AU GÉNÉRAL CAFFARELLI
Les planches viennent du golphe Adriatique de Fiume; le cent coûte généralennent 150 à 160 piastres de 40 parais l'une. Il y en a de qualités inférieures d'un moindre prix.
Le fer est tiré de l'étranger. Il en vient de France, d'Italie et de Snayrne; le quintal de 240 S pesant se vend 24 piastres à 73 parais l'une. Il y a des ouvriers pour le travailler, mais ils sont peu adroits.
Le cuivre vient de Constantinople tout travaillé; il coûte 150 parais i'oque, c'est à dire 3 livres moins qiielques onces de France.
Le plomb se tire d'Espagne et d'Angleterre par Marseille, Trieste et Livourne; il coûte 30 piastres de 60 parais l'une, le quintal, qui est de 78 ocques.
Les câbles et cordages se tirent de Venise et de Constantinople; on ne les fait point travailler en Egypte, malgré l'abondance des matières premières. Ceux qui viennent du golphe Adriatique se vendent de 30, 34 et 40 piastres de 40 parais le quintal de 44 oques. Ceux qui viennent de la Mer Noire coûtent moitié moins. Il y en a encore de prix inférieur à ces derniers.
Les goudrons viennent de la Mer Noire; la barrique coûte ordinairement 15 à 20 piastres de 40 parais l'une.
Les transports se font à dos de chameaux; il y a aussi une grande quantité d'ânes pour transporter les petits fardeaux.
Lazowskî au général Caffarelli du Falga ^
N. 3. A Menouf, le 11 thermidor de l'an VI. [29 juillet 1798].
La colonne du général Zajonchek est partie le 8 [26 juillet 1798] de son camp à la pointe du Delta 2; elle était forte d'en-
^ Arcli. h. de la Guerre. A. d'Orient. (La Jonquière s'est servi de ce document II. 161, 303.
2 Corr. IV. 2843. Au général Berthier. Quartier général, au Caire, 7 thermidor an VI. (25 juillet 1798). »Vous voudrez bien... donner l'ordre au général Zajonchek de parcourir toute la province de Menouf, de faire prêter serment d'obéissance à tous les chefs de faire arborer dans tous les villages le drapeau tricolore, de faire mettre, de concert avec le commissaire
76 liAZOWSKl
viron 1300 hommes. Ce général m'ayant déclaré qu'il avait prévenu le général en chef, pour obtenir de lui l'agrément que je restasse avec lui, je suis parti avec la colonne.
Le premier jour nous ne marchâmes que 2 heures Yg- On se remit en route le lendemain à 2 heures Y2 ©^ nous arrivâmes à Menouf vers les 11 heures. Ainsi l'ont fut 11 heures â peu près en route, mais nous présumons que les guides se sont égarés.
des guerres qu'il a avec lui, le scellé sur tous les biens des Mameluks, de prendre tous les chevaux pour remonter sa cavalerie, d'en donner de reçus, mon intention étant de les payera. Bonaparte.
Voir aussi les ordres suivants donnés à cette colonne. Corr. IV. 2901. Au général Zajonchek, gouverneur de la province de Menouf, Caire, 30 juillet 1798. »Je donne ordre... pour qu'on établisse à Menouf un hôpital de cinquante lits, et qu'on y construise deux fours. Voyez à faire tout ce qui sera possible pour l'organisation de votre province. Il faut que vous traitiez les Turcs avec la plus grande sévérité; tous les jours, ici, je fais couper trois têtes, et les promener dans le Caire : c'est le seul moyen de venir à bout de ces gens-ci. — Veillez surtout à l'entier désarmement du pays. — Faites-moi faire, par un officier du génie ou de l'état-major, un croquis de toutes les provinces, avec la situation de tous les villages, et et des renseignements généraux sur leur population, et ce que produisaient le myry, le feddân et autres impositions. — Prenez tous les moyens pour monter votre cavalerie; avec les chevaux, prenez des selles, et faites faire par vos commissions un inventaire exact et prompt de tous les biens appartenant aux Mameluks.— Kaites-moi connaître quelles sont les ressources pécuniaires que nous offre votre province. - Vous trouverez ci-joint une grande quantité de proclamations que vous répandrez dans la province.— Je désire que vous vous mettiez en correspondance avec le général Murât, qui commande la province de Qelyoub. — Il me serait facile de vous procurer deux pièces de canon, si vous trouviez dans le pays des moyens de les atteler; je vous les enverrais sur des bateaux jusqu'au point de débarquement où vous les feriez prendre». Bonaparte. Corr. IV. 2971. Au général Zajonchek. Quartier général, au Caire, 17 thermidor ar. VI. (4 août 1798). »Vous avez bien fait. Citoyen Général, de faire tusiller cinq hommes des villages qui s'étaient révoltés. Je désire fort apprendre que vous avez monté votre cavalerie. Le moyen le plus court, je crois, est celui-ci: ordonnez que chaque village vous fournisse deux bons chevaux. 11 ne faut pas en recevoir de mauvais, et les villages qui, cinq jours après la proclamation de votre ordre, ne les auront pas fournis, seront condamnés à payer 1000 talari d'amende. C'est un moyen infaillible, expéditif, d'avoir les 600 chevaux, requérez les brides et les selles, afin d'avoir tout de suite un corps de cavalerie à votre disposition. C'est le seul moyen d'être maître
AU GÉNÉRAL CAFFARKLLI 77
J'ai reconnu que la carte de d'Anville ^ généralement bonne dans les parties qui avoisinent la mer. était absolument fausse à la pointe du Delta. Le canal de Menouf ne se jette pas dans le Nil, si près de la pointe, mais seulement à 5 et 6 lieues au-dessus.
A cette occasion je dois observer que ce canal extrêmement précieux pour la communication des districts de l'intérieur du Delta avec le Caire, est actuellement fermé dans toute sa largeur par une digue que Mourad-Bey a fait construire pour punir les habitants. Telle est leur déclaration. — Ce canal est très large dans toutes les parties que nous avons vues, il y a beaucoup d'eau, et la digue est construite à Y2 lit^ue au-dessus de son embouchure dans le Nil. Les habitants demandent à le rouvrir, je crois qu'on ne leur refusera pas, d'autant [plus] que ce sera à leur dépense.
