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ILES MARQUISES

Caractères physiques des Marquésans, d’après A. Lesson ; Le Batard. — Leurs caractères crâniens. — Légendes relatives à l’origine des habitants des îles Marquises. — Havaïki. — Voyages lointains des Marquésans : carte de Tupaia. — Légende de Maui ; origine du feu. — Origine des jours et des nuits. — Légende de Tiki. — Origine des cochons et des poules. — Origine des chiens et des chats. — Origine des cocotiers. — Origine des rats. — Origine de la première femme. — Origine des arbres à fruits comestibles. — Traditions diverses. — Texte polynésien de la légende de Maui. — Mumu Marquésans. — Les Marquésans sont venus de Tahiti, des Tunga, et probablement aussi des Samoa. — Leur pays originaire était situé plus à l’Ouest que l’archipel des Marquises.

Il est sans doute inutile de dire qu’il n’y a, parmi les ethnologues, qu’une seule opinion touchant les populations des îles Marquises,, et que tous s’accordent à reconnaître chez elles la race polynésienne pure.

Nous croyons devoir donner ici un extrait des observations que nous avons faites en 1843 et 1844. Yoici ce que nous écrivions alors sur les caractères physiques des Marquésans (1) :

« La grâce, l’élégance, l’aisance, voilà ce qui distingue, à la première vue, les Marquésans des autres peuplades océa* niennes. Ils n’ont ni trop d’embonpoint, comme beaucoup de naturels des Tunga, des Samoa, des Sandwich ; ni des formes efféminées, arrondies, comme celles des insulaires de Tukopia ; ni les formes trapues, vigoureuses du peuple sur-

(1) Documents inédits sur les îles Marquises,

tout, à la Nouvelle-Zélande ; ni celles plus fortes et plus agrestes des Sandwichois ; mais ils sont bienfaits et seulement peut-être plus agréables à voir que vigoureux. Pour moi, ils sont le type du beau, tel qu’on le conçoit pour l’espèce humaine.

« On en jugera par les détails dans lesquels je vais entrer.

« On sait, du reste, qu’excepté un navigateur anglais, Waldegrave, et d’Urville plus tard, tous les autres ont donné des Marquésans une idée des plus favorables, en même temps qu’exacte, même ceux qui les ont vus avec enthousiasme, tels que Forster. Aussi, est-ce avec la plus grande raison, à notre avis, que cet écrivain a dit qu’ordinairement les jeunes gens sont très beaux ; il n’a eu que le tort, selon nous, de ne pas trouver les adultes encore mieux, et tous les autres voyageurs n’ont pas trouvé moins bien les vieillards : car tous s’accordent à dire que la plupart des vieux chefs rappellent les belles figures des patriarches, par la sévérité de leurs traits, leur dignité, etc. On sait également ce que Quiros pensait de la beauté des femmes, qu’il ne craignit pas de placer au-dessus des Liméniennes.

« Au fait, voici le résultat de nos observations :

« Les Marquésans sont généralement de belle taille, bien que j’en aie vu beaucoup d’assez peu remarquables par leur stature ; cette taille ordinaire -dépasse 1 m. 74. Ils ont le corps et les membres parfaitement proportionnés ; leurs pieds sont un peu larges, mais leurs mains sont petites et bien faites ; leur poitrine est arquée, très évasée supérieurement. Des muscles vigoureux enveloppent leur bassin, qui est étroit, et il résulte de cet état de choses une taille svelte et élégante. On est tout d’abord frappé de cette élégance, qui est mise en relief par une démarche aisée et noble et par des mouvements gracieux. Comme ces insulaires mènent une vie active, ils sont dépourvus d’embonpoint, et on n’en voit que mieux les saillies musculaires. A moins donc d’être aveugle, on ne peut qu’admirer les belles proportions de leur corps, proportions qui sont plutôt dues aux soins que les mères en prennent, qu’aux exercices que quelques voyageurs en regardent comme la

cause, et particulièrement plutôt qu’à leur habitude de parcourir les montagnes : il est sûr du moins que beaucoup m’ont assuré n’y être jamais allés. On sait qu’ils ne perchent point leur demeure, comme l’a dit Forster, et que c’est ordinairement dans les vallées, et le moins loin possible de la mer, qu’ils établissent leurs habitations. Ils n’ont donc point de longs trajets à faire pour les atteindre, en sortant de leurs pirogues. Pour nous, si leur poitrine et leurs hanches sont si bien musclées, cela tient autant et plus aux contractions de ces muscles pendant les efforts de nage, et, en outre des soins des mères, à la nature de certains exercices de ce peuple, qu’aux marches nécessitées par le parcours des montagnes.

« On ne peut donc nier que tout ce que nous venons de dire des proportions des indigènes, ne forme un ensemble plein de grâce et d’élégance.

« Tout chez eux est en harmonie avec ces premiers avantages physiques. Leur figure est plus ovale que ronde, ce qui ne se rencontre pas si généralement chez les autres Océaniens, excepté les habitants des Man gare va et de Pâques. Leur front est plus élevé, et il le paraît surtout par suite de leur manière de couper leurs cheveux. Ceux-ci sont noirs, droits, forts, et, le plus ordinairement, ils forment deux petites toufïes ou mèches, repliées et fixées sur les côtés de la tête, à l’aide d’un morceau de tapa, tout le reste étant rasé. 11 est rare que les hommes conservent leur chevelure longue et entière ; les ornements de tête de ces insulaires leur font une loi de se débarrasser de la plus grande partie. 11 n’y a que les femmes qui la conservent complète, et qui entourent leur tête d’une fine tapa blanche. Les vieillards eux-mêmes n’ont recours à cette étoffe que lorsqu’ils sont chefs, et les prêtres ou tana n’en ont d’autre que le bonnet particulier qui leur appartient exclusivement. Tous les vahana , hommes en état de porter les armes, ont pour coiffure le fameux tavaha.

« En général leurs yeux sont grands, noirs, ornés de longs cils, et pleins d’intelligence : ce sont les yeux polynésiens»

« Leur nez est bien fait, mais tantôt un peu court ou épaté ; cela du reste varie suivant les tribus ; dans quelques-unes il se rapproche, par la saillie des os nasaux, du nez aquilin, bien qu’en restant toujours avec une base assez large.

« Leur bouche est grande, et leurs lèvres sont généralement plus fortes que les nôtres : c’est la bouche polynésienne; mais la première est moins grande, et les secondes sont moins saillantes que la bouche et les lèvres des Tahitiens, par exemple. Comme partout, quelques naturels présentent parfois des lèvres à rebords renversés, mais rarement la forme repoussante des bouches en cœur des Sandwichiens. Leurs dents sont blanches. Leurs pommettes enfin n’ont rien de blessant par leur saillie.

« Chez les hommes mûrs, l’expression du visage a cette impassibilité qu’on a tant signalée chez les anciens peuples d’Amérique. Mais il y a plus chez ceux-ci : c’est souvent de la sévérité, quelquefois de la fierté, parfois de la noblesse, ou même de la férocité.

« C’est à tort, croyons-nous, que quelques voyageurs leur ont donné pour caractères d’être doux et gais : cela peut être pour les jeunes gens, les femmes, comme on l’observe à la Nouvelle-Zélande ; mais, pour la majorité des hommes, on peut dire tout au moins qu’ils sont impassibles.

« Le tatouage des Marquésans est le plus beau que l’on connaisse. S’il se rapproche de celui des Néo-Zélandais par l’abondance des dessins, il en diffère, et à plus forte raison de tous les autres tatouages, par la forme, par plus de délicatesse et de fini. Il n’est pas une partie du corps, excepté les paupières, qui n’en soit couverte chez les chefs.

« Quant aux femmes, celles-ci ne sont pas moins belles, et ce que nous allons en dire suffira, pensons-nous, pour démontrer que ce n’est pas seulement à l’abondance des aliments, comme on l’a dit et comme on pourrait le croire, que cette population doit sa beauté.

« Comme toutes les femmes du globe, celles-ci, en général, sont relativement moins grandes que les hommes : leur stature est communément de lm?G; mais nous en avons vu

un grand nombre de taille plus élevée, comme aux Gambier,

« En harmonie parfaite avec les hommes de ces îles, elles ont les formes les plus agréables et souvent les plus belles qu’on puisse imaginer. Moins fortes que les Tahitiennes, elles ont généralement plus de grâce, de même qu’elles ont des traits plus réguliers et plus beaux. Leur couleur n’est souvent pas plus foncée que celle des Liméniennes, qu’elles surpassent en beauté de formes, n’en déplaise à l’amiral Dupetit-Thouars ; cette opinion, du reste, à l’exception des capitaines Waldegrave et d’Urville surtout, a été partagée par presque tous les anciens voyageurs. Si une comparaison prise dans la sculpture pouvait suffire pour faire comprendre leur genre de beauté, nous dirions que ce sont autant de Psychés ou de Vénus de Médicis, comparées aux Tahitiennes qui sont plutôt des Vénus de Milo. Presque toutes ont les mains on ne peut plus belles (1), et excepté les pieds par lesquels elles pèchent, comme toute la population, il n’est rien qui ne soit à citer chez elles.

a S’il est vrai que l’abondance et une entière liberté influent le plus sur le développement physique et moral des peuples, nul, plus que celui-ci, n’est, peut-on dire, plus libre et ne doit posséder plus abondamment ce qu’il lui faut pour vivre ; car, petits et grands, jeunes et vieux, sont également remarquables, sous le premier rapport du moins, s’ils ne le sont pas autant sous le second. En les voyant, on pourrait croire que tous sont chefs, tous d’un haut rang et indépendants, tant sont communs les caractères que nous venons de signaler. 11 semble véritablement qu’il n’v a pas de peuple parmi eux, tant ils se ressemblent tous, et cela suffirait pour montrer l’erreur dans laquelle tombent ceux qui disent que l’habitude de la supériorité est surtout ce qui façonne les traits à une expression de dignité, si l’on ne savait, du reste, que la plupart des hommes supérieurs

(I) Voir dans notre Voyage du Pylade les descriptions d’un grand nombre, et celles que nous avons réunies dans nos Dqcu menîs sur les îles Marquises,

n’ont été remarquables que par leur bonhomie, mais non par cette dignité, qui se trouve au contraire très fréquemment chez les caractères altiers et orgueilleux. Porter, qui a vu de si près ces populations, avait déjà fait ces observations ; il a été jusqu’à dire « que les Marquésans sont braves, généreux, probes, affables, fins, spirituels et intelligents. » Figueroa avait osé dire le premier, en parlant des femmes : a Elles ont les traits les plus réguliers, la main belle, les formes agréables, la taille élégante et plusieurs d’entre elles surpassent en perfections les plus belles femmes de la capitale du Pérou. » On a vu que Quiros n’avait pas moins dit de leur beauté ; et à mon avis, c’est en effet par là que les Marquésans diffèrent le plus des autres insulaires de la Polynésie. »

Nous répéterons également une partie de la description que nous avons faite dans un ouvrage publié en 1847 par R. P. Lesson (1) :

« Le type des habitants des Marquises est, sinon le plus beau, du moins le plus agréable à l’œil et le plus pur de tous ceux qui se montrent en Océanie.

