MAORI
Tuahine Kuri
Poaka
Mokomoko, tuttai Tinana
Iwi, whéua
Kiri Ngakau
Upoko Taringa
Ihu
Niho
Arero
Waewae. pied de
cochon Rangi(kapua signifie nuage) Whenua
Ua
Wai. honou
Uwnikaho
Mangu
Rua
Toru
Sans insister sur l'orthographe incomplète des mots polynésiens choisis, on ne peut nier que la plus grande similitude n'existe entre plusieurs mots des deux peuples : tels que : ori^ ouri^ kouri; bouekcj bouaka et poaka; oupoupou^ oupoho et oupoko (1). Aussi est-ce avec raison que M. d*Eich-
(I) Nous écrivons ici ces mots comme Ta fait M. d*Eichthal ; mais il est inutile de répéter qu'en maori Vu se prononce ou.
thaï a dit que ces coïncidences apparaissent comme le résultat et la preuve des rapports qui ont existé autrefois entre les Polynésiens et les Caraïbes.
Bn efflbt, quand il n'y aurait que ces quelques ressemblances» il serait impossible d'attribuer au hasard de pareilles concordances, d'autant plus remarquables que c'est en vain que l'auteur en a cherché de semblables dans les autres langues américaines. Mais Torganisation grammaticale de ces demièies langues étant, comme le reconnaît M. d'Eichthal lui-mdme, radicalement différente de celle des langues polynésiennes, et en tenant compte surtout de la différence des caractères physiques des populations, on doit seulement conclure avec lui qu'il y a eu, à une époque quelconque, contact entre les Caraïbes et les Polynésiens.
Commentée contact s'est-il opéré ? Est-ce la race caraïbe qui est allée en Polynésie ou la race polynésienne qui est allée en Amérique ? U est difficile de le dire. Nous croyons pourtant que les Caraïbes n'ont pu aller jusqu'en Océanie, parce qu^ auraient eu contre eux les deux vents principaux Sud- Ouest et Ouest qui, au contraire, étaient favorables à l'arrivée des Polynésiens en Amérique. En outre, si les Caraïbes fassent allés en Océanie, où la race aime tant à s'assimiler les termes étrangers, on y aurait trouvé beaucoup plus de mots de leur langue que ceux de la Polynésie trouvés ches les Garalbes. Bn admettant que c'est la race polynésienne qui est allée enAmérique, on comprend mieux enfin le petit Bombfe de mots polynésiens trouvés parmi les mots caraïbes (1) ; car les Polynésiens n'ont jamais dft arriver en Amérique que peu nombreux et entraînés par des coups de vent 4s Snd-Ooest et d'Ouest, comme ils l'ont été, d'après une tmle de preuves historiques ou traditionnelles, par ceux de Sod-Bstet d'Est jusqu'aux Kouriles, aux Carolines, aux llaiiannes, à HawaI, à Célèbes, à Madagascar, et même
(1) Sur 450 mots des Esquimaux de la côte N.-O. d*Amérique pu - Uiés par Beeehey, un seul offire quelque analogie avec ceux de la Myiiésle : c'est le mot la-jcina, cinq, qui te rend en Polynésie, firrisM, Uma, mma.
jusqu'en Afrique, ainsi que cela semble résulter des études
précédentes de M. d^Eichthal.
Reste toutefois une grrande difficulté à expliquer : en admettant que les Polynésiens se soient rendus en Amérique, comment comprendre qu'ils aient pu se mettre en contact sur la côte Ouest de ce continent avec les Caraïbes qui habitent sur la côte Est du même continent? Il est probable qu'à une époque peu reculée, les deux Océans communiquaient ensemble par r Atrato, et que Fisthme américain n'était pas complètement formé; mais, de toute façon, il faut admettre que ces peuplades avaient des relations faciles avec celles qui peuplaient le côté Ouest, si elles n'appartenaient pas à la même famille.
