‹ Les points sur les iChapitre 25 sur 29 · RICHARD GOTTLOB · texte numérisé non relu

RICHARD GOTTLOB

Lord Josias Malesworth à M . Richard Gottlob^

à Paris,

• Londres.

Vous êtes uû savant, mon ami ; mais vous avez trop vécu, vous vivez trop avec les morts; et vous ne vous occupez pas assez des vivants, c'est ce qui explique les bizarreries de votre lettre.

Commencez par vous bien persuader ceci : Il n'est pas vrai que la France soit en république, et l'ami Pearce vous a dit la vérité.

Le Français est un peuple très intelligent, très brave, très spirituel et très charmant. Il est^juste

qu'il paye ces avantages, qui seraient excessifs, par quelques petites infériorités qui le ramènent au niveau des autres.

Il est inconstant, facile aux entraînements; on ne saurait dire aujourd'hui ce qu'il fera, ce qu'il sera demain ; je fais cependant une exception ; ce qu'il n'est pas et ce qu'il ne sera jamais, c'est républicain.

La République n'a jamais été, n'est pas encore aujourd'hui un but; c'est une échelle que quelques ambitieux plus ou moins diserts se font tenir par un certain nombre de jobards pour escalader la salle du festin; arrivés, ils jettent l'échelle sur ceux qui veulent les suivre. Voyez déjà M® Gambetta et ses compagnons, si farouches, si austères, si radicaux, il y a peu de temps, dans leurs assemblées et dans leurs journaux; ils ne veulent que remplacer ceux qu'ils attaquent et conquérir les abus dont ils parlent avec une horreur vertueuse ; ils changent déjà de langage et surtout de conduite. Vous jouez au billard, vous comprenez alors cette comparaison un peu vulgaire : ils ne veulent pas «coller » la bille qu'ils espèrent avoir à jouer. Les voici plus d'à moitié démasqués, et vous avez en présence trois Républiques pour le moins.

Ce qui a fait le triomphe non pas de la république, mais du parti soi-disant républicain, c'est la sottise de ses adversaires; ceux-ci se sont amusés à se disputer suria couleur du pavillon qu'il fallait hisser au mât du vaisseau qui faisait eau, au lieu de travailler aux pompes et à la manœuvre.

UN ANGLAIS A l'eXPOSITION 267

Les soi-disant républicains, au contraire, ont serré leurs rangs, ont fait taire leurs haines, leurs rancunes, leurs avidités ; ils ont mêlé tous leurs drapeaux et jusqu'aux pilus petits guidons : rouge, écarlate, cramoisi, garance, nacarat, amarante, solférino, magenta, fuchsine, rose, cerise, groseille, laque, rouge du vin, rouge du sang, rouge du feu ; tout cela, cousu ensemble, produit à quelque distance un seul et grand drapeau d'une couleur fausse, sous lequel ils ne, se sépareront et ne reprendront chacun sa loque qu'après la victoire, quand il s'agira, comme il s'agit aujourd'hui, de partager le "butin.

La fraction la plus habile, c'est à-dire la moins convaincue, cherche déjà ses alliés parmi ceux qu'elle combattait hier, pour remplacer ceux qu'elle va perdre quand elle ne va plus pouvoir dissimuler son but.

Les membres, les chefs de cette fraction disent aux soi-disant républicains : « Tenez-nous bien l'échelle; une fois entrés, nous vous ouvrirons la porte de dedans. » A ceux de la maison, ils disent: « Ne repoussez pas, ne rejetez pas l'échelle ; ces enragés qui s'occupent à la tenir enfonceront la porte, tandis qu'une fois entrés, nous vous aiderons à étayer la porte et à vous barricader. »

Vous auriez vu, si vous aviez bien regardé, qu'ils ont mis en avant des gens pas trop avancés, pas trop compromis, qui pouvaient faire des promesses aux deux partis, aux uns promettre de construire une digue contre la marée montante, aux autres de leur ouvrir les écluses. Ces « modérés » qui ont

cru avoir leur part du festin sont semblables au chien du fabuliste. Il porte à son cou le dîner de son maître. D'autres chiens l'attaquent pour s'emparer du dîner. « Attendez, leur dit-il, je vais vous le livrer, mais j'en veux ma part. »

Cette part, ils ne l'auront pas ; ils aident à mettre le couvert ; mais il n'y a pas de chaises pour eux à la table.

On s'est servi d'eux comme pour fendre une bille de bois ou un bloc de pierre : le bûcheron ou le carrier fait entrer d'abord un petit coin, dans le trou duquel il en insinuera un plus gros qui n'aurait pu entrer d'abord, puis un plus gros jusqu'à ce que la bille ou le bloc éclate.

Les modérés ont joué le rôle du petit « voyou », maigre et fluet, que les voleurs emmènent avec eux pour le faire se ghsser, grâce à son exiguïté, entre les barreaux d'une grille ou par l'imposte qui surmonte la porte du magasin qu'ils veulent saccager.

Non, la France n'est pas en république; il ne suffit pas, pour être la république, d'appeler le mois de mai floréal, ni de se coiffer de bonnets rouges.

La république, ce serait le gouvernement des meilleurs choisis par tous dans l'intérêt de tous.

Les vainqueurs d'aujourd'hui jouent le rôle que jouaient certaines viragos qui, en 1848, s'étaient installées aux Tuileries avec leurs amants; elles couchaient dans le lit de la reine^ s'affublaient des robes des princesses et disaient' :

— C'est nous qu'est les princesses.

UN ANGLAIS A l'eXPOSITION 26&

Ils disent hardiment à la face du monde :

— C'est nous qu'est la France.

Quant à être en république, il faudrait pour cela des républicains, il faudrait Tamour de la patrie^ l'autorité, le respect religieux des lois, de l'égalité, de la liberté pour tous, la frugalité.

Et ceux qui, sous prétexte de république, ont envahi le pouvoir, ne veulent pas manger le brouet noir; c'est, au contraire, pour ne plus le manger qu'ils font des révolutions.

Et, ce qui est encore plus sot, ils ont la vanité de leur avidité : ils mettent des sonnettes et de la musique à leur tournebroche, ils font publier dans les journaux les menus des festins qu'ils se donnent.

Remarquez seulement un détail : dans le dernier festin publié, vous voyez des galantines de faisan. Or, la chasse est fermée en France, la loi défend de tuer, de vendre, d'acheter du gibier. La loi ! ils s'en moquent pas mal, c'est au tour des vaincus d'invoquer la loi et de lui obéir, c'est au tour des vaincus d'être républicains.

La République est cependant la forme la plu»

élevée, la plus noble, la plus juste de gouvernement ; mais c'est aussi un très excellent mets qu'un civet de lièvre.

Seulement il faut un lièvre.

Les partis monarchistes n'ont pas su se défendre ; qu'aujourd'hui ils acceptent la République, mais qu'ils l'exigent, ils en dégoûteront leurs vainqueurs.

Voilà, mon ami, la vérité, et Thomas Pearce a raison.

Quant à votre femme, ne vous en mettez pas en peine; irritée de votre refus de l'emmener avec vous, elle est partie le lendemain de votre départ avec son cousin Dick Morton, et elle est à Paris, comme vous; elle m'avait chargé d'ouvrir ses let- 'tres et de lui envoyer celles qui me sembleraient en valoir la peine. C'est pourquoi je vous réponds, comme, du reste, c'était votre intention.

A vous.

JOSIAS MALESWORTH.

DE l'immortalité DE LA BÊTISE

Déjà, en 1840, tous les bons esprits, tous les hommes de bon sens et de bonne foi étaient d'accord sur ce point que la double théorie des « fonctionnaires indépendants » et des « baïonnettes intelligentes » était une double et énorme bêtise; et, si Ton en parlait quelquefois, c'était comme d'un rébus ou d'une charade, pour deviner laquelle des deux bêtises était la plus bête. J'avais eu l'honneur de contribuer pour une assez bonne part à mettre la chose en lumière.

En 4848, comme je faisais un journal en faveur de la. République contre les pseudo-républicains qui s'occupaient , comme aujourd'hui , les uns sciemment, les autres sans le faire exprès, d'amener l'empire, je voyais Cavaignac tous les matins. Un jour qu'il m'avait chargé de je ne sais plus quelle communication à je ne sais plus quel ministère, je revins d'assez mauvaise humeur, à cause

du mauvais vouloir d'un fonctionnaire subalterne, et je lui dis : « Il n'y a rien de fait, ce que vous demandez est impossible, il y a un garçon de bureau qui ne veut pas !» Et, à un signe d'étonnement impatient qu'il fit, j'ajoutai : « Que voulez- vous! ce n'est pas moi qui ai inventé le « fonctionnaire indépendant » et la « baïonnette intelligente ^. — Je vous prie de croire, me répondit-il, que ce n'est pas moi non plus et que je n'ai- jamais plus que vous accepté cette ineptie. »

Les soi-disant républicains n'aiment pas l'armée, par la même raison que les voleurs n'aiment pas les gendarmes.

M. de Girardin, qui, je l'ai déjà dit, n'a jamais trompé personne que lui-même, a ramassé cette fameuse théorie, l'a nettoyée, frottée, astiquée, rendue luisante, et a cru l'avoir inventée ces joursci, à propos de ce pauvre major Labordère, qui, ayant laissé prendre le bout flottant de sa tunique dans l'engrenage de la machine pseudo-républicaine, donne à craindre en ce moment qu'il n'y passe tout entier.

On m'a raconté, dans le temps, l'histoire d'un homme qui se piquait d'idées neuves; on m'a assuré que c'était M. de Girardin. Quoique ça lui ressemble beaucoup, je me garderai de l'affirmer, parce que je n'en ai pas la preuve.

L'homme en question dit un matin à son secrétaire : « Que mangez-vous le matin à votre déjeuner? — Mais, répond le secrétaire, comme je dois être ici de bonne heure, je mange quelque reste

DE l'immortalité DE LA BÊTISE 273

du dîner de la veille. — Eh bien, dit le patron, je vais vous dire un déjeuner simple, léger, peu coûteux, que j'ai imaginé et dont je me trouve très bien. Vous achetez du café, vous le faites brûler; je vous conseille moka et martinique torréfiés séparément. Torréfié et refroidi, vous le réduisez en poudre au moyen d'une petite machine ingénieuse de mon invention, qu'on appelle « moulin à café » . Le café réduit en poudre, vous le mettez dans une sorte de vase allant au feu, que j'appellerai cafetière; vous jetez de l'eau dessus et vous faites bouillir; en même temps, vous avez mis sur un fourneau une casserole, plus ou moins pleine de lait , que vous faites également bouillir ; cette double opération terminée, vous versez le café dans une tasse où vous avez mis préalablement quatre morceaux de sucre. Le café versé, vous ajoutez du lait jusqu'à ce que la tasse soit pleine, vous remuez; et vous trempez là dedans des tartines de pain rôti que j'ai imaginé d'enduire de beurre. C'est un très bon déjeuner, dont sont enchantés tous ceux auxquels je l'ai fait connaître. Je vous autorise à communiquer mon invention à vos amis. Il n'est pas de jour que je ne fasse quelque découverte de même valeur. »

Je ne crois pas qu'aucun écrivain de mon temps se soit élevé plus fréquemment que moi et avec plus de véhémence contre cette autre monstrueuse bêtise de la guerre, contre les conquérants, « moissonneurs de lauriers :», « cueilleurs de palmes », et autres animaux féroces que le peuple a coutume

de hisser sur un piédestal formé de ses propres ossements et d*adorer comme des dieux.

