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CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

Les théories jusqu’ici émises sur le lieu d’origine des Polynésiens sont insuffisantes. — Nouvelle théorie basée sur l’étude de toutes les données anciennes et récentes : anthropologiques, philologiques, traditionnelles, spéciales. — Marche suivie dans cette étude.

Il résulte de tout ce que nous venons de dire qu’aucune des trois théories émises jusqu’ici sur le lieu d’origine des Polynésiens n’a rallié les ethnologues, parce qu’elles ne sont pas l’expression de la vérité. Elles sont trop exclusives, trop dogmatiques ; chacune d’elles laisse subsister trop de difficultés à résoudre ; il faudrait vraiment fermer les yeux pour ne pas voir les contradictions qu’elles présentent ; il est évident qu’elles n’ont pas pour basé une connaissance assez approfondie des faits.

C’est donc à une théorie nouvelle, fondée sur les faits euxmêmes, qu’il faut avoir recours : c’est cette théorie que nous allons maintenant essayer d’exposer,,

Disons du reste que ce fut en observant, sur les lieux mêmes, pendant de longues années, les faits océaniens, et en les comparant, pour ainsi dire, dans chacune des îles de cette partie du monde, que l’insuffisance des théories précédentes s’imposa à nous, et que nous vint, par suite, l'idée

d’en présenter une nouvelle, naturellement plus capable, à notre avis, de démontrer quel avait dû être le véritable berceau des Polynésiens, ainsi que la route suivie par eux dans leurs migrations.

C’est à l’exposition et à la démonstration de cette théorie que nous allons consacrer le reste de notre ouvrage. Cette théorie est trop contraire à toutes celles connues pour pouvoir se passer des témoignages les plus variés et les plus irrécusables ; il nous faudra souvent recourir à la citation des textes, parfois même à leur discussion : nécessairement il en résultera pour notre travail une étendue considérable, mais qui n’aurait pu être évitée qu’aux dépens de la nouvelle théorie que nous nous proposons d’établir. Celle-ci, du reste, quel que soit le sort qui lui sera réservé, ne reposera, nous pouvons l’assurer ici, que sur les observations les plus attentives et les plus détaillées, sur l’étude approfondie de tous les faits, anciens et modernes, et sur l’examen comparé de presque tous les travaux français et étrangers publiés sur cette matière.

A notre avis, en effet, le seul moyen de pouvoir espérer sortir du dédale des opinions que nous avons rapportées, c’est d’étudier les faits polynésiens, tant actuels que récents (1), rapprochés des faits plus anciens bien connus ou rendus presque authentiques par l’accord des récits.

Comme on sait, ces faits dérivent de quatre sources ; ce sont :

1° Les données anthropologiques ;

2° Les données philologiques ;

3° Les données historiques : car il y en a qu’il est possible, avec un peu d’attention, de distinguer assez facilement, quoiqu’elles soient le plus souvent mêlées aux données des temps héroïques et mythologiques, et conservées toutes par la tradition seulement ; à ce genre de faits appartiennent les noms propres, les noms de lieux, etc,

(1) Par faits récents, nous entendons tous ceux observés depuis que les Européens se sont fixés en Polynésie, ou qu'ils y ont paru.

4° Enfin, certaines croyances, pratiques, habitudes, certains préjugés, etc., qui rappellent les époques les plus solennelles de la vie de la patrie absente.

Pour arriver à la découverte de la patrie première, c’est donc à ces divers faits que nous nous adresserons successivement, toutes les fois que cela nous sera possible, nous bornant, au contraire, à quelques-uns d’eux seulement quand nous ne pourrons pas faire autrement.

Comme M. Haie l’a fait, surtout pour tracer l’itinéraire des migrations, nous aurons nous-même souvent recours à la philologie, ce moyen précieux, sinon assuré, pour découvrir la filiation des peuples ; mais nous y aurons recours en nous aidant, plus qu’on ne paraît l’avoir fait jusqu’ici, de la critique qui, seule, donne quelque valeur aux déductions.

