INTÉRÊT. PUBLIC
assurés de la vertu des pêcheurs à la ligne de profession et de ne pas songer que le choix d’un pareil état est sans doute déterminé par la paresse, par le goût du vagabondage, par de mauvais instincts.
La pêche à la ligne est surtout envisagée, à bien juste titre, comme une source de plaisir, de bonheur même pour un grand nombre d’hommes. Plaisir incompris et digne des plus mordantes railleries pour beaucoup d’autres. Les amateurs de pêche à la ligne se contentent en général de voir, dans les mauvais plaisants, des gens imparfaitement doués par la nature, gens incapables de discerner où l’on trouve la joie pure, le bonheur paisible. Ils ont le courage de leur opinion, ces pêcheurs, et il y a lieu de les en féliciter. La pêche à la ligne, à mes yeux, est une admirable invention ; à mon sens, elle mérite d’être encouragée.
Je puis en faire l’éloge avec assurance , certain de n’être pas • entraîné par la passion, car jamais, au grand jamais, je ne me suis rendu coupable de la capture d’un frétillant Goujon ou . d’une blanche Ablette, et mes dispositions personnelles sont telles que le passé peut répondre pour l’avenir. C'est au point de vue de la psychologie, au point de vue de l’hygiène, au point de vue de la morale, que la pêche à la ligne me semble appelée à recevoir une juste considération.
La pêche à la ligne ne doit-elle pas développer chez ceux qui l’aiment des qualités de l’ordre intellectuel? Que l’on y songe. Si la définition du génie que nous avons reçue de M. de Buffon :
« une longue patience, » était bien l'expression de la vérité, la plupart des pêcheurs à la ligne auraient le droit d'être compUis au nombre des hommes de génie. Une longue patience ! qui en offre le spectacle mieux que le pêcheur à la ligne? Sans croire autant que M. de Buffon, la patience suffisante pour produire
Ü3S HISTOIHK ÉCO.NOMIOLE DES POISSONS. , toujours des œuvres grandioses, on doit la compter néanmoins comme l'une des belles et nobles qualités de l’homme. Tout ce qui [icut la développer chez les individus est ainsi une cliose avantageuse.
La pèche à la ligne fait naître encore chez quelques-uns, d-ins une mesure plus ou moins étendue, le talent de l'observation. Dan.' cette jiéche où, l’homme a besoin de découvrir les meilleurs moyeni! de tirer parti d’un faible engin, ne voit-on pas des habiles, étudiant les habitudes de différents Poissons, épiant le moment favorable jKJur mettre l’appât à la portée de l'animal vorace , apprenant à reconnaître , d’après la nature de l'eau, d'après la contesture de la rive, si l'endroit est fréquenté par certaines espèces. Chez ceux-là, l’observation est intervenue, le talent de l’observation a grandi, et ce talent acquis jiroduira ses bons effets dans d'autres circonstances de la vie.
Le talent de l'observation, c’est-à-dire la faculté de voir tout ce que l’on regarde, de comprendre tout ce que l’on voit, est peut-être la faculté la plus haute de l’intelligence humaine. C'est le talent d’observation qui fait le général d'armée, le grand caiiitaine, voyant l’ensemble et les dé ails, comprenant la valeur des situations et la portée de tous les incidents. C'est le talent de l'observation qui crée le politique sagace, habile à discerner les passions, les faiblesses humaines. C’est, par-dessus tout, le talent d’observation, qui fait le penseur, découvrant au sein de la nature, comment s’accomplissent des phénomènes, où la raison humaine arrive àla dernière limite possibledcson champ d'e.xploration.
Si un talent, lorsqu’il est élevé à sa plus haute puissance, devient capable des plus grandes choses , il faut estimer que ce talent, même réduit h de faibles proportions, est encore une
INTÉRÊT PI’BLIC.
source d'avantages dans les diverses situations sociales.
La pCclie, la chasse, conduisent souvent des amateurs, d’abord frivoles, à acquérir un grain de ce talent d’observation; h ce titre, ces plaisirs peuvent être regardés comme des exercices qu’il ne faut point dédaigner. Sous le rapport de l’hygiéne, la pêche h la ligne a une xaleur imiwssible à méconnaître. Voyez plutôt cet ouvrier; il a passé la semaine entière enfermé dans l’atelier, il s’échappe le dimanche et va respirer le grand air.
De bon matin, il prend ses cannes, ses hameçons, sa boite aux «
appôts, son panier, et fait souvent une longue course, le cœur joyeux, i>our atteindre le rivage, o(i, plein d’es|téranccdans la bonne fortune , il s’arrêtera dans (in lieu solitaire rempli des charmes de la nature. Oued exercice serait plus favorable h la conservation de la sanié, à l'entretien de la vigueur du corps? Le pêcheur n’eneonrra la réprobation de l’hygiéniste que si une axeuglc passion le pousse à entrer dans l’eau et à y séjourner des heures entières pour être plus à portée de faire des victimes.
Un semblable exercice cst^l moins salutaire pour l’employé qui a passé de longues journées sur scs écritures. Un tel délassement n’est-il pas du meilleur effet [wur le désœuvré, propriétaire, rentier, retraité, dont l’ennui ou l'inertie amènerait •
raffaiblissement du corjrs?