« Moins visités pendant longtemps que les autres Polynésiens, ceux-là se sont conservés tels que les a vus Queiros, et la description qu’en donne ce navigateur semble n’avoir été faite que depuis quelques jours, tant elle est semblable à celle qu’on peut en faire aujourd’hui.

« La haute stature et la belle prestance des hommes, la richesse de la taille des femmes, leur assurent la prééminence sur les autres peuplades océaniennes.

a Les Nuku-Hiviens, particulièrement, peuvent être considérés à juste titre comme l’un des plus beaux types des peuplades à peau jaune ; car ils sont remarquables par la beauté des formes de leur corps, la symétrie des membres, l’élégance du port et l’assurance de la démarche : les articulations sont minces et pleines de souplesse. Les femmes

(1) R. P. Lesson, Description de mammifères et d'oiseaux récemment découverts, précédée d'un tableau sur les races humaines . — Paris, 1847, p, 68.

* ont une stature élevée, généralement des cheveux noirs, lisses ou à peine crépus ; un regard doux, une expression mobile et gracieuse. Leurs yeux sont grands et ombragés de longs cils , le nez semble assez souvent être aquilin ; enfin leur taille est souvent remarquable par la pureté de ses formes, car d’abord mince, elle est largement évasée au bassin. En outre les mains sont petites : il n’y a que les pieds qui pêchent un peu par leur largeur, de même que les oreilles par leur grandeur. »

Ce qui précède a été écrit après le voyage du Pylctde, en 1840, dans les trois principales îles des Marquises, Tahuata, Uapu et Nuku-Hiva. Depuis, nous avons revu cet archipel, nous avons séjourné quelque temps à Nuku-Hiva ; mais notre appréciation, ainsi qu’on l’a vu par la description de nos observations postérieures, n’a nullement varié. Nous avons pu seulement ajouter, après avoir comparé entre elles toutes les populations polynésiennes, que c’est certainement la plus belle qui existe.

Nous pourrions dire encore que rien ne varie autant que la couleur de la peau de cette population : celle des chefs est presque noire, par suite du tatouage qui couvre tout leur corps; celle du peuple est plus ou moins brune, suivant qu’il s’expose plus ou moins fréquemment au soleil ; enfin celle- des femmes, suivant les soins qu’elles prennent, est presque claire et moins brune que la peau des Liméniennes.

Un ancien médecin de la marine, M. Le Batard, l’un des chirurgiens de l’amiral Dupetit-Thouars sur la Reine-Blanche, en 1843, a, de son côté, dans une note présentée à l’Académie des sciences en 1845, et lue tout récemment devant la Société d’anthropologie (lj, résumé les caractères généraux des Marquésans et donné le résultat des mensurations par lui opérées sur 26 crânes d’indigènes de l’île de Tahuata.

a En étudiant ce peuple sous le rapport de son organisa-

(l) Bull. Soc. d’anthrop., 1. 1, 3e série, p. 202* Séance du 16 mai 1878,-

tion générale, on voit, dit-il, que sa constitution physique est belle et pour ainsi dire supérieure à celle des Européens ; la teinte de la peau se rapproche de la couleur du cuivre rouge foncé ; elle est luisante et un peu variable dans sa coloration, ce qui m’a semblé dépendre du temps plus ou moins long que ces naturels passent au soleil. Leur tête est de grosseur moyenne, les cheveux noirs ou bruns, plats, durs, gros, peu larges ; la barbe est rare. La charpente osseuse est solidement établie ; le système musculaire bien développé, les mouvements agiles, étendus comme chez tous les peuples à l’état de nature et qui prennent beaucoup d’exercice. Leur taille est beaucoup plus élevée que la nôtre ; la moyenne de hauteur m’a semblé de lm 80, c’est-à-dire de 10 centimètres environ au-dessus de la moyenne de l’homme en France. Chez ces insulaires, le corps est bien proportionné, les rapports du tronc avec les membres sont normaux. Ils portent la tête un peu élevée, et le haut du corps en arrière, de sorte que la colonne vertébrale paraît avoir une gTande courbure ; l’assurance et la fermeté caractérisent leur démarche. La face est légèrement aplatie, le front un peu déprimé et rétréci, les yeux droits et généralement de couleur grise. La commissure externe des paupières est un peu élevée ; la bouche grande, les lèvres épaisses et fortement renversées en dehors, les dents d’une blancheur éclatante et admirablement disposées, le menton rond. Tels sont, sommairement, les principaux caractères chez les deux sexes. Seulement les femmes sont beaucoup plus petites et d’une taille qui n’est pas en proportion avec la belle nature des hommes. »

Il résulte des mesures prises par M. Le Batard que le diamètre occipito-frontal des crânes de Tahuata est de 185 millimètres en moyenne : Max. = 190 mm, Min. = 168mm ; et que le diamètre bipariétal est de 139 millimètres : Max. = 148mm, Min. = 130mm. D’où l’on peut déduire que l’indice céphalique est égal à environ 75 p. 0/0. M. Le Batard a également mesuré les diamètres bi-temporal, frontal, frontopariétal, condylo-pariétal, ainsi que plusieurs lignes courbes. Mais ces mesures ont été prises en 1843, époque oti la crânien

métrie n’était pas encore fondée, et leurs points de repère ne pouvaient pas être aussi exactement déterminés que ceux adoptés aujourd’hui par la généralité des anthropologistes modernes. Néanmoins, et bien qu’elles semblent avoir été arrangées après coup, ces mesures donnaient déjà une idée exacte de la forme du crâne chez la race polynésienne des Marquises. M. Le Batard a cru remarquer que souvent les deux côtés de la tête ne sont pas symétriques et qu’il y a une différence de quelques millimètres en faveur du côté gauche. Cette différence, dit-il, est même appréciable à l’œil. Enfin il a trouvé que la moyenne de la circonférence de la tête est de 50 centimètres et que l’angle de Camper varie entre 75 et 80 degrés.

Les recherches anthropologiques modernes ont en partie confirmé ces observations : M. Broca a établi que l’indice céphalique des Marquésans. est de 75.68, leur indice nasal de 49,25 etleur indice orbitaire de 95.40. D’après M. Barnard Davis, l’indice céphalique s’élèverait en moyenne à 78 et l’indice orbitaire ne serait que de 91,21. Enfin le Dr J. W. Spengel, dans son étude sur les crânes polynésiens (1), a trouvé, pour deux crânes d’hommes de Nuku-Hiva, un indice céphalique moyen de 76,8 et un indice vertical de 78,6. M. Topinard, de son côté, a calculé un angle de 35°71 pour le prognathisme moyen des indigènes des Marquises (2), et de 70°9 pour leur prognathisme sous-nasal (3). Leur taille moyenne varie entre lm 79 et lm 80, et leur capacité crânienne s’élève à 1452 centimètres cubes (4).

La description générale donnée par M. Le Batard diffère, par quelque points, de celle que nous avons donnée plus haut, quoiqu’il ait observé pour ainsi dire en même temps que nous : nos observations ont été faites à Vaïtahu en 1840, à Uapu et surtout à Nuku-Iiiva en 1843 et 1844. M. Le

(Y) Revue d'anthropologie, 1877, p. 157.

(2) Bull. Soc. d'anthrop. 1873, p. 47.

(3) L'Anthropologie , p. 505.

(4) îbid^ p.

Batard a fait les siennes à Nuku-Hiva et surtout à Vaïtahu (Tahuata), en 1843. Son travail a été présenté dès 1845 à l’Académie des sciences par le ministre de la Marine et l’amiral Dupetit-Thouars, mais l’analyse n’en a été publiée qu’en 1878 dans les Bulletins de la Société d'anthropologie,

Excepté l’aplatissement de la face, que nous avons généralement trouvé à peine marqué, et la commissure externe des paupières qu’il a vue un peu élevée ; à part les lèvres fortement renversées en dehors, que nous avons aussi remarquées, mais exceptionnellement^ tout ce qu’il dit vient corroborer ce que nous avons dit nous-inême, surtout la beauté de la population. x

11 est évident que là, comme partout, les femmes sont généralement d’une taille inférieure à celle des hommes ; mais nous avons vu aux Marquises tant de femmes de haute stature, que nous croyons pouvoir avancer qu’elles sont en plus grand nombre dans cet archipel que dans les autres îles polynésiennes. Nous citerons, à cette occasion, la fille du grand-prêtre Veketu, la reine de Uapu, la nourrice de l’enfant du roi de Vaïtahu, diverses femmes d’Hanamiaï, tribu voisine, etc.

Quant à la peau luisante, c’est ce que l’on remarque chez tous les sauvages qui usent fréquemment d’huile de cocos parfumée : Paëtini était admirable sous ce rapport.

Le front est souvent bombé, convexe, mais il paraît fuyant, ce qui semble dû à la coiffure et à la manière de se couper les cheveux. Néanmoins il nous a semblé qu’il existe naturellement une certaine étroitesse du front et une certaine diminution du volume de la tête comparée à celle des autres Polynésiens. Nous avons même cru remarquer que les deux crânes que nous avons rapportés, et que nous avons remis à M. Berchon pour la Société d’anthropologie, étaient à parois plus minces. Mais à cette époque on s’arrêtait peu à ce genre de recherches.

Pour que l’on ait une idée exacte des habitants des îles Marquises à l’époque où nous les avons observés, nous renverrons au portrait de Shaki, chef de la baie Uaua, dans la Nouvelle-Zélande : ce portrait, que l’on voit dans l’atlas de

V Astrolabe, et dont d’Urville a donné la description dans le texte de son voyage (1), nous rappelle parfaitement lama* jorité des Marquésans. De même le portrait de l’esclave qui accompagnait le chef zélandais dans sa visite à bord, et que d’Urville se complaît à faire connaître en détail, rappelle non moins exactement la physionomie des femmes des Marquises.

D’où était venue cette population si pure Polynésienne ? des îles Tunga et Tahiti, répond le savant américain Horatio Haie. Nous allons voir, en effet, que les traditions, par les données qu’elles fournissent, viennent appuyer cette opinion, et qu’en même temps, peut-être, elles permettent de supposer que les îles Samoa ont envoyé également quelque colonie aux Marquises.

Disons d’abord que si les migrations des insulaires de la Polynésie sont devenues à peu près incontestables aujourd’hui, c’est surtout aux traditions marquésanes, de même qu’à celles de la Nouvelle-Zélande, qu’on doit la connaissance des faits démontrant le mieux leur existence dans les temps «anciens.

Dès que l’on consulte les chants traditionnels des Marquésans, on voit que le mot adopté pour signifier ® pays éloigné, pays des ancêtres, patrie première, «est le mot Havaïki, dont le souvenir semble perdu aux îles Sandwich, quoique le mot y existe sous la forme Hawaii , et qui paraît y être remplacé, avec raison, comme nous le ferons voir plus tard, par le mot Tauai . Ce nom Havaïki est employé dans le même sens par presque tous les autres archipels, et notamment par la Nouvelle-Zélande, sous la forme Hawahiki (2). Il n’est donc pas le nom particulier d’une contrée ;

(î) T. II, lre partie, p. 104.

