ÉTUDE EXPÉRIMENTALE DU POISON PUTRIDE
Sommaire : Expériences avec les cITets toxiques produits par les substances en voie de décomposition. Seybcrt, Gaspunl, Slich établissent les symptômes et les lésions de la septicémie expérimentale. Panum donne la preuve qu’elle est produite par un poison chimique Bcrgmnnn et Schmiedeberj déterminent ce poison comme un alcaloïde : la sopsine.
Les premiers poisons microbiens qui ont été étudiés expérimentalement sont ceux qui se forment pendant la putréfaction. On était amené à cette étude par le rôle étiologique important que jouait la putréfaction dans l’ancienne médecine. On croyait que les émanations venant des matières décomposées peuvent produire les lièvres typhiques et paludéennes. La putréfaction
îles plaies donnait naissance aux complications si redoutées et si fréquentes : la septicémie et la pyémie. La tendance « spontanée» de l'organisme vivant à la putridité caractérisait certaines maladies très répandues, comme par exemple le scorbut. Les maladies d’origine putride constituaient ainsi un groupe important d’affections qui correspondait à peu près à nos maladies infectieuses actuelles.
Malgré cette importance que, depuis la haute antiquité, la médecine accordait à la putréfaction, l’étude expérimentale de celle-ci est relativement récente 1 .
Vers la fin du siècle dernier, Seybért a expérimenté, avec le sérum sanguin, le pus, la viande pourris. Il introduisait ces matières dans la circulation générale du chien. Il a constaté que les effets toxiques varient proportionnellement aux quantités des liquides injectés. Ainsi, par exemple, 20 centimètres cubes du sérum pourri tuaient le chien en l’espace de quelques heures, avec des vomissements, des convulsions, de la faiblesse pro-
1. L 'historique très complet des études expérimentales sur la putréfaction so trouve dans Pasciioutine, Cours de pathologie générale et experimentale, tome Ior, Pétcrsbourg, I88.'i. Voir aussi la revue de Netter, Des poisons chimiques qui apparaissent dans les matières organiques en décomposition, et des maladies qu’ils peuvent provoquer. ( Archives générales de médecine, 1884.)
Boudas, Étude sur la putréfaction. Paris, 1892.
gressive. 3 grammes ont causé la mort en deux jours avec les phénomènes d)rsentériques.Lcs doses au-dessous de 2 grammes n’amenaient qu’une diarrhée passagère, suivie du rétablissement complet de l’animal. Seybert a étudié encore les effets des mêmes substances pourries quand elles sont introduites par l’ingestion dans l’estomac. Dans ces cas, les effets toxiques étaient nuis. Bien plus, en ouvrant l’estomac du chien, 3 heures après le repas fait avec la viande pourrie, Seybert n’a plus retrouvé dans son contenu l’odeur et l’aspect putrides. Seybert cite .à ce propos les recherches de Spalanzani qui a été absolument convaincu de l’innocuité des aliments pourris, après en avoir nourri les chiens, les chats et les oiseaux1.
Gaspard , médecin de Saint-Étienne, poursuivit des recherches expérimentales sur le poison putride. Ses expériences établirent plusieurs points importants sur les effets des matières pourries.
Gaspard montra que le pus, le sang et la viande décomposés produisent chez les animaux une intoxication rapide et mortelle. Au contraire, les différents liquides organiques frais, comme la salive, l’urine, le sperme injectés pour le contrôle,
1. Seybeht, Ueber die Faulniss in Dlu'.e an lebenden T/iierischcn Kôrper. Berlin, 1788.
se révélèrent dépourvus de toxicité. Gaspard montra encore que ce ne sont que les matières animales qui, en se décomposant, deviennent toxiques : les infusions putrides des plantes empoisonnaient aussi les animaux.
Les symptômes de cet empoisonnement étaient très constants et typiques, indépendamment de la provenance des substances putrides et de l’endroit de leur injection. Celte intoxication, l’infection septique ou putride étaient caractérisées par les tremblements et les convulsions, les vomissements et la diarrhée, souvent sanguinolente. Les animaux mouraient en dyspnée, cyanose et prostration complète.
A l’autopsie, la lésion pathognomonique de l’infection putride consistait en une entérite hémorragique.
