‹ Les poissons d'eau douce du Canada [microforme]Chapitre 27 sur 236 · INTELLIGENCE DES POISSONS · texte numérisé non relu

INTELLIGENCE DES POISSONS

Grand nombre d'auteurs ont écrit sur l'esprit des bêtes : presque tous ont oublié de faire valoir l'intelligence des poissons. Il est des bêtes douées d’un merveilleux instinct qui lenr fait exécuter des travaux étonnants : tels sont certains oiseaux dont les nids sont de vrais palais suspendus sur des chaines de verdure et de fleurs : les abeilles, les therinites, qui bâtissent des villes plus belles, autrement grandioses et ordonnées que Palmyre où Thèbes aux cent portes; les plus habiles ouvriers trouveraient ici des maitres : tels sont encore les castors, à la fois ouvriers, maçons, hydrographes, ingénieurs des ponts et chaussées, et architectes incomparables.

Et pourtant, ces bêtes-là, quoique possédant d'admirables facultés, sont moins susceptibles d'éducation que d’autres qui leur paraissent inférieures par leurs travaux. Un oiseau qui apprend la musique, un cheval de manège ou de cirque qui obéit au geste, à la voix de son maître, un chien qui paraît deviner sa pensée, qui se fait esclave ou tyran, gourmet de caresses fines ou suppliant sous le fouet, chasseur avec Endÿmion, sauveteur avec les Pères du mont Saint-Bernard ; un éléphant qui se laisse conduire par un fil, qui va raccoler ses frères dans les iungles pour les amener en servitude, qui se fait bâcheron à Ceylan, ont un tout autre mérite. Ces bôtes-là apprennent quelque chose tous les jours ; partant, on peut les considérer comme des bêtes d'esprit.

Que l'homme acquière de l'empire sur les oiseaux, les chevaux, les chiens, les éléphants, les singes, les lions, les tigres mêmes, on ne s'en étonne pas, parce que ces animaux vivent sur terre ou dans l'air; qu'ils sont à sa portée, qu’il peut s’en servir, les capturer, les plier à sa volonté, soit par la force, les privations, les châtiments, soit par la douceur, les caresses ou la satisfaction de leurs appétits. Avec de l'esprit d’observation, de l'énergie, de la patience, on peut réussir à dompter les serpents,

les grizzlys, Voire même la panthère noire. On nous citait dernièrement des chats qui valsaient en cadence au son du biniou. Quel fut leur professeur de danse ? Vous allez croire que ce fut quelque vieille fille ? Pardon, ce fut un vieux garçon.

Mais lorsqu'on vient nous dire que les poissons qui habitent les eaux, le plus souvent hors de notre portée, de nos atteintes, de notre voix, peuvent être familiarisés au point de manifester leurs affections, reconnaître leurs amis, répondre à leur nom, se prêter à leurs caresses, venir manger dans leurs mains, un sourire d’incrédulité distend nos lèvres malgré nous. Et pourtant, depuis Pline l'Ancien jusqu'au docteur Warwick (1), depuis le serranus anthius de la Méditerranée jusqu'aux carpes de Fontainebleau, contemporaines de François Ier, et qui vivent encore, les faits se multiplient pour attester de l'intelligence et de la sensibilité atfectueuse des poissons. Citons-en plutôt quelques extraits, en commençant par l'autorité de Pline.

“ Un pêcheur toujours vêtu du même habit, dit le naturaliste romain se promenait dans une petite barque pendant plusieurs jours de suite, et chaque jour, à la même heure, dans un espace déterminé, auprès des îles et des écueils des côtes de l’Asie Mineure, il jetait aux anthias, très communs en ces endroits, quelques-uns des aliments qu'ils préfèrent. Pendant quelque temps, cette nourriture était suspecte à des animaux qui, armés pour se défendre bien plutôt que pour attaquer, doivent être plus timides, plus réservés, plus précautionnés, plus rusés que les autres habitants des mers.

