‹ Les Polynésiens: leur origine, leurs migrations, leur langageChapitre 5 sur 79 · M LES · texte numérisé non relu

M LES

(Test arec raison que le savant ethnologne croit qn*an certain nombre de générations sont passées dans la mythologie desTahitiens.'On n*en peut dire exactement le nombre mais il a probablement été beaucoup plus grand qu*on ne paraît le supposer.

Quant à TexpUcation que donne M. de Quatre&ges, elle est on ne peut plus admissible, car si Mare était un homme intelligent, il n'était pas moins par son caractère sceptique, ses qualités de rhéteur, le Tahitien peut-être le moins capable de faire une généalogie. Nous savons de source autorisée que les choses d'autrefois étaient celles qu'il ignorait le plus, bien qu'elles doivent être celles qui porteront le plus son nom à la postérité. Nous étions là, en effet, quand Mare a composé ce roman dont souriait M. Orsmond qui n'y com« prenait absolument rien, comme il nous l'a dit lui-même. C'est en vain que ce dernier, s'entourant' de toutes les connaissances rassemblées par lui-même et ses confrères depuis une trentaine d'années, avait essayé de construire la géné^ logiedes rois de Tahiti: il n'avait pu y réussir ,disait-il,quoiqu'il eût reçu ses renseignements de vieux prêtres ou chefs fort capables, morts tous, et qui n'avaient pu les communiquer à Mare, lorsque, sur Pinvitation de l'autorité française, celui-ci se mit à écrire quelques chapitres sur l'histoire de Tahiti. Cette généalogie de la famille de Pomaré n'est que le fait d'un rhéteur courtisan, bien certain que personne, quelques années plus tard, ne serait en état de le contredire puisque déjà tous ceux qui en auraient été capables n^exis* talent plus (1).

D'après M. Orsmond lui-même, dire approximativement le nombre des dynasties qui se sont succédé dans Vîle est impossible ; mais il est certain qu'il y en a plusieurs chex^ chant toutes à fondre dans leur généalogie celle des chefii marquants qui les avaient précédés.

(1) Nous ne pouvons entrer ici dans les détails nécessaires ; nous nous contenterons de dire qae les Pomare sont des usurpateurs ne datant, comme rois, que (l'une époque peu recalée, du commencement du siècle et nous renverrons à la biographie de eette famille que nous avons écrite dans nos Documents sur Tahitié

LM POLTNÉSISlfS. S6

(Test done eneore avec raison que M. de Qnatrefages dit qa*il 7 a là un fait historique à rechercher, à éclairer ; mais Q faut bien le dire aussi, quelles que soient les conjectures, elles ne seront jamais ni infirmées, ni confirmées, car encore une fois, ceux qui auraient pu le faire sont morts. • Inutile d'ajouter que tout ce qu'ont dit les missionnaires à ce sujet et avec intention parfois, ne peut qu'induire en erreur : ils ne pensaient ^ère alors que viendrait le jour où cette question serait, comme tant d*autres, examinée par la science.

Après ces remarques il ne sera peut-être pas superflu de citer encore l'extrait suivant de l'article de M. Bovis sur Tantiquité de la population des îles de la Société (1). Cet extrait vient attester lui-même combien il est difficile d'obtenif quelque chose de précis sur un pareil sujet.

€ Il ne nous reste rien d'écrit sur les premiers temps de ces peuples, et les traditions conservées par la mémoire humaine remontent si peu haut qu'on serait tenté de chercher à cette insuffisance une raison prise dans la nécessité même des choses. Mes efforts n'ont jamais pu faire remonter la mémoire des vieillards, plus loin que 20 générations, les vieillards que j'ai questionnés se sont généralement accordés ou à peu près pour le chiffre de vingt générations de rois, et à la 20", ils se trouvaient complètement dans Ie3 temps fabuleux : ca^ le père du 1*' roi a maintes fois transporté des montagnes, voltigé d'une cime à une autre et enfin s^est livré aux exercices habituels aux héros et demidieux de tous les paganismes. »

