ILES SANDWICH OU HAWAII
Considérations géographiques et historiques. — Epoque des premières visites des Européens. — Caractères physiques des Hawaiiens. — Traditions favorables à une origine polynésienne et relatives à l’arrivée d’étrangers polynésiens: Paao ; Manihini. — Traditions relatives à l’arrivée d’étrangers européens. — ■ Voyages lointains des Hawaiiens : Kamapiikai. — Examen et discussion des légendes. — Chant de Taua'i. — Les premiers émigrants fixés dans les îles Sandwich semblent être venus des îles delà Société. — Iles existant entre les Sandwich et Tahiti.
Considérations géographiques et historiques. — Dix îles principales (1) composent le groupe des Sandwich, qui a été découvert par les Espagnols et redécouvert, long-
(1) L’archipel Hawaii se compose de 12 îles, en y comprenant une petite île voisine, Bird-Island, qui est à 120 milles dans le N. -O de Kauai. Huit de ces îles sont habitées, ce sont :
Longueur
Largeur
Surface
Hawaii. .....
88 milles»
73 milles
milles
Maui ........
Kahulaui ....
Lanai ...
Molokai .....
Oahu.
Kauai ...
Niïhau
Les quatre autres ne sont que des îlots inhabités ; ce sont : Lehua, qui a 1000 pieds de haut ; Molokini, qui a de 15 à 20 pieds de haut ; Kaula, l’îlot le plus petit, et Bird-Island.
temps après, par Gook, grâce à la carte publiée par Anson et au célébré grand -prêtre taliitien Tupaia.
Nous savons qu’on ne pense généralement pas ainsi et qu’on attribue au hasard la rencontre de ces îles par Cook. Mais ce que nous allons dire fera peut-être partager notrç manière de voir.
On sait qu’ Anson, en s’emparant d’un galion espagnol, en 1743, y trouva une carte qui figure dans son voyage (1), et sur laquelle les îles Sandwich sont désignées en Espagnol, et placées à la latitude qu’elles occupent réellement. En effet, on voit, sur cette carte, un archipel d’îles appelées La Mesa , Los Mojas (sic), la Desgraciada , Roca partida , placé absolument à la même latitude que les îles Sandwich, mais h sept cents milles plus à l’Ouest.
Or, le nom d’une de ces îles, Mesa , qui signifie table, convient parfaitement à l’apparence plate de Mauna-Loasur Hawaii, lorsqu’on voit cette montagne volcanique à grande distance. Aussi le capitaine King l’appela- 1— il Table-Land. Quand on remarque qu’aucun autre groupe d’îles n’existe dans le voisinage de cet archipel, il est pour ainsi dire impossible de ne pas regarder les îles Sandwich actuelles comme les mêmes qui sont portées sur la carte espagnole.
D’un autre côté, on sait que Juan Gaetano ou Gaytan passe pour avoir découvert, en 1542, entre les 19e et 20° degrés de latitude Nord, et en diverses longitudes, plusieurs groupes d’îles qu’il nomma St-Thomas, Roca partida, de los Reyes et Coral. Gaetano était bien probablement alors le pilote de Ruiz Lopez de Villalobos, et la relation qu’il a publiée de ce voyage, relation qui n’est qu’une sorte de routier, comme l’a dit de Brosses, se trouve au folio 375 de l’édition de 1563 de Ramusio (2). Elle ne dit rien qui puisse s’appliquer aux Sandwich, tandis qu’elle cite encore les
(1) Voyage autour du monde (1740-1744), Edition d’Amsterdam, 1751, p. 304.
(2) Ter % a cditione delle navigation! e viaggi raccolti gia D. G. B. Ramusio. — Yenezia, Giunti, 3 vol. in*f°, 1563.
îles Ameblada, Jardines, Matelotas et Arecife, plus voisines des Mariannes et des Philippines. C’est ce qui a porté M. W. Martin, l’auteur d’un excellent catalogue d’ouvrages relatifs aux îles Hawaii (1), à dire qu’il ne croyait pas que les îles Giardini ou Jardines, vues en 1542 par Gaetano et Villalobos, fussent les îles Sandwich, comme le veulent la plupart des auteurs. Il ne les retrouve, lui aussi, que dans la grande île Mesa et les autres îles qui figurent sur la carte du galion d’Acapulco publiée par Anson (2). Nous sommes de son avis ; seulement nous différons avec lui, quand il avance que cette carte montre que l’île Mesa et las Mojas sont presque exactement à la latitude et à la longitude qu’occupe l’île Hawaii : évidemment il y a là une inexactitude, car tous les géographes savent qu’il y a une différence de plus de dix degrés en longitude ; la latitude seule est la même. Cette différence s’explique du reste facilement, soit par l’imperfection des anciens moyens d’observation, soit, ce qui est plus probable, par le désir que les Espagnols avaient de tenir leurs découvertes secrètes.
Il résulte d’ailleurs d’une note publiée par W. Martin, à la fin de son livre, que le gouverneur des îles Philippines a écrit, il y a quelques années, au ministre des affaires étrangères d’Hawaii, d’après des documents qui se trouvent aux archives de Simancas, une lettre semblant prouver que les îles Hawaii ont été découvertes en 1555 par Juan Gaetano, c’est-à-dire 223 ans avant que ces îles ne fussent revues par Cook : ce ne serait donc que dans un second voyage que Gaetano aurait fait cette découverte (3).
(1) Catalogue d'ouvrages relatifs aux îles Havaii : Essai de bibliographie Hawaiienne , par W. Martin, chargé d’affaires de Hawaii en France. — Paris, Challamel aîné, 1867.
(2) Edition d’Amsterdam, in-4° 1751.
(3) M. de Varigny, alors ministre des affaires étrangères de Kamehameka Y, rapporte ce fait à la page 8 de son livre : Quatorze ans aux îles Sandwich , Paris, 1874. C’est à l’instigation de M. de Varigny que le gouverneur général des îles Philippines fit des recherches dans les archives de son gouvernement.
A cette occasion, M. Hopkins, le consul anglais qui a écrit dans ces dernières années une nouvelle histoire des îles Sandwich (1), s’est demandé, sans y répondre autrement, de quelle utilité avait pu être à Cook, pour leur découverte, la carte espagnole saisie par Anson, et l’on peut inférer de son silence qu’il n’était pas éloigné de croire qu’elle ne lui avait pas été inutile. Nous sommes nous-même de cet avis et nous croyons de plus, contrairement à ce que l’on dit généralement, que le grand-prêtre Tupaia n’a pas moins été utile à Cook.
Nous savons que tous les écrivains ont répété que Tupaia ignorait l’existence des îles Sandwich, de même que celle de la Nouvelle-Zélande, et que l’île portée sous le nom de Heavai dans sa carte n’était que l’île Savaii des îles Samoa. Mais, plus nous avons étudié cette question, plus nous avons cru pouvoir en douter et nous espérons montrer ailleurs que cette île Heavai n’était que l’Hawahiki dont Tupaia n’avait pu parler que par tradition, puisqu’il ne connaissait pas la contrée qui portait ce nom. Il est certain pour nous que c’est bien sur l’indication qui lui a été fournie par Tupaia, et d’après les renseignements obtenus aux îles de la Société, que Cook a pu rencontrer les îles Hawaii ; seulement le grand navigateur ne s’est servi de ces renseignements que dans son second voyage.
L’itinéraire suivi par Cook, pour se rendre jusqu’au gisement des îles Sandwich, est, en effet, une preuve convaincante : on le voit partir de Huahine et ne s’arrêter sur sa route, un instant, qu’à une petite île, jusque-là inconnue, et qu’il appela Christmas. Il est évident que, sans une intention arrêtée, il n’aurait pas franchi si rapidement les 40 degrés environ qui séparent les îles de la Société des îles Sandwich. On sait d’ailleurs que Cook avait cherché à se procurer le plus de renseignements possible sur les terres que les Tahitiens connaissaient dans le Nord et le Nord-Est
(1) Manley Hopkins, Havaii, the past, présent , and future of its Islands Kingdom. — London, 1862.
de leur île, ainsique l’apprend l’américain Jarves (1), l’un des historiens des îles Sandwich ; cet écrivain fait même remarquer que Cook semblait si bien s’attendre à rencontrer quelque terre dans la direction suivie par lui, qu’il ne montre aucune surprise en la découvrant (2). Sans doute la carte espagnole aurait pu suffire à le conduire jusque-là, et il est probable qu’elle a contribué à lui faire découvrir la plus grande partie des îles Sandwich ; mais nous sommes convaincu aussi que les renseignements de Tupaia n’y ont pas été étrangers. C’est ce que nous essaie-
(1) History of the Hawaiian or Sandwich islands , by James Jackson Jarves , 2e édition. — Boston 1844.