(2) Ce mot se décompose ainsi en Maori : ha ou ha, de, vers, c’est ; wa, pays, contrée ; hiki, qui nourrit, nourricier. Il se prononce à peu près avec le son Hawaïki à la Nouvelle-Zélande ; Savaii, aux Samoa ; Havaï dans les îles de la Société ; Havaïki aux Marquises ; Avaïki, aux Mangareva et aux îles Hervey ; Hawaii, aux Sandwich, et probablement Hapaï, aux îles Tunga.

il n’y a pas d’ile portant ce nom : ce n’est qu’une expression collective signifiant « pays nourricier, patrie. »

Ce nom n’est, en somme, que le nom du pays d’origine première, et c’est à tort que les missionnaires français lui ont donné la signification du mot enfer. Les Marquésans, en parlant des morts, emploient bien, il est vrai, l’expression « retourner en Hawahiki, » mais cette expression signifie simplement « retourner à la terre qui a vu naître, qui a nourri » en un mot, « retourner au pays nourricier ou des ancêtres. »

Les mêmes chants citent souvent le mot Vevcio , nom qui, à lui seul, attesterait que les Marquésans ont eu anciennement des rapports avec des pays lointains, quand même tous les autres faits ne démontreraient pas que ces rapports ont réellement existé. Yevao, en effet, est l’île Yavau ou Yavao, des Afulu-lm, île située à 680 lieues dans l’Ouest- Sud-Ouest des Marquises. C’est de Yevao, dit une tradition rapportée par Porter, qui la tenait du chef Tiatonui, le père de la belle Paetini, qu’étaient venus O-Taia (1), O-Ya-Nova (2) et Anamea, (3) pour peupler les îles Marquises, en apportant en même temps les différentes espèces de plantes.

O-Taia était allée s’établir à Taioliae (4) et c’était d’elle que Tiatonui (5), se glorifiait de descendre, après 88 générations.

(1) O-taia , n’est pas Marquésan ; il faut presque certainement écrire O-tahia qui signifie demoiselle, dame, princesse.

(2) Nous ferons remarquer que ce mot se rapproche beaucoup du mot Hovoua, pour O» Wa, cité dans la dernière tradition que nous avons rapportée sur les Sandwich.

(3) Anamea , en un seul mot, n’est pas Marquésan ; mais séparé, il signifie : ana , souffrance, peine, antre, caverne ; mea1 chose, substance matérielle, personne, individu.

(4) Tai, mer ; O, préfixe, c’est ; hae , sorcier, sauvage ; ou 2 iai , mer ; oa, vaste ; e, marque du vocatif, ce, cette.

(5) Tia , en Marquésan, signifie mât, haut d’un toit, ferme, solide; îo, de, à ; nui , grand, beaucoup. Peut-être faut-il lire : Kc-atonui le grand constructeur étranger, ou mieux Te-ato-nui : le grand constructeur.

On trouve encore, dans les mèmès chants traditionnels, des noms, tels que Hiti, et Tahuata : le premier est bien probablement le nom d’une contrée étrangère, telle que les Fiji ; le second est presque certainement File des Marquises qui a été appelée Santa-Christina par Mendana. Nous montrerons tout-à-l’heure que tout semble . annoncer, en effet, que les Marquésans dirigeaient leurs expéditions jusqu’aux îles Fiji. Mais on doit conclure des citations que font les traditions de l’île Nuku-Hiva, que les habitants de cette île se rendaient fréquemment, pour un motif ou pour un autre, à l’île Tahuata : le nom de Vaïtahu est particulièrement cité dans ces traditions.

En résumé, ces chants font connaître quarante- quatre îles, en outre de celle de Nuku-Hiva ; ils établissent par conséquent que les Marquésans allaient eux-mêmes à de grandes distances de leurs îles. Plusieurs de celles qui sont nommées paraissent appartenir à Farchipel des Paumotu, et Fune est indiquée comme possédant un lagon. Il est vrai qu’elle pourrait être File Palmyre qui n’est pas très éloignée des Marquises, puisqu’elle est située, comme on a vu, par 5°50’ Lat. N. et 164°45’ Long. O. La plupart des autres îles ne peuvent être déterminées exactement, mais quelquesunes appartiennent presque certainement aux groupes des îles de la Société et des Amis, et, probablement aussi, à celui des Samoa : il n’y a pas à en douter, comme on vient de voir, pour Vevao et, comme on verra surtout bientôt pour Tahiti.

Déjà, dès la découverte des îles Marquises en 1595, Mendana avait pu apprendre des habitants de l’île Christine ou Tahuata, qu’ils allaient porter la guerre fort loin de leur île, dans une contrée où les habitants avaient, pour armes, l’arc et les flèches. La présence d’un nègre d’Afrique, parmi les hommes des équipages des navires espagnols, avait été Foccasion de ce renseignement. Dès que les naturels de Madré de Dios ou Vaïtahu le virent, ils firent comprendre à Mendana, en indiquant le Sud, qu’il y avait des pays habités par des peuples de cette couleur, peuples qu’ils allaient parfois combattre : ces nègres, disaient-ils, se servaient

d’arcs et de flèches. C’était d’ailleurs dans les grandes pirogues, alors sous les yeux de Mendana, qu’ils entreprenaient ces expéditions. Le récit de Mendana, que cite Dalrymple (1), ajoute que la difficulté de se comprendre réciproquement s’opposa à ce qu’on pût prendre de grands éclaircissements, et Queiros termine en disant : « Pour moi, ces récits ne me paraissent mériter aucune croyance, car leurs pirogues les plus grandes sont peu propres à tenir la mer, et moins encore à faire des voyages de long cours. »

Sans nous arrêter à ce que cette idée préconçue de Queiros a de contraire aux faits bien connus aujourd’hui, nous dirons seulement ici que ce récit fait plus qu’attester un voyage à grande distance il semble même, comme le mot hiti dont nous avons précédemment parlé, indiquer que c’est dans les îles Fiji ou Viti, que les Marquésans allaient guerroyer.

Il n’y a pas, en effet, plus au Sud des Marquises, d’autres îles que les Fiji où les habitants se servent de flèches. Les Fiji, il est vrai, bien que situées plus au Sud que les Marquises, se trouvent dans l’Ouest-Sud-Quest de ces îles ; il est bien évident que, s’il fallait prendre à la lettre l’indication du Sud, les Marquésans n’auraient pu aller que dans les îles Paumotu, qui se trouvent directement dans le Sud, mais dont les habitants n’emploient pas l’arc. On verra bientôt que cette expression a plus d’extension et qu’elle s’applique à toutes les terres plus proches du Sud que les Marquises, quelle que soit leur position plus ou moins éloignée vers l’Est ou l’Ouest.

Quel que soit, du reste, le groupe d’îles où se rendaient ainsi les Marquésans, ce récit fournit, en faveur de leurs voyages lointains, un témoignage auquel nous allons en ajouter d’autres.

On sait que Porter a dit également que les habitants de Nuku-Hiva, croyaient à l’existence d’un grand nombre d’îles dans les environs, et qu’il lui a été rapporté que, plusieurs fois, étaient partis des canots qui n’étaient jamais

(i) Yoy. Traduction abrégée de Fréville, p. 154,

revenus. Le grand-père de Kiatonui, par exemple, avait emmené avec lui plusieurs familles, des cochons et des poules, sur quatre grandes pirogues doubles, et, depuis, on n’en avait jamais plus entendu parler. Un matelot anglais, déserteur de quelque baleinier, trouvé à Nuku-Hiva par Porter, lui donna même l’assurance que, de 1807 à 1813, plus de 800 personnes, hommes, femmes et enfants, avaient abandonné leurs îles pour chercher une nouvelle patrie.

C’est aux prêtres, est-il dit, que ces émigrations étaient généralement dues ; c’est à leurs encouragements et aux espérances qu’ils donnaient ; mais, ce qu’on n’a pas assez remarqué et ce que nous démontrerons, c’est qu’ils ne s’exemptaient pas de ces voyages, comme on l’a cru ; ils les dirigeaient, au contraire, presque toujours, pour des motifs qu’on comprendra facilement quand nous parlerons des migrations faites à l’île Nord de la Nouvelle-Zélande.

Ici nous devons dire quelques mots sur un document de la plus haute importance en faveur des communications entre les divers archipels ; ce document, en même temps qu’il prouve l’étendue des connaissances géographiques des Tahitiens, montre de quelle valeur pour l’histoire de la race polynésienne en général, et des Marquésans en particulier, sont les données conservées dans les traditions et les chants nationaux. Nous voulons parler de la carte dressée par Banks, sous la dictée de Tupaia, le grand-prêtre si savant qui s’embarqua avec Cook, et quilui fit découvrir tant d’îles. Publiée par Reynold Forster, dans le 5e volume du deuxième voyage de Cook, cette carte démontre nettement l’étendue des relations qui existaient entre les Marquises et Tahiti, d’abord, et entre Tahiti et un grand nombre d’autres îles.

Comme nous reviendrons nécessairement sur cette carte quand nous parlerons des migrations en général, nous nous bornerons ici à dire que, parmi les 74 îles au moins qui y figurent, toutes celles appartenant aux groupes des Marquises s’y trouvent indiquées.

Ainsi qu’on peut le voir dans l’extrait de cette carte que M. de Fleurieu a joint à l’atlas du voyage de Marchand, onze îles, en effet, sont désignées par leurs noms, et plu-

sieurs de ceux-ci sont orthographiés plus exactement, dès cette époque, qu’ils ne l’ont été depuis par beaucoup de navigateurs.

Ainsi Hvca-roa , de Banks et Cook, est évidemment l’île appelée Hiva-Oa, par Marchand ; Waitahu ou Whattar reoura , est l’île Tahuata ; Teebooai , l’île Ilood 5 Onateya , l’île San Pedro ; Whattar veto ah, l’ile Fatu-Hiva ; Terowha, l’île Ua-Uka; Neeo-Heeva , l’île Niu* Hiva ; Haneanea, l’île Masse ou Uapu ; O Otto et Te Manu, les îlots les deux- Frères; O-Heeva Potto, l’île Uapu ou Chanal.

On voit donc qu’à part la difficulté d’appliquer exactement ces noms, toutes les îles Marquises sont signalées ; et si Cook n’en a vu que cinq, quelques années plus tard,- cela certes n’a pas dépendu de Tupaia. Sans doute, ainsi qu’on l’a dit, elles étaient assez mal placées relativement, mais elles étaient bien groupées et l’erreur ne vient probablement pas du g*éographe tahitien. Il faut même reconnaître que les relations ont dû être excessivement fréquentes, à une certaine époque, pour que Tupaia aitpu faire une indication aussi complète des îles Marquises (1).