On sait, en effet, que les Chinois ont émigré sur cette côte et jusqu'au Pérou à une époque très reculée (1) . Or, fait bien curieux, les Caraïbes ressemblent aux Chinois. Spix et Martins (2) leur ont trouvé une ressemblance frappante, et d'Orhigny (3), qui leur donne les mêmes traits qu'aux Galibis, décrit ainsi les deux nations : c Couleur jaunâtre, mêlée d'un peu de rouge très pâle. Taille moyenne, 1",60; formes massives; front non fuyant, face pleine, circulaire ; nez court, étroit; narines étroites ; bouche moyenne, peu saillante; lèvres minces, yeux souvent obliques, toujours relevés à l'angle extérieur; pommettes peu saillantes; traits efl'éminés, physionomie douce. »
Rochefort, qui leur avait donné les mêmes caractères, avait dit, de plus : Que les yeux étaient noirs, un peu petits, et que le front et le nez étaient aplatis, mais par artifice et pas naturellement. >
On ne peut donc mettre en doute cette ressemblance qui, à notre avis, expliquerait comment les Caraïbes et les Galibis ont dû avoir des rapports avec les Chinois émigrants, et, par suite avec les Polynésiens nouveau-venus à la côte Ouest et Sud-Ouest d'Amérique; mais des rapports de contact
(1) Voir Humboldt, de Gui<;Des.
(2) Pritchard, Histoire naturelle de Vhomme. t. Il, p. 22*. (8) D'Orbigny, VHomme américain, t. II, p. 265.
seulement; car les différences des langues comme celles des traits prouvent qu*il n'y 9 pas eu la moindre communauté d'origine entre les deux peuples. En effet, les Polynésiens, comme on a vu et comme il n'est peut-être pas inutile de le répéter, sont grands, bien faits ; ils ont la bouche grande, les lèvres grosses, le nez aplati naturellement, et leurs yeux surtout sont remarquables par leur grandeur. Or, sous tous ces rapports, il est impossible d'établir, entre eux et les Caraïbes et les Ouaranis,la moindre ressemblance.
En résumé, comme l'a dit M. d'Eichtal, il y a concordance de quelques mots entre les Caraïbes et Polynésiens, mais avec complète différence du système grammatical des deux peuples, et nous ajouterons complète différence des caractères physiques.
M. d*Eichthal (1) a trouvé encore quelques autres concordances entre le guarani et les langues de la Polynésie ; de même qu'entre ces dernières et le mocobi ainsi que quelques autres peuplades pampéennes (d'après Balbi), également à l'Est du continent américain. Il faudrait donc supposer que les mots polynésiens ne sont parvenus là que par le même moyen, c'est-à-dire par Tarrivée de quelques pirogues océaniennes poussées par de grands vents d^Ouest ou de Sud- Ouest. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Chile, d'après HoIIna, existait une tradition qui attribuait l'importation des cochons et des chiens à des navigateurs venant de l'Ouest. Mais quelle que soit la difficulté que l'on ait à expliquer ces rapports, il n'est guère possible de les mettre en doute.
Asie. — M. d'Eichthal ne s'est pas borné à montrer que la Polynésie a eu des rapports avec TAfrique et l'Amérique, il a de plus, cherché à démontrer (2) que TOcéanio en a eu avec rinde et les peuples germaniques*
c Les nombreux points de contact qu'offrent dans leurs coutumes et dans leurs langues les îles de l'archipel indien avec rinde et le sanskrit ne prouvent qu'une chose, dit-il,
(l) Histoire et origine des Foulahs^ p. 115.
(i) ^ Btudei p. 213«
c'est qu'ils proviennent des communications qui, de temps immémorialy ont existé entre l'Inde et l'archipel ». Et il répète à cette occasion que € cela ne suppose nullement une communauté primitive d'origine, ainsi que le démontrent les différences dans les caractères de race et dans le système grammatical des langues. »
Puis, il ajoute : c Quand on entre dans la Polynésie proprement dite, on ne trouve plus de traces de contact avec l'Inde, et d^Urville, en effet, excepté le mot eau, vaCen poly* nésien et vari en sanskrit, n'a pu découvrir aucun rapport entre le sanskrit et le polynésien. Toutefois est venu M. Guillaume de Humboldt, qui a fait remarquer que le pronom polynésien a/iou, aho, ako, qui se retrouve aussi dans les dialectes de l'archipel, semblait être le même que le sanskrit aham^ et qui a été frappé de la ressemblance des noms de nombre deux et trois, doua^ torou en polynésien \ dwi et tri en sanskrit. »
M. d'Eichthal n'a pas remarqué que cette observation de M. de Humboldt n'était pas tout à fait exacte. Car en polynésien, en effet, ce n'est pas par a/iou, aho et ako^ que se rend le pronom, mais bien par au (l'u prononcé ou). A la Nouvelle-Zélande, au ; au^ aux Sandwich ; au, aux Marquises; au et vau à Tahiti. Ako est seulement malayou ou javano-malais ; et ce mot, par parenthèse, nous semble asses peu ressembler à aham. En outre, doua n'est pas polynésien mais malayou. Deux, en polynésien, se rend aux Mar« quises par ua ; à Tahiti par rua et pttt ; à la Nouvelle-Zélande par rua ; aux Sandwich par lua. Dans le premier lieu trois se dit tou; dans le second, ^oru ; à la Nouvelle-Zélande, ioru ; et à Hawaï, kolu ; tandis qu'en malayou, trois se rend par tiga : ce mot nous paraît ressembler encore assez peu à dtot et tri du sanskrit. Certes, d'après ces derniers mots, il y aurait une plus grande analogie entre le sanskrit et l'anglais qu'entre le polynésien et le sanskrit; car le mot anglais three s'en rapproche plus que toru.
