LXXVI PRÉFACE
recommandations de se coucher la nuit, bien couvert, les yeux bandés et la tête chaude.
11 devait être bien souvent distrait du soin de lui même, par les désagréments que lui causaient la conquête, la défense, la surveillance et l'administration des provinces de Menoufieh, Benhasse, Fayoum, Minieh et Rosette. Il en fut chargé successivement par trois généraux en chef Bonaparte, Kleber et Menou. Sa correspondance en rélève les détails. S'il a commis maintes fautes dans ce gouvernement militaire, c'est parce que la tâche était vraiment trop lourde.
En chassant les Mameluks, les Français devenaient maîtres absolus du pays, mais les changements dans son organisation ne leur étaient pas faciles à exécuter. Ils avaient beau maudire les beys corrompus et (d'anarchie d'un gouvernement monstrueux, ennemi de l'ordre et des loix, semblable à un vent pestilentiel^» qui dévorait les richesses naturelles de cette terre d'abondance. Ils avaient beau prédire ^ un avenir heureuxétant donné que «le général en chef est rempli de bienveillance»; «qu'il éprouve chaque jour de nouveaux sentiments de miséricorde et de commisération»; qu'«il veut que, sous son administration, le peuple de l'Egypte jouisse d'un parfait repos, et que le bonheur et la joie renaissent dans toutes les provinces».— En réalité, force leur était d'adopter le vieux système du gouvernement et d'en prendre les instruments et les abus.
Ce système était entièrement féodal^. Le gouvernement était lui-même propriétaire des deux tiers des terres de l'Egypte,
Description et traitement de l'ophtalmie d'Egypte par A. Savaresi.— Courier de VEgypte, N° 11: Extrait de l'ordre du jour du 16 vend, an VII; avis sur la santé de l'armée; N" 34: Note du c. Frank, médecin de l'armée, sur un onguent anti-ophtalmique.
1 Savary, II, 46. i
2 Nakoula, 89 (De la part du divan particulier du Caire).
3 Poussielgue: lettre du 1 vend. VIII. Estève, 13: On distingue trois| sortes de propriétés en Egypte: la propriété des terres, la propriété des charges, la propriété des droits sur l'industrie et les consommations... Le sultan est réputé propriétaire universel... mais il en transfère la possesr sion à des cessionnaires. .. Les fellâhhs. .. conservent la possession immédiate et héréditaire. 55: Les fellâhhs de la Haute Egypte n'ont jamais ét^ attachés à la glèbe, comme ceux de l'Egypte inférieure. (
PREFACE
Le paysan n'était que l'usufruitier; il cultivait à son profit, moyennant une redevance fixe, en argent ou en nature. Cette redevance était divisée en trois catégories générales: le mi ri: contribution foncière due au Grand-Seigneur; le fais: cens ou revenu net, et le barani ou moudaf: comprenant un excédent de revenu imposé par le propriétaire par supplément au fais, les réquisitions extraordinaires de toute espèce, les dé- I penses causées par le passage des troupes, toutes les dépenses d'administration du village et de la province, les fondations pieuses etc. Ces fondations ^ et legs pieux, compris sous la dénomination générale de rizqah, étaient très nombreux. lisse divisaient en legs publics (soûl ttan y éh), en faveur des villes saintes de Médine et de la Mekke, et pour l'entretien des mosquées, des écoles publiques, des caravanes, des hôpitaux et d'une foule d'autres établissements religieux, et en legs particuliers (ouaqfs), en faveur des enfants, parents ou esclaves, ou bien destinés à pourvoir à l'entretien de ceux qui font la lecture du Koran, à faire réciter des prières publiques sur les tombeaux, les vendredis et la veille des grandes solemnités, à y faire jeter des fleurs et des feuilles de palmier à certaines époques, ainsi que pour l'entretien des citernes, écoles, et pour faire distribuer des aumônes, tant en denrées qu'en argent, aux pauvres et principalement aux aveugles, même pour nourrir les chiens et autres animaux errants dans les rues du Kaire et pour répandre du grain sur le minarets pour la nourriture des tourterelles. — 11 y avait un grand nombre d'impôts indirectes, tels que des droits sur les marchés dans les provinces et sur les magasins de vente dans les villes; des privilèges exclusifs pour la vente de l'eau de vie, du vin, du natron; des droits de passage sur le Nil, tant sur les bateaux que sur les marchandises. Tout était objet de concession ou de ferme, tout était branche de revenu et moyen de vexation. Plus de deux tiers du produit de la terre étaient consommés par ces droits, aussi le paysan égyptien, laborieux, extrêmement sobre et borné dans ses besoins 2, n'était pas moins toujours plongé
* Décade, III, 213—4 (Mém de Tallien).
2 Décade, II, 185—6 (Topographie du vieux Kaire par Renati).
LXXVJII PREFACB
dans la plus profonde misère ^ — L'assiette et la perception des impôts étaient entre les mains des chrétiens coptes 2. Exclus par leur religion de toute autre place administrative ils tenaient caché tout ce qui pouvait faire passer en d'autres mains les fonctions qu'ils remplissaient. Ils étaient parvenus à faire d'un arpentage inexact et d'une répartition d'impôts plus ou moins arbitraire un art mystérieux dans lequel ils étaient eux seuls initiés. Ils avaient trouvé le moyen, en profitant de l'ignorance des fellahs, en associant à leurs gains illicites la plupart des cheiks des villages, et souvent en achetant l'impunité par des sacrifices, de faire monter les frais de perception au quart de leurs recettes. — La quotité de l'impôt n'était point fixe; elle augmentait ou diminuait selon que l'inondation du Nil avait été plus ou moins abondante. L'impôt était perçu selon l'état fourni par l'arpenteur. C'était sur cette opération que les fraudes des coptes étaient les plus lucratives, aisées à commettre et difficiles à découvrir. Malgré une apparence de publicité l'arpentage était l'objet de marchés scandaleux; on en altérait les résultats en augmentant ou en diminuant la quantité de feddans réellement en exploitation. — L'impôt perçu en nature fournissait matière à une fraude encore plus productive. En recevant les grains les coptes se servaient d'une mesure beaucoup plus grande que celle qu'ils employaient quand ils les versaient dans les magasins publics. Leur bénéfice montait jusqu'à trente ardebs pour cent. — Ces gains illicites ((étaient répartis entre tous les individus de cette corporation depuis le dernier scribe jusqu'aux écrivains des kachefs». L'intendant nommait aux premiers emplois et n'entrait point dans les détails du partage; il exigeait seulement ((une rétribution annuelle de deux ou trois mille pataquès de chacun des écrivains principaux qui trafiquaient à leur tour des places
1 Décade, III, 218 (Tallien).
2 Décade, III, 27 — 96: Mémoire sur l'agriculture et le commerce de la haute Egypte par Girard. Voir aux Arch. h. de la Gu. Reg. Y. p. 189: Caffarelli au gén. de brigade Zajaczek, commandant la province Beni- Souef, 8 février 1799: «Recommandation en faveur du citoyen Girard et autres savants qui se rendent dans la Haute Egypte, Importance du voyage du citoyen Girard. Prière de lui procurer la protection et la sécurité nécessaires pour ses observations».