Cest vraiment un fait bien remarquable et qui semble tenir, comme le dit si bien M. de Bovis, à l'impossibilité de retenir plus dhine vingtaine de générations dans la mémoire, car il se présente presque partout et particulièrement comme nous allons le faire voir, aussi bien à la Nouvelle-Zélande, qu'aux Manaia, aux Mangareva, etc. De son cftté, le Rev. ElliSi dans ses Polyne$ian researcheB^ dit que lee Tahitiens ont des généalogies remontant à plus de cent

{i)Amuiaire de TahiH^ iSM, p. tt5.

gfénérationsymaia que trente seulement d'entre elles peuvent être considérées comme exactes et admissibles.

Quoiqu'il en soit, nous croyons pouvoir nous contenter du chiffre donné par M. Haie qui accorde 3000 ans d'existence aux habitants des îles de la Société et nous résumons ainsi le peuplement des archipels que nous venons de passer en revue :

Sandwich 2100 ans.

Marquises 2640 ans.

Tahiti 3000 ans.

Nouvelle-Zélande. — Les mêmes raisons, tirées de Taltération de la langue et des mœurs, qui avaient porté M. Haie à assigner une grande antiquité au peuplement de Tahiti, Font conduit à considérer les émigrations à Tahiti et à la Nouvelle-Zélande comme contemporaines ; c'est eu effet ce qui semble résulter, non seulement des données linguistiques, mais même du rapprochement des dates fournies par les traditions de ces deux contrées (1).

Au contraire M . de Quatrefages pense que M. Haie se trompe quand il avance que la Nouvelle-Zélande et Tahiti ont été peuplées à peu près à la même époque : car, ditil, € bien loin que les émigrations aient été contemporaines dans ces deux archipels, celle de la Nouvelle-Zélande est une des plus récentes, tandis que celle de Tahiti est très ancienne. • Pour étayer cette opinion, il s'appuie : d'abord sur une légende rapportée par Sir Grey, légende établissant que jusqu'au moment où elle a été recueillie, il n'y a eu que 15 générations, ou 450 ans d*écoulés depuis l'arrivée des émigrants de l'Hawahiki venus sur le Taînui ; il s'appuie en outre, sur les généologies publiées par Shortland et Thompson ; ces généalogies élèvent le nombre des générations à 18 ou 20 et font remonter la date^des migrations à

(1) Noter que lo révérend Colenso admet Tantiquité considérable des immigrants, à la Nouvelle-Zélande, immigrants qu*il était disposé, avec EUis, à faire venir de PAmérique, alors qu'il regardait leur origine malaise comme impossible.

540 OU 600 ans. Toutefois, comme Thompson n'admet que des règnes au lieu de générations, 21 ans au lieu de 30, ce n*est même plus que 450 ans environ, c'est-à-dire à peu pré s le même chiffre que celui fourni par les 15 générations de la légende de Sir Grey.

Cette légende indique bien, en effet, quTe Maru-Tuahu et son père Hotu-Nui (1) étaient arrivés à Âotearoa sur le Taînui en môme temps que YArawa et la plupart des autres canots et que, depuis ce moment jusque en 1853, il ne s'était écoulé que 15 générations : celles-ci, multipliées par 30 ne donnent bien que 450 ans, et reportent cet événement tout au plus aux premières années du XY* siècle.

Mais il résulte des recherches de Shortland, qu*il y aurait quelques générations de plus et que TIle-Nord de la Nouvelle-Zélande serait colonisée depuis 18 générations, c*esti^re depuis un temps qui ne dépasse pas 500 ans. Ce chiffre, on le sait, a été adopté par M. Maunoir, pendant que M. Baker l'a élevé à 800 ans ; mais sans indiquer les données qniont servi de base à son estimation.