La province de Menouf contient trois districts, suivant la forme du gouvernement actuel ; elle renferme 470 villages, la plus part très forts et très peuplés. Tout est plaine, à l'exception du milieu où se trouvent quelques monceaux de terre, plusieurs petits canaux secs, et de grandes excavations que nous avons pris pour quelques bras ou canaux abandonnés.
de ce pays. Vous pouvez garder, sans inconvénient, le chef de bataillon du génie Lazowski, qui vous est nécessaire. Le général Fugièrc, avec un bataillon de la 18®, part demain ou ce soir pour Mehallet-el-Kebyr; il passe par Qelyoub et il se rendra à Menouf, où il arrivera probablement le 21. J'ai donné l'ordre qu'on embarquât sur une djerme du pain pour ce bataillon pour quatre ou cinq jours; il se rendra jusqu'à Bl-Fara'ounyeh, d'où l'officier qui escorte ces djermes fera porter ce pain à Menouf, Cependant, si vos fours sont achevés, il serait essentiel que vous fissiez préparer du pain pour ce bataillon. J'ai donné ordre à ce bataillon de séjourner deux jours à Menouf; vous en profiterez pour opérer le désarmement et tous les actes difficiles. — A mesure que vous aurez des chevaux, donnez-les aux différents détachements de dragons qui sont sous vos ordres, en tirant des reçus des officiers*. Bonaparte.
^ »Den ville*. La Jonquièrel. 144. Reproduction de la carte d'Egypte par d'Anville (1765) dont Bonaparte se servit en 1798. Voir Registre Y: Correspondance du chef de l'état-major du génie Detroye et du général Caffarelh, commandant l'arme du génie : 4 août. Ordre à Lazowski reconnaître l'état et former la carte de la province Menouf, études des canaux et règlements y relatifs.
78 tiAZOVVSKI
11 y avait très peu d'eau, et nous les avons passés sans bateaux.
Tout est bien cultivé, il y a beaucoup d'indigoterie, beaucoup de grains et de cannes à sucre.
Les villages sont à Y^ de lieue et une Y2 lieue de distance les uns des autres, on en découvre 12 à 15 dans l'horizon; ilssont un peu élevés au dessus de la plaine et la plupart environnés de fossés secs ^
Les villages de la pointe seulement, ont encore paru vouloir inquiéter nos troupes; le peu qu'ils fournissent est à un prix exhorbitant; ils ne prenaient la plupart, l'écu de 6 que pour 10 à 12 parats, et leur ignorance leur faisait même préférer des boutons. Ainsi il y a eu quelques dégâts pour les vivres, mais le commissaire Reynier, qui doit être au Caire actuellement, vous donnera à ce sujet, tous les détails que vous pouvez désirer.
Plus nous sommes approchés de Menouf, plus nous avons
1 La Décade égyptienne I. (an VII p. 75—8). >Notioe sur la Topographie de Menouf dans le Delta par le c. Carrié, méd.« Menouf, capitale du Ménoufiéh, est située sur le bord d'un canal autrefois navigable ... Ce canal baigne les murs de Menouf du midi à l'ouest . . . Menouf est niai bâti: on n'y voit que de très petites maisons, les rues sont mal percées . . . il y a comparativement peu de ruines . . autour des murs de la ville, il y a en quelque sorte une autre enceinte de monticules formés de débris et de terres transportées, et qui limitent tellement la vue qu'à l'est et à l'ouest on n'apperçoit rien au delà, avant de les avoir dépassés.— En arrivant par la porte du midi on trouve un canal où l'eau croupit, et qui n'est distant de celui dont j'ai parlé ci-dessus que de deux ou trois toises; cet intervalle sert de chemin pour se rendre dans la plaine. Vient ensuite un santon situé sur une élévation au bas de laquelle, et tout près du grand canal, il y a une vieille mosquée. A la droite ... en gagnant l'est, il y a plusieurs bassins destinés à faire rouir le lin, et dont le voisinage est aussi désagréable qu'il est peu sûr. Au sud-quatt-est est un cimetière, et à sa droite des bassins destinés à l'usage ci-dessus énoncé. A l'est on trouve encore de semblables bassins totalement dégradés et abandonnés, et remplis en partie d'eau stagnante. Le nord n'offre rien de remarquable; on y apperçoit seulement à côté d'un mauvais puits un petit bois de palmiers... Le long de l'ouest, à quelque distance de la ville, coule le canal de Menouf... on y remarque encore un cimetière et les ruines d'une vieille mosquée qui renferme dans son enceinte des santons épars, environnés de quelques arbres. Au sud-quart-ouest, est un autre bois de palmiers; il y a aussi quelques santons . . . Menouf est environné d'eau pendant l'inondation du Nil; mais elle y séjourne peu de temps... Cette ville est assez saine.
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trouvé facilement du pain, et cette ville fournit abondamnaent des vivres à la colonne; mais la troupe qui n'a que de l'eau et qui n'aime pas le pays, murmura beaucoup.
Menouf est une grande ville mal bâtie comme toutes les villes turques. Elle est fermée d'un mauvais mur de 30 pouces d'épaisseur, en briques. Il y a au moms 30 à 40 portes dans toute la circonférence de l'enceinte.
Elle nous a reçus avec des démonstrations de joie mêlées de crainte; l'habitant est extrêmement fourbe, voleur, et si l'on ne met pas ordre à leur rapacité, la paye du jour du soldat ne suffira pas au moindre de leurs besoins; on leur vend tout 20 fois plus cher qu'aux g-ens du pays, et je n'ai pas besoin de vous [faire] observer, général, que si l'on veut reprimer l'indiscipline du soldat qui est extrême, on doit ne pas les mettre à même de crier justement; c'est un malheur, mais vous trouverez dans tous les pays soumis au régime turc beaucoup de méfiance, et tous les habitants accoutumés à être traités durement, très accoutumés, de même, à tromper et à voler comme chose de droit. Ils n'entendent rien à la moralité, nien général au calcul politique dont on se sert en Europe pour captiver le vaincu. Toute politesse et complaisance est prise par eux pour crainte ou faiblesse. Je suis bien éloigné de croire qu'on doit se conduire comme les Turcs, mais je crois qu'une sérieuse sévérité, dans ce pays, est aussi nécessaire que la justice.
