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Du revenu, des salaires et du capital. M. le duc d'Ayen

La consommation de l'alcool était, en 1820, de 350 000 hectolitres; en 1869, elle était de 978 000 hectolitres, de quoi mettre une frégate à flot; elle a augmenté depuis, — une marée montante empoisonnée; car, avec les journaux qu'on lit, qu'on commente aux cabarets et aux cafés, aux brasseries, on empoisonne les esprits en même temps que les corps.

Rappelons ici un détail d'un procès dit du a complot de Lyon », qui a eu lieu sous la présidence de M. Thiers; on y voit avec eflroi quelle perturbation, quelle intoxication de folie et de scélératesse ont mis dans les esprits d'une partie de la population française les discours, les théories, les doctrines des avocats de langue et de plume, oracles des cafés, des cabarets, dès caboulots.

Les réunions < politiques > ont toujours lieu dans les cabarets, cafés, etc. Rappelons les noms des principaux chefs, noms qui semblent bizarrement inventés : a Gouttenoire, dit l'acte d'accusation, Polosse, Domourit, Basque, Silibat, Ecriasse, se réunissent dans un cabaret, rue de la Charité, puis on se rend à la a brasserie de Georges :»; on quitte la brasserie pour le « sous-sol de Garcin », maître du « Comptoir national ».

Puis on va au « café de la Belle-Boule » et au c café du Chat », etc.

J'ai donné, il y a longtemps, un moyen de faire fermer d'eux-mêmes, sans injustice, sans oppres-

sion, sans violence, les deux tiers pour le moins de ces antres, la perte de la classe ouvrière, où l'on débite la folie au litre, à la bouteille et au petit verre.

Il suffirait :

4** Que la loi ne reconnût pas les dettes de cabaret, de café, etc., comme déjà elle ne reconnaît pas les dettes de jeu ;

2" Qu'une surveillance inflexible fût exercée sur la qualité, la pureté et l'identité des liquides mis en vente;

3"* Que le vin emporté par l'ouvrier, pour être bu chez lui avec sa famille, fût dégrevé d'impôt, et que cette portion d'impôt fût reportée sur les liquides qui se boivent sur place.

Aujourd'hui, je ne veux envisager qu'un des côtés de la question.

Le cabaret, il y a cinquante ans, était un lieu de récréation, de distraction; on n'y allait guère que le dimanche ; ceux qui y allaient en outre le lundi formaient une classe à part, assez nombreuse il est vrai, mais cependant considérée comme infé- ' rieure et peu estimable par les ouvriers euxmêmes.

Au cabaret, on perdait son temps, un peu d'argent, un peu de raison quelquefois; mais cela se faisait gaiement; quelques querelles, quelques rixes n'avaient que bien rarement delà gravité; ça se bornait à quelques coups de poing, suivis presque toujours d'une réconciliation le verre à la

main. Il faut dire qu'alors on ne buvait guère que du vin, pas toujours très correct et irréprochable; les anciens déjà appelaient les cabaretiers perfides (perfidus caupo); mais voyez, dans les chansons, les vaudevilles de ce temps-ïà, on ne leur reprochait que de mêler de l'eau au vin qu'ils vendaient; l'art de dépouiller autrui n'avait pas encore demandé studieusement à la science les perfectionnements qu'il a obtenus depuis ; on n'avait pas encore trouvé le moyen ingénieux de rendre au vin, par des substances plus ou moins vénéneuses, la force, le piquant enlevés par l'adjonction de l'eau. Dans les cabarets, on chantait, on bavardait, on riait, etc.

Graduellement, on en est arrivé à c sophistiquer » le vin par toute sorte de drogues toujours malsaines, souvent toxiques, puis à le remplacer par de l' eau-de-vie et de l'absinthe non moins « sophistiquées ». La consommation de l'alcool a triplé en quarante et quelques années. Or l'ivresse du vin naturel ou mélangé d'eau était bête , comme toute ivresse, mais était gaie, et un peu de sommeil en avait raison; l'ivresse de l'eau-de-vie et de l'absinthe est triste, méchante, et elle attaque graduellement la constitution physique et intellectuelle des buveurs.

Aux « progrès » de la chimie, les cabarets ont ajouté la lecture des journaux rouges et malsains comme la fuchsine ; à la gaieté un peu débraillée a succédé la« politique d triste, envieuse, haineuse,^ prétentieuse.

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Il y a cinquante, quarante ans, l'ouvrier, au cabaret, se sentait un peu fautif, parce qu'il s*amusait loin de la famille et un peu à son détriment. Si sa femme venait l'y chercher, elle l'en ramenait le plus souvent l'oreille basse, il en était honteux ; mais aujourd'hui c'est bien différent : il n'est pas au cabaret pour s'amuser; il y traite des affaires de l'État, il gouverne son pays, il combat la tyrannie. C'est un devoir, c'est ofiQce de citoyen ; il en est fier; si sa femme venait l'y relancer, il lui répondrait avec une attitude imposante, un port de tète majestueux, un regard sévère, un ton rogue, que la politique ne regarde pas les femmes ; qu il cet ]lx par la volonté du peuple et dans l'intérêt du peuple; qu'il boit l'absinthe non comme buveur et ivrogne, mais comme citoyen, comme électeur, comme législateur; il exerce un sacerdoce, et il la renverrait durement, énergiquement, brutalement à son ménage, à ses € mioches », à ses a moucherons».

D'ailleurs il n'est plus ouvrier; il est « travailleur :&, classe d'ouvriers inventée en 1848 — pour les membres des fameux ateliers nationaux — et qu'on distinguait alors, et qu'on a toujouas distingués depuis, à cette nuance qui les sépare des autres ouvriers : que le c travailleur > est un ouvrier qui ne travaille pas. « Travailler, disait l'un d'eux^ c'est bon pour les feignants ! »

Il est, il faut le constater, heureusement, une

DE QUELQUES POISONS iH

autre classe d'ouvriers qui étudient sérieusement, qui cherchent d'abord à progresser, à se perfectionner dans leur état et à perfectionner cet état lui-même, puis à acquérir des connaissances qui leur élèvent l'intelligence et leur font atteindre une égalité réelle et acceptée avec les classes dites supérieures.

Mais, s'il est quelque chose de tristement ridicule et souvent odieux, c'est le « travailleur » qui, sachant à peu près lire et se comparant à son père, qui ne le savait pas, se prend pour un esprit supérieur, pour un aigle, lit au récite des articles de journaux à ceux qui ne savent pas lire, leur fait partager sur son propre compte l'opinion qu'il professe lui-môme de sa supériorité, trouve le travail de sa profession indigne de ses hautes capacités, pérore dans les cabarets et laisse sa famille dans l'abandon et la misère.

Et le nombre s'accroît tous les jours, de ces c travailleurs», les uns parlant, les autres écoutant, qui prennent au sérieux et boivent avec l'absinthe les flagorneries bêtes, mensongères, capiteuses des avocats de bec et de plume qui les exploitent et s'efforcent de les jeter à leur profit dans une guerre où ils les laisseront combattre, en tenant eux-mêmes leur précieuse peau à l'abri des horions; de ces travailleurs qui se croient et se disent exclusivement « le peuple » et pensent être <f libres » en obéissant servilement, niaisement.

aveuglément, aux ordres des coteries et des ambitieux et des avides dont ils ne sont que les instruments.

Il est des êtres qui sont aujourd'hui bien dignes d'une sympathique pitié : c'est la femme, c'est l'enfant de l'ouvrier, — non pas du véritable ouvrier, — de l'ouvrier laborieux, qui apporte à la maison le produit de son travail, vit avec sa famille, ne prend qu'avec sa famille ses distractions et ses plaisirs, les mène le dimanche à la campagne faire une promenade salutaire et gaie, terminée par un repas joyeux, sous une treille, au grand air.

