‹ Les Polynésiens (volume 2)Chapitre 4 sur 70 · TONGA · texte numérisé non relu

TONGA

(d’urville)

Mai»

Rima

Ringa ringa

Rima

Nima

Ventre. . .

Opu

Kopu

Kopu

Guete, gite (Mariner)

Poitrine

Uma

Uma

Umauma

Fata, fatafata

Mamelle

Houhou

Monde , Lumière

Ao

Ao

Ao

Marna (1)

Vêtement

Ahu

Kahu

Kakahu

Gnatou

Maladie, mort..

Mate

Mate

Mate

Mate, Mahagui

Amour, affection

Aroha

Aroha

Aroha

Ofa

Boire

Inu

Inu

Inu

Inu

Manger ........

Aï

Kaï

Kaï

Kai,Mamma(2)

Visage

Mata

Mata

Mata

Mata, Fofonga

Père

Metua

Matua

Metua

Tamai (3)

Poisson

Ika

Ika

Ika

Ika

Jambe . .

Avae

Vae

Yaevae

Vae, Koauvae

Bon

Pai

Maïtaï

Meïtaki

Lele

Tête

Upoo

Upoko

Upoko

Oulou, Oulou- Poko Bouaka

Cochon

Puaa

Poaka

Puaka

Maison

Fare

Whare

Are

Fale

Terre

Fenua

Whenua

Enua

Fonoua

Front

Rae

Rae

Rae

Laï

Homme

Taata

Tangata

Tangata

Tangata

Nom

Ioa

Ingoa

Ingoa

Hingoa

Voir, savoir

lte

Kite

Ki te

Gui te

Ciel

Raï

Rangi

Rangi

Langui

Prêtre

Tahua

Tohunga

Taunga

Faheguehe

Ainsi sur 25 mots certains, 8 sont identiques dans les trois dialectes ; 13 se rapprochent davantage de ceux de la Nouvelle-Zélande, et quatre seulement de ceux de Tahiti.

Il est évident que la langue la moins altérée est le Maori.

Or, en voyant un pareil fait, il faut en conclure que, quelqu’ait pu être le lieu d’origine des émigrants qui ont découvert l’île Rarotonga, tous à cette époque parlaient un même langage.

Après cela, que Rarotonga ait été dénommée et peuplée par des Tahitiens, des Tongans ou des Zélandais, qu’on admette ou non que le langage était identique dans toutes ces îles à l’époque de la découverte, ce qui est pour nous un fait certain, ce n’est pas moins par les Tunga (4) et proba-

(1) Mot mal appliqué: peut-être Marama, la lune.

(2) id. Mamma signifie, léger, couler, fou.

3) id. Tamai signifie, guerre, combat, dispute, querelle.

0) Et par Tunga nous entendons en même temps les îles Hapaï.

blement par les autres îles Hervey que les terres plus éloignées dans l’E.-N.-E., le N.-E. et le N.-N.-E. même, ont reçu leurs premières colonies.

C’est des îles Tunga certainement, comme le prouve la tradition que nous avons rapportée pour l’île Opulu du moins, que les îles Samoa, contrairement à Popinion de Haie, ont reçu leurs premiers habitants directement, on par l’intermédiaire des îles Niu*a et Afulu-hu. En effet, on a vu, par les légendes inédites que nous avons fait connaître, que les Samoans restèrent longtemps exposés aux attaques des Tongans, qu’ils furent même tributaires des îles Fiji et que, dès lors, les rapports entre les populations de race différente étaient aussi fréquents que faciles. Les guerres n’auraient cessé entre les Tongans et les Samoans, qu’après l’alliance du fils du Tuitonga de Tungatapu avec la fille du Tuitonga, d’Opulu, et encore, les Dieux aidant !

Ce sont les îles Tunga aussi, qui, d’après une tradition, portèrent la race polynésienne à une des îles Loyalty,l’Uvea actuelle des indigènes, qui gît à 1100 milles dans l’Ouest de Tunga-tapu (1), et qui ne doit pas être confondue avec l’île Wallis près des Samoa (2).

L’île Rotuma elle-même, qui est presque dans le Nord- Ouest, des îles Hapaï et Tunga, aurait pu recevoir ses pre-

(1) D’après M. J. Garnier (Ile s Loyal ty et Tahiti , p. 289), il faudrait faire remonter cette émigration à un siècle, quoique ce temps lui paraisse bien court par rapport aux faits observés et accomplis. Plusieurs pirogues, chargées de Polynésiens, seraient venues d’Uvea (Wallis par 13°20 lat. S. et 178°32, long. Ouest), et c’est ce qui leur aurait fait donner ce nom à l’île Loyalty déjà peuplée par la race mélanésienne. Comme les émigrants étaient nombreux, les indigènes n’essayèrent pas de les attaquer : ce furent, dit M. Garnier, ces mêmes hommes que d’Entrecastaux vit en visiteur à Balade en 1793 ; il reconnut en eux le type et le langage des îles des Amis, d’où il venait. M. Montrousier fixe cette arrivée à une époque encore moins éloignée. « On connaît, dit-il, l’époque de l’arrivée des Wallisiens à Halgan ; elle ne remonte pas à plus de 70 ans. »

(2) (Bull. soc. d'anthrop. 1870, p. 36). Nous en avons déjà parlé ailleurs. On sait que celle-ci est depuis 1843 sous le protectorat de la France (Bruat).

miers habitants de ces dernières îles : De notre temps encore, le clergé de cette île est tributaire de eelui de Tongatabou : il est pourtant plus probable, en raison de certains usages et de son plus grand voisinage, que la population provient dès îles Samoa ou Niu-a (1). C’est, d’ailleurs, ce que disent les habitants eux-mêmes. 11 faut ajouter que la langue, les manières, les coutumes, l’aspect général de la population, tout semble appuyer cette croyance (2).

On comprend parfaitement que, dès que la guerre éclatait, chaque point occupé devenait à son tour un centre d’émission de colonies allant à la recherche d’une nouvelle patrie ; mais ce n’est évidement que par des disséminations involontaires que des îles telles que Tupua, Duff, Tukopia, Anuta, ont pu recevoir, consécutivement, des populations polynésiennes, comme Tanna elle-même (3). Toutes ces îles étant situées à l’Ouest des Tunga et des Samoa, il est évident aussi que d’autres vents que ceux qui ont favorisé les migrations principales, c’est-à-dire des vents de Sud-Est

(1) L’île Rotuma gît à 300 milles dans l’Ouest des îles Samoa. C’est 111e de la Belle-Nation de Queiros, qui la découvrit en 1606. C’est l’île Grenville d’Edwards qui la visita en 1791 ; Wilson y relâcha aussi en 1797.

(2) Comme aux Samoa, chaque village possède une grande maison commune ; comme aux Samoa, les indigènes exigent la preuve de la virginité. D’après une tradition les ancêtres seraient arrivés à leur île, entraînés des Samoa, plusieurs siècles auparavant ; d’après une autre, ce serait le Dieu Raho avec sa femme Hina, qui, partis des Samoa, auraient produit Rotuma. Le Dieu portait a la main un panier tressé en feuilles de cocotier et plein de terre. Arrivé à l’endroit où se trouve File, il avait jeté la poussière à droite et à gauche : Aussitôt la terre s’était élevée du sein de l’Océan, et les montagnes s’étaient couvertes de cocotiers et d’arbres a pain. (Voir, dans 1 q Journal des Voyages, le Voyage pittoresque, le Voyage médical, le Voyage autour du monde, etc., ce que R. P. Lesson dit de cette île, qu’il a visitée en 1823.

(3) On sait qu’une colonie originaire des Tunga se trouve à Tanna, c’est-à-dire à 1000 milles de la mère-patrie : elle est due à un canot entraîné des îles des Amis. Aussi Forster avait-il remarqué avec raison que son langage se rapprochait de celui des Tanga.

et de Nord-Est ont dû y entraîner des Polynésiens malgré eux. Ce qui s’est passé à Tupua et à Yanikoro le prouve surabondamment : dans cette dernière île, entre autres, on a conservé le souvenir de canots de Tongatabou et de Rotuma entraînés jusque-là. C’est aussi ce qui s’était passé à Tukopia (1). Nous avons également vu, dans cette île, plusieurs habitants de Rotuma, qui gît dans l’Est de Tukopia, et qui y avaient été entraînés de la même manière. Il en est de même pour la petite île à lagon appelée Yaïtupu . Cette île située à 700 milles à l’Ouest des Samoa, paraît, au dire de ses habitants, avoir été peuplée par un accident de mer; mais leurs ancêtres venaient, assurent-ils, des îles Samoa. Les habitants actuels se rappellent encore les noms de plusieurs des hommes et des femmes qui étaient arrivés dans deux doubles canots. Ils désignent dix-sept chefs comme ayant régné successivement sur l’île depuis ce moment jusqu’à celui de leur émigration, faute de place, sur une autre île, éloignée de 50 à 60 milles, et sur celles, si petites et si nombreuses, qui se trouvent à l’Ouest de Vaïtupu.

Après cela, nous croyons, avec la majorité des ethnologues, que les îles de la Société ont reçu des colonies venant des Samoa ; mais nous croyons aussi que les îles Tunga leur en ont fourni encore plus par voie indirecte, c’est-à-dire par les Manaia.

D’après une légende citée par John Williams (2), les rapports les plus intimes ont existé pendant longtemps entre les îles de la Société et les Manaia. Bien mieux, suivant cette légende, l’île Rarotonga aurait été jointe à l’extrémité Sud de Raiatea ; mais les Raiateiens ayant tué deux prêtres de Rarotonga qui étaient allés offrir un grand tambour à Oro, dieu de la guerre, dans le marae d’Opoa, les dieux irrités transportèrent Ole là où elle se trouve aujourd’hui. De son côté, une autre tradition dit que ce fut le grand navigateur Juri, qui, il y a longtemps, découvrit cette île : il

(1) Voir ce que nous avons dit à ce sujet dans le 3e livre du vol. II et ci -dessus, p. 47.

