CHAPITRE PREMIER
Première étape des émigrants de FHawahiki. — Populations trouvées sur File -Nord de la Nouvelle-Zélande. — Motifs qui poussèrent les Maori de File-Nord à émigrer. — Route du Nord-Est ouverte seule aux nouveaux émigrants. — Premières îles rencontrées par eux: Tunga, Hapai, Manaia. — Dialecte de Rarotonga. — Iles peuplées par les Tunga. — Disséminations involontaires. — Iles peuplées par Tahiti. — Peuplement des îles Marquises. — Peuplement des îles Sandwich. •— Iles Carolines et Mariannes. — Voies suivies par les Polynésiens pour atteindre la Malaisie. — Toutes ces migrations se sont opérées du Sud- Ouest vers le Nord-Est. — Les îles polynésiennes n’étaient généralement pas habitées lors de l’arrivée des émigrants. — Preuves linguistiques. — Fréquence des mots polynésiens en Malaisie ; rareté des mots malais en Polynésie. — La Polynésie n’a pu être peuplée par des populations malaisiennes.
Nous avons fait connaître tous les faits qui nous ont conduit à regarder les Polynésiens comme les descendants des Maori et à placer le lieu d’origine première, ou l’Hawahiki, dans l’Ile-du-Milieu de la Nouvelle-Zélande ; nous avons montré que c’est par voie de migrations que les îles polynésiennes ont été peuplées ; maintenant, et avant de formuler les conclusions de tout notre travail, nous allons essayer de tracer l’itinéraire suivi par les émigrants, depuis leur pays d’origine jusqu’aux points les plus extrêmes où ils ont été rencontrés.
Pour cela, nous n’aurons qu’à reprendre en sens inverse la route que nous avons déjà parcourue en remontant contre le courant des migrations afin d’arriver à la découverte du lieu d’origine ; en un mot pour parler comme les Maori, il nous suffira de « descendre » (1) du Sud-Ouest et du Sud vers le Nord -Est et le Nord, pour indiquer la marche exactement suivie.
Chemin faisant, nous compléterons quelques-uns des renseignements déjà donnés ; nous indiquerons les raisons qui nous semblent avoir porté les Maori de l’Ile-Nord, aussi bien les anciens que les nouveaux, à émigrer vers la Polynésie ; puis nous tâcherons de dire quelles sont les îles polynésiennes qui ont été les premières peuplées, et comment les autres l’ont été successivement. Nous examinerons de nouveau le point tant controversé de savoir si ces îles étaient ou n’étaient pas habitées à l’arrivée des émigrants, et nous insisterons sur les causes qui expliquent la répartition de ces derniers presque d’un seul côté de l’Océan Pacifique. Enfin nous suivrons la dissémination jusque dans les plus petites îles isolées, et même jusque dans les grands continents d’Afrique, d’Asie et d’Amérique.
Ce que nous allons dire ne sera, il est vrai, que conjectural ; mais, comme nos conjectures reposent sur un grand nombre de faits et de témoignages, et que, d’ailleurs, c’est la seule voie ouverte pour parler de l’origine et des migrations d'un peuple, nous n’hésitons pas, comme complément de notre travail, à présenter les réflexions que nos études et nos propres observations sur les lieux mêmes, aussi bien que nos lectures nous ont suggérées sur la marche des migrations polynésiennes.
Voici donc comment nous croyons que les migrations se sont opérées :
En quittant les côtes Est et Ouest de l’Ile-du-Milieu, mais surtout celles du Sud et du Sud-Ouest, les émigrants se
(I) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, vol. II, p. 147 et III. p. 413.
sont dirigés vers lTle-Nord de la Nouvelle-Zélande, visitée par quelques-uns de leurs compatriotes longtemps avant leur départ, comme l’attestent les légendes de Kupe, de Ngahue et autres que nous avons citées, ainsi que les voyages de Turi, de Hou, de Uenuku, etc., qui les avaient précédés de peu de temps.
Nous avons fait remarquer ce fait curieux, que ces trois derniers, particulièrement, ont borné leur voyage pour ainsi dire au détroit de Cook, comme l’avait fait Kupe, comme le firent également le Ririno qui accompagnait le canot de Turi, et le Wakaringaringa qui atterrit à Kaupokonui dans le détroit de Cook. Sans doute l’éloignement paraissait déjà assez grand à ces premiers émigrants, qui n’avaient quitté qu’à regret leur patrie pour éviter l’extermination, mais qui ne cessaient d’y penser; comme le prouve le suicide de Turi, pris de nostalgie.