J'ai parlé, dans diverses circonstances, du grand, noble et immortel rôle que jouerait un homme ou un peuple qui, au moment où cet homme et ce peuple se trouvent, après de grandes victoires, la « puissance dominante », — situation que plusieurs nations ont occupée à leur tour, et les Français plus d'une fois, — proclamerait la paix, rendrait ses conquêtes et licencierait ses armées ; ce qui amènerait naturellement le désarmement de l'Europe, ruinée et mangée chaque jour davantage par l'entretien des armées permanentes.

Mais, en attendant que ce rêve s'accomplisse, tant qu'il y aura des armées, on ne peut admettre qu'elles ne soient pas soumises à la discipline et à l'obéissance.

Dans l'armée pas plus que dans l'administration, on ne se figure pas chacun des rouages dont se compose la machine, tournant, selon la volonté ou la fantaisie, dans un sens particulier et individuel. L'indépendance des fonctionnaires ne peut consister que dans le droit de donner leur démission ; dans les fonctions publiques comme dans l'armée, la désobéissance est une trahison et doit être punie comme telle. Mais je suis honteux de discuter une pareille question et d'employer du papier et de l'encre et de prouver que le bleu est bleu, que le rouge est rouge à M. de Girardin, le « publîciste » qui s'est trompé le plus souvent.

Pour ceux qui^ comme moi, ont vu de près les

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façons d'agir des soi-disant républicains à diverses époques et qui reconnaissent toujours les mêmes types, quoique aujourd'hui frustes et bien effacés, notre situation est celle de Parisiens qui, du temps qu'il y avait des provinciaux, se trouvaient chargés pendant huit jours, à Paris, du bonheur d'une famille qui, dans un département quelconque , leur avait donné, h une époque antérieure, une plantureuse hospitalité.

On les menait au théâtre, on leur faisait voir des pièces qu'on avait déjà vues soi-même, souvent deux ou trois fois; on en savait et les détails et le dénouement, mais on laissait les amis de province s'émouvoir et suivre avec une voluptueuse anxiété toutes les péripéties du drame ; ils se seraient fâchés et auraient dit qu'on « gâtait » leur plaisir, si, les voyant pleurer, on les avait consolés et rassurés sur le sort de l'héroïne innocente et persécutée, si on leur avait dit que le tyran ou le traître verrait toutes ses manœuvres déjouées et serait puni à la fin de la pièce.

Donc, regardons la pièce et attendons le dénouement.

Le théâtre représente les bureaux du journal V Aspic intransigeant j de la ville d^Onopolis.

Le rédacteur en chef, administrateur et propriétaire, le citoyen Calamoboas (la plume gueulante), est assis à son bureau.

Sur une chaise auprès de lui est le candidat LalagètCy avocat inconnu , qui vient de l'autre extrémité de la France a poser sa candidature » à Onopolis.

Calamoboas. Vous dites donc que vous prenez deux cents abonnements; à vingt francs, cela fait juste quatre mille francs.

Le candidat. Les voici.

Calamoboas. Il est inutile de vous adresser les exemplaires, je les ferai distribuer. Je me charge de votre élection; voici une liste de neuf personnes à qui vous promettrez \e bureau de tabac de la veuve Nicolas : feu son mari était un gendarme, il n'en faut plus de gendarmes; du reste, vous n'avez pas à craindre de faire des jaloux; il est probable que l'infâme réaction maintiendra la veuve. Vous promettrez la croix d'honneur aux cinq personnes dont voici les noms; aux quatre que voici des bourses aux collèges pour leurs enfants; à tout le monde, vous promettrez... tout ce qu'on vous demandera.

Tenez, voici le commencement de l'article qui paraîtra demain matin :

« V Aspic intransigeant^ fidèle à ses convictions, présente à ses lecteurs un candidat dont il peut répondre, parce qu'il le connaît bien...

— Vous vous appelez?

— Lalagète.

— Parce qu'il le connaît bien.

» Le citoyen Lalagète est un des plus éloquents, des plus célèbres d'entre les défenseurs de la veuve et de l'orphelin... »

Le candidat. C'est que... je n'ai plaidé qu'une seule fois, et c'était contre une veuve et un orphelin, et j'ai perdu le procès.

DE l/iMMORTÀLITÉ DE LA BÊTISE 277

Calamoboâs. Ça ne fait rien; on appelle tous les avocats « défenseurs de la veuve et de l'orphelin » ; d'ailleurs, si la veuve et l'orphelin s'étaient adressés à vous, au lieu de s'adresser à votre confrère, vous les auriez défendus tout de même.

S'il n'y avait pas d'avocats qui attaquent la veuve et l'orphelin, il n'y aurait pas besoin d'avocats pour les défendre. Si vous ne les aviez pas attaqués, ils n'auraient pas gagné leur procès, car ils n'auraient pas eu de procès. D'autre part, si vous les aviez défendus aussi... faiblement que vous les avez attaqués, ils auraient perdu leur procès. C'est donc vous qui, en les attaquant, en les attaquant mal, et surtout en ne les défendant pas, leur avez fait gagner leur cause, c'est-à-dire avez été leur vrai défenseur, disons mieux, leur bienfaiteur. Retenez bien cette argumentation, pour le cas où l'on vous en parlerait dans les réunions.

« Le citoyen Lalagète, par son talent, par ses convictions, par ses antécédents.... » Quels sont vos convictions, vos antécédents?

Lalagète. Mes convictions... ça n'est pas ça qui nous embarrassera; quant à mes antécédents... c'est délicat, il vaut peut-être mieux n'en pas parler. J'ai été légitimiste, orléaniste, bonapartiste... mais on m'a dit que vous avez vous-même été un peu tout cela.

Calamoboâs. On vous a dit vrai, et j'en suis fier.

Lalagète. Ahl

Calamoboâs. Plus j'ai eu d'opinions et de convictions, plus j'en ai eu à sacrifier par patriotisme

à la grande voix de la France. Donc, quant aux convictions plus ou moins nombreuses, raison de plus, au contraire, pour parler très haut de la dernière. Les lecteurs se diront qu'on n'oserait pas parler de ses antécédents s'ils n'étaient pas irréprochables. Donc, l'avocat Lalagète, par son talent, ses convictions, par ses antécédents, nous donne la certitude qu'il tiendra haut et ferme le drapeau de la République et qu'il versera, au besoin, jusqu'à la dernière goutte de son sang, etc. »

Lalagète. Diable I la dernière goutte !

Calamoboas. Ça se dit comme ça, et si Ton disait : « Il versera l'avant-dernière goutte, » ça ne ferait pas d'effet. Allez donc faire vos visites et comptez sur moi.

(Le candidat sort, Calamoboas sonne. Le metteur en pages entre.)

Calamoboas. Vous augmenterez le tirage de dix exemplaires.

{Le metteur en pages rentre dans Vatelier).

Calamoboas, écrivant : « A une époque de corruption, où l'on sent de la turpitude dans l'air, où le veau d'or... »

[Entre le directeur du théâtre,)

— Monsieur, vous avez, dans votre numéro d'hier, imprimé que la pièce nouvelle afQchée avant-hier, VÉtoile du faubourg^ était une pièce détestable.

Calamoboas. Oui, monsieur.

Le DIRECTEUR. Lisous : que les acteurs ne savaient

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pas leurs rôles, que la jeune première est vieille, l'amoureux grotesque.

Calamoboâs. Oui, monsieur.

Le directeur. Que vous ai-je fait, monsieur, pour que vous me fassiez ainsi la guerre?

Calamoboas. Monsieur, le jounialisme est un sacerdoce; il n'obéit qu'à la vérité, au culte de l'art...; il est vrai que vous ne m'aviez pas envoyé de loge, que vous n'aviez pas « fait le service » ; mais ce n'est pas cet oubli des convenances et des droits qui a pu influencer mon jugement.

Le directeur. Mais, monsieur..., la pièce...

Calamoboas. Est détestable.

Le DIRECTEUR. Mais la pièce...

Calamoboas. C'est manquer de respect au public que de lui offrir des pièces semblables.

Le DIRECTEUR. Mais la pièce...

Calamoboas. Ni style, ni...

Le DIRECTEUR. Mais..., monsieur..., sacrebleu! laissez-moi parler... La pièce n'a pas été jouée, à cause de l'indisposition de la première chanteuse, et je venais vous apporter votre loge pour la représentation, remise à ce soir,

Calamoboas. Pourquoi ne m'avez -vous pas averti?

Le DIRECTEUR. Au Contraire, je vous ai écrit hier soir, et voici ma lettre sur votre bureau.

Calamoboas. Ma foi ! je ne l'ai pas lue plus qu'une dizaine d'autres qui sont là toutes cachetées à côté d'elle. J'arrangerai cela.

Le DIRECTEUR. Comment vous y prendrez-vous ?

Galamoboas. Rien de si facile. {Il écrit en parlant.) « Nous savions que V Étoile du faubourg ne serait pas jouée hier ; nous nous sommes permis une plaisanterie qui prouve combien nous comptons sur rintelligence de nos lecteurs, nous avons écrit assez gaiement un compte rendu fictif de la pièce qu'on ne jouait pas... » La loge est-elle de face?

Le directeur. Oui, monsieur.

Galamoboas. J'aimerais mieux l'avant-scène.

Le directeur. Vous aurez Tavant-scène.

Galamoboas, continuant, — Notre compte-rendu, plaisamment sévère, peut indiquer ce qu'aurait été hier la représentation qui aura lieu ce soir sous un directeur moins intelligent, moins habile, moins soucieux des plaisirs du public, tandis que notre directeur n'a pas voulu laisser jouer la pièce qu'elle ne fût parfaitement sue. Quant à mademoiselle Ida, la jeune première, nous rions encore en y pensant, et nos lecteurs ont dû bien rire, comme nous savons qu'elle a ri elle-même, en voyant traiter de vieille la plus charmante, la plus fraîche, la plus gracieuse des actrices. ï> {Le directeur salue ei sort.)

Galamoboas. Où en étais-je ? Ah I ... « A une époque de corruption, où le veau d'or est la religion dominante, il est bon que la presse, exerçant son sacerdoce avec désintéressement... »

{Entre un abonné.)