On verra, du reste, par une tradition inédite que nous

(1) D’autres îles, en bon nombre, et situées aux points les plus opposés de l’océan Pacifique, sont désignées nettement par leur nom, sur la carte de Tupaia. C’est ainsi qu’on y voit l’île Rai h avai, pour Raivavaï ; Rarotoa , pour Rarotonga; Heavai , pour Savai ; Ooporroo pour Upolu ; Tootaoerre pour Tutuila, Wowvou et Weeha pour Yavao et Uiha, îles des Hapaï et d’Afulu-hu. Si la plupart des noms sont si mal orthographiés, ce n’est pas non plus la faute de Tupaia, mais bien celle des Anglais, gens si incapables d’écrire un seul mot polynésien tel qu’il doit l’être, ainsi que lé prouvent ceux qu’ont voulu rendre Cook, Anderson, Dixon, etc. Qui reconnaîtrait Rurutu dans l’île Oheteroa du grand navigateur anglais ?

Nous le répéterons, pour que Tupaia ait pu indiquer tant d’îles et déterminer exactement la position d’un si grand nombre, il faut absolument reconnaître qu’à une certaine époque, les relations entre les divers archipels ont nécessairement été fréquentes ; et nous ne serions pas surpris, avons-nous dit, que parmi les îles indiquées se soient trouvées Oahu et Hawaii, qu’on croit si généralement avoir été inconnues du grand-prêtre tahitien.

allons faire connaître, que les rapports entre les Marquises et Tahiti semblaient être aussi faciles que fréquents. Mais avant de rapporter cette tradition, nous devons dire quelques mots sur le culte de Maui retrouvé aux Marquises.

Maui, dont nous aurons souvent à relater les hauts faits, était un héros né en Hawahiki ; il alla se fixer avec ses compagnons dans l’île Nord de la Nouvelle-Zélande, que des traditions, faites après coup, disent avoir été pêchée par lui. Maui-i-Nukurau ou te Potiki , avait cinq frères (1), nommés : Maui-Mua , Maui-i-roto , Maui-i-taha, Maui-i-pai , et %

Maui-i-tikitiki-a-Tarenga : ils étaientaussi surnommés Ware-ware, c’est-à-dire les oubliés, les absents. Fait bien curieux, le mythe de Maui était inconnu dans lTle-du-Milieu, tandis qu’il existait au contraire dans toutes les îles Polynésiennes, et notamment aux Marquises. Seulement, dans toutes ces îles, il était fort incomplet, comparativement à celui de l’île Nord de la Nouvelle-Zélande. Aussi est-ce pour cela que nous nous contenterons ici de constater son existence, renvoyant, pour en parler plus longuement, à ce que nous aurons à dire sur la Nouvelle-Zélande.

Pour les Marquésans, il nous suffira donc d’ajouter que Maui était un demi-dieu, et qu’ils lui attribuaient, entre autres hauts faits, d’avoir pêché leurs îles et d’avoir arrêté le soleil en plein midi. Mais tout cela, aux Marquises comme à Tahiti et ailleurs, était excessivement confus et à peine conservé dans le souvenir de la génération que nous avons vue.

Nous dirons cependant encore que, dans les Marquises, c’est, comme dans la plupart des îles de la Polynésie, sinon dans toutes, à un Maui qu’est attribuée la connaissance du feu. Les traditions marquésanes placent la de-

(1) Taylor, ouv. cité, p. 24. Shortland ne lui donne que deux frères, et sir Grey, quatre. Le missionnaire anglais R. Stannard, fixé à Waitotara, pense que le nom de Maui n’est qu’un titre : Ma-u-i, dit-il, signifie : ce tant, autant, ensorceler, charmer, » art dans lequel excellait Maui.

Le nom du canot de Maui était Auraroîuia\ le canot des frères de Maui s’appelait Riu-o-Maui.

meure du dieu du feu dans l’Havaïki ou pays des ancêtres qui, par rapport aux Marquises, gît vers le couchant. Elles appellent aussi ce dieu Maui, mais en y ajoutant l’épithète ke , qui signifie « autre, différent, étranger. » On sait que la même divinité du feu est appelée : dans les traditions de Tahiti, Mahuie ; aux Samoa, Ma fuie ; et à la Nouvelle- Zélande, Mauika . Cette divinité préside également aux volcans et aux tremblements de terre .

Aux Marquises, Mauike est une femme, dont la fille mariée vit sur la terre : cette fille est la grand’mère de Maui ; elle garde l’entrée du chemin qui conduit à la demeure souterraine de Mauike. Maui, encore enfant, voulut manger ses mets cuits. Il alla à la recherche du feu, et, ne pouvant pénétrer dans l’Havaïki sans tuer son aïeule, il la tua ; puis il tua sa mère et enfin, trouvant Mauike peu disposée à lui donner du feu, il la tua aussi. De cette façon le charmant enfant, pour se procurer du feu, tua d’abord son aïeule, sa mère et sa bisaïeule.

Nous croyons devoir rapporter ici la curieuse légende qui nous a été racontée à Nuku-Hiva par la princesse Putona, et que nous avons écrite sous la dictée de cette femme remarquable. Nous transcrirons, à la fin de ce chapitre, le texte polynésien, ainsi que la traduction mot-à-mot et la traduction littérale que nous en avons faite. Cette traduction présente nécessairement beaucoup d’obscurités ; le récit de la narratrice était souvent embrouillé et confus ; mais tel qu’il est, il donnera une idée exacte du langage des îles Marquises,

Origine du feu. — Mahuike ou Mauike, déesse du feu, des tremblements de terre et des volcans, habite l’Havaïki ; elle n’a d’autre enfant qu’une fille mariée sur la terre ; cette fille est la grand’mère de Maui.

Maui vivait avec son père et sa mère sur un point de l’île qu’on ne désigne pas. Il n’était encore que poïti (1) ; mais il sentait déjà la privation du feu et il était ;las de manger ses aliments crus.

(I) Poïh, jeune garçon.

Les sorties fréquentes de ses parents, pendant la nuit, l’intriguaient beaucoup ; il était convaincu qu’ils allaient chercher du feu, car il leur avait déjà vu manger des aliments cuits.

Une fois sa mère lui dit : « Poïti, reste ici ; je vais revenir bientôt. » — « Je veux aller avec toi, dit Feulant. » — « Tu ne peux pas, poïti ; je vais chercher du feu. » — * « Je le veux, moi. » — « Ta Tupuna (1) te tuerait, si tu me suivais. »

La mère partit ; Tentant la suivit de loin.

Près d’entrer dans le chemin qui conduit à l’Havaï'ki, la mère fut arrêtée par un oiseau perché sur un Kaku (2).

Le prenant pour le Patiotio (3), elle appela son mari et jeta des pierres à l’oiseau. Ils lui en jetèrent beaucoup, mais sans l’atteindre.

Soudain, à la place de l’oiseau, ils aperçurent leur fils Maui, sous forme humaine et sans plumes.

Maui pénétra dans l’ouverture qui conduisait à FHavaïki; mais dès les premiers pas, il fut arrêté par sa Tupuna qui en gardait l’entrée, couchée sur le côté. Il ne put jamais la décider à le laisser passer : Supplications, menaces, tout fut inutile. Ne pouvant y réussir, il lui coupa le cou.

Dans ce moment, sa mère recevant sur la poitrine quelques gouttes de sang, dit à son mari : « Tiens, on tue ma mère ; il faut que je remonte » (4).

(1) Tupuna , aïeule. C’était la grand’mère de Maui, c’est elle qui gardait Feutrée du chemin conduisant à FHavaïki.

(2) Le Kaku est le seul, parmi les arbres de Nuku-Hiva, qui ne s’enflamme pas par le frottement.

(3) Le Patiotio est, aujourd’hui encore, un oiseau tapu aux îles Marquises .

(4) On peut donc inférer de ces paroles qu’elle était descendue, quoiqu’elle eût reconnu son fils sur une des branches du kaku . Pourtant, d’après une autre version, la mère était restée en haut. Le sang qui lui jaillit sur la poitrine lui apprit le parricide commis par son fils. Elle descendit aussitôt et le trouva à moitié chemin qui remontait : « Tu as tué la vieille ? » lui dit-elle. — « Parbleu ! xépondit-il, j’en étais fatigué. »

Sa grand’mère morte, rien ne lui barrant plus le passage, Maui descendit courageusement dans les entrailles de la terre.

A moitié chemin, il rencontra sa mère qui remontait. Dès qu’elle le vit, elle s’écria : « Qu’as-tu fait ? tu as tué ma mère î » — « Oui, répondit Maui, elle ne voulait pas me laisser passer ; je veux avoir du feu ; je vais en chercher. »

Arrivé en bas, il aperçut la demeure de Mauike et il alla aussitôt lui demander du feu.

Il y a plusieurs espèces de feu : le plus sacré est celui de la tête ; le plus mauvais est celui des jambes. Il y a le feu des genoux, du nombril, etc. Maui voulait le feu de la tête et pas d’autre. Mauike lui donna celui des jambes.

Ne pouvant obtenir d’elle le feu qu’il désirait, il lui fit comme à sa grand’mère : il la tua.

Puis, s’emparant de ce feu, il alla, en colère, le mettre à tous les arbres : Tous s’enflammèrent, excepté le Kaku. Il le mit même aux pierres. Mais ce fut en vain qu’il essaya de le mettre à l’eau : celle-ci, comme le Kaku, ne voulut jamais brûler.

Cette légende de la découverte du feu chez les Nukuhiviens a, comme on le verra dans la suite, la plus grande analogie avec celle rapportée par les naturels des Samoa. Nous avons dit plus haut que, d’après une version, Maui tue sa mère après avoir tué son aïeule et avant de tuer sa bisaïeule. Ici, au contraire, comme dans la tradition des Samoa, il épargne sa mère. Dans quelques archipels, il se contente de battre le dieu qui garde le feu. Ailleurs, l’enfant vole le feu à l'insu du dieu et il ne s’en empare que pour le distribuer aux humains.

Toutes ces traditions dénotent la tendance profondément égoïste de ces peuples : là c’est un père, ici une mère, ailleurs l’un et l’autre qui, en cachette, veulent profiter pour eux seuls de la découverte qu’ils ont faite du feu ; mais toujours un fils évente la découverte et la fait tourner à son avantage personnel.

La ressemblance n’est du îeste pas moins grande entre ces légendes des îles Polynésiennes et celles de la Nouvelle^

Zélande ; il est évident que les unes et les autres dérivent d’une même source, source qui n’est autre, comme nous espérons le démontrer, que la Nouvelle-Zélande elle-même. C’est là, en effet, que toutes les traditions ont conservé leur pureté, et se trouvent complètes, quoiqu’elles présentent parfois des variantes.

Pour ne pas trop nous éloigner de la question principale et seulement pour montrer quelle est la ressemblance des légendes des Marquises et de la Nouvelle-Zélande sur la divinité chargée du feu, nous allons rapporter ici la tradition que donne le missionnaire Taylor. Yoici ses paroles (1) :

<£ Le plus grand des travaux de Maui est sa dispute avec Mauika.

« Quelques traditions disent que Mauika était le grandpère de Maui ; d’autres disent le contraire. Il paraît avoir été une sorte de Pluton maori. Son corps était rempli de feu.

« Le nom de Mauika semble impliquer qu’il était de la famille de Maui, et qu’il s’en distinguait en ce qu’il était le dieu du feu. En tout cas, on admettait généralement que le feu en provenait.

« Quelques traditions représentent Mauika comme une femme.