(2) A Narrative of missionaries enterprises, p. 55.

est donc difficile de s’appuyer sur de pareilles fables. Seulement, les îles de la Société ont l’usage de la lettre r, comme les Manaia, tandis que les Samoa et les Tunga ne l’ont pas. Si l’on persistait à ne faire venir les Tahitiens que des Samoa, il faudrait au moins supposer, comme nous l’avons déjà dit, que le langage de ces îles était alors absolument le même pour tous les émigrants, et que le changement ne se serait opéré aux Samoa qu’après le départ des colonies. Cela peut avoir eu lieu sans doute ; mais peut-être est-il plus simple d’attribuer la transmission aux îles de la Société de l’usage de la lettre r à la population qui est la plus voisine dans l’Ouest, et qui n’a pas cessé de s’en servir.

C'est à Tahiti qu’on a attribué le peuplement de quelquesunes des îles qui sont placées dans le Sud, mais ce qui peut permettre d’en douter pour la plupart, car on ne cite guère que Tubuaï (1), c’est que les populations de ces îles ont un langage qui les rapproche davantage de celles de Manaia. De plus, l’île Rapa, au dire de Vancouver son découvreur, avait une population ressemblant davantage à celle des Tunga; mais, après avoir vu à Tahiti des habitants de cette île, nous leur avons trouvé une plus grande ressemblance avec les Tahitiens et les insulaires des îless Marquises : comme ces derniers, ils étaient beaucoup plus foncés, et ils ressemblaient beaucoup aux habitants de Raïvavaï et de Vavitu, également fort bruns, par suite de leur vie précaire et de leur exposition plus fréquente au soleil (2). Mais, nous l’avons dit, il n’y aurait rien d’impossible à ce que ces diverses îles aient été peuplées par les îles Tunga, Hapaï et Manaïa ; il est évident qu’excepté les cas d’entraînement

(1) Cette île était déserte quand y arriva, de Rimatara, la première pirogue dont parle Wilson, ainsi que celle de Raiatea dont parle Ellis, etc. mais il est certain qu’elle avait été habitée déjà, puisqu’on y trouva des vestiges d’habitations, des poules et des cochons.

(2) Nous avons vu des habitants de presque toutes ces îles à Tahiti, et c’est après les avoir observés et comparés que nous avons écrit. Ajoutons que tout semble annoncer que Rimatara, Rurutu, Raivavai, étaient peuplées très anciennement.

involontaire à de grandes distances, c’est de proche en proche que ces îles ont dû être peuplées. Il n’est pas probable qu’il y ait eu une voie différente pour la bande Sud de l’océan Pacifique ; mais là seulement, les peuplements dus au hasard ont peut-être été plus nombreux qu’ ailleurs . C’est à la suite d’un de ces entraînements involontaires qu’a dû être peuplée l’île de Pâques elle-même, ainsi que nous avons cherché de le démontrer précédemment (1).

Suivant M. de Quatrefages, ce serait l’île Rarotonga qui aurait colonisé les îles Mangareva. Il se pourrait, en effet, que des émigrants fussent venus de cette île ou de celles du même groupe, car le langage des Mangareva se rapproche lui-même beaucoup de celui des Manaia ; mais Tahiti doit en avoir envoyé directement ou indirectement, c’est-à-dire par les Paumotu. On a vu que non seulement les Tahitiens avaient connaissance des îles les plus éloignées dans le Sud-Est, mais que, d’après une tradition, les navigateurs d’Anaa ou île de la Chaîne, allaient jusqu’aux Mangareva, au peuplement desquelles ils auraient par conséquent pu contribuer. C’est encore à Tahiti ou aux îles de la Société de même qu’aux îles Hapai (Vavao), qu’on attribue généralement le peuplement des îles Marquises ; nous avons dit que probablement les Samoa n’y ont point été étrangères ; mais si Tahiti a envoyé des colonies aux îles Marquises, il est évident que les îles Paumotu les plus Nord ont dû en recevoir avant elles, puisqu’il est à peu près impossible de passer sans en apercevoir quelques-unes. Il en est de même pour les émigrants des îles Tunga, qui étaient cependant déjà mieux placées pour faire cet envoi directement ; seules les îles Samoa auraient pu y faire parvenir leurs colonies sans entrave. Il est vrai que les Tahitiens connaissaient si bien les îles Paumotu du Nord, telles que Raïroa,Oahe, Takaroa, Apataki, etc., comme le montre la carte de Tupaia, qu’ils auraient pu parcourir ce trajet en deux fois, c’est-àdire en prenant leur dernier point de départ de l’une des îles désignées. On a vu, du reste, que les relations entre

(1) Vol. Il, p. 284.

Tahiti et les Marquises ont été fréquentes à une certaine époque, et qu’elles devaient par conséquent être faciles (1). Il n’y a donc pas à douter que les Tahitiens y soient allés ; seulement, ce qu’il est impossible de dire, malgré tout ce qu’on sait du dialecte marqué san, c’est s’ils s’y sont rendus avant ou après les Tongans.

M. Haie attribuait le peuplement des îles Marquises en partie à Tahiti et en partie aux îles des Amis, ou mieux aux îles Hapai, puisque les émigrants étaient venus de Yavao. On sait qu’il a ramené les dialectes de ces îles à deux principaux, dont l’un, plus répandu, est le Tahitien, et dont l’autre est dérivé du dialecte tongan. Pour nous, nous croyons qu’il y a dans les Marquises un troisième dialecte bien distinct ; ce dialecte rapproche ceux qui le parlent d’une troisième origine ; il pourrait même faire supposer que l’émigration a eu lieu soit de Raiatea, soit de Tahiti, avant que Tahiti ne devint la métropole des îles de la Société, à l’époque où l’on parlait ce que les Tahitiens d’aujourd’hui appellent «l’ancien langage»,le langage de leurs ancêtres; mais il permettrait aussi d’admettre que la source a pu être tout autre, et que la colonie s’y est transportée directement de la patrie première, l’Hawahiki. Aussi, M. de Quatrefages (2) remarquant que les Marquésans des îles méridionales reportent leur origine à Hawahiki au lieu de la reporter à Tahiti, a conclu avec raison qu’ils ont pu venir directement des îles Samoa, qu’ils sont les frères et non les fils des Tahitiens.

Pour nous, d’après cela, ils auraient pu venir de la Nouvelle-Zélande (3). Mais vu la distance et les îles intermédiaires, et d’après toutes les autres données, nous serions plutôt disposé à admettre que l’émigration a eu lieu seulement des îles de la Société ainsi que des Samoa et des

(1) Voir dans Fornander les voyages nombreux et fréquents des Polynésiens jusqu’aux îles Havaii.

(2) Les Polynésiens et leurs migrations , p. 350.

(3) A cette occasion, il faut se rappeler que le premier visiteur des Marquises se nommait Tikh

Tanga, dès les premiers temps de la colonisation, alors que les colonies n’ayant pas encore eu le temps de modifier leur langage, parlaient toutes la langue d’origine,; c’est-àdire le Maori.

D’un autre côté, en voyant le grand nombre de chefs qui avaient régné aux îles Marquises jusqu’au moment de l’arrivée de Porter, et en tenant compte surtout de la position des Samoa, il est peut-être permis de se demander si les Marquises n’étaient pas peuplées déjà en partie avant l’arrivée des Tahitiens : il est certain, pour nous, que les Samoans, au début, parlaient la langue commune, et, à moins d’admettre une provenance maori directe, il faut bien reconnaître que cette langue était le Maori. C’est ce que prouvent une foule de mots et particulièrement celui d’Hawahiki, que M. de Quatrefages cite comme appartenant davantage aux Marquésans des îles méridionales.

Ce n’est qu’avec le temps, sans doute, et suivant le plus ou moins grand nombre d’individus de certaines localités de l’Hawahiki prononçant de telle ou telle manière, rejetant ou remplaçant certaines lettres par d’autres, que se sont formés ce qu’on appelle les dialectes polynésiens des divers archipels, qui, tous, ne sont que les modifications d’une même langue. Tous ceux qui se sont occupés de la langue polynésienne ont pu voir, en effet, que, suivant les lieux, on se sert à la Nouvelle-Zélande de quelques lettres que les localités voisines remplacent par d’autres. Ainsi, dans le détroit de Cook, le l est usité dans les mots où la plupart des autres localités emploient le r, qui, ailleurs, est prononcé presque comme un d. Près de la baie des îles, les Ngapuhi prononcent le h comme s’il y avait sh, ou mieux avec une forte expiration ; ceux de Taranaki avec explosion, Dans la baie d’ Abondance, quelques tribus emploient le n à la place du son nasal ng, si général à la Nouvelle- Zélande, et qui a été plus ou moins complètement abandonné par les Tahitiens, les Hawaïens, les Samoans et les Marquésans. Aussi, suivant les localités, on entend à la Nouvelle-Zélande, prononcer le mot « terre » par exemple, comme s’il était écrit henua, whenua^venua ou même fenua,

absolument comme il se prononce dans l’une ou l'autre des îles polynésiennes. Nous avons déjà traité amplement cette question (1).

Nous pensons avec presque tous les ethnologues, que ce sont les îles delà Société qui ont peuplé les îles Sandwich, mais aidées parles Tunga ou les Samoa, de même que nous croyons qu’elles l’ont été également par les îles Marquises. Nous avons même cru pouvoir dire, d’après certains mots, et particulièrement d’après le mot Manikini (2), que les Tahitiens ont dû y arriver les premiers ; mais cela, nous le reconnaissons, est très hypothétique. Ce qui l’est moins, c’est que les îles Sandwich donnaient à quelques-uns de leurs dieux des noms qui se rapprochaient plus des noms des mêmes dieux de l’ïïawahiki que de ceux de la Polynésie. Ainsi, pour n’en citer que quelques-uns, les dieux qui, en Hawahiki, étaient appelés O-Rongo, Rongomai, Maru, Tangaroa portaient aux îles Sandwich, les noms de O-Lono, Lono (3) Malu, Tanaloa.