“ Ceendant, au bout de quelques jours. un de ces poissons se hasardait à saisir quelques parcelles de la pâture qui lui était offerte : le pêcheur l’examinait avec attention comme l’auteur de son espoir et de ses succès, et l’observait assez pour le reconnaître facilement. L'exemple de lindividu plus hardi que les autres, n'avait pas d'abord d'imitateurs; mais au bout de quelque temps, il ne paraissait qu'avec des compagnons dont le nombre augmentait peu à peu, et entin, il ne se montrait qu'avec une troupe nombreuse d’anthias qui se faniliarisaient bientôt avec le pêcheur, et s'accoutumaient à recevoir leur nourriture de sa main.

“Ce même pêcheur, cachant alors un hameçon dans l'aliment qu'il présentait à ces animaux trompés, les retenait, les enlevait, les jetait avec vitesse et facilité dans son petit bateau ; mais il avait le plus grand soin de ne pas saisir l’anthias imprudent auquel il devait la bonté de sa pêche, et dont la prise aurait à l'instant mis en fuite tous ceux qui ne s'étaient avancés vers le bateau qu'en imitant sa témérité et en se mettant en quelque sorte sous sa conduite.

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Écoutons maintenant J. Franklin nous parler des morues de l'étang du Mill of Galloway, sur la côte ouest de l'Écosse,

“Je visitai cet étang, il y a quelques années. Des amis m'accompagnaient, et précédés de la femme du garde, nous montâmes une sorte d'escalier qui conduit à la pièce d’eau. Nous n'avions pas plus tôt paru au haut de cet escalier, qu'il se fit une espèce d'émeute parmi les poissons. Ils s'élancent vers la plate-forme, se poussant et se bousculant les uns les autres, dans leur ardeur commune à se rendre vers l'endroit où l’on «a coutume de leur distribuer la nourriture, absolument comme font les volailles dans une basse-cour, à la vue de celui ou de celle qui leur donne à manger.

“Nous nous étions pourvus, en venant, d'une certaine quantité de moules, que nous avions exposées au feu, afin de les dégager plus aisément de leurs écailles. C’est un aliment dont la morue et les autres poissons de cet étang se montrent excessivement friands.

“On m'a dit que ces poissons, après avoir été ainsi engraissés durant auelques semaines, surpassent en saveur leurs frères sauvages que l’on pêche dans les mers ouvertes.

“Je jetai la nourriture aux poissons, et je puis dire, sans me flatter, qu’elle fut bien reçue. Les morues venaient la chercher jusque dans ma main. Je voulus n'autoriser des termes de familiarité dans lesquels je semblais être avec mes nouveaux amis, pour saisir quelques-uns d’entre eux et les prendre dans mes mains. J'essayai à plusieurs reprises, mais les hôtes à nageoires de cette pièce d’eau, surtout les plus grands, m'échappèrent constamment ; à peine si je pus m'emparer d’un petit de 2 à 3 livres. Je compris que ces poissons aimaient mieux mes moules que mes caresses. Peut-être, d’ailleurs, notre connaissance était-elle trop nouvelle pour leur inspirer une sécurité parfaite relativement à mon intention.

“ En effet, la femme du gardien en prit sans efforts un des plus grands sur ses genoux ; elle le caressa et le flatta, disant : ‘“ Pauvre ami ! pauvre ami!” absolument comme si c’eût été un enfant. Elle lui ouvrit la bouche, et y introduisit une moule que le poisson avala en donnant des signes qu'il la trouvait bonne ; puis elle le remit dans l’eau.