Buschmann, ancien professeur de la Bibliothèque de Berlin et collaborateur de G. de Humboldt, soutient (1) qu'aucun
(1) Aperçu sur la langue tahitienne et celle des Ue$ Marquises^
mot sanskrit ne se trouve dans les langues polynésiennes, « à Texception du mot linga, phallus, dans les tles Tonga. > Et à cette occasion il ajoute : € On ne saurait s'imaginer à quel degré d'illusion le hasard peut porter la ressemblance entre les mots de deux langues. » Il le prouve bien lui-même, car ce mot, ainsi que Ta fait rémarquer Mariner, n^est qu'un mot vulgaire, ordurier, employé pour le mot nima c main » comme instrument. A ce titre, il n'y aurait donc aucun mot sanskrit dans les langues polynésiennes. Mais on a vu que tel n*est pas Tavis de plusieurs autres écrivains, particulièrement de Williams, Thompson, etc. (1).
Pour qu'on puisse expliquer la présence des quelques mots sanskrits que plusieurs écrivains ont cru retrouver dans la langue polynésienne, et les mots malais ou javanais qui s*y trouvent véritablement, il faut admettre ou que ce sont des mots polynésiens adoptés et transformés par les Malais et les Javanais, ou supposer, soit que les Polynésiens ont reçu quelques visites, volontaires ou non, de Malais ou de Javanais, soit que quelques-uns des émigrants po* lynésiens en Malaisie ont pu retourner en Polynésie.
On sait, du reste, aujourd'hui, et cela résulte amplement de notre étude, que Malais, Javanais ou Malaisiens, auraient pu se rendre en Polynésie presque aussi facilement que les Polynésiens en Malaisie, tant les difficultés soulevées par les aiitagt>nistes de la provenance asiatique ou malaisienne, étaient moins sérieuses qu'ils ne le croyaient, ainsi que l'ont démontré La Pérouse, J. Williams, Dillon, etc.. et plus récemment M. de Quatrefages. Si, malgré cela, nous n'admettons pas qu'ils se soient rendus en Polynésie, en nombre assez grand pour peupler les îles polynésiennes, ce n'est pas, nous l'avons déjà dit, parce que les raisons données jusqald par les auteurs contre la possibilité de leur venue nous paraissent suffisantes ; ce n'est pas non plus parce qu'ils ne l'aormient pas pu ; mais bien parce que, pour les Malais et les Javanais du moins, les caractères physiques et le fond de la
précédé d'une intraduction sur Vhistoire de la géographie des Marquiset. Bariin, 1843, p. 49.
(1) "Voy. Tol. n, p. 119.
la,Dgue sont tels que» fussent-ils venus en nombre plus grand encore qu*on ne dit. ils n'auraient jamais pu donner aux Polynésiens les caractères anthropologiques qu'ils possèdent et la langue qu'ils parlent. Seuls^ les Malaisiena auraient pu le faire ; et c'est sans nul doute cette possibilité qui a porté les écrivains modernes à préférer cette origine à l'origine malaise, si généralement admise autrefois, et qui est encore acceptée par beaucoup de personnes.