L'abonné. Pardon de vous déranger, mais... je viens vous consulter à propos des élections : deux candidats se présentent; Tun est un propriétaire

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d'ici, il n'a jamais quitté le pays, il cultive ses terres et les cultive bien; il est très estimé, comme l'a été de tout temps sa famille. Nous l'avons décidé à se mettre sur les rangs. Il cohnaît bien le pays, et le pays le connaît bien; on sait et sa vie publique et sa vie privée; il n'y a pas un sou de sa petite fortune qui ne soit entré en plein jour dans son escarcelle. Vous avez lu sa profession de foi : il promet d'étudier encore les besoins et les intérêts qu'il connaît déjà très bien, et de ne rien négliger de ce qui les concerne. Quant à la politique générale, il s'efforcera d'éclairer le gouvernement, au besoin de l'aider dans sa tâche difficile.

Calamoboas. Alors, il n'est pas de l'opposition?

L'abonné. Il en sera momentanément, quand le gouvernement lui semblera se tromper et refusera d'écouter les avis, mais il se gardera bien de le chicaner de parti pris.

Calamoboas. C'est un réactionnaire, c'est un clérical...

L'abonné. C'est un réactionnaire contre les doctrines folles ou dangereuses, c'est un clérical, si vous appelez clérical celui qui trouve l'athéisme profondément bête. L'autre candidat...

Calamoboas. L'autre candidat est l'illustre, l'éloquent avocat Lalagète, défenseur de la veuve et de l'orphelin, mais aussi défenseur de nos libertés, défenseur de la Constitution, prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang...

L'abonné. Mais, monsieur, pourquoi verser son sang? Ce M. Lalagète, personne ici ne le connaît.

Calamoboas. Aussi la presse, exerçant son sacerdoce, se fait un devoir de vous le faire connaître. Ses convictions sont inébranlables, ses antécédents... ah! les beaux antécédents! Nommez-le, et vous verrez la paix assurée, la prospérité de rindustrie • et du commerce atteindre des proportions inconnues; l'Europe nous respectera, nous admirera, nous enviera; l'empereur Guillaume nous rendra l'Alsace et la Lorraine.

L'abonné. L'autre, en effet, ne nous promet pas tout cela.

Calamoboas. La vigne sera guérie!

L'abonné. Gomment ! la vigne sera guérie.

Galamoboas. Oui. Parce que, tout étant revivifié par l'avènement de républicains à toutes les places, les esprits tranquilles se pourront livrer aux recherches et aux méditations.

)) Nadar, heureux de voir ses rêves accomplis, découvrira enfin la direction des ballons.

» Et vous, monsieur, un embranchement de chemin de fer ira jusqu'à votre propriété.

» Nommez au contraire son concurrent, votre voisin; dès le lendemain matin, la Prusse et l'Italie envahissent la France, les usines sont fermées, toutes les affaires arrêtées; le phylloxéra s'exaspère; la misère, la famine s'étendent sur notre malheureux pays.

L'abonné. Eh quoi ! c'est si dangereux que ça, de nommer M...., un si brave homme, un voisin si obligeant, un homme si instruit, si honnête?

DE l'immortalité DE LA BÊTISE 283

Galamoboas. Je ne vous ai énuméré qu'une partie des maux qui menacent la France si vous ne nommez pas le citoyen Lalagète.

L'abonné. Vous m'effrayez. Et cet embranchement?

Galamoboas. On le commencera le lendemain des élections.

L'abonné. Et vous dites que ce M. Lalagète?...

Galamoboas. Il est patronné par le comité des Dix-Huit.

L'abonné. Ahl il est patronné par le comité des Dix-Huit?... Et qu'est-ce que c'est que ces Dix- Huit?

Galamoboas. Monsieur..., je vous promets de ne dire à personne que vous ne savez pas ce que c'est que le comité des Dix-Huit; ça vous ferait du tort.

L'abonné. Du 'tort, à moi, de ne pas connaître...?

Galamoboas. Oui, du tort... à vous et à votre embranchement.

L'abonné. Alors ne le dites à personne, je compte sur votre discrétion.

Galamoboas. Et, d'ailleurs, pourquoi voteriezvous pour M...? est-il plus honnête, plus intelligent, plus républicain que vous? Non certes. En quoi donc vous est-il supérieur? Pourquoi seraitil député plutôt que vous : un homme que vous avez toujours vu, qui a été à l'école avec vous? Tandis que, si vous nommez le citoyen Lalagète...

L'abonné. Eh bien?

Calamoboas. Il est patronné par les Dix-Huit et par M. Duportal.

L'abonné. Ça fait dix-neuf.

Calamoboas. Et par le citoyen Eudes.

L'abonné. Ça fait vingt.

Calamoboas. Et par bien d'autres.

L'abonné. Allons décidément... Au fait, pour quoi M... serait-il plus que nous? Je vote pour le citoyen Lalagète.

Ça a l'air d'une plaisanterie, d'une farce même ; eh bien, c'est ainsi que se font en grande partie les élections; et c'est malheureusement très sérieux, et c'est aussi bête que ça.

J'ai lu hier soir dans un journal :

t Au nombre des splendeurs offertes à la curiosité publique pendant l'Exposition, il faut compter l'exhibition des diamants et pierreries de la couronne de France. »

Cette lecture m'a inspiré plusieurs réflexions que je demande à mes lecteure la permission de leur communiquer, en nous évadant ensemble, pour quelques instants, de la politique, en faisant politique buissonnière.

Commençons par une remarque singulière et qui s'applique à beaucoup de Parisiens.

Beaucoup n'est peut-être pas assez, et il faudrait peut-être dire à la grande majorité des Parisiens.

C'est qu'ils ne connaissentni tous les monuments, ni toutes les richesses, ni toutes les curiosités que

renferme leur capitale ; leur curiosité ne s'éveille qu'à cinq cents lieues de chez eux.

Moi, par exemple, car il y a une certaine bonne grâce à étudier par soi-même les vices et les ridicules qu'on critique, moi, j'ai habité Paris pendant le premier temps de ma vie; eh bien, je n'avais jamais tnême pensé à voir a les diamants de la couronne » de France, et, me trouvant à Dresde l'an dernier, je n'ai pas manqué de visiter la « Grùne Gewôlbe » (la salle verte), c'est-à-dire le trésor des diamants, pierreries, orfèvreries, curiosités et bibelots de tout genre amassés par une longue suite de souverains.

J'y ai vu un célèbre « diamant vert » du poids de quarante karats et demi, une aigrette de diamants roses, quatre gros diamants jaunes, un diamant noir, des perles blanches, roses, noires, etc. , deux bagues ayant appartenu à Luther : l'une, une cornaline gravée d'une croix au milieu d'une rose, lui servait de cachet; l'autre, émaillée rouge, bleu et blanc, contient une petite boussole, et sur le couvercle de la boussole une tète de mort avec cette devise :

« Pense souventà laMort. — Mort, je te tuerai ! »

« Mori sœpè cogita. — Ero mors tua, ô Mors ! »

J'y ai vu des bagues ayant une montre pour chaton.

J'y ai vu un sapKir taillé en cabochon très grand et très bleu, donné par Pierre I*"^ de Russie et appelé sur les catalogues de la a: Griine Gewôlbe » le a Nez de Pierre le Grand ».

J'y ai vu... de confiance, car il faudrait une

A PKOPOS DE DIAMANTS 287

loupe et je n'en avais pas, un noyau de pêche travaillé par un fameux sculpteur, Properce Rossi, de Modène, montrant un grand nombre de figures, et un noyau de cerise sur lequel quatre-vingts portraits ont été gravés à Nuremberg par le sculpteur JeanPronner.

Et enfin un ouvrage moderne auquel on pourrait appliquer à plus juste titre qu'on ne l'a jamais fait — et on l'a fait au moins assez souvent — celte fameuse citation d'Ovide : Uart surpasse la matière {materiam superàbat opus).

Remarquons en passant qu'en fait de citations des anciens, toute l'érudition des modernes se compose d'une vingtaine de citations qu'ils se prennent toutes coupées les uns aux autres, sans que presque aucun les ait jamais lues dans le texte.

Le bibelot en question est un petit vase orné de petits fruits et de petites fleurs , par mademoiselle Meïer de Stettin en 1855, le tout fait de mie de pain cuit et gommé.

Et caetera, et caetera !

MaiS; quant aux diamants et pierreries de la couronne de France, que je n'ai jamais vus, je suis

enchanté de leur prochaine exhibition; car j*avais tjuelqnes raisons de croire qu'ils n'existaient pas ou que M. Jourde ou quelque autre des communards les avait emportés pour charmer les chagrins de l'exil.

Ces raisons, je vais les dire.

En 1871, à la paix, lorsqu'il nous fallut payer cinq milliards à la Prusse sous le nom d'indemnité de guerre, je crus trouver une idée merveilleuse en faisant cette proposition :

Nous avons les diamants de la couronne, qui, du temps de Louis XIV, représentaient une somme de plus de vingt millions. En tenant compte des acquisitions faites depuis ce temps et de l'accroissement, de l'exagération de la valeur de l'argent, ce n'est pas trop d'évaluer ce trésor à quarante millions.

Lorsqu'un mauvais coup de bourse, une perte quelconque abat une famille riche, à quoi demandet-on des ressources? Tout d'abord aux diamants, à l'argenterie, aux chevaux, aux voitures, etc.

Nous sommes en république, disais-je; profitons de ce qu'il n'y a pas de « couronne », c'est-à-dire ni roi ni empereur, pour mettre en loterie les « diamants de la couronne »; il y a là un immense nombre de lots précieux. Faites autant de billets à vingt francs que vous voudrez, il n'est guère de personnes au monde qui ne veuille, pour vingt francs, courir la chance de gagner le Sancy, ainsi ppelé non parce qu'il a appartenu à quelqu'un de la famille de Sancy, mais parce qu'il pèse cent six

karats, ou le « Régent », acheté par Philippe d'Orléans pendaht la minorité de Louis XV et qui était l'un des deux yeux d'une idole éborgnée par un matelot anglais.

Le a Sancy » vaut plus d'un million, et le « Régent » passe pour un très grand bon marché, n'ayant été payé que deux millions et demi.

Non seulement les lots offerts par cette loterie auront un grand attrait, disais-je, mais la France, qui en ce moment n'inquiète plus personne, excite une sympathie universelle. A ce double titre, on placera facilement autant de billets que vous en ferez.

Je pouvais parler alors de la sympathie universelle, parce que, alors, nous n'étions que malheureux, et pas encore ridicules, comme nous l'avons été depuis, en acceptant, en acclamant, en glorifiant les fauteurs et les meneurs de la Commune, divisant les communards en deux camps, c'est- à dire faisant choix, non pour leur faire grâce, mais pour les élever sur le pavois et leur remettre ilos destinées, des plus lâches d'entre eux, de ceux qui avaient envoyé les autres se battre, en se tenant prudemment à l'écart, soit sous les orangers d'Espagne, soit dans de bonnes petites places grassement rétribuées.