“Je remarquai plusieurs degrés d’apprivoisement parmi les membres de cette famille ; quelques poissons étaient tout à fait familiers, d’autres à demi-domestiqués, d'autres encore presque sauvages. Il est curieux de voir à l'heure des repas, au moment où le gardien apparaît sur la plateforme, ouvrir toutes ces bouches pour recevoir la nourriture quotidienne. Cest un bruit, une agitation, une rivalité touchante entre les poissons :

c'est à qui gagnera, par sa gentillesse, les bonnes grâces du maître ou de la maîtresse,

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“Il y a un fait curieux, c'est que tous les poissons qui restent longtemps dans ce vivier deviennent aveugles. On attribue cette circonstance à ce qu'ils ne trouvent point d’abri, dans cet étang, contre la chaleur et la lumière du soleil. Les eaux sont en effet trop peu profondes, comparées aux abîmes que les morues habitent généralement, dans l’état de liberté. Plusieurs que j'ai vues ainsi privées de la vue. sont entièrement nourries à la main. Ces morues intirmes seraient, en effet, incapables de rivaliser, dans la compétition de la nourriture, avec celles dont les yeux sont sains et clairvoyants.”

Certains poissons semblent ressentir une certaine amitié les uns pour les autres. Une personne qui avait deux dorades de la Chine dans un vase, en Ôta une. L'autre refusa de manger, et montra des symptômes évidents de tristesse et de découragement, jusqu'à ce que sa compagne lui fût rendue.

Mais, chose plus étonnante ! nous allons voir un brochet, ce requin des eaux douces qui laisse partout derrière lui une trace sanglante, soudainement touché, comme au fond du cœur, d'un sentiment prononcé de reconnaissance,

“ Quand je demeurais à Durham, dit le Dr Warwick, je me promenais un soir dans le pare qui appartient au comte de Stamford, et j'arrivai sur le bord d’un étang où l’on mettait pour quelque temps les poissons destinés à la table. Mon attention se porta sur un beau brochet d’environ 6 livres ; mais, voyant que je l'observais, il se précipita comme un trait au milieu des eaux

“ Dans sa fuite, il se frappa la tête contre le crochet d’un poteau. J’ai su, plus tard, qu'il s'était fracturé le crâne et blessé d'un côté le nerf optique. L'animal donna les signes d’une etfroyable douleur ; il s’élança au fond de l'eau, et, enfonçant sa tête dans la vase, tournoya avec tant de célérité, que je le perdis presque de vue pendant un moment. Puis il plongea çà et là dans l'étang, et entin se jeta tout à fait hors de l’eau, sur le bord. Je l'examinui, et reconnus qu'une très petite partie du cerveau sortait de la fracture du crâne.

“Je replaçai soigneusement le cerveau lésé, et, avec un petit cure-dent d'argent, je relevai les parties dentelées du crâne, Le poisson demeura tranquille pendant l'opération: puis il se replongea, d'un saut, dans l'étang. Il sembla d'abord beaucoup soulagé : mais au bout de quelques minutes, il s'élança de nouveau et plongea çà et là jusqu'à ce qu'il se rejetât encore hors de l’eau. Il continua ainsi plusieurs fois de suite.

“ J'appelai le garde, et avec son assistance, j'appliquai un bandage sur la fracture du poisson ; cela fait, nous le rejetâmes dans l'étang, et l’abandonnâmes à son sort, Le lendemain matin, dès que j'apparus sur le bord de la pièce d’eau, le brochet vint à moi, tout près de la berge, et posa sa

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tête sur mes pieds. Je trouvai le fait extraordinaire, mais sans m'y arrêter, j'examinai le crâne du poisson, et reconnus qu'il alluit bien. Je me promenai alors le long de la pièce d’eau pendant quelque temps; le poisson ne cessa de nager en suivant mes pas, tournant quand je tournais ; mais comme il était borgne du côté qui avait été blessé, il parut toujours agité quand son mauvais œil se trouvait en face de la rive, sur laquelle je changeais la direction de mes mouvements.

“ Le lendemain, j'amenai quelques jeunes amis pour voir ce poisson ; le brochet nagea vers moi comme à l'ordinaire. Peu à peu il devint si docile qu'il arrivait dès que je sifais et mangeait dans ma main. Avec les autres personnes, au contraire, il resta aussi ombrageux et aussi farouche qu'il l'avait toujours été.”

L'histoire de ce brochet reconnaissant n'est-elle pas de nature à nous donner une idée toute nouvelle des facultés qui ont été accordées aux poissons, et que, généralement, on est loin de leur reconnaître ?

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