Sans revenir sur tout ce que nous avons déjà dit de contraire à cette opinion, il faudrait admettre, dans ce cas, que les émigrants seraient partis pour la Polynésie à l'époque où ils auraient parlé seulement le polynésien pur; il faudrait ensuite rechercher où ils auraient puisé ce langage. On ne voit pas, en effet, à moins de les supposer autochthones en Malaisie (1), où ils auraient pu le prendre ; puisque, dans l'Inde et le reste de l'Asie, on n'a jamais cité un peuple qui le parlât usuellement; en outre, on n'a guère trouvé d'analogie physique avec les Malaisiens que dans des tribus isolées qui, par leur petit nombre, semblent prouver qu'elles
(1) Cette supposition paraît être de M. Vi?ien de St-Martin. Voir ce qu*il dit à ce sujet : (Année ^^o/^., 1870- J 871, p. 93.) « Il résulte, des faits connus, Texistence jusqu'à présent inaperçue d'une grande race primordiale, qui semble avoir eu pour siège primitif les Iles de l'archipel asiatique depuis Sumatra jusqu'à Célèbes et aux Philippines, où elle a encore ses représentants inaltérés, les Dayaks, les Bataks, etc. »
Pour lui, cette race est blanche avec les traits absolument caucasiques : cheveux lisses, nez droit, yeux tout à fait européens, visage ovale ; en un mot il retrouve tous ces caractères dans les Battaks, les Dayaks, les Tagals de Luçon et les Bissayas de Min* danao. Mais nous avons assez parlé des taractères de cette race, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir.
Le fait d'une race distincte, ajoute-t-il, est connu depuis longtemps ; mais ce qu'on n'a pas vu, c'est qu'elle n'est pas circonscrite dans les limites de l'archipel, et qu'elle a deux ramifications principales, l'une au Nord, l'autre à l'Est, en revenant au S.-O. jusqu'à la Nouvelle-Zélande. Le premier rameau s'est répandu, d'après lui, jusqu'à Formose, l'Ile Haï-nan, les lies Lieu-Khieou, 111e Nyphon et autres terres du Japon, llle Teso, les Kouriles. Naturellement le deuxième rameau s*est rendu à la Nouvelle-Zélande en passant par la PoUnésiei
n*ont jamais dû jouer un bien grand rôle. D*un autre c6té, 8*il8 avaient été autochthones en Malaisie, comment auraientils pa perdre l'usage de leur langue primitive aussi complètement que la plupart, sinon tous, paraissent Tavoir fait ? On comprend très bien ce résultat, au contraire, si Ton admet qu'ils sont arrivés en nombre nécessairement restreint d'abord, dans des îles qui avaient probablement déjà de fortes populations et qui, plus tard, en ont reçu de nouvelles bien plus envahissantes et bien plus dangereuses pour eux.
Quoi qu'il en soit, M. d'Eichthal était si convaincu de l'exactitude de la remarque de G. de Humboldt, qu'il dit : c M. de Humboldt a fait plus '; il a trouvé dans une autre analogie de langage une présomption plus forte encore d'une communauté primitive, inexplicable dans l'état actuel de nos connaissances, entre l'Inde et la Polynésie (p. 214). Cette présomption était que le sanskrit avait hérité de l'Inde l'usage du salut qui consiste à se toucher mutuellement le nez avec le nez. Il est certain,' en effet, que cet usage est connu dans toutes les îles polynésiennes et à la Nouvelle- Zélande. Il s'appelle hongi; à Hawaii* hoki; aux Marquises, honi\ à Tahiti, /lot, et en Malaisie, tchium c flairer. >
M. d'Eichthal ajoute qu'en javanais, cet acte se rend par ngambung ; en madécasse orou(;/ie pour baiser, et oroue pour odorat (d'après Boze, c'est orou/c pour baiser, et oroun, ouroun et ourou pour odorat) ; et qu'aux Tonga, suivant Mariner, ouma signifie baiser, embrasser, contact avec le nez (nous croyons que c'est une erreur). Il dit encore que dans la langue tagale le mot baiser se dit halie^ et il croit que ce mot est le même que le madécasse ourou. Enfin il rappelle que M. de Freycinet a retrouvé ce mode de salutation à Timor, et ce qui est encore plus remarquable, chez les Papous, et que le malheureux Choris, assassiné au Mexique, l'avait trouvé, lorsqu'il était sur le Rurick^ chez les populations voisines du détroit de Behring, dans Tîle Saint-Laurent en Amérique.