(2) Voici les paroles de Jarves, p. 106 : « On doit supposer que Cook possédait la carte d’Anson et qu’en suivant la route prise par lui, il s’attendait à tomber sur cette terre, car il avait demandé aux indigènes de Tahiti si quelques îles existaient dans le Nord de leur île. Il ne montre pas beaucoup de surprise dans son journal quand il découvre la terre dans cette direction ; s’il lût allé quelques milles plus à l’Ouest, il aurait passé sans la voir. Il est donc naturel de supposer qu’un navigateur aussi distingué avait examiné toutes les cartes et les voyages, et qu’il avait cherché tout ce qui pouvait l'éclairer sur la route qu’il suivait.
« Il est plus croyable qu’il savait qu’un groupe d’îles devait exister quelque part dans l'océan Pacifique Nord, que d’admettre qu’il ne l’a découvert que par hasard. Mais dire qu’il n’a reçu aucune aide des travaux des autres, et s’efforcer de lui attribuer à lui tout seul l’entreprise, est indigne de lui-même et de ses biographes. Il est à remarquer qu’il a gardé, dans tous ses journaux, le plus grand silence sur les travaux de ses devanciers.
a Bans la carte du globe qui figure dans les voyages d’Anson, publiés en 1748, les îles Sandwich sont tracées et désignées par des noms espagnols, et placées exactement en latitude, mais seulement dix degrés trop à l’Ouest. Une autre île nommée San Francisco est placée à un degré de la véritable position d’Hawaii, et elle répond, par son étendue, à cette île. Croire que Cook ignorait cette carte, ou n’avait pas lu avec attention un ouvrage aussi populaire que le voyage d’Anson, c’est l’accuser d’une négligence impardonnable à acquérir les connaissances spéciales à sa profession. »
Nous dirons en passant que le chef d’Hawaii, lors de la visite de Cook, était Kalaniopuu, le même que Cook, Ledyard et Beechey ont appelé Terreeboo, Teraiobu, et Teriapu : ce qui montre quelle difficulté les oreilles anglaises ont à saisir les sons polynésiens.
rons do démontrer ailleurs ; nous nous bornerons à dire ici qu’on retrouve même sur la carte de Tupaia le nom au moins de l’une des îles Sandwich. Tupaia, en effet, ne s’était pas contenté seulement de désigner 74 ou 78 îles, comme on le dit généralement, mais il en avait décrit environ 130. Ce fut ce fait , bien digne de fixer l’attention, qui porta l’honnête et savant Dalrymple à remarquer ce qu’il appelait la grande négligence que l’on aurait eue abord de YEndeavour, en ne profitant pas des connaissances et des éclaircissements que pouvait donner Tupaia. Il est probable, au contraire, que cette négligence n’a été qu’apparente. On verra du reste plus tard, quand nous examinerons en détail la carte de Tupaia, qu’il est possible d’y retrouver quelques-unes des îles Sandwich.
Ce qui prouve enfin encore que ces îles ont été visitées bien avant Cook, c’est que le navigateur anglais a trouvé deux pièces de fer dans la possession des indigènes de Kauaï. Il est vrai que ces morceaux de fer- auraient pu être portés par quelque naufrage sur cette île ou sur quelque autre voisine, où on se les serait procurés ; mais toujours est-il que la tradition constate que des navires avaient été aperçus, plusieurs générations auparavant, passant à distance des îles ; que les indig-ènes les appelaient Moku, îlots, îlettes, nom qui depuis cette époque a été appliqué à tous les navires ou bateaux ; et que Tusage du fer était généralement connu. Dire exactement à quelle époque ont eu lieu les premières visites des Européens n’est certainement pas chose facile; mais, comme on va voir, il est à croire que les Hawaii ont été visitées par eux deux siècles au moins avant l’ère de Cook, car nous avons déjà montré que leur découverte parles Espagnols remonte jusqu’au 16e siècle(l).
Ajoutons qu’on a cru, mais à tort, trouver des mots espagnols qui attestaient particulièrement la venue de ces navigateurs. Les premiers Européens y ont, enéffet, com-
(1) Yoy. de Varigny, les îles Havaii : Comptes-rendus de l’Association française, congrès du Havre , 1877, p. 1064, et Quatorze ans aux îles Sandwich, p. 7 et suiv.
me cela a eu lieu aux îles Pelew et à Vanikoro, rencontré des mots qui semblent avoir cette origine ; mais ils sont purement polynésiens. Ainsi les mots pono, poko, etc., que l’on a cités et qui signifient: «bon, juste, agréable », et «petit, court, peu», ne viennent pas, comme on l’a cru, de l’Espagnol bueno ou du Portugais frono, ni de l’Espagnol poco. Ces mots, comme on l’a reconnu depuis, ne sont que les mots polynésiens : bono, vérité, vrai, et poto, court. Mais il y a assez d’autres témoignages pour que l’on ne puisse mettre en doute que les Espagnols se sont arrêtés, au moins momentanément, dans les îles Sandwich.
Beaucoup d’écrivains pensent, avec raison, croyons-nous, que le nom Hawaii, imposé à l’île principale des Sandwich, a été donné par les premiers colons, en souvenir de la contrée originaire commune à tous les Polynésiens. Toutefois, nous devons le dire, ce mot n’est pas, comme nous le démontrerons, le nom d’une île ou d’un pays, mais seulement une expression collective, exprimant l’idée de « patrie, » de « contrée qui a vu naître, » de « pays nourricier. »
Nous ajouterons encore une remarque faite par tous les voyageurs : quant les Hawaiiens parlent collectivement de toutes leurs îles à la fois, ils emploient les termes Hawaii neï, qui, d’après eux, signifient « ces îles Hawaii. » Ce nom leur a été donné, en effet, de l’ile principale ; mais il ne l’a été que dans ces dernières années, et après leur soumission par Tamehameha 1er. On sait aujourd’hui qu’avant ce grand conquérant, toutes les îles Sandwich étaient indépendantes les unes des autres, ainsi que Cook l’avait lui-même remarqué dès son premier voyage, et qu’elles avaient, comme elles ont encore, des noms particuliers qui sont suffisants à eux seuls pour indiquer la race des premiers occupants.
Si le mot Hawaii signifie bien, comme nous le croyons, « patrie, pays nourricier, » il est évident que les mots Hawaii-neï , n’ont pas d’autre signification, puisque neï est l’adverbe, « ci, ça, y. » C’est comme si l’on disait « ces pays nourriçiers-ci, cette nouvelle patrie. »
Caractères physiques des Hawaiiens. — La population des îles Sandwich étant une population essentiellement polynésienne, comme s’accordent à le reconnaître tous les ethnologues, nous n’essaierons point d’étayer cette opinion, mais nous mettrons sous les yeux du lecteur les caractères physiques qui nous ont paru appartenir plus spécialement aux habitants de ces îles. Or voici, en peu de mots, ceux que nous avons observés, sur les lieux mêmes, en 1840 :
Hommes généralement bien faits ; grands ; physionomie complètement polynésienne ; visage ovale , oreilles grandes ; front plus ou moins découvert ; nez légèrement épaté et à base large ; yeux grands, mais souvent moyens, toujours noirs ; bouche grande ; lèvres épaisses, saillantes ; cheveux noirs longs, légèrement frisés chez quelques-uns, et portés ras aujourd’hui, après avoir affecté diverses formes et particulièrement celle d’un casque ; barbe peu abondante ; dents océaniennes ; tendance des chefs et surtout des chefîesses à l’embonpoint.
Les femmes ont plus particulièrement le front découvert ; le nez épaté ; les lèvres saillantes et souvent en cœur ; les dents et les seins océaniens.
La couleur de la peau est brun clair, mais un peu plus foncée, à notre avis, que celle des Tongans et des Marquésans, plus foncée même que celle des Tahitiens, en général. C’est d’ailleurs une observation qui a été faite par plusieurs voyageurs, entre autres par Ellis qui dit : « Ils ne sont ni jeunes comme les Malais, ni rouges comme les Américains; leur couleur est une sorte de couleur olive et quelquefois brun rougeâtre. » ’r-
Pour nous, il est à peu près certain que si les habitants des îles Sandwich sont généralement plus bruns que ceux des archipels précédemmeut désignés, cela n’est dû qu’à ce qu’ils travaillent davantage et qu’ils restent davantage exposés aux rayons solaires, par suite des habitudes despotiques plus grandes de leurs chefs. On verra du reste qu’à Pâques, de l’autre côté de la Ligne, le même phénomène est observé, quoique la population soit complètement polynésienne, par
les traits et le langage. Là, ce phénomène n’est probablement dû qu’à l’absence des arbres, comme aux îles Paumotu, où l’on observe également une meme teinte plus foncée, sans qu’elle le soit peut-être autant qu’aux Sandwich et à Pâques. On observe, du reste, aux Sandwich comme ailleurs, des insulaires plus bruns, et d’autres qui le sont moins ; mais tous sont de la même race, quoiqu’en aient dit Cook, Crozet et tant d’autres après eux ; c’était, comme on verra, l’opinion de Moërenhoüt.