Je parle de l'ouvrier, du « travailleur » politique, buveur d'absinthe, liseur et réciteur de journaux rouges. Il dépense, seul, au cabaret, au café, à la brasserie, etc., un gain déjà bien diminué par les inexactitudes et les chômages; la femme, les enfants sont à peine et mal nourris; la femme n'a pas une robe propre et un bonnet frais pour le dimanche; aussi elle n'a pas envie de sortir, quand même son mari voudrait l'emmener, au lieu de passer ce dimanche à boire et -à causer politique avec d'autres hommes d'État de sa force; luimême d'ailleurs la trouve pauvre, misérable, enlaidie; il lui préfère, quand il le peut, des demoiselles qui traînent des robes de soie dans le ruisseau. Quant aux enfants, les garçons, élevés dans la misère, sans discipline, sans bons exem-

pies, tout tristes, hâves, envieux, haineux, ne sont ni introduits ni guidés dans un métier honnête par un père laborieux, vivent au hasard et sont une proie facile à toutes les mauvaises suggestions; les filles regardent le sort de leur mère, ne voient dans l'avenir, dans le mariage, dans la. famille, que la misère et les mauvais traitements, et le nombre va croissant de celles qui demandent au vice une existence facile, luxueuse, vertigineuse pour quelques années, au bojit desquelles les heureuses sont celles qui meurent jeunes.

Les choses vont-elles mieux dans les autres classes? Nous en parlerons un autre jour.

Toujours est-il qu'en France, aujourd'hui, on n'est plus heureux, on n'est plus gai, on ne s'aime plus.

Et cet état de choses n'est pas une maladie, une peste qui se passera d'elle-même, qui, amenée par un vent, sera entraînée par un autre. Non, c'est un virus qui corrompt le sang et le tempérament de la nation.

Loin de s'opposer à l'envahissement, il semble qu'on est d'accord pour le favoriser.

D'ailleurs, quand ils le comprendraient, quand ils le voudraient, que pourraient faire les hommes qui se succèdent si rapidement au pouvoir? Leur politique (ça s'appelle encore la politique) ne consiste, ne peut consister qu'à escalader et à se maintenir le plus longtemps possible. Comment et

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pourquoi semer, planter, greffer, quand on n'a qu'une certitude : c'est qu'on ne sera ni à la moisson ni aux vendanges ?

Virgile, voulant rendre un cultivateur heureux, lui dit : « Greffe en paix tes poiriers, ô Daphnis, car tu es certain que tes fruits seront cueillis et mangés par tes enfants. »

Insère, Daphni, pyros, carpent tua poma nepotes.

Jamais il ne s'est fait de véritablement grandes choses dans un pays que sous un gouvernement stable et long.

Et déjà, en 1830, je proposais de crier c Vive n'importe qui 1^' ! » pourvu que tout le monde l'aidât et que personne ne l'attaquât.

Pour ne parler que de l'instruction :

Elle doit être, et être tout de suite, obligatoire et gratuite. Elle doit, pour tout le monde, consister à savoir lire, écrire, compter, avec un peu de dessin linéaire.

On ne doit admettre, mais on doit les admettre, aux études supérieures que ceux qui, dans les premiers cours, ont manifesté des aptitudes supérieures ou spéciales.

Mais voici que tout le monde sait lire. Que fautil faire?

Dans une famille honnête, quand les enfants commencent à lire, on a soin de ne pas laisser traî-

ner des livres qui, même beaux et bons, seraient d'une digestion difficile, pénible ou malsaine pour leurs jeunes cerveaux. On écarte bien plus encore les livres qui contiennent des doctrines fausses, dangereuses, les livres immoraux.

On doit traiter de même que des enfants les hommes qui « entrent » dans la lecture.

On doit écarter d'eux — au moins jusqu'à l'âge dit de raison — tous les écrits dangereux. On doit leur préparer, pour le festin auquel on les convie, clés mets savoureux, sains, nourrissants.

£h bien, quand on considère la liberté du colportage rétablie, les excès de la presse tolérés, la protection donnée aux cabarets, il semble, je le répète, que le seul but de l'instruction gratuite et obligatoire soit de donner des abonnés et des lecteurs à une centaine de journaux empoisonneurs.

Je m'étonne parfois que, le monde commençant a être vieux, les hommes et les femmes n'aient pas encore trouvé la façon la meilleure, la plus commode, la plus « seyante » de s'habiller, et que ce soit le sujet de méditations, d'études, de tentatives, d'essais sans cesse poursuivis ou renouvelés et toujours sans résultat définitif.

Il paraît que, dans cette recherche, on s'égare quelquefois ; car nous voyons de temps en temps les tailleurs, les couturières, les marchandes de modes et leurs contribuables des deux sexes revenir sur leurs pas et ramener des habits, des robes, des chapeaux, des bijoux, des ornements qui ont été à d'autres époques essayés, adoptés et rejetés avec mépris.

Le hasard m'a fait tomber sur un petit volume de 1824, V Annuaire des modes de Paris; j'y ai trouvé quelques documents qu'il me semble utile et opportun de porter à la connaissance du public,

NULLEMENT POLITIQUE 'Hl

en ce moment où les esprits et l'imagination doivent être, à propos de l'Exposition, tendus vers des moyens nouveaux pour les uns de faire dépenser, pour les autres de dépenser de l'argent. Il y a des choses assez oubliées pour être nouvelles aujourd'hui.

Il y eut, à cette époque de l'histoire de France, une lutte très vive entre les petits chapeaux et les grands chapeaux.

En janvier 1824, « tous les jours les chapeaux grandissent; six chapeaux peuvent à peine entrer dans une caisse d'emballage qui en aurait contenu dix-huit l'hiver dernier. On ferait un canezou avec l'étoffe qui entre dans un chapeau ».

On cite comme s'insurgeant contre cette mode quelques marchandes de modes, entre autres une dont le nom m'a frappé. « On n'a pas cessé de faire de petits chapeaux dans les premiers magasins de modes (chez madame Corot, n:iadame Guérin, mademoiselle Despaul) ; ainsi les chapeaux à petit fond qu'on voit depuis quelques jours chez les modistes de second ordre ne sont pas précisément une nouveauté».

Cette madame Corot n'était autre que la tante du célèbre peintre Corot, qui est mort il n'y a pas longtemps. Corot m'a raconté que c'est grâce à cette tante et à un petit héritage qu'elle lui avait laissé qu'il a dû de pouvoir, pendant si longtemps, travailler, obéir à son génie, sans se préoccuper des caprices et du goût du public et des exigences des marchands.

Vers cette même époque, une lutte du même genre s'établit pour les chapeaux d'homme. Bolivar venait de conquérir l'indépendance du Pérou, en battant à diverses reprises le général espagnol Morillo ; on porta des chapeaux: à larges bords* appelés des bolivars. Ces chapeaux prirent un sens et une allure politique et philosophique. Bolivar était le héros de l'indépendance ; ce mot, interprété d'une façon pleine de fantaisie, fit que tout homme coiffé d'un chapeau à larges bords était réputé non seulement libéral ou bonapartiste, — singulière et absurde alliance de mots qui a porté ses fruits en 1852, — mais encore voltairien, faisant soigneusement, religieusement et austèrement gras aux jours maigres. Ces larges bords étaient un signe de ralliement et une menace contre la Restauration.

Les royalistes adoptèrent alors lesmorillos, chapeaux à bords étroits.

La-mode était pour les femmes, en 1824, de la coiffure à la chinoise. C'était un supplice, mais on le subissait avec une résignation qui rappelait les martyrs des premiers siècles du christianisme.

« La coiffure à la chinoise, dit l'auteur de VAnnuaire de la mode, constitue définitivement la grande toilette. Qu'on se figure tous les cheveux, depuis le front jusqu'à la nuque, rassemblés^ tirés, lissés sur le sommet de la tête et attachés solidement; cette coiffure inspire un sentiment de tristesse par l'idée des souffrances qu'elle doit causer. Cependant toutes nos dames l'ont adoptée, elles

en supportent les tortures avec intrépidité; il n'y a que les petites filles, qui ont plus de franchise que d'amour-propre, que l'on voit pleurer quand l'artiste les coiffe à la chinoise; mais les mamans leur rappellent ce vieux proverbe : « Il faut souffrir » pour être belle. -»

y> La mode veut ces coiffures si hautes que, même avec les plus longs cheveux, il est impossible de s'y conformer : on ajoute des coques postiches. >

La coiffure chinoise était pour la toilette; la coiffure à l'enfant était pour le négligé. La coiffure à l'enfant consistait en une multititude de tire-bouchons et des boucles retombant à profusion sur le col et les épaules.

Les élégantes voulurent bientôt réunir les deux coiffures : de là des coques postiches pour élever le sommet des cheveux à la chinoise et des boucles fausses pour descendre sur les épaules.

Ces coiffures, surmontées de hauts et larges chapeaux^ plaçaient le visage au milieu du corps, c Quelque idée, dit l'auteur, que l'on se form^ de la dimension de la coiffure actuelle de nos darnes^ elle ne peut dépasser la réalité ; la plus petite femme, en donnant le bras à l'homme le plus grand, s'élève au-dessus de lui de huit ou dix pouces.