Gaspard concluait de ses expériences qu'un poison spécial — le poison putride — se formait par la putréfaction. Ce poison produisait la même maladie et les mêmes lésions chez toutes les espèces animales.
Afin de déterminer la nature du poison putride, Gaspard expérimenta avec les différents gaz formés parla putréfaction. Il trouva que l’acide carbonique, l’hydrogène sulfureux ne sont pas toxiques; que l’ammoniaque, au contraire, est toxique, mais qu’elle ne peut pas produire les
symptômes de l’infection putride. Ainsi, se trouvait ébranlée l’idée préconçue des anciens qui croyaient dangereux surtout les gaz putrides. Les recherches de Gaspard établissaient, par conséquent, la formation, au cours de la putréfaction, d’un poison spécial et très actif1.
D’autres expérimentateurs suivant la voie tracée par Gaspard, Magendie, Lcuret , Dupuis, Darcet et Sedillot confirmèrent sur tous les points principaux les recherches fondamentales de Gaspard. Ils retrouvèrent son poison putride, sans en préciser la nature chimique.
Virchow trouva que le poison putride n’agit pas comme les autres poisons chimiques proportionnellement à la quantité. Son activité dépendrait plutôt du degré de décomposition des substances d où il provient. A ce titre, Virchow le range parmi les ferments.
Stick a fait des recherches, très soignées et très intéressantes, sur les matières putrides. Il injectait h s produits albuminoïdes putréfiés après une filtration répétée sur du papier, dans le sang des chiens, des lapins et des oiseaux. Ces derniers se sont révélés les plus sensibles à l’intoxication. La lésion typique de l’empoisonnement consistait
lnnlpftfnloh J1""!0,'1'0 P'^ologiquo sur les maladies puruct putndcs. (Journal de la physiologie, 1822 et 182 4.)
dans une hypérénrîe de l’intestin avec des ecchymoses.
Mais surtout sont intéressantes les recherches de Stick sur la toxicité des matières fécales. L’extrait aqueux des excréments de chien, injecté dans les veines de cet animal, se révéla très toxique. Mais, le môme extrait introduit dans l’estomac ou le rectum des chiens était complètement inoffensif.
Cette expérience indiqua que les animaux, tout en renfermant dans leur canal digestif des poisons violents, n’en sont pas empoisonnés ordinairement. Stick poussa plus loin cette étude. En introduisant les excréments d’un animal dans l’estomac ou le rectum des animaux d’une autre espèce, ainsi les fèces humaines au chien et au lapin, les excréments du chien au lapin, il trouva que les animaux étaient empoisonnés. Il s’ensuit que l’immunité n’existe chez les animaux que par rapport à leur propre contenu intestinal. Stick se demande quelles sont les causes de celte absence d’auto-intoxication 1 ?
Les recherches les pins importantes sur le poison putride appartiennent sans conteste au physiologiste danois Panum.
Panum se demanda si les accidents de l’infection
1. Stic», Die aculc Wirkung pulrider Slo/fe im DhUe. (CliariU- Annalcn, 1833.)
putride étaient dus à une substance chimique ou bien à l’action des bactéries qui pullulent dans les matières en putréfaction. Afin de résoudre celte question, Panam institua des recherches expérimentales très importantes et nombreuses sur le poison putride. Il confirma d’abord les résultats obtenus par Gaspard. Il produisait une intoxication typique par l’injection de la viande putréfiée. Cette inloxication était caractérisée par l’abattement et la prostration des animaux, par les vomissements et la diarrhée, par la mort rapide. A l’autopsie, on trouvait un catarrhe gastro-intestinal plus ou moins prononcé. Ayant reproduit cette infection putride de Gaspard , Panam démontra qu’elle était due à 1 action d un poison chimique indépendant de la présence des bactéries.
