DE LA PÊCHE A LA TRUITE COMMUNE
Il n'existe qu'une seule manière de faire la pêche à la truite commune, cest de la pêcher à la mouche. Tendre une ligne au fond, chargée d’un plomb, eschée d'un lombrie, de chair rouge, d'un insecte, c'est de la tuerie plutôt que de la pêche, c'est surprendre un ennemi sans défense, lâchement, par derrière. Voas donnez à manger à la pauvre bête dévorée d'appétit, et dans la bouchée qui doit la nourrir se trouve le poignard qui la tue. Ne me parlez pas de ces lignes traitresses et Tâches. Autant vaut la câblière, autant vaut le verveux ou la seine. Voyez cette mouche prisonnière, aux ailes éclatantes à laquelle le pêcheur imprime une courbe savante qui semble la faire glisser des hauteurs du ciel ! L'attaque a réussi, la truite est trompée, elle bondit, s’élance franchement sur le cup. Elle n'a pas saisi l’insecte, mais elle l'attend, elle le guctte, et du second bond la malheureuse s’enferre et se trouve forcée de lutter pour Rh vie, C’est là que s'engage le vrai combat entre le petit poisson et l'homme, que l’un déploie toute sa vigueur, ses ruses, ses détours, soit en cherchant sa liberté dans l'air, soit en enroulant la ligne autour d'un caillou pour la scier à ses angles, soit en se blottissant derrière une racine, où elle s'appuie pour déchirer ses lèvres, pendant que l’autre, l’homme, Sinspire de tous ses sens, de toutes ses passions, pour dérouter la pauvre petite, pour amortir ses élans, déjouer ses ruses, user ses forces et l’amener à ses pieds agonisante dans les mailles de l’épuisette. C’est de la pêche cela, Eh oui, parlez-moi de cette pêche, avec la mouche du jour, la pêche qui commence à la fleur du prunier et finit quand rougit la joue de la pomme,
Les aborigènes du Canada pêchaient à la nasse fabriquée en osier mais le plus souvent ils avaient recours à des loutres apprivoisées pour s'approvisionner de truites. Après avoir muselé leur loutre dressée de longue main à cette pêche, ils lu lâchaient dans le lac voisin, d'où elle ne tardait pas à rapporter une première proie, suivie bientôt d’une seconde. puis d’une troisième ou plus, jusqu'à ce que le sauvage jugeât à propos de récompenser le travail de la hardie pêcheresse, en lui abandonnant un poisson pour sa réfection. Encore aujourd’hui, la pêche à la truite ne se pratique pas autrement au Japon, à cette différence près que la loutre y est remplacée par le cormoran.
Connaissez-vous Gifu ? Gifu est une préfecture et une station de chemin de fer, à une heure de Nagoya, la capitale de la province d'Owari On y fabrique des crêpes, des lanternes et des parasols : on y trouve des spécimens de ces petits chiens japonais, “chiens” si recherchés en Europe : mais, avant tout, on y élève des cormorans et on y utilise le talent de ces oiseaux en faisant de la capture de la truite un sport et un objet de commerce pendant tout le mois de juillet. C'est l’époque où le “haï” petite truite blanche, à la chair exquise, se montre et remplit les nombreux cours d'eau qui arrosent le pays du soleil levant, On le trouve partout, ce haï, à Kioto comme à Kobé, dans les hôtels comme sur la table des riches Japonais ; mais, quoi qu'on ait essayé, il n’y à qu'une école de dressage des cormorans, et c'est à Gifu seulement, dans le Nagara Kawa, que les amateurs peuvent s'offrir le luxe d’une pêche fantastique. Pas de préparatifs, d’ailleurs, pour le touriste. Le décor ne change pas et, quel que soit le jour auquel on se présente, on peut être sûr de la représentation.
Peu à peu la nuit se fait, les barques s’illuminent avec des lanternes de couleur : un à un viennent s’échouer les pêcheurs à côté de vous, et, à la lueur d’un grand bivouac allumé à terre, dans chaque bateau de pêche, deux hommes procèdent à la toilette des oiscaux. Il y en à vingt-quatre par bateau dans un grand coffre. Un des hommes extrait le cormoran par le cou et, pendant qu'il le tient ainsi suspendu, il le caresse ou plutôt le chatouille de façon que, sans aucune résistance ni mouvement, l'oiseau se laisse attacher à la patte la corde qui, le tenant sous le ventre, vient se terminer par un anneau destiné à arrêter le passage du poisson de la gorge à l'estomac. L'opération totale dure une vingtaine de minutes.