Qu’il nous soit permis de dire, dès à présent, que nous avons nous-même vainement cherché, pendant sept années de séjour en Océanie, les races si distinctes que quelques écrivains ont admises : pas plus aux Sandwich qu’à la Nouvelle-Zélande, nous n'avons pu y parvenir. Là, comme aux Marquises, aux Tunga, à Tahiti, etc., nous avons vu des hommes ou plus clairs, ou plus foncés, ou plus laids, ou plus beaux, mais tous de la même race ; seulement aujourd’hui on trouve parmi eux des métis faciles à reconnaître, et si nous avons rencontré ces cheveux blonds ou rouges signalés par les voyageurs, nous ne les avons jamais vus que sur des gens de la même race, qui les avaient rendus tels par des moyens artificiels. Nous aussi, au début de nos voyages, et sans doute parce que nous l’avions lu dans Cook et les autres voyageurs, nous avions cru voir que les chefs formaient une race à part, plus blanche ; mais nous avons bientôt reconnu le contraire. Nous aurons d’ailleurs l’occasion de revenir plus loin sur cette question.
Quelle qu’en soit la raison, la couleur de la peau des Hawaiiens est donc un peu plus foncée, à notre avis, que celle même d’un Tahitien ; mais, par tout le reste, les Hawaiiens sont de purs Polynésiens, car non-seulement ils ont les mêmes caractères physiques, mais ils leur ressemblent encore par le langage, les coutumes et les croyances religieuses. Ils ont même des traditions qui, toutes vagues qu’elles soient, comme toutes les traditions, semblent établir qu’ils descendent des Polynésiens de certains autres archipels, ou que, tout au moins, ils ont avec eux une origine commune. Ce sont, faute d’autres données , ces traditions qui
vont nous aider à retrouver le dernier ou les derniers points de départ des ancêtres des Hawaiiens actuels.
Traditions des îles Sandwich. — Nous ferons d’abord remarquer qu’il y a plusieurs espèces de légendes, et qu’il est nécessaire de bien les distinguer, pour ne pas confondre les faits qu’elles rapportent. Ces légendes sont de quatre sortes :
1° Celles qui parlent du peuplement des îles Sandwich et font connaître les îles d’où sont venus les premiers émigrants qui y ont abordé. Malheureusement, bien qu’elles soient les plus importantes pour la recherche que nous entreprenons, elles sont en même temps les moins précises.
2° Celles qui signalent l’arrivée d’étrangers, alors que le peuplement était fait, mais d’étrangers en apparence polynésiens ;
3° Celles qui rapportent les voyages faits par les Hawaiiens eux-mêmes, dans diverses contrées ;
4° Enfin celles qui indiquent la venue d’Européens avant les voyages de Cook.
Les trois premières sortes de légendes montrent que les îles Hawaii avaient des relations avec des pays fort éloignés ; mais, comme partout du reste, elles établissent que les opinions les plus diverses étaient admises par les habitants au sujet de leur origine. Ainsi, s’il faut s’en rapporter aux premiers missionnaires qui les ont observés, beaucoup d’indigènes disaient que leurs ancêtres descendaient des Dieux ; d’autres qu’ils avaient été créés sur leurs îles ; d’autres encore, qu’ils venaient d’Akea, le premier roi dont le souvenir a été conservé ; d’autres enfin, et c’était l’opinion la plus répandue, que leurs ancêtres étaient venus de Tahiti.
Nous allons les passer en revue :
Parmi les traditions relatives au peuplement des îles Hawaii, il en est une qui se borne à dire qu’un homme et une. femme arrivèrent à Hawaii apportant des poules et des cochons et qu’ils devinrent les ancêtres du peuple Hawaiien.
Une seconde, qui n'est probablement que la même, a été rapportée par Ellis dans les termes suivants : « Les pre-
miers habitants partis de Tahiti auraient apporté avec eux un cochon, un chien et une paire de poules. Avant de débarquer, ils demandèrent aux dieux, qui seuls alors habitaient l’île, la permission de s’y fixer: cette permission leur fut accordée. »
Enfin une version différente de cette même tradition est rapportée par d’Urville (1), qui la dit prévaloir à Oahu. D’après cette version, un certain nombre de personnes vinrent de Tahiti dans un canot, et s’arrangèrent à l’amiable avec les dieux et les esprits qui, seuls, peuplaient alors ces îles.
D’un autre côté, les chants historiques et sacrés ou mele viennent appuyer ces traditions, car on y voit souvent cités les noms de Nukuhiva et de Tahu ata, deux îles des Marquises ; de Yavau, l’une des îles Afulu-hu, connues généralement sous le nom de Tunga ; de Savaii, Tune des îles Samoa, et enfin de Tahiti, Borabora et autres îles des environs. Comme le nom de Tahiti est celui qui s’y trouve le plus fréquemment répété, on en a conclu assez logiquement que c’est l’île qui a le plus visité les Hawaii et qui les a probablement peuplées, de même qu’il est également probable que c’est celle qui a été le plus visitée par les Hawaiiens eux-mêmes. Cependant, près de 40 degrés les séparent, puisque les Hawaii sont par 19° à '23° lat. dans l’hémisphère Nord, et Tahiti par 18° lat. S. et 150° long. O. dans l’hémisphère Sud.
C’est un fait certain, du reste, que l’opinion la plus populaire aux Sandwich, est que Tahiti a été la source de la population de ces îles ; Jarves, frappé de la fréquence de ce nom , l’a même expliquée en disant que si la population a davantage conservé le souvenir de Tahiti, après la cessation des rapports, c’est que c’était la dernière contrée quittée par les émigrants. Les noms des autres lieux auraient, d’après lui, été oubliés, parce qu’ils se seraient trouvés conservés avec peu de soin par les prêtres et les chefs. Que cette explication soit exacte ou non, nous
(1) Voyage pittoresque , p. 441.
croyons que l’opinion qui attribue le peuplement des Hawaii aux îles delà Société est celle qui approche le plus de la vérité. Ce serait donc avec raison que de Freycinet a écrit l’un des premiers : (1) « Le nom de Tahiti se trouvant dans quelques-unes des histoires chantées par les bardes ou rhapsodes des îles Sandwich, cela semble offrir la preuve que les Sandwichiens ont eu autrefois des communications avec les habitants des îles de la Société et que peut-être même leur première population n’a pas eu d’autre origine que la leur. » Depuis, tous les ethnologues ont adopté cette provenance.
Comme on peut le supposer., l’idée des Hawaiiens à ce sujet était vague, et ce qui n’a peut-être pas peu contribué à la rendre plus vague encore pour les ethnologues, c’est qu’on ne cesse de répéter, depuis Jarves, qui l’a dit le premier, que les indigènes donnaient le nom de Tahiti à toute contrée étrangère, et que la signification actuelle de ce nom répond au terme anglais abroad , a dehors, au loin, dans les pays étrangers (2). » Nous sommes certain, au contraire, et nous le démontrerons ailleurs, qu’on a pris un nom pour un autre : le mot Kahiki , pour Tahiti, ainsi que cela est arrivé si souvent aux Anglais et aux Américains, qui sont si mal organisés pour saisir la prononciation polynésienne. Ce mot Kahiki , ainsi écrit, est bien hawaiien ; il signifie étranger, tandis que le mot Tahiti n’est, pour les Hawaiiens, que le nom de l’île qui le porte.
En somme, telles sont les données traditionnelles qui ont conduit les ethnologues, et particulièrement Horatio Haie, à conclure que Tahiti a été le lieu d’origine des populations Hawaiiennes ; si ces données sont insuffisantes pour que
(1) Historique du Voyage de V Uranie, t. II, p. 591. On verra plus tard que les mêmes bardes pouvaient réciter de mémoire les noms de 77 rois successifs.
(2) C’est cette remarque, sans aucun doute, qui a fait dire par M. de Quatrefages, entre autres, que le nom de Tahiti avait pris une signification générale et signifiait « loin, un pays étranger et lointain. » Revue des Deux-Mondes, note, et les Polynésiens , p. 152.
tout doute cesse, il faut au moins reconnaître qu’elles réunissent le plus de probabilités en leur faveur. Mais, comme nous allons le faire voir, si les traditions ne citent pas aussi souvent les autres îles que Tahiti, elles donnent, en parlant d’elles, quelques détails qui pourraient faire croire que ces îles elles-mêmes n’ont point été étrangères au peuplement des îles Sandwich.
D’abord il y a une tradition fort précise, primitivement rapportée par l’américain Jarves, puis citée par J. Rémy (1), d’après laquelle un prêtre ou sage (. Kahuna ), nommé Paao, venant d’une terre lointaine, appelée Kahiki, alla aborder à Koliala (d’après Jarves) ou à Puuepa (d’après Remy), sur la côte N.-O. d’Hawaii, dans l’endroit où l’on voit encore les restes du hieau ou temple de Mokini, qu’on dit avoir été bâti par lui (2)»
Le fait se serait passé dix-huit générations avant Kamehameha, et Paao aurait apporté les idoles qui devinrent celles du pays : d’où, suivant nous, il faudrait tout d’abord conclure, contrairement à Jarves, qui en faisait un blanc, « he was a white man » dit-il, que c’était bien probablement un Polynésien, et qu’Hawaii était déjà peuplée.