Les liquides putrides parfaitement clairs, débarrassés par la filtration répétée à travers le papier de tout germe etranger, ne perdaient néanmoins pas leurs propriétés toxiques. Le poison putride n était pas non plus détruit par l’ébullition prolongée pendant onze heures qui devait sûrement tuer tous les germes vivants. Ayant ainsi résolu la question fondamentale sur la nature inorganisée du poison putride, Panam en étudia les propriétés chimiques. Il trouva que ce poison n’est pas volatde, car les produits distillés des matières pourries, tout en ayant l’odeur fétide, n’étaient, nullement
toxiques. Le poison putride était fixe et le résidu sec de l’évaporation des matières putréfiées gardait toutes ses propriétés toxiques. Ce résidu sec ne cédait pas à l’alcool le principal principe toxique. L’extrait alcoolique avait une autre action physiologique que les matières putrides : il produisait une narcose manifeste, et Pamim le comparait aux alcaloïdes de 1 opium. Le véritable poison putride, celui qui pouvait causer l’intoxication typique, était au contraire soluble dans l’eau, quoiqu’il adhérât aux précipités des substances albuminoïdes coagulées par la chaleur. 11 était aussi partiellement retenu par les filtres. Pamim montra encore que son poison n’avait rien à voir avec les substances banales produites par la putréfaction comme la Jeucine et la tyrosine. Pamim s’arrêta là dans son investigation chimique et ne précisa pas davantage la nature de son poison putride. 11 lui suffisait d’avoir donné la preuve irréfutable qu’il n’était pas organisé1 2.
Le travail de Pamim eut un retentissement énorme dans le monde savant. Caché par son auteur dans un recueil danois inconnu*, le
1. Panum, Das pulride Gift der Bactérien, die putride Infection oder Intoxication und die Septicümie. (Vircliow's Archiv, t. LX, 1874.)'
2. Bibliotech for [.ar/cr, 1836, p. 733-785. Professeur d'anatomie pathologique à Kiel, Panum craignait de nuire à sa position académique eu publiant un travail sur la pathologie expérimentale.
mémoire de Panum y fut trouve par un auteur allemand, qui en publia l’analyse dans Schmitt's Jahrbücher , 1859. Dans ce recueil répandu, les résultats de Panum furent connus de tout le public savant. Un grand nombre d’expérimentateurs, en Allemagne, et surtout en Russie, s’occupèrent de la vérification de ces résultats et de l’étude chimique du poison putride.
L’Université de Munich mit alors au concours : V Étude de l'infection putride et ses causes. Deux mémoires furent couronnés en 18G6: ceux de Henner et de Schweninger. Ces auteurs confirmèrent le résultat fondamental de Panum que le poison putride est de nature chimique et que l’action des microbes est nulle dans l’infection putride. Quant à la nature de ce poison, ils émettaient l’avis semblable à 1 opinion de Virchow. Le poison putride devrait être rangé parmi les ferments, car il agit en quantité infinitésimale; il a une période d’incubation, et il produit toujours la même affection typique.
Depuis la même année 1866 parut à Dorpat toute une longue série de thèses consacrées à l’étude chimique du poison putride. Ce sont les travaux de Raison, Frèse, Weidenbaum, Schmitz, Petersen, A. Schmidt et Brehm. Ces travaux confirment aussi celui de Panum. Raison montre que le poison putride n’est pas retenu par la filtration à travers
le charbon. La dose minime de 0,003G grammes du liquide filtré tuait le cheval par injection intraveineuse. 11 a trouvé aussi que le poison putride évaporé à siccité pouvait être soumis pendant plusieurs heures à la chaleur de 130°. Weidenbaum a vu que le poison putride supporte l’ébullition discontinue répétée plusieurs fois. Ces deux auteurs et les autres élèves de l’école de Dorpal, que nous venons de citer, ont vu encore que le poison putride supporte sans s’altérer les différentes manipulations chimiques comme l’action des acides sulfurique et chlorhydrique, la précipitation par l’acétate de plomb et le nitrate de mercure, la mise en liberté par l’hydrogène sulfureux, etc. Enfin, on avait même réussi à préparer le poison putride à l’état de pureté et en déterminer la nature chimique. C’était la célèbre sepsine, trouvée en 1868 par Bergmann et Schmiedeberg. Cet important résultat était obtenu par une méthode compliquée basée sur l’emploi du sublimé. Déjà, en 1866, Bergmann avait publié les résultats de ses recherches faites avec Schmiedeberg sur les propriétés chimiques du poison contenu dans la levure putréfiée. Ils avaient trouvé que ce poison supporte pendant huit heures la digestion avec l’alcool bouillant. L’extrait alcoolique de la levure putréfiée se révéla, après évaporation , extrêmement toxique. Pour en séparer le principe actif, Berg-
mann et Schmiedeberg le précipitèrent dans la solution alcoolique par le sublimé. Le précipité mercuriquc était lavé à l’alcool, délayé dans l’eau et décomposé par l’hydrogène sulfureux. Le liquide, débarrassé du sulfure de mercure par la filtration, était purgé de l’excès d’hydrogène sulfureux par le chauffage et de l’acide chlorhydrique libre par le carbonate d’argent qui forme le chlorure d’argent insoluble.