> Les femmes en voiture doivent se tenir courbées en avant. Quelques-unes portent leurs chapeaux sur leurs genoux. »

Il en est de même aujourd'hui, où les coiffures et les hauts talons font que le petit sexe est devenu

le plus grand et qu*on a sans cesse devant lés yeux ce spectacle disgracieux d'un homme plus petit que la femme à laquelle il donne le bras.

Aujourd'hui que, pour étaler leur luxe, les femmes montrent deux jupes, des jupons qui montrent leurs bas, etc., je recommande une mode presque incroyable de 1824 : les schalls de cachemyre étaient très à la mode et coûtaient très cher.

« Les dames de la haute volée, dit l'auteur de Y Annuaire delà mode, en mettent deux à la fois sur leurs épaules. »

La grande mode — à part le cachemyre — était, pour les femmes, de s'habiller tout de blanc :

« Robe blanche, souliers blancs, gants blancs, capote blanche. »

Pour le bal, on portait des « robes de tulle bordées de paille » .

Puis la mode vint de la << simplicité » ; il n'y eut plus de toilettes, des parures de divers degrés, mais des « négligés i^ de plusieurs ordres.

Dans les appartements, plus de dorures, du bois^ de l'orme et de l'acajou; mais du bois « ronceux » tellement choisi, présentant des veines et des ron-. ces tellement symétriques, que les meubles « simples -p devinrent plus chers que les autres.

— Ah I monsieur, dit une élégante à son tapissier, delà « simplicité ». J'aime mieux vous donner quatre mille francs de plus et que mon appartement soit simple.

Quant à la parure, il n'en faut plus, mais des « négligés » : un négligé de nuit, un négligé

du matin, un demi-négligé pour la promenade, 'un négligé paré pour le matin.

Parlons un peu des bijoux : « Les bonbonnières .jteViennent à la mode. »

« Les tabatières doivent être doublées d'or, mais au dehors de simple buis; mais quel buis! de la racine de buis veinée, ronceuse, représentant des nuages, des figures d'hommes et d'animaux, n

La mode, pour les hommes mûrs, *est d'avoir beaucoup de tabatières, comme pour les jeunes gens d'avoir une collection de cannes.

« Le jonc n'est plus à la mode, il est remplacé par le rotin, le bambou, le néflier, l'épine, etc. »

On porte des bagues composées de sept pierres. La première est un Brillant, formant la première lettre du mot bonheur, la seconde une Opale ou un Onyx; mais la nécessité de trouver des pierres offrant la lettre demandée, soit pour le mot bonheur, soit pour tout autre mot, nom ou devise, donne de la valeur à des pierres ou cailloux qui, auparavant n'en avaient guère et parfois aucune.

Ainsi, pour la lettre N, nous avons la Nacre et le NarcissiiSj pierre jaune dcrfit parle Pline, ainsi que de la Nosamonite, pierre rouge avec des veines noires.

La lettre H nous présente l'Hyacinthe de couleur orange, l'Hépatite, l'Héliotrope; je ne connais pas l'Hépatite; l'Héliotrope est un jaspe vert ponctué de rouge.

Puis mettons l'Émeraude.

Je ne vois pour TU d'autre ressource que de donner à une perle le nom latin Unio.

Pour TR, nous avons le Rubis.

Un bijoux dernier genre, très à la mode alors, est la « chaîne d'amour », bracelet « sans fin », fedsant un grand nombre de fois le tour du poignet; de place en place sont attachées des pierres précieuses en assez grande quantité pour qu'on puisse écrire des mots et des phrases par l'arrangement de ces pierres.

La « chaîne d'hymen » est un collier faisant très juste le tour du col et fermé par un cadenas.

Les hommes portent deux cachets de montre avec une clef au milieu ; cacheta et cle& sont en pierfe de couleur et présentent des devises; on y ajoute une foule de a breloques », livres, éventails, portefeuilles, barils, entre autres un violon d'or sur lequel est incrusté en émail un petit Amour, l'amour du violon, c'est-à-dire captif et .fixé, une lanterne, un vaisseau, une roue de moulin, le tout chargé de devises. « Tout cela pend d'une chaîne d'or grosse comme une corde à puits, a En effet, ajoute l'auteur, cette cçrde doit soutenir autant de cachets et de breloques qu'il en tiendrait dans un seau. »

€ Les femmes les plus recherchées dans leur parure ont adopté, pour le c négligé », des bracelets de cuir; on les appelle bracelets indous; ils doivent être de couleur rouge ponceau.

» Aux sacs ont succédé les c ridicules », aux € ridicules » les gibecières, aux gibecières les hcdantinesj sorte de sac, nom tiré du mot grec

paXavTtov, petite poche. Ce nouveau sac est un grillage en laiton recouvert de soie. Il permet de voir l'étui d'or, le flacon de cristal ; l'éventail de noces, la lorgnette et quelques menus bijoux. »

Les hommes portaient encore des culottes courtes, — en costume de cérémonie ; — mais la mode était venue de remplacer la boucle qui attachait la culotte au-dessous du genou par de gros boutons bouclés placés sur le devant de la jambe. On s'aperçut bientôt quMl n'y avait plus moyen de se mettre aux genoux des femmes, et « un tailleur substitua aux boutons et aux boutonnières des œillets et un lacet », et on se remit aux genoux des femmes.

Les hommes portaient des pantalons traînants comme aujourd'hui, et aux talons de leurs bottes des fei*s comme les fers des chevaux. On ne «tarda pas à faire des pantalons échancrés sur la botte avec des sous-pieds de métal : une gourmette de cheval. Cette mode séduisit singulièrement Victor Hugo, qui la portait seul, encore dix ans après qu'elle était passée.

Une eau pour teindre les cheveux s'appelait (( eau transmutative » .

Quant au cirage, — et nous sommes aujourd'hui bien au-dessous de ce luxe et de ce raffinement, — voici comment on l'annonce dans VAmiuaire de la mode :

« Cirage anglais Japon distillé, 2 fr. la bouteille d'un demi-litre; cirage à la bergamote, à l'orange, au citron, à la rose, 3 fr. »

Ce raffinement dans l'art monochrome de peindre

les bottes et souliers en noir me rappelle une anecdote que me raconta, un peu de temps avant sa mort, le bon, le spirituel philosophe rêveur Pierre Leroux, à Nice, où il me fit quelquefois Thonneur et le plaisir de rester à manger ma soupe.

L'autre philosophe, Ballanche, eut toute sa vie, je ne dirai pas une passion, mais un culte pas* sionné pour la belle et célèbre madame Récamier; c'est à Lyon, où il travaillait et où elle fit quelque séjour, qu'il la vit pour la première fois ; un ami le présenta. Le salon était encombré de visiteurs; quelques privilégiés étaient assis autour de la déesse; Ballanche et beaucoup d'autres étaient debout, faisant cercle et se contentant de la voir et de saisir au vol quelques-unes de ses paroles.

Au 'bout de quelques instants, Ballanche s'aperçut que ses voisins semblaient interroger du nez le point de départ d'une odeur nauséabonde qui se répandait dans le salon, et ensuite s'éloignaient de lui. Il flaira à son tour et resta convaincu que c'était lui-même qui exhalait cette odeur ou du moins que c'étaient ses souliers : il avait cru, pour la solennité du jour, devoir faire un peu de toilette et donner ses souliers à cirer à un décrotteur embusqué au coin d'une rue avec sa boîte et ses^ brosses.

Or, à cette époque, ou Ton n'avait pas encore inventé le cirage à la rose, ou cette invention n'était pas répandue et n'était pas arrivée à Lyon, ou, en tout cas, n'était pas adoptée par cette modeste classe des décrotteurs de la rue; en ce temps-là,

les décrotteurs donnaient le choix à leurs clients d'être a cirés à l'œuf ou à l'anglaise ». Le second procédé coûtait plus cher. Ballanche s'était modestement et philosophiquement fait cirer à l'œuf; ce n'étaient pas en général des œufs parfaitement frais, des œufs du jour ou propres à être agréablement mangés à la coque, que les décrotteurs employaient pour la confection de leur cirage ; les œufe employés par celui qui avait ciré les souliers du philosophe étaient pourris à un degré inusité, et la chaleur du salon développait cette peste.