II fait à cette occasion les réfiexions suivantes : « Ces éléments polynésiens retrouvés par M. de Humboldt dans le sanskrit, doivent nécessairement être considérés comme les
186 LES POLTNÉSIErà.
traces d'une civilisation polynésienne avec laquelle le sanskrit 8*est trouvé en contact sur le sol même de Tin de. Car, ainsi que nous Tavons dit ailleurs {Hiêtoire des Poulahs^ ch. XI), la direction des vents et des courants a sans cesse poussé vers l'Est la population polynésienne avec sa civilisation et sa langue ; tandis qu'elle a, au contraire, fermé le chemin de la Polynésie à toutes les influences de l'Ouest, par conséquent à celle de l'Inde et même de la Malaisie. »
Ici nous craignons bien que M. d^Eichthal n'ait pas exactement pesé ce qu'il semble avancer, puisqu'il a adopté l'opinion de Moërenhottt, c'est-à-dire la prédominance des vents d'Est. En effet, si la direction des vents et des courants a sans cesse poussé vers l'Est, il est évident que les vents entraînant dans cette direction n'auraient pu être que des vents d'Ouesty vents qui expliquent si bien, comme on a vu, les migrations vers la Polynésie. Or, ce qui prouve que M. d^Eichthal n'a voulu parler que des vents d'Est, c'est qu'il prétend qu'ils ont fermé le chemin des îles polynésiennes à toutes les influences de l'Ouest. Dès lors il devient difficile de comprendre ce qu'il a voulu dire, car on ne voit paa d'où seraient partis, d'après lui, les Polynésiens. Des Tunga peut-être ? Mais alors, comment en allant toujours à l'Est, la Nouvelle-Zélande aurait-elle pu se peupler ? D^à, du reste, nous avons assez dit quelle a été la cause de l'erreur de tous les ethnologues à ce sujet, pour n^avoir pas besoin d'insister sur celle qui n'est probablement ici qu'un défaut d'attention.
Il est bien certain que les vents d'Est et de Sud-Est sont, comme le dit M. d'Eichthal, un obstacle, la plus grande partie de l'année, aux émigrations de l'Ouest vers l'Est. Maison sait aujourd'hui, par de nombreux faits, que les vents sont parfois tellement forts qu'ils entraînent fort loin dans l'Ouest, comme ils l'ont fait par exemple vers les îles Rotuma, Anuta, Tukopia, etc. On peut dès lors très bien comprendre qu'ils ont pu entraîner les Polynésiens non seulement jusqu'en Malaisie, Java, Sumatra, Bornéo, presqu'île de Malacca, mais même jusque dans l'Inde et l'Indo-Chine ; ainsi que
les voyages des explorateurs modernes en ont fourni quelques témoignages.
Cest le courageux et regretté naturaliste Mouhot qui, le premier, a fourni à la science des présomptions de l'arrivée probable des Polynésiens à une époque reculée, dans ce qu*on appelle aujourd'hui les royaumes de Cambodge et de Laos (1). En effet, non seulement on retrouve dans le Kambodge un kampong ou village qui porte le nom de Savaï; mais dans le Laos, ou, pour parler plus exactement, entre les royaumes de Siam, du Cambodge et d*Annam existent des populations qui, si elles ne sont plus nettement polynésiennes, semblent du moins s'en rapprocher beaucoup. Les plus dignes d'attention sont les Stiengs. Voici comment en parle M. Mouhot, après avoir vécu trois mois parmi eux(2) :
c Les sauvages Stiengs sortent probablement de la même souche que les tribus des plateaux et des montagnes qui séparent les royaumes de Siam et de Cambodge de celui d'Annam, depuis le 11* degré de lat. nord jusqu'au delà du 10*, entre les 104* et 110* 20' de long, orientale du méridien de Paris. Ils forment autant de communautés qu'il y a de villages et semblent ôtre d'une race bien distincte de tous les peuples qui les entourent. Quant à moi. Je suis porté à les croire aborigènes ou les premiers habitants du pays, et, à supposer qu'ils ont été refoulés, jusqu'aux lieux qv'ils occu« pent aujourd'hui, par les invasions successives des Thibétains qui se sont répandus sur le Laos, le Siam et le Cambodge; et, en tout cas, ajoute-t-il, je n'ai pu découvrir aucune tradition contraire. »
Un peu plus loin, il les décrit de la manière suivante :
« Le Stieng n'a pas plus de rapports dans les traits avec l'Annamite qu'avec le Cambodgien; comme le premier cependant il porte la chevelure longue, tournée en torchon, mais fixée plus bas par un peigne de bambou. Sa taille est un peu
(1) Laos^ d'après M. Mouhot, signifie ancêtres. Savaï est dans l'Est du grand lac Bien.