D’après M. Rémy, ce serait ce Paao qui aurait institué l’ordre sacerdotal, et dont les descendants auraient, par suite, toujours été regardés comme les Kahuna maoli , vrais prêtres ou sages. Mais il montre en même temps qu’il y en avait un autre avant l’arrivée de Paao, quand il dit : (3) « Quelques Hawaiiens prétendent qu’il existait une autre race sacerdotale plus ancienne que celle de Paao, et dans laquelle les prêtres appartenaient en même temps à une race de chefs. C’est la race de Maui,
(1) J. Eémy, Récits dCunvieux sauvage, p. 12.— Châlons-sur-Marne,
(2) M. Rémy fait dire par Jarves que Paao aborda à Kahoukapu, tandis que Jarves, de même que Hopkins, dit seulement : « sous le règne de Kahu-Kapu, » in the reign of Kahu Kapu , ainsi que nous l’expliquerons plus loin.
(3) Ouvrage, cité, p. 13.
ajoute M. Rémy, et l’origine de cette race est fabuleuse. Ce n’est que depuis le règne de Kamebameha 1er que les prêtres de l’ordre de Maui ont perdu la faveur du pouvoir. »
Ici il doit y avoir contre-sens ; car si les prêtres de Maui n’ont perdu leur pouvoir que sous le grand usurpateur Kamebameha, il est plus que probable que c’est Paao luimême qui avait institué le clergé de Maui, à Hawaii, à la place de celui qui y existait d’abord et qui n’était, comme nous l’expliquerons plus loin, que le clergé de l’ordre de Maru ou dieu de la guerre dans la patrie première. Mais s’il est vrai que la venue de Paao a eu lieu, comme on le dit, dix-huit générations avant Kamehameha, ou encore 200 ans avant le passage de Cook et sous le règne de Umb cela indiquerait aussi que les prêtres de Maru ne seraient pas restés puissants longtemps après leur arrivée dans les Sandwich, supplantés qu’ils auraient été par ceux de Maui, dont Paao était probablement l’Ariki ou pontife. Nous ne pouvons entrer ici dans de longs développements à ce sujet ; mais pour qu’on comprenne mieux que le culte de Maui a succédé à celui de Maru, nous dirons de suite que ce Maui, forcé de fuir sa patrie, alla s’établir dans une île voisine, et que, déifié après sa mort, ses prêtres prirent son nom et lui attribuèrent, comme on l’a vu faire à d’autres, tout ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. Nous y reviendrons du reste ailleurs.
Après cela, que les prêtres institués par Paao se soient regardés comme les seuls vrais Kahuna maoli , rien de sur- , prenant, car c’est ce que font à peu près tous les clergés.
On sait du reste que le mot maoli est, aux Sandwich, l’expression qui signifie «indigène, vrai, qui est du pays», et que cette expression se rend aux Marquises par maoi, à Tahiti par maohi et maori , et à la Nouvelle-Zélande par maori également : témoignage superflu de l’origine commune de tous les Polynésiens.
Quelle que soit, en résumé, la race sacerdotale à laquelle appartenait Paao, la même tradition apprend que ce fut son fils Opili qui le remplaça et que ce fut pendant l’existence
de ce dernier qu’arrivèrent des étrangers que la tradition qualifie de blancs.
Yoici comment Jarves rapporte cette tradition (1) : «Pendant que vivait Opili, le fils de Paao, qui lui avait succédé dans ses fonctions religieuses, on dit que quelques blancs allèrent débarquer sur la côte Sud-Ouest de File, puisqu’ils se rendirent dans l’intérieur et fixèrent leur demeure dans les montagnes. C’étaient pour les indigènes des êtres mystérieux et ils se demandaient s’ils étaient d’origine divine ou humaine. Opili fut d’avis d’établir quelques rapports avec eux et de se les rendre propices. Dans ce but on prépara une grande quantité de provisions et on les leur porta en procession solennelle. Opili et les autres chefs de distinction précédaient ; tous portaient des drapeaux blancs, symbole de leurs intentions pacifiques. En voyant cela, les étrangers sortirent de leur retraite. Les cochons, les patates et autres denrées, furent déposés sur le sol, et ceux qui les avaient apportés, se retirèrent à quelque distance. Quand les étrangers se furent rapprochés, Opili s’adressa à eux. Les présents furent reçus avec plaisir, et une conversation, dont on n’a pas conservé les détails, s’établit entre eux. Il paraît qu’Opili put converser facilement, ce que les indigènes ne manquèrent pas d’attribuer à quelque langage miraculeux. Après cela, les étrangers furent considérés comme des dieux et on les traita avec le plus grand respect. Ayant séjourné fort longtemps dans l’île, ils finirent par l’abandonner, sans que la tradition dise comment. Manahini était le nom du principal personnage. »
Nous préférons cette version à celle de d’Urville, parce qu’elle donne des détails du plus haut intérêt, que les narrateurs ont eu le tort de passer sous silence. Yoici, du reste, le texte de d’Urville (2) : « Les étrangers arrivés durant la vie d’Opiri allèrent se fixer dans les montagnes. Ils étaient de couleur blanche, comme Opiri et son père Pao. Les indigènes ne savaient pas s’ils devaient les traiter
(1) Ouvr. cité, p. 102.
(2) Voyage pittoresque , t. I, p. 441.
comme des dieux ou comme des hommes ; ils les regardaient avec un sentiment de curiosité respectueuse et n’osaient les approcher. Enfin le roi du district ayant mandé Opiri pour le consulter, celui-ci fut d’avis qu’un présent considérable en vivres leur fut offert. On réunit une grande masse de provisions et Opiri, marchant à la tête des insulaires qui les portaient, se dirigea vers la montagne. Les étrangers acceptèrent. Opiri ayant dit quelques mots, les étrangers y répondirent, et ils conversèrent grâce à lui avec les naturels.
« Le séjour de ces hommes blancs ne fut pas long ; ils s’en retournèrent bientôt chez eux. La chronique ne spécifie pas quel vaisseau les avait conduits et ramenés. Tout ce qu’elle a constaté, c’est le nom du chef : il s’appelait Manahini, c’est-à-dire, en polynésien, un étranger, un hôte. »
Ainsi, d’après la tradition, Mana-hini ou Mani-hini était le nom donné au chef et probablement aussi à ceux qui se trouvaient avec lui. Quelques remarques sont indispensables à cette occasion. En effet, partout, dans les îles polynésiennes, existe un mot presque semblable pour signifier hôte, visiteur du dehors. Ce mot a bien été traduit par « ami», mais il ne veut absolument dire que « visiteur, hôte », ainsi que nous en avons eu l’explication dans les îles Marquises mêmes (1).
Aux Sandwich, ce mot est aujourd’hui malihini ; aux Marquises, c’est manïhi ou mieux manihii; à Tahiti, c’est l’un des deux mots suivants : manihini ou manuhiri , qu’on emploie dans le même sens restreint, c’est-à-dire pour hôte, visiteur du dehors. Il n’y a guère d’autre différence entre ces deux mots qu’en ce que le premier semble être toujours employé au pluriel, et le second au singulier.
Mais, fait qui mérite d’être remarqué, c’est que le mot
(1) C’est à Nuku-Hiva que Putona nous a fait comprendre la valeur de ce mot, en nous disant qu’elle était notre manihii quand elle venait nous voir dans notre demeure ; mais que, tant que nous nous y trouvions, nous n’étions pas son manihii , et que nous ne pouvions le devenir qu’en allant chez elle. Donc ce mot signifie visiteur ou hôte, et non ami.
manuhiri , de Tahiti, est absolument le même que celui qui est usité à la Nouvelle-Zélande, dans le même cas ; là, hôte, visiteur étranger, se dit également manuhiri.
Evidemment, tous ces mots sont les mêmes quant à la signification ; mais, puisque le nom Manahini, donné d’après Jarves au principal personnage des étrangers arrivés du temps d’Opili à Hawaii, se rapproche plus du mot employé à Tahiti quede tous les autres (1), n’est-il pas permis d’en inférer que si ce n’étaient pas des Tahitiens qui l’apporta ient c’étaient probablement au moins des Tahitiens qui le prononçaient ainsi, et qui par conséquent étaient déjà fixés sur Hawaii ? Quoi qu’il en soit, nous sommes convaincu que le premier Européen qui a recueilli cette tradition a pris, pour nom du principal chef, l’expression qui était simplement appliquée à sa qualité de visiteur, d’hôte.