Parmi ceux-ci, le mot Malu doit surtout appeler l’attention. Maru était le nom donné au dieu de la guerre dans l’Hawahiki quand les émigrants abordèrent l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande. Ils remplacèrent ce nom par celui de Tu, qui fut ensuite porté en Polynésie aux Tunga, à Tahiti, etc. (4). Ainsi, Tu resta le nom du dieu de la guerre à l’Ile-

(1) Yol. III, p. 187 et suiv.

(2) Voir vol. II, p. 166.

(3) On sait que ce fut sous ce nom que Cook fut un instant adoré aux îles Sandwich, comme il le raconte lui-même dans son troisième voyage.

(4) Ce fut plus tard, que, dans les îles de la Société, par exemple, Oro fut substitué à Tu. Ce mot Oro semble être le mot O-Rongo de la Nouvelle-Zélande; ce qui semble le prouver, c’est qu’on le prononçait Koro, alors que la langue était partout la même, c’està-dire à l’arrivée des émigrants. Du moins, c’est ce qui résulte d’un passage de J. Williams (p. 51) quand il rapporte la demande faite par le chef Tamatoa d’Aïcutaki pour savoir ce qu’était devenu à Raiatea, le dieu de la guerre Koro. Mais, si ce n’est pas le mot O-Rongo de la Nouvelle-Zélande, élidé, il pourrait bien se faire que ce fût la première syllabe consacrée du grand chef étranger

in 9.

Nord de la Nouvelle-Zélande, pendant que Maru était celui du même dieu dans Ule-du- Milieu (1).

Toujours est-il qu’aux Sandwich, le dieu de la guerre n’était ni Tu, ni Oro, mais bien Maru, comme en Hawahiki avant le départ des émigrants pour llle-Nord, et comme dans ITle-du-Milieu de nos jours encore.

Une pareille coïncidence entre deux points si extrêmes et pour ainsi dire sans intermédiaires, est bien remarquable. Elle soulève l’un des problèmes polynésiens les plus intéressants et les plus difficiles à résoudre ; elle intéresse directement la question de savoir si c’est, comme nous le soutenons, la Nouvelle-Zélande qui a peuplé la Polynésie, ou si c’est, comme le croient Dieffenbach et tant d’autres, jFarchipel des îles Sandwich qui a peuplé les îles polynésiennes et la Nouvelle-Zélande. Nous nous bornerons à constater ici que le mot Maru, ce qu’on n’avait jamais remarqué jusqu’alors, a toujours été le nom du dieu de la guerre dans l’Ile-du- Milieu comme en Hawahiki : c’est donc une présomption très forte en faveur de la thèse que nous soutenons, puisque, pour nous, FHawahiki et l’Ile-du-Milieu ne font qu’un.

Nd,us avons fourni ailleurs assez de témoignages en faveur de l’autochthonie des Maori ; les ethnologues, de leur côté, en ont assez donné en faveur du peuplement des îles Sandwich surtout par les îles de la Société, pour qu’il soit utile de chercher de nouveau à défendre ici l’opinion à la-

qui, d’après Fornander, s’était fixé à Raiatea et était connu aux Sandwich, où il était allé sous le nom d’Olopana. De même, aux Tunga, ce ne fut que plus tard que Tu fut remplacé par Taleï-Tubo, dieu des armées, protecteur des familles royales. Mariner, t. II,

(1) Maru, dit Taylor (p. 35), était un dieu ressemblant à Mars : Il fut tué et mangé sur la terre, mais sa divinité remonta au ciel, et, de sa couleur ardente, la planète Mars fut appelée Maru. Ce dieu avait une foule de noms exprimant ses mauvaises qualités ; il ne s’occupait qu’à faire du mal . Trop paresseux pour chercher sa nourriture, il s’indignait quand on ne lui en apportait pas abondamment, et delà meilleure. Il doit, ajoute Taylor, avoir été un Dieu très estimé par ses prêtres, qui engraissaient à son service. Voir appendice : Tawhaki.

quelle nous nous sommes arrêté et que tout notre travail a pour but de faire accepter.

Toutefois, nous ne croyons pas devoir terminer cette indication des origines partielles des habitants des îles polynésiennes, sans dire encore quelques mots sur le peuplement des îles Carolineset Mariannes. On a vu que, contrairement à l’opinion de Forster et de tous ses partisans, nous avons supposé que ce peuplement a plutôt été opéré par les Polynésiens que par tout autre peuple. Nous avons montré qu’il y avait eu de bonne heure contact entre ces émigrants et des populations de races différentes. Ainsi s’expliquent les modifications survenues dans quelques-uns des caractères physiques des Carolins et des Mariannais, de même que le variété des dialectes parlés par eux. Nous croyons avoir démontré que les différences admises entre eux et les Polynésiens actuels sont beaucoup moins grandes qu’on ne l’a dit,, et que les ressemblances sont, au contraire, beaucoup plus prononcées qu’on ne le pensait (1).

De quelles îles étaient partis les Polynésiens? Il est difficile de le dire exactement. Il est cependant bien probable que celles qui en ont le plus expédié, celles qui, peut-être même, en ont seules fourni, sont les îles Tunga et Samoa* On a vu que des ressemblances frappantes dans les coutumes, les usages et les caractères physiques ont été signalées par les observateurs les plus compétents entre les Garolins surtout et les Polynésiens, et que les caractères différentiels égalements indiqués trouvent leur ^explication toute naturelle dans la venue, de bonne heure, soit des Chinois et des Japonais, soit des Tagals et des Mélanésiens. Cette venue ne peut pas être mise en doute, après ce que nous en avons rapporté.

Sans revenir sur ce que nous avons si longuement dit précédemment, nous signalerons ici les îles Hogoleu dans les Garolines, où l’on trouve encore, d’après le navigateur Morrell, deux races bien distinctes : l’une plus blanche, se rapprochant « si elle n’est pas la même, » dit-il, de la race

(1) Yoir dans le 1er vol., p. 301 et suiv., le chapitre relatif aux îles Carolines et Mariannes.

polynésienne ou cuivrée; l’autre plus noire, se rapprochant de la race mélanésienne. Fait à noter, la première, d’après lui, occupe, les îles de l’Ouest, et la deuxième celles de l’Est. Disons-le en passant, ceci n’existerait pas si les îles de ce groupe avaient été peuplées par l’Est, comme quelquesuns le soutiennent, mais il devait en être ainsi, au contraire, si les Polynésiens sont partis du Sud-Ouest ou du Sud comme nous le croyons. On sait que Morrell a décrit les femmes du groupe Hogoleu ou Hogolous comme les plus indépendantes, les mieux considérées, les plus jolies, les mieux faites, les plus spirituelles, les plus aimables, en un mot, de toute l’Océanie.

A cette occasion d’Urville l’a taxé d'exagération : « les habitants d’Hogoleu, dit-il, (1) n'ont rien de remarquable. » Mais cette appréciation de d'Urville n’était que le résultat de son état physique et moral et des circonstances environnantes. Quand nous vîmes les habitants de ces îles, nous nous rendions de Vanikoro à Guam; nous avions encore le pont et l’entrepont de Y Astrolabe, encombrés de convalescents v ou de malades des fièvres contractées dans la première île ; l’abattement était général. Pourtant, nous pouvons l’assurer, loin de n’avoir rien de remarquable, les habitants de ces îles vus par nous, en ce moment, étaient g*énéralement bien faits et musculeux ; loin d’être d’une taille médiocre, ils étaient grands ; loin d'être affligés de maux dégoûtants et de beaucoup d’infirmités, ils étaient bien proportionnés, actifs, à large poitrine et à front élevé ; par conséquent, leur intelligence ne devait pas être bornée. L’appréciation du commandant d’Urville dépendait si bien de son mécontentement, de son état de souffrances, et l’on sait combien un pareil état influe sur le jugement du voyageur, qu’il en fournit lui-même presque aussitôt la preuve. En parlant des insulaires des îles Tamatam, Fanadik et Ollap :« Ceux-là, ditil (2), sont vigoureux, alertes et bien constitués ; gais dans leurs allures, probes et honnêtes dans leurs échanges ; ces

(1) Voyage pittoresque, 1834, p. 469.

(2) Loc. cit., p. 477 ,

sauvages étaient loin de nous présenter les formes souples et dégagées, les- physionomies douces et gracieuses, les manières décentes et réservées des habitants d’Otdia, de üualan et même d’Hogoleu. »

Les îles Hogoleu (1) sont placées, comme on le sait, à la limite extrême des Carolines vers l’Est ; or, à la limite la plus occidentale, se trouvent les îles Pelew, tant vantées par le sensible chevalier Keate, et, dont les habitants, malgré leur langage tout mélanésien, attestent, par leurs caractères physiques, la venue de Polynésiens. C’est ce que ne permet pas de mettre en doute le portrait du jeune Lee- Bou (Lipu), fils du chef Abba-Thulle, des îles Pelew et mort en Angleterre où Wilson l’avait amené (2j

Ce sont, en effet, les grands yeux des Polynésiens, leur nez gros et aplati, leurs grosses lèvres. Le père lui-même a les grands yeux et les grandes oreilles des Polynésiens ; nous croyons seulement que le nez est trop bien fait et que les mentons des deux portraits ne sont pas assez arrondis. On a, d'ailleurs, retrouvé aux îles Pelew plusieurs des usages de la Polynésie : réunion en conseil des chefs; général ou Toa ; ablutions dès le matin, etc. Enfiu, on a décrit les habitants des Pelew comme étant robustes, bien faits, de taille moyenne, de couleur cuivre-bronzé, mais non pas noire, avec des cheveux noirs, longs, flottants et disposés à friser.