Au jKiint de vue de la morale : le goût de la pêche fait merveille, il ne laisse plus le temps de songpr au cabaret, il arrête la fréquentation de la mauvaise compagnie. N ’avez-vouspas rencontré parfois une de ces humbles familles partant {>our une expédition ù la recherche des Goujons, l’homme, la femme, les petits enfants, chacun avec sa part des engins? Le produit de la pêche, si la journée a été bonne, fera les frais du dîner de la famille.
En prcsence de ces résultats , comment ne pas conce\uir quelque sympathie pour les amateurs de pèche? Je demanderais volontiers aux amateurs qui ont des loisirs, de ne pas s'occuper uniquement de la capture des Poissons , mais de remarquer les habitudes des espèces aux diverses époques de leur existence et de consigner leurs observations. Us prendraient bientôt intérêt à un examen attentif des instincts, encore int omplétement étudiés, de beaucoup de Poissons,et l’histoire naturelle trouverait proGt à recueillir des fai‘s qui, pour être bien observés, doivent être suivis avec persévérance.
A tous les avantages que fournissent les Poissons des eaux douces, ne faut-il pas encore’ ajouter ceux des petites industries auxquelles ils donnent lieu, la construction des bateaux, la fabrication des filets et de tous les engins de pèche? On conviendra alors que les produits naturels d'un pays doivent être, pour le Ijieu général, ménagés avec la plus grande sollicitude.
§ 2. — Les Poissons considéras sous le rapport de leur valeur alimentaires
Souvent on s’est préoccupé des qualités aliraontaires de la chair des Poissons ; parfois, des craintes se sont manifestées sur l'inconvénient possible de l'usage trop exclusif ou trop prédominant du Poisson dans le régime alimentaire. Rien cependant ne justilie la moindre appréhension à cet égard. L’expérience, commencée sans doute dès les premiers Ages du monde, s’est continuée chez une infinité de peuples sur une telle échelle à travers les siècles, qu’il n’est difficile à personne de se former une opinion solidement appuyée sur les faits. .\ la vérité, depuis Hippocrate, on a signalé, sans la moindre preuve, la
valeur alimentaire.
chair du Poisson comme l'excitant d’une passion qui d’ordinaire ne doit pas être excitée ; on a attribué à l’usage du Poisson des maladies qui frappent les habitants de la partie méridionale du Finmark et de quelques régions de la Norvège*; on a imputé à la chair du Barbeau des accidents dont plusieurs auteurs ont conservé le souvenir; mais ces accidents ont été si rares, qu’on n’oserait jamais regarder l’imputation comme fondée, pas plus que pour les maladies du Finmark, dont sont exemptes les autres populations ichthyophages du Nord ^de l Eurojæ. Ce qui est plus certain, c’est l’effet, au moins désagréable, produit par les œufs d’un petit nombre de Poissons de rivière ou d’étang, ceux du Brochet par exemple et du Barbeau
Les anciens, et en particulier les Hébreux, d’après la défense de Moïse, rejetaient les Poissons sans nageoires et sans écailles, les Anguilles par exemple. La défense, d’après l’avis de divers auteurs, était une mesure d’hygiène. L’Anguille en effet est un Poisson extrêmement huileux, et l’on sait combien les matières grasses, si délectables pour les hommes des pays froids, sont répugnantes pour les habitants des pays chauds. C’est très-vraisemblablement dans cette circonstance que se trouve, comme pour la chair du porc, le motif d’exception dont les Poissons sans écailles avaient été frappés.
Le goût du Poisson devint extrême chez les Grecs et les Romains ; l’usage en était très-général, et jamais aucun indice
■ La Spedalskeld et la Radesyge. ■
On trouve dans VHisloire générait des pèches par Noël (Paris, 1815) de nombreux détails sur l'usage des Poissons. Un jeune médecin mort depuis peu, G. C. Allard, les a reproduits dans une thèse intitulée Du roisson comidéré comme aliment, Paris 1853.
• ’ Plusieurs espèces marines de Poissons des cOlcs de i'Amérïque et de
fftchcux ne s’est manifesté par suite de ce régime. Los peuples d’une industrie peu avancée ont presque toujours beaucoup vécu des produits de la pèche, et cela assurément sans le moindre dommage pour leur santé. Los Gaulois, au rapport de Posidonius, consommaient beaucoup de Poissons ; il n’en est guère autrement de nos jours sur divers points do la Hollande, de la Suède, du Danemark, sur la plupart des côtes maritimes, sur les rives des grands fleuves de l’Asie et de l’Amérique. Les populations qui usent de cet aliment dans la mesure la plus large, n’en présenter^ certes pas moins que les autres les caractères de la vigueur et de la santé.