« Pour appuyer cette conclusion, dit M. Shortland (2), on a réuni les généalogies de plusieurs chefs de la famille de TAraioa, descendant du même ou de différents personna^ de l'équipage de ce canot, et, en les comparant avec 8oiD, on a trouvé que presque toutes s'accordaient & ne comp- ^ qae le même nombre de générations depuis le moment de Tarrivée des premiers émigrants à la Nouvelle-Zélande. Ce fut en voyant cette coïncidence dans le nombre de gé- Qàdogies données par cette tribu, que je commençai à pen- ^r que de pareils titres avaient une valeur réelle, car leur ^ormité étant involontaire, c'était la meilleure preuve de I^or exactitude.

ff On a fait do pareilles recherches, ajoute-t-il, dans le mneau des Ngati-Kahu-Unuunu qui occupent aujourd'hui

(1) serait plus exact de dire Hotunui seulement, puique Maru- Toalia est né à Kawhia, sur TIle-Nord, peu après le départ d*Hopoor aller se fixer à Hurakî.

(i)0afr. dté, p. 293.

rUe-du-MilieUy et dans les tribus de la famille venue sur le Taînui^ et, aussi loin qu^on soit allé, on a obtenu le même résultat. »

Puis il continue en disant : « Il serait intéressant de poursuivre ce genre de recherches dans les trois autres divisions primitives» c'est-à-dire dans les familles Whanganui, Taranaki et les Ngatiawa de la baie d^ Abondance ; car, si l'on venait à trouver que dans chacune d'elles les principaux personnages encore vivants se rapprochent par le chiffire des généalogies, depuis l'arrivée de leurs ancêtres à la Nouvelle- Zélande, on aurait une forte preuve de la contemporanéité des migrations; tandis que, si la famille seule des Whanganui comptait un plus grand nombre de générations que les autres, on pourrait ajouter foi à leur tradition : Que leurs ancêtres ont été les premiers colons de la Nouvelle-Zélande. »

En outre M. Shortland (1) cite les débats survenus entre les chefs des tribus Ngati-Wakaue et Ngaïtirangi à l'occasion de leurs droits sur une île de labaied'Abondance,nommée Motiti : (2) ces débats établissent le même nombre de • générations ; et tous ces faits réunis semblent bien condui-

(1) Traditions and superstitions^ p. 803. Voici ce qu'il dit à ce sujet : c Dans l'une des nombreuses discussions soutenues à cette occasion, la tribu Ngatî-wakaue, pour prouver la supériorité de ses droits, mettait en avant que ses ancêtres étaient les premiers qui s'étaient arrêtés à Maketu , et qui , par suite, s'étaient établis à Motiti. Comme témoignage accessoire en faveur de ce fait et pour rendre leurs prétentions plus apparentes aux jeux des Européens, ils en appelaient à un pendant d'oreilles en pierre verte, appelé Kaukau Matua, que Tama-te-Kapua, un de leurs ancêtres, avait apporté de THawahiki et qui était possédé dans le moment par Te Heuhea, son descendant direct. Ils soutenaient que ceux qui pouvaient prouver être les possesseurs de ce bien meuble, avaient plus de titres à occuper File en question que ceux qui n'avaient d'autre droit que celui résultant de la conquête, et qui, à leur tour, avaient été forcés de l'abandonner à la reprise des hostilités. »

(2) M. Shortland dit que Motiti est 111e plate de Gook ; mais les cartes anglaises disent que Tîle plate n'est autre que la petite Ile Motu-Nou qui est plus à l'Ouest.

rc en effet au chiffre de générations qu'il admet. Mais ces généalogies sont^Ues exactes ? Nous croyons qu'il est permis d*en douter.

