DES ŒUFS LIBRES
Habituellement on obtient les œufs fécondés en frottant avec la main le ventre d'un couple de poissons mûrs, et en mêlant ensemble, dans de l'eau, les œufs et la laitance obtenus. Le procédé n'a rien de difficile, mais pour le pratiquer convenablement, il exigée de l'adresse et de l'habitude.
On ne doit récolter les œufs que lorsqu'ils ont atteint leur pleine maturité, il ne faut jamais, à ce moment, ajourner les opérations. Les premiers œufs sortant d'une femelle qu'on a trop longtemps gardée en vivier, sont infécondables. Avant leur maturité, ils sont renfermés dans deux poches qui finissent par crever et les laissent échapper dans la cavité abdominale. Ils sortent alors sous la moindre pression du doigt, et, pour obtenir la ponte, il suffit souvent de placer le poisson dans la position curviligne qu'il prend rm moment de la fraie. Aussi 'longtemps que les œufs ne sortent pas aisément de l'anus, qu'on
peut extérieurement les apercevoir rangés en ligne et que le ventre est dur et résistant, le frai n'est pas à point. Il en est de même de la laitance, elle n'est mûre que lorsqu'elle coule sans effort. On reconnaît la maturité aux indices suivants : le ventre est mou, le pourtour de l'anus est gonflé sous forme de bourrelet rouge et les œufs commencent à sortir, pour peu que l'on place le poisson dans une position approchant de la verticale. On sent alors les œufs se déplacer sous la plus légère pression des doig'ts.
Les œufs sains et mûrs sont transparents, sans taches et ne blanchissent pas l'eau qui les reçoit1. Les œufs altérés ont des teintes louches et sont affectés quelquefois d'opacité. Leur transparence n'est pas parfaite et la mucosité qui les entoure blanchit et trouble l'eau où on les plonge. Ces œufs doivent être rejetés. Parmi ceux qui ont bonne apparence, tous ne sont pas toujours fécondés. Pendant environ 20 jours, ces œufs stériles restent clairs et ne peuvent se distinguer des autres que par leur poids, qui n'a pas augmenté. Après ce temps, ils deviennent opaques et se gâtent rapidement.
Pour procéder à la fécondation, on enlève les poissons des viviers et on les place dans des cuveaux larges et bas, remplis d'eau fraîche, en séparant les sexes. Les œufs sont reçus dans des
1. Coste, Instructions pratiques pour le repeuplement des eaux.
cuvettes plates, dans des plats, ou dans des assiettes creuses en faïence, en verre, en métal ou en bois. Avec le pouce et l'index de la main g'auche on saisit le poisson derrière les ouïes, et de la main droite on main tient sa queue, derrière l'anus. (Fig*. 47.) On le fait sortir vivement de l'eau, on le couche à moitié sur le flanc et on le place au
Fig. 47. — Fécondation artificielle des œufs.
dessus de la cuvette, dans un angle d'environ 45 degTés, l'anus étant placé tout près du fond. Ensuite on le recourbe en forme d'un S et on laisse couler les œufs, en augmentant peu à peu la courbure du poisson. Quand il n'en sort plus, on presse légèrement les flancs, entre le pouce et les autres doig*ts de la main droite, que l'on fait g*lisser de la tête vers la queue, autant de fois que cela est nécessaire.
FÉCONDATION ARTIFICIELLE DES OEUFS. 21b
Il arrive parfois qu'une première tentative est sans résultat, et que la femelle retient ses œufs par de violentes contractions. Il ne faut, dans ce cas, rien brusquer, mais attendre. Un changement de position, une immersion complète et quelques légères frictions opérées sous l'eau, suffisent ordinairement pour faire cesser, en quelques secondes, cet état spasmodique. Les œufs coulent alors sans difficulté.
Quelquefois une grosse truite se défend avec vigueur et ne permet l'opération qu'au risque de la blesser. Dans ce cas, on l'accroche à un hameçon, dont on a soigneusement limé la barbe, et on la maintient dans un cuveau rempli d'eau au moyen d'une corde d'environ lm,20 de longueur, attachée d'un côté à l'hameçon, et de l'autre, à une verge flexible et élastique de la même longueur. En peu de temps, l'animal épuise ses forces et se laisse manier sans difficulté.
Les œufs sont reçus dans une petite quantité d'eau, qui ne doit pas les dépasser de plus de 0m,05; ils sont étendus sur le fond, sans se recouvrir mutuellement. Si l'eau a été souillée par d'abondantes mucosités ou par les déjections de la femelle, il faut la changer immédiatement, avant de procéder à la fécondation.
Puis on saisit le mâle et on en extrait quelques gouttes de laitance, dont on facilite la dispersion sur les œufs, en imprimant, soit avec la main, soit avec une barbe de plume, soit même avec la
queue du poisson, une légère agitation à l'eau, qui prend alors une faible teinte opaline.
La laitance doit être de la couleur, de la consistance et de la fluidité de la crème. Elle est altérée quand elle a une teinte jaunâtre. Si on est obligé d'employer la force pour la faire sortir, elle n'est pas mûre et ne peut donner aucun résultat. Il est des mâles qui sont stériles et ne donnent jamais de bonne laitance. Il convient de les isoler et d'en disposer pour la consommation.
Un seul mâle fournit assez de laitance pour féconder les œufs de plusieurs femelles : avec une goutte de laitance, on peut féconder 2,000 œufs!
Dans aucun cas, il ne faut recourir à l'emploi de la force. Si, par des frictions trop rudes, on enlevait la mucosité qui tapisse le corps du poisson, elle favoriserait plus tard la formation du byssus et amènerait la perte des œufs. Il faut éviter aussi de comprimer trop fortement le ventre, près des ouïes, parce qu'on pourrait produire des lésions intérieures qui deviendraient mortelles. Si le poisson se défend et fait des mouvements désordonnés, il suffît souvent de lui maintenir le doigt pressé contre le ventre, et sa résistance même facilitera, dans ce cas, la sortie des œufs.
Il faut beaucoup d'adresse pour maintenir convenablement un poisson, et, quand il est de forte taille, le concours de deux personnes est indispen-
sable. D'après Fric l, en Bohême, on assujettit le reproducteur, soit dans un morceau de bois, creusé de telle façon que le ventre seul reste libre, soit, quand il est de grande taille, entre deux planchettes reliées par des courroies. Les dimensions de ces appareils varient naturellement avec celles des poissons. M. Buckland2 maintient les gros poissons dans des serviettes en toile forte, pour leur éviter des blessures.
Si on ne procède pas avec beaucoup de précautions, on peut, pendant la récolte du frai et sa fécondation, faire périr beaucoup de poissons. On doit opérer posément, sans violence comme sans précipitation, et tenir les mains mouillées, afin de ne pas enlever la mucosité qui couvre les écailles.
Au bout de quelques minutes, la fécondation est accomplie. On peut la favoriser en imprimant au vase une légère secousse (une seule !). Puis on change l'eau et on place les œufs dans les appareils d'incubation.
Autrefois, on opérait les fécondations artificielles en munissant le récepteur d'une couche d'eau de 0m,05 à 0m,10 de profondeur. On y recevait la laitance et les œufs, qu'on mélangeait dans le liquide. Depuis environ quinze ans, on a remarqué qu'on obtenait des résultats d'autant plus parfaits qu'on employait moins d'eau.