Les Polynésiens aux formes atldétiques sont la preuve vivante que l'homme n’a rien à perdre sous le rapport du développement physique, de la nécessité ou de l’habitude de faire sa principale nourriture du produit des eaux. Après avoir visité aux rives de l’Adriatique, la lagune de Comaechio, M. Coste a tracé le portrait le plus flatteur d’une petite population, soumise îi un régime toujours identique, à un régime presque exclusivement formé de trois espèces de Poissons, l’.Anguille, le Muge et l’.Vcquadelle (espèce du genre Athérine) '.
Depuis Hippocrate et Galien, les Poissons sont regardés comme une excellente classe d’aliments. Les anciens s’étaient
l'océan Pacifique acquièrent des propriétés vénéneuses en accumulant dans leurs tissus des substances étrangères dont ta nature n'a pu encore être déterminée. On cite ainsi plusieurs espèces malfaisantes de (a mer des Antilles. M. te commandant Jouan a donné une énumération de celles des cotes de ta .Nouvelle-Calédonie (Revue des Soc. savmiles, t. IV, et Jféw. de la Société des sciences nalurellcs de Cherlxrur<j, t. XI). Heureusement n’avoiis-nous rien do pareil à redouter do ta plupart des Poissons.
* Voyage d’erphration sur le littoral de la France et de l'Italie, p. 6 et !). Paris, 1801.
VALEUR ALIMENTAIRE. 5i:i
forrnù une idée déjà précise de la différence de qualité nutritive que présentent les diverses espèces. Parmi les Poissons d’eau douce, Hippocrate signale la Perche comme une espèce d’une digestion facile, l’Anguille et en général les espèces d’eau bourbeuse comme particulièrement pesantes*. Galien, ainsi qu’il est répété dans une foule d’ouvrages, prescrit de donner aux vieillards et aux convalescents la chair des Poissons, au moins de certains Poissons, de préférence à la viande. Dans l’antiquité on avait été très-loin dans l’appréciation des qualités comestibles des Poissons, suivant la nature des eaux où ils avaient été pêchés, suivant l’époque de l’année et d’autres circonstances encore. On n’ignorait pas plus qu’aujourd’hui que les Poissons chargés de leurs œufs et de leurs laitances, sont dans une condition de santé bien meilleure que ceux qui viennent de frayer. Chez les premiers, la chair est succulente, agréable au goût; chez les seconds, elle est sèche et d’un goût affadi. Tous les hygiénistes se sont occupés de la valeur alimentaire des Poissons ; plusieurs d’entre eux ont eu la prétention de classer les espèces d’après leurs propriétés nutritives. C’était aller bien loin , en l’état de nos connaissances sur la digestion des divers aliments, et surtout en présence des variations si remarquables dans la manière dont fonctionne l’estomac chez lesindividus.il n’échappe du reste à personne, quelaTruite, l’Éperlan , mieux encore le Lavaret et la Féra, la Perche, le Goujon et la plupart des Cyprinides ont une chair délicate, et par conséquent facile à digérer pour des estomacs médiocrement robustes, que la chair de l’Anguille, du Saumon, de l’Esturgeon est plus nutritive et en même temps plus pesante
' Hippocrate, Œuvra complètes, trad. Littré; Des affections, t. VI, p. 205.
IIISTOIHE ÉCONOMIQUE DES POISSONS, sur l’cstomac *. Mais, outre la légèreté plus ou moins grande fle la chair de certains Poissons, n’y a-l-il pas des principes aromatiques échappant à toute analyse chimique, et très-utiles dans l’acte de la digestion, qui existent chez certaines espèces et manquent chez les autres? Chacun ressent une appé'tcnce particulirre pour des Poissons dont la chair est parfumée, de bon goût, une répugnance pour ceux dont la chair, quoique trèslégère, est de goût fade. Ensuite c’est la préparation qui interxieiit, pouvant modifier plus ou moins les qualités nutritives et digestives de l’aliment.
Les chimistes ont fait deé analyses comparati\es de la chair des différents animaux, essayant ainsi de déterminer rigoureusement leurvaleur alimentaire relative. Ces analyses présentent certes un haut intérêt, mais on se tromperait, si l’on croyait pouvoir les employer à fixer complètement ce que vaut chaque espèce par rapport à une autre espèce.
C'ejt à M. Payen que nous devons surtout la connaissance de l’ensemble des principes immédiats qui entrent dans la constitution de la chair des Poissons .Avant lui d’autres chimistes, Schiiltz, Liinpricht, etc., s’étaient occupés de ce sujet, mais ils n'avaient fait aucune mention de la matière grasse; singulier oubli, car personne ne l’ignore, ' il suffit de faire bouillir un Poisson dans l’eau pour voir des gouttes d'huile s’élever à la surface; tout le monde le sait; on engraisse des Carpes et d'autres Poissons. Et si les chimistes avaient visité les Musées d’anatomie, ils auraient appris combien la difficulté d’avoir des
' On trouve énoncée! à ce sujet les opinions les plus fondées dans plusieurs Irailés d'hygiène. — Michel Lévy, Traité d'hygiène, 4* édil. Paris, 1S02. — Fonssagrives, Hygiène alimentaire, etc., p.lOO. Paris, IS6I .
’ Payen, Précis théorique et pratique des substances alimentaires, 4* édi- • lion, p. 214 et suivanlcs; I80S.