J'ai remis au chef de l'état -major du génie le croquis de l'affaire du 25, je ne joins dans ce moment aucun rapport sur la marche de la flottille, parce que le citoyen Sanson qui était avec moi, pourra vous satisfaire à cet égard. D'ailleurs la manière dont cette flottille a été conduite a été si opposée à ce que l'on pouvait faire, que je ne paraissais que la critiquer en vous en faisant la description.
j Je vous prie, Général, de me faire savoir, ou au général îZajonchek, si le général en chef et vous avez déterminé le poste que j'occupe actuellement.
Je suis dépourvu de tout, voilà pourquoi je vous adresse les chiffons de papiers que je puis trouvera
j * Suit: > Croquis de l'enceinte de Menouf, que les magistrats de
|ville nous ont déclaré pouvoir contenir 15000 âmes«.
la
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Zaj^czek au général en chef Bonaparte^.
Menouf, le 26 thermidor an Vl. [13 août 1798]. Le générai Fugière ^^ s'étant mis en marche pour sa province, rencontra sur sa route, à une lieue environ, le village de Ganireïn^ dont les habitants étaient sous les armes au haut des murs, les portes de leur village fermées*. Le général, étonné de ces dispositions, fait halte, mande aux habitantô qu'ils aient à déposer leurs armes et à ouvrir leurs porteà. D'après leur refus, le général Fugière m'invita à venir le joindre à ia tète de quelques troupes. Je me mis en route aussitôt avec une compagnie de grenadiers, 4 sapeurs, 100 dragons du vingtième^ et 6 dragons du quinzième à cheval. Pen-
^ Correspondance inédite... de Bonaparte... en Italie, en Allemagm' et en Egypte (Paris, Panckoucke, 1819) I. 472—4. Datée faussement le 16 thermidor.
'' Voir Corr. IV. 2959. Au général Berthier, 3 août 1798. »Vous donnerez l'ordre au général de brigade Fugiere de partir, après -demain au soir, avec le '6^ bataillon de la 18*" de ligne, hormis les grenadiers. Il se rendra à Qelyoub, où est le général Murât: il n'y a que trois petites lieues de chemin. Il traversera le Nil et se rendra à Menouf, où il se reposera deux jours. — Il se rendra de là à Mehallet-el-Kebyr, capitale de la province de Gharbyeh. — Le général Zajonchek mettra à sa disposition 100 dragons à pied et, s'il en a, une quinzaine à cheval... Il se mettra de suite en correspondance avec le général Vial, qui est à Damiette, et l'adjudant général Bribes, qui est à El-Rahmânyeh, et le général Zajonchek, afin que, s'il avait besoin de quelques-uns de ces généraux, pour les villages qui se trouvent auprès de leur commandement, ils pussent l'aider comme il aidera de tous ses moyens les officiers qui commandent les provinces voisines .. . Vous préviendrez le général Zajonchek qu'il profite du séjour de deux jours que fera le général Fugière, pour désarmer les habitants, prendre les chevaux et les otages, et faire toutes les opérations qu'il jugera nécessaires pour la tranquillité du pays« . . . Bonaparte.
^ »Remerich« (Panckoucke).
* Voir rapports de Fougière (Panckoucke) et du capitaine Ferrus (Là Jonquière II. 327) datés le même jour; Reybaud III 323.
s La Jonquière II. 549—50. Le général en chef Bonaparte au général Berthier, 25 août. >Vous donnerez l'ordre... au général Zajonchek d'envoyer à la disposition du général Murât, un escadron du 20« régiment de dragons à Benha- el-Acel ; ce général se chargeant de le remonter et ayant déjà remonté l'escadron du 20% qui était à pied . . .«
dant ce temps un autre village contigu, nommé Tatah i, se réunit au premier, et fit feu sur le bataillon de la dix neuvième, de sorte qu'aussitôt mon arrivée, nous résolûmes, le général Fugière et moi, d'attaquer sur le champ les deux villages -^. — N'ayant point d'artillerie pour enfoncer les portes, nous fîmes escalader les murs sous le feu des villages, dont les murs étaient crénelés en partie. Au bout d'un quart d'heure^, les villages furent emportés ; mais les habitants, toujours décidés à la résistance, continuèrent à se battre dans les rues et dans leurs enclos : on fut obligé de les forcer partout et de passer par les armes tout ce que l'on rencontra. A peine pûmes-nous faire sortir les femmes et les enfants pour les sauver; quelquesunes de ces femmes se jetaient au coup des soldats pour les étrangler; on fut obligé d'en tuer. On peut estimer à 4 ou 500 le nombre des paysans restés sur le carreau *.
Nous avons amené 30 prisonniers que je vais faire questionner, parce que de fortes raisons me font présumer que la ville de Menouf est pour quelque chose dans cette affaire. Un sapeur de la dix- neuvième a été tué. Trois grenadiers du même corps, deux dragons du vingtième, six volontaires de la dix-huitième et un officier sont blessés grièvement. — J'ai mis en arrestation le divan de Menouf ^ auquel j'avais ordonné de
^ Panckoucke: Tetar.
' Fugière: »Zayonschek . . . me conseilla de faire une fausse attaque de mon côté, pendant que du sien il tenterait l'assaut avec ses grenadiers. Le chef de brigade Lefebvre se met à leur tête, fait enfoncer une de portes par les sapeurs».
^ Ferrus: » Après un vif engagement, qui dura deux heures».