Il n'y a rien de surprenant que les généalogies d'une marne famille s'accordent : C'est même une nécessité, puisque c'est ce qui est transmis journellement à la tribu par la mémoirei et conservé à l'aide de petits bâtonnets appelés Papa iupima (1) par les prôtres des tribus. Il serait plus étonnant qu'elles différassent. Et si M. Shortiand ajoute que le même résultat a été obtenu dans une autre tribu, cel* le des Ngati-Kahu-Dnunu, partie de Tîle Nord pour ail er se fixer dans l'Ue-du-Milieu, cela n'est pas plus surprenant, puisque cette tribu, venant de l'Hawahiki, était arrivée en même temps que l'Araioa, le Tainui et les autres canots dans rilc-Nord, ainsi que nous l'avons fait remarquer ailleurs, puisque c*est seulement après quelque temps de séjour dans cette dernière île qu'elle est allée se fixer sur l'Ile-du- Uilieu. Venue en même temps que les autres, elle devait avoir le môme nombre de généalogies que les descendants de ces divers canots. Il n'y a donc pas d'intérêt & examiner chacune des tribus formées par les équipages qui montaient les canots arrivés à peu près en même temps, et dont parlent les traditions.Il est à peu près certain que ces tribus doivent avoir un même nombre de généalogies, si quelques-unes ii*out pas été oubliées. Mais, comme le dit Shortiand, il sénat plus intéressant de savoir combien en comptent les Whanganui, par exemple ; puisque, d'après les traditions, i*imigration de leur premier chef Turi, est un peu anté* rifiue. Si cette tribu avait quelques générations de plus, ce iMitnon seulement on indice de la créance que méritent lii traditions Maori en général, mais aussi un témoignage farorable au peu d'ancienneté de Témigration à l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande.

(1) C'était une sorte d'arbre généalogique que l'on récitait de tapa en temps à la multitude, réunie dans ce but, pour qu'elle en coBierfIt miecx le souvenir. M. Tajrlor (p. >55) apprend que cet arha généalogiqua était comparé au Hue (calebassicr ) dont la tige «t appelée Tahuhu^ et les branches Kawae.

Ce qui doit surprendre toutefois, c'est qu'on ne soit pas déjà fixé sur ce sujet. Il y a bien longtemps que les missionnaires sont établis dans cette tribu, de même que dans celle de Taranaki et de plusieurs autres localités, et ils ont dû certainement s'y procurer les principales généalogies qui les concernent. Il est donc supposable que si M. Shortland ne les a pas fait connaître,c'est qu'elles n'étaient probablement pas favorables à la thèse qu'il soutenait. Quant à M. Taylor, il ne dit pas un mot du nombre des généalogies ; pourtant il parle assez longuement de la tribu Whanganui, quand il fait connaître le premier le chant en vers qui rapporte les découvertes et l'établissement de Turi dans le détroit de Cook .

Quoiqu'il en soit, M. Shortland, d'après tous les renseignements obtenus, porte à 18 le chiffre des généalogies, dans les diverses tribus qu'il a pu étudier.

De son côté, M. Thompson (1) a conclu, de Texamen attentif de plusieurs arbres généalogiques, qu'environ 20 générations de chefs ont existé depuis l'arrivée des premiers émigrants de THawahiki, c'est-à dire cinq de plus que ne fait supposer la légende rapportée par Sir Grey ; et, appliquant à chaque chef néo-zélandais la même longueur de règne qu'aux souverains anglais, c'est-èi-dire 22 1/35 ans, il a été conduit à ce résultat que les Polynésiens sont arrivés à rUe Nord de la Nouvelle-Zélande 440 ans auparavant, au< trement dit vers 1410 ou 1420.

Deux arbres généalogiques inspiraient surtout une grande confianée à Thompson : Ce sont ceux des tribus de la baie d'Abondance appelées Ngati-te-Rangi, et Ngati-Wakaue(2. Ils avaient été examinés avec le plus grand soin par le magistrat anglais de Rotorua afin de savoir quelle était la tribu qui avait des droits véritables sur la petite île Motiti. Or, ces deux arbres généalogiques sont les mêmes que ceux établis et publiés par Shortland, alors qu'il était magistrat à Maketu dans la baie d'Abondance ; car, bien que Thompson

(l) Ouvr. cité, t. I,îp. 67.