Il est certain qu’ils ont reçu de bonne heure des visites d’autres peuples qui les ont modifiés au physique, et qui ont modifié aussi sans nul doute, leur langage primitif ; ces peuples sont probablement les habitants de Mingidanao, la terre la plus voisine des Pelew dans l’Ouest ; mais ce n’étaient pas des Malais, comme on l’a dit, puisque le Malais que Wilson avait à son bord n’était pas compris quand il

(1) On dit généralement que les îles Hogoleu furent découvertes par Quiros et nommées d’abord îles Quirosa, puis îles Torrès par les Espagnols, Nous doutons qu’elles aient été vues par Quiros.

(2) P. Wilson, Relation des îles Pelew, etc. Trad. de l’anglais de George Keate. Paris, 1788, p. 344. P. 198 est le portrait de Ludi, l’une des femmes d’ Abba-Thulle ,

parlait sa langue ; il ne put se faire comprendre que grâce à un autre Malais naufragé depuis longtemps sur les îles et ayant eu le temps d’en apprendre le langage (1). Quelques mots de Mingidanao se rapprochent peut-être, en effet,, de quelques mots des îles de Pelew, mais, il n’y a pas le moindre rapprochement à faire pour le reste. Tant qu’on n’aura pas quelque bon vocabulaire de ces îles (2), il faudra rester dans le doute, quant à l’origine de la langue de leurs habi tants.

Après Mindanao, la terre la plus proche des Pelew est l’île Gilolo (3), d’où ces îles auraient également pu recevoir des colonies ; peut-être même auraient-elles pu en recevoir des Philippines qui, par rapport à elles, gisent dans le Nord-Ouest, tandis que Gilolo est dans le Sud-Ouest. Du temps de Pigafetta, cette dernière île était peuplée « de Maures et. de Gentils, » c’est-à-dire de Javanais ou Malais et de ce qu’il appelle Papua ou Mélanésiens de- nos jours; nous ignorons si la langue de ces Papua se rapprochait plus que celle de Mingidanao du langage actuel des Pelew. Quant à celle des Tagals, nous ne croyons pas qu’elle ait contribué à la formation de ce dernier langage (4).

Nous ne parlerons pas des îles élevées Ualan et Ascension laPuinipet des indigènes, dans les îles Carolinés : nous nous en sommes occupé ailleurs; mais nous dirons encore ici quelques mots sur le groupe des îles King’s mill, dans l’archipel Gilbert. On sait que, d’après M. Haie, qui le tenait de deux déserteurs trouvés par le capitaine Wilkes dans ces îles, elles auraient été peuplées par deux colonies distinctes venant de deux points opposés. La première serait partie de l’Ascension ou Puinipet (5), située au Nord-Ouest de

(1) Yoy. ci-dessus, vol. I, p, 373.

(2) Yoy. celui que noüs avons cité, vol. I, p. 332.

(3) Gilolo est l’île appelée Giailolo, par Pigafetta, vis-à-vis celle qu’il appelle Tadore, la Tidor d’aujourd’hui.

(4) Pigafetta, on Fa vu par le tableau que nous avons donné, a trouvé à Gilolo, à Tidor et à Bachian, un plus grand nombre de mots polynésiens qu’il ne paraît en exister aujourd’hui.

(5) La Faloupet du P. Cantova, la Fanope de Kadu, etc.

Tarawa (1), Tune des principales îles King’smill et comme presque toujours, à la suite de guerres civiles ; l’autre serait venue dans deux canots d une île située au Sud-Est, qui aurait été appelée Amoï. On sait que M. Haie a regardé ce dernier mot comme celui de Samoa, modifié avec le temps par les indigènes. Cette interprétation est admissible d’autant qu’on trouve un village du nom d’Amoa sur l’île Savaii. Mais il faut pourtant reconnaître que ce mot Àmoï est le nom d’un village sur la côte orientale de la Nouvelle-Calédonie et qu’il y a également un Amoy en Chine (2). Si l’île était située au Sud-Est, il est bien probable qu’il ne s’agissait, en effet, que de l’Amoa de l'archipel Samoa, puisque les derniers venus avaient le teint plus clair, qu’ils étaient plus beaux que les émigrants venus de l’Ascension et qu’ils parlaient un autre langage. Le récit apprend qu'ils furent bientôt tous tués par les émigrés de l’Ascension, et que les femmes seules furent épargnées. La population mixte des îles King’s mill proviendrait donc de ces femmes unies aux meurtriers de leurs compatriotes. A quelle époque approximative se serait passé ce fait? Rien ne le laisse supposer ; Toujours est -il qu’il prouve bien ce qui a dû arriver, sinon toujours, du moins, assez souvent : On a déjà vu que c’est ce qui est surtout arrivé dans les îles Fiji les plus orientales.

Il n’est pas moins vrai que les Carolins ne sont guère plus bruns que les Polynésiens quand on compare seulement entre eux ceux des îles hautes et des îles basses des deux régions. Pour s’en convaincre, il suffira de jeter les yeux sur les portraits reproduits dans les voyages de Choris, Freycinet, Kotzebüe, etc. Il est même certain, comme nous croyons l’avoir montré, qu’il existe entre les Polynésiens et les Carolins infiniment plus de traits de ressemblance qu’on ne le croyait, depuis d’Urville surtout. Si le fait rap-

(1) Tarawa, en Maori, signifie « ligne ou balustrade sur laquelle on suspend quelque chose; suspendre sur. » Ce mot est donc polynésien, et même tout maori, comme on voit, s’il a bien été donné ainsi à M. Haie.

(2) Port et ville importants.

porté par M. Haie est bien exact, les habitants des îles King’s mill ne seraient que de purs métis de Polynésiens et de Mélanésiens ; ils devraient avoir exactement les caractères anthropologiques que nous avons dit distinguer les descendants des Tongans avec les femmes fijiennes, caractères quine sont pas tout à fait les mêmes que ceux des descendants de femmes Tunga avec les Fijiens. Ont-ils ces caractères? nous n’oserions le dire, pas plus que nous ne pourrions avancer quelle est leur langue véritable.

En ce qui concerne celle-ci, nous avons pris note, dans la Gazette des îles Sandwich de 1830, de quelques mots donnés comme appartenant au langage des îles King’s mill ; nous croyons devoir les citer, tout en n’ayant en eux qu’une médiocre confiance. Ces noms sont :

Bon, lele \ mauvais, kakino ; homme, kaunga ; chef, aliki ; feu, te ahi ; navire, kaipuke. Tous sont polynésiens et maori; mais kaunga n’est certainement pas le nom qui sert à désigner l’homme : il ne signifie en maori, que « palissade d’un village fortifié, » en y ajoutant roa. A la Nouvelle-Zélande, mauvais se dit kino : ka kino , « c’est mauvais, » et, navire s’y rend par kaipuke . Les trois autres mots sont bien des îles Samoa et Tunga, excepté, peut-être encore aliki , qui ne serait que le mot maori, dont la lettre r aurait été remplacée par l.

Nous croyons que ces mots ont été obtenus par quelque Américain ou Anglais à l’aide d’un matelot maori. Si pourtant ils étaient vraiment des King’s Mill, ils témoigneraient de la grande ressemblance de la langue de ces îles avec celle de la Polynésie, et ce serait une raison de plus pour admettre la part prise par les Polynésiens au peuplement de ce groupe.

Il ne nous reste plus maintenant qu’à dire comment ou par quelle voie les Polynésiens, suivant nous, seraient arrivés en Malaisie.

Nous l’avons déjà dit : deux voies au moins leur étaient ouvertes; celle par le détroit dé Torrès et celle inverse à la route qu’on suppose généralement avoir été suivie par les émigrants de la Malaisie vers la Polynésie, c’est-à-dire les Fiji, les Salomon et la partie Nord de la Nouvelle-Guinée.

Il est bien probable que les émigrants ont pris la voie par le détroit de Torrès, ainsi que semble l’attester le grand nombre de mots polynésiens trouvés par les compagnons de Cook, dans une île voisine de Timor, la petite île Savu (1) . On sait que c’est par cette voie que Thompson faisait passer les émigrants de Sumatra, se rendant aux Samoa et, de là, à Rarotonga et à la Nouvelle-Zélande. Mais si la position du détroit de Torrès, par rapport à toutes les îles de la Polynésie vraie, permet de comprendre l’arrivée jusque-là des émigrants les plus proches, il s’en faut, croyons-nous, que ce détroit ait pu être atteint facilement par ceux qui partaient des îles les plus éloignées, et surtout par le plus grand nombre. Il semble, en outre, que si la majorité fût arrivée sur ce point, la côte orientale de la Nouvelle -Guinée d’abord, puis la côte Est de la Nouvelle-Hollande auraient dû retenir quelques-unes des colonies ayant plus ou moins besoin de relâcher. Or, c’est ce qui n’a jamais été signalé par les observateurs, soit de l’une, soit de l’autre contrée. Pourtant ce fait aurait pu avoir lieu si, comme nous le soutenons, les Alfourous de la Nouvelle-Guinée et les Australiens à cheveux lisses sont les descendants directs ou indirects des Polynésiens (2).

Toutefois, nous préférons admettre que c’est par lesNouvel» les-Hébrides et par les îles Salomon que le plus grand nom-

(1) Yoy. vol. I, p. 296.

