CHAPITRE VIII
ACTION DES POISONS BACTÉRIENS SUR l’ ORGANISME ANIMAL. ACCOUTUMANCE ET IMMUNITÉ
Sommaire : Insuffisance de nos connaissances sur le mode d’action des poisons bactériens sur l’organisme animal. — Action locale des poisons modifiés. — Action élective de la tuberculine et de la malléine. — Inaccoutumance des animaux vaccinés aux vaccins. — Destruction des poisons dans le corps des animaux réfractaires. — Explications de différentes contradictions. —Résumé et conclusions sur la toxicologie générale des microbes.
Comme les poisons microbiens n’ont pas été l’objet de recherches systématiques dans leur ensemble, certaines questions importantes de leur histoire ne sont pas encore étudiées avec tous les développements qu’elles comportent. Le mode d’action des poisons sur l’organismeestune deces questions peu étudiées. Même pour les mieux connus des poisons microbiens, on ne sait pas encore sur quels éléments ils agissent de préférence : sur les cellules nerveuses ou sur les muscles, sur le
cœur ou les vaisseaux capillaires ou bien sur le •sang?
LES TOISONS BACTÉRIENS
La plupart de ces poisons produisent, une lésion locale à l'endroit de l’injection. Cette lésion locale peut aller depuis une exsudation séreuse ou sérosanguinolente jusqu’à la nécrose. Cette action phlogistique appartient, par exemple, à la majorité des poisons modifiés. Chose curieuse, injectés dans le sang, les mêmes poisons ont au contraire une action antiphlogistique marquée, comme je l’ai montré dans les expériences publiées avec Charrin. L’injection intraveineuse de ces poisons empêche l’apparition de l’inflammation, sollicitée même par des agents très énergiques, comme, par exemple, l’application de l’huile de croton1. Bouchard a, plus tard, voulu expliquer cette action antiphlogistique par la paralysie des centres vasomoteurs; mais cette explication n’est pas définitivement démontrée et reste encore contestée (Samuel).
Injectéssous lapeau, mais àdesdosestrès petites, les mêmes poisons modifiés provoquent l’inflammation, non pas à l’endroit de leur introduction, mais autour des foyers des lésions préexistantes. Les exemples les plus connus de cette action élective sont les réactions locales provoquées par la
1. Charrin et Gamaleïa, Sur l’ inflammation. (C. U. de la Société de biologie, 5 juillet 1890 )
Gamaleïa, Sur la lésion locale dans les maladies microbiennes. (Arch. de médcc. expér., 1891, n° 2.)
tuberculine chez les tuberculeux1 et par la malléine chez les chevaux atteints de la morve2.
On a sérieusement prétendu expliquer cette inflammation élective par la chimiotaxie positive qu’on a trouvée dans la tuberculine, débarrassée de la glycérine3. Cette explication est tout au moins étrange.
Comment le pouvoir chimiotactique positif de la tuberculine, c’est-à-dire l’action qu’elle peut exercer dans certaines conditions sur les leucocytes, peut-il expliquer l’inflammation exsudative produite par la tuberculine, non pas à l’endroit de l’inoculation, mais au lieu d’élection? Ce rapprochement impossible ne peut être compris qu’en tenant compte d’une confusion qui s’était
)• Koc“’ tVeUere Milthcilungcn über ein Heilmittel qeqcn Tuber culosc. ( Deutsche medtc . Wochenschrift, 1890, n° 46a.)
Oamaleia, Sur le traitement de la tuberculose par la méthode de Kocu. ( Arch . de méd. expér., 1891, n° 2.)
Nocaud, Application des injections de tuberculine au diaqnostic de la tuberculose bovine. (Ann. de TInst. Pasteur 189* n° 1 ) Lber, Zusammenslellung der mit Tuberculinum Kochii beiRindern zur diagnostisclien Zwecken angestclllen Impjversuchc ( Deutsche Zeitschrift f. Thiermcdicin, 1892, t. XVIII, p. 321 )
^ ^EI,r,AXV’ ^ ur ^ e diagnostic clinique et expérimental de la (liasse [ fmaijer de la Scicncc vétérinaire publique, 1891, n-> l.)
