DES GANOÏDES
Pourquoi donc l’esturgeon, si puissant, si massif que de son poids senl il en impose à tous les poissons les plus voraces, se trouve-t-il ainsi condamné à porter à perpétuité une armure formidable ?
C’est une longue histoire à raconter, dont le premier mot est accroché quelque part dans les terrains dévoniens, à la carcasse fossile d’un ganoïde, pendant que ses derniers descendants vaguent encore dans les eaux du fleuve Saint-Laurent. De 700 espèces de ganoïdes relevées dans les couches géologiques du globe terrestre, il n’en existe plus que trois, et toutes trois habitent les eaux du Canada. Il n'en reste que deux aux États-Unis, une seule en Europe, une seule au centre de l'Afrique.
Que faut-il entendre par ganoïdes ?
A cette question, le Dr Sauvage répond:
“ Les poissons antérieurs à la formation crétacée ont les écailles comme osseuses, revêtues d’une couche de matière brillante; l'aspect de ces écailles est tout à fait différent de celui des écailles des poissons ordinaires : tous ces poissons ont été désignés sous le nom de ganoïdes.
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Dans son Manuel du géoloque, Dana dit : “ Les premiers des poissons, au lieu d’être du degré le plus inférieur, appartenaient aux espèces les plus parfuites. C'étaient des ganoïdes ou poissons reptiliens, c'est-à-dire intermédiaires entre les poissons et les reptiles : c’étaient des poissons comprenant dans leur structure quelques caractères reptiliens, et par suite nommés types compréhensifs (voir le lépidosté osseux).
Le groupe des Ganoïdes ne repose à proprement parler que sur un seul caractère commun, l'identité osseuse des écailles —- retrouvées dans des dépouilles fossiles nécessairement informes — qui sont un témoignage incontestable de l'antiquité de ces espèces portant cuirasse, armées en chevaliers, dix mille, cent mille ans peut-être avant les croisades, et vivant en sybarites dans des eaux étuvées, presque bouillantes. Cette armure qui les protégeuit jadis contre des effluves brüûlantes ne leur vaut aujourd'hui que la considération prêtée à ce qui dure longtemps.
Laissons parler l'histoire, nous y trouverons bientôt protit. J’emprunte ici une page aux Merveilles de la Nature de Brehmn :
‘En 1833, Louis Agassiz, étudiant les poissons fossiles, s’aperçut rapidement que les caractères à l’aide desquels on classe les poissons actuels ne pouvaient lui être d'aucun secours pour la détermination : les organes mous ont en effet toujours disparu, et le paléontologiste n'a le plus souvent à sa disposition que des débris isolés, que des parties fraumentées, des écailles ou des dents détachées, rarement un animal entier, et encore, dans ce dernier cas de beaucoup le plus favorable, nous navons pas la dentition de la voûte palatine qui donne de si bons caractères, et il nous manque encore beaucoup de renseignements.
“ Frappé de ce fait, Agassiz chercha s'il ne trouverait pas dans Îles caracteres purement extérieurs les bases d'une classification, et c'est ainsi qu'il fut amené à diviser les poissons en quatre grands groupes, d'après la nature des écailles.”
Pictet a pu dire que la création de l'ordre des ganoïdes “a été le trait de génie qui domine l’ensemble du bel ouvrage sur les Poissons fossiles, par Ayassiz” Mais c'est aux patientes observations anatomiques de Johannès Muller, que nous devons de voir la famille des ganoïdes aussi simplifiée qu'elle l’est aujourd’hui.
C'est Brehm qui va reprendre ici la parole :
“ Dans l’état actuel de nos connaissances, il est difficile de donner une définition exacte des ganoïdes pris dans leur ensemble, car il n'existe pas
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un seul caractère différentiel qui leur soit commun et, d'autre part, nous ignorons absolument quelle était l'organisation des ganoïdes fossiles,
“Malgré leur apparence extérieure et leur ressemblance générale avec les téléostéens, il est évident que les ganoïdes ne peuvent être comparés à ces derniers ; leur anatomie s'y oppose : ils ont, par contre,de grands rapports avec les dipnés et avec les chondroptérygiens.
“Chez les ganoïdes, le cœur a un cône artériel contractile pourvu de plusieurs rangées de valvules ; l'intestin est garni d’une valvule spirale, valvule qui est toutefois rudimentaire chez l'amia et chez le lépidosté ; les nerfs optiques ne se croisent pas en passant l'un au-dessus de l’autre, mais forment un chiasma avec échange partiel de leurs fibres. Ces caractères leur sont communs avec les chondroptérygiens et avec les dipnés. Mais les branchies sont, comme chez les téléostéens, libres dans la chambre branchiale qui est fermée par un battant operculaire, de telle sorte qu'il n'existe, de chaque côté, qu'une seule fente branchiale, La vessie natutoire est pourvue d'un canal aérien et l'on ne trouve jamais de poumons,
La peau peut être nue comme chez le spatule où polyodon, couverte de grands écussons osseux disposés suivant des rangées longitudinales espacées, ainsi qu'on le voit chez les esturgeons, ou bien, ce qui est le cas le plus général, être revêtue d'écailles.