(9) P. 188. La texte da Toyaga de M. Mouhot a d'abord paru dans le TùMr du Mande ; puis, après avoir été revu par M. de Lanoj6, publié an 1878, aons le titre de Voyage dans le royaume de 5tam, de Cambodge et de Laos.
au-dessus de la moyenne; sans être fort, il est bien propor« tionné et a une apparence robuste. Ses traits sont en général réguliers ; d*épais sourcils et une barbe assez bien fournie, quand il ne s*arracbe pas les poils des joues, lui donnent un air grave et sombre. »
M. Mouhot ne parle ni des yeux, ni du nez ; mais, à en juger par le sauvage Stieng représenté page 158, les yeux sont grands, les lèvres grosses et le lobule des oreilles toujours percé... « Son front, ajoute-t-il, est généralement bien déveveloppé.
c L'unique vêtement du Stieng est une écharpe.
« Les mœurs des Stiengs sont hospitalières ; ils n*ont ni temples ni prêtres ; cependant ils reconnaissent l'existence d'un Être Suprême, auquel ils rapportent tout bien ou tout mal, et qu'ils appellent Brâ (I). Les mariagett sont accompagnés de réjouissances, et, aux funérailles, on pousse des cris lamentables.
« Les hommes portent un bracelet au-dessus du coude ou au poignet ; ils aiment beaucoup la parure.
€ La polygamie est en usage chez eux.
c Un de leurs amusements favoris est de lancer des cerfsvolants, auxquels ils attachent un instrument de musique.
€ Leurjpémoire est courte ; leurs guerres sont fréquentes entre villages, et ils cherchent à se surprendre.
« On peut dire que leur caractère est doux et timide. »
D'après une pareille description, pu ne peut nier qu'il n'y ait une grande ressemblance entre les Stiengs et les Polynésienis. Même chevelure, même faciès, même simplicité dans le vêtement, même amusement favori que les Nouveaux-Zélandais, même manière de faire la guerre que les Marquésans, etc. Mais il y a aussi des différences, qui peuvent, il est vrai, être attribuées aux populations qui les ont refoulés dans l'intérieur, telles que l'habitude de porter un bracelet, celle de la polygamie, etc. Nous doutons seulement que les Stiengs aient un nez aussi aquilin que semble Tin-
(1) Evidemment la première syllabe de Brama, e^ la seule chose qu'ils paraissent avoir retenue de la religion de ce Dieuiqu'on avai^ sans doute essayé de leur inculquer.
LES POLYNIfSIENS. 189
diqaer le portrait donné par M. Monhot^ et que M. Figuier ft représenté p. 2n2 de ses Baces humaines. Il est bien à re- Crretter surtout que leur observateur ait omis de donner quelques mots de leur langfue.
Le mâme voyageur ne trouvait pas, d^ailleurs, que les Stiengs fussent les seuls à ressembler aux Polynésiens. Pour luiv les habitants de Laos n'avaient pas moins de ressemblance. Voici comment il a décrit ces derniers (1) :
« Les hommes et les femmes de Laos vont nu-pieds ; leur coiffure est celle des Siamois, comme à peu près leur habillement.
€ Les femmes sont généralement mieux faites que celles 4t Siam (2). Biles portent une seule et courte jupe et parfois im morceau d*étoffe sur la poitrine. Elles nouent leurs che - "^eux en torchon derrière la tête. Les petites filles sont souvent fort gentilles, avec des petites figures chiffonnées et éveillées ; mais, avant 18 ans, leurs traits s'élargissent, leur corps se charge d'embonpoint ; à 35 ans, ce sont de vraies sorcières, presque toutes affectées de goîtres.