Ueber die frühzeilige Erkennung der Tuberculose und des llot-es bei T hier en durch Tuberkulin-bezw. Mallein-Jniec honen. ( Deutsche medic. IVoch., 1891, n° 46 )
lallT%u£Ca!i0!1 ? ln mnlléine ÜU diagnostic de la morve } uitcltn de la Société vétérinaire, 1892 p 007 1
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produite, pour certains microscopistes, entre l’inflammation et l’immigration leucocytaire qui n’est qu’un élément plus ou moins constant de celle-là et qui se retrouve plus souvent en dehors d’elle1 2.
L’explication de l’action élective de la tuberculine n’est pas pourtant si difficile et elle a déjà été ébauchée par Koch.
L’inflammation aiguë est en général la conséquence d’une lésion ou destruction rapide des cellules et tissus de l’animal 3. Injectés en concentration suffisante, les poisons modifiés provoquent les lésions cellulaires et l’inflammation exsudative à l’endroit de leur injection. Plus dilués, ils sont inoflënsifs pour les cellules normales de l’économie et ne frappent que les tissus déjà malades, autour desquels se produit alors ce travail inflammatoire. Cette explication concorde bien avec la propriété d’autres substances outre la tuberculine de provoquer la réaction chez les tuberculeux et avec la propriété delà tuberculine de provoquer aussi la réaction autour de certaines lésions non tuberculeuses 3.
Les rapports entre les poisons microbiens et
•1. Cette confusion a même été érigée en système pour la création d’une théorie nouvelle de l’inflammation.
2. Neumann, Ueber den Enlzündungsbegrif. ( Bcitrâge zur patliologischen Anatomie und zur allgcmeinen Pathologie rcdigirt von Zieglcr, t. V, p. 347.)
3. 11 faut invoquer ici encore un autre facteur : l’action lymphogogue (Heidenhain) des poisons modifiés.
l’économie animale ont été surtout étudiés au point de vue de l’immunité.
Dès qu’on eut démontré qu’on peut vacciner au moyen des produits solubles des bactéries, l’idée paraissait naturelle que cette immunité s’acquiert par l’accoutumance des animaux à l’intoxication. Selon les différentes hypothèses sur l’immunité, cette accoutumance devrait porter ou sur toute l’économie animale, ou bien seulement sur certaines de ses cellules. Cette idée était du reste confirmée par les faits trouvés dans l’une des premières vaccinations chimiques connues. Beumer a constaté qu’on peut habituer les souris à supporter les doses progressivement croissantes des cultures stérilisées du bacille typhique. Ces souris, accoutumées de cette manière au poison, devenaient aussi réfractaires à l’inoculation des fortes quantités du bacille vivant, mortelles pour les souris non vaccinées *. Des faits semblables ont été trouvés par Foa et Bonome dans la vaccination chimique des lapins contre le proteus vulgaris 2.
Mais dans nos recherches sur la vaccination contre le vibrion avicide que nous avons trouvé, nous avons rencontré des faits qui renversaient
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t. y,Fp0A41S r°ME’ Uebcr SchutzimVfungen. (Zeitschrift f. Hygiene,
cette théorie de l’accoutumance. Les cultures du vibrion avicide stérilisées à 1 20° et très toxiques pour les cobayes, les vaccinaient facilement contre l’infection par le vibrion vivant. Mais, étant déjà vaccinés les cobayes ne devenaient pas plus résistants à l’action toxique du vaccin que les cobayes neufs. Intéressé par cette inaccoutumance, nous l’avons étudiée sous différents rapports et voilà ce que nous avons trouvé.