“ Les écailles, chez le polyptère, le lépidosté, la plupart des œanoïdes anciens, ont une forme rhomboïdale caractéristique, et s'unissent les unes aux autres par de petits appendices articulaires : elles sont formées par un tissu osseux et recouvertes d'une couche brillante d’émail. Certains ganoïdes cependant, tels que l'amia, ont des écailles arrondies dont l'aspect est tout à fait celui des écailles des poissons malacoptérygiens actuels.
“Un caractère spécial à beaucoup de ganoïdes, c'est la présence de fuleres— petites écailles osseuses en forme de chevrons—situés sur le bord supérieur et le rayon antérieur des nageoires, et principalement sur la caudale, Ces fulcres sont tout à fait caractéristiques ; aussi, Muller accordait-il à leur présence une grande valeur : “Tout poisson, écrit-il, qui possède des fuleres sur le bord antérieur d'une ou de plusieurs nageoires, est un gœanoïde.” Nous connaissons d'assez nombreux ganoïdes qui n'ont pas ces écailles particulières : tels sont les amia.
“ Le squelette peut être osseux (lépidosté, polyptère, amia), où cartilagineux (esturgcons, polyodon), chez beaucoup de types anciens, tandis qu'une partie du squelette est bien ossifiée, une autre partie, telle que la colonne vertébrale, est cartilagineuse, la corde dorsale persistant, de telle sorte qu'elle à toujours disparu par la fossilisation.
“ Chez les poissons, les vertèbres sont bicuncaves : on trouve cepen-
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dant une exception chez les lépidostés qui ont, comme certains amphibies, les vertèbres convexes en avant, concaves en arrière,
“Chez les ganoïdes osseux, le crâne primordial est plus où moins complètement refoulé par le crâne osseux. Les autres ganoïdes ont le crâne cartilagineux avec intercnlation de parties osseuses, de telle sorte qu'il est fort difficile de dire ce qui appartient au squelette primitif, ce qui fait partie du crâne proprement dit où ce qui doit être rapporté au squelette dermique.
“De même que les poissons osseux, les lépidostés ont des rayons branchiostèges, c'est-à-dire de ces rayous qui soutiennent la membrane des branchies ; chez l'amia, ces rayons sont en rapport avec une grande plaque osseuse qui couvre une partie de in gorge: les rayons branchiostèges font défaut chez les esturgeons et les spatulaires où polyodons ; chez le polyptère, par une exception unique chez les poissons actuels, dans la membrane branchiostège se trouvent de grandes pièces osseuses émaliées, semblables aux os du crâne, pièces qui s'opposent à la mobilité du battant operculaire.
“J, Muller, d'après l'état du squelette, divise en ganoïdes ces deux grands groupes, les ganoïdes osseur où holostés et les gunoïdes cartilagiaeure où chondrostés. C'est également la classification que suit Auguste Duméril, qui admet, pour les ganoïdes actuels, les seuls dont il s'occupe, les familles des sturioniens (esturgeons secaphirhynques), des polyodontidés (polyodüns où spatulaires), des lépidostéidés (lépidosté), des polvptéridés (polyptère culumoichthys), des amiadés (ami)
Ainsi, des sept cents espèces de ganoïdes dont on a recueilli les débris en ouvrant au pie et à la mine le reliquaire du globe terrestre, il n'en reste plus que lesfurgeon, le tépidosté osseux et l'ami, tous trois funiliers des eaux du Canada, Au point de vue économique, le lépidosté osseux, connu sous le nom de poisson armé, est plutôt nuisible qu'utile ; on le dit bon à manger, mais personne n'en mange, Quand on à maille sur lui on le tient ferme, comme si l'on tenait un malfaiteur au collet,
et ce n'est pas sans raison, Faisant fi de sa chair, ne visant qu'à sa peau
inbriquée, à son bec fantastique, vite on l'empaille pour en décorer nos musées, où le suspendre au plafond de l'antre de quelque tireuse de cartes des faubourgs de nos grandes villes, ouvreuse désæuvrée du théâtre des sorciers fermé par le bon sens. Avant qu'il soit longtemps l'umnic où por son-castor, réfugié dans les boues de la rive sud du lac Saint-Pierre, aura à peu près le même sort. L'esturgeon restera seul, le seul valant bon, mais bon de tout son poids, par exemple, bon de toutes les parcelles de son corps, bon comme aucun animal ne l’est peut-être.