Ceux de la grande émigration allèrent s’établir plus loin sur la côte Est de la même île. Longeant la terre ou en passant aussi près que possible, pour ne pas la perdre de vue, tous eurent à doubler le fameux cap Waiapu ou cap Est de Cook. (1) C’est là que la plupart s’arrêtèrent dans le port de la baleine ou Whangaparaua. Puis ils se fixèrent les uns ici, les autres là, dans les points à leur convenance ; d’autres allèrent jusqu’au cap Nord et le doublèrent, ou ils se contentèrent de passer par dessus l’istbme étroit qui sépare une mer de l’autre, pour atteindre celle de l’Ouest ; d’autres enfin pénétrèrent dans l’intérieur. Il y eut bientôt des colonies établies sur les points principaux de l’île, mais surtout sur la côte orientale, et il est probable, quoique les légendes n’en disent rien, que d’autres furent fondées par de nouveaux arrivants, peut-être, par exemple, par l’équipage de Ruaeo, qui, après avoir puni Tama-te-Kapua, alla, sans qu’il soit dit où, chercher une nouvelle patrie.
On a vu que les traditions citent une quinzaine de canots et que parmi eux il y en avait qui étaient doubles et fort
(I) Ce qui explique si bien pourquoi « tous, » comme le disent quelques légendes, sont venus aborder à Waiapu en venant d’Hawahiki, ce qui serait inexplicable, s’ils étaient venus de l’Est.
grands. Peut-être même tous les canots étaient-ils doubles, quoique les légendes ne le disent pas. Dans tous les cas, ils avaient toujours un équipage nombreux. En effet, à chaque instant, on voit les 140 guerriers d’un canot figurer dans les récits, et ce qui ne permet pas de douter de l’existence d’un pareil nombre de combattants sur chaque canot, c’est que, il ne faut pas l’oublier, ces canots étaient de véritables petits navires à larges plates-formes surmontées d’une sorte de roufle ou demeure pour les chefs ; ils étaient capables de porter presque le double du nombre cité. Ce nombre est d’ailleurs trop généralement répété pour qu’on puisse se refuser d’y croire. Nous-même, nous avons vu en 1827, aux îles Tunga et dans les Fiji, des canots qui auraient certainement pu porter, avec le reste de l’équipage, un pareil nombre de combattants. Si l’on admet l’exactitude de ce nombre, il faut évidemment supposer qu’il y avait sur chaque canot au moins autant d’autres individus, femmes et enfants surtout, qu’il y avait de guerriers. Dès lors, si l’on comprend avec quelle facilité ont dû s’établir les colonies, on doit comprendre aussi que la plupart des agglomérations déjà existantes sur l’île n’ont pu résister aux attaques des nouveaux venus, et qu’elles n’ont eu d’autres ressources que de s’éloigner pour ne pas être exterminées. On sait comment a été exterminée cellé rencontrée par Manaia sur la côte Ouest ; il est plus que probable qu’il en a été de même dans beaucoup d’autres endroits, à en juger par les récits attestant l’existence d’hommes là où les canots abordaient. Ilienga, par exemple, en a rencontré près du lac Roto-Rua dans l’intérieur : Kupe en avait vu, de son côté, et Turi ne cessait de se garer contre les attaques de ceux qui l’avoisinaient : ce qui semblerait prouver que ceux-là particulièrement étaient assez nombreux.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit à ce sujet ; mais il est certain qu’à l’arrivée des émigrants il y avait, disséminée sur l’Ile-Nord,une population de même race qu’eux et parlant absolument la même langue. D’où était-elle venue ? Peut-être également de l’Hawahiki, mais elle aurait pu tout aussi bien être authocthone elle-même,
si, surtout, comme le soutiennent quelques écrivains, la Nouvelle-Zélande n’est que le reste d’un grand continent qui aurait disparu. Des traditions encore conservées rapportent même que des îles du détroit de Cook ont été englouties. Les restes de cette population disséminée, vaincue facilement par des envahisseurs plus aguerris et en partie exterminée, se seront d’autant plus facilement fondus avec eux, que la langue, les mœurs et les usages étaient les mêmes. Même quand cette population aurait été le résultat d’émigrations de l’Hawahiki à une époque bien antérieure, elle n’aurait pas plus été épargnée par les conquérants, car elle leur était inconnue. Il fallait donc qu’elle se soumît ou qu’elle se fit tuer, et l’on a vu, si l’on peut prendre à la lettre le texte de la légende de Manaia, que les habitants rencontrés par ce chef sur la côte Ouest de l’Ile-Nord, furent entièrement exterminés. Mais, à la longue, tous ceux qui furent épargnés durent se confondre avec leurs vainqueurs ; ils ne furent bientôt plus que des membres de la nouvelle société, prenant part sans doute à toutes les guerres qui commencèrent presque aussitôt après l’arrivée d’Hawahiki, guerres qui ont duré jusqu’à nos jours, et qui n’ont cessé que longtemps après la prise de possession de la Nouvelle- Zélande par l’Angleterre.
