner d'aujourd'hui et me peut penser à son souper de demain.
On s'assoupit, on s'engourdit, on s'abrutit dans une sorte de torpeur et d'indifférence désespérée; nous sommes à peu près tranquilles aujourd'hui ; probablement nous le serons demain, peut-être encore après-demain. Après... on verra.
Nous sommes dans un état permanent de révolution. La révolution de 89-92 était faite contre des abus monstrueux, des privilèges de castes, des inégalités injustes, des oppressions réelles ; elle a renversé en grande partie ce qu'elle attaquait ; mais les vainqueurs se sont transformés en héritiers, en successeurs; les abus qu'on croyait tués n'étaient que conquis, et, si la révolution a semblé finie, c'est qu'elle continuait sa marche sous terre, comme certains fleuves.
Les moments d'apaisement ont été des entr'actes pendant lesquels les machinistes, derrière la toile, posaient les décors de l'acte suivant , et les acteurs se battaient en se disputant les premiers rôles.
La révolution a réussi quatre fois comme bataille; elle est toujours à refaire comme problème.
. Ce problème, c'est celui-ci :
Trouver un état social qui permette à tous de vivre en paix et en liberté avec le moins de peine et le moins de travail possible.
Cent batailles livrées sous prétexte d'atteindre
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ce but, que les combattants faisaient semblant de viser et n'avaient même pas étudié , ont satisfait l'ambition, la vanité et l'avidité de beaucoup de gens, et surexcité l'ambition, la vanité et l'avidité d'un plus grand nombre.
Personne ne songe à décrocher les étoiles; mais, si elles pendaient aux arbres comme des fruits, tout le monde en voudrait, dût-on scier le pied des arbres. ^
Tous les jours, on voit s'augmenter le nombre de ceux qui sont parvenus à la richesse, aux honneurs, aux- satisfactions du luxe et de la vanité, non par un travail long et assidu, mais par le jeu, par l'audace, par l'intrigue, par la ruse, par la violence.
Les études universitaires produisent chaque année une levée, une armée de fruits secs et d'aristocrates sans place possible, qui ne peuvent satisfaire leurs besoins nouveaux le plus souvent artificiels que par le bouleversement et la guerre civile.
Richelieu, qui considérait avec raison ime « certaine instruction » comme « absolument nécessaire en une république », n'entendait par là que l'instruction primaire, sans laquelle celui qui en est privé n'est qu'un infirme. Quant à l'instruction supérieure, il voulait qu'elle ne fût donnée qu'à ceux qui, dans le cours de la première, auraient montré des facultés supérieures.
c II faut, dit-il, tirer la jeunesse d'une ignorance grossière, nuisible à ceux mêmes qui destinent leur -vie aux armes et au trafic. Au bout de deux
OU trois ans, ajoute-t-il, on connaîtra la portée de l'esprit des enfants, et on enverra les meilleurs étudier dans les grandes villes.
» Car, si les lettres étaient profanées à toutes sortes d'esprits, on verrait plus de gens capables de former des doutes que de les résoudre, et beaucoup seraient plus propres à s'opposer aux vérités qu'à les défendre. »
Les soi-disant politiques d'aujourd'hui, qui n'ont appris qu'à parler et ne savent que parler, loin d'être de l'avis de Richelieu, demandent l'instruction supérieure obligatoire pour tout le monde! ce qui augmenterait encore l'encombrement des professions dites libérales, supplice, misère pour ceux qui ne peuvent s'y faire place, et danger permanent pour la société.
Une société ne peut être une armée toute composée d'officiers sans un seul soldat.
Elle ne peut être un corps qui n'aurait ni bras, ni jambes, ni estomac, mais seulement des yeux, les uns louches, myopes, presbytes, affectés de daltonisme, c'est-à-dire confondant les couleurs; les autres voyant gris, vert, jaune ou rouge, un corps tout composé d'yeux et aussi de langues.
L'instruction primaire doit être obligatoire; pour qu'elle soit obligatoire, il faut qu'elle soit gratuite; mais elle ne doit pas avoir pour but unique de donner des abonnés et des lecteurs aux journaux
rouges faits sous la direction de MM. Pyat, Rochefort, etc., condamnés pour leur participation à des crimes contre la société et autorisés à professer leurs doctrines et à fiaire des élèves avec toute sorte de protections, la libei;té de colportage, etc.
Il est évident, incontestable, qu'aucun gouvernement n'est possible, fût-ce celui de MM. Pyat et Rochefort, avec le sufifrage dit universel tel qu'il se pratique, avec la presse telle qu'elle existe.
Il faudrait, pour commencer la série des garanties que doit présenter la presse^ qu'on fût reçu journaliste comme on est reçu médecin, avocat, pharmacien; que la loi qui prescrit la signature réelle ne fût pas éludée ou bravée par l'audace des journalistes et la tolérance complice de la justice.
Mais, au contraire, outre la liberté du colportage rétablie, on a rouvert les débits de vin, d'eaude-vie, d'absinthe et autres poisons qui avaient été fermés et qui vont se multiplier encore, quoiqu'ils soient déjà au nombre de quatre cent mille en France (dont vingt mille à Paiis). La consommation des liquides s'élève à deux milliards et demi de francs chaque année; selon les appréciations les plus modérées, la part de la classe laborieuse est de un milliard huit cent millions^ c'est-à-dire la sixième partie des salaires *.