« Toujours est-il que Mauika avait le feu dans ses doigts et ses orteils. Quand Maui le sut, il se mit en route pour aller le tuer par ruse.

« A son arrrivée, son ancêtre lui demanda quel était le but de sa visite. Maui lui répondit qu’il était venupour avoir du feu. Aussitôt Mauika lui donna un de ses doigts, le koiti ou petit doigt.

« Maui s’en, alla et marcha droit à l’eau, où il l’éteignit. Quand cela fut fait, il retourna vers Mauika et lui dit que son feu s’était éteint. Mauika lui demanda comment il s’était éteint, et il lui répondit qu’il était tombé dans l’eau. .

« Mauika se coupa un autre doigt, le manawa ou doigt annulaire. Maui s’en alla et, quand il l’eut mis dans l’eau, il

(1) Te ïka a Mdüi t p. 89.

fut également éteint ; alors il mouilla sa main pour que Mauika crut à la vérité de ses paroles. De nouveau il se présenta devant lui et lui demanda un peu de feu.

« Le motif de ses demandes incessantes» était qu’en enlevant le feu de tous les doigts et orteils de Mauika, il pourrait le brûler lui-même avec le feu. Il continua donc de lui en demander et il alla successivement au mapere ou doigt du milieu, au koroa ou index» au rongo- matua ou pouce. Puis, ayant fini avec les doigts il demanda les orteils et les obtint tous» excepté le gros orteil.

« Maui lui dit : « Donne-moi ce dernier orteil. » A quoi Mauika répondit : « Non pas Maui» car tu as quelque mauvais projet contre moi. »

« Alors Maui agita le feu et en brûla Mauika» de même que la terre et les arbres. Maui lui-même fut presque tout brûlé : s’il s’enfuyait dans une direction » le feu l’y poursuivait ; s’il s’enfuyait dans une autre, les flammes le suivaient : si bien que» ne trouvant aucun refuge sur la terre» il s’éleva dans l’air et fit appel à la pluie. Mais là, se trouvant toujours entouré de flammes, il lui fallut demander une plus grande pluie, et cela ne suffisant pas, il dut invoquer une pluie torrentielle, laquelle finit par arriver, et éteignit les flammes en se répandant sur la terre.

« Quand les eaux eurent atteint le Tikitiki ou nœud du sommet de la tête de Maui, les semences de feu qui s’y étaient réfugiées s’enfuirent vers le Rata, YHinau, le Kai~ katea, le Rimu, le Mataï et le Miro ; mais ces arbres ne voulurent pas les recevoir ; elles se sauvèrent alors vers le Patete , le Kaikomako, le Mahohe, le Totara et le Puketea, qui les reçurent. Ces derniers sont les arbres dont on obtient encore le feu par friction. »

Nous nous abstiendrons de toute réflexion à propos de cette légende maori ; mais quand nous en serons à la recherche de la contrée où se trouvait l’Hawahiki» on verra qu’elle aide elle-même à la faire connaître» puisqu’il n’y a qu’une seule contrée produisant plusieurs des arbres désignés.

C’est encore à Maui qu’est due» aux Marquises, l’origine des jours et des nuits. Autrefois le soleil paraissait pendant

peu de temps et les nuits duraient peu. Maui se fâcha ; il combattit le soleil et il allait l’étrangler, lorsque le vaincu consentit à allonger les jours. C’est depuis ce temps que les jours et les nuits sont longs.

Nous croyons devoir faire connaître ici une autre légende des Marquises, qui aidera peut-être aussi à retrouver le lieu d’origine première : c’est celle qui parle du premier visiteur ou premier colon de ces îles.

Le souvenir du premier homme qui aborda à Nuku- Hiva est encore conservé par la tradition, et, fait à remar-? quer, ce premier homme s’appelait Tiki, absolument comme celui qui, d’après les traditions zélandaises , porta les premières patates à l’île Nord de la Nouvelle-Zélande qui en manquait (1). Ce Tiki zélandais était un grand voyageur et l’on peut se demander si ce n’était pas le même que le Tiki marquésan. Alors, on comprendrait mieux l’analogie complète du nom donné, par les deux archipels, à la patrie première : Havaïki aux Marquises et Hawahiki à la Nouvelle-Zélande. Il en serait de même pour l’existence, dans certains points des Marquises, d’un langage qui se rapproche infiniment de celui de la Nouvelle-Zélande. Mais, que ce soit ou non, la légende rapporte que Tiki, arrivé aux îles Marquises, fut déifié après sa mort, et que son nom fut donné aux idoles qui remplissent les temples, et au tatouage dont il était l’inventeur. Toutes les généalogies, du reste, en parlent, et quelques-unes même le considèrent comme le Dieu Créateur des hommes : d’où l’on doit supposer qu’il y avait peut-être confusion dans le souvenir des Marquésans, qui semblaient ainsi mêler les actes de leur premier chef à la tradition mythologique de la patrie première. D’un autre côté, il est d’autant moins surprenant que les habitants de ces îles attribuent leur origine à Tiki que,

(1) Comme nous avons à rapporter cette tradition en son lieu et place, nous nous bornons ici à la citer. Nous ajouterons qu’à Tahiti Tiki, sous la forme TU était également le premier homme. (Voir Dictionnaire des missionnaires anglais, traduit par nous).

d’après la mythologie de la Nouvelle-Zélande, Tiki n’était autre que l’aïeul des hommes, dans la patrie première ou Hawahiki, et qu’il était le deuxième fils du ciel et de la terre (1).

On ne s’accorde pas, toutefois, sur le lieu ou aborda Tiki à Nuku-Hiva. Les uns pensent que ce fut à Taiohae, où Ton montre encore le Hau, Hibiscus tiliaceus , que les indigènes disent avoir été planté par lui; d’autres rapportent que c’était dans le haie Atuatoa où se trouve le Meï , arbre à pain, qui prêta son ombrage au Dieu.

Que Tiki ait été le premier chef venant se fixer avec ses compagnons dans l’île Nuku-Hiva ; ou que ce ne soit qu’un souvenir mythologique, à peine conservé, du pays d’origine, il n’est pas moins à remarquer que ce nom se retrouve dans toutes les îles Polynésiennes, et particulièrement à Tahiti, où il ne se présente plus, il est vrai, que sous la forme TU, par suite de la suppression du /c, opérée avec le temps par les habitants des îles de la Société. Cette dernière circonstance permet d’inférer que, si une partie des Marquises ont été peuplées, comme on le dit, par les Tahitiens, ce ne sont évidemment pas ces derniers qui y ont porté le nom de Tiki, mais presque certainement les

(1) Taylor, p. 23, dit : « Le 2e fils du ciel et de la terre, était Tiki, qui fut le père des hommes et qui passe pour les avoir faits à son image. »

Une tradition rapporte que Tiki prit de l’argile rouge, la pétrit avec son propre sang, puis forma les yeux et les membres, et après cela l’anima.

Une autre dit que l’homme fut formé d’argile mêlée à l’eau rouge ocracée des marais, que Tiki lui donna sa propre forme et le nomma comme lui Tiki-ahua , « la ressemblance de Tiki ». De là est venue l’expression : A'i-tanga-o-Tiki , « la postérité de Tiki, * pour désigner les personnes de bonne maison.

L’ornement le plus prisé est une bizarre image d’homme, faite en pierre verte et portée suspendue au col, comme un Hei-Tiki , image ou souvenir de Tiki.

Le nouveau-né est appelé he Potiki , de Tiki et de po , nuit ; le nœud du sommet de la tête des chefs, la partie la plus sacrée, est appelée he Tiki*

Tong*ans qui ont conservé l’usage du k , alors que les Sarnoans eux-mêmes s’en débarrassaient (1).

Moërenlioüt a cherché, comme on sait, à donner la véritable signification du mot Tii, appliqué aux statues des îles Australes. S’il fallait s’en rapporter à son interprétation, ce mot n’aurait été que le nom des divinités inférieures marquant les limites des éléments ; et les statues n’auraient été érigées que dans le but de perpétuer le souvenir des phénomènes les plus extraordinaires. Mais il se

pourrait bien cependant qu’un pareil nom ne signifiât tout simplement que statue, image, comme nous le montrerons bientôt en parlant de l’île de Pâques ; ce qui pourrait appuyer cette supposition, c’est que chacune d’elles avait un qualificatif différent, de même que les Tiki, plantés sur tous les points de l’île Nord de la Nouvelle-Zélande par les émigrants venant d’Hawahiki. Il est du reste certain qu’aux îles Marquises le nom de Tiki était donné aux statues des temples et des pavés sacrés (2), et qu’il se retrouve dans toutes les généalogies de ces îles.

Ajoutons qu’il existe aux Marquises une tradition sur « l’origine des poules et des cochons », se rapprochant infiniment de la précédente, et qu’on pourrait, à priori , supposer lui être bien antérieure, parce que le personnage dont elle parle est un Dieu ; mais elle n’est elle-même que la légende bien vague de quelque voyage, fait dans les anciens temps, puisqu’elle montre qu’il existait déjà une population à Nuku-Hiva. Cette légende est encore due à Porter.

Porter raconte, comme le tenant du chef Te-ato-nui ou Ki-ato-nui, père de la célèbre Paetini, que les cochons ont été apportés dans les Marquises, 330 ans avant son arrivée

(1) On verra dans les légendes Samoanes que c’est à Tiitii, qu’est attribuée la découverte du feu et celle du taro.

(2) Par pavés sacrés, on entend les lieux faits en blocs de pierres cyclopéennes, sur la plate forme abritée desquels se réunissaient les chefs et les prêtres pour s’occuper des intérêts sociaux*

dans ces îles (1), par un Dieu nommé Haii, dont le nom est inconnu des habitants actuels. Ce dieu visita toutes les îles du groupe et y laissa, en outre, les poules.

Ce fut dans la baie Atuaatua, l’Atouaatoua ou Dieudieu, de Yincendon Dumoulin, sur la côte Est de l’île, qu’il débarqua, et qu’il creusa le sol pour y trouver de l’eau. L’arbre sous lequel se tint le Dieu, pendant son séjour sur cette île, est resté sacré ; mais les indigènes ne peuvent dire si le Dieu est venu dans une pirogue ou dans un plus grand bâtiment, ni combien de temps il resta chez eux.

Nous trouvant sur les lieux, nous avons vainement demandé qu’elle était cette baie Atuaatua et il nous a paru que ce ne pouvait être que la baie E-Tua-Toa. Le nom de Haii lui-même était inconnu. Dans la version qui nous fut donnée, il s’appelait Hahi, nom qui, du reste, s’en rapproche beaucoup, et qui était suivi de la qualification de E Tua tapu, Tapu nui , « dieu révéré, très révéré ou sacré. » Yoici la version qui nous a été donnée par la princesse Putona :

Hahi vint dans une pirogue montée par dix hommes. Il avait de longs cheveux et était sans femme. Cinq pirogues des Taïpii vinrent le joindre dans le même lieu (2). Il descendit à terre ; mais au lieu d’entrer dans une maison, il s’établit sous un Meï qui, depuis, est resté tapu. La pirogue était un grand bénitier, c’est-à-dire une de ces gigantesques coquilles qui ont été depuis utilisées comme bénitiers.