On a avancé que cette fusion de la race occupante avec les envahisseurs avait produit les diverses variétés d’hommes ou même les races différentes que certains ethnologues ont admises à la Nouvelle-Zélande. Nous répéterons ici que c’est justement le mélange opéré entre des individus de même race, qui fait qu’on ne trouve pas un seul mot de langue étrangère dans l’idiome maori, et qu’à part les différences existant partout entre les nuances de coloration et la beauté des formes des habitants, il n’y a qu’une seule espèce d’hommes à la Nouvelle-Zélande.
Quoi qu’il en soit, c’est probablement à la suite de guerres civiles qu’une partie de la population ainsi fondue dût songer à fuir à son tour pour éviter l’extermination ; pourtant il serait également possible que ces migrations aient eu lieu absolument à la même époque, au même moment, que celles iv 8.
venant se fixer à l’Ile*Nord : c’est ce que semblerait autoriser à supposer un fait jusqu’ici passé inaperçu. Taylor (1), entre autres, dit que quelques traditions, parlant de la grande émigration, établissent que l’un des canots le Pan gatoru , ne put aborder à File-Nord, parce que les populations primitives s’y opposèrent. Cela prouve d’abord, contrairement à ce qu’on soutient généralement, que la population de celte île, à l’arrivée des émigrants d’Hawahiki, était plus nombreuse qu’on ne le croit, et que probablement les autres canots ne s’y maintinrent que par la force. Ainsi s’expliqueraient et l’extermination des tribus vaincues et les précautions que prenait Turi quand il s’éloignait de sa forteresse avec tout son monde. On ne dit pas ce que devinrent les canots forcés de reprendre la mer ; on peut croire que trouvant plus loin quelque lieu inhabité, c’est là qu’ils se seront fixés. Il faut pourtant faire remarquer que les traditions, après avoir donné les noms de ces canots, n’en parlent plus, tandis qu'elles suivent les autres avec détail jusqu’à la fin. Les généalogies elles-mêmes ne remontent jamais aux équipages de ces mêmes canots absolument comme s’ils étaient allés ailleurs.
On comprend que s’ils s’étaient rendus dès cette époque en Polynésie, ce pourrait être un témoignage en faveur de l’opinion de M. Haie, qui regardait les Tahitiens particulièrement comme contemporains des Néo-Zélandais. Mais il est inutile de s’arrêter plus longtemps sur ces suppositions quoiqu’elles ne soient pas invraisemblables; nous croyons plus naturel d’admettre que c’est surtout après un séjour de quelque durée, et alors que les populations, sans être considérables pour l’étendue de l’île, s’étaient déjà accrues, qu’elles furent forcées d’émigrer à leur tour vers la Polynésie. Il est évident que les motifs qui avaient porté les ancêtres d’Hawahiki à s’éloigner étaient les mêmes qui portaient leurs descendants à aller chercher quelque terre moins inhospitalière. Ce qui semble le prouver, c’est que les chefs des émigrants vers la Polynésie avaient les mêmes noms que
(I) Ouvr. cité, p. 123.
ceux arrivés d’Hawahiki à Pile-Nord : tels étaient Makea, Karika, etc. Parmi eux figuraient aussi de nombreux prêtres ; tous semblaient être partisans de la théocratie qui, en Hawahiki, avait été si funeste à tous ceux, prêtres et chefs, qui partageaient cette manière de voir. La cause principale de toutes les luttes, aussi bien dans la nouvelle patrie qu’en Hawahiki, a dû être le besoin de la part des Rangatira, de secouer le joug des institutions théocratiques qui pesaient sur eux, sans parler des disputes pour ainsi dire accessoires qui, comme en Hawahiki, n’avaient d’autres causes que l’ambition de certains chefs et la conduite de leurs femmes.