4 Fugière: »la mort de 4 à 500 habitants ayant effrayé les autres, ils se sauvèrent dans les villages voisins» . . .
^ Corresp. IV. 3030. Au général Zajonchek, commandant la province de Menouf. Quartier général, au Caire, 29 thermidor an VI. (16 août 1798). »J'ai reçu... à mon retour de Sâlheyeh, votre lettre. J'espère qu'après les avantages que nous avons remportés sur Ibrahim-Bey, que nous avons poussé à plus de quarante heues et obligé de passer le désert de Syrie... les habitants de votre province deviendront plus traitables. — Le général Dugua qui doit être arrivé à Mansourah, se rendra lui-même à Mehalletel-Kebyr pour soumettre la province de Gharbyeh. Le général Fugière s'y rendra dès l'instant qu'il saura que le général Dugua est en marche; cela nécessitera quelques jours encore sa présence à Menouf. — Je n'ai pas vu Les Polonais en Egypte. (5
82 ZAJACZKK
nommer un de ses membres pour accompagner le général Fugière et la colonne jusqu'aux frontières de la province, ce qu'il ne fit point : nos soldats d'ailleurs ont reconnu des habitants de Menouf ; j'ai fait même arrêter le Copte Georgio \ intendant de cette province et membre du divan : depuis son arrivée, j'ai éprouvé partout beaucoup plus de résistance qu'auparavant. Le divan et lui n'ayant que des subterfuges à me donner, j'ai pris le parti d'en composer un nouveau. Tous les villages ont à peu près le même esprit, et tous plus ou moins de moyens d'opposition; il faudrait aller de village en village faire exécuter soi-même les ordres nécessaires au service de l'armée et des détachements en particulier. Il faudrait pouvoir les désarmer tous, leur ôter leurs portes, et abattre une partie de leurs murs d'enceinte; mais dans ce moment le Nil est débordé, et bientôt l'on ne pourra communiquer qu'en bateau.
Nous n'avons pas encore les deux pièces de canon que vous nous avez promises : j'ai fait fusiller sept des personnes que nous avons amenées : les enfants et les vieillards ont été renvoyés. — Je n'ai rien pu découvrir sur le divan de Menouf, et je lui ai rendu la liberté. — Abou-Cheir'^ auquel j'avais envoyé un pardon pour l'engager à se rendre à Menouf, n'y est point venu; je vais employer tous les moyens secrets pour le prendre.
avec plaisir la manière avec laquelle vous vous êtes conduit envers le Copte; mon intention est qu'on ménage ces gens-là et qu'on ait des égarda pour eux. Prononcez les sujets de plainte que vous avez contre lui, je le ferai remplacer. — Je n'approuve pas non plus que vous ayez fait arrêter le divan sans avoir approfondi s'il était coupable ou non, et de l'avoir relâché douze heures après: ce n'est pas le moyen de se concilier un parti. Etudiez les peuples chez lesquels vous êtes; distinguez ceux qui sont les plus susceptibles d'être employés; faites quelquefois des exemples justes et sévères, mais jamais rien qui approche du caprice et de la légèreté. Je sens que votre position est souvent embarrassante, et je suis plein de confiance dans votre bonne volonté et votre connaissance du cœur humain; croyez que je vous rends la justice qui vous est due«. Bonaparte.— La Jonquière II. 466.
1 Giorgio-Seraxamoun {Corr. IV. 2868, 2910).
» Abou-Cha'yr {Corr. V. 3535, 3545).
Zaj^czek au général en chef Bonaparte K
A Menouf, le 11 fructidor an VI. (28 août 1798).
Je n'ai jamais été aussi étonné, ni plus affecté de ma vie, qu'en lisant la lettre que m'écrivit, le 9 fructidor, le général jBerthier: non seulement je n'ai pas touché une somme de 12,000 talari pour contiibution sur la province dont vous m'avez confié le commandement, mais je n'ai pas même eu l'idée de donner aucun ordre qui pût ressembler à une contribution 2. — Je vous fais cette déclaration pour toute réponse; et, comme il vous est plus facile d'en constater la vérité, je désirerais, pour toute satisfaction, que vous puissiez la recevoir aussitôt que je vous l'écris. — Je ne pense pas que l'on puisse interpréter comme un ordre de faire contribuer la province de Menouf, la réponse que j'ai faite aux représentations de l'intendant copte. Ce fonctionnaire m'ayant demandé un jour comment on fournirait aux dépenses de l'établissement de l'hôpital, de la construction des fours, de la confection de licous et cordes nécessaires à la cavalerie, des traitements pour les agents des services, des réparations indispensables que l'on fait à une masure de rnameloucks que j'ai prise pour mon logement, je lui ai répondu que je pensais que la province y subviendrait, mais
^ Correspondance inédite... (Panckoucke) II. 32—5.
2 Voir ordres du jour du 22 et 28 août {Corr. IV. 3080). (Art. 1) »Tout officier qui aurait frappé une contribution, et qui n'en rendrait pas de suite 'compte à l'état-major général, et qui n'aurait point versé les sommes perçues dans la caisse du payeur de l'armée, sera traité comme dilapidateur . . . (art. 7) Il est défendu aux commandants des provinces de rien exiger des habitans, sous quelque prétexte que ce soit. Plusieurs prétendent au traitement de kâchef, et, par là, ils auraient double traitement, ce qui est contre nos lois*. [Corr. IV. 3093) »Le général en chef défend à tous les commandants des provinces de frapper aucune espèce de contribution en argent sur les habitants. Ils prêteront main -forte aux intendants coptes pour la perception des contributions ordinaires du pays<... Voir aussi E s t è v e : Mémoire sur les finances de l'Egypte depuis la conquête de ce pays par le sultan Sélime J**" jusqu'à celle du général en chef Bonaparte. Kouchoufyéh=contribution due au bey ou kâchef, gouverneur 'de la province. Koulféh=contribution due pour la dépense du gouverneur de la province et de sa maison.
84 ZAJACZEK
que je ne pouvais lui donner aucun ordre à cet égard: d'autant plus que ses fonctions le mettaient à même, plus que personne, de le tirer de cet embarras. «Aussi, me répliqua-t-il, je demanderai dix talari à chaque village.» — Depuis ce temps, l'eau a rendu les communications impraticables; je n'ai envoyé personne dans les villages pour presser la remonte de notre cavalerie \ et l'intendant copte ne m'a plus parlé de rien, — Dès que j'eus reçu la lettre du général Berthier, je l'envoyai chercher, pour m'informer de lui s'il n'avait pas fait servir les représentations, qu'il m'avait adressées, de prétexte à l'accusation portée contre moi, et j'ai eu la satisfaction d'apprendre de lui qu'il n'avait touché que 60 talari, dont il avait l'emploi détaillé. Ceci étant encore très facile à vérifier, il est inutile de vous occuper de nouvelles explications. — On m'a encore accusé auprès de vous, général, d'exiger 120 fr. par jour: j'ignore ce que cela veut dire, à moins qu'on ne donne cette tournure à la proposition que m'a faite la ville, de dix talari par jour pour ma table, et que j'ai acceptée.