(2) Voir ce que nous ayons dit précédemment sur ce sujet, t. II, p. 320.

n*en dise rien, le sujet en litigre est le même, et les réclamants appartiennent aux deux mêmes tribus. Nous avons montré que la tribu la plus ancienne faisait remonter son origine à Tama-te-Kapua le chef de VArawa. Mais les marnes documents ne sont pas interprétés de la mâme manière par les écrivains, et peut-être M. Thompson n'était-il pas aussi convaincu qu*il semblait le dire de la confiance à ac« corder à de pareils arbres généalog^iques ; car il ajoute, ce qui prouve combien il doit être facile aux indig^ènes de se tromper : < Il faut que les Nouveaux-Zélandais se trouvent dans de semblables circonstances pour qu*ils fixent leur mémoire sur leurs ancêtres ; car autrement, soit crainte ou délica* tcsse, ils évitent de parler d'un pareil sujet, toutes les fois qu'ils n*y sont pas poussés par quelque intérêt particulier.» Ainsi il y aurait donc eu vingt générations pour M.Thomp- 8on ; mais le Rev. Taylor qui a séjourné fort longtemps à la Nouvelle-Zélande, et qui a publié l'un des livres les plus remarquables qui aient été écrits sur cette contrée, augmen* te encore le nombre des générations. Voici ce qu'il dit à ce sajet (1) : c Les indigènes de la Nouvelle-Zélande sont fiers de leurs généalogies et celles des grands hommes en général remontent aux dieux, et môme avant eux. c Plus loin (2) il ajoute : c On fait peu de cas du chef qui ne peut pas remonter à 20 ou 30 générations. Les grandes familles vont enfin, jusqu'au commencement de toutes choses.» Plus loin enfin(3), il apprend qu'un vieux prêtre, nommé Hahakaï, très versé dans les traditions de son pays et qui vivait encore en 1840 à Parapara, petit village sur la route de Kaïtaia à la baie Douteuse, lui donna une liste de 26 générations, depuis Tarrivée desémigrants de THawahiki dans l'Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande. Cette liste donne les noms dans l'ordre suivant : 1* Tiki. — 2* Maui. — »» Po. — 4*» Mawete. — 5» Atua. — ff Maea. — V WaÎLkapa. — 8*» Tuku-Ora. — 9° Tutengaoa-Hau. — Vf Tau-Mumu-Hue. — Il* Tau-na-nga. — 12* Te>Niho-o-te-Rangi. — 13' Mumu-te-Awa. — Raparapa-le-

(1) Oavr. cité, p. 16.

(1) Ibid. p. 155.

m Ibid- p. 193.

Uirai — 15« Nuku-Tawhiti. — 16* Hae (femme ).- 17» Moerewa (qui vécut très vieux ). — 18' Papa-Whaka-Mihamîha. — 19»Te-Turu. — 20* Heke-Rangi. — 21° Patua.— 22» Awataî. — 23° Koro-Awio. — 24« Mapihî. — 25° Haruru. — 26° Moehau ( femme, grande prêtresse qui vivait en 1840).

Taylor, il est vrai, ajoute que le vieux prêtre, dans sa première demi- douzaine de noms, semble avoir été pris parmi les dieux ; mais cette assertion ne saurait être fondée quand on se rappelle ce que toutes les traditions rapportent de Maui par exemple, qui ne fut déifié qu*après son émigration à rile-Nord de la Mouvelle-Zélande,et ce que dit lui-même M. Taylor de l'arrivée de Po dans cette île, à la troisième génération de ceux qui s'y trouvaient déjà (1). « Si nous donnons, dit-il, 30 ans à chaque génération, en en supprimant six d'abord, cela fait une période de six cents ans, et je suis même porté à croire qu'il y a cent années de trop. » Ainsi Taylor admettait 500 ans pour le peuplement de TIle-Nord de la Nouvelle-Zélande par les émigrants de THawahiki. Certes, on pourrait croire à l'exactitude d'une pareille estimation venant d'un observateur si autorisé ; cependant nous ne croyons pas qu'on puisse s'y fier plus qu'aux autres.