Ce que fit le Dieu et combien de temps il resta dans l’île, Putona ne put nous le dire. Mais elle assura que ce n’est point Hahi qui a apporté les cochons, et que ceux qui les lui attribuent se trompent, car il y en avait beaucoup dans l’île, avant son arrivée. Plus tard, il est vrai, les cochons disparurent à la suite d’une disette ; mais il en fut apporté

(1) Porter était aux Marquises en 1813.

(2) Les Taipii forment, comme on sait, l’une des tribus et la plus redoutable de l’île Nuku-Hiva. L’île était donc habitée à l’arrivée de Hahi, qui, dès lors, ne serait qu’un simple visiteur déifié avec le temps.

d’autres de Tahiti. Ce qui prouve au moins qu’à une certaine époque, les rapports entre Tahiti et les Marquises étaient faciles.

Puaka est le nom donné aux cochons dans les îles Marquises ; mais nous ne partageons pas l’avis de ceux qui font venir ce mot de F Espagnol puerco , parce qu’il était déjà usité dans ces îles lors de la venue de Mendana, en 1595. Il en est, presque sûrement, de l’origine de ce mot comme de celle des mots pono3 poto , etc., aux îles Sandwich : ceux-ci, avons-nous dit, sont purs polynésiens. En effet, ils sont usités dans toutes les îles peuplées par la race polynésienne. Nous ajouterons que le mot cochon est rendu par puaa dans les îles de la Société, par puaka dans les îles des Amis, et par poaka à la Nouvelle-Zélande.

Avant de terminer ce chapitre, nous allons citer quelques traditions qui, malgré leur peu de clarté, nous sëmblent aider à la solution du problème qui nous occupe» Ces traditions concernent l’origine des chiens et des chats, l’origine des cocotiers, et l’origine des rats. Nous y ajouterons d’autres légendes curieuses et inédites, telles que l’origine de la première femme à Nuhu-Hiva, celle des arbres à fruits comestibles, etc., et nous transcrirons enfin quelques chants Marquésans, ainsi que le texte de la légende qui nous a été dictée sur la découverte du feu ; on pourra ainsi bien mieux apprécier quels sont le dialecte et les mœurs des habitants actuels des îles Marquises.

Origine des chiens et des chats. — L’origine des chiens et des chats aux îles Marquises est généralement attribuée aux Européens ; ce serait aux Anglais que serait due l’introduction des premiers, de même qu’aux Américains l’introduction des seconds.

Toutefois, dès 1813, Porter avait déjà pu remarquer qu’il y avait à Nuku-Hiva quelques chiens et quelques chats ; s’étant informé de leur provenance, Kiatonui lui dit qu’ils avaient été apportés, une quarantaine d’années auparavant, par un dieu appelé Hitahita.

D’Urville et Vincendon Dumoulin en ont conclu que les naturels, sous le nom Hitahita, avaient voulu parler de Tahiti et de Cook. Mais cette supposition est d’autant moins admissible, que les traditions de l’île ont conservé parfaitement le souvenir de Cook et qu’elles ne lui donnent pas d’autre nom que celui de Tute.

Nous n’avons pu, sur les lieux, obtenir aucun renseignement précis ; il pourrait bien se faire que Porter eût mal entendu et pris le mot Tahiti, prononcé parles Nukuhiviens, pour Hitahita ; car, ce qui est à remarquer, tous les Marquésans connaissent et prononcent le mot Tahiti ; ils savent parfaitement que c’est une contrée qui, dans les anciens temps, avait de fréquents rapports avec la leur, comme le prouvent d’ailleurs toutes les traditions, et particulièrement la légende sur l’origine des rats, qui est encore inédite et que nous allons faire connaître.

Quoiqu’il en soit, dans les îles Marquises, les chiens vus par Porter avaient, comme ceux qu’on y rencontre encore aujourd’hui, tous les caractères qu’on donne aux chiens rencontrés dans les autres îles polynésiennes, particulièrement aux Samoa et à la Nouvelle-Zélande, aux Tunga et à Tahiti.

Ces caractères étaient et sont encore, malgré les mélanges opérés par l’introduction des chiens européens : de Ion* gués oreilles et un pelage brun sale ou jaunâtre, avec une queue touffue chez ceux, en petit nombre, il est vrai, qui se rapprochent le plus de l’espèce primitive. On dirait une espèce de renard ; mais, chaque jour, le nombre des chiens indigènes disparaît, et il n’y en aura plus probablement avant peu de temps. John Williams, qui parle de ceux des Samoa d’après les rapports des habitants, n’avait même pas pu &n voir un seul.

On s’accorde à dire que le chien polynésien diffère du dingo ou chien de la Nouvelle-Hollande. Les habitants de rile-Nord attribuent l’introduction des chiens dans leur île aux premiers colons qui s’y fixèrent en venant de l’Hawahiki. Nous ajouterons qu’à la Nouvelle-Zélande le chien est appelé Kuri ; à Tahiti, Uri ; aux Tunga Kuli ; aux

Samoa Uli ; et, rapprochement curieux, Koli aux Fiji. Il est difficile de dire pourquoi, aux Marquises, chien se rend par Nuhe ou Peto , de même que par llio aux Sandwich. Il est probable que cela est dû à la coutume polynésienne de remplacer un mot par un autre dans certaines circonstances.

En somme, les chiens de Nuku-Hiva et des autres îles Marquises étant de l’espèce qui paraît propre à l’Océanie, il est certainement plus à supposer qu’ils y ont été portés par des émigrants océaniens que par les voyageurs européens.

Quant aux chats, il est évident qu’ils n’ont pu l’être que par ces derniers, probablement par les Américains.

Il n’existe pas de tradition sur l’époque de l’introduction du fer dans les Marquises ; mais cette introduction semble être plutôt due aux Espagnols qu’aux Français du navire le Solide , commandé par Marchand. Celui-ci ne relâcha à Nuhu-Hiva qu’ après Mendana à Tahuata.

Origine des cocotiers. — Les Nuku-Hiviens attribuent l’introduction des cocotiers dans leur île au dieu Aakua, qui venait, disent-ils, d’une île appelée Oata Maua, ou O Tupu : ainsi, du moins, que les navigateurs écrivent les mots entendus par eux.

Malgré nos recherches, nous n’avous pu retrouver l’étymologie du mot Aakua, dans la langue Nuku-Hivienne. Cependant les syllabes aa et kua sont bien du langage des îles Marquises ; elles signifient : la lre, « Voici, voilà, celuici, celui-là, il y a ; » la 2e, « rouge. » Akua , aux îles Sandwich, est le nom donné aux dieux.

Quant au mot Oata , il est évident qu’il a été mal écrit ; il faut presque certainement en faire deux mots, c’est-à-dire O -Ata. Le mot qui suit nous semble, comme on va voir, en faire une loi.

Ce que l’on n’a pas remarqué, et ce qui cependant est on ne peut plus significatif, c’est que ce mot Ata est le nom qui, d’après une tradition tongane, rapportée par Pritchard*. fut donné par Maui à la première île pêchée par lui dans les îles Hapai: cette île est la plus Sud du groupe. Nous cite-

rons cette légende quand nous en serons au peuplement des îles Tunga.

Le mot Maua ou Maaua semblerait avoir été mal entendu ou mal écrit : il n’est ni tahitien, ni marquésan, ni zélandais. Serait-ce, en Maori, Mafia , abondance, multitude, grande quantité ; et Wa, pays ? Ne serait-ce pas tout simplement le mot Mawi, mal entendu et mal rendu ? Peut-être cependant faudrait-il écrire Oa-Tamaua , « la limite solide », nom qui, dans l’Hawahiki, était donné au néant.

Quant au mot O-Tupu , nous dirons seulement qu’en maori, Tupu signifie lieu de naissance, rejeton, croître, pousser, naître, absolument comme aux Marquises , à Tahiti, etc.

Nous ajouterons que Tupua et Tipua sont les noms Maori d’une divinité, et qu’en Tahitien Tupua signifie charme pour préserver des sortilèges, de même que Tupu tupua est le nom d’un TU.

Mais il y a aux Marquises une autre tradition qui rapporte un peu différemment l’introduction des cocotiers. D’après cette tradition, le dieu Tao (1) serait venu de l’ile Ahoata Maaua ou O-Tupu, et, trouvant que ces îles manquaient de cet arbre, il leur en aurait fait cadeau. Cette tradition est évidemment la même avec cette seule différence que le nom du dieu est tout autre.

Nous croyons donc qu’il est préférable de voir dans ce mot Ata le nom d’une île et justement de celle qui a été la première pêchée par Maui. Ce mot, à lui seul, fait mieux comprendre par qui les îles Marquises ont été en partie peuplées et par qui les poules et les cochons y ont été introduits. Ce serait alors, comme on voit, un témoignage de plus en faveur de l’arrivée dans les Marquises des Tongans ou Hapaiiens, puisque ce seraient eux qui, les premiers, y auraient porté ces animaux.

Ce mot Ahoata ou Aoata se trouve cité, comme nom de lieu, par d’autres traditions de Nuku-Hiva, et, ce qui est

(1) Rôtir sacrifier.

particulièrement à remarquer, c’est qu’il existait en Hawahiki. L’une de ces traditions dit, en effet, que les poules ont été apportées d’une contrée appelée Aoata (1) et placée dans l’Hawaliiki.

Quelle que soit la véritable signification du mot ao-atci des Nuku-Hiviens, ce qu’il y a de bien remarquable, c’est que, d’après eux, la contrée portant ce nom, se trouvait eu Hawaliiki, et que c’est d’elle que provenaient, non seulement les poules, mais aussi les cochons. Toutefois, comme nous le ferons voir, il y a ici probablement confusion de la part des Européens qui ont recueilli ces dernières légendes, car toutes les traditions de l’Hawahiki prouvent, par leur silence, que les poules et les cochons y étaient inconnus. Les Marquésans ont dû probablement désigner par là une île située plus à l’Ouest qu’eux-mêmes.

Que ce soient des canots d’Ata ou des autres îles Tunga qui aient porté ces animaux dans les Marquises, rien de plus simple au contraire, car les cochons et les poules semblent être autochthones en Polynésie. On a vu que les habitants de ces îles passent pour avoir peuplé les îles Marquises, au moins en partie. Il ne serait pas surprenant, après cela, que la confusion ne vînt même des légendaires Marquésans.

Nous allons maintenant exposer la tradition qui, à notre avis, atteste le mieux les rapports anciens qui existaient entre les îles de la Société et les Marquises.

Origine des rats. — Il existe aux Marquises une tradition sur l’origine des rats, qui prouve surtout avec quelle facilité des rapports avaient lieu, à une époque reculée, entre cet archipel et celui des îles de la Société. Nous allons rapporter cette légende telle qu’elle nous a été dictée, en 1844, par la belle princesse Putona, la femme la plus spirituelle, la plus philosophe, la plus libre-penseuse des îles Marquises :

(1) Ao signifie : jour, lumière, monde, éclairer, faire jour, etc. ; ata, image, portrait, statue, matin, ombre ; et en plus, à Tahiti, il veut dire messager. Dans ce dernier sens, aoata appliqué aux coqs pourrait signifier : Messager du jour.