Je n'ai pas besoin de vous représenter, général, que, dans un pays nouvellement conquis, l'orgueil blessé des anciens dépositaires de l'autorité les porte souvent à cabaler contre ceux de qui ils dépendent directement. Je hasarde cette réflexion près de vous, parce que, fier de la droiture de ma conduite, je ne doute pas que telle est la source des plaintes qu'on élève contre moi.
Au moment que je termine ma lettre, l'intendant cophte vient me rappeler que la demande de vingt mulets que j'ai faite, d'après vos ordres, pour le service de l'artillerie étant regardée comme une contribution, que la ville de Menouf évalue ridiculement à 2000 talari, d'après le rapport du cophte, est peut-être le prétexte de la dénonciation qui vous a été adressée. Je n'ai pas voulu m'humilier jusqu'à demander un certificat de ma conduite au divan; mais le cophte, de lui-même, m'a remis une lettre pour le chef de sa religion, où, n'osant vous écrire directement, il fait le détail de tout ce que j'ai pu faire ici.
* Corr. IV. 3122 (répartition des 2000 chevaux dans toutes les provinces de l'Egypte, Menouf taxée au nombre de 300).
Depuis quelques jours, les trois villages qui avaient attaqué mon corps lors de notre marche vers la ville du Caire, m'ont envoyé offrir chacun quelques centaines de talari pour avoir leur pardon. Heureusement il n'y a encore rien de terminé dans cette négociation; j'attendrais donc vos ordres, soit pour la rompre, soit pour la conclure. Un de ces villages est tout récemment soupçonné, et avec beaucoup de probabilité, d'avoir assassiné un domestique français, et d'avoir volé des grains provenant des mameloucks, et appartenant à la république ^
1 Gorr. IV. 3193. Au général Zajonchek, à Menouf. Quartier général, au Caire, 13 fructidor an VI (30 août 1798): »Je suis fort aise d'apprendre par votre lettre que la dénonciation que l'on m'avait faite sur la contribution que vous aviez imposée est fausse. Vous devez m'envoyer les noms des villages qui ont tiré sur nos troupes lors de notre marche au Caire; vous ne devez leur accorder le pardon qu'à condition,
1^ De vous rendre les armes;
20 De vous donner le nombre des chevaux et mulets qu'ils peuvent fournir;
30 De vous remettre, chacun, deux otages pour garantir leur conduite à l'avenir. Vous m'enverrez un otage au Caire.
Conformément à la demande que vous avez faite de revenir au Caire, j'ai nommé le général Lanusse pour vous remplacer. Vous mènerez avec vous la plus grande partie de vos troupes, conformément à l'ordre que vous en aura donné l'état-major. Avant de partir, faites un croquis de tous les canaux et de tous les villages qui composent la province de Menoufcc. Bonaparte. (La Jonquière IL 553).
Corr. IV. 3153. Au général Berthier, 28 août 1798. »Vous donnerez l'orj dre au général Lanusse, dès l'instant que son opération (voir Corr. 3105) sera terminée, de se rendre à Menouf, avec son bataillon, pour y prendre le commandement de la province. — Vous donnerez l'ordre au général Zajonchek de s'embarquer sur les mêmes bâtiments qui porteront le général Lanusse, et de se rendre à Boulâq avec les grenadiers de la 19^ et tous les différents détachements de cavalerie qui sont sous ses ordres, hormis le 18« de dragons. — Son commissaire des guerres et ses différents agents d'administration resteront à Menouf. — Le général Zajonchek restera trois jours avec le général Lanusse pour le mettre au fait de la situation de la pro- ! vince et la lui faire connaître; il lui remettra tous les ordres qu'il aurait 1 reçus relatifs à l'organisation et à l'administration de la province»... Boi naparte.
86 sul,KOA^^SKI
Sutkowski : Description de la route du Caire à Salehhyehh
Au Caire, le 16 fructidor an 6^
L'Egypte est le pays de l'Afrique qui a le plus fixé l'attention du monde littéraire. Une foule de voyageurs y est allé chercher les vestiges de son ancien splendeur; un peuple maliseureux et barbare s'est constamment opposé à leurs recherches. Les fouilles devinrent impossibles à l'antiquaire; le naturaliste craignait de parcourir les campagnes, le géographe n'osait se servir de ses instruments : aussi l'œil curieux de l'Européen n'a-t-il fait qu'effleurer les bords du Nil, et au delà de ses rives nous ne connaissons presque rien ^
Mais la conquête de l'Egypte ouvre aux lettres un champ nouveau. Toutes nos notions sur cette contrée intéressante vont s'agrandir successivement: il suffira même de l'esprit investigateur qui nous électrise, et surtout du besoin, pour indiquer le chemin des découvertes aux diverses branches des sciences. Or celle qui la première peut s'enrichir de nos travaux, c'est la géographie. Conquérir, c'est parcourir et connaître. Les Français ont à peine porté dans de nouveaux climats la terreur de leurs armes, qu'ils se hâtent d'utiliser jusqu'aux apprêts de la victoire, d'en faire hommage aux arts. Le dessin rapide des localités, leur rapport avec les mouvements militaires, servira désormais à guider les pas du négociant; peut être à étendre l'industrie du laboureur.
^ Publiée dans »Z>a Décade égyptienne,, journal littéraire et d'économ^ politique<^, premier volume p. 19—28. Voir: y> Mémoires sur l'Egypte, publié pendant les campagnes du général Bonaparte, dans les années VI et Vil (Paris, an VIII), p. 40—53 (annotée par Langlès, membre de l'Institut), vo^ aussi Hortensius de S* -Albin: J. Suikowski, mémoires historiques, pt litiques et militaires... (Paris 1832), p. 174—186 (pièces autographes) Un plagiat de cette description dans les Mémoires sur Vexpédition d'Egypte, par Jean-Gahriel de Niello-Sargy, officier de correspondance, attaché à l'étatmajor général (Mémoires secrets et inédits pour servir à Vhistoire contemporaine... recueillis et mis en ordre par M. Alph. deBeauchamp. Paris 1825, I) p. 99-110.
2 2 septembre 1798.