On a vu déjà, en effet, qu'un chef appelé Tikî, s'est rendu à l'Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande dès l'origine du peuplement, et que, frappé de la pénurie de vivres de la tribu dans laquelle il se trouvait, il envoya sa femme en Hawahiki pour y prendre les patates douces appelées Kumara ; celle-ci mit peu de temps à faire le voyage, preuve du peu d'éloigrnement de l'Hawahiki. Nous avons aussi longuement rapporté la vie de Maui ; nous avons montré que ce personnag'e, déifié plus tard, avait émigré lui aussi à File-Nord où il était mort. Gomme il était contemporain de la plupart des émigrants, il aurait très bien pu ne s'y rendre qu'après Tiki, au lieu d'avoir péché le premier l'Ile-Nord de la Nouvelle- Zélande, comme le disent des légendes faites évidemment après coup. Mais y fùt-il allé longtemps avant, on ne voit pas pourquoi il ne serait pas compté comme tête de généra-

(1) Ouvr. cité, p. 193.

lion. Il en est de même de Po, de Mawete, etc • Quant au 5*, c*était évidemment quelque personnag^e ayant pris le nom de la divinité, c le Divin » ; le 6", celui de quelque conquérant: etc. Car tous ces noms ne sont que des qualificatifs préférés aux noms de famille ; c'est ce que nous avons particulièrement fait remarquer quand npus avons parlé des noms des chefs aux îles Marquises.

Si Ton considérait tous les noms désignés par le vieux prêtre comme ceux des chefs de chaque génération, il se serait écoulé, depuis l'arrivée des émigrants de FHawahiki un laps de temps de 600 ans, au lieu des 450 de la légende de Maru*Tuahu ; peut-être est-on en droit de penser que Sir Grey, qui a fait connaître cette dernière légende, doutait lui-môme de sa signification; car il dit : « Les traditions que nous rapportons ont régné peut-être plus de 2000 ans dans la plupart des tles de TOcéan pacifique. »

Ainsi donc, des généalogies n'indiquent que 15 à 16 générations ; d'autres en indiquent 18 à 20 ; une en élève le nombre à 26 ; des écrivains estiment à 800 ans la durée des Néo- Zélandais dans TIle-Nord; enfin, d'après d'autres, ils y existeraient depuis plus longtemps. Nous le demandons ; quelle confiance avoir en de pareilles données, encore moins certaines que celles de l'ancien Testament, qui le sont si peu (1) ; ainsi que le prouvent les séries chronologiques qui énumèrent les ancêtres de Jésus-Christ (2) ?

Si l'on a pu se demander pour ces dernières s'il n'y en aurait pas eu un plus grand nombre, on est, à plus forte raison, en droit de se le demander pour la Nouvelle-Zélande, où les renseignements sont encore plus contradictoires, puisque d'après M. Taylor, il n'est pas un chef de grande famille qui ne commence sa généalogie à l'origine de toutes choses, et parfois même avant la création des dieux, d'où tous les chefs de la Polynésie aiment tant descendre. Le

(1) Oavr. cité, introduction, p. 12.

(2) On sait que St-Mathieu ne compte, d'Abraham à Jdseph, époux de la vierge Marie que 89 générations, tandis que St*Luc, procédant comme le premier de mâle en mâle, énumère du même Abraham au même Joseph && générations.

studieux missionnaire, dit à cette occasion : (1) » Je m*amu* sai beaucoup, une fois, d'une tradition de cette espèce, commençant au néant ( na te kore i a?, de rien à quelque chose) et entassant nom sur nom jusqu'à celui du narrateur.»

Il est bien évident que si Ton n'a,comme il rayance,qu*une pauvre opinion d'un chef, qui ne peut pas faire remonter sa généalogie à 20 ou 80 générations, c'est que les grandes familles prétendent venir de bien plus loin (2). Dès lors n'en peut-on pas inférer, comme semble l'avoir pressenti M. de Bovis pour Tahiti, que ce nombre de vingt et quelques générations n'est si généralement donné aux navigateurs, ou conclu des traditions, que parce qu'il est difficile, et peutêtre impossible à la mémoire de la plupart des indigènes de conserver le souvenir d'un plus grand nombre ?