Du reste, comme on a pu le remarquer, il résulte des textes que Paao n’était pas plus le premier chef des émigrants que son fils n’était le chef de la colonie, à l’arrivée de Manihini et de ses compagnons. L’un et l’autre n’étaient que les ariki de la tribu, c’est-à-dire les grands pontifes, paraissant avoir retrouvé, après leur émigration, la puissance qu’ils avaient perdue dans leur patrie et qui, comme nous l’expliquerons bientôt, avait été la cause de leur éloignement.
Quant à l’épithète de « blanc, » donnée à Paao, nous croyons qu’elle n’a été appliquée que par simple comparaison, ou pour mieux dire, par opposition à la couleur acquise des premiers colons. Ce qui semble le faire croire, c’est d’abord ce nom de Paao qui est tout polynésien, comme celui d’Opili ou Opiri (2) ; c’est encore le nom de Manihini donné au
(1) Par sa terminaison du moins, ce qui doit suffire, puisque la lre partie du nom, Maria , a presque certainement été mal entendue et par suite mal orthographiée.
(2) Pa-ao : Pa , père ; ao , monde, jour, lumière.
O-Piki : / Préfixe devant \ piki, monter, grimper ;
O-Piri : O j ^Hpers’onnns Obérer, rattacher, être près de ;
O-Pili : (et de lieux. ) PM, s’attacher, suivre.
chef (les visiteurs, car tous ces noms sont polynésiens. Enfin, c’est surtout les idoles que Paao apporta et qu’il fit adorer par les colons, à la place des leurs. Tout cela, à notre avis, prouve que Paao et ses compagnons n’étaient que des Polynésiens purs, mais non des blancs ou autrement dit des Européens.
Quoique nous ayons déjà donné deux versions de la tradition qui parle de Paao, il en a paru, dans ces dernières années, une si explicite, et qui nous paraît si bien enlever tout doute à cet égard, que nous n’hésitons pas à la faire connaître. Elle le mériterait d’ailleurs, quand ce ne serait qu’à cause de l’explication si originale que l’auteur donne pour établir que Paao était certainement un prêtre catholique.
L’écrivain auquel elle est due est le consul anglais Manley Hopkins, qui la rapporte dans ces termes : (1) « M. Ellis l’a trouvée conservée parmi le peuple ; et, dans trois endroits différents, on lui raconta que sous le règne de Kahukopu, un prêtre ( Kahuna ), arriva à Hawaii, venant d’une contrée étrangère. C’était un homme blanc, nommé Paao, et il apporta avec lui deux idoles des dieux, l’une grande, et l’autre petite : adoptées par la nation, elles furent placées dans les temples, et adorées comme l’indiqua Paao. Le temple, appelé Mokini, dans le district de Puu Epu, près de l’extrémité Nord de l’île, fut construit pour elles, comme le rapporte la tradition, par un prêtre qui, plus tard, devint puissant dans la nation. A la mort de Paao, son fils, qui s’appelait Opiri, officia dans le temple de Mokini. On a même conservé oralement le souvenir qu’Opiri servit d’interprète entre le roi et les hommes blancs qui venaient d’arriver dans l’île. »
Nous nous bornerons à relever en passant, le fait attestant qu’Opiri n’était pas plus le roi de l’île que ne l’avait été son père, contrairement à ce que quelques écrivains avancent, et particulièrement M. Rémy, et nous arriverons aussitôt à l’interprétation, si originale à notre avis, queManley Hopkins donne de cette tradition.
(1) Hawaii , the past, présent and future of its Islands Kingdom .
« Il ne faut pas un grand effort d’imagination, dit-il, pour voir, sous ce nom indigène de Paao, la forme métaphorique de Paolo, et, dans les deux idoles, la grande et la petite, les images de la Vierge et de l’Enfant divin (1). Enfin, dans le temple,, une petite église ou chapelle. »
Il n’y a, d’après cela, vraiment rien de plus simple, et il se pourrait même dès lors que ce fût St Paul lui-même, venant finir ses jours en Hawaii, malgré ce qu’en ont rapporté les historiens sacrés. Il est pourtant vrai que M. Hopkins n’ose pas le dire.
En somme, pour nous, Paao n’était qu’un Polynésien, et un Polynésien émigrant assez longtemps après l’adoption du culte de Maui , qui avait succédé, aussitôt après la grande émigration d’Hawahiki, à celui de Maru ou mieux de Tawhaki (2). A en juger par les idoles trouvées aux Sandwich par Cook et les anciens navigateurs, c’étaient absolument celles des autres îles Polynésiennes ; enfin si l’on tient compte de ces noms Paao, Opiri, Manihini, il ne doit pour ainsi dire pas rester le moindre doute, et, malgré l’épithète de « blanc », donnée à Paao, ce n’était, d’une manière presque certaine, qu’un Polynésien.
Toutefois, nous le reconnaissons, il est plus difficile de dire ce que la tradition entend par « blancs » , en parlant de ceux qui arrivèrent aux Sandwich du vivant d’Opili, et, à moins que ce ne soient quelques-uns des arrivants indiqués par les traditions qu’il nous reste à citer, nous ne voyons
pas quels auraient pu être ces blancs : la légende n’en dit rien de plus ; elle se borne à leur faire quitter l’île après peu de temps pour retourner chez eux. Nous croyons seulement que, si la qualification de blanc a été mal appliquée à Paao, il est très probable qu’il en a été de même pour eux, en raison, avons-nous dit, du nom de leur chef.
(1) C’est ce que Jarves avait déjà dit lui-même sous forme dubitative, en supposant que l’une des images était un crucifix.
(2) Nous parlerons plus amplement de Maru et de Tawhaki quand nous en serons à la Nouvelle-Zélande.
Que cela soit exact ou non, nous allons citer des traditions qui se rapportent vraiment à l’arrivée d’hommes de race blanche.
Plusieurs versions de la principale de ces traditions ont été données par Jarves, d’Urville, J. Rémy et Hopkins. Nous citerons avant tout celle du premier de ces écrivains, à cause de ses détails.
Voici ce qu’il rapporte : (1) Sous le règne de Ke-alii-o-kaloa (2), fils d’Umi (3), trente générations de rois avant l’arrivée de Cook, ce qui, en ne calculant que des règnes de 5 ans en moyenne, ferait remonter vers l’année 1620, un navire appelé Kona-li-loha (4) par les naturels, arriva à Pale (5), aujourd’hui Keei, sur la côte sud de la baie Keala-Kea-Kua, à Hawaii. Là, il fut jeté à la côte et complètement brisé. Le capitaine, Kukanaloa, et une femme blanche, qu’on dit être sa sœur, furent les seules personnes qui atteignirent la terre. Aussitôt qu’ils eurent foulé le rivage, soit par crainte des habitants, ou pour remercier Dieu de leur salut, ils se prosternèrent et restèrent longtemps dans cette attitude : le point où ce fait se passa est connu aujourd’hui sous le nom de Kulou (6). Les naufragés furent reçus avec hospitalité, invités dans les demeures indigènes, et on s’empressa de placer de la nourriture devant eux. Ainsi que le rapporte la tradition, on leur fit la question suivante : « Avez-vous vu jamais cette espèce de nourri-
(1) Ouvr. cité, p. 103.
(2) Ke , le ; alii , chef ; o, c’est ; ka, particule d’attention ; loa , long, très-grand : le grand alii , ou le grand chef.
(3) Umi , étrangler. Nous avons vu aux Marquises un chef surnommé Umi ou l’étrangleur, parce qu’il avait étranglé plus d’une personne.
(4) Kona , effort, s’éveiller en sursaut ; li , pendre, étrangler ; lilo, passer au pouvoir d’un autre, tourner, être perdu ; loha, souschef ; têtu, sournois.
(5) Pale , délivrer, parer un coup, rendre inutile, frapper, diviser.
(6) Kulou , s’incliner, se courber, s’abaisser, adorer.
ture ?» A quoi ils répondirent : « Elle croît dans notre pays. » On ignore par quels moyens ils purent alors converser facilement ensemble; peut-être Opili, déjà cité, vint-il encore servir d’interprète. On leur donna des bananes, du fruit de l’arbre à pain et des ohiu , sortes de pommes sauvages : ils les mangèrent avec satisfaction. Ils s’unirent avec les naturels hawaiiens et donnèrent naissance à une race mêlée, de laquelle un grand nombre de chefs et d’hommes du peuple disent être descendus.
Ce fait, d’après M. J. Rémy, se serait passé vers 1570 ; et, à cette occasion, il s’est demandé s’il n’est pas permis de supposer que les naufragés étaient des Espagnols ou des Portugais cherchant à introduire le christianisme. Il pense que cela est très probable.
Ce serait d’ailleurs à cette époque, d’après lui, que des hommes de race blanche se seraient présentés, pour la première fois, dans l’Archipel.