Une grande Haatepeiu, noble, princesse de Nuku-Hiva, était la plus belle parmi lesTeii (1). Elle était entourée d’adorateurs ; mais ayant entendu parler des chefs de Tahiti, elle refusait tous ceux de ses compatriotes qui se présentaient, dans l’espoir d’avoir un jour un Tahitien pour époux.

Son désir fût connu à Tahiti en même temps que sa réputation de beauté. Kioe (2), l’un des chefs tahitiens, s’embarqua secrètement et vint débarquer à Taiohae.

Dès que la nuit fût venue, il se fit conduire chez la belle Nuku-Hivienne. Aussitôt, aidé par ses compagnons, il l’enleva sans même lui adresser un seul mot d’amour.

Pressé de la posséder, il ne repartit pas immédiatement pour Tahiti, mais il se mit à rechercher, sur l’île même, un lieu tranquille et solitaire. Il alla, dit la tradition, cacher son amour à Anakea (3), dans les herbes de la montagne Tovii (4).

Après trois mois, la belle Haatepeiu s’aperçut qu’elle était enceinte, et elle accoucha heureusement de plusieurs enfants ; mais quelle ne fut pas sa surprise, quand elle vit d’aussi petits êtres !

Elle n’avait même pas la consolation de son mari pour se renseigner : il partait tous les jours de grand matin et il ne rentrait qu’à la tombée de la nuit. Elle ne l’avait jamais aperçu en plein jour. Toute sa journée, disait-il, était employée à visiter, à entretenir ses propriétés et surtout à pêcher. Chaque soir, en effet, il apportait toujours du poisson à sa femme et à ses enfants.

La pauvre mère se désolait : les enfants ne grandissaient point, et déjà ils avaient des poils.

Sur ces entrefaites, elle put entrevoir un instant Kioe ;

(1) Nom d’une tribu aux îles Marquises.

(2) Ce nom est écrit d’après la prononciation Nüku-Hivienne, là où la population fait usage du k,

(3) Ana, antre, grotte ; Kea, pierre.

(4) 7o, de, pour, appartenant à; VU, rond, glisser, tomber, roii* 1er. La montagne Tovii est très-raide.

elle remarqua que lui aussi avait de long-s poils quoiqu’il fût fort petit. Elle fut alors convaincue que c’était un revenant, un veinehae.

Ses larmes, son chagrin augmentèrent avec sa terreur. Elle ne dormit plus ; elle maigrit à vue d’œil ; de belle qu’elle était, elle devint laide ; mais que faire seule, dans un désert, sans amis, sans secours ?

Elle fit tant, cependant, que son mari consentit à la renvoyer à Taiohae.

Les parents de la pauvre femme se mirent à pleurer quand ils revirent leur fille si maigre, si malade, avec des enfants si chétifs. Ils furent les premiers à lui conseiller de quitter son mari (1), Mais une certaine pudeur la retenait et surtout la curiosité.

Avant de se décider à quitter Kioe, elle résolut de s’assurer de sa forme qu’elle n’avait pu jusque-là entrevoir qu’une seule fois. Mais comment y parvenir ? Elle eut alors l’idée de lui soustraire son hami (2).

Une nuit, profitant du sommeil profond dans lequel son mari était plongé, elle lui enleva facilement sa ceinture. Celui-ci s’en aperçut en se réveillant vers le point du jour, lorsqu’il était temps pour lui de sortir. « Qu’as-tu fait de mon hami ? » lui dit-il. — « Je ne l’ai pas vu, » réponditelle. Kioe se mit aussitôt à le chercher, mais ce fut en vain. Il chercha si longtemps que le jour avait eu le temps de paraître et que force lui était de sortir sans hami.

Pendant tout ce temps, sa femme ne cessait de l’observer attentivement. Quand il franchit le seuil de la caverne, elle le distingua complètement : Qu’avait -elle vu ? un gros rat.

Dans sa colère, mêlée de crainte encore, car elle craignait que ce ne fût un revenant, elle alla aussitôt porter, dans un lieu élevé et éloigné, ses petits au nombre de quarante.

C’est depuis lors, que les rats se sont répandus dans toute

(1) Noter que rien n’est plus dans les usages.

(2) Le hami est la ceinture des hommes.

Le mari disparut le jour même et l’on ne sait ce qu’il est devenu. La tradition ne parle pas davantage de la femme ; mais la moralité de cette légende est que les jolies femmes, aussi bien que les laides, ont tort de prendre des étrangers pour maris. On verra, du reste, par d’autres légendes, que c’était aussi le défaut des jolies femmes des Tunga et des Samoa.

Il n’est guère permis de conclure de cette tradition que le rat des îles Marquises est originaire de Tahiti ; tout au plus, croyons-nous, peut-on y voir un jeu de mots : Kioe est aux Marquises le nom du rat, qui s’appelle kiore à la Nouvelle-Zélande et iore aux îles de la Société. Si la légende donne le nom de Kioe au chef tahitien, c’est que ce nom est prononcé par un Marquésan de Lune des tribus qui ont conservé l’usage du h ; mais il ne pouvait être évidemment que lé mot iore, puisque les Tahitiens n’emploient pas le k. Le rat, du reste, étant regardé généralement comme originaire de l’Hawahiki, on comprendra que les Marquésans eussent pu Tattribuer à ceux qui sont allés peupler leurs îles, c’est-à-dire aux Tahitiens qui, s’ils ne sont pas les seuls, paraissent être les principaux. Mais on sait que les Tahitiens eux-mêmes et les autres habitants des îles de la Société, comme ceux de l’île Nord de la Nouvelle-Zélande, attribuaient également sa provenance à l’Hawahiki (1).

Il est certain, du reste, qu’aux Marquises le rat était tapu ; on ne le mangeait jamais, excepté toutefois en temps de disette, alors qu’il n’y a plus rien de sacré.

Origine de la première femme. — Nous allons résumer ici la légende relative à l’origine de la première femme à Nuliu-Hiva : cette légende nous fut également racontée par Putona, nièce du chef Vava Henua,qui passait pour sa- v voir le mieux les traditions de son pays :

« Dieu existait.

« Il habitait le ciel.

(1) Il est inutile d’ajouter ici, et on le verra bien mieux par la suite, que c’est il l’Hawahiki que tout était reporté.

a Là, vivait également la Moï (1).

* Seule et sans homme. »

Quel était le nom cle ce Dieu ? la légende ne le dit pas ; elle ajoute seulement qu’il n’avait ni femme ni enfant. Quant au ciel où il habitait, il est probable que c’était un paradis quelconque.

La nièce de Yava ne put nous dire ce que la Moï faisait dans ce Paradis ; mais, ajouta-t-elle, comme les arbres à pain, les cocotiers, les bananiers et autres plantes s’y trouvaient en abondance, il est à supposer qu’elle y mangeait bien et qu’elle ne s’y ennuyait pas trop.

Nous demandâmes également à Yava Henua lui-même ce que la jeune fille faisait dans le ciel ; il nous répondit qu’elle y vivait heureuse, ne s’occupant qu’à manger, aller, venir et se baigner. Pour elle, la popoï était un mets délicat. Elle avait d’ailleurs une maison, et sa nudité était cachée par un kahu (2).

Mais voilà que le Puhi, espèce de murenophis, que l’on fait mâle, alla, une belle nuit, et sans que l’on puisse dire comment, dans le paradis : il se glissa, sans être aperçu, auprès de la jeune fille et renouvela avec elle l’histoire si connue du serpent. Ce fut, dit la légende, de sa queue qu’il se servit pour la faire femme. Le lendemain matin, il avait disparu. La nièce de Yava ajoute que ce serpent s’appelait Puhi -nui- ao-too (3).

A quelque temps de là, Dieu voyant que la fille qu’il avait faite à son image, — car les naturels de la mer du Sud pensent, comme nous, qu’il n’y a pas de plus belles formes que les formes humaines, — était devenue femme, se fâcha contre la pauvre pécheresse ; ne pouvant contenir son couroux, il la chassa honteusement du ciel. L’Eve Nuhu-Hivienne fut alors forcée d’aller habiter la terre ; mais Pu-

(1) Moï , fille, jeune fille.

(2) Kahu , vêtement.

(3) Puhi , anguille de mer, murenophis ; nui, grand ; ao, monde ; too , racine, pied*

tona ne put nous désigner ni quelle terre, ni quel endroit elle choisit.

La femme, ainsi chassée, se sentit bientôt incommodée ; neuf mois après son aventure avec le Puhi , elle mit au monde un fils qu’elle allaita d’abord elle-même, puis qu’elle nourrit avec les poissons qu’elle parvenait à pêcher ; car les arbres à pain, les cocotiers et les autres plantes à fruits comestibles n’avaient pas été chassés du ciel en même temps qu’elle.

Quand son fils fut grand, il devint, à son tour, le mari de la première femme, sa mère, et d’eux naquirent plusieurs enfants. Qn ajoute qu’ils en eurent dix, onohuu; ce chiffre, toutefois, n’est pas donné comme certain. La narratrice nous assura que, parmi ces enfants, il y en avait un noir, un blanc, un jaune, en un mot un de chacune des nuances de peau existantes. Parmi eux, aussi, il y avait un garçon très beau et une fille très belle.

Sur notre observation que cette histoire avait du être forgée à l’aide de traditions européennes, Putona nous affirma qu’il n’en était rien, et que telle était bien réellement la croyance des indigènes.

D’après ceux-ci, la mère ne mit pas au monde tous ses enfants dans le même lieu. Devenue très voyageuse, sans que l’on puisse savoir par quels moyens, elle les fit .dans des contrées différentes : c’est ainsi qu’à Nuhu-Hiva elle accoucha d’un garçon, et ce garçon était brun, keekee ; à Tahiti, elle accoucha d’une fille et d’un garçon : ces deux enfants étaient également bruns ; comme aussi ceux mis au monde à Hawaii et dans quelques autres îles. On ne dit pas toutefois qu’elle sortit de l’Océanie.

Si l’on demande aux Nuhu-Hiviens qui nous a faits, nous Français, ils répondent que les Américains, les Anglais et les Français ont une autre mère que la leur : elle était blanche, tandis que celle des Espagnols était d’une couleur plus foncée. Mais, ajoutent-ils, toutes étaient sœurs et provenaient de l’opération du Puhi avec la première fille. Suivant la croyance générale, la mère des Nuhu-Hiviens était la teina. ou sœur cadette de la mère des Français ; celle des

Espagnols était la tuana ou sœur aînée de la leur ; la mère des Français était la iuana de celle des Espagnols, etc.

Nous nous bornerons à ajouter ici que, lors des premières visites des Européens, les insulaires de Nuhu-Hiva étaient si effrayés en voyant des blancs, qu’ils s’empressaient de leur offrir des cadeaux afin de les apaiser : « Ce sont vos frères amis, disaient les anciens à ceux qui étaient mal disposés ; ne vous fâchez pas contre eux. »

Origine des arbres a fruits comestibles.— A Nuhu-Hiva on appelle Atua enana les hommes devenus dieux : ce sont ordinairement les chefs de la religion.