Et, comme on ne m'écoutait pas, j'insistais .

Nous ne sommes plus au temps où Louis XIV, dansant devant sa cour, se montrait en vrai soleil qu'il était, couvert de pierreries, en guise de payons, c Tous les diamants de la couronne, dit Voltaire en racontant un carrousel où figurait le roi, brillaient sur son habit et sur le cheval qu'il montait. »

Aujourd'hui, une semblable parure n'exciterait pas plus l'admiration des peuples que ne ferait un nouveau Salmonée faisant rouler, sur un pont de cuivre, un char duquel il lançait des torches allumées, imitant ainsi le bruit et le feu du tonnerre.

Napoléon P»" paraîtra toujours plus grand avec la redingote grise qu'avec le ipanteau impérial aux abeilles d'or.

Certes, le bon Louis-Philippe n'eût pas, en i830, conquis la même popularité en se montrant dans les rues couvert de tous les diamants de la couronne qu'avec son chapeau gris et son parapluie.

Les vraies républiques, les États-Unis n'ont pas de « pierreries de la couronne » ; la Suisse n'en a pas; les Romains ni même les républiques grecques n'en avaient pas.

A qui ces pierreries ont-elles donné un instant de plaisir? Qu'en faisons-nous? Qui les a vues? Qui peut affirmer qu'elles existent?

Qu'est-ce que ça nous fait qu'elles existent ou n'existent pas?

Profitons de ce moment pour réaliser ce mot de l'Ecriture : « Dites à ces pierres de se changer en pain. » {Die ut isti lapides panes fiant,)

Il y eut un accord unanime pour ne pas m'écouter, et je n'ai pas souvenir qu'un seul journal ait cité à ce sujet les Guêpes, que je publiais alors.

Chaque parti sans doute réservait les a diamants de la couronne », les uns pour le roi, les autres pour l'empereur, qu'ils espéraient mettre ou ramener dessous; et, quant aux soi-disant républicains, leurs dames et leurs amantes espéraient sans doute en rehausser leurs attraits, car on se rappelle ce que disait une d'elles pendant le sac des Tuileries : a Aujourd'hui, c'est nous qu'est les princesses! »

On préféra, pour payer notre rançon, faire un emprunt, c'est-à-dirè payer une dette en contractant une dette plus grosse. Ce projet réunit tous les suffrages, entraînés par les agioteurs ; puis, pour payer l'emprunt, on exagéra les impôts existants, on en créa une foule de nouveaux à peu près au hasard ; si bien qu'aujourd'hui , pour n'en citer qu'une espèce, la propriété est devenue, pour beaucoup de gens, non un revenu, mais une charge; si bien que « la vie » est plus chère du double qu'elle ne l'était auparavant; si bien que cette a vie» est devenue difficile pour tous et impossible pour beaucoup.

Mais on avait conservé les « diamants de la coU' ronne ».

Cela me semblait si absurde, que je pensai qu'on les avait volés ou vendus clandestinement, et c'est pour cela que je porte tant d'intérêt à l'exhibition publique qu'on en annonce.

Nul doute cependant que, parmi les peuples qui viendront à Paris pendant TExposition, il ne se trouve beaucoup d'incrédules, surtout parmi ceux qui vivent en vraie république.

Il est impossible, se diront- ils, qu'on ait conservé ces joujoux, ces bibelots inutiles dans les misères de la France, et qu'au lieu de les vendre ou de lesmettre en loterie, on ait accablé le pays de tant d'impôts si lourds et si contraires aux principes républicains sur la liberté des matières premières.

— Évidemment, diront-ils, ces diamants sont une imitation réussie de ceux dont s'habillait le roi soleil.

On travaille aujourd'hui de façon merveilleuse !

A quoi peuvent-ils servir ? Verrons- nous un jour le Sancy ou le Régent au chapeau de M« Gambetta ou au pommeau de l'épée du général Cluseret ?

Un homme disait un jour, en voyant des diamants aux oreilles d'une jolie femme de chambre : « Je veux croire, pour son honneur, que ces diamants sont faux. » .

Ceux qui continuent à aimer la France — et ils sont nombreux — diront de même pour Thonneur de la France et pour son ancienne réputation d'esprit.

La chimie fabrique aujourd'hui toutes les pierres dites précieuses ; un jour, cette opération sera plus facile et moins coûteuse ; mais, pour ne parler que des pierres dites fausses, on les fabrique d'une façon si merveilleuse qu'un joaillier me disait un jour :

— De la façon dont nous pouvons, dans un salon, regarder une femme sans inconvenance, je ne me charge pas de dire positivement si ses diamants sont vrais ou faux.

Un joueur de bourse vint un matin à la to-ilette de sa femme. Elle lisait un journal et le cacha.

— Que cachez-vous?

— Rien.

— Je vois bien que c'est un journal. Pourquoi le cachez-vous?

— Pour rien.

— Réponse de femme. Voyons-le. Ah I c'est pour cet article.

— Oui ! une infamie que je voulais vous dérober : On dit que vous avez volé hier à la Bourse cinq cent mille francs.

— Ce n'est que ça? malheureusement, ce n'est pas vrai ; c'est moi qui ai envoyé cette note au journal. . . pour relever mon crédit ; j'avais au contraire perdu.

C'est aussi dans ce but que je vous ai acheté cette rivière de diamants pour laquelle vous me tourmentez depuis longtemps.

— Ah I les magnifiques diamants !

— N'est-ce pas qu'ils sont beaux?

— Admirables I

— Eh bien, ils sont faux ; vous les mettrez aujourd'hui à la soirée du ministre. Comme on aura lu la note du journal, on dira^avec indignation : « Ça n'est pas étonnant I » Et personne ne s'avisera jamais d'émettre le moindre doute sur vos diamants ; car on dira : « Il les a donnés à sa femme le jour qu'il avait volé cinq cent mille francs.

Autrefois , les pierres précieuses avaient des vertus qu'elles ont perdues.

La turquoise empêchait de tomber de cheval ; l'agate rendait éloquent et servait de contre-poison ; le saphir guérissait de la fièvre; le jaspe rouge, le flux de sang, et la cornaline, les palpitations; Tamétisthe préservait de Tivresse, l'émeraude et le diamant conservaient la chasteté ; le diamant, en outre, dissipait les • enchantements et les maléfices ; le corail guérissait les douleurs d'estomac; la topaze guérissait de l'avarice ; l'opale faisait aimer son possesseur.

Les cinq fragments pi^écieux^ encore dans les temps modernes, saphir, grenat, hyacinthe, émeraude et cornaline guérissaient de tout.

Aujourd'hui, toutes ces vertus ont disparu, et, si l'opale fait aimer quelqu'un, c'est lorsque ce quelqu'un la donne, et, quand les diamants se mêlent de la vertu des femmes, c'est pour lui jouer les plus mauvais tours, et ils produisent des maléfices qu'ils détruisaient autrefois.

Gomme je ne sais plus quel prince montrait ses diamants à Frédéric le Grand :

— Et, dit le roi de Prusse, ça vous coûte cher?

— Celui-ci, répondit le prince, a été payé par mon père cent mille florins, et cet autre cent cinquante mille.

— Et ça vous rapporte ?

— Mais... rien.

— Eh bien, moi, j'ai deux pierres énormément plus grosses que les deux vôtres, qui ne m'ont coûté que cent florins les deux et qui me rapportent mille florins par an.

Ge sont les deux meules d'un moulin.

Réjouis-toi, peuple français, les <t pierreries de la couronne » existent encore.

Sois fier, l'Europe, le monde entier viendra les admirer et admirera, encore plus que les pierreries, l'énergie, le dévouement avec lesquels tu as mieux aimé, tu aimes mieux mourir de faim que de ne pas posséder ces pierres, que tu n'as jamais vues.

Dans une lettre que j'ai publiée plus haut, lord Josias Malesworth établit qu'il n'est pas vrai que la France soit aujourd'hui en république; ce n'est ni une plaisantene ni un paradoxe ; pour juger sainement les choses, il faut, comme pour voir un monument ou un tableau, se placer à une certaine distance, à un certain angle, à un certain point de vue. Un étranger qui ne tient pas les cartes, qui ne parie pas, ne peut être influencé ni par le désir de gagner, ni par la crainte de perdre. Je ne sais qui, c'est peut-être moi, avait proposé de faire nommer les académiciens français par les Allemands. Si Ton procédait ainsi au remphssage de l'Académie, à mesure qu'il meurt un immortel, il est évident qu'on n'aurait que des choix absolument littéraires, que l'on échapperait aux intrigues, aux compromis, aux influences des coteries, et que l'Académie française représenterait véritablement l'élite de la littérature.

Non, la France n'est pas en république; ce n'est pas seulement l'opinion de lord Malesworth et la mienne ; écoutez les intransigeants, les radicaux, les socialistes, les communistes, qui commencent à voir que les opportunistes leur ont fait tirer les marrons du feu et leur jettent au nez l'écorce rôtie des châtaignes. Lesdits opportunistes grignotent en riant.

Les morceaux seraient trop petits s'il fallait admettre à la table, dans la salle du festin envahie, tous ceux qui ont contribué à en enfoncer la porte ; les opportunistes sont les premiers entrés : ils sont d'avis qu'il faut refermer la porte et qu'on peut servir et continuer le repas interrompu par leur entrée un peu brusque, qu'ils prient d'excuser.

Ceux qui les suivaient immédiatement frappent à la porte des poings et des pieds, les appellent « satisfaits, repus », crient que c'est « absolument comme sous la monarchie de l'empire ».

Tout est à recommencer; on appelle les compagnons, les complices dupés à un nouveau combat, et, pour remplir les cadres dé l'armée révolutionnaire, on réclame, on ex:ge « l'amnistie complète » et le retour des « victimes », c'est-à-dire des voleurs, des incendiaires, des assassins.

Certes, je n'ai personnellement rien contre l'amnistie; je l'ai demandée dès l'origine, et je continue à la demander, à une seule condition : que chacun des condamnés de Nouméa soit remplacé là-bas par un de ces anciens chefs, aujourd'hui « satisfaits et repus ».

J'avoue que c'est un peu agaçant pour tous ces soldats, ces comparses, ces compagnons, ces complices, d'entendre, à travers la porte entre-bâillée, qu'on s'occupe de fermer tout à fait, le bruit des verres et des fourchettes d'argent, et de sentir le parfum des mets. J'en sais un qui avait de la fortune, qui occupait de plus une charge assez importante auprès d'une cour royale, impériale et nationale. Il avait non seulement intrigué, prêché, écrit pour ceux qui étaient alors à la fois et les chefs et les créatures du parti ; il s'était déconsidéré auprès des magistrats; il avait perdu des relations utilles et honorables, sa clientèle ; mais encore il les avait royalement hébergés lorsqu'ils venaient à la ville pérorer, faire « le discours », enrôler et enjôler les électeurs, empoisonner les ouvriers, etc., puis il avait « fait le cautionnement » de certains petits papiers rouges, puis il avait payé les amendes, puis on lui avait emprunté de l'argent.