Les cobayes vaccinés n’étaient ni plus résistants, ni moinsrésistantsque les non vaccinés à l’intoxication mortelle par les doses massives du vaccin. La fièvre qui apparaît à la suite de l’injection des petites doses était chez eux identique à celle des témoins. L’hypothermie par les doses plus fortes avait les mêmes caractères. L’inflammation exsudative que provoque le vaccin au point d’inoculation n'était pas modifiée par suite de la vaccination des cobayes. Les phénomènes de la chimiotaxie positive ou négative dépendaient delà dose du vaccin introduit, mais non pas de l’immunité ou de la nonimmunité des cobayes. Bref, par la vaccination, la manière d’être des cobayes envers le poison du vaccin chimique n’était aucunement changée. D'un autre côté, nous avons trouvé que les produits volatils des cultures pas toxiques pouvaient aussi vacciner1.
1. Gamaleïa, Vaccination chimique. ( Annales de l’Inst. Pasteur, 1889, n° 10.)
Nous avons retrouvé la même inaccoutumance dans la vaccination cholérique* 1, Charrin et moi — dans la vaccination pyocyanique -, Selander — dans le choléra-hog 3 *.
Tous ces faits montraient que la vaccination chimique des animaux ne dépend pas de leur accoutumance au vaccin. Ils pouvaient être expliqués par l’hypothèse que dans notre vaccin se trouvaient mêlés le poison et la substance vaccinante distincte.
Cette hypothèse de la distinction entre la substance toxique et la substance vaccinante, formulée d abord par Bouchardi, peut rendre compte du mécanisme de la vaccination, mais elle est manifestement insuffisante, car elle n’explique pas les cas positifs de résistance aux poisons des animaux vaccinés dans les expériences de Beumer , Foa et Bonome et beaucoup d’autres qui sont venus depuis et dont nous parlerons tout à l’heure.
Les faits que nous avons trouvés ont été confirmés par beaucoupd auteurs. Voir surtout: Hernandez, Vaccinations chimiques. (L. li. de la Soc. de biologie, 4- juillet, -1891.)
Metschnikoff et Roudenko, Recherches sur l’accoutumance aux produits microbiens. (Ann. de i’Inst. Pasteur, 1891, n° 9.)
1. Gamaleïa, Sur la vaccination cholérique. IC. ’ R de la Société
de biologie, 30 novembre 1889.)
; 2o G!I:'ni!IN,ct Gamaleïa- Vaccination et accoutumance. (C. R de
la Société de biologie, 3 juillet 1890.)
1890 Sp'A^)’ ÉUde iU choléra~ho9- (Annales de l’inst. Pasteur, ■1889, p.°137ARD’ Tk6rnPculiclua des maladies infectieuses. Paris,
L’explication complète de cette difficulté ne pouvait venir qu’à l’aide de la notion de la pluralité des poisons microbiens. Nous avons établi la distinction entre les poisons naturels ou primitifs des microbes et leurs poisons artificiels ou modifiés *. Avec cette distinction, toutes les contradictions précédentes étaient éclairées. Si nos animaux vaccinés contre l’infection ne devenaient pas réfractaires aux poisons contenus dans les vaccins chimiques, ce fait tenait à ce que ces derniers poisons sont des produits artificiels qui n’ont rien à voir avec l’infection et les poisons naturels des bactéries.
En effet, vis-à-vis de ces poisons naturels, les animaux vaccinés deviennent tout aussi bien réfractaires que vis-à-vis des microbes eux-mêmes. Ce dernier fait a été d’abord établi par les recherches de Behring et Kitasato1 2 pour le tétanos et la diphtérie. G. et F. Klemperer ont constaté la même résistance au poison pneumonique des animaux vaccinés contre le streptocoque lancéolé de la pneumonie 3. Dans le choléra enfin nous avons
1. Gamalbïa, Sur l action diarrhéique des cultures du choléra. (G. R. de l’Académie des sciences, 24 mars 1890.)
Gamaleïa, Sur les deux poisons du choléra. ( Bulletin médical, avril 1890.)
2. Behring et Kitasato, Uberdas Zuslande kommen der Diphtérie immunitàt und Tctanus immunitàt bei Thicren. ( Deutsche mcdic. Wochcnsch., 1890. n° 49.)