(2) Admettre la réalité de ces arrivages ou entraînements à la Nouvelle-Hollande et à la Nouvelle-Guinée expliquerait peut-être mieux, il faut en convenir, la formation des Australiens aux cheveux lisses et des Papous de la Nouvelle-Guinée, que la supposition que nous avons faite de la venue des Alfourous des îles Malaises ; mais dans les deux cas les Papous ne sont bien que des métis de Papua et d’Alfourous ainsi que l’établissent leurs indices crâniens.

bre des émigrants de la Polynésie a passé pour se rendre en Malaisie. Nous avons la certitude que, sans une longue série de vents propices, les Polynésiens n’auraient pas pu atteindre les contrées occidentales : ces vents étant les alisés du Sud- Est qui soufflent une partie de l’année. 11 était nécessaire que la plupart allassent aborder plutôt à l’Est de la Nouvelle- Guinée et aux îles de la Nouvelle-Bretagne et de la Nouvelle- Irlande qu’au détroit de Torrès, entraînés qu’ils étaient malgré eux, vers le Nord, par les vents et les courants. Sans doute, en partant des îles Tunga ou Manaia, les émigrants faisant route à l’Ouest auraient pu atteindre parfois facilement le détroit de Torrès; mais il n’en est pas moins vrai qu’il leur était encore plus facile, en se laissant entraîner pour ainsi dire par les vents du Sud-Est, d’arriver à la Nouvelle- Irlande, par exemple, ou comme on a vu, se retrouvent encore dans le langage des habitants quelques mots polynésiens, comme on en rencontre sur la route, mais d’autant moins nombreux qu’on s’éloigme davantage du Sud-Est, c’est-àdire de la Polynésie. Les Samoans et les Tahitiens placés plus au Nord, n’auraient pas été dans le même cas : car les vents tendaient à les faire passer au Nord des îles Salomon, et par conséquent à les diriger encore d’emblée vers la Nouvelle-Irlande. Ce qui nous ferait supposer, ainsi que nous l’avons déjà dit, que ce seraient eux, avec les Tongans, mais surtout les Samoans qui auraient peuplé les îles Carolines et fourni quelques colonies même aux îles Pelew, involontairement sans doute (1).

Cependant, il faut le reconnaître, si le voyage n'eût pas été sous la dépendance des vents, aucun autre groupe d’îles n’eût été mieux placé que le groupe Samoa pour arriver directement au détroit de Torrès ; puisque la différence de latitude, qui n’est que de quelques degrés, se fût trouvée compensée par la dérive. Quand les Polynésiens voulaient aller d’une île à une autre île dont la position leur était bien connue, ils partaient d’un point exactement fixé, et même

(1) Voir ce que nous en disons dans le chapitre relatif aux îles Carolines.

alors ils n’étaient jamais sûrs» quand la distance était un peu grande, d’arriver à leur destination. Mais nous ne croyons pas qu’ils prissent de pareilles précautions dans le cas qui nous occupe. Contraints presque certainement de s’éloigner, soit pour fuir l’extermination ou les disettes, soit, comme plusieurs savants le soutiennent (1), à la suite de quelque grand bouleversement terrestre, les Polynésiens ne songeaient probablement qu’à une chose, profiter des vents que l’expérience leur avait appris durer plus longtemps que les autres dans une même direction. Ils devaient, en outre, d’autant mieux les préférer, que ces vents les rapprochaient des contrées, d’où étaient venus leurs ancêtres, d’après les traditions. Cela expliquerait, à notre avis, et le grand nombre de Polynésiens qui paraît s’être transporté vers l’Ouest, le Nord-Ouest et surtout en Malaisie, et, par contre, le petit nombre de leurs traces dans les îles intermédiaires, où ne se seraient arrêtés probablement que ceux qui n’auraient pas pu faire autrement. Mais que cela soit ou non, il est certain qu’en se servant des vents le plus ordinairement régnants pour aller chercher une nouvelle patrie, les Polynésiens devaient arriver, comme ils l’ont fait, tantôt un peu plus à l’Ouest direct, tantôt un peu plus vers le Nord, suivant les contre-temps de la navigation. C’est aussi ce qui explique leur répartition dans les petites îles si nombreuses de l’archipel Carolin.

Telle est, croyons-nous, la voie que, préférablement à la

(1) On sait que, de nos jours encore, M. Owen ( Mémoire sur les caractères physiques et psychiques des Mincopies ) considère les îles de l’archipel Indien comme les débris d’ua continent englouti pendant la période tertiaire, contemporaine du soulèvement de l’Himalaya et les Mincopies comme les descendants des témoins de cette catastrophe. De même, M. Grandidier, après avoir trouvé, à Madagascar, des os d’un oiseau gigantesque (VOpiornis maximus , de Geoffroy St-Hilaire) proche parent du Dinornis de la Nouvelle-Zélande, décrit par M. Owen, ainsi qu’une carapace de tortue de cinq mètres, regarde comme probable que l’île Madagascar actuelle se rattachait à un vaste continent, dont quelques points, tels que les Mascareignes, la Nouvelle-Zélande, restent seuls émergés aujourd’hui .

première, ont dû suivre les Polynésiens. Leur route, il est vrai, aurait été un peu plus courte par le détroit de Torrès, puisqu'ils n’auraient eu qu’à suivre la chaîne d’îles qui, de Timor, s’étend jusqu’à Sumatra; mais la distance par l’autre voie ne peut pas être regardée comme une difficulté bien importante, puisqu’ils cherchaient à se rapprocher de l’Ouest dès que cela leur était possible. D’un côté, il devait être plus difficile aux Polynésiens d’atteindre l’entrée du détroit de Torrès que de se laisser entraîner pour ainsi dire ; de l’autre, et bien que quelques-unes des îles qui s’étendent de Timor à Java présentent, comme Savu, des traces du passage des Polynésiens, il faut remarquer que c’est dans toutes les îles de l’autre ligne qu’on trouve et reconnaît encore aujourd’hui les Alfourous, les Dayaks et les Battaks,qui sont pour nous des descendants de Polynésiens.

En somme, deux routes auraient pu servir aux migrations polynésiennes vers la Malaisie et les continents asiatique et africain. Peut-être y en aurait-il eu une troisième, plus courte encore que les deux autres, s’il est vrai, comme Bory-de-St-Vincent n’était pas éloigné de le croire, que la Nouvelle-Hollande n’a été exondée qu’ après la Nouvelle- Zélande. Dans ce cas, en effet, il y aurait eu probablement une succession de terres reliant la Nouvelle-Zélande à la Nouvelle-Guinée, à la Malaisie et au continent asiatique. Les migrations parties du groupe de la Nouvelle-Zélande seraient alors arrivées promptement et facilement à l’une des îles malaisiennes les plus méridionales, tellement rapprochées, comme on sait, qu’il est impossible de passer sans les voir. Il eût suffi pour faire ce trajet, de profiter de quelque coup de vent de Sud-Est, vents qui ne sont pas rares, même à la Nouvelle-Zélande, comme nous l’avons expérimenté nous-même avec Dumont d’Urville sur Y Astrolabe en mettant 25 jours pour nous rendre de port Jackson au détroit de Cook. Mais cette supposition est trop hypothétique dans l’état actuel de la science pour que nous nous y arrêtions plus longtemps.

Nous croyons donc que les Polynésiens sont arrivés jusqu’en Malaisie et aux continents, plutôt par la route des îles

Salomon et le Nord de la Nouvelle-Guinée que par la voie directe de la Nouvelle-Zélande, malgré ce que cette hypothèse a de spécieux. Nous ne saurions, en effet, admettre que les Maori se seraient éloignés à la suite de l’engloutissement de quelque continent attenant à la Nouvelle-Zélande, ainsi que sont disposés à le croire les missionnaires anglais W. Williams et Taylor, MM. J. Garnier et Grandidier.

Les traditions ne font absolument allusion qu’à une contrée identique aujourd’hui encore à celle dont elles parlent ; on ne les comprendrait pas, si l’on rapportait ce qu’elles disent à quelque continent disparu ; enfin, elles établissent nettement que c’est à la suite de guerres intérieures que les Maori ont dû émigrer.

Nous comprendrions davantage que les Maori aient pu arriver eux-mèmes en Malaisie par le détroit de Torrès. Il leur eût été facile et même beaucoup plus facile qu’aux Polynésiens d’atteindre ce détroit en profitant eux aussi des vents du Sud-Est. Dans ce cas, ils auraient eu naturellement à longer la côte orientale de la Nouvelle-Hollande, où, semblet-il, ils auraient dû parfois laisser quelques colonies; d’autre part, ils seraient arrivés d’emblée justement à la chaîne d’îles que comprend Java, où nous avons cru reconnaître quelques mots de forme maori. Auraient-ils donc été ce « peuple inconnu, » dont Crawfurd signale la venue à une époque reculée, et que nous avons regardé nous-même comme l’auteur des Javanais et des Malais, par son croisement avec la race noire de petite taille, première occupante de Java? Il est sans doute bien difficile de l’assurer, mais, après tout ce que nous avons dit à ce sujet, cela n’a certainement rien d’impossible.

Dans ce cas, une seule chose pour nous serait inexplicable : l’absence complète, en apparence, de tout vestige maori sur la côte orientale de la Nouvelle=Hollande. Cette absence, nous l’avons attribuée à l’impossibilité pour les Maori émigrant vers la Polynésie, d’aborder à la Nouvelle- Hollande, à cause des vents qui les emportaient et qui étaient presque le contraire des vents de Sud-Est ; mais, d’un autre côté, quand on réfléchit que les émigrations n’au-

raient eu lieu qu’à une époque fort reculée, et que les Australiens à cheveux lisses 11e sont bien probablement, comme nous l’avons dit, que des métis de race noire et de race jaune, on pourrait peut-être supposer que les Maori et leur langage auraient disparu avec le temps, absorbés par la race noire prépondérante.

Quoi qu’il en soit, nous croyons préférablement que les Polynésiens ont gagné les îles de l'archipel Indien par la voie des îles Salomon et du Nord de la Nouvelle-Guinée; nous adoptons cette supposition, parce que c’est de ce côté qu’on trouve les mots se rapprochant le plus, par la forme et la prononciation de ceux des archipels Samoa et Tunga, et que c’est là enfin qu’existent encore, comme plus au nord également, les populations, dites Malaisiennes, qui ressemblent tant aux Polynésiens.

Inutile d’ajouter que les migrations, si elles avaient eu lieu de ces deux points différents, se seraient probablement effectuées à des époques différentes aussi, et que celles de la Nouvelle-Zélande auraient précédé de beaucoup les émigrations de la Polynésie proprement dite.