Emprunter, synonyme du mot demander, qui a sur le premier l'avantage de dispenser de la reconnaissance.

Si bien qu'aujourd'hui il est vieux et complètement ruiné; sa charge, vendue, a à peine produit ce qu'il redevait sur l'achat. Il passe sa triste vie dans les antichambres de ses protégés d'autrefois; il sollicite en vain une petite place de celles que laisse vacantes « l'épuration » des fonctions rétribuées. Ces messieurs, quand il se présente, sont sortis ou occupés. Ils ne lui font même plus de promesses ni de mensonges ; il est vide comme une

coquille d'œuf, comme une écaille d'huître, comme un citron pressé, et on le traite en citron pressé, en écaille d*huître et en coque d'œuf.

Pendant ce temps, les assiégeants entrés se fortifient contre leurs compagnons, reclouent, recollent, ressoudent, rafistolent les privilèges, les abus et aussi les armes utiles, indispensables, qui ont été cassées dans la bagarre : « Plus ça change, plus c'est la même chose; » seulement ces armes, à force d'être brisées et raccommodées, perdent chaque fois de leur solidité.

Il est clair que, dans tout cela, il n'est question m de révolution sérieuse ni de république, et que le seul changement qu'on ait voulu a été le changement des personnes. Laissons ces questions pour aujourd'hui.

Je veux de loin contribuer en quelque chose à l'Exposition. Je n'ai à exposer que deux conseils de jardinier, mais je les crois bons, et, en tout cas, les voici :

On entretient à grands frais, depuis François P% un trésor longtemps augmenté d'orangers en caisses. Il existe encore, je crois, à Versailles, l'oranger appelé le « Grand Bourbon » et qui fut confisqué en 1523, avec les maisons et les meubles du connétable de Bourbon.

Louis XIV aimait passionnément les orangers, et les jardiniers s'évertuaient à en entretenir tou-

jours un certain nombre en fleurs dans les appartements.

Il y en a une très grande quantité aujourd'hui aux Tuileries, au Luxembourg, à Versailles, 6ic* , eic*

C'est un luxe assez coûteux qui ne présente aux yeux qu'un aspect laid et ridicule. Ces arbres, maintenus absolument ronds sur une caisse carrée, pouvaient plaire lors de la mode du grand siècle des grandes perruques.

L'entretien de ces arbres, leur sortie des serres, leur rentrée, les caisses, dont chacune coûte à peu près quatre cents francs, tout cela représente une assez grosse somme qui pourrait être plus utilement et plus agréablement employée. Je ne propose pas de renoncer aux orangers ; au contraire, l'oranger est un très charmant arbre, quand on le laisse tranquille et quand de sa boule il ne surmonte pas le carré des caisses vertes.

Une parenthèse ici pour dire ce qu'il y a de laid, de grinçant dans l'habitude de peindre en vert les meubles, sièges, caisses, treillages de jardins. Le vert minéral qu'on y emploie ne s'harmonise avec aucune des nuances du vert des végétaux et semble une fausse note criarde dans un Concert. La seule couleur qu'il serait raisonnable d'employer paraît le brun, la couleur du bois.

Au lieu de sortir, de rentrer, d'aligner ces orangers, sortez-les une bonne fois de la serre, et, pour toujours, plantez-les en pleine terre dans un des carrés de fleurs des Tuileries, assez rapprochés

pour former un petit bois dans lequel seraient tracés des sentiers pour la promenade.

Puis construisez une serre à panneaux mobiles, pour les entourer et les couvrir à Tépoque où Ton a rhabitude de les rentrer; que ce ne soient plus les arbres, mais la serre qui se dérangera. Au mois de mai, on enlève la serre, et les orangers, parmi lesquels, du reste, on a pu se promener l'hiver, en partageant agréablement leur abri, fleurissent à l'air libre, plus beaux, plus vigoureux, moins ronds, si on le leur permet, que dans leurs hideuses caisses, et formant un bois d'orangers libres •et heureux. Faites de même au Luxembourg et à Versailles.

J'ai déjà donné, à d'autres époques, ce conseil à dès hommes placés pour le suivre; on n'a fait aucune objection, mais*on ne l'a pas exécuté.

J'adjurais dernièrement les Parisiennes de s'observer un peu dans les modes qu'elles vont, en ce moment, adopter pour elles et imposer au monde •entier.

J'ai une inquiétude du même genre relativement aux jardins. Dans les dernières apparitions que j'ai faites à Paris, en passant par Marseille, par Lyon, etc., j'ai vu paraître ou plutôt reparaître un système de jardinage qui a régné trop longtemps •en France et auquel on a aujourd'hui donné un nom :

C'est la mosaïculture.

Cela consiste à diviser le terrain en carrés, en ronds, en ovales réguliers, puis à subdiviser ces carrés, ces ronds, ces ovales, en petits compartiments dessinant des figures comme du papier peint au moyen de fleurs, de feuillages, de petites plantes de diverses couleurs; c'est simplement hideux et ridicule ; au moyen de petits artichauts, de petites joubarbes, appelés pour le moment « echeveria », on trace des armoiries, des drapeaux, des enseignes; on écrit des noms, des devises, des opinions politiques.

Ce système de coupable jardinage rend ridicule un des plus charmants coins de la terre, Vlsola Bella du lac Majeur. Outre les dessins du buis, il y a, comme il y avait jadis dans nos parterres français, des dessins pratiqués au moyen de petits cailloux et de sables de diverses couleurs.

Cette mode avait gagné autrefois jusqu'aux Anglais, qui s'attribuent (ce qui est contestable) l'invention des jardins qui portent leur nom.

J'ai sous les yeux une diatribe humoristique d'un de leurs écrivains qui leur reproche cette imitation; il cite « un saint Georges en buis ». Son bras n'est pas assez long; mais, après la pousse d'avril, il pourra percer le dragon également taillé dans un buis qui lui sert de pendant.

On voit encore à Versailles quelques exemplaires des déguisements des ifs, envases, en cigognes, etc.; des charmes en colonnes, en ogives, etc. J'ai retrouvé de pareils spécimens avec chagrin dans les

beaux jardins du roi d'Italie, à Caserte : des ifs vigoureusement taillés et régulièrement mutilés, de façon à présenter aux yeux un oranger dans sa caisse, un fauteuil, une colonne, un clocher, etc., aucun n'étant abandonné à son caractère, une mascarade végétale, des bassins où Teau, au lieu de suivre sa pente naturelle, de descendre en grondant des rochers, en murmurant ou en gazouillant entre des rives vertes et fleuries, est comprimée dans des tuyaux et est obligée de monter en gerbes, de sortir des naseaux des chevaux de bronze, etc.

Heureusement qu'une autre partie des jardins a été « négligée » , faute de temps ou d'argent ; là sont de grands arbres libres et heureux, des eaux serpentant entre des peupliers, des aunes, des saules, arrosant les salicaires aux épis roses, les populages aux grandes fleurs jaunes, les vergismein-nicht aux petites fleurs bleues, la reine des prés avec ses thyrses blanc rosé, les typha, le roseau du Christ, avec ses masses de velours brun, etc.

Une remarque singulière que j'ai faite, c'est que le premier de ces jardins, le jardin royal, le jardin « français, » le jardin à la Louis XIV, le jardin musqué, le jardin perruque, ne donne asile à aucun oiseau; pas de nids, pas de chants, tandis que le jardin sauvage résonne de la plus enchanteresse harmonie.

Il faut que les hommes de goût, placés de façon à exercer quelque autorité, s'opposent à l'invasion,

â04 LES POINTS SUR LES i

à la restauration de ces coûteuses, ridicules et absurdes puérilités. Il ne faut pas que cette « mode », imitée encore une fois chez les autres peuples, fasse donner de nouveau à ces jardins bêtes, tristes, grotesques, le nom de jardin français; à bas la mosaiculture I à bas même les echeveria, s'il est nécessaire, dont quelques-uns pourtant sont d'assez jolies plantes!

C'est un caractère qui se rencontre assez firéquemment, que celui de gens qui veulent dominer, tracasser, gêner, imposer leur volonté et leurs caprices à tout prix ; il n'y a pas de tyrans que sur le trône ; j'ai connu une vieille dame, heureusement placée dans une modeste condition bourgeoise, qui, aussitôt qu'elle avait découvert quelle forme et quelles couleurs de vêtements préférait une servante, Tobligeait d'adopter une autre forme et d'autres couleurs. Faute d'avoir à exercer son despotisme sur un plus grand nombre, à cause de la médiocrité de sa fortune, elle s'adressait aux animaux; elle baignait régulièrement son chat, qui, comme tous les chats, avait horreur de l'eau; et à des canards qu'elle élevait à la campagne, elle ne permettait de boire que par l'orifice étroit d'une bouteille, leur refusant la permission de nager et de barboter.

Quant à la mosaiculture et à l'art des jardins, il £aut se souvenir que c l'art est le choix dans le vrai » .

Deux mots sur deux sujets différents :

1» Ne comprend-on pas à quel point il est monstrueux de voir la majorité d'une Assemblée juger sans autre contrôle, sans autre contrepoids que sa volonté on son caprice, de la régularité, de la légitimité de l'élection des membres de la minorité? N'est-ce pas le despotisme le plus irritant et le plus dangereux, et le plus insolent défi à ce suffrage universel sur lequel s'appuie cette majorité? La justice et la raison sont d'accord pour dire que ce n'est pas à la Chambre des députés, c'est-à-dire à la majorité de cette Chambre, que doit être attribuée la fonction de vérifier les pouvoirs des députés élus : cette fonction ne peut être exercée avec des chances d'équité que par des magistrats indépendants, désintéressés et complètement en dehors de cette assemblée.

2*^ L'expertise médicale présente trop souvent, quand elle est invoquée par la justice, des dissidences et des incertitudes, qu'il ne faut pas toujours attribuer aux dissidences et aux incertitudes de la science ; une grande cause de ce malheureux et embarrassant résultat provient d'une forme qui a l'apparence de Téquité, à savoir : l'accusation choisit ses experts, et la défense choisit les siens, si bien que les uns et les autres se métamorphosent en avocats, qui viennent naturdlement plaider les uns contre les autres; car la défense n'est pas assez naïve pour ne pas opposer aux premiers des

savants qui leur soient déjà notoirement et d'avance opposés par leurs doctrines ou leurs relations et leurs caractères.