' Browne I. XV-XVI, XIX-XX, 28; Volney V, 12, 235.
DU CAIRE A 8ALEHHYEH 87
La route que trois divisions^ de l'armée viennent de parcourir à la poursuite d'Ibrahim-Bey, était inconnue jusqu'à nos temps. Depuis les croisades, nul Européen n'a parcouru ces provinces. Ni Pockocke ^ dans ses nombreux voyages, ni Niébuhr^ qui déploya tant de constance dans ses recherches, ni Norden* qui peignit i'Egfvpte avec tant de détails, n'ont osé y pénétrer. La description de cette étendue de terrain étant donc absolument neuve, elle peut avoir quelques droits à la curiosité du public.
On sort du Caire ^ par la porte de Nassr [Bâb én-nassr, la porte de la Victoire]. Le désert est le premier objet qui frappe votre vue; ses limites arides viennent ceindre les murailles de la ville, après avoir encombré une partie de ses faubourgs. Des groupes de maisons désertes se dessinent au milieu de cette plaine blanchâtre. Le plus considérable de ces endroits se nomme la Qoubbéh ^ [èl-Qoubbet êl-a'adelyéh, le dôme ou la coupole de la justice]. C'est une mosquée entourée d'édifices réguliers, bâtis en pierre, et précédés de galeries.
A une lieue de la Qoubbéh on rencontre le viîlaee d'èl-
1 Reynier, Dugua et Lannes, Voir La Jonquière II. p. 343-88: Les opérations contre Ibrahim-Bey.
* Pockocke Richard (1704— 1765), auteur d': y>A Description of the East and some other Countries* (London, 1743—5) dont la traduction française parût en 1772—3 {r> Voyage de Pococke en Orient, dans VEgypte, VArabie, la Palestine, la Syrie, la Grèce, la Thrace etc.«).
I 'Niebuhr-Karsten (1733 — 1815) : y> Flora aegyptiaco-arahica, sive de- \ scriptiones plantarum quas per Aegyptum inferiorem et Arabiam Felicem detexit Petrus ForskdU (Hauniae, 1775); »Descriptiones animalium, uvium, amphibiorum etc. quae in itinere orientait observavit Petrus Forskdl; post mortem auctoris edidit Carst-NiebuJirt (Hauniae, 1776); ^Icônes rerum naturalium quas in itinere orientali depingi curavit Petrus Forskdl; post mortem autoris edidit... <^ (Hauniae, 1776).
* Frédéric Louis Norden (1708—1742); son Voyage d'Egypte et de Nubie (Copenhague, 1755), traduit en français par Des Roches de Parthenais.
8 Voir les extraits de la Carte topographique de VEgypte, levée par les Ingénieurs géographes (La Jonquière IL 102, 182, 350) : Basse Egypte, Environs du Caire, Combat d'El-Khanqah. Voir aussi: La Jonquière V. 36: Opérations dans la basse Egypte (mars à août 1799), d'après la carte hydrographique de Jacotin et Gratien le Père.
« El-Qobbet.
Mattaryéh ^. L'obélisque que l'on y aperçoit indique les ruines de l'ancienne Héliopolis. On s'occupe maintenant à des fouilles qui pourront nous en découvrir des restes plus intéressants.
Le village d'êl-Marg^ qui se trouve derrière celui-ci, se voit de loin à cause des arbres qui l'entourent; plusieurs milliers de palmiers plantés en quinconce ombragent ses huttes délabrées.
Cette route, qui est celle que les caravanes suivent pour se rendre en Syrie, étonne l'Européen par ses sites bizarres; elle semble tracer la limite entre l'Egypte et le désert. Les sables sont toujours à votre droite, les terres cultivées constamment à votre gauche: la vue se perd sur les uns, elle s'arrête sur les autres. Plus on avance, plus l'Egypte est ombragée; on distingue à peine les villages au milieu de ces énormes amas de dattiers. Les beaux sycomores ne sont pas rares, et presque partout l'on rencontre de vastes enclos remplis d'acacias et de citronniers. Mais que l'on se garde bien de toute illusion au tableau de ces bosquets: ni la verdure, ni les fleurs, ni les ruisseaux n'égayent leurs alentours. Le pied de ces arbres charmants dans nos contrées touche ici un argille gercé, et l'aspect d'une pauvreté hideuse les entoure.
Mais si l'œil se réjouit en fixant d'un côté une végétation plus active, la réflexion détruit cette impression momentanée; car l'on voit en même temps le contour du désert empiéter sur les bonnes terres; l'on aperçoit sur ces coteaux nus des coupoles, des maisons abandonnées; l'on rencontre à chaque pa& les traces du labourage presque effacées par le sable, pendant que l'on chercherait en vain une seule partie de la lisière aride rendue à la culture.
Du village d'êl-Marg on distingue au loin l'endroit nommé èl-Khanqah qui passe pour être un des plus considérables du pays. Dans l'entre-deux de ces villages est un bois touffu; il occupe le sommet d'un plateau dont la pente s'abaisse vers le désert, et se termine au fameux lac Berket-êl-Hadj ^ [le lac des
1 El-Matarieh.
2 El-Merg.
3 Berket-el-Haggi.
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pèlerins]. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une masse desséchée, cernée de plusieurs rangs d'arbres.
Le local que je viens de décrire paraît correspondre à celui qui contenait autrefois la branche Pélusiaque. C'était la plus orientale de toutes les bi-anches du Nil, celle qui s'avançait vers le désert, et qui probablement a disparu sous ses tourbillons dévastateurs. On ne voit plus la moindre trace de la masse d'eau qu'elle charriait, pendant qu'à peu de distance en arrière, des canaux existent encore sur l'emplacement de ceux qui coulaient vers l'embouchure Mendésienne.
Le passage fréquent des caravanes a été certainement le principe de l'accroissement d'êl-Khanqah. Ce qui existe de cette ville dont les trois quarts sont convertis en décombres, indique un reste d'aisance, et même du soin: c'est le premier endroit de l'Egypte où j'ai vu une rue alignée au cordeau.
Passé êl-Khanqah, l'on ne rencontre qu'une suite de villages ^ qui n'ont rien de remarquable, et au bout de sept heures de chemin, l'on arrive à Belbeys^ qui est la seule ville qui se trouve sur cette route.