Le consul anglais Hopkins, comme Jarves, place, au contraire, leur arrivée vers 1620 (1) ; mais ils admettent qu’antérieurement, c’est-à-dire vers 1600, d’autres blancs étaient arrivés dans l’île.
Le récit que donna d’Urville de la tradition qui rapporte ce dernier fait, étant le plus complet, c’est lui que nous citerons : (2) « Une tradition plus récente et plus précise que celle de Paao, établit que, plusieurs années après le départ de Manahini et de ses compagnons, sous le règne de Kahukapu (3), roi de Kaava-loa, sept étrangers abordèrent dans la baie de Kealakeakua, au lieu même où descendit plus tard lé capitaine Cook. Ils vinrent dans un canot semblable au sien, avec un tendelet (4) sur l’arrière, mais sans mât ni
(1) Il faut alors calculer des règnes de 5 ans en moyenne, ce qui semble trop court.
(2) Voyage pittoresque , t. I, p. 441.
(3) Kahukapu régnait dix-huit générations avant Kamehameha 1er.
(4) Petite tente, préservant les chefs du soleil.
voile. Ils étaient tous habillés de blanc ou de jaune ; l’un d’eux portait un Pahi ou long* poig*nard à son côté et une plume à son chapeau. Les naturels reçurent les nouveaux venus de la façon la plus amicale. Débarqués, ces hommes épousèrent des femmes du pays, furent nommés chefs, se montrèrent habiles, généreux, vaillants et finirent, dit-on, par gouverner l’île Hawaii.
« Le missionnaire Ellis prétend, à ce propos, qu’on trouve encore dans cette île des individus provenant de ces colons étrangers : ces hommes, dit-il, se reconnaissent aisément à la teinte plus claire de leur peau, au caractère de leurs traits, à leurs cheveux bruns et bouclés, appelés ehu. Du reste ils se targuent eux-mêmes de cette origine, dont le souvenir est une gloire et un titre de famille. »
Qu’étaient ces étrangers ? Probablement des Espagnols, car, on l’a vu, les îles Sandwich, découvertes dès 1555, étaient sur la route du Galion de Manille, et il devait être difficile de ne pas rencontrer au moins l’une d’elles. Dès lors, elles auraient certainement pu recevoir les naufragés dont parle la deuxième tradition, dès 1570, comme le dit M. J. Rémy, et si elles ne les ont reçus qu’en 1620, comme le croit M. Hopkins, on n’a pas moins une date à peu près exacte de l’arrivée des premiers Européens dans ces îles (1) .
Quant au canot qui aurait déposé, une vingtaine d’années avant 1620, tous ceux qui le montaient, il semble bien probable que c’était un canot européen, monté sans doute par des déserteurs de quelqu’autre navire espagnol, allant, comme les révoltés de la Bounty à Pitcairn, chercher une nouvelle patrie dans cette île de la Polynésie. Ce serait alors dès 1600 que des Européens se seraient établis dans les îles
(l)En 1566, un pilote nommé Martin Lopez, ayant comploté avec 28 autres matelots, de s’emparer du navire espagnol sur lequel ils étaient, vit son complot découvert, fut arrêté, lui et ses complices, et déposé avec eux dans une île située à l’Est des Mariannes. Cantova voyait à tort dans cette île une des Carolines. (Voy. de Brosses, p. 488, et le P. Colin, Histoire des Philippines , ch. XX).
Sandwich. Mais il faut dire aussi qu’une autre version du même fait lui donne une date moins ancienne.
Du reste, d’autres traditions établissent encore qu’à une époque, en apparence plus rapprochée de la nôtre, deux navires se sont perdus sur la côte N. E. d’Hawaii, et que pas un homme des équipages n’a échappé au naufrage, ou n’a été épargné par les indigènes.
Une autre parle d’un navire qui, dans le même temps, se serait perdu à Maui.
Enfin un souvenir légendaire semble se rapporter à l’arrivée des premiers Européens. La grande montagne volcanique, maintenant éteinte, Mauna-Kea, passe pour avoir été ainsi dénommée non par suite de la neige dont elle est constamment couverte, kea étant le terme absolu signifiant blanc, mais parce que quelques hommes blancs auraient résidé sur la montagne, et qu’ils effrayaient les naturels en en descendant le soir pour aller au rivage. Ces hommes étaient appelés na-kea , « les blancs ». Quel est le peuple qui n’aime pas le merveilleux ?
Ce qui semble résulter, en définitive, de ces traditions, c’est que les îles Sandwich ont été visitées d’abord, et peuplées presque certainement par des Polynésiens, à une époque assez éloignée ; qu’elles ont ensuite reçu la visite d’autres Polynésiens qui n’étaient pas de la même contrée que les premiers colons ; qu’enfin, plus tard, elles ont été visitées par des Européens que tout fait supposer avoir été des Espagnols.
Jusqu’à présent nous n’avons parlé que des traditions relatives à la venue d’étrangers polynésiens ou européens aux îles Sandwich. Il nous reste maintenant à indiquer celles qui montrent que les Hawaiiens allaient eux-mêmes faire des voyages dans des contrées éloignées. Jarves en cite plusieurs, entré autres celle du roi Lono, que l’on prend à tort pour le dieu de la guerre, émigrant sur un vieux canot, et qui n’est jamais revenu. Nous nous bornerons à rapporter avec détails celle intitulée : « Voyage de Kamapiikai (I). » D’après cette tradition, le premier voyage de ce
(1) Voir Manley Hopkins, ouvr. cité, p. 79.
prêtre fut entrepris pour obéir à l’ordre que son Dieu lui avait donné dans un songe, en lui révélant l’existence et la situation de Tahiti, en même temps que son éloignement. Obéissant à son injonction, il partit d’Hawaii dans quatre doubles canots avec quarante compagnons (1) ; ce ne fut que quinze ans après qu’ils retournèrent à Hawaii, où ils firent une pompeuse narration de la contrée visitée par eux et nommée Haupokane. Cette terre était entourée de belles plages de sable, riches en coquillages ; les habitants étaient beaux, possédaient de grandes richesses et le pays était couvert de fruits. Il s’y trouvait enfin un lac ou fontaine de Jouvence, appelé Waï-ola-loa, « eau qui prolonge la vie. »
Après ce premier voyage, il en fit trois autres dans le même endroit, accompagné chaque fois par de nombreux compagnons désireux de partager sa fortune, mais il ne revint jamais du quatrième, et l’on supposa qu’il s’était fixé tout-à-fait à Haupokane ou qu’il avait péri en route.
On s’est demandé naturellement quelle avait pu être la terre ainsi appelée. M. Hopkins voulait y voir une des Marquises, à cause seulement de leur proximité, car il reconnaissait qu’il n’y avait pas d’île portant un pareil nom dans le groupe ; mais rien n'autorise cette supposition, et c’est avec plus de raison qu’on a généralement admis l’existence du lieu ainsi désigné dans l’ile de Tahiti.
Ici, quelques remarques linguistiques sont indispensables : en hawaiien, kamapiikcti peut se décomposer ainsi :
Kama-pii-kaï
En Maori, ce serait :
T ama-piki-taï
/ Kama
enfant ;
J pii
monter ;
( kaï
mer.
( Tama
fils, enfant ;
1 piki
monter, grimper ;
<tai
mer.
Ce mot signifie donc : « le monteur, le parcoureur des mers, ou « le fils* l’enfant, coureur des mers. » En Tahitien,
(1) Probablement 40 compagnons dans chaque canot.
ce mot se rendrait par Tama-pii-tai. Comme on le voit, la ressemblance est complète dans ces trois archipels.
Quant à Haupokane , nom du lieu où, d’après la légende, s’est rendu Kamapiikai, il en est tout autrement, et c’est en vain que nous avons cherché, dans les trois dialectes, une étymologie satisfaisante de ce mot (1). Mais, fait à remarquer, il y a dans l’île Tahiti un lieu nommé Teaupoo , où résidait habituellement le missionnaire Orsmond. Ce lieu, autrefois, était très célèbre parce que c’est là qu’existait un temple rempli de crânes humains, qui était naturellement sous la protection du Dieu des Maraë , Tane. Or tea , en Tahitien, signifie blanc et upoo , tête humaine d’un parti ennemi.
Ne se pourrait-il donc pas que ce lieu eût été justement celui que les Hawaiiens appelaient Haupokane ? On pourrait sans doute d’autant mieux l’admettre que la tradition rapporte que le pays était riche et fertile en fruits, entouré de plages de sable et plein de coquillages : or, tout ceci abonde encore aujourd’hui à Tea-upoo sur Tahiti. Mais il n’y avait point, paraît-il, dans cette île, de fontaine de Jouvence, et
(1) Aux Sandwich, hau , signifie neige, glace, rosée, brise de terre ;
po, —
nuit ;
kane —
mâle, homme;
haupo, —
estomac.
A Tahiti
hau , —
rosée ;
nuit ;
tane , (a) —
un des principaux dieux, mâle, mari.