Comme celles de l’Hawahiki, les migrations partant de l’Ile-Nord, ne furent donc que le résultat de guerres, religieuses ou non, qui avaient recommencé presque aussitôt l’établissement sur Pile-Nord des émigrants d’Iiawahiki. L’exemple de Raumati, l’un des fils du grand prêtre Uenuku, tué par Ha-tu-Patu, petit-fils de Hou, ne laisse aucun doute à ce sujet (1). Rapprochés un instant par l’adversité des enfants de Hou, l’ancien ennemi de leur père, les fils de Uenuku se vengent dès qu’ils en trouvent l’occasion, de la mort de celui-ci tué par Tama-te-Kapua, en incendiant son canot VArawa. Cela se passait pour ainsi dire au début de la colonisation. Après cela commencèrent les longues guerres que racontent les traditions, et qui expliquent si bien, à notre avis, la nécessité dans laquelle se trouvèrent les tribus vaincues de chercher leur salut dans la fuite.
Or, pour elles, il n’y avait pas à hésiter : une seule voie leur était ouverte, c’était celle conduisant vers le Nord-Est, raro « dessous » relativement au lieu d’origine première ; c’était celle qu’avaient suivie les ancêtres en venant d’Hawahiki pour se fixer àl’Ile-Nord.
Pour aller dans cette direction, les vents, d’ailleurs, étaient presque toujours favorables, tandis qu’ils l’étaient moins ou qu’ils étaient même contraires pour aller dans les autres directions.
(1) Voir la légende de Ha-tu-Patu, dans la Mythologie de sir Grey.
Il est probable qu’ils avaient quelques vagues données sur l’inutilité et le danger de se diriger vers le Sud, de même que vers l’Est, car leurs navigateurs avaient du plus d’une fois pousser aussi loin que possible leurs excursions dans ces directions.
Peut-être même savaient-ils que des terres plus tempérées se trouvaient dans le Nord-Est, mais l’eussent-ils ignoré complètement qu’ils avaient un motif d’aller plutôt de ce côté que vers le Sud surtout. En effet, ils avaient nécessairement pu remarquer sur leur île même que le climat s’adoucissait à mesure qu’ils se rapprochaient davantage de son extrémité la plus Nord. Cette seule raison, quand les vents n’y auraient pas engagé, était une raison suffisante pour qu’ils prissent de préférence la direction du Nord-Est, c’est-à-dire celle de la Polynésie. Aussi bien, en prenant cette direction, ils ne faisaient que continuer à ce descendre comme avaient fait leurs ancêtres ».
La route vers le Sud-Ouest leur était complètement interdite : non seulement les vents étaient le plus souvent contraires, mais ils ne pouvaient ignorer que les intempéries y étaient infiniment plus fortes. Que seraient-ils allés faire d’ailleurs de ce côté, puisque c’est de là que leurs ancêtres avaient dû s’enfuir ?
Ainsi, comme on voit, vents, expérience, souvenirs confus, position, tout leur traçait la seule voie à suivre, et c’est en suivant cette route, nous en avons la conviction, que la Polynésie a reçu ses premiers émigrants de la race appelée polynésienne par tous les écrivains, mais qui, suivant nous, devrait plutôt être appelée race Maori.
Il résulte, de l’examen le plus attentif de tous les documents connus, que pas un canot une fois parti de l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande pour la Polynésie n’y est revenu : Si Cook a cité un canot jeté sur l’Ile-du-Milieu et monté seulement par quatre hommes ; si on a parlé d'un autre fait, bien postérieur probablement aux migrations opérées vers la Polynésie, d’après lequel l’équipage d’un petit navire et son capitaine ont été massacrés dans le détroit de
Cook (1) ; si enfin Haie, pour mieux appuyer son hypothèse, parle d’un canot polynésien arrivé à la baie des îles vers l’année 1740; ces divers faits sont loin de démontrer que les canots venaient de la Polyné-ie. Quant à l’autre exemple cité par Cook, d’un canot allant jusqu’à Ulimarao, il prouve encore moins, puisque ce canot était d’abord parti de l’Ile- Nord elle-même. La force et la durée des vents de la partie de l’Ouest étaient évidemment à eux seuls un obstacle à tout retour facile, même quand des émigrants auraient cherché à revenir au pays d’où ils avaient été forcés de s’éloigner.