On se rappelle Raspail, ennemi particuler d'Orfila, cité par les défenseurs de madame soi-faisant veuve Lafarge pour combattre le rapport dudit Orfila, et, avant tout examen, partant de Paris pour aller ne pas trouver de poison dans le corps du malheureux Lafarge, livré à toute sorte de funèbres cuisines. Arrivé, Raspail, qui était encore jeune, se rangea parmi les « amoureux » de madame Lafarge, petite épidémie qui régna pendant deux mois et aux victimes de laquelle les Guêpes adressèrent alors une épître. Raspail arriva à cette conclusion qu'il y avait de l'arsenic dans tout, excepté dans le cadavre de Lafarge. Il offrit d'en Irouver dans le fauteuil du président et dans le président lui-même, s'il consentait à se livrer aux expériences nécessaires.

Ne serait-il pas, je n'ose pas dire tout à fait certain et rassurant, mais beaucoup plus certain et restaurant, que, tous les ans ou tous les trois ans, l'Académie de médecine désignât à l'élection trois de ses membres, chimistes et médecins, qui exerceraient pendant un temps déterminé les fonctions d'experts judiciaires?

Parlons un peu de la guerre. Cette folie cruelle m'a toujours paru encore plus bête que cruelle. Gomment I il v a des moments où des millions

d'hommes de divers pays attendent qu'une demidouzaine de diplomates décident s'ils doivent se ruer les uns sur les autres, sans se connaître, sans s'être jamais vus, sans s'être jamais fait le moindremal ; détruisent réciproquement leurs campagnes fertiles, leursyignes en fleurs, leurs blés jaunissants et s'enfoncent mutuellement des choses pointues dans la poitrine ; éparpillent leurs bras, leurs jambes, leurs têtes, leur cervelle; des millions de femmes, de filles, d'enfants lisent avec anxiété les journaux pour savoir si ces six ou huit diplomates, décidant une guerre aux souffrances, aux dangers de laquelle ils ne prendront personnellement aucune part, leur enlèveront leurs maris, leurs fils, leurs fiancés ; aux enfants leurs pères.

Et, ensuite, ne s'apercevant pas qu'ils ont beaucoup plus à se plaindre du souverain pour lequel que de celui contre lequel ils se battent, ils applaudiront, loueront, admireront, idolâtreront le prince qui, hors de l'atteinte et des misères, et des privations, et des projectiles, les envoie massacrer des inconnus innocents e^ se faire massacrer par eux ; ça s'appelle « la gloire », et on appelle grands rois ceux qui ont pris le plus de plaisir à ces jeux cruels et insensés.

... Sur un piédestal tout formé de ses os,

Le peuple applaudira. Pour quelques tabatières,

Les riuieurs vous mettront au nombre des héros.

Une anecdote d'un héros. Ce héros était un roi

de Guinée. Ces monarques sauvages, qui entraient en relations commerciales avec les Anglais, prenaient volontiers le nom des rois leurs nouveaux alliés. Il y avait, en 1743, sur la côte de Guinée, un de ces monarques qui s'appelait William. L'auguste compagne de son trône avait pris le nom de la reine Anne. Le roi William fut pris de Tamour de la gloire et des conquêtes, et, ayant appris qu'un roi voisin affectait de s'égaler à lui, lorsque tous deux venaient, sur les navires anglais, boire de Teau-de-vie et pratiquer leurs trafics, il déclara la guerre à ce voisin et, à la tête d'une vingtaine d'hommes, envahit ses États.

Celui-ci leva promptement une armée et présenta la bataille à son agresseur. Dans cette bataille restée fameuse, le roi William perdit trois hommes «et son rival cinq; les autres prirent la fuite. Le roi William se montra généreux : sa victoire avait tenu à bien peu, la chance pouvait tourner, il prêta une oreille complaisante aux propositions de paix que lui fit faire le vaincu.

Des diplomates discutèrent longtemps les conditions de cette paix, et il fallut adopter en grande partie les conditions imposées par le vainqueur.

Le vaincu s'engagea à ne plus mettre de bas et de souliers lorsqu'il se présenterait sur les vaisseaux européens, cette distinction devant à l'avenir appartenir exclusivement au roi William.

Le vaincu — et ce serait le signe d'une paix et d'une aillance qui durerait ce qu'elle pourrait durer — donnerait au vainqueur la plus belle de ses

filles, qui deviendrait une des femmes du roi William ; le mariage fut célébré avec pompe; un navire danois venait de jeter Tancre dans les eaux de la côte, le roi s'y transporta avec bas et souliers et y acheta quelques soieries, quelques oripeaux et verroteries, pour témoigner par la magnificence de ses dons l'amour que lui inspirait sa nouvelle épouse. Ayant aperçu un bonnet de grenadier que les gens de l'équipage avaient par hasard, il en fit l'acquisition, malgré le prix un peu élevé qu'y mit le possesseur, et en décora la tête de la princesse. L'ex-roi, son père, trouva une grande consolation à voir sa fille si aimée et si richement parée.

Cette histoire m'a été contée autrefois par Bouët- Villaumez, qui est mort amiral et avait été un de& compagnons de ma jeunesse. Il avait trouvé le nom de William encore célèbre et glorieux sur les côtesde Guinée.

Louis Blaiïc vient de se manifester au Sénat par la déposition d'une vieille rengaine de projet de loi : supprimer la peine de mort. Il rappelle Gaton, sénateur comme lui, qui, à chaque séance du Sénat romain, disait: « Il faut détruire Caithage; » et qui, à quatre-vingt-cinq ans, se mit à apprendre le grec, pour varier un peu son discours. Louis Blanc et moi, nous avons autrefois appris le grec ensemble. Je serai aussi obstiné et aussi Caton que lui ; et, chaque fois qu'il demandera Tabolition de la peine de mort, je répéterai dans la même langue : a Abolissons la peine de mort; mais que messieurs les assassins commencent. »

Il est étrange de voir demander sans cesse l'abolition de la peine de la mot par ce parti qui a à sa charge tant de massacres, qui ne répudie pas,

mais accepte et même glorifie la mort de Louis XVI et de Marie- Antoinette et de cette ange, Madame Elisabeth, les mitraillades de Lyon et de Toulon, les noyades des Carrier, la guillotine en permanence, le massacre des prisons en 1793 et celui des otages en 1871 , l'assassinat du génér^tl de Bréa et celui des généraux Clément Thomas et Leconte, du lieutenant Sigoyer, brûlé vif, Louis^Philippe , sept fois en butte aux assassins, etc., etc.

Le projet de loi de Louis Blanc devrait être modifié ainsi :

« La peine de mort est abolie.

» Sont exceptés de cette abolition : les rois, princes, généraux, gendarmes, gardiens de la paix, etc. ; les bourgeois qui, rentrant tard, laissant voir une chaîne de montre, etc.

» La peine de mort, conservée contre les honnêtes gens et les innocents, est abolie seulement contre les brigands et les assassins*. »

En un mot, le parti antisocial, se disant à tort socialiste, veut amener la société à accepter le duel dans les conditions que voici :

A cinq pas, un seul pistolet chargé ; c'est le socialisme qui aura le pistolet chargé.

Grâce aux déclamations faciles et bêtes sur ce sujet, j'ai constaté, en établissant par la statistique les chances de mort pour ceux qui exercent les diverses professions : charpentiers, couvreurs, charbonniers, mineurs, marins, soldats, pompiers, médecins, infinniers, infirmières, conducteurs de chemin de fer, etc. , que, detoutes ces professions, la

312 LUS POINTS SUR LES i

profession d'assassin est la plus salubre et celle qui offre à ceux qui l'exercent l'existence la plus longue.

Entre les sottises qu'on ne se fatigue pas de répéter contre la peine de mort, il y en a deux principales :

Première sottise. — On prend un air capable et on dit : « La société n'a pas le droit de tuer, ou elle fait ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait! B puis on promène autour de soi un regard satisfait et triomphant.

Au contraire, la société a le droit, elle a le devoir de tuer celui qui tue; l'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de se défendre et, au besoin, de tuer celui qui veut le tuer?

C'est ce droit de se défendre que l'individu transmet et délègue à la société, et il le transmet dénué de tout ce que la passion, la peur, la colère pourraient y ajouter d'arbitraire. L'individu pourrait se croire en danger plus qu'il ne Test et plus tôt qu'il ne l'est.

Mais, si la société n'exerce pas ce droit protecteur par la crainte qu'il inspire ; si elle renonce à protéger ses membres contre Tassassinat, elle rend à chaque individu la délégation qu'elle en a reçue, chacun rentre en possession de sa défense personnelle; de là nécessairement la vendetta, la loi de Lynch, les revolvers et les tomahawks.

Deuxième sottise. — On prend un airnon moins capable et on dit :

LBS POINTS SUR LBS i 313'

« La peine de mort n'empêche pas l'assassinat. »

Et on promène autour de soi le même regard satisfait et triomphant.

Pardon, elle empêche les autres assassinats que commettra Tassassin que vous n'avez pas supprimé, et il serait facile d'en donner beaucoup d'exemples.

.Vfais comment savez-vous que la peine de mort n'empêche pas l'assassinat?

Parce que le nombre des assassinats non seulement ne va pas diminuant, mais va augmentant.

Permettez-moi de retourner l'argument et de vous l'envoyer : la peine de mort est en grande partie supprimée. Il n'est pas de crime, quelque hideux qu'il soit, qui la rende certaine. Nous dirons tout à l'heure pourquoi.

Ne pourrait- on pas attribuer le nombre croissant des assassinats à la quasi-abolition de la peine de mort, qui ne frappe guère, comme à un jeu de hasard, que trois assassins sur dix?

D'ailleurs, quelques scélérats sont-ils venus vous dire : « Mon bon monsieur, j'avais envie de tuer,, pour la voler, une vieille voisine sur mon carré ; mais, ma foi, j'ai eu peur de la guillotine, et je me suis abstenu. »

Mais allons plus loin.

La peine de mort est, dites-vous, inefScace; sup» primons-la.

— Que faites- vous des assassins?

— Nous les mettons aux galères.

— Mais... ces galères, ça a-t-il empêché l'assassinat?

— Non.

— Alors, il faut supprimer les galères. Et la prison? il faudra aussi supprimer la prison ; la société n'a pas plus le droit d'emprisonner que de tuer, ou elle a autant le droit de tuer que d'emprisonner.

Si la peine la plus forte, la mort...

Ah! j'oubliais une troisième sottise qui entre dans (c le discours » contre la peine de mort : a La mort n'est pas la peine la plus forte; les travaux forcés sont pires. »

Oui-dà ! et combien voyez-vous d'assassins qui, ayant obtenu le bénéfice des circonstances atténuantes, c'est-à-dire les travaux forcés, réclament la mort et appellent de leur jugement?

Si la peine la plus forte est inefficace, ce n'est pas sur une peine moindre qu'on peut compter.