A la Nouv.-Zélande,
hau , —
vent, coin, reste, être illustre, célèbre ;
nuit, lieu où se rendent les âmes, faire nuit;
tane , —
divinité principale, mâle, mari ;
haupu , —
tas, monceau, être en tas;
ka, —
particule, brûler, brûlé;
ne, —
ne.
(a) On sait qu’à Tahiti le k n’existe pas et est remplacé par le t et qu’à la Nouvelle-Zélande, où le k existe, le t le remplace souvent.
une pareille absence est suffisante pour qu’on conserve au moins quelque cloute à ce sujet.
Aussi bien, ce qu’on n’avait peut-être jamais remarqué encore, il existe, dans une contrée à population polynésienne, l’île du Milieu de la Nouvelle-Zélande, une croyance en une fontaine de vie, qui porte là absolument le même nom qu’aux îles Sandwich, avec la seule différence d’une lettre changée : W aï-or a-roa pour Waï-ola*loa.
Là aussi, les plages de sable sont nombreuses et la pêche particulièrement abondante ; mais il s’en faut que les fruits le soient autant, et nous l’avons déjà dit, c’est en vain que nous y avons cherché quelque nom indigène se rapprochant du mot haupokane ; nous n’avons trouvé que le mot kaupokonuii donné par Turi, d’après les légendes, à un point de la côte d’Aotearoa, dans le détroit de Cook.
Il est certain qu’il y a quelque analogie entre ces deux mots, puisque ka-upoko-nià , signifie la grande tête, le grand cap. Mais cela ne suffit pas pour faire préférer la Nouvelle-Zélande à Tahiti, quoique la présence d’une fontaine de Jouvence dans la première soit un témoignage défavorable à la seconde. Pour être fixé, il faudrait, en effet, être bien certain que jamais pareille croyance n’a existé à Tahiti. En attendant, nous nous en tenons à l’opinion générale qui suppose que Kamapiikaï n’est allé qu’à Tahiti, et nous ne chercherons à approfondir cette question que quand nous aurons exposé tous les faits qui mettront le lecteur à même d’en juger.
Nous ajouterons seulement ici que c’est probablement ce voyage qui a porté d’Urvilleà dire que Tahiti avait été peuplé par ce prêtre Kamapiikai (1) ; car alors il n’avait point encore admis l’opinion de Forster et de Moërenhoüt sur un continent disparu. Mais cette opinion a trop peu de valeur pour qu’il soit nécessaire de chercher à la réfuter, l’auteur l’ayant d’ailleurs fait lui-même en adoptant en dernier lieu la provenance d’un continent submergé.
En résumé, toutes les traditions hawaiiennes, aussi bien
(1) Voyage Pittoresque , p. 441.
que les données diverses que nous venons de citer, établissent : d’abord, que des rapports ont existé d’une manière certaine entre les îles Sandwich et d’autres archipels de la Polynésie ; ensuite, que ces mêmes îles ont été visitées par les Européens à une époque beaucoup plus rapprochée.
Il est plus difficile de trouver dans ces traditions des témoignages suffisants pour démontrer quel est l’archipel qui a le plus contribué à peupler les Sandwich ; on voit, du moins, que toutes s’accordent à donner à ce peuplement une origine étrangère, mais évidemment polynésienne.
Quelques noms de localités des îles Hapaï et Samoa, appliqués à divers lieux des îles Sandwich, mais surtout les noms des îles Hawaii elles-mêmes, achèvent, en effet, de démontrer que les populations hawaiiennes sont d’origine polynésienne ; car, comme on le verra plus tard, Lefuka est une des îles Hapaï, et Upolu, l’une des Samoa : cette dernière n’a pas moins de 20,000 habitants. Or toutes les îles Sandwich portent des noms polynésiens : Maui , Kauai ou Tauaiy Oahu , Kahulani , Lanai , Niihau , Molokai (1) et Ha vaii ; puis les îlots inhabités Molokini , Lehau , Kaula. Ces noms sont purement polynésiens, comme la cosmogonie, le langage, etc. Ainsi que nous le montrerons plus loin, quand nous parlerons de la Nouvelle-Zélande, ils indiquent eux-mêmes, mieux encore peut-être que les traditions que nous venons de rapporter, le véritable point de départ primitif des Hawaiiens. Nous nous bornerons ici à faire remarquer que l’on trouve, dans plusieurs des îles Sandwich, des noms qui sont excessivement répandus dans les îles de la Nouvelle-Zélande, et particulièrement le mot Waïmea , qui, dans trois îles au moins, est donné à, des lieux différents.
Nous renvoyons, pour l’étymologie de tous ces noms, au chapitre qui sera consacré à l’arrivée des Polynésiens dans
(1) Nous ferons remarquer en passant que Tune des Moluques orientales, près de Ternate, Batyan, Guébé, Waigiou, est également appelée Morotai , nom qui est identiquement le meme que Molokai , puisque, aux Sandwich, le r et le t se remplacent par le l et le k .
les îles qu’ils occupent. Il nous suffira de dire, en passant, que le mythe de Maui, si célèbre dans l’île Nord de la Nouvelle-Zélande, était le même aux îles Sandwich. Comme à la Nouvelle-Zélande encore, on trouvait au nombre des dieux des îles Sandwich, O-Lono et Maru. O-Lono est une sorte d’Hercule polynésien, un ancien roi, qui émigra après avoir tué sa femme. Il existait à la Nouvelle-Zélande sous le nom de O-Rongo. Ce fut, comme on sait, sous le nom de O-Rono (1), que Cook fut un instant adoré dans les îles Sandwich, où Maui passait, de même que le Maui de Tahiti, pour être le demi-dieu qui avait arrêté le soleil.
Mais c’est surtout le nom de Maru qui est à remarquer particulièrement : en effet, on ne le trouve donné à un Dieu que dans une seule autre île, l’île du Milieu de la Nouvelle- Zélande. On a vu, d’un autre côté, qu’il existait aux Sandwich la croyance en une source de vie que l’on croyait placée dans une contrée fort éloignée, plusieurs fois visitée par des voyageurs hawaiiens. Or, cette croyance est aussi celle des Nouveaux-Zélandais qui plaçaient cette fontaine de Jouvence ou « eau qui donne la vie » en Hawahiki, c’est-à-dire dans le pays d’origine première. Enfin il n’est peut-être pas inutile d’ajouter que, de tout temps, les Hawaiiens ont été friands de la chair des chiens, et qu’ils élevaient autrefois ces animaux pour les festins des chefs, en les nourrissant de kalo (2) et d’autres légumes, et en les faisant même allaiter par les femmes pour les rendre plus tendres et plus délicats. Plus tard, on verra quelle nation polynésienne pratiquait surtout cet usage.
Mais nous signalerons particulièrement, dans cet ordre d’idées, un chant hawaiien qui, suivant nous, n’a pas été assez remarqué, même par Ellis, l’homme si compétent en matières polynésiennes, qui, le premier, l’a fait connaître (3).
(1) Mot probablement mal entendu pour O-Lono , les Sandwiehois n’employant pas le r.
(2) Le Kalo est VArum esculentum ; c’est le Taro des îles poly* nésiennes.
(3) A Journey through Hawaii «
Si nous ne nous trompons, ce chant indique nettement quelle terre fût la patrie des ancêtres des habitants des îles Sandwich ; cette terre portait le nom de Tauaï , et ce nom, comme nous le montrerons, est absolument le même que celui de la plus grande île de la Nouvelle-Zélande. Il esta supposer d’ailleurs que la traduction n’est pas parfaitement exacte ; mais, telle qu’elle est, elle suffit, à notre avis, pour montrer elle-même que les ancêtres des Hawaiiens n’ont pas eu d’autre origine que celle des Maori de l’île Nord et que celle, par conséquent, des autres Polynésiens.
Yoici ce chant, si important pour l’opinion que nous désirons faire adopter.
Nous le transcrivons intégralement, avec la traduction que nous en avons faite presque mot pour mot. Nous y ajoutons également les traductions faites par de Freycinet et Ellis, afin que le lecteur soit mieux h même de juger.
Inoa a Mauae (1) a Para (2).
Nom de Maui fils de Tala.
Eaha matou auanei (3),
Comment pouvons-nous te louer aujourd’hui assez dignement,
O Mavae , te vahiné hovoua nei ! (4)
O Maui, femme célèbre dans ce pays !
(1) C’est évidemment le mot Maui , et peut-être. Maui-e.
(2) Partout où se trouve le r, il faut ici le remplacer par le / les Hawaiiens n’ayant pas la première lettre. Nous croyons donc qu’au lieu de Para , qui n’est pas Hawaiien, il faut lire Pala ou mieux Tala. Ce mot, en effet, n’est probablement que la première partie du mot Néo-Zélandais Taranga ou Tara-hunga , qui, à la Nouvelle-Zélande, était le nom de la mère de Maui.
(3) Taha, lequel de nous, après, comment ; auanei , aujourd’hui.