Quand Ballanche se fut convaincu de la chose, il songea à s'en aller sans rien dire; mais quitter si promptement le temple et la vue de la divinité était un effort au-dessus de ses forces; il sortit tout doucement du salon, traversa une ou deux antichambres, déposa ses souliers sur le carré de l'escalier et rentra dans la salle nu-pieds, c'est-àdire chaussé simplement de ses bas ; il passa ainsi le reste de la soirée et,. en sortant, reprit ses souliers, comme d'autres reprenaient leur voiture, qui les attendait à la porte.

Le cirage à la bergamote est une invention qu'on a eu grand tort de laisser tomber dans l'oubli. Je serais heureux d'avoir contribué à sa renaissance.

Que les Parisiennes — c'est un autre vœu que je fais — se montrent sensées et clémentes; elles savent bien que les modes qu'elles vont manifester seront ardemment, aveuglément, rehgieusement adoptées par le monde entier, que les femmes du monde entier ou s'habilleront ou s'affubleront selon

qu'elles l'auront édicté, et que, les nouvelles modes, fussent-elles ridicules, absurdes, laides, grotesques, il faudra que les pauvres, hommes aiment les femmes comme ca.

Au nombre des objets qui ne peuvent manquer d'être remarqués à l'ExpQsition de Paris, il faut mettre une invention américaine.

On a fait, aux Etats-Unis, subir au papier une préparation qui le change, au gré du fabricant, en toile, en drap, en cuir; pour un dollar (cinq francs) et quelques mains de papier, on peut s'habiller en élégant des pieds à la tête, linge, habits, gants, chapeau, souliers, etc.

Cette grande découverte avait été pressentie par Cadet Roussel, qui avait, dit la chanson, un habit de papier gris, et le mettait aux jours froids :

Cadet Roussel a un habit.

Un habit fait de papier gins^ Et ne le met que quand il gèle.

Elle avait été pressentie aussi vers 1827-1828 par moi-même et par quelcpies camarades étudiants comme moi ou, du moins, envoyés à Paris pour étudier; c'est alors que nous inventâmes les faux cols et les manchettes en papier, si perfectionnés depuis et si usités aujourd'hui, en même temps que l'art de sortir trois congrûment gantés avec une seule paire de gants : on marchait tous les trois de front; celui qui était au milieu mettait

les deux mains dans les poches de sa redingote ou dans les goussets de son pantalon ; les deux autres passaient un bras et une main gantée dans l'anse qu'il formait ; celui de droite avait le gant gauche, celui de gauche le gant droit, chacun l'autre main dans sa poche.

On m'a montré, ces jours-ci, un homme, un Italien, qui a enrichi la stratégie conjugale d'un procédé nouveau, pour cette guerre que doivent soutenir sans cesse les pauvres maris contre un ennemi qui a le plus souvent des intelligences dans la place. »

Celui-ci est médecin. Les devoirs de sa profession le tiennent souvent hors de sa maison et laissent sans défense la place assiégée; sa femme est jolie et coquette.

Il avait été averti qu'un nouvel ennemi avait fait une reconnaissance et quelques approches, et que la garnison semblait peu disposée à faire une longue et désespérée résistance.

Il était à craindre qu'il ne manquât plus qu'une occasion pour donner l'assaut, et cette occasion se présentait :

Une amie de sa femme, que lui ne connaissait que peu ou point, donnait une fête à la campagne ; l'ennemi avait su se faire inviter; c'était au printemps. Il y a alors une ivresse répandue dans toute la nature; cette ivresse s'exhale de l'air tiède, du parfum des fleurs et de celui de la verdure nouvelle, du chant des oiseaux qui font leur nid.

et du bourdonnement des insectes qui se cherchent dans le calice des fleurs.

J'ai connu une jeune femme qui refusait, à un repas, de boire du vin de Champagne.

— Seulement un verre, lui dit-on.

— Non, dit-elle; j'ai, naturellement et sans boire, un verre de vin de Champagne dans la tête, et un second me griserait.

Défendre à sa femme d'aller -à cette partie de campagne où il ne pouvait l'accompagner, c'était faire un acte de tyrannie qui serait blâmé par tout le monde et contre lequel d'ailleurs elle pourrait s'insurger. *

Il s'y prit autrement.

Il entre le matin dans la chambre de la jeune beauté, qui était encore au lit, lui donne un baiser sur le front.

— Mon Dieu I dit-il, comme vous avez la tête chaude! SouflBrez-vous?

— Nullement, dit-elle.

— Votre tête n'est pas chaude, elle est brûlante.

Et il ouvrit les rideaux de la fenêtre et ceux du lit pour faire entrer le jour, puis examina son visage avec une visible anxiété, puis il lui tâta le pouls, secoua la tète d'un air mécontent.

— Montrez votre langue. Elle est très mauvaise. Pourquoi ne m'avez-vous pas averti que vous étiez souffrante?

— Mais je ne suis pas souffrante.

- Allons donc I Vos yeux sont à la fois brillants

et battus ; vous avez la fièvre, et une fièvre d'autant plus inquiétante qu'elle procède sournoisement; vous êtes une femme courageuse; je ne vous cacherai pas qu'il y a, en ce moment, dans la ville, une épidémie de variole; mais, grâce à Dieu, si, averti par les premiers symptômes, on prend la maladie à temps, on peut l'arrêter à son début.

— Mais je vous répète que je ne suis pas malade, que je vais au contraire me lever et m'habiller, car j'ai aujourd'hui une charmante partie de campagne chez mon amie Antonia, vous le savez.

— Peut-être l'ai-je su; mais, si je l'ai su, je l'ai oublié; et, en tout cas, il n'y faut pas songer dans l'état de santé où vous êtes.

— Je suis dans un très bon état de santé.

— Souffrez- vous de la tête? .

— Non.

— Tant pis, et de la poitrine?

— Nullement.

— Tant pis. Avez-vous comme une lassitude dans les jambes?

— Aucune.

— Tant pis. Comme je l'avais vu tout de suite, la maladie est à l'état latent.

Ici, il entassa un certain nombre de mots latins avec un air de si profonde conviction, qu'il finit par effrayer la jeune femme. Il lui prescrivit de rester au lit.

— Quel bonheur, dit-il, que je me sois aperçu à temps de ce qui vous menaçait. Aussi ce ne sera rien. Je vais vous saigner. Nous ferons suivre

la saignée d'une petite purgation ; ensuite, quelques jours de repos et de calme, et j'espère que nous n'aurons rien à craindre.

Il la saigna, puis lui fit prendre un breuvage, et il referma lui-même les rideaux de la fenêtre et du lit, recommanda à la femme de chambre de ne laisser approcher aucun bruit de la malade, et^ ajouta- 1- il, il va sans dire que madame ne reçoit pas ses amies, même les plus intimes; il ne lui faut aucune agitation. Je reviendrai plusieurs fois dans la journée.

Puis il laissa sa femme un peu étonnée d'être malade, mais fort troublée, fort inquiète et presque malade en réalité.

Il la tint ainsi au lit pendant près d'une semaine; pendant ce temps, l'ennemi, qui était attaché à je ne sais quelle ambassade, vit expirer son congé et dut quitter la ville.

Il va sans dire que je n'approuve pas ce procédé violent et que je ne le donne pas pour exemple; mais ça m'a amusé quand on me l'a raconté, et je vous le raconte à mon tour.

Ah çà, on ne comprend donc pas, on ne voit donc pas ce qui se passe? Mais j'allais parler politique, et je suis décidé à n'en pas dire un mot au« jourd'hui.

Je me suis engagé assez imprudemment, l'autre jour, à présenter un moyen de salut, de rénovation, de guérison pour la société actuelle. C'est un rôle ingrat et piteux que celui d'un médecin qui se présenterait sans être appelé chez un malade, lequel ne se croirait pas malade et prendrait sa fièvre pour de la force.

On ne peut nier cependant que l'état actuel de la société est critique : outre ce qui va visiblement mal, il suffit d'appliquer son oreille contre la terre, pour entendre de sinistres mineurs qui creusent le sol et portent dans leurs sombres galeries la poudre et le pétrole.

Ce ne serait encore là qu'un danger ordinaire et qu'il serait possible de conjurer, si ceux qu'ils menacent le plus, les ex et soi-disant conservateurs, les bourgeois, Joseph Prud'homme en tête, ne croyaient ou se donner des airs d'hommes forts,

OU obtenir individuellement leur grâce en se mettant au service de leurs ennemis et en les aidant à faire leur œuvre.