A cette occasion toutefois, nous ferons remarquer que cette induction ne peut être tirée que des chiffres des deux premiers archipels ; puisque, ainsi qu'on l'a vu, les habitants de Sandwich, et des Marquises ont au contraire conservé le souvenir d'un plus grand nombre de générations ou de chefs. Nous avons môme montré que, dans ces dernières îles surtout, ces chefs ou générations avaient été encore plus nombreux qu'on ne Ta cru. Certes il n*est pas facile d'expliquer une pareille différence chez des populations qui ont une origine commune ; on a cru pouvoir Tinterpréter en faveur d'une origine malaisienne, mais nous croyons que cette différence est elle-même un témoignage de l'ancienneté plus grande du peuplement de la Nouvelle-Zélande et de Tahiti ; car on comprend parfaitement que la diffic ulté de se rappeler par la mémoire seulement soit en raison directe du temps écoulé. L'Ue-Nord et TIle-du-Milieu de la Nouvelle-Zélande devaient avoir des relations faciles et

(1) Oav. cité, p. 155.

(2) Comme Ta dit M. Perrier {autochthonie^ mém. Soc. d*anthrop.) à propos de Téthnologie égyptienne. « Il en est des familles des nations comme des famiVles prises en particulier. On veut être de lignée ancienne ;on veut dater de loin, parce que c'est, en principe, un lustre légitime, aussi bien pour les peuples que pour les individus.»

fréquentes ; un voyagre de Tune à Tautre ne pouvait frapper rimagination des émigrants, si Témigration n*était causée par des guerres et des dissensions intestines. Pour les Néo- Zélandais autochthones, les générations n'avaient pas de point de départ déterminé. Pour les émigrants vers la Poly* nésie, au contraire, elles dataient du grand événement de leur départ et de leur arrivée sur une terre nouvelle, et elles se gravaient» d'autant mieux dans leur mémoire que leur voyage avait été plus long, plus semé de péripéties et d'obstacles.

n est bien évident aussi, comme on l'a dit, que les différents chiffres cités semblent indiquer que la dispersion de' la race polynésienne, est relativement moderne ; mais il ne l'est pas moins, après tout ce que nous venons de dire, qu'il est impossible de fixer cette date d'une manière exacte.

Nous l'avons répété plusieurs fois déjà : c'est parce qu'on D*a pas distingué l'Ile-Nord de rDe-du-Milieu de la Nouvelle- Zélande, qu'on n'a pu découvrir la véritable situation de THawahiki ou pays d*origine première ; c^est pour cela qu'on a eu tant de peine à comprendre les traditions rapportées par Dieffenbacb, Shortland, Sir Grey et Taylor. On verra, en lisant ces traditions dont nous insérons la traduction à la fin de ce livre, que les événements les plus anciens sont mêlés poar ainsi dire à des faits modernes; les traditions que nous appelons historiques succèdent sans transitions & celles qui sont sûrement mythologiques et héroïques, et il ne faut pas moins qu\uie attention soutenue pour les distingueriez unes des autres. Mais alors on reconnaît assez facilement que les premières sont l'histoire des événements qui ont amené le départ des émigrrants et de ceux qui les ont suivis dans Tlle- Nord de la Nouvelle-Zélande, tandis que les autres sont tout particulièrement, les faits et gestes des ancêtres dans l'Hawahiki. D\in autre côté, ce qu'on ne peut se dispenser de remarquer, c'est qu'à part un certain nombre de grands personnages, presque tous semblent être contemporains ou précéder de peu de temps les émigrants de ce que nous appelons la c grande émigration, » pour la distinguer des migrations ultérieures ou postérieures entreprises par des chefs dont

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