(4) Tel qu’il est orthographié, Hovoua n’est ni Hawaiien, n. Maori ; il doit être probablement écrit o-wa : o, préfixe de noms propres, des pronoms et quelquefois des adjectifs-substantifs, in terjection, signe distinctif, qualificatif, traduisible en Français par « c’est ; » Whpays, saison, époque. De Freycinet écrit holua , glissade, jeu, amusement. En Tahitien, horue , même signification; en Maori, horua descendre, ocre rouge .
Vahiné mahiai pono ! (J.)
Femme versée dans l’agriculture !
Tuura te lavaia (2)
Que le pêcheur soit uni I te vahiné mahiai ;
A la femme qui cultive le sol ;
I pono vole ai te aïna o oiua (3).
Très heureuse sera la terre qui les portera.
1 lavaia te tane ,
Quand le mari s’occupe de la pêche,
1 mahiai te vahiné ,
Et quand l’épouse cultive le sol,
Mahe te aï na te ohua (4),
La nourriture est assurée à la famille,
I aï na te puali (5).
Et la nourriture aux gmerriers.
Malama teola na te hoapilivale (6)
Pendant un mois, la vie des mourants de f, im E mahiai na Tui te Lani (7).
Fut soutenue par la culture du chef du ciel.
(1) Mahiai , culture, agriculture, cultiver, cultivateur.
(2) Lavaia , pêcheur, pêcher, pêche.
(3) Pono, bon, bien, apte ; en Maori, vérité ;
Vale, seul, seulement, très, fort, beaucoup ;
Aïna, terre, île, champ, nourriture ;
Olua , nous deux.
(h) Mahe n’est pas Hawaiien ; c’est probablement Mahiai , nourriture ;
Ohua , famille.
(5) Puali , armée, gardes.
(6) Malama , mois ;
Ola, vie, vivre, sauver, délivrer, salut ;
Hoa, compagnon, ami ;
Pilivale , mourir de faim, disette.
(7) Tui , chsf, roi, est un mot maori que l’on retrouve aux Samoa et aux Tunga, dans Tuitonga ; c’est également le titre des pre-
O vêla vahie i uta i Tapapala (1) ;
Les bois intérieurs de Tapapala brûlèrent ;
Tupu manu u ola te pâli (2) ;
Il se fit un grand bouillonnement dans le précipice.
Oneanea te aïna o Tuaehu (3) ;
La terre de Tuaehu devint déserte ;
TJatu la te manu i te pâli Ohalahala (4j.
L’oiseau s’arrêtait sur le précipice de Ohalahala.
E valu te po , e valu te ao (5),
Pendant huit nuits, pendant huit jours.
miers chefs aux Fiji. On peut donc traduire ce mot Tuite-Lanï par le chef, le maître du ciel. Mais pour que le mot tui soit connu avec cette signification aux îles Sandwich, il faut qu’il n’y ait été porté qu’après son adoption dans les îles Samoa et Tunga, c’està-dire assez longtemps après le séjour des Polynésiens dans ces îles, puisqu’il n’y a été adopté que pour remplacer le mot ariki, titre des anciens chefs, dont un usurpateur s’empara en même temps que de tous les pouvoirs civils et militaires.
(1) Vêla , chaleur, brûler, cuire ;
Vahie , bois de chauffage ;
Tapapala , village situé sur le versant sud-est du Mauna Loa.
En Maori, tapa signifie commander, nommer ; para, poussière, boue, reste, sédiment, etc. Puisque les Hawaiiens disent que Maui était le fils de Para, Pala est bien le même mot, et c’est sans doute avec le temps que le r a été changé en /,
(2) Tupu , concevoir, enfanter, engendrer, naître, croitie, pousser.
Manu oiseau, volaille ; il faut probablement ici lire mano , beaucoup ;
U, bouillir, sortir ;
Ola, vivre, vie ;
Pâli, précipice.
(3) Oneanea, lieu désert, vaste contrée ;
Aina, terre.
Tuaehu , localité particulière de Hawaii.
(4) Ohalahala, localité particulière de Hawaii ; en Maori, o, c’est ; harahara , diminuer.
(5) Valu , huit ; po, nuit ; ao, jour.
U a pau te aho o na hoa mahiai (1).
Le courage abandonna les cultivateurs.
I le tarie vale i lau a malua (2).
Les hommes n’obtenaient que des feuilles en bêchant.
U a mate i te la (3),
Mourant (succombant) sous le soleil,
Ua tu neveneve (4).
Ils étaient tristes (ils blasphémaient).
I ta makani , ua ino auau lele (5),
Par le vent rapide de la tempête, accompagnée de pluie,
Ua tu ta lepo Hiona (6) ;
La terre fut portée vers Hiona ;
Pula ta onohe itaui ta lepo (7).
La poussière de la terre pénétra dans leurs yeux.
O Tauaï , O Tauaï aloha vale ! (8)
O Tauaï, O Tauaï, je te salue !
(1) Pau , être fini, finir, disparaître ;
Aho , être souffrant, respiration, courage.
(2) Vale, seul, seulement ; lau , feuilles, herbes ; malua , maloa , bêcher.
(3) U a, marque du passé ; mate mourir ; i par ; te , le ; la , soleil.
(4) Tu , debout; neveneve, paraître triste, blasphémer.
(5) Ta , particule marquant possession, source, principe ;
Makani , matani , vent; ino, tempête ; anau, poursuivre, laver ;
Lele , voler, secouer, sauter, tomber sur.
(6) Lepo , terre ; Hiona , Ellis écrit Hoina : en Maori, hoi, distance, morceau ; na article partitif, que relatif, marque du pluriel, etc. Peut-être fautdl écrire ohina i o , c’est ; hina, fille des cieux, grisâtre.
(7) Pula , poussière dans l’œil, paille, feuille ; onohe , prunelle de l’œil.
(8) Kauai est une des îles Sandwich les plus éloignées du volcan, à 65 milles dans le O.-N-O d’Oahu ; c’est une île montagneuse, presque circulaire, de 25 à 30 milles de diamètre. Ses habitants emploient le t au lieu du k. Ce mot Tauaï est évidemment le même que celui donné par d’Urville à l’île du Milieu de la Nouvelle Zélande, c’est-à-dire Tawaï. La description qui en est faite
IÆS POLYNÉSIENS.
Te aïnct i loto i te taï (1*) ,
Terre qui gîs au milieu de la mer,
E noho marie oe i loto o te taï ,
Qui reposes paisiblement au sein des ondes,
E haliu aï te alo i Lehua ! (2)
Et présentes ton visage (fais face) à Lehua !
Pula ta onohe i ta makani (3)
La poussière chassée par le vent avait rougi les yeux, (la prunelle)
Ta tatan ta ili onionio (4) ;
Des hommes à peau tachetée par le tatouage ;
Ta lepo a Tau i Pohatuloa (5) ;
La terre (poussière) de Tau fut transportée à Pohatuloa ; Te a i Ohia-ota-lani (6).
La lave à Ohia-ota-lani.
Ma haï te alanui e hiki ai (7)
La mer était la route pour aller
dans ce cliant, s’applique parfaitement à cette île qui fait face, par son plus long côté, aux vents du Sud et du Sud-Est.
Aloha , terme de salut, saluer, bénir, aimer ; vale, seul, seulement, très, fort, beaucoup.
(1) Aïna, terre ; loto , fond, intérieur, sein, dans.
(2) Haliu, présenter ; alo , face, front, le devant, regarder en face.
Lehua , pour Rehua, nom d’une étoile à la Nouvelle-Zélande ; Reliua était en outre le grand ancêtre de Rupe, qui habitait le 10e ciel.
(3) Pula, poussière dans l’œil ; onohe , prunelle de l’œil ; makani pour matani , vent.
(4) Tatau , tatouer ; ili, peau; onionio , tacheté.
(5) Lepo , terre ; tau, nom d’un district d’Hawaii ; arriver, aborder ; en Maori, sommet de montagne ; pohatuloa , nom d’un district d'Hawaii ; polaku, pierre, roc ; loa, très long ; lua, trou.
(6) A , feu, incendie, flammes.
Ohia-ota-lani , piton nord du grand volcan d’Hawaii.
(7) Kai, en Maori taï, mer, marée, eau salée ; alanui, en Mao *4 aranui : ata, route, chemin ; nui, grand ; hiki, pouvoir, arriver.
I te one i Taïmu (1) ;
A la plage sablonneuse de Taïmu ;
Ma ut a i ta tuaivi (2),
A l’intérieur par les sommets des monts,
Te alanui i hunaia (3).
La grande route ayant été cachée.
Nalovale Tirauea i te ino (4) ;
Kilo-ea était caché par la tempête ;
Noho Pele i Tirauea (5),
Pele habite dans Kilo-ea,
Itahu mau ana i te lua (6).
Où elle entretient constamment les feux au fond de l’abîme.