Tels les Troyens s'attelèrent au fameux cheval de bois plein de soldats armés, machina fœta armis^ et le traînèrent dans leur ville. -

Tel Louis XV, seul par hasard, traversant un salon, vit un homme grimpé sur une échelle qui décrochait une pendule ; Féchelle vacillait; le roi, qui prit le voleur pour un horloger, vint tenir l'échelle et lui facilita l'opération.

Tel le cheval du fabuliste qui, ayant à se plaindre du cerf, vient demander secours à l'homme. L'homme met un mors et des rênes au cheval, monte sur son dos, force le cerf et le mange ; et quand le cheval dit : c C'est fini, je suis vengé ; descends et ôte-moi ce mors qui me fait mal, » Fhomme lui rit au nez.

Où allons-nous? Beaucoup de ceux qui sont censés nous conduire, joignant la voracité des brochets à l'ignorance proverbiale de la carpe, n'ont montré jusqu'ici, en fait de capacité, que celle de leur estomac.

Beaucoup, se sentant et se sachant lie et fange, savent qu'ils ne peuvent monter à la surface qu'en devenant écume et ne peuvent devenir écume que si l'eau est troublée et agitée.

Quelques-uns font tristement, puérilement et lentement la pai'odie d'époques antérieures : les uns veulent ramener 1789, comme si la société actuelle ne jouissait pas largement des libertés et des

progrès conquis à cette date, sans s'apercevoir qu'en ramenant ^89, ils nous mettent sur la route de 93 et que des postillons sont tout bottés au relai.

Qu'arriverait- il si nous retournions à 93, but des vœux qu'on ne se gêne pas pour émettre tout haut, en faisant publiquement l'éloge de Robespierre, de Danton, de Marat, de GoUot d'Herbois, etc. ? de Pyat, de lourde, de Cluseret ?

I] an'iverait qu'après beaucoup de misères subies, beaucoup de larmes et de sang répandus, la société se jetterait dans les bras du premier sauveur venu et que le rond serait à recommencer ; les plus habiles des révolutionnaires seraient naturellement les premiers à se soumettre et seraient sénateurs.

Mais quelques-uns ne se contentent pas d'adopter le calendrier républicain, d'appeler le mois d'avril floréal, de mettre un bonnet phrygien sur la tête de la France, en songeant à en coifTer le maréchal de Mac-Mahon, car leurs ancêtres et leurs modèles en ont coififé Louis XVI, dont cette concession ne sauva pas la tête, au contraire.

U semble qu'aujourd'hui on veut décidément employer au gouvernement de la France ce que les médecins appellent des procédés héroïques.

On trouva un jour Rossini devant son piano ; sous ses yeux était un cahier de musique d'un

musicien dit de l'avenir ; il joua quelques mesures, témoigna par une grimace expressive qu'il ne comprenait pas, retourna le cahier et le mit sens dessus dessous.

— Il faut voir, dit-il, si ça sera mieux comme cela.

C'est ainsi qu'on procède aujourd'hui. Ce qu'on pratique, c'est le sens dessus dessous. Jusqu'ici, on ne paraît produire qu'un résultat : amener à la surface ce que son impureté et sa pesanteur avaient mis au fond.

Dans l'armée, on veut détruire la discipline, sans laquelle l'armée serait la plus absurde, la plus énorme, la plus dangereuse des monstruosités. On fait un héros du major Labordère, qui n'est connu que par un acte d'indiscipline.

Dans la société civile, on sape la justice. On veut rendre les juges amovibles, c'est-à-dire leur enlever la dignité et l'indépendance. On commence par donner les places de juges de paix non à des hommes connus pour leurs études, leur bon sens, leur impartialité, mais à de soi-disant à tort républicains.

Les vols, les assassinats, les crimes de tout genre, se multiplient dans une proportion inouïe ; on admoneste et on punit la gendarmerie.

On fait de longs discours contre la peine de mort appliquée aux assassins ; mais on déclare légitime la peine de mort appliquée à Louis XVI, à Marie- Antoinette, à Madame Elisabeth, à toutes les victimes de 1793, à celles de 1871, aux otages, etc., et on excuse, on préconise les assassins.

On s'occupe de désarmer la société, et la société se laisse faire ; elle y met même une bonne grâce pai'ticulière.

Il semble voir le comédien Potier qui, arrêté par des voleurs qui lui demandent sa montre, la donne d'un air aimable, en disant : c Elle est excellente ; elle est de Bréguet. Ne pas la laisser sur le marbre de la table de nuit. Je la remonte tous les soirs, à dix heures et demie. i>

Un homme en arrête un autre. Cet autre a un bâton, c Lâche ! lui dit Tagresseur, tu es armé; ôte seulement ton bâton. :»

L'autre pose son bâton à terre ; son adversaire le ramasse, s'en saisit et le roue de coups.

C'est sous prétexte de progrès qu'on met ainsi la société sens dessus dessous ; il y en a qui savent bien ce qu'ils font ; mais, aux naïfs qui se rendent leurs complices, il faut bien dire que ce procédé thérapeutique est semblable à celui que des ignorants appliquent au noyé qu'ils pendeat par les pieds, la tête en bas, et qu'ils achèvent d'étouffer.

Peut-être n'y a-t-il aucun moyen humain d'empêcher la pauvre France de faire encore une fois le cercle qu'elle ne fait que parcourir depuis bientôt un siècle.

Les crimes, les folies, les meurtres de 93 n'ont pu empêcher l'empûre de Napoléon P^

Ou le remède était mauvais, ou il était insuffisant.

Il faut croire qu'on ne le trouve pas mauvais, puisque c'est celui qu'on veut encore appliquer aujourd'hui ; s'il n'est pas mauvais, c'est qu'il était insuffisant et qu'on en usera aujourd'hui à plus haute dose.

On ne considère pas le chemin comme mauvais, puisqu'on veut le reprendre; aussi bien ceux qui avaient fourni le premier relai jusqu'à 89 n'ont pu empêcher les autres de monter en selle à leur tour et de nous mener à 93, puis à l'empire despotique de Napoléon.

89 avait sa raison d'être. Mais, aujourd'hui, personne ne conteste ou du moins ne peut contester les conquêtes de 89. Nous représentons un homme qui, dans une foule, crie au voleur, prend un passant au collet, donne et reçoit des horions en disant qu'on lui a volé sa montre et ne prend pas la peine de regarder que cette montre n'a pas quitté son gousset. Donc le chemin était bon, quoique conduisaA à un précipice. C'est donc au fond du précipice qu'est ce qu'on veut atteindre, et on pense qu'on n'y a pas roulé assez profondément.

« Mais, dites-vous, voyons ta panacée, ta thériaque, ton orviétan, ta di'ogue. Cependant, si nous ne la prenons pas aujourd'hui, parce nous ne nous sentons pas aussi malades que tu le dis, eh bien, nous la conserverons dans une armoire ou un tiroir

pour le jour où il nous paraîtra opportun de l'avaler. »

Eh bien, la voici :

Constatons d'abord qu'il ne s'est jamais fait, qu'il ne peut se faire rien de grand et de solide qu'avec le temps, c'est-à-dire sous un gouvernement stable, promettant et donnant des assurances de durée. Or, dans la République, telle que vous la comprenez aujourd'hui, ce qui est le contraire de la façon dont je la comprendrais, moi qui suis plus républicain qu'aucun de vous ; dans la forme adoptée aujourd'hui, sans parler du chef du pouvoir exécutif, sans cesse menacé et d'ailleuis près de la fin de son mandat, les ministères, qui ne peuvent faire que se défendre et qui se succèdent si fréquemment, en les supposant composés des hommes les plus intelligwts, les plus capables du pays, ne pourront absolument rien instituer.

Quand il arrive un ministre qui veut absolument faire quelque chose, c'est-à-dire construire de la main gauche en tenant Tépée de la main droite, comme les Hébreux bâtissant leur temple, il ne tarde pas à s'effrayer de la lenteur et de Tincertitude de son entreprise.

Il est comme l'écuyer du cirque qui ne doit faire qu'un certain nombre de tours, pendant qu'il voit un autre qui doit le remplacer seller son cheval et revêtir son maillot couleur de chair. '

Il est plus prompt, plus facile de renverser que d'édifier quelque chose, et d'ailleurs ça fait plus de bruit ; alors il casse. Il ne cherche pas à coller proprement du papier sur un cercle ; il crève le papier en faisant une cabriole au milieu du cerceau.