Votre argument — si c'était un argument — de l'inefficacité de la peine de mort ne serait bon que contre la suppression des supplices cruels et de la torture, si quelqu'un, ce qu'à Dieu ne plaise, quelque Carrier ou àollot-d'Herbois, voulait la rétablir.

N'est pas, d'ailleurs, guillotiné qui veut. En 1840, il y avait quatorze parricides dans les bagnes de France. J'ai vu, au bagne de Brest, Lacollonge, qui avait coupé une femme en morceaux.

Une fille de Marseille, il y a quelques mois, a coupé sa mère en morceaux avec le couteau au fromage.

Perrin, ayant violé sa sœur, a fait cuire dans une marmite l'enfant qu'elle venait de mettre au monde. Un fils a noyé son père dans du purin d'étable, etc., etc. Je ne parle pas des crimes, des assassinats, empoisonnements ordinaires.

Ces bêtes féroces n'ont pas été mises à mort, que je sache.

Encore un mot sur la sottise n® 1 :

« La société fait, en tuant, ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait. »

Pardon, ô sottise n° 1 ! il y a une nuance qui vous échappe :

Le condamné a été condamné à mort parce qu'il avait tué un homme pour lui voler sa montre ; l'assassiné a été tué parce qu'il avait une montre.

La peine de mort est inefficace parce qu'elle ne s'applique plus qu'au hasard ; ce qui est une injustice dangereuse, et dans les cas où on la prononce, et dans ceux où on ne la prononce pas.

Le jury semble avoir fait aux scélérats comme ont fait quelquefois les maîtres des maisons de jeu de Bade, de Wiesbade, de Monaco, lorsque le& joueurs semblent se ralentir : on renonce au double zéro, on leur fait de plus grands avantages.

Supposons la peine de mort nécessairement appliquée dans les cas où la loi la prescrit; Tassafsin, faisant le calcul de sa situation et des probabilités de la spéculation, dit :

— Je vais tuer mon voisin Jacques et voler son magot.

» Supposons dix chances : j'en ai six de m'échapper et quatre d'être pris; ça va bien.

» Une fois pris, mettons encore dix chances : j'en ai huit d'être condamné à mort, une d'être aux galères à perpétuité, une d'en être quitte pour deux ans de prison...

» C'est dangereux, je vais y réfléchir.

Mais s'il peut, comme aujourd'hui, faire le calcul suivant :

— Le crime commis, les mêmes dix chances, six pour échapper, quatre pour être pris.

» Une fois pris, un avocat qui frappe la barre du poing, qui récite des phrases contre la peine de mort.

» J'aineufchancessurdixde ne pas être guillotiné.

» On peut le jouer.

Donc, si la peine de mort est inefficace jusqu'à un certain point, c'est parce qu'elle ne frappe le crime que rarement et au hasard.

Les .acquittements scandaleux obtenus de la pitié ou du parti pris d'avance des jurés, l'admission de circonstances atténuantes dans des cas où la raison est impuissante à les trouver, sont dus à plusieurs causes, ainsi que le désordre où est en France la justice à ce sujet :

La première est que les avocats se permettent, ce qui leur est interdit, de discuter la loi ; ils ne peu-

vent discuter que la vérité, la gravité des faits et l'application de la loi; les présidents d'assisq3 et les membres du ministère public, au lieu de les arrêter net par un sévère rappel à la loi, les laissent paisiblement réciter de longues tartines d'arguments ou prétendus tels contre la peine de mort. D'autre part, les jurés pris en dehors des tribunaux, c'est-à-dire public neuf, naïf, nullement blasé sur les effets de mélodrame, sur les coups de poing frappés sur la barre, sur les grandes exclamations, les éclats de voix, les sanglots simulés, tout le jeu théâtral de certains avocats spéciaux, se laissent facilement prendre à des moyens qui font hausser les épaules aux vieux magistrats. N'ai-je pas entendu l'avocat Emmanuel Arago à sa première cause, — il défendait un voleur, — s'écrier, dans sa péroraison : « Messieurs les jurés, rendezle-moi, c'est mon frère! » Le père, François Arago, le grand astronome, en rit beaucoup et le gronda. Quant à son frère Alfred, il le pria de ne pas recommencer. Quelques-uns sont d'avance prévenus par des lectures malsaines, des déclamations emphatiques sur une thèse choisie, adoptée comme plus féconde en effets dramatiques, d'abord par un grand écrivain comme Hugo, puis par une foule de gribouilleurs à la suite.

En effet, à soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une convic-

tion bien puissante {machina fœta armis)^ parce que ce thème est gonflé de phrases toutes faites^ ronflantes et, qui plus est, à la mode, et que cela donne un faux air d'être un homme à la fois très fort, très libéral, trèsgénéfeux et très humain, avec une petite nuance ou pointe d'opposition sans danger, qui séduit toujours Joseph Prudhomme; tandis que, pour soutenir la thèse contraire, dont le succès et la popularité sont beaucoup moins certains, et qui n'est pas à la mode, il faut être très profondément, très résolument convaincu qu'on a raison, et que c'est un devoir probablement payé d'ingratitude que de le dire hautement, comme je le fais depuis quarante ans : le juré, soit prévenu par ses lectures, soit entraîné par la faconde de l'avocat, se laisse inspirer, pour le criminel qu'il doit juger, une pitié qu'il prend sur le fond de pitié qu'il devait à la victime ou aux infortunés qu'elle laisse sans appui.

Ajoutons que la question adressée aux jurés est une formule mal exprimée, mal posée et prêtant à un double sens, une sorte de calembour, et c'est ce jeu de mots qui entraîne beaucoup de décisions dont la raison ne peut se rendre compte. Les débats sont clos; le ministère public a soutenu que l'accusé a commis le crime; l'avocat a soutenu que l'accusé n'a pas commis le crime, ou l'a commis dans des circonstances qui en changent légalement la nature, ou qu'il a été provoqué; que c'est le lapin qui a commencé à attaquer le chasseur dans le carnier duquel on le trouve.

Le président pose aux jurés cette question :

— L'accusé est-il coupable?

Le juré, sous les diverses impressions que je viens de déduire, se dit :

— Oui, je crois bien que Macaire atué M. Cerfeuil; mais ce n'est pas pour rien qu'on tue quelqu'un : il faudrait, pour m'amener à tuer quelqu'un, qu'on me fît quelque chose. M. Cerfeuil lui avait peutêtre fait quelque chose; car, en réalité, il n'a pas l'air méchant, il est humble, soumis; il pleure; s'il a commis le crime, il est du moins très repentant. Me voici, moi juré, en face d'un homme bien vivant, et, d'une parole, je vais le tuer ; on va couper cette tête, ou plutôt je vais la couper moimême. L'avocat, un gaillard qui a la langue bien pendue, dit que, au fond, Macaire est un très bon homme, qu'il a cédé à une provocation ou à une passion furieuse et invincible, et que M. Cerfeuil n'était pas un ange, que c*était plutôt une canaille.

» On me demande si Macaire est coupable. Eh bien, d'après ce que dit cet avocat, qui me plaît beaucoup, je ne le trouve pas tout à fait coupable, pas aussi coupable que le dit l'autre monsieur, le procureur; et puis ce procureur, c'est le gouvernement; il est bon et utile de donner de temps en temps une leçon au gouvernement, car je suis libéral. »

Et il répond : « Non, l'accusé n'est pas coupable! » interprétant ainsi, dans un sens détourné, la question qu'on lui a faite et qui, pour être claire, devrait se formuler ainsi :

320 LES POINTS SUR LE S i

— L'accusé Macaire a-t-il tué Cerfeuil?

A quoi il n'a à répondre que « Macaire a tué ♦Cerfeuil ou n'a pas tué Cerfeuil. ♦

Il est encore un point qui influence souvent le jury.

Il se passe trop de temps entre le crime et la répression. Les servantes savent bien cette influence. Quand la bourgeoise de la maison s'écrie : « Eh bien, je ne vois pas mon compotier de porcelaine; où est mon compotier? Je suis sûre que vous l'avez cassé, vous ne faites que casser. — Oh! madame, répond la bonne, il est cassé, mais il y a si longtemps! »

Le mort est enterré ; on ne le voit pas, renversé, sanglant, râlant ; c'est absent, c'est passé, c'est loin. Il y a si longtemps! Tandis qu'on voit le meurtrier vivant, humble, contrit. Un ancien l'a dit, l'oreille est plus paresseuse à comprendre que les yeux : segnius irritant animos demissa per aures quam qux sunt oculis suhjecta fidelihus. Il faut des images aux enfants et à la foule. De là le succès de telle pièce de théâtre médiocre et la froideur du plus grand nombre à l'égard d'un bon livre.

J'en puis donner une preuve irréfutable.

Il y a quelque temps, pour faire comprendre une accusation, le tribunal dut faire un peu de mise en

LES POINTS SUR LES i 3M

scène théâtrale. Il s'agissait d'établir si, à une distance donnée, l'assassin avait pu, à travers une fenêtre, atteindre d'une charge de plomb sa victime placée dans une certaine position.

On fit asseoir une femme dans le prétoire, on plaça l'accusé un fusil à la main à la distance et dans la position indiquées; les jurés virent le crime, furent émus cette fois pour la victime, qui n'était cependant que représentée, et, après une délibération très courte, déclarèrent l'accusé coupable à l'unanimité.

Je sais qu'il y aurait un certain danger dans ces représentations dramatiques; mais il y en a aussi de non moins grands dans les plaidoiries discutant la loi et essayant, non de convaincre, mais d'émouvoir le jury.

Tous les jours, nous lisons dans les journaux : « Macaire avait évidemment assassiné son père; mais, grâce à l'éloquence entraînante de l'illustre Chicoisneau, qui s'est encore surpassé, les jurés, entraînés, ont déclaré Macaire non coupable, ou bien ont accordé des circonstances atténuantes. »

Notez que les jurés se trompent fréquemment sur le sens des circonstances atténuantes, non sur le sens de la question : t L'accusé est-il coupable? »

Ce n'est pas, le plus souvent, qu'ils voient clairement des circonstances atténuantes ; c'est qu'ils ne sont pas certains de la culpabilité, ce qui est à la fois un danger et pour la justice et pour l'accusé.

Il est incontestable que, s'il dépend en réalité de

la faconde des avocats parlant devant un jury de faire acquitter un scélérat, c'est-à-dire de supprimer Faction de la justice, il faut supprimer ou les avocats ou le jury.

Résumons. Le président et le ministère public doivent interdire à l'avocat de plaider contre la loi.