Bien que nous soyons convaincu de l’importance de tous les faits que nous venons d’indiquer, ce sera surtout aux faits traditionnels, c’est-à-dire aux traditions pures, mais interprétées souvent autrement qu’elles ne l’ont été jusqu’à présent, que nous accorderons une sorte de préférence. Il nous sera facile de montrer, alors, qu’on a fait dire à quelques-unes tout le contraire de ce qu’elles disent réellement. Mais, en attendant, nous affirmons que, chez les peuples sauvages, les traditions doivent être regardées comme les meilleures sources de leur histoire, quand surtout elles se trouvent appuyées par tous les autres faits. Nous sommes convaincu que si elles sont restées si longtemps obscures, et pour ainsi dire lettre morte en Polynésie, cela n’a tenu qu’au manque de faits suffisants pour qu’on pût les comprendre et choisir, dans les versions contradictoires qui étaient données, celle qui se trouve être la seule véritable. Il n’en est certainement plus de même depuis les beaux travaux de Grey, Shortland, Taylor et autres, pour la Nouvelle-Zélande particulièrement, et ceux des missionnaires anglais, surtout pour les îles polynésiennes. Ces traditions présentent aujourd’hui une telle clarté, un tel enchaînement, on peut si bien découvrir où elles ont pris naissance, qu’au lieu d’occuper la dernière place, comme elles l’ont fait jusqu’à présent, elles méritent, à notre

avis du moins, d’être comptées parmi les données les plus capables d’aider à élucider une pareille question. Chemin faisant, nous en fournirons bientôt d’abondantes preuves.

Inutile sans doute de dire que nous accorderons aux données anthropologiques la première place qu’on leur donne généralement aujourd’hui, et que nous ne manquerons pas une seule fois d’indiquer les caractères physiques des populations des divers groupes polynésiens. Mais ce que nous voulons rappeler ici, c’est que ces caractères sont à peu près identiques dans toutes les îles : ils indiquent par conséquent eux-mêmes que la nation polynésienne n’est formée que par une seule et même race.

Nous insisterons tout particulièrement sur les pratiques, croyances, etc., qui rappellent celles du pays d’origine : c’est de ces données qu’on pourra surtout inférer quel était ce pays.

Enfin, aux données anciennes et bien connues, nous en ajouterons quelques-unes restées jusqu’à ce jour inédites, quoiqu’elles aient été recueillies il y a déjà assez longtemps : celles-ci offriront, nous n’en doutons pas, d’autant plus d’intérêt quelles ont été obtenues à l’époque où il était encore possible de se procurer des-renseigncments exacts, le contact des Européens n’ayant pas encore eu le temps de mettre les indigènes de la Polynésie dans l’état sans nom où ils se trouvent aujourd’hui.

Nous aurons, du reste, assez rarement recours aux faits actuels et récents :

Aux faits actuels, parce qu’ils ne constatent guère qu’une chose, c’est que les voyages, d’une île plus occidentale vers une île plus orientale, ne sont entrepris qu’avec des vents bien arrêtés de l’Ouest et vice versâ , comme faisaient les indigènes des anciens temps : cette observation, en effet, n’aide en rien à faire découvrir le pays d’origine des habitants de chaque île ni l’époque des migrations ; elle démontre seulement la possibilité de ces dernières et quand nous en serons là nous y reviendrons longuement ;

Aux faits que nous appelons récents, pour ne pas les confondre avec les faits anciens, ^quoique la plupart datent

déjà d’assez longtemps, parce que, malgré leur grand nombre, ces faits n’aident pas davantage à retrouver le pays d’origine ; ils ne font que témoigner de la fréquence des entraînements, tantôt d’un côté tantôt de l’autre, et avec les vents les plus opposés ; mais, excepté quelques petites îles, entre autres les îles Tarawa qui paraissent avoir été peuplées ainsi, et quelques dettes bientôt abandonnées, il n’en est pas une qui leur doive son peuplement, contrairement à ce que l’on croit généralement. C’est ce qui prouve que presque toute la Polynésie, comme nous le montrerons ailleurs, était déjà peuplée lors des entraînements dont les voyageurs nous ont conservé le souvenir, et ce qui explique, d’un autre côté, la connaissance que nous avons de ces faits. Il faut ajouter pourtant que le raisonnement indique qu’il a dû en être autrement à une époque plus reculée, c’est-à-dire à l’époque de la grande émigration. Mais toujours est-il que, lors des premières visites des Européens dans le 16° siècle, toutes les îles occupées aujourd’hui l’étaient déjà par les mêmes, populations. Ajoutons aussi que si les entraînements, dont parlent tous les livres de voyages en Polynésie, n’ont pas servi au peuplement des îles, ils rendent du moins compte des mélanges trouvés, là ou deux races étaient en contact, comme aux Fiji, à Tanna, etc. (1).

Cela dit sur les faits que nous comptons invoquer, où commencer cette étude ?