Telle aurait donc été, suivant nous, la marche suivie par les migrations depuis leur sortie de l’Hawahiki. Toutes se seraient faites du Sud-Ouest vers le Nord- Est, c’est-à-dire « vers le côté où le soleil se lève, » en peuplant successivement et volontairement dans cette direction générale chaque archipel rencontré ; puis, involontairement parfois ou par voie d’entraînement, un certain nombre de petites îles isolées dans toutes les directions autour du point de départ secondaire. Mais, noiis le répéterons, cette dernière voie est loin d’avoir contribué, autant qu’on paraît le croire, au peuplement des îles par la race polynésienne. A n’en juger que par les faits venus à la connaissance des Européens, elle ne l’aurait fait même que dans des îles très rares; puisque presque toutes ces îles où elle a été entraînée étaient déj à habitées par une autre race : telles étaient Tanna dans les Nouvelles-Hébrides ; Uvea dans les îles Loyalty, etc.

On a vu que les vents qui soufflent le plus fréquemment et avec le plus de force à la Nouvelle-Zélande sont les vents

LES POLYNÉSENS.

de la paille de l’Ouest, du Sud-Ouest au Nord-Ouest. Ce sont ces Vents qui ont entraîné de cette contrée les premiers émigrants et qui les ont portés successivement jusqu’aux limites les plus orientales de la Polynésie. Si les îles les plus méridionales de l’océan Pacifique ont pu être peuplées à l’aide des mêmes vents, il est, au contraire, très probable qu’une île comme celle de Pâques, par exemple, ne l’a été que par des canots entraînés par les vents de Nord-Ouest. Quant aux îles Sandwich, il est à supposer qu’on ne s’y est rendu que poussé par des vents de Sud- Ouest au Sud-Est et assez tard, croyons-nous, après le peuplement des archipels Tunga, Hapaï, Samoa et Manaia.

On 1© voit, c’est surtout avec des vents de la partie de l’Ouest que les émigrants paraissent s’être éloignés. Dès lors, non seulement la direction devait être la même; mais elle tendait à les confiner, pour ainsi dire, tout d’un côté de l’océan Pacifique. Qu’on jette les yeux sur la carte et l’on verra que c’est, en effet, ce qui est arrivé. Ce fait, à notre avis, n’a pas été assez remarqué ; car, à part les petites îles que nous avons dit et que l’on sait avoir été peuplées par des entraînements involontaires, telles que Tukopia, Rotuma et quelques autres, il n’y a pas d’îles peuplées par les Polynésiens plus à l’Ouest que les Tunga dans la Polynésie. Pour qu’un pareil fait existe, il faut nécessairement admettre qu’une cause générale l’a déterminé : cette cause est la direction des vents qui ont servi aux migrations.

Quand on regarde la carte, on voit parfaitement marquée une ligne séparative qui s’étend de l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande aux îles Sandwich. Cette ligne de démarcation semble élevée comme un mur empêchant les émigrants de se rapprocher plus de l’Ouest et les contraignant à se disséminer dans toute la partie orientale de l’océan Pacifique. Nous sommes surpris qu’en voyant une pareille répartition, les ethnologues n’aient pas été frappés comme nous, non seulement de la nécessité absolue de vents venant de l’Ouest, ce que tous semblent reconnaître aujourd’hui, mais aussi d’un point de départ différent de celui qu’ils ont admis, pour pouvoir expliquer un pareil état de choses. Il est certain, en

effet, que, si les émigrants tussent partis des îles asiatiques, comme ils le croient, avec des vents de la partie de l’Ouest, il y aurait eu plus d’une île peuplée par eux entre le point de départ et la ligne de démarcation que nous avons citée : or, il n’y en a pas une seule, à l’exception des petites îles qn’on sait avoir été peuplées assez tard par des entraînements venus de la Polynésie. On n’y a, pour ainsi dire, trouvé jusqu’à présent aucun vestige important de leur passage, même dans le langage. Bien mieux, il n’en existe que dans les îles qui, comme Vanikoro, avoisinent les petites îles incidemment peuplées par la race polynésienne, et il n’y en a aucune, quand on se rapproche plus de l’Ouest.

Un pareil fait ne pouvait s’expliquer qu’en supposant le point de départ, toujours dans l’Ouest ; mais au lien de l’être dans l’Ouest direct, comme on a cru, il fallait qu’il fût situé à la limite extrême vers le Sud, c’est-à-dire dans le Sud-Ouest, comme nous le soutenons, à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande. De là, avec des vents d’Ouest, il était imossible qu’on pût se rapprocher davantage qu’on ne l’a fait de l’Occident.

Il est bien plus facile de comprendre ce peuplement, en acceptant l’hypothèse que nous proposons, c’est-à-dire le peuplement de la Polynésie par les Néo-Zélandais à l’aide des vents de la partie de l’Ouest, que par toute autre hypothèse- Seule elle explique comment aucun Polynésien n’a été rencontré plus à l’Ouest que le 180e degré de longitude ; seule, elle fait comprendre la localisation de la race entière, pour ainsi dire, dans la moitié orientale de l’océan Pacifique seule, elle explique pourquoi les émigrants de la Nouvelle- Zélande ne se sont jamais arrêtés à la Nouvelle-Hollande, et pourquoi ceux qui seraient venus, comme on croit, de la Polynésie, n’y ont jamais été rencontrés ou n’y ont jamais laissé de traces, même dans le langage.

Les partisans de l’origine asiatique objecteront peut-être que la Nouvelle-Zélande n’a pas été peuplée directement par l’Asie, mais bien indirectement par des colonies passant d’abord par la Polynésie. Cette objection tombe d’ellemême. Cela eût été impossible avec les vents ordinairement

régnants dans les parages occidentaux de la Nouvelle-Zélande ; ces vents ont été ceux dont se sont toujours servi et se servent les Polynésiens pour se porter aux îles qui sont plus orientales que les leurs ; assurés qu’ils sont, à un moment donné, de pouvoir revenir à leur point de départ. Entin la Nouvelle-Zélande est l’île à population polynésienne la plus occidentale de toutes, et elle se trouve séparée des Samoa par les Tunga. Sans doute d’Urvilleadit que c’est avec les vents de Sud-Est que les Tahitiens auraient envoyé leurs colonies peupler la Nouvelle-Zélande ; mais, vu la distance à parcourir, tout marin y croira difficilement (1) ; surtout s’il remarque qu’aucun canot n’a jamais été entraîné à la Nouvelle-Hollande. On reconnaîtra, d’ailleurs, qu’en outre de la distance, la traversée des îles Samoa n’aurait probablement pas été aussi facile que paraissent le croire les partisans de M. Haie, entre autres, puisqu'il aurait fallu traverser, ou du moins ranger d î très près, les îles Tunga pour éviter les Fiji, îles qui sont, les unes et les autres, à 300 et quelques lieues de la Nouvelle-Zélande, et qui barrent, pour ainsi dire, la route. Mais les eut-on facilement doublées, qu’il serait toujours resté l’obstacle des vents ordinairement régnants de la Nouvelle-Zélande, vents qui soufflent parfois avec tant de violence.

Dans l’bypotbèse d’une origine asiatique, on comprendrait certainement que ces colonies eussent pu, avec de* vents de Nord-Est qui, eux aussi, soufflent parfois avec intensité, franchir, sans s’y arrêter, les Tunga et les Fiji, et arriver directement à la Nouvelle-Zélande. Mais il faudrait alors admettre que cette terre était connue des habitants des Samoa ; or, rien absolument ne le prouve. Il eût été

(1) TTn officier de marine, qui ne croyait même pas qu’il fût possible d*aller loin dans un sens ou dans un autre, M. deBjvis a dit depuis : « Quel est le marin qui voudra accepter que des pirogues, quelque perfectionnées qu’elles fussent sous le rapport nautique, aient pu franchir des distances de cinq ou six cents lieues et plus, sans but, sans moyen de diriger leur route, autre que la course assez variable des vents généraux et la marche du soleil qui, selon les époques de l’année, donnent des rumbs de vent as^ez distants l’un de l’autre? » (. Annuaire Tahiti, année 1863.)

plus naturel qu’elle fût connue par les Tung'a, qui en sont bien plus voisines; mais rien non plus dans les traditions de ces îles ne le laisse soupçonner. Dans cette supposition, du reste, comme dans la précédente, il faudrait admettre que c’est en suivant une route opposée à celle généralement suivie en Polynésie, que la Nouvelle-Zélande aurait été peuplée, et il est difficile de l’admettre quand on sait que tous les ethnologues reconnaissent aujourd’hui que c’est avec des vents d’Ouest, et en allant du Sud-Ouest vers le Nord-Est, que les migrations volontaires se sont opérées. Une pareille exception ne se comprendrait pas.

Enfin il suffit de jeter les yeux sur la carte pour reconnaître que ces colonies n’auraient pu, avec des vents d’Est, se transporter à la Nouvelle-Zélande en partant directement des îles Samoa ; car la force des vents et des courants les eût entraînés dans l’Ouest et leur eût, presque certainement, fait manquer les côtes de la Nouvelle-Zélande. C’est sans doute cette difficulté, jointe aux précédentes, qui a porté M. Thompson, et après lui M. de Quatrefages, à supposer que les colonies des Samoa, avant d’atteindre la Nouvelle- Zélande, ont commencé par se rendre aux îles Manaia, et par s’y arrêter, spécialement à Rarotonga. Il n’y avait certainement pas de meilleur moyen, pour éviter la difficulté et placer les émigrants dans la position la meilleure possible pour arriver sans obstacle au groupe de la Nouvelle- Zélande ; en effet, sur la route directe de Rarotonga au cap Waiapu (cap Est de l’Ile-Nord), il n’existe pas une seule île, pas un seul rocher, et on n’eût rencontré les petites îles Espérance, Macauley, Curtis, que si on eût été fortement entraîné vers l’Ouest. On sait, du reste, que les Manaia, bien que plus éloignées que les îles Tunga, ne sont pas à une distance exagérée. Il est inutile de revenir sur toutes les raisons qui nous ont fait rejeter cette opinion ; nous nous bornerons seulement à demander s’il est admissible que des émigrants venant du Nord-Ouest, puisque les Samoa sont dans cette direction par rapport à Rarotonga, eussent préféré revenir presque sur leurs pas, en se lançant dans le Sud-Ouest à la quête d’une terre qui leur était près-

que certainement aussi inconnue quelle était éloignée, plutôt que de continuer leur émigration vers l’Est ou le Nord-Est, où ils auraient rencontré, à petite distance, les îles de la Société, et, un peu plus loin, les îles Paumotu les" plus méridionales. Il aurait fallu, d’ailleurs pour se rendre des Samoa auxManaia, qu’ils profitassent des vents de Nord- Ouest et d’Ouest, et il leur eût été certainement plus naturel de se servir des mêmes vents pour s’éloigner de Rarotonga que des vents du Sud-Est et d’Est, qui, sans doute, auraient pu les ramener dans leurs îles, mais qui pouvaient aussi, dans leur course vers la Nouvelle-Zélande, les entraîner dans l’Ouest jusqu’à la Nouvelle-Hollande.