« Quant aux hommes, qui sont pour la plupart exempts de cette infirmité, j'ai remarqué parmi eux un grand nombre d'individus bfttis comme des athlètes et d'une force her- ^léenne. »
Cette description montre les analogies frappantes qui existent, en effet, entre cette population et celles des Tunga, des Sandwich et de la Nouvelle-Zélande. Pour M. Mouhot, ^ea analogies étaient si grandes qu'il trouvait que toute cette
CljOaTT.cité, p. 325.
et) Si cette assertion est exacte, et il n*est guère permis d*ea
d^^ter» puisque M. Mouhot a pu comparer pendant assez longtemps,
^ «Tua autre côté, si les portraits de femmes de Siam, que M. Fi-
|ttler (dans les Races humaines^ p. 366) a donnés sous le nom de
«familles de Bankok >, sont exacts eux-mêmes, il faut reconnaître
<l^*il est difficile de voir une plus grande ressemblance avec les Po-
Ip^t^nnes. En les voyant, nous avons reconnu vingt visages aper-
^ on remarqués par nous aussi bien à la Nouvelle-Zélande qu'aux
^angt, à Tahiti, aux Sandwich, etc. De plus, elles ont absolument
^ inéme regard, la même attitude, les mêmes ornements, le même
^teoeni du nez, le même ovale, etc.
population, hommes, femmes et enfants, lui rappelait € les types du Nord de la Polynésie, tels qu'ils sont représentés dws les grandes publications des marins français de 18S0 k 1840. » Et il disait en terminant : Certes, s'il avait été donné à rillustre Dumont d'UrviUe d'explorer les rives du Mékong, il aurait été fixé sur les origines des Garolines^ des Tagales de Luçon et de ces Haraforas de Gélèbes, qui lui ont fj^pparu comme les ancêtres des Tongas et des Tahitiens. »
On le voit, M. Mouhot n'hésitait pas, avec la plupart des écrivains, à donner une origine asiatique à ces diverses ^pulations et à en placer le berceau plus particulièrement dans le Laos : ce qui, croyons-nous, n'avait point encore été fait. Mais ici encore, malheureusement, manquent les preuves linguistiques : aussi, malgré les analogies indéniables qu'il a fiiit connaître, pensons-nous qu'on ne doit considérer ces analogies comme indiquant seulement la venue de colonies polynésiennes ou malaisiennes, jusque-là, dans des temps très anciens et bien antérieurs à l'arrivée des colonies malaises, dont la présence paraît être attestée, dans cette partie de l'Asie, par les quelques mots malais qu'on y trouve (1). Il est évident que le fait constaté par lui que c les traditions des habitants de Tlndo-Ghine ou du Laos conservent le souvenir de migrations venues du Sud, et qui auraient refoulé l'ancienne race dans les montagnes, > est plus contre son opinion qu'en sa faveur ; car il semble prouver qu'il ne s'agit que d'émigrants malais habitués, comme on sait, à refouler, partout où ils s'établissaient sur le littoral, les premiers habitants du pays.
De son c6té, M. Hamy rapproche les Stiengs des Hindous. Mais suivant M. Thorel, le compagnon de M. de Lagrée dans son exploration du Mékong, ce ne seraient pas les StiengSi mais les Lolo qui représenteraient le lype caucasique (?) rencontré dans le bassin du Cambodge. Voici comment il décrit ces derniers : grands, vigoureux; figure énergique } traits accentués, profil droit ; yeux horizontaux et bien ou^^
(1) Pouto'-Condorj île voisine dds bouches du Mékong; Sambok^ Purang; peut-être Kampoij Panompeng, Oudong, Kampong, etc, mais quand tous ces mots seraieni malais, c'est peu sans douta.
Terts; nez droiti assez développé» parfois busqué; pommettes peu saiUantes ; visage presque ovale ; front assez haut ; barbe souvent frisée et plus abondante que chez les peuples voisins; formes accusées ; muscles bien dessinés ; teint brun.
La plupart des voyageurs modernes s'accordent pour trouver à plusieurs tribus du Laos une « apparence çaucasique. » Cette ressemblance ne proviendrait-elle pas plutôt de rélément polynésien qui s'est infiltré dans ces régions dont Tethnographie est encore mal connue ? En effet le Polynésien est TEuropéen de TOrient. Les Tsiams ou Chams, par exemple, une des populations les plus ancien xes et les plus intéressantes de la Cochinchine, dont le pays est généralement appelé Tsiampa ou Ciampa, semblent» d'après les observations de M. le D' Alf. Keynaud (1), se rapprocher beaucoup des Polynésiens. Aigourd*hui, ils sont fortement métissés ; mais une partie d'entre eux doit être assimilée aux Dayaks et aux Battaks des îles de la Sonde. On peut aussi rapprocher des Tsiams les Ba-nis observés par révoque Tabart
Le D' Kern, professeur à l'université de Leyde, est parvenu à traduire les inscriptions cambodgiennes rapportées par le D' Harmand. Il en résulte qu'elles ont beaucoup de rapports avec le kawi ou javanais ancien^ et que la civilisation de Java et de Sumatra semble être venue principalement du Cambodge.