On doit tout faire pour rapprocher le jugement du crime. Il faut modifier et rendre claire la question posée aux jurés et la leur faire expliquer par le président. Après quoi, il y aura encore à examiner s'il ne serait pas meilleur de supprimer et le ministère public, et le défenseur, et le résumé du président; de faire paraître l'accusé devant le jury, de lire l'acte d'accusation et de se borner à l'interrogatoire de l'accusé et des témoins. *

En attendant, répétons encore : Personne plusque moi ne voudrait voir supprimer la peine de mort; mais ça ne dépend pas de la société, ça ne dépend pas de la justice, ça dépend entièrement de messieurs les assassins ; veulent-ils ne pas être tués, c'est bien simple : qu'ils ne tuent pas. >

A une des réapparitions périodiques de la question de l'abolition de la peine de mort, j'ai été vi-

vement pris en cause et attaqué en pleine Cham* bre des députés par un représentant du pays, M. Laroche Joukert. Il se plaignit avec amertume de ma pauvre petite phrase qui a, jusqu'ici, eu le grand honneur de tenir en échec les déclamations •creuses sur ce sujet.

J'ai aujourd'hui le plaisir de me trouver d'accord sur un autre point avec l'éminent papetier d'Angoulême, et je constate seulement; il y a dans •cette constatation quelque chose d'une vengeance noble et héroïque qui flatte ma vanité.

M. Laroche-Joubert, malgré le creux et la vétusté de ses arguments, n'est pas une figure qui me déplaise; il a institué, m'a-t-on dit, dans les grandes fabriques d'Angoulême, à l'imitation du ;grand libraire Mame, de Tours, une participation des ouvriers aux bénéfices, qui est du bel et bon et vrai socialisme.

Cette fois, il s'est élevé contre le célibat ; il veut que l'homme qui, arrivé à vingt-six ans, n'est pas marié, voie suspendre jusqu'à ce qu'il le soit, ou du moins jusqu'à quarante-cinq ans, l'exercice de ses droits civiques, c'est-à-dire ne soit ni électeur ni éligible et cesse de prendre part aux affaires publiques. Ça paraît, ça va surtout paraître excessif, et cette proposition n'a, je crois, aucune chance d'être adoptée, ni même prise en considération par l'Assemblée.

Cependant, c'est parfaitement juste et raisonnable .

Il n'est ni juste ni raisonnable que celui qui ne

met pas au jeu participe aux bénéfices du gain. L'homme qui n'accepte pas les charges de la société n'a pas droit à une part de ses avantages . Le mariage tend à disparaître de nos mœurs.

Le bonheur légitime est si cher aujourd'hui

Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui,

Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite.

Au banquet de l'amour il vit en parasite.

Celui qui ne conéent pas à nourrir de son travail ou de sa fortune une femme et des enfants, celui qui ne présente aux chances et aux coups de la vie que la maigre surface de son seul individu, n'a pas le même besoin de la prospérité du pays et n'y porte pas le même intérêt. Il n'a pas d'enfant qu'on lui prenne pour la guerre ou auquel il faille ouvrir une carrière. Il n'a le souci ni de leur existence, ni de leur bien-être, ni de leur éducation, ni de leur avenir. Il ne fait pas sa part dans la société et vit sur la part et de la part des autres.

Tel célibataire a semé au hasard dans la vie une demi-douzaine d'enfants, qui n'en a pris aucun souci, ne l'a peut-être même pas su ou n'en a pas été certain, et en a laissé le soin à la charité publique ou à la bonhomie d'un mari, ou a contribué, par l'abandon des mères, aux infanticides, tous les jours plus nombreux ; ce qui fait songer à l'abolition de la loi qui interdit la recherche de la paternité.

Je vais donc plus loin que M. Laroche-Joubert^

L£S POINTS lUR LES i 325

je demandé que depuis l'âge de... (le chiffre est à étudier) tout célibataire paye un impôt équiva* lent à l'entretien d'une femme et de deux enfants; il rendra ainsi à la masse ce qu'il consomme clan* destinement.

Je demande, comme M. Laroche-Joubert, que Thomme ne soit considéré comme citoyen, et appelé à en exercer les droits, que lorsqu'il a aussi accepté d'en exercer les devoirs, c'est-à-dire qu'on ne soit électeur et éligible que marié et père de famille.

Car je suis, moi, un vrai socialiste, un vrai radical. Je maintiens qu'une révolution qui n'est pas sociale, c'est-à-dire qui ne contribue pas par des progrès réels au bien-être et à la sécurité de la société, ne fait pas ses frais, est un simple malheur et une double duperie . M® Gambetta prétend qu'il n'y a pas de question eocialey il a raison à son point de vue. La politique pour lui, comme pour presque tout le monde, c'est la place des autres; très d'accord, sous une forme différente, avec un autre politique de brasserie, qui disait, avec l'aplomb de l'ignorant : « Je demande un quart d'heure pour résoudre la question sociale. »

Je suis socialiste et radical. C'est ainsi que, après avoir constaté le nombre effrayant des enfants qu'on envoie mourir en nourrice, j'ai proposé de condamner toute femme qui ne nourrira pas son enfant à porter pendant un temps égal au temps ordinaire de l'allaitement, et d'une manière visible, un collier de rondelles de bouchons semblable à

tt

c^lui qu'on met aux chattes dont on noie les petits et qui cependant ne les noient pas elles-mêmes.

A ce sujet, un fait singulier, qui m'a été communiqué par un des amis que j'ai perdus récemment, le savant et bon docteur Lubouski ; ce fait, il l'avait appris par hasard et l'avait depuis vérifié dans la pratique.

Un jour, appelé auprès d'une ouvrière malade, il lui fit quelques questions :

— Avez-vous un enfant?

— Oui. je suis accouchée il y a quatre mois.

— Nourrissez-vous votre enfant?

— Monsieur veut rire... Je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je suis bouchonnière. Je travaille à découper le liège.

— Eh bien?

— Eh bien, aucune bouchonnière n'a de lait.

Lubouski, étudiant ce phénomène, dans les cas

où il fallait faire « passer le lait d'une femme »» lui faisait prendre une infusion, un thé de bouchons ou de fragments de liège, et jamais le résultat n'a manqué.

Je parlais tout à l'heure de M. Gambetta. On s'est étonné, quelques-uns se sont réjouis et enorgueillis, d'autres se sont scandalisés, de ce que le prince de Galles, l'héritier de la couronne d'Angle-

terre, avait demandé selon les uns, consenti selon les autres, à se faire présenter et à s'entretenir avec lui.

Cela n'a de gravité dans aucun sens et ne présente rien d'étonnant.

Hélas I Paris a mérité ce que disait une étrangère, habituée des Tuileries sous l'Empire : « Nous faisons à Paris ce que nous n'oserions faire ailleurs ; c'est comme un dîner au cabaret. »

Au bal masqué, on coudoie et on tutoie tout le monde. Aux villes de soleil et d'eaux, on fait facilement et sans scrupule des connaissances qu'on est décidé d'avance à ne cultiver nullement après i< la saison ».

Pour des monarques, princes, etc., Paris républicain est un peu un bal masqué. Il l'est bien pour moi, qui n'y vois que des déguisés et des masques. D'ailleurs, ce doit être un intérêt pour les étrangers appelés à Paris par la curiosité que de voir ce singulier spécimen d'une fortune et d'une puissance politiques n'étant fondées ni sur des services rendus, ni sur des capacités supérieures, ni sur des actions d'éclat, mais seulement sur la parade, la crédulité, la faiblesse, la badauderie publique et le développement des mauvaises passions.

HISGELLANÉES

La Révolution duré depuis bientôt un siècle en France, avec quelques trêves qui ne sont jamais le commencement d'une paix, mais un temps pendant lequel chacun répare, fourbit et perfectionne ses armes.

Comme guerre, la Révolution pouvait s'arrêter en 89, il n'y avait pas besoin de tuer Louis XVI; comme problème, rien n'est résolu, et on recommence toujours la guerre, parce que l'homme a deux bras et deux pieds et n'a qu'une tête, parce que le plus grand nombre n'a que des bras et des pieds, et qu'il lui est plus facile de se battre que de penser. Un charlatan avoue que, pour lui, il n'y a pas de question sociale. Un autre demande un quart d'heure pour la résoudre. Ils n'y ont jamais pensé cinq minutes ni l'un ni l'autre.

La guerre continue, parce que de temps en temps vient un intrigant ou charlatan audacieux qui annonce qu'il a deviné l'énigme et qu'il va dire le

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mot du sphinx qui nous dévore, comme il dévorait les Thébains au temps d'Œdipe. Le peuple se croit sauvé, acclame le charlatan, le revêt de pourpre, lui sert un festin splendide et l'accompagne en chantant devant le sphinx, auquel il ne dit rien ou dit une injure ou une bêtise, et qui le dévore en même temps que ceux qui l'entourent, et toujours comme ça.

La guerre continue aussi, parce que notre société, comme les architectes et les maçons de la tour de Babel, est en proie à la confusion des langues. Les mêmes mots ont un sens pour les uns, et un sens autre ou souvent contraire pour les autres. On a quelquefois l'air de tomber d'accord sur une chose, et on est tombé d'accord sur un mot, qui signifie une chose opposée pour chacun des contractants, si bien que, la chose expliquée, on en revient aux coups.

Ainsi la politique, en bonne étymologie et en bonne logique, devrait être pour tout le monde l'art de gouverner la multitude et les villes, tcoXuç et TcoXtç ayant la même racine.

L'art de gouverner les villes et les peuples devrait consister en ceci :

Réunir les hommes dans des villes et leur faire adopter des lois communes, égales pour tous, chacun contribuant à la sécurité et à la prospérité de tous par l'appoit d'une partie de ses gains au

profit des besoins communs, par le sacrifice d'une partie de sa liberté au bénéfice de la liberté des autres.

Cela établi , la politique, continuant son œuvre, étudiant, écoutant Texpérience, devrait consister à augmenter progressivement la sécurité et la prospérité de tous, et, en môme temps, à diminuer l'apport de chacun : apport d'argent, apport de liberté; à donner la même somme et même une somme supérieure de sécurité et de prospérité à meilleur marché, c'est-à-dire arriver à donner à tous la plus grande somme possible de sécurité, de bonheur en échange d'un apport, d'un sacrifice, le plus petit possible, d'argent et de liberté.

Loin d'arriver à ce but, loin d'en approcher, on ne s'y dirige même pas, et, si l'on marche, tantôt c'est en sens contraire, tantôt c'est en rond.

Parce que, pour presque tous, — presque est une concession poKe, — la politique est l'art de prendre la place des autres et d'empêcher les autres de prendre ou de reprendre votre place.

On ne s'entend pas davantage sur la liberté;. la liberté, pour le plus grand nombre, n'est qu'un nom honnête du despotisme. Personne ne comprend que la liberté de chacun a pour limites la liberté des autres. Les apôtres bruyant et vociférants de la liberté veulent conquérir et conserver toute la liberté, leur part et celle des autres.

Au bon plaisir des rois, qui puisaient à même sans compter, a succédé le règne des économistes, qui nous ont fait faire des expériences rui-

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