Ce fait vient lui-même appuyer l’origine maori des Polynésiens. Il est presque certain que si la Nouvelle-Zélande eût été peuplée par la Polynésie, on y aurait vu, au moins de temps en temps, arriver quelques compatriotes des précédents émigrés, profitant, pour venir, des vents d’Est et de Sud-Est, certains d’avoir, pour retourner chez eux, des vents d’Ouest qui sont les plus fréquents. Mais toutes les traditions, aussi bien celles de la Nouvelle-Zélande que celles des îles polynésiennes, se taisent complètement à ce sujet, particulièrement les traditions des Tunga, des Samoa, et surtout des Manaia qui, par leur position, auraient pu, mieux que les autres archipels, donner lieu à de pareils voyages. Bien mieux, celles de ces dernières îles semblent montrer elles-mêmes que les émigrants ne venaient que de la Nouvelle-Zélande : nous avons précédemment cherché à le prouver en faisant l’examen critique de la légende de John Williams qu’on a tant invoqué pour soutenir le contraire (2). Quant au fait cité par Haie pour donner plus de vraisemblance à son hypothèse, c’est-à-dire à l’arrivée d un canot polynésien à la baie des Iles vers 1740, Thompson s’est chargé d’en détruire la réalité : il s’est assuré sur les lieux mêmes avec le plus grand soin qu’il n’y a pas eu de migration moderne de la Polynésie vers la Nouvelle-Zélande, et que, par conséquent, Haie a été mal informé (3).
(1) Thompson, vol. I, p. 229.
(2) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, vol. II, p. 370.
(3) Ouvr. cité, vol. II, p. 66.
Si tous les ethnologues acceptent aujourd’hui l’opinion jusque-là motivée de M. Haie, c’est que, dix ans plus tard, sir Grey, en publiant sa précieuse collection de traditions, est venu montrer que rien n’était plus facile que d’aller de PHawahiki à l’Ile-Nord, en suivant pour ainsi dire les côtes, soit à la voile, soit même en pagayant ; c’est ce que nous disions nous-mêmes dans le mémoire que nous avons adressé en 1865 à la Société d’anthropologie ; dès lors, il nous était démontré qu’il ne s’agissait que de voyages faits entre deux terres peu éloignées, et non de traversées de plusieurs centaines de lieues en plein Océan ; et que l’Hawahiki était une partie de l’lle«du-Milieu, si ce n’était pas cette île en entier.
C’est donc une erreur de croire que ce que rapportent les traditions peut s’appliquer à un Hawahiki placé dans les Samoa : itinéraire, facilité des voyages, même par ceux qui n’étaient encore jamais allés jusqu’à l’Ile-Nord, existence de grands lacs, de grandes rivières d’eau douce, jade vert, connaissance de la neige, de la glace, du phormium, etc., tout en un mot indique que cet Hawahiki ne pouvait se trouver en Polynésie. Par conséquent, les témoignages invoqués par M, de Quatrefages entre autres, l’ont été à tort. Il n’existe aucune tradition disant formellement que l’Hawahiki était situé en Polynésie, et les assertions de quelques écrivains, à cet égard, ne sont que le résultat d’une idée préconçue. Du moment qu’ils présupposaient l’Hawahiki en Polynésie, il fallait bien qu’ils interprétassent ainsi le silence des légendes pour pouvoir expliquer le peuplement de l’Ile-Nord ; mais ce n’était qu’une erreur : nous croyons l’avoir assez démontré pour n’avoir pas besoin d’insister davantage.
Pas plus que M. Haie ne l’a fait pour soutenir son hypothèse, nous n’avons pu nous-même fournir, pour appuyer la nôtre, des témoignages irréfragables; mais nous croyons avoir accumulé tant de probabilités, mis en évidence tant de circonstances favorables, qu’il nous semble difficile qu’on ne l’accepte pas.