Belbeys, que l'on croit être l'ancienne Bubaste, ne contient que des maisons délabrées, et des habitants misérables; elle occupe à peine le tiers de ses dimensions précédentes, comme il est facile de le voir par la trace des remparts qui subsiste encore. Cette ville, il y a six siècles, était le seul boulevard de l'Egypte du côté de la Syrie. Elle opposa une résistance vigoureuse aux attaques d'Amauri^, roi de Jérusalem, et son enceinte contenait assez de richesses pour occuper pendant trois jours son armée au pillage. Cet événement assez commun au premier coup-d'œil, a peut être été la principale cause de la ruine des Latins dans la Palestine. Jusqu'alors la valeur de nos chevaliers avait eu pour appui l'austérité des mœurs, et une probité sans tache: leurs nombreux ennemis les respectaient, et se montraient même jaloux de les imiter. Mais
1 Abou-Zaabel, El-Menaïr, El-Zawarael, Choulieh (La Jonquière II. 351—2).
2 Belbeis.
3 Amaury.
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Amauri en envahissant l'Egypte contre la foi des traités, en! s'en éloignant pour quelques semmes d'argent, détruisit au}ç yeux des Musulmans le prestige de la vertu des Francs. Les Turcs n'eurent plus de honte de joindre la perfidie à l'ii^, mensité de leurs forces; et la faiblesse des croisés s'accroitisant par la corruption, les mit hors d'état de retarder leur chute.
Au sortir de Belbeys, le pays paraît plus fertile qu'à l'ordinaire. Les villages se succèdent sans interruption, et se lient i entr'eux par leurs vergers; les fontaines sont plus fréquentes, ainsi que les coupoles isolées. Mais ces sites disparaissent sitôt que l'on a dépassé Souah; toutes les terres cultivées semblent fuir la gauche, et il faut traverser trois lieues de désert, jusqu'à Qorayn^, à moins d'entreprendre un détour conr sidérable.
On appelle Qorayn un bois assez vaste qui contient huit ou dix hameaux avec leurs jardins. Cet endroit jouit d'une réputation dans le pays à cause de son château. Certainement j nul Européen n'attacherait une idée de place forte à un amas de maisons entouré d'une muraille de terre où l'on entre par i une porte qui n'a pas même de verroux; mais dans ce pays-ci ■ ces défenses suffisaient pour convertir une enceinte quelconque en un asyle inexpugnable que des hommes à cheval, armés de lances, n'auraient jamais entrepris de violer.
De Qorayn il reste encore six lieues à faire pour arriver à Salehhyéh^. Pendant la moitié de cette route, l'on côtoie quelques villages, mais bientôt on les quitte pour s'enfoncer dans des landes incultes qui durent jusqu'au lieu de votre destination.
Salehhyéh, sans avoir ce genre d'agrément que procurent les jardins touffus de Qorayn, est beaucoup plus vaste: un bois qui a plus de deux lieues de long enclave une dixaine de villages, ainsi qu'une belle mosquée bâtie en pierre ^
Les Arabes nomment tous ces bois isolés, des îles [gezyret]
* Koraïm.
2 Salheyeh.
' Voir dans La Décade égyptienne III. p. 96—100: Notice sur la topographie physique et médicale de Ssalehhiéh, par le c. Savaresi, médecin ord.
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faisant allusion aux teires non végétables qui les entourent, et qui leur offrent aussi peu de ressources que l'onde qui cernerait une terre habitée.
Le nom de Salehhyéh dérive de celui de Melek-Ssalèhh, ce sultan fameux que nos auteurs nomment Saladin i. C'est lui qui le premier fixa l'attention de l'Egypte sur ces hameaux écartés.
. L'expérience avait fait connaître à ce prince guerrier l'insuffisance des remparts de Belbeys; il sentait également le <ianger qui menaçait Damiette, si les croisés l'attaquaient, et il ne voulut plus qu'on pût ébranler l'existence de son empire par l'issue d'un seul siège. Avoir une place forte sur les flancs de l'ennemi qui remonterait la branche de Damiette, et arrêter au sortir du désert l'armée qui viendrait de Syrie, a été le but que Saladin se proposa en construisant une forteresse sur le local de Salehhyéh.
C'est absolument la dernière lisière des terres cultivées de l'Egypte. Au sortir de ces bois, commence i'istme de Souez; il faut dès lors parcourir cinquante lieues avant de rencontrer un endroit habité; durant tout cet espace le voyageur ne marche que sur un sol nu, et ne rencontre que sept fois des puits d'eau saumâtre et peu abondante.
Nos recherches furent inutiles pour trouver les vestiges de cette forteresse de Melek-Ssâlèhh; et la tradition de son emplacement ne s'est pas même conservée.
Après avoir donné une idée générale des endroits que l'on j traverse dans une espace de vingt-cinq lieues, il faut jeter un jcoup d'œil sur le sol et les habitants.
La caste prépondérante dans ces contrées, sans être la plus
nombreuse, est celle des Bédouins. Leurs camps sont tendus
à côté des villages de l'Egypte; car ils choisissent toujours de
préférence le sol où ils régnent, les sables du désert. Ces
? Arabes m'ont paru être plus opulents que tous ceux que j'avais
I vus précédemment le long des rives du Nil. Il est vrai que
j mille ressources s'offrent ici à leur industrie; tantôt ils tra-
I fiquent avec le produit de leurs troupeaux, d'autre fois ils
I rançonnent ou escortent les caravanes; plusieurs cultivent la
terre, et tous s'adonnent par goût à la branche la plus lucrative de leurs revenus, celle de piller tout ce qui est hors de l'arrondissement de leurs tribus. Leurs cabanes paraissent différentes de ces tentes basses où s'accroupissent les Arabes de Damanhour; les parois de ces huttes-ci sont d'un fort tissu de joncs, et la tente toujours spacieuse ne couvre que le milieu. Dans l'intérieur règne une sorte d'abondance, relative toutefois. Le lait, le riz, l'orge n'y sont pas rares, les ustensiles y sont nombreux, et souvent l'on y trouverait enfouis des ballots précieux enlevés à des voyageurs imprudents.