En résumé, nous le répéterons, ce n’est absolument qu’en plaçant le point de départ des émigrants dans la Nouvelle- Zélande qu’on aplanit toutes les difficultés, et qu’on parvient également à comprendre pourquoi tous les Polynésiens, quelle que soit la position de leur île, s’accordent tous à placer leur lieu d’origine, leur aima mater dans l’Ouest. En seul lieu situé de la sorte pourrait permettre un pareil assentiment générai, c’est le groupe de laNouvelle-Zélande.

Nous allons maintenant examiner si les îles abordées par les émigrants de l’Hawahiki étaient habitées ou si elles étaient désertes.

Pour la plupart des ethnologues, ces terres étaient habitées par une autre race, celle des Mélanésiens. Les Polynésiens, à leur arrivée, les auraient expulsés, détruits ou soumis pour prendre possession du sol, et auraient fini par les absorber. Telle était l’opinion de Forster, et telle a été, depuis, celle de d’Urville, de Rienzi, de Moërenhoüt et d’une foule d’autres écrivains, mais sans la moindre preuve à l’appui, du moins pour la Polynésie.

On a bien dit que les îles de la Société possédaient, avant la venue de Cook, une population plus noire et plus sauvage ; mais nous avons montré que cette assertion n’avait rien d’exact, et qu’elle était démentie par l’absence de toute

trace d'un langage différent de celui de Tahiti et par un certain nombre de témoignages contraires.

On a dit également, et c’est ce que soutenait M. de Quatrefages, que les îles Sandwich étaient occupées à l’arrivée des colonies tahitiennes, comme l’était la Nouvelle-Zélande à l’arrivée des Hawahikiens. Ce savant voyait une population primitive aux Sandwich, dans les esprits qui habitaient les cavernes au moment de la venue des émigrants de Tahiti; ces esprits n’étaient, pour lui, que des Mélanésiens arrivés avant les Tahitiens. Voici ce qu'il dit à ce sujet (1) :

« Dans le premier de ces archipels, les Micronésiens à teint foncé avaient précédé les Tahitiens. Mais ce que les traditions locales rapportent de ces esprits, qui habitaient les cavernes, montre qu’il ne s’agit que de populations fort peu nombreuses. Ce fait ressort encore plus clairement des détails circonstanciés que nous possédons sur la Nouvelle- Zélande. Il est clair que la race mélanésienne n’avait là que * de rares représentants. »

En somme, M. de Quatrefages n’accordait à ces deux archipels qu’une très faible population primitive ; mais il reconnaissait, comme nous le faisons, que les autres émigrants polynésiens semblaient avoir trouvé entièrement libres les îles abordées par eux, telles que les King’s Mill, Rarotonga, Mangareva, Tubuaï, les Paumotu,!etc. Il ajoutait seulement, pour les dernières, qu’elles étaient en grande partie désertes à l’époque des découvertes, et qu’elles le sont encore de nos jours, malgré les facilités qu’y présente le rapprochement des terres (2). Nous avons montré ailleurs que cela tient à la stérilité de ces terres, et surtout aux guerres meurtrières qui y étaient à chaque instant faites par les populations d’Anaa. Quant aux Marquises, M. de Quatrefages fait observer avec raison qu’elles devaient être désertes, ainsi que l’atteste la pureté de la race. Il en était certainement de même, d’après tous les documents connus, pour les îles Tunga et Samoa lors de l’arrivée des premiers

(1) Ouvrage cité. Les Polynésiens, etc,, p. 175.

(2) Même page.

émigrants, quel qu’ait été d’ailleurs leur véritable point de départ.

A l’exception des Sandwich et de la Nouvelle-Zélande, d’après M. de Quatrefages lui-même, toutes les îles auraient donc été trouvées désertes à l’arrivée des émigrants dans la Polynésie. Quant à la Nouvelle-Zélande, il ne lui accordait que de rares représentants de la race mélanésienne. Nous croyons avoir démontré que non seulement ces représentants d’une autre population n’étaient pas aussi rares qu’on l’a cru, mais qu’ils appartenaient à la même race que les émigrants eux-mêmes, c’est-à-dire à la race maori ; qu’ils parlaient le même langage, et qu’ils étaient bien probablement venus de la même contrée qu’eux, plus ou moins longtemps auparavant, s’ils n’étaient pas eux-mêmes autoclithones.

On pourrait donc réduire à un seul groupe, celui des Sandwich, les îles occupées par une population autre que la race polynésienne à la venue de ses colonies; mais nous croyons qu’il est permis de douter que le petit nombre,

« d’esprits » dont parlent les traditions, puisse être considéré comme une population primitive « de Micronésiens à teint foncé », c’est-à-dire de Mélanésiens.

D’après cela, nous serions disposé à considérer presque toutes, sinon toutes les îles de la Polynésie, comme étant désertes à l’arrivée des émigrants. L’Ile-Norddela Nouvelle- Zélande aurait elle-même à peine fait exception, puisque les populations qu’on y a trouvées étaient de même race que celles qui venaient de s’emparer du sol.

Ce qui atteste le mieux, à notre avis, que les émigrants n’ont dû rencontrer que bien rarement des îles déjà habitées à leur arrivée en Polynésie, c’est que les linguistes n’ont jamais signalé la moindre trace de langage mélanésien dans les dialectes polynésiens. Si l’on y a trouvé quelques mots adoptés et employés pour remplacer des mots polynésiens, ce n’est seulement qu’à titre étranger, et sans qu’ils se soient fondus dans le langage.Tels sont, aux îles Tunga, par exemple, les mots Tuie t Bulotu. Si l’on admet, comme le font presque tous les ethnologues, que la race primitive

de chaque île rencontrée a été en partie exterminée, et même quelle n’a été qu’asservie, il faut nécessairement admettre aussi qu’il serait resté quelque vestige de la langue des vaincus : c’est ce qui a eu lieu, par exemple, pour les Polynésiens dans les îles mélanésiennes, où les coups de vents les ont entraînés, telles que Tanna, la Nouvelle-Calédonie, Vanikoro, et surtout les Fiji. En effet, une langue, quelle qu’elle soit, ne disparaît pas aussi facilement que quelques savants semblent le croire. Or, nous le répétons, nulle part on n’a rencontré de vestiges d’une langue mélanésienne quelconque, pas plus aux Tunga qu’aux îles de la Société et ailleurs ; au contraire, on a trouvé un grand nombre de mots polynésiens usités dans les îles mélanésiennes et faisant pour ainsi dire partie de la langue, aux Fiji particulièrement.

Ce fait de l’absence presque complète de mots mélanésiens dans les îles polynésiennes, alors que les mots polynésiens se trouvent en grand nombre dans les îles mélanésiennes, est bien digne de fixer l’attention. Pour qu’il ait eu lieu, pour qu’il se présente surtout là où les deux races sont le plus voisines, là où elles auraient pu se mêler davantage par leur long contact ou leurs rapports plus fréquents, comme aux Fiji et aux Tunga, il faut presque nécessairement admettre qu’il dépend de la supériorité réelle que la race polynésienne possède sur la race mélanésienne.

Quoi qu’il en soit, ce fait existe ; il est surtout apparent aux Fiji et aux Tunga, où, en raison du voisinage, il eût semblé plus naturel que le mélange fût réciproque/ Que l’on accepte l’hypothèse de Haie, qui faisait peupler les Tunga par une colonne malaise, arrêtée d’abord aux Fiji, puis expulsée et allant soumettre celle venue des Samoa ; que l’on adopte celle de M. de Quatrefages faisant arriver cette colonne aux Tunga directement de Bourou, on aurait, semblet-il, dû trouver presque autant de mots fijiens aux Tunga que de mots polynésiens dans les Fiji. Qr, c’est à peine si l’on retrouve quelques mots fijiens dans les îles Tunga, tandis qu’on rencontre aux îles Fiji encore plus de mots polynésiens que ne l’ont cru les ethnologues, et particulière-

LES POLYNÉSIENSl 15 ^

ment que ne Fa dit M. Haie, qui pourtant en élève le nombre jusqu’au cinquième.

Que ce fait soit dû seulement à la provenance des émigrants, comme quelques ethnologmes semblent le croire, qu’il ne soit dû, comme quelques autres le soutiennent, qu’au voisinage des deux races ayant de fréquents rapports ensemble, et surtout à la supériorité d’une race sur l’autre, comme nous serions assez disposé à le croire, il laisse néanmoins planer un doute qui fait de cette question l’un des problèmes polynésiens les plus difficiles à résoudre. Il est aussi inexplicable en admettant Forig-ine maori des Polynésiens, qu’en les faisant venir de Kalamatau avec de Rienzi, ou de Bourou avec Haie.

Nous avons déjà cherché à élucider cette question lorsque nous avons étudié l’antagrmisme et les rapports des Polynésiens et des Mélanésiens. Nous ne reviendrons donc pas ici sur des considérations que nous avons longuement développées ailleurs (1).