Les premiers chefs, nés du Puhi et de la première fille, avaient, paraît-il, appris qu’il existait dans le ciel un grand nombre d’arbres tels* que le mei, arbre à pain ; le meika , jambosa purpurescens ; Yuhi, igname; etc. Ils résolurent de se les procurer. Un jour, ayant tout préparé pour la réussite de leur expédition, ils s’embarquèrent dans leurs pirogues.

Deux chemins conduisaient au ciel : le premier était l’horizon que l’on pouvait atteindre avec des pirogues ; le second partait directement de l’île ; mais, pour le suivre, il fallait se mettre à cheval sur un nuage, ce qui était moins facile.

Ils se mirent une première fois en route, montés dans cinq canots. L 'Atua les vit et, devinant leurs projets téméraires, il laissa pendre un gros hameçon à l’extrémité d’une longue corde : il eut bientôt pris l’une des pirogues et il la hala au ciel. Les chefs des autres pirogues jugèrent alors prudent de regagner hâtivement la terre, et ils purent le faire avant que Y Atua n’eût eu le temps de redescendre son hameçon. Celui-ci, après avoir halé la pirogue au ciel, tua tous les hommes qui la montaient.

Cette expédition malheureuse suffit pour contenir, pendant quelque temps, l’ardeur des Atua enana ; mais la faim, mauvaise conseillère, ayant de rechef parlé haut, ils se décidèrent à faire une nouvelle tentative.

On ne dit pas quelle route ils prirent, cette fois ; mais ils

furent assez lieureux pour atteindre le ciel. Là, ils surent se faire si bien venir de YAtua, qu’ils purent échanger ( hoko ) pour des taetae , (cadeaux, biens de leur pays), tous les arbres utiles du ciel. Ce taetae n’était évidemment pas la tapa actuelle faite avec le mûrier, puisque cette plante (aute), n’existait pas encore sur la terre, de même que les mei, uhi , cocotiers, bananiers, meika , etc., manquaient également. Toutefois la tradition suppose que les taetae remis à VAtua étaient des dents de cachalot qui, pour les Océaniens, sont d’un si grand prix.

C’est depuis ce temps que les insulaires possèdent le to (canne à sucre), le ti ( dracœna ), le taro ( arum esculentum ), le meï ( artocarpus ), Y uhi (igname), le meika { jambosa pur purescens ), etc.

Tradition relative a l’ile Hiao, l’une des Marquises. — Taka oa (1), fils de YEnana atua Ohio (2), s’était brouillé avec son père, parce que celui-ci avait obtenu les faveurs de sa femme : il se retira sur l’île Hiao. Le père le fit chercher partout : aux Atitoka, aux Pua, aux Taipii, etc. Il finit par le découvrir à Hiao. Dans sa colère, il le tua et emporta sa tête à Nuhu-Hiva, après avoir mis une pierre à sa place. Aujourd’hui encore, assurent les indigènes, on voit le fils d’Ohio, immobile comme une pierre, au sommet de la montagne d’Hiao.

Cette même petite île possède un lac, ou plutôt un marais, dont l’eau est salée comme celle de la mer. Les insulaires affirment que ce marais a été formé par le mimi , urine d’une divinité femelle qu’ils nomment Anihoo (3). Cette légende ne rappelle-t-elle pas celle de la jument de Gargantua ?

Origine des habitants des îles Marquises. — Ovanova et Anaana vinrent de Vavao pour peupler les Marquises ; Yavao, dit la tradition, est situé dans l’Havaïki. Ils appor-

(1) Taka , pointe ; oa, longue.

(2) Ohiohio , l’enchanteur.

(3) Ani} ciel ; hoo , faire.

tèrent avec eux les différentes espèces de plantes, dont les noms furent donnés à leurs enfants, à l’exception toutefois du premier, qui fut appelé Po ou la nuit. Taioliae fut le point de l’île où ils allèrent se fixer. La tradition ne dit pas quel était le nombre des enfants de ces étrangers, mais elle assure que Tiki fut le premier homme créé.

Cette légende n’est qu’un fragment de la légende maori si complète que nous aurons à relater.

Croyances relatives au Moko et au Paaoa. — Les insulaires de Nuhu-Hiva sont convaincus que le Moko est le fils d’une femme du pays. Le Moko est une sorte de raie. Ils redoutent beaucoup ce poisson et ils font des tambours avec sa peau.

Il ne faut pas confondre le Moko , avec le Mako , sorte de requin, également très redouté et qui cause souvent la mort des sauvages, tant ils sont imprudents. Le Mako n’est pas un homme : il se contente de les manger.

Les Nuhu-Hiviens assurent aussi que la baleine, Paaoa , est un homme de Nuhu-Hiva. Il n’y a donc, en résumé, que deux poissons qu’ils croient avoir été des hommes : le Moko et le Paaoa.

Tradition sur l’origine du feu aux Marquises.

ÀlTU MEA MA TO MAUI RITE TE KUI HEKE 1 HaVAIKI.

To Maui tata i te kui.

T o te kui kite. Uaua to ue i te tama i te oïoï.

Te tama tivava Te hiamoe.

Tekao ite tama : Maui ? Te tama aoetekao : hiamoe tivava.

Te vehine tekao ite vahana : aue ! hakavaa !

To te vehine tekao : aue ! taa au !

Vahana tekao : aoe ; Maui hiamoe.

To te vahana tekao i te vehine : amaï.

To te kui me te metua putamai aanui me a oa

To te motua kukamai me manu, me Patitio ;

Te kui kukamaï veinehae to te kui to ia.

To te motua tekao : aoe ! Enana ke putamaï ineï ?

Tote kui tekao ; aoe,

Tekao : a ee, manu keee.

To te kui tekao ; aoe ; putamai manu tavaie, manu kaï, putamaï manu iti, manu keekee, tupuna ia ta koe.

To te moï tekao i te kui : apao koe.

To te moï pehi me te kea me to vahana.

Kea to te vahana, kea to te vehine pehi te tama.

To Maui kukamaï noho me te kea mea nui kata...

Tiohi to ue, aue !

Tekao i te motua : kooua ? to koe pehi me te kea.

To te motua tekao : ua aoe i kite ia koe.

To te tama tekao : to hiki koe ?

To te motua tekao : to hiki hoï au me manu koe...

E heke maua ia onatea.

To te kui too te moeka.

Titii vahi ke.

To te moï ua lakee me aanui me te vahana.

Te moï kukamai te fenua to ia, too i te to, ua kaï...

Maui kukamaï to te tupuna moe i te puta to te aanui.

To Maui kukamai kokoti i te upoko to te pakahio ; Kukamaï te hope ;

Kukamai me te aanui akana, tohe.

Tekao i te pakahio : ihea taiu kui ?

To te tupuna tekao : ua heke i uta.

Maui kukamaï mei Havaïki, mei henua to te kui...

To te vahana tekao i te vehine : ua tehe ; te toto putamaï te uma to te moï.

Maui titii te tupuna.

To Maui ua heke i te Havaïki i te aanui to te kui.

Y ave ka i te aanui

Maui a taa koe i te vaï.

To Maui taa i te vaï.

Kapo i te vaï meanui popotu, kakaa me te veri, me te moko, me te punaveevee.

Kukamaï me te papua.

To te kui tekao : Kave maï te vaï?

To te tama tekao : te vaï ?

To te kui meanui haohao.

To te motua peke meanui ia Maui, tekao : e tama hauhau, e tama makaka.

To Maui tekao : aoe au i kite i te vaï, i te henua neï.

To te kui tekao : toïtoï.

To te kui tekao : aue ! ta koe.

To te kui tekao: e hiki i te ahi ; Maui a noho.

To Maui tekao : a nolio koe ; ta au ua heke.

To te motua tekao : e noho koe me te kui.

To Maui tekao : aoe ; o to koe me te kui e noho ; o te tama te heke i te ahi.

To te motua tekao : aoe koe e kukumi te pakahio,

To Maui tekao : aoe.

To Maui heke i te hae to te pakahio.

Tuku mai te ahi ?

Tote pakahio tekao : ta i koe.

Maui tekao : ta to te moï.

Te pakahio tekao : pehea koe ? i te ahi mea aha ?

Maui tekao : nunu meï.

Te pakahio tekao : tukumaï te keïkaha.

To Maui tuku te keïkaha.

Te pakahio tuku i te alu meï te makamaka vaevae.

Eaha te alu neï ? Tekao Maui.

To Maui too i te alu.

Ua hiki, kukamaï i te aanui kukumi te ahi.

To te Maui kukumi ; titii.

E putamai i te hae to Mahuike.

Tekao pakahio : ô ! i hea te ahi ? ua mate, tekao Maui ;

to au ua hika, i to te vaï,

To te pakahio tekao : tukumaï te keïkaha.

To Maui tuku i te keikaha.

Pakahio tuku te ahi, alu mei te muo.

To te pakahio tekao : a hiki, poïti.

Te poïti tekao : Ehia ahi iti !

Mea tata me te kui.

To te Etua tekao : Maui, o ! a kukumi te ahi ana,

To Maui kukumi me te vaï.

To Maui heke i te hae to Mahuike.

To te pakahio tekao : mea paopao, te poïti makaka neï.

Te poïti tekao : to au ua hati te vaevae.

To te pakahio tekao : i peliea ?

Te poïti tekao : i liika.

Tuku te ahi meï te tua.

To Maui too.

Kukurni i te ahi.

Tekao i te pakahio : tuku maï ahi ke, te ahi meitai.

Te pakahio tuku te ahi meï te pito.

To Maui kukurni ite ahi.

Pakahio mearmi peke ; tekao : Etue, paopao.

Mahuike, nike, haka hui.

To Maui tiohi.

To Maui tekao : atahi to oe peeina.

To Maui too i te kea iti, kokoti te upoko to Mahuike. Hano te upoko, tuku me te kete.

To Maui kukamaï me te upoko to te pakahio, mate tua o te vainehae.

Tekao namunamu a enana....

Kukamaï te ahi haa enana

Maui putamai i te hae to te kui me te motua.

To te kui meanui te peke. Tekao : Tuana nui matua mai, etaï nui tatou neï î

To te tama tekao : epo, to au kaï tu i te puaka.

Aoe e ahi o te nunu, o te mei, me te puaka, me te ika. Epo tuu i te meï ; meï te tunu putamaï me te hae, kaï. To te kui tekao : a hiki.

ToMaui hiki, kukamaï me te paepae moe....

Etahi po aoe kai ; te oioi tika, taha me te hita.

Patu i te ahi ; tuku me te fau ; me te vevaï ; tuku me te keïka ; me te au kea, meanui kaau. Uapau te kaau me te ahi. ,

Kukamaï atute upoko ; kukamaï me te vaï. Patu i te ahi, tuku me te vaï : aoe ua.

O Maui tekao i te kui : aoe ua te ahi me te vaï.

Too te upoko, koahu i te ahi ; tuku i te ahi me te kea.

To Maui meanui ninihi, aoe koaa : te kaku aoe e ahi....

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