Dans la Polynésie centrale? Aux archipels Tahiti et Samoa, c’est-à-dire là où d’Urville, Haie, et la plupart des ethnologues ont cru retrouver les îles qui ont peuplé toutes les autres terres polynésiennes? Non ; car commencer ainsi, serait nous condamner à considérer comme fondées des opinions que nous aurons à combattre longuement ; ce serait nous mettre, pour ainsi dire, dans l’impossibilité de découvrir la situation véritable du lieu d’origine des Polynésiens. D’ailleurs les partisans de ces opinions ont eux-mêmes reconnu

(1) Voir les développements dans lesquels nous entrerons à ce sujet quand nous étudierons la marche des migrations.

que ces îles ne sont point le berceau des Polynésiens, puisqu’ils disent qu’elles ont reçu leurs premiers habitants d’une contrée éloignée, et qu’ils les regardent implicitement comme étant l’une des étapes de la grande émigration qui est Venue envahir la Polynésie.

Il en est de même, et pour les mêmes raisons, des îles Tunga, puisqu’il est généralement admis que ces dernières îles ont reçu, elles aussi, directement ou indirectement, leurs populations de cette même émigration.

Par suite, c’est donc ailleurs qu’il faut commencer, et on ne doit le faire, suivant nous, que dans l’une des îles Polynésiennes les plus éloignées, dans l’une de celles qui forment de tous côtés les limites de la Polynésie. Yoici pourquoi :

Toutes les îles ainsi placées, et surtout celles les plus éloignées de toute grande terre, n’ont presque évidemment pu être peuplées qu’ après les autres. Dès lors, il est facile de comprendre que si l’on essaie, depuis l’une d’elles, de revenir, étape par étape, jusqu’au pays d’origine première, il doit y avoir beaucoup plus de chance d’y parvenir que par la marche suivie jusque-là. En effet, si les renseignements, obtenus dans l’île choisie pour commencer cette étude, indiquent nettement à quelle contrée ses habitants attribuent leur provenance, il est évident qu’il n’y a qu’à suivre exactement ces renseignements, à se laisser diriger, conduire par eux, pour arriver, d’une manière certaine, d’abord au dernier point de départ, puis successivement, de dernier point de départ en dernier point de départ, jusqu’au pays d’origine.

Cette marche, comme on voit, diffère de l’ancienne en ce que, au lieu de prendre les émigrants dans le centre de la Polynésie et de les suivre pendant qu’ils s’éloignent, en un mot de descendre (1) avec eux, on les prend, au contraire, au point extrême où ils se trouvent, pour chercher à les ramener, à l’aide de toutes les données obtenues, à leur point de

(1) On verra plus tard que les Polynésiens appellent descendre, se diriger du Sud vers le Nord, car pour eux le Sud, Runga , est le haut, et le Nord, Raro , est le bas.

départ primitif. Autrement dit, on leur fait remonter le chemin parcouru d’abord jusque-là.

Cette marche est-elle préférable à l’ancienne ? Nous le croyons, et c’est parce que nous en avons la conviction que nous l’avons adoptée pour la démonstration que nous allons entreprendre. Avec elle, il nous semble qu’il est presque impossible de s’égarer, ce qu’on peut faire au contraire facilement, quand on n’obéit qu’à une idée préconçue; c’est une marche simple, naturelle. Il suffit, nous le répétons, de se laisser guider par les faits, pour arriver, d’une manière presque certaine, à découvrir ce que l’on cherche. Nous dirons plus : si, jusqu’à ce jour, on n’a pu déterminer d’une façon positive le lieu d’origine des Polynésiens, c’est, suivant nous, qu’on n’a jamais essayé de procéder de la sorte, et qu’on s’est évertué à faire cadrer les faits avec une idée arrêtée, mais sans fondement, comme nous espérons le prouver par tout ce que nous allons dire.

Ceci posé, par quelle île ou groupe d’iles commencer, parmi les îles polynésiennes les plus extrêmes?

Commencerons-nous par celles qui sont le plus à l’Ouest? Non, pour la raison que ces îles sont d’abord peu éloignées, petites, qu’ensuite, comme nous le montrerons, elles n’ont été peuplées qu’ assez tard par des îles plus orientales, et qu’ enfin, comme on l’a vu, la théorie qui fait peupler la Polynésie par des émigrants venant de cette direction n’est pas admissible.