Il faudrait donc une trêve, du calme, l'un et l'autre assurés pour un certain temps.

Lorsque Moïse voulut aller Chercher les tables de la Loi sur le mont Sinaï, il commença par jeûner pour se préparer. Qui veut jeûner aujourd'hui ? Il semble que le seul but de la politique est de se mettre à même des bons et des gros morceaux.

Disons cependant ce que j'ai promis de dire, seulement parce que je l'ai promis, sans espoir que personne songe même à le tenter, parce que, dans letat actuel des esprits et des choses, il est impossible de le faire.

Supposons la République gouvernée par des républicains, ce qui nécessite dô supposer des républicains, et, je Tai dit vingt fois, malheureusement, en fait de républicains, je ne connais que moi ; supposons la République solidement constituée, n'étant plus un parti, acceptée par tout le monde, chacun ne demandant pour son bien particulier que sa part dans le bien général.

Ou, à défaut, supposons que, s'apercevant qu'il n'y a pas de républicains, on renonce à la République, et qu'il arrive ce qui est toujours arrivé : c'est que, à la suite des révolutions, les États reviennent à leur organisation primitive.

Supposons une royauté forte, respectée, aimée,

solide. Ne demandons pâs quel serait le roi : Vive n'importe qui I^% pourvu que tout le monde Taccepte et Taide.

Mais, si vous voulez préciser, supposons que le comte de Ghambord abdique en faveur du comte de Paris ; supposons que le fils de Napoléon III comprenne que l'empire des Bonaparte ne peut être dans l'histoire de France qu'une parenthèse bien fermée aujourd'hui ; supposons que le peuple français, qui ne se rappelle rien après six mois, vienne à se rappeler les dix-huit années de paix féconde et glorieuse, de liberté, de progrès, d'éclat, dont il a joui de 1830 à 1848 I

Ou tout autre pouvoir accepté, soutenu, aidé, et présentant des garanties de stabilité et de durée, n'importe qui I®»*...

Voici ce que je proposerais :

Un sort convenable étant offert aux instituteurs et aux médecins de campagne, ces situations conséquemment étant données au concours, concours ne consistant pas seulement en preuves de science et de capacité, mais s'étendant aussi à l'examen des idées^ du bon sens, de la moralité, vous ouvrez un débouché à cette armée de jeunes gens parfois intelligents, honnêtes, instruits, que jettent dans les agitations* révolutionnaires des besoins nouveaux qu'ils ne peuvent satisfaire autrement.

Voici casés dans la commune le médecin et le maître d'école ; le gouvernement, d'accord avec le haut clergé, prend les mêmes soins à l'égard des curés. On lui a fait comprendre qu'il faut être pru-

dent et circonspect et peu ardent quant au dogme qui divise et sur lequel on est d'accord avec peu de gens, mais s'appliquer à la morale pratique et quotidienne, qui a cet avantage sur le dogme qu'elle a toujours été, qu'elle est toujours la même dans tous les siècles et dans tous les pays.

Reste à installer le maire : le gouvernement d'abord le choisit jusqu'à un moment que je vois d'ici, jusqu'au moment où le peuple, guéri de la folie régnante, sera d'accord avec lui pour choisir et avec plus de certitude que le gouvernement, parce qu'il voit de plus près, non un bavard, un fanfaron, mais l'homme qui a le mieux et le plus honnêtement conduit ses propres affaires, l'homme dont la maison est la plus calme, la famille la plus heureuse et la mieux dirigée ; l'homme auquel, quand vous êtes embarrassé, vous allez le plus volontiers demander un conseil, confier vos embarras, demander un appni.

Le maire, le curé, l'instituteur, le médecin, ayant la même instruction, les mêmes mœurs ou à peu près, la même éducation, les mêmes habitudes, trouvent les uns dans les autres des relations et une intimité agréable et féconde; ils se réunissent fréquemment et dînent ensemble, tantôt sous une tonnelle dans le jardin que le maître d'école cultive avec ses élèves, tantôt à la mairie, ou au presbytère, ou chez le médecin ; ils s'occupent des besoins, des tendances de la commune ; ces besoins, ces tendances, ils les connaissent bien, ils embrassent à eux quatre toute la vie de leurs concitoyens.

Tel ou telle a besoin de conseils ou d*appui, de réprimandes et de répression.

Il faut marier ceux-là et séparer ceux-ci, à tel procurer de l'ouvrage, à tel autre des secours. Pour tel cas, il faut nous adresser à la préfecture ou au ministre de Tintérieur ou de l'instruction publique.

Pour tel autre, nous pouvons faire par nousmêmes.

La commune gardera ses pauvres ; elle sait les causes de la pauvreté. Est-ce maladie? Est-ce manque d'ouvrage ? Quelle est la durée de cette mauvaise situation ? Car la pauvreté n'est qu'une situation, et le pauvre restant dans la commune ne tombe pas dans la mendicité, qui est une profession triste, honteuse, mais plus lucrative souvent que le travail.

Chaque commune gardant et secourant ses pau* vres, il n'y a plus de mendiants errants qui volent les pauvres en interceptant les dons de la charité. La charité est canalisée et devient réellement féconde.

Ces cadres ainsi formés, la population, entourée, appuyée de tous côtés, reçoit à la fois l'instruction et l'éducation, surtout si vous supposez un ministre de l'intérieur et un ministre de l'agriculture intelligents et réellement aimant l'humanité et leur pays, choisis, nommés, soutenus par un pouvoir fort et stable, non parce qu'ils appartiennent à tel ou tel parti, à telle ou telle coterie, à telle ou telle couche sociale, mais h cause de leurs capacités.

2S2 LES POINTS SUR LES i

de leur patriotisme, et pouvant s'occuper d'autre chose que de combattre pour la consei'vatiofl de leurs portefeuilles, et dirigeant ces cadres ; on verrait s'élever les esprits et les âmes, et la France grandir, non en largeur, mais en hauteur, ce qui est la vraie grandeur.

Mais qui veut, qui peut exécuter tîela aujourd'hui ? Qui est-ce qui le comprend ? qui est-ce qui lira ce chapitre jusqu'au bout?

Parlons donc d'autre chose. Voici un souvenir qui n'est pas hors de propos aujourd'hui :

Du temps de l'impératrice de Russie Catherine II, les Turcs furent contraints de demander la paix ; dans les articles préliminaires, il avait été convenu que l'ambassadeur que l'impératrice enverrait à la Porte pour conclure le traité définitif aurait à sa suite un certain nombre de troupes, et que celles-ci auraient la liberté de traverser, l'épée nue à la main, toutes les villes ottomanes qui se trouveraient sur leur route.

En conséquence de cette stipulation, le prince Repnin et sa suite entrèrent de cette manière dans Andrinople.

L'indignation que les janissaires ressentirent de cet aflfront leur fit tout braver ; ils coururent aux armes et se ruèrent sur les Russes; ceux-ci naturellement se défendirent, et il y eut quelques morts des deux côtés. Andrinople traversée, le prince

Repnin continua sa route vers Gonstantinople, en envoyant devant lui un courrier chargé d'informer la Porte de l'attaque qu'il avait subie. On tut consterné de cette situation. Après un conseil assemblé à la hâe, le grand vizir et l aga des janissaires allèrent incognito au-devant de l'ambassadeur russe et le rencontrèrent à Daoud, un petit village à trois heures de marche de Gonstantinople, où il était d'usage que les ambassadeurs s'arrêtassent jusqu'à ce qu'on eût réglé le cérémonial de leur entrée dans la capitale.

La situation était critique, les janissaires d'Andrinople avaient fait parvenir à ceux de Gonstantinople la relation de ce qu'ils appelaient une insulte sanglante ; ceux-ci avaient partagé leur ressentiment, s'étaient assemblés et avaient décidé de se venger si le prince entrait dans Gonstantinople Tépée à la main.

L'arrangement de cette affaire délicate exigea plusieurs jours, pendant lesquels on vit sans cesse le grand vizir etl'aga des janissaires sur la route de Daoud, où l'ambassadeur et sa suite, par l'exiguïté des logements, étaient fort mal à l'aise. Enfin on convint de ce qui suit :

Le gouvernement fit publier une défense ab-.

solue, sous des peines sévères, à qui que ce fût, de paraître dans les rues pendant l'entrée de l'ambassadeur russe. En même temps, le prince Repnin <etsa suite se contenteraient, en entrant dans la ville, de tenir leur épée à moitié hors du fourreau. Le prince Repnin fut accusé alors d'avoir

2S4 LES POINTS SUR LES i

reçu de riches présents pour accepter cette transaction.