On sait qu’une foule de mots de la langme polynésienne ont été retrouvés surtout en Malaisie ; d'autres Font été non seulement à Madagascar mais même en Afrique, en Amérique et dans l’Inde. Ainsi s’explique jusqu’à un certain point, l’accord' presque g-énéral des ethnologmes pour en attribuer la provenance à la contrée qui en présente le plus, c’est-àdire à la Malaisie. Nous avons déjà montré combien d’obstacles s’opposent à l’admission d’une pareille provenance ; il est inutile de nous y arrêter de nouveau ici. Il nous suffira de dire qu’il eût été impossible aux Malais et aux Javanais de fournir un pareil lang*ag*e, puisque les langmes qu’ils par lent diffèrent elles-mêmes par le fond de la langme polynésienne. Sans doute, on a trouvé en Polynésie un certain nombre de mots qu’on regarde comme malais ou javanais , on y aurait même trouvé, croit-on, quelques mots sanskrits. Il faut donc absolument admettre, pour expliquer ce fait,

(1) Yol. II, liv. III, ch. I.

que des Malais ou des Javanais ont été entraînés jusqu’en Polynésie, ou bien que des Polynésiens, après avoir été en Malaisie sont revenus en Polynésie et ont fait connaître ces mots à leurs compatriotes. Déjà nous avons dit, en réfutant la théorie de l’origine asiatique ou malaisienne des Polynésiens, que des entraînements de la Malaisie ont pu avoir lieu vers la Polynésie, tout comme il y en a certainement eu de la Polynésie vers la Malaisie. En outre des voyages volontaires, nous n’avons pas à revenir ici sur la possibilité de ces voyages, dans un sens ou dans l’autre; mais s’il existe vraiment quelques mots sanskrits en Polynésie, ils n’ont pu y arriver que par l’une des deux voies que nous venons d’indiquer. Or, nous avons vu précédemment (1) que l’existence de ces mots était douteuse, et que Buschmann soutenait qu’il n’en existait qu’un seul. Quant aux mots malais, ils ne seraient probablement que des mots polynésiens conservés parles Malais et les Javanais lorsqu’ils créaient leur race et leur langue au contact des peuples asiatiques. Il faudrait donc les attribuer aux Malaisiens eux-mêmes qui les auraient portés en Polynésie, soit, comme on est disposé à la croire, en émigrants colonisateurs, soit à la suite de quelque entraînement involontaire. On expliquerait de la même façon la présence des mots sanskrits, s’il en existe en Polynésie : seulement les Malaisiens ne seraient alors partis de l’Archipel, qu’après l’arrivée des colonies indiennes qui possédaient ces mots. Cette explication du reste est purement spécieuse, et elle ne repose que sur des conjectures. Seule, l’analogie des caractères physiques et celle d’un certain nombre de mots pourrait faire admettre que les Malaisiens se sont portés vers la Polynésie, à une époque qui aurait été nécessairement antérieure à la formation de la nation malaise, et postérieure au contraire à l’arrivée des peuples de l’Inde. Rien non plus n’indique le rôle important qu’ils auraient nécessairement joué en Malaisie, s’ils en eussent été les autochthones et s’ils fussent partis, volontairement ou non, pour aller coloniser la Polynésie. Il est évident que,

(1) Vol. I, p. 157.

dans ce dernier cas, le souvenir de leur départ eût été conservé par les traditions javanaises ou autres ; car ce départ n’aurait pu avoir lieu au plus tôt que vers le 3e ou le 4e siècle de notre ère. Or, les annales javanaises n’en disent absolument rien, et naturellement les chroniques malaises n’en parlent pas davantage ; au contraire, des souvenirs traditionnels établissent qu’un peuple est arrivé à Java longtemps avant les Javanais et les Malais, et que ce peuple avait justement les caractères des Malaisiens, qui sont regardés, encore aujourd’hui, par les Malais et les Javanais, comme plus anciens qu’eux dans toutes les îles où ils ont été rencontrés. En outre, il faudrait surtout se demander comment ces Malaisiens, partant à une époque si reculée, n’auraient pas occupé quelques-unes des îles les plus voisines delà Malaisie, aujourd’hui habitées par la race noire, qui se trouvaient sur leur route, ou du moins, comment ils auraient pu doubler ces îles, ainsi que les îles intermédiaires, sans être dans la nécessité d’y toucher, et d’y laisser de plus importantes traces de leur passage. On l’a vu, il est admis par Haie et ses partisans, que, parties les dernières, ces populations malaisiennes auraient chassé devant elles les populations mélanésiennes, premières occupantes de quelques-unes des îles où elles se seraient arrêtées, et telle est particulièrement l’opiuion de M. de Quatrefages ; mais, nous le répéterons, que seraient devenues dans ce cas, les populations mélanésiennes, chassées par des émigrants venant de l’Ouest ? On le sait, aucune île plus méridionale et plus orientale que celle où ce fait se serait passé n’en a conservé la trace ; toutes, au contraire, dans le Sud et dans l’Est, sont peuplées par la race polynésienne la plus pure.

Pour ces raisons, comme pour toutes celles déjà données ailleurs, il n’est donc pas plus admissible que la Polynésie ait été peuplée par les Malaisiens que par les Malais et les Javanais ; mais il faut reconnaî tre que les Malaisiens, s’ils avaient été les émigrants vers la Polynésie, expliqueraient mieux, non pas seulement la présence des quelques mots sanskrits qu’on dit exister dans la langue polynésienne,

mais encore et surtout l’usage général d’une langue, qui n’a été retrouvée qu’ exceptionnellement partout ailleurs. Il ne serait plus nécessaire, en effet, de supposer, avec Thompson, que les émigrants parlaient une langue malaise différente de celle actuelle, lors de leur départ, et que cette langue aurait donné naissance, avec le temps, à la langue polynésienne. Elle y serait arrivée toute faite, et elle n’aurait eu à subir que les légers changements que nous avons indiqués pour les différents archipels. Il est également inutile d’attribuer aux Malais les quelques mots communs aux deux langues (1), puisqu’ils n’auraient été que des mots malaisiens apportés par les émigrants et pris en Malaisie même par les Malais avant leur départ.

Nous l’avons dit, il y a un moyen beaucoup plus simple, et par cela même plus probable, d’expliquer l’existence de tant de mots polynésiens en Malaisie, comme en tant d’autres lieux, c’est d’admettre que les Polynésiens se sont rendus en grand nombre en Malaisie, probablement volontairement, ou tout au moins par des entraînements involontaires répétés. Une pareille supposition fait mieux comprendre que toute autre la disparition de la plus grande partie du langage primitif des populations dites aujourd’hui malaisiennes ; elle explique mieux le refoulement de ces populations dans l'intérieur des terres ; elle donne en même temps l’explication de la tradition qui rapporte la venue d’un peuple inconnu à une époque si éloignée, que le souvenir en est à peine conservé.

En résumé, nous croyons qu’il faut admettre, avec Ghawfurd, que tous les mots polynésiens trouvés en Malaisie surtout (2) sont des mots étrangers, importés par des popu-

(1) On l’a vu, 50 à 75 mots ont été regardés comme des mots malais, et nous avons dit que ce nombre a même été exagéré.

(2) Nous avons montré que dans lapartie de l’Asie, qui est la plus voisine des îles malaises, se trouvent non seulement quelques mots qui ont une apparence toute polynésienne, mais, en outre, des peuplades qûi, de nos jours encore, ont conservé tous les caractères des Polynésiens, malgré qu’elles soient entourées de peuples différents par la race : nous voulons parler plus particulièrement

lations qui parlaient le langage dont ces mots faisaient partie, de même que ces populations en ont porté un plus ou moins grand nombre d’autres, comme nous allons le faire voir, jusqu’en Afrique, en Asie et en Amérique. C’est au contact de ces populations, et à une époque fort reculée, alors que la nation javano-malaise se formait, que ces mots auraient été adoptés par les Javano-Malais. Nous sommes enfin complètement de l’avis de Bory de Saint- Vincent, qui disait déjà, à une époque où il n’y avait guère d’autre travail complet sur les Océaniens que celui de R. P. Lesson : « Trouver des indices de leur passage au pays de Siam ou du Cambodge, ou bien chez les Bayas de l’intérieur de Bornéo, n’est que la preuve de l’émigration de quelque famille océanique vers ces contrées (1). »

Qu’on admette ou non l’explication que nous venons de donner de la présence des mêmes mots en Malaisie et en Polynésie, il est bien certain, comme l’avaient reconnu d’Urville, Moërenhoüt et tant d’autres, que ces mots, retrouvés à la fois dans des contrées si éloignées, indiquent que des rapports ont nécessairement existé entre elles. D’Urville, avec raison, n’y voyait que cela, et il ajoutait (2) qu’il y avait trop de différence dans les caractères physiques des deux peuples pour qu’on pût supposer que les Polynésiens n’étaient qu’une colonie malaise. Pour Moërenhoüt (3), la présence de plusieurs mots semblables chez des peuples séparés par de si grandes distances, était la preuve, sinon d’une origine, du moins de la préexistence entre eux d’un commerce ou de relations plus ou moins intimes, plus ou moins prolongées. Et, comme on a vu (4), il a même fini par regarder les Malais comme les descendants directs des

des Stiengs, enveloppés aujourd’hui par les Annamites, les Cambodgiens, les Siamois et les habitants du Laos ; peuplades signalées par M . Mouhot.

(1) Bory de Saint- Vincent, YHomme, t. I, p. 312.

(2) Mémoire sur les îles du Grand-Océan, p. 17.

(3) Voyages aux îles du Grand Océan , t. II, p. 227,. j

(4) Voy. vol. II, p. 5 etsuiv.

Polynésiens, au lieu d’être leurs ancêtres comme on l’avait cru jusque-là.

Il est inutile sans doute, après tout ce que nous venons de dire, de faire remarquer combien notre opinion se rapproche de la sienne, tout en en différant par le fond .

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