Le liquide filtré obtenu après cette dernière opération était presque incolore et parfaitement clair. Il avait la toxicité spécifique du poison putride.
En 1868, les auteurs obtiennent enfin, en forme cristalline, le sel de ce poison avec l’acide sulfulique qu ils appellent le sulfate de sepsine '. Ce sel se révéla éminemment toxique.
Injecté a la dose de 0,01 dans la veine du chien, il provoquait immédiatement des vomissements et peu après la diarrhée, même sanguinolente. A
J. Voici le procédé suivi par les auteurs:
sulfate de sepsine.
l’autopsie on trouva des ecchymoses hémorragiques dans l'estomac et l’intestin».
La publication de Bergmann et Schmiedeberg produisit une émotion profonde dans le monde savant. Pendant un certain temps on a cru tenir enfin le fameux poison putride dont l’existence a été démontrée par Gaspard, dont la nature purement chimique a été mise hors de doute par Panum et q u e Bergmann e t Schmiedeberg on t ob ten u main tenan t sous forme de cristaux. L’unique sepsine pouvait dorénavant servir à expliquer tous les accidents divers de la septicémie médicale et chirurgicale. On croyait que la voie était enfin ouverte pour l’interprétation facile de touLes les infections.
On s’était mis activement à la recherche et à l’étude de cette sepsine. Petersen et .4. Schmidt l'ont retrouvée dans le sang putride. Ils confirmèrent les données de Bergmann et Schmiedeberg.
Cependant, on a bientôt reconnu l’impossibilité do ramener tous les effets du poison pulridc à la seule et unique sepsine. .
D’abord, elle ne se trouve pas dans toutes les substances putréfiées. Ainsi, par exemple. Al. Fischer ne l’a pas trouvée dans le pus putride. Bergmann lui-mème, en appliquant sa méthode d’extraction aux différentes matières pourries, a
1. Bergmanv und ScHMiEOEiiEiiG, Uebsr da j schwefclsaure Sepsin. (Centralblatl f. medic. IKtsseiisc.’i., 1868.)
isolé des substances qui n’avaient rien de commun avec la sepsine.
D’autres corps toxiques furent extraits des matières putrides.
Zuelzer et Somenschein ont trouvé un autre alcaloïde septique dans les infusions de viande putréfiée. Ce corps avait toutes les réactions des alcaloïdes des végétaux comme l’atropine ou la hyosciamine. 11 possédait aussi l’action physiologique de ceux-ci. Injecté sous la peau des animaux, il provoquait la dilatation de la pupille, le relâchement de la tunique intestinale et l’exaltation de 1 activité cardiaque *.
On devait conclure que les poisons produits par la putréfaction étaient nombreux et différents, suivant des conditions qu’il s’agissait de préciser. Et dans le chapitre suivant nous allons étudier les travaux des investigateurs qui cherchèrent à élucider le déterminisme de la putréfaction et de la septicémie.
Seulement, nous verrons qu’étudiant les différentes causes possibles influant sur la production (u poison putride, on en écartait la principale : intervention des microbes. Forts des données de Pammet dc Schmiedeberg et Bergmann on croyait à
Ali ,Zu.EUErl l,nd Sonnenschein, Ucber du "
Vorkommcn ducs klinische Wochcn-
la nature exclusivement chimique du poison putride et on niait l’importance de l’intervention microbienne. Entre l’ccole chimique et les vitalistes s’engagea une lutte mémorable qui linit par la victoire complète de ceux-ci, — victoire qui rejeta dans l’oubli profond les résultats acquis par l’élude chimique du poison putride1.
1 . Le point de vue purement chimique a été soutenu avec beaucoup d’énergie par Uiller.
Hilleh, Die Lettre von der Fàulniss. Berlin, 1S79.