Un des articles principaux de la mission de l'ambassadeur était de veiller à la restitution commune des prisonniers de guerre; mais beaucoup de ces prisonniers refusèrent de retourner dans leur patrie §t se cachèrent jusqu'au départ du prince Repnin ; bien plus, quatre-vingts personnes de sa suite s'évadèrent et embrassèrent la religion mahométane : c'étaient des serfs; il n'était pas alors question de l'abolition de la servitude, qui recommandera plus à la postérité le nom de l'empereur Alexandre II que ses lauriers actuels, et ces serfs disaient qu'ils ne pouvaient que gagner à un changement, quel qu'il fût.

J'ai trouvé cette anecdote dans un bouquin curieux qui en contient bien d'autres.

Ce livre a d'abord paru en Angleterre et en langue anglaise en 1784 et a été traduit en français en 1792 ; l'auteur, Elias Abesci, Grec de naissance, avait été élevé à Constant! nople par un oncle qui y occupait un emploi important, puis il avait été secrétaire du grand vizir sous le règne du sultan Mustapha.

UN ANGLAIS A l'eXPOSITION

M. Gottlob à Mistress Gottlob, à Londres

Paris, 3 mai 1878.

Je regrette, ma chère femme, de vous avoir refusé un plaisir que vous désiriez vivement, à savoir de m'accompagner à Paris pour voir l'Exposition de 1878. Je vous dirai, avant de fermer cette lettre, et pourquoi je vous ai refusé, et pourquoi je le regrette aujourd'hui.

La première chose qui m'a frappé, c'est de voir avec quelle sagesse, avec quelle énergie les Français, après leurs désastres de 1870, se sont remis aux « arts de la paix » et à l'exploitation des richesses réelles de leur sol et de leur intelligence, et j'ai fait, en même temps, un triste retour sur nous autres Anglais, en songeant aux sommes énormes que nous jetons en ce'moment dans des préparatifs d'une guerre qui engloutira des sommes incalculables, si elle ne peut être conjurée.

Nous sommes loin du temps où était en vigueur la loi du règne d'Elisabeth, qui considérait comme

«n cas de félonie de transporter hors du royaume un mouton vivant. Aujourd'hui, l'échange est le lien des nations, et nous serions bien embarrassés si, en retour de nos produits, nous ne pouvions tirer de la Erance, et du vin, et des œufs, et des fruits pour l'Angleterre, où un Français disait qu'il n*avait vu d'autres fruits mûrs que des pommes 'Cuites.

Nous avons apporté notre part dans ce concours du monde entier, et, grâce à Dieu, nous n'avons pas à en rougir.

Je dois avouer que j'ai été surpris et choqué d'un changement, et ce n'est pas le seul que j'aie vu chez ce peuple, autrefois le maître et l'exemple •de la politesse et des manières.

Il est d'usage chez toutes les nations qui se piquent de savoir vivre que le maître de la maison «'efface devant les hôtes qu'il reçoit ; quand nous avons chez nous, chère mistress Mary Gottlob, ou un dîner, ou un lunch, ou une soirée, vous avez soin d'adopter une parure simple, modeste et n'éclipsant celles d'aucune de vos invitées. Pour nous, nos attentions, nos soins^ nos galanteries sont pour nos aimables convives, et nous leur témoignons notre reconnaissance de ce qu'ils et elles veulent bien honorer de leur gracieuse présence le petit repas que nous avons le plaisir et la hardiesse de leur offrir.

Les Français, du moins ceux auxquels ont été dévolus les soins de la réception de leurs hôtes étrangers, ne se conforment pas à ces règles de

UN ANGLAIS A l'eXPOSITION 28T

courtoisie; leurs journaux, leurs discours sont remplis de l'éloge d'eux-mêmes et de la fête qu'ils^ nous offrent. Il est un livre célèbre que vous n'avez pas lu : c'est le Satyricon de Pétrone; l'auteur met en scène un amphitryon riche et ridicule^ qui impose à ses convives l'admiration et de sa fortune, et des mets et des vins qu'on sert à sa table.

« Trimalcion, dit Pétrone, par une innovation, insolente et ridicule, s'était réservé à sa propre table la place d'honneur. »

Trimalchioni locus, novo et insolito more^ pri^ mus servahatur.

Il y a quelque dix -huit siècles que l'univers rit de ce festin grotesque et de Trimalcion. Eh bien, les Français, si spirituels d'ordinaire, si prompts à saisir le ridicule, si fins à le mettre en relief, se^ conduisent envers les étrangers comme Trimaicion à l'égard de ses convives. C'est d'autant plus étrange que ce festin donné par la France est un pique-nique où chacun des peuples civilisés a apporté son plat.

Devant les représentants du monde entier accourus à l'invitation de la France, les Parisiens n'ont cessé, le jour de l'ouverture de leur Exposition^ de crier : « Vive la France !» ou du moins : « Vive la République I » Il paraît que la France s'appelle aujourd'hui comme cela; de môme qu'autrefois elle s'appelait Gallia, de même que l'Angleterre s'appelait autrefois Britannia ; il eût été, ce me * semble, plus hospitalier, plus poli, plus cordial

2S8 LES POINTS SUR LES i

devant nos princes et nos ambassadeurs de crier : « Vive l'Angleterre I vive l'Italie ! vive l'Espagne ! vive la Suède » etc., nous laissant nous, par repré- ' sailles, le soin de crier : « Vive la France l » ce que nous eussions fait avec plaisir s'ils ne nous eussent prévenus, en se chargeant eux-mêmes de leur

'glorification.

Je dois ajouter que mon ami le ministre Pearce, qui a longtemps séjourné ici et qui a étudié l'histoire de ce pays, me dit que la république n'est pas un nouveau nom de la France, mais une forme transitoire de gouvernement qu'ils ont déjà adoptée plusieurs fois, lorsque ce peuple, ami du changement, entraîné par quelques bavards ambitieux, fatigué d'un gouvernement doux et paternel, d'une situation monotonement paisible et heureuse, se met en route pour un gouvernement despotique; c'est une sorte d'étape, d'auberge à moitié chemin, dans son voyage à la recherche d'un nouveau maître.

Mais alors, qu'ils soient en république, ou en monarchie, ou en oligarchie, ou enpantarchie, ou en anarchie, ça ne regarde absolument pas les convives qu'ils ont invités, et cela rappelle encore Trimalcion faisant part aux siens des ennuis que lui cause sa femme Fortunata; je dirai plus : si Pearce ne se trompe pas, ce serait encore une faute contre la courtoisie; en effet, crier : « Vive la République I » devant les princes et devant les peuples soumis à ces princes; préconiser la forme de gouvernement qu'ils ont eux-mêmes, pour le moment, adoptée,

tJN ANGLAIS A l'exposition 289

c'est, à un certain point, crier : « A bas les despotes ! à bas les lâches et les imbéciles qui leur obéissent! » c'est comme si vous et vos filles et nièces, parées surtout de vos riches toisons d'or et ayant invité à prendre le thé quelques brunes beautés d'Espagne ou d'Italie, vous l<is saluiez à leur entrée du cri de : « Vivent les blondes I à bas les brunes! »

Il paraît que, à cette occasion de la République, la France est divisée en deux nations, Tune composée de gens soi-disant exclusivement républicains, l'autre de gens se disant monarchiques et formant un nombre au moins égal à la première, dont les membres, par une sorte de droit divin, doivent être les maîtres.

Ce droit divin consiste en ceci : que les républicains possèdent seuls le génie, la bravoure, l'intelligence, la probité ; tandis que les autres ne sont que des gredins, des polissons, des ignorants, des imbéciles, des voleurs et des lâches, et légitimement et naturellement réduits à l'état d'ilotes et d'esclaves, et ne comptant absolument pour rien dans le gouvernement et les affaires du pays.

Cette division nette donne de grandes facilités pour le choix des fonctionnaires; au lieu de chercher laborieusement et la vie, et les mœurs, et les capacités des candidats, ce qui n'est pas toujours aisé, on ne fait qu'une seule question : « Est-il républicain? >

Après ces quelques critiques de détail, il est juste que je fasse une large part à la louange. Jamais, dans l'histoire de tous les pays et de tous

â60 LES POINTS SUR LES i

les temps, on ne trouverait d'exemple d'une aussi merveilleuse activité.