3. G. et F. Klemperer, Verruche über Immunisirung und Hetlung bei der Pnenmo-cocceninfection. ( Berlin . Klinische Wochens., 1891, n»s 34 et 33.)
vu que les chiens vaccinés deviennent réfractaires au poison naturel du choléra et non pas au poison modifié. Tout récemment encore pour la fièvre typhoïde, les recherches de Beumer et Peiper sur la résistance des animaux vaccinés au poison ont été confirmées par celles de Brieger , Kitasato et Wassermann ' .
On peut par conséquent considérer comme un fait très général que les animaux réfractaires à l’infection par un microbe, résistent aussi à 1 intoxication par le poison naturel de ce microbe. Ce principe se trouve vérifié non seulement au sujet de l’immunité artificielle, conférée par la vaccination, il s’observe aussi, sans exception, dans l’immunité naturelle2. Ainsi, par exemple, les rats qui sont réfractaires à l’infection diphtéritique, supportent sans aucuns troubles, comme l’ont trouvé Yersin et Roux , l’injection de doses énormes du poison de la diphtérie.
Ün peut conclure que l’immunité est liée à la résistance aux poisons microbiens.
A quoi tient cette résistance? Nous avons déjà vu qu’elle ne vient pas d’une accoutumance, car on vaccine par un vaccin chimique qui ne contient pas de poison naturel, contre celui-ci.
BiuEGEn, Kitasato et Wassermann, Ueber Immunitàt uni Gift[estigun(j. ( Zeitschrift f. Hygiene, t. XII, p. 137.)
1. Art.oing, Un mot sur l’immunité naturelle. ( Arch . de médec. expér., -1890, n° 1.)
Behring et Kitasalo ont montréque pour le tétanos et la diphtérie, l'immunité acquise et la résistance au poison sont liées au pouvoir du sérum des animaux vaccinés de détruire même in vitro le poison correspondant. Cette découverte remarquable a été souvent confirmée depuis au sujet de la diphtérie et du tétanos, et aussi pour les autres poisons *.
Cependant, cette propriété antitoxique du sérum ne peut être la cause de la résistance des animaux aux poisons microbiens, elle en est plutôt la conséquence. Car les animaux naturellement réfractaires ne possèdent pas ordinairement cette propriété anlitoxique du sérum; ils ne l’acquièrent qu’après avoir détruit dans leurs corps les poisons1 2 * * *. L’immunité ne peut par conséquent être caractérisée par le pouvoir antitoxique du sérum ; elle ne peut être caractérisée que par la possibilité d’acquérir ce pouvoir antitoxique à la suite d’introduction du poison.
Mais la question sur la nature de l’immunité est étrangère à notre livre et nous ne pouvons pas entrer dans les explications sur son mécanisme physiologique.
1. Voir surtout Ehrlich, Experimenlelle Untcrsuchungen über Immunitàt. ( Deutsche medic. Woch., 1891, n09 32 et 41.)
2. Gamaleïa, L’immunisation. [Gazelle hebdomadaire de méd. et
de chir., 21 novembre 1891.)
Vaillahd, Quelques faits relatifs à la vaccination contre le tétanos.
(Ann. de l’Inst. Pasteur, 1892, n° 4.)
En résumant brièvement toutes les connaissances sur la toxicologie générale des microbes que nous venons de relater, nous verrons que notre hypothèse sur la nature chimique des poisons bactériens, en absence d’une démonstration directe qui ne pourrait être faite qu’avec les poisons, isolés à l’état de pureté, se trouve confirmée par beaucoup de preuves indirectes.
Que les poisons microbiens appartiennent à la classe des nucléoalbumines se trouve d’accord et avec leur fragilité extrême, et avec la facilité avec laquelle ils donnent les poisons modifiés d’un côté, les ptomaïnes de l’autre. Cette idée est aussi confirmée par la provenance des poisons des corps microbiens, faits de noyaux. Elle est enfin aussi compatible avec la pluralité des poisons liés entre eux et produits par la même bactérie, — pluralité postulée par l’étude physiologique de ces poisons.
Nous ne parlons que des principaux faits qui confirment notre hypothèse.