Après avoir montré la faiblesse de la plupart des témoignages sur lesquels on s’est appuyé pour soutenir le peu-
plèment de la Nouvelle-Zélande par la Polynésie, il nous est impossible de ne pas admettre que c’est au contraire la Polynésie qui a été peuplée par la Nouvelle-Zélande.
Les premières îles rencontrées en Polynésie par les émigrants ont presque certainement été lés îles Tunga et les îles Hapaï, et peut-être les Manaia.
Ce sont les Tunga, dont nous avons déjà expliqué ailleurs le peuplement, qui ont fourni des colonies à un grand nombre d’îles différentes. Sans doute on a dit que les Samoa ont peuplé les Tunga; mais n’y aurait-il que la tradition que nous avons citée qu’il faudrait admettre le contraire (1).
L’existence anciennement d’une tribu Ati-Hapaï en Hawahiki, autrement dit sur la côte Sud-Ouest de l'Ile-du- Milieu, explique le nom que portent les secondes. Ce nom était celui de la tribu dont Uenuku était le grand prêtre ; plus qu’une autre elle dut avoir besoin de s’enfuir, puisqu’à peine échappée de l’Hawahiki, son chef Raumati, fils de Uenuku, fut vaincu et tué peu après son arrivée sur l’ile- Nord.
On a dit aussi que les îles Manaia ont reçu, à une époque peu reculée, leurs premiers habitants des îles Samoa et de la Société ; mais nous avons montré que la tradition sur laquelle on s’est appuyé semble plutôt indiquer que l’une d’elles, Rarotonga, a été peuplée par les îles Tunga, quelle que soit d’ailleurs l’époque que l’on admette et qui est toujours incertaine, quand on n’a d’autres documents que ceux fournis par des peuples qui ne conservent leurs souvenirs que par la tradition.
Placées comme elles- le sont relativement à la Nouvelle- Zélande, les fies du groupe Hervey, et notamment celle appelée Manaia, auraient certainement pu être facilement atteintes par les émigrants d’Hawahiki. On doit le supposer quand on remarque que le langage des habitants de ce groupe est, de toute la Polynésie, celui qui se rapproche le plus de la langue Maori. Pourtant, il faut le dire, rien de plus que le langage ne le prouve, si ce n’est peut-être en-
(1) Voy. ci-dessus, vol. II, p. 520 et suiv.
core la croyance des indigènes , que leurs ancêtres provenaient de « dessous le vent » c’est-à-dire du couchant. On est loin, comme on voit; de la provenance Samoane et de celle de Tahiti ou mieux de Raiatea ainsi qu’on Ta avancé.
D’un autre côté, pour toutes ces raisons, il nous semble qu’il doit être difficile de comprendre que l’île Rarotonga ait pu être si tardivement peuplée, ainsi qu’on le croit généralement (1). Nous l’avons dit, le nom de cette île signifiant « sous le vent du Sud », ne peut avoir été donné que par des émigrants qui faisaient allusion au point d’où ils étaient partis d’abord, c’est-à-dire du Sud. Or, il n’y avait que des émigrants de la Nouvelle-Zélande qui pussent regarder l’île Rarotonga comme placée sous le vent par rapport à leur lieu d’origine : les Samoa, en effet, sont plus sous le vent encore que cette île, de plus, le mot Tonga n’est qu’un mot purement Maori (2).
Quoi qu'il en soit de la véritable signification du mot Rarotonga, nous avons reconnu, contrairement à ce qu’on pense généralement et contrairement au savant Bushmann en particulier, qui disait que le dialecte de Rarotonga était plus proche de celui de Tahiti que de tous les autres, nous avons reconnu que le langage de cette île se rapproche au contraire davantage de celui de la Nouvelle-Zélande.
Quoique nous ayons déjà traité plus haut cette question, nous allons encore ici mettre en regard un certain nombre de mots des trois dialectes, en y ajoutant les mots qui, d’après d’Urville, ce qui n’est pas assurer leur exactitude, sont usités aux îles Tunga.
1) Ellis est le premier qui ait dit que les habitants de Manaia attribuent leur origine à Raiatea. 11 le fallait sans doute pour appuyer l’hypothèse à laquelle il semblait donner la préférence, c’est-à-dire que les migrations s’étaient dirigées de l’Est vers l’Ouest pour peupler la Polynésie.
(2) Voir ce que nous avons dit à ce sujet, vol. II, p. 866.