Il parait qu'au 16 mai de l'année dernière les ilotes s'étaient révoltés; alors la nation entière était tombée en quelques mois dans le marasme, la torpeur, le découragement, la misère; plus de travail, plus d'industrie, plus de commerce; rien n'était commencé pour l'Exposition. Eh bien, tout à coup, le 14 décembre les maîtres ont reparu, les ilotes ont été remis aux fers, et à l'instant même la prospérité, la bonne humeur, le génie, le travail ont reparu; en quelques mois, les républicains ont tout fait, tout fini ; aussi sont-ce eux qui font les honneurs de la fête, pas trop bien, comme je l'ai dit, mais, enfin, qui en font les honneurs et s'en attribuent tout l'honneur; tout ce qu'on attribue aux ilotes, à l'autre moitié de la nation, c'est la pluie qui est tombée obstinément le jour d=e l'ouverture, grâce à certains sortilèges; mais ce n'est peut-être pas vrai I

Et, pour revenir à la louange qu'il est toujours doux d'avoir à distribuer, ce résultat merveilleux, d'avoir tout construit, tout commencé et tout terminé en quatre ou cinq mois, est d'autant plus merveilleux que les ouvriers soi-disant républicains et qui s'appellent eux-mêmes, non pas ouvriers, mais « travailleurs », sont célèbres pour leur haine du travail, leur séjour aux cabarets, aux clubs, aux réunions politiques, etc., aux grèves, aux émeutes, et qu'un Français, parlant de cette secte à part des travailleurs qui s'intitulent

UN ANGLAIS A l'exPOSITION 26^

exclusivement et peut-être audacieusement « les classes laborieuses », a dit : « Que demandent le& classes laborieuses? Elles demandent à ne pas travailler; eh bien, les « travailleurs » ont donné un. éclatant démenti à cette appréciation : seuls, ils ont, du 14 décembre au l"' mai, tout commencé, tout fini en quelques mois, tandis que les simplesouvriers, qui ne font pas de politique, qui s'occupent de se perfectionner dans leur état, de nourrir et d'élever leur famille, n'auraient absolument rien fait et n'auraient pu ouvrir l'Exposition si les « travailleurs » n'étaient venus les remplacer. »

Et il ïie s'agit pas seulement des ouvriers; ce n'est pas aux savants, aux hommes de génie et de talent, aux laborieux, aux grands artistes, aux: grands industriels, que la France doit l'éclat que jette son œuvre aujourd'hui, c'est à un petit nombre d'avocats et de journalistes, dont la présence féconde aux affaires, au pouvoir, dans les places rétribuées, a tout créé de rien, car, avant leur avè* nement, il n'y avait rien.

Je ne sais si c'est une connaissance imparfaite de la langue française qui m'empêche de comprendre ici certaines choses et me jette dans dea étonnements qui pourraient peut-être prêter à rire ;. c'est pourquoi je vous prie de ne pas communiquer cette lettre.

Mais, par exemple, en même temps que « Vive la République! » c'est-à-dire « Vive nous-mêmes! » que criaient les Parisiens, ils criaient aussi : « Vive l'amnistie ! »

Je sais ce que veut dire amnistie : c'est une grâce faite collectivement à des rebelles; je pensais qu'on demandait la grâce des quinze millions de Français qui s'étaient révoltés au 16 mai ; mais, malgré les générosités célèbres de ce peuple, l'indulgence ne va pas si loin : ceux-là sont trop coupables; ils sont à jamais privés de leurs droits civils, déclarés incapables d'exercer aucune magistrature, aucune fonction dans leur pays; il s'agit de ceux qu*un journal rédigé par des hommes au pouvoir appelait hier les « victimes de 1871 ».

Les victimes de 1871 , j'ai cru d'abord qu'il s'agissait des otages assassinés sous la Commune, et je ne comprenais pas clairement ce que pouvait signifier à leur égard le mot d'amnistie et à quoi ça pourrait leur servir. Non, les victimes de 1871 ne sont pas les assassinés, ce sont leurs assassins; il y a là sans doute quelque chose que je ne comprends pas, quelque confusion de termes; car, si je ne me trompe pas en quelque chose, il serait étrange de voir les Parisiens, à Paris, où l'on voit encore les ruines de leurs principaux édifices, demander, exiger la grâce de ceux qui ont pillé, incendié et ensanglanté Paris. J'ai pensé un instant que peut-être voulaient-ils seulement les exposer à la vue des étrangers, montrer combien cette ville est vivace, puissante, et de quels ennemis elle a triomphé. Mais, comme ces scélérats se disent républicains, comme les autres républicains correspondent avec eux, vont dîner avec eux, chez nous, à Londres, et à Genève, chez les Suisses,

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comme ils les regrettent tout haut, les plaignent, les glorifient et célèbrent leurs vertus, puisqu'ils s'en déclarent solidaires, et que cette solidarité semble menaçante pour la paix et la prospérité du pays, il me semble que, au lieu de dire que c'est grâce à la République que la France est venue à bout de la grande entreprise de son Exposition, il serait plus juste de dire, la République étant composée des uns et des autres, que la France y a réussi malgré la République; ce qui, en effet, est prodigieux, si c'est ça qu'on appelle République.

Il est étrange comme on juge mal par ce qu'on voit mal de loin. Certes, la France ne manque pas d'hommes jouissant au loin d'une certaine celébrité dans les sciences, les arts, la littérature, les armes, etc., et naturellement, de loin, on serait porté à croire que ce sont ces noms qui commandent, qui dirigent, qui sont écoutés et obéis.

Eh bien, il n'en est rien. Il parait qu'ils ne vont pas à la cheville d'une douzaine d'avocats et d'une douzaine de journalistes dont les deux tiers nous sont inconnus et dont le dernier tiers ne nous est connu que par une sottise, une vanité, une incapacité, une suffisance et une insuffisance, quelques crimes mêmes, qu'on leur attribue probablement à tort. On me dit môme qu'un certain M. de Girardin, celui des journalistes contemporains qui s'est trompé et a changé d'opinions le plus souvent, a, parmi eux, une sorte d'importance, et qu'on croît devoir lui faire des promesses qu'on ne pourra, il

est vrai, tenir pas plus que les autres gouvernements qu'il a successivement servis.

Tout bien considéré, je ne comprends pas grand*chose à ce qui se passe sous mes yeux, et, révoquant ma recommandation de ne pas montrer cette lettre, je vous prie, au contraire, de la faire lire à notre ami le lord Josias Malesworth et de le prier de me dire son opinion ; je me défie de Pearce, qui est enclin à la raillerie.

Pour terminer, ma chère Mary, je vous avouerai que ce qui m'avait empêché devons emmener avec moi à Paris était le grain de coquetterie que vous possédez, et la réputation généralement reconnue des Français d'aimer les femmes, de faire une étude spéciale et incessante de la galanterie, des manières élégantes, du langage carressant, de toute la stratégie de l'amour et de la séduction.

Mais, grâce à Dieu, je n'ai pas tardé à voir qu*ils se sont très heureusement corrigés; ils ne s'occupent plus que d'argent et de politique. Quant à l'amour, ils ne font plus l'amour; ils l'achètent tout fait à l'heure et à la course à la Vénus du ruisseau, Vénus , pour laquelle ils ont aujourd'hui un culte qui se manifeste par l'opulence bruyante et scandaleuse de cette déesse. Quant aux autres femmes, au lieu de les encenser comme autrefois, ils les enfument, n'ont pour elles aucun empressement, aucun égard, et les laissent s'ennuyer seules, ou les livrent à quelques vieillards attardés dans les traditions de l'ancienne et pro^ verbiale galanterie française.! "**

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Autrefois, ce n'était pas avant quarante ans qu'un Français prenait l'argent et l'ambition au sérieux; on n'était raide, gourmé, affairé, un peu fourbe, que vers la cinquantaine ; aujourd'hui, grâce au progrès, le Français, auquel on reprochait d'être jeune toute la vie, n'est plus jeune à aucune époque.

Voit-on un homme aimable et doucement joyeux,

On dit : « Comme il est jeune! » il faut qu'il soit bien vieux t

Donc le danger que je craignais n'existe plus :

c'est pourquoi, au reçu de ma lettre, ficelez vos pa*

quets, pas trop gros, juste de quoi arriver auprès

de moi; car c'est à Paris qu'il convient de vous

habiller.

Votre, etc.

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