Pendant ce temps, sur une potence mobile, à l'avant de chaque batean, s'allume un brasier de bois et de paille qui jette sur la rivière des lueurs intenses mais inégales. Les hommes sont à leurs postes, les cormorans à l’eau courant de-ci de-là, agités, nerveux, au milieu des flammèches qui tombent du brasier. Quatre pêcheurs seulement par bateau. Celui de
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Aux deux extrémités, debout, bien en vue, celui de l'avant presque dans la flamme, les deux maîtres-pêcheurs, chacun conduisant ses douze crmorans, tenant la corde mère qui aboutit aux douze cordelets, Une sorte de murmure mélodieux excite les cormorans ou les rappelle au devoir. Ceux-ci, cependant, sont tous de vieux limiers connaissant leur affaire. Le conducteur les suit de l'œil et débrouille admirablement ses cordes de façon à les tenir claires en dépit des évolutions multiples des oiseaux. On dirait une meute aquatique, mais docile, dressée, Les oiseaux soût faits au bruit, à la flamme ; ils nagent, plongent, reparaissent la tête haute, l'œil brillant, et chaque fois avec un poisson en travers du bec, qu'ils se hâtent de faire disparaître pour plonger de nouveau, en reprendre un autre ou peut-être pour jouir plus longtemps d’une capture qu'ils savent n'être que provisoire.
Le maitre est là, en effet, qui ne les perd pas de vue, se rend compte de la grosseur inusitée que prend le cou de l'animal et, sans se départir un instant de sa surveillance, il tire viveu:ent à lui celui qu'il croit le plus riche en butin, le prend par le cou, lui baisse la tête et, par une simple tape, lui fait dégorger instantanément sa part de prise au fond du bateau. Cinq secondes à peine et le cormoran est rejeté sans égard à l'eau, furieux, humilié, plongeant aussitôt pour se venger sur quelque nouveau poisson de la déception dont il vient d'être victime. Vite, un nouvel oiseau est tiré à bord. Et la pêche continue, les bateaux toujours emportés par le courant au milieu des cormorans agités, fiévreux, qui plongent, à la lueur fantastique des lanternes et des brasiers, pendant que les guitares font entendre leur musique, que les pêcheurs susurent leurs cris d'encouragement, sans qu'il y ait d'arrêt, d’obstacle, d'incident, C'est un agencement parfait de la part des oiseaux, des pêcheurs et des bateliers. |
Puis, brusquement, en face d’une île ou d’une maison, les barques des visiteurs s'arrêtent toutes à la fois, virent de bord, et, pendant que les trasiers disparaissent dans le lointain, les coquettes embarcations, qui laissent encore échapper leurs chants de plaisir, remontent lentement vers leur point de départ, le grand point dont on aperçoit bientôt les lumières. Le spectacle à duré trois quarts d'heure, un rêve de quarantecinq minutes, dont on se réveille avec peine.
Et, le lendemain matin, quand vous quittez l'hôtel de Gifu, et que le propriétaire, après une dernière génuflexion, dans le compliment d'adieu, vous tend le petit cadeau traditionnel, au lieu du tunnel et du train de chemin de fer que l'aubergiste de Nagoya a fait peindre sur l'éventail
de rigueur, vous trouvez, sur le souvenir symbolique de Gifu, le pécheur de cormorans, debout, éclairé par la lueur du brasier, tenant en laisse onze oiseaux qui nagent et faisant rendre gorge au douzième des “haï” que le gourmand avait eu la prétention de s'approprier.
Quant au poisson lui-même, si vous croyez ne pas l'avoir suffisamment apprécié sur la table de l’hôtel, vous n'étonnerez pas les Japonais en demandant à apporter votre part de pêche sous la forme de quelque bourriche.
Enfin, si vous voulez un souvenir plus durable, entrez chez le grand fabricant de lanternes, l’eshigawara Favjiro, qui vous tendra malheureusement, comme un homme au courant des choses modernes, un véritable prospectus rédigé en anglais, dans lequel sont relatés les inventions et les perfectionnements dont il se déclare l’auteur avec aussi peu de modestie qu'un Mangin européen. Ne vous arrêtez pas à ce boniment, et, tout en rejetant cette attache trop civilisée, achetez-lui pour votre antichambre quelques-unes de ces charmantes, véritables œuvres d'art, à double enveloppe de papier, sur lesquelles des peintures très finement détaillées vous rappelleront chaque soir la pêche des cormorans de Gifu,