Ce degré d'aisance influe sur leur moral: quoique bien équipés, aux armes à feu près, qu'il leur est difficile de se procurer^ on les voit rarement se mesurer avec leurs ennemis. Ils traitent avec les Mamlouks, et ménagent l'habitant, ne se servent de la violence qu'au défaut de la perfidie, et ne mettent aucune honte à fuir précipitamment le danger. Aussi à notre arrivée, un de nos cavaliers en chassait plusieurs devant lui. Cette lâcheté nous frappa, car elle contrastait trop avec le courage des Bédouins qui avoisinent la branche de Rosette, et que l'on avait vus chercher jusques sous nos fusils un butin incertain.
Le fellah, l'habitant de la Charqyéh \ me parut moins malheureux que celui des bordes du Nil: il y a des nuances, même dans la misère! La culture seule prouve déjà que ses produits ne sont pas tous absorbés par le propriétaire qui réside au Kaire.
Jusqu'alors dans notre marche vers cette ville, nous n'avions vu que des champs immenses entr'ouverts par des crevasses, qui, sans enclos comme sans sillons, paraissaient n'avoir été labourés que d'une main indifférente, et la seule crue du Nil les arrosait une fois l'an. Ici c'est l'opposé; chaque morceau de terre montre le soin du laboureur: les puits sont entretenus, des rigoles élevées avec précision conduisent leur eau dans les campagnes, et une immensité de carrés factices, cernés d'un rebord, la conservent sur les champs arrosés.
On pourrait ajouter encore d'autres observations à celles de la culture des terres, citer cette immensité de dattiers dont
Charqiéh = l'orient.
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<5hacun a son filet d'eau, ces vergers spacieux, ces villages entourés d'un mur carré, pour peu qu'ils soient proches du désert, enfin cette vive sollicitude qui était peinte dans les regards des habitants à notre approche, bien éloignée de cette apathie qui suit l'extrême indigence, et que nous avions remarquée dans les autres lieux de notre passage.
Mais à quoi attribuer cette amélioration dans le sort du cultivateur? la doivent-ils aux consommations des caravanes? est-ce le seul commerce qui la leur procure? je ne le présume pas, et j'indiquerai plutôt pour cause l'éloignement de leurs oppresseurs. Les Mamlouks rançonnaient avec sécurité les endroits situés sur les bords des canaux navigables, et les eaux du fleuve charriant avec rapidité ces arrêts spoliateurs épargnaient même la fatigue aux émissaires du gouvernement. Mais ici pour parcourir une vingtaine de lieues par terre, il fallait des apprêts plus difficiles, des satellites plus nombreux: quelques hommes ne suffisaient pas pour maîtriser cette foule de villages dont le local est étroit, et ces camps arabes garnis de combattants. S'y établir avec une suite considérable, c'était quitter le Kaire; et multiplier ses forces par une activité constante, ne pouvait convenir à la mollesse des Mamlouks. Les Beys propriétaires de la Charqyéh forcés d'opter entre un revenu moins abondant mais plus sûr, ou l'espoir des vexations accompagné de danger et de travail, préféraient le repos. Leurs premiers besoins étaient le luxe, les jouissances; et les habitants des bords de ce désert trouvaient dans les vices de leurs maîtres un refuge contre leur tyrannie.
P. S. Je mets à la suite de cette description une approximation de distances respectives, et de la population des endroits cités: cela peut servir à mieux fixer les idées que l'on peut avoir sur ces contrées, jusqu'à ce que des observations plus exactes rectifient les miennes.
El-Qoubbéh, village désert, à une demi-lieue du Kaire.
El-Mattaryéh, 500 habitants, à une lieue de la Qoubbéh. *, El-Marg, 800 habitants, à une lieue et demie d'êl-Mattariéh.
El-Khanqah, 1000 habitants, à une lieue et demie d'êl-Marg.
El-Menyéh, deux hameaux, à deux lieues et demie d'êl- ÏChanqah, à peu près 1000 habitants.
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Belbeys, 800 chefs de famille, ce qui clans l'Orient, vu le nombre des femmes, peut être mis à six têtes par famille^ donnant à peu près 5000 habitants: cette ville est à cinq lieues^ d'êl-Menyéh.
Souah, 800 habitants, à quatre lieues de Belbeys.
Qorayn, à 3 lieues de Souah, 8 à 10 hameaux qui peuvent contenir 4000 habitants.
Salehhyéh, à six lieues de Qorayn, une quinzaine de hameaux, 6000 habitants.
Il existe beaucoup d'autres endroits intermédiaires, mais nous les avons traversés si rapidement qu'il a été impossiblede faire la moindre remarque.
Zaj^czek au général Desaix à Ellahoan ^
(Beni-Souef) le 19 vendémiaire an VIP^ à 8 h. du soir (10 octobre 1798).
J'ai reçu ordre de venir commander la province de Beni- Souef 2. Je m'y suis rendu avec d'autant plus d'empressement que l'honneur de servir sous vous m'est infiniment flatteur. Je n'ai point emmené de troupes avec moi et n'en ai trouvé ici que quatre vingt cavaliers démontés^ et quarante fantassins de différentes demi-brigades.
Je demandai au général Berthier, lorsque je reçus de lui l'ordre dont j'ai l'honneur de vous remettre ci -joint la copie,
* Ms. de la bibliothèque d' OssolinsM à Léopol (Galicie), n° 2582, minutes. ^ Corr. V. 3421. Napoléon à Berthier (4 octobre 1798): Je vous prie...
de faire partir, avec les hommes de cavalerie qui vont à Beny-Soueyf, le général Zajonchek, pour prendre le commandement de cette province... Le général Zajonchek continuera d'être sous les ordres du général Desaix; ce qui ne l'empêchera pas de correspondre directement avec moi pour me mettre au fait de tous les événements de la province.
* Corr. V. 34-13. Bonaparte au général Berthier, 3 octobre: »Je vous prie... de donner l'ordre à 30 hommes du T" de hussards et à 15 hommes du 22* de chasseurs à pied, à 30 hommes du 20^ de dragons, tous à pied, sous les ordres d'un officier supérieur de cavalerie, de se rendre à Beny- Soueyf pour y prendre tous les chevaux que le général Desaix va y envoyer, et de les faire filer au Caire dès qu'il y en aura dix de montés*...