Par celles qui sont le plus à l’Est et qui forment, en s’étendant depuis le Nord-Est jusqu’au Sud-Est, cette longue bande, limite orientale de la Polynésie, ou mieux de l’océan Pacifique ? Pas davantage ; car si, dans le Nord-Est, les îles Marquises sont à une distance assez grande, et parfaitement isolées des autres groupes, il y a, dans diverses autres directions, d’autres îles plus éloignées qu’elles; dans l’Est direct, les îles Paumotu sont trop voisines de la Polynésie centrale pour qu’on commence par elles ; et si, dans le Sud-Est, les îles Mangareva se trouvent être à bonne distance, ces îles sont trop petites, leurs populations trop restreintes, et leurs moyens de navigation trop inférieurs, pour qu’elles aient pu

avoir avec la Polynésie des communications régulières et fréquentes, à travers la vaste ceinture de mer qui, les sépare. Reste, dans le Sud-Est, Pile de Pâques, placée à une distance considérable, et par laquelle on pourrait peut-être d’autant mieux commencer qu’elle est, pour plusieurs ethnologues, celle qui a servi au moins d’étape aux émigrants de la patrie première, avant leur arrivée en Polynésie et à la Nouvelle-Zélande. Mais, comme cette dernière croyance est sans fondement, ainsi que nous le démontrerons plus tard, qu’en outre, cette île est petite, et ses habitants mauvais navigateurs, qu’enfin, tout semble indiquer, comme ou va le voir bientôt, qu’elle n’a été peuplée qu’à la suite de quelque entraînement involontaire, ce n’est point par elle que nous commencerons, malgré son isolement et son éloignement ; cet éloignement et cet isolement ne doivent en faire pour ainsi dire qu’une île exceptionnelle, ayant besoin d’être examinée à part, et sur laquelle nous allons avoir à revenir souvent dans tont ce qui va suivre.

Commencerons-nous donc plutôt par quelques-unes des îles qui sont situées dans le Sud ? Encore moins, car il n’existe de ce côté que des terres insignifiantes par l’étendue et le nombre, et qui attribuent leur peuplement aux îles Polynésiennes les plus voisines, telles que Tahiti et les Manaia : Elles sont d’ailleurs assez peu éloignées.

Et cependant c’est de ce côté, à la limite occidentale du Sud, c’est-à-dire au Sud-Ouest de l’océan Pacifique, que se trouve une terre considérable, assez éloignée, et qui aurait bien pu être préférée à toutes les autres pour point de départ de notre étude : cette terre est la Nouvelle-Zélande. Mais, comme elle est placée en dehors de la Polynésie proprement dite, et que tous les ethnologues veulent absolument qu’elle ait été peuplée par cette dernière, nous la laisserons nous-même de côté, pour le moment, malgré le rôle qu’elle est appelée à jouer, et nous irons chercher ailleurs l’île qui ouvrira cette étude.

Or, dans une direction presque diamétralement opposée, c’est-à-dire dansle Nord-Est de la Nouvelle-Zélande, et presque le Nord de la Polynésie proprement dite, se trouve le

groupe considérable des îles Hawaii, qui est non-seulement le plus éloigné de la Polynésie centrale, mais en même temps le plus isolé. Il est séparé de Tahiti par une quarantaine de degrés ; un intervalle presque aussi grand le sépare de la Californie, et il n’est pas moins éloigné de la Nouvelle- Zélande que l’île de Pâques ne l’èst elle-même.

Ce groupe est fort étendu; c’est même à cause de cela que plusieurs ethnologues, tels que d’Urville, Ellis, Dieffenbach, etc., ont cru pouvoir, en s’aidant de quelques faits mal appréciés, le considérer comme le berceau des Polynésiens. Mais c’est surtout son éloignement et son isolement qui, pour nous, sont la raison du choix que nous en faisons pour commencer notre étude.

Il est évident que ces dernières circonstances prouvent, à moins de supposer les habitants autochthones, que ceux-ci n’ont pu y arriver qu’en traversant la vaste étendue de mer qui l’entoure, et, par conséquent, par voie de migrations en canots.

Or, comme rien n’indique qu’ils avaient pu venir de l’Amérique, il en faut nécessairement conclure qu’ils étaient presque certainement des Polynésiens. Raison de plus donc pour nous,, de commencer par cette île, puisqu’avec un peuplement, opéré comme le sien paraît l’avoir été, nous ne pouvons qu’être ramenés sûrement à la contrée dernière qui l’a d’abord fourni, puis, successivement, à celle qui en a eu l’initiative.

Une fois la provenance des Hawaiiens bien établie, de même que leur marche rétrograde, nous aurons nécessairement à rechercher celle des habitants de toutes les îles qui, depuis les Marquises, s’étendent jusqu’à Pâques, en formant la limite orientale de laPolynésie.Nous guidant, pour celleslà comme pour les Hawaii, rien que sur les données locales de chacune d’elles, nous nous laisserons conduire nécessairement là où ces données l’indiqueront, soit qu’elles se divisent, soit qu’elles convergent vers un même point. Mais si elles aboutissent presque toutes à un même point, si elles se rapprochent d’une même direction, nous serons en droit de conclure, croyons-nous, que la marche indiquée a pour elle toute l’exactitude désirable.

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