D'un autre côté, le professeur P. J. Weth, dans son étude sur c les Langues et la Littérature de Java, » montre que le Kandâ, le poème kawi le plus ancien, dont malheureusement on ne possède pas le texte primitif, est un récit ou tradition mythologique, qui établit un syncrétisme étonnant de représoitations polynésiennes, brahmaniques et bouddhiques. Il en conclut que ce syncrétisme « loin de faire preuve d'un ftge recolé, nous &it plutôt croire à une origine relativement récente. > Le contraire serait probablement plus vraisemblable. Bu tout cas, cela recule considérablement la civilisation polynésienne (2).
(l) Les Tsiams, ihèse de Paris, 18S0.
(S) Voj. Annales de t'Extrime-Orient, 18S0, p. 95 et td02.
Ainsi, ce ocrait dans Tlnde môme, comme on le dit, ou tout au moins dans les royaumes de Cambodge, de Siam et de Laos, que le sanskrit ou le pâli se serait trouvé en contact avec la langue polynésienne. G*est ce qui a porté le célèbre philologue Bopp à affirmer que ce qu'il appelle le c rameau des langues malaises-polynésiennes » n'est qu'un rejeton du sanskrit. Pourtant, nous ferons remarquer ici que le nom seul qu'il donne à ces langues prouve qu^ confondait les langues malaises et la langue polynésienne proprement dite, qui, suivant nous, sont aussi différentea par le fond, que les caractères physiques des deux peuples diffèrent eux-mêmes entre eux. Telle n'étaitpas Topinion de Guillaume de Humboldt. On sait en outre parfaitement à * quelle époquele sanskrits^estintroduitdans Tancienne langue de rîle de Java. Il est d'ailleurs un fait certain, c'est qu'en examinant attentivement les 200 mots malais et polynésiens réunis par M. Bopp, et qui se retrouvent d'après lui, dans le sanskrit, M. d*Eichthal n'en a trouvé que deux appartenant à la véritable Polynésie (1). Ces mots sont, dit-il : le pronom de la troisième personne du singulier : ta, polynésien, dia^ ya^ malais, et non iya ; sya, sauskrit, ou bien na^ polynésien, na^ pâli, ana^ sanskrit (et polynésien ajouterons-nous): enfin, l'adjectif grand, maha à la Nouvelle-Zélande, mahtU en sanskrit. En ce qui concerne ce dernier mot nous ajouterons qu'il ne signifie à la Nouvelle-Zélande, que : « être content, satisfait, grande quantité, grand nombre, abondant, être abondant, etc. » Grand, en maori, se rend par nui et raAt, comme dans tout le reste de la Polynésie.
€ En résumé, dit M. d'Eichthal, c'est à la ressemblance des pronoms de la première et de la troisième personne, à celle des noms de nombre 2 et 3, à celle du substantif eau, de l'adjectif grand et du verbe saluer, que se réduisent les affinités entre le sanskrit et le rameau polynésien proprement dit. Elles ne suffisent certainement pas pour établir un rap-
(1) Deux mots sur 200 ! on conviendra qu*il faut vouloir se contenter de peu pour soutenir, à Taide d*un pareil témoignage, qu'une langue est un dérivé de l'autre.
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port intimede parenté entre les deux langrues ni entre les deux
races. » Nous sommes complètement de son avis, et nous le
partageons encore quand il dit en terminant : « L'exemple
de cette tentative nous fournit une des preuves les plus re-
marquables que nous puissions rencontrer du danger de la
philologie abstraite, c*est-à-dire de celle qui procède sans
avoir soin de vérifier les résultats qu'elle découvre parle
concours des considérations historiques et géographiques. »
Voici, du reste, quelques-unes des affinités rencontrées par
SI. d'Eichthal entre la langue de Tarchipél malais et celle
dn rameau indo-européen. Nous écrirons les mots tels qu'ils
l^ont été par lui-même en nous bornant à donner à chacun
d'enx la véritable orthographe des mots polynésiens :