CHAPITRE PREMIER
ILES PAUMOTU ET MANGAREVA
ILES PAUMOTU OU TUAMOTU.
Caractères physiques des habitants des îles Paumotu. — Ce sont de véritables Polynésiens, qui semblent être anciennement venus de Tahiti. — Etymologie du mot Paumotu.
Nous venons de dire que si les îles Marquises ont été peuplées, comme on le croit généralement, par Tahiti, les Paumotu ont dû l’être elles-mêmes aussi par les Tahitiens. En effet, ont dit généralement que tous les habitants de l’archipel reconnaissent qu’ils sont originaires de Tahiti. Une tradition tahitienne précise même le point qui les aurait fournis, en rapportant qu’ils ont été chassés d’Afaïti par les habitants d’Hitiaa, deux districts de l’île Tahiti.
A part la couleur plus foncée de leur peau, couleur due au haie qui les atteint plus facilement sur leurs îles basses, à peine abritées par quelques arbres, les insulaires des Paumotu ont tous les caractères physiques des Tahitiens : ils sont grands, bien faits, à cheveux plus souvent frisés, il est vrai, mais qui sont toujours ceux de la race. Ils sont
seulement moins beaux, moins délicats, moins soigneux de leurs personnes, surtout dans les petites îles où ils trouvent à peine une alimentation suffisante.
Voici ce que Wallis, le découvreur de l’île de la Reine- Charlotte, la Reao des indigènes, a dit de ses habitants :
« Ils sont de taille moyenne, ont le teint brun, et leurs cheveux flottent sur leurs épaules ; les femmes sont belles et les hommes bien pris. (1) » A l’occasion de leur couleur, Moërenhoüt dit lui-même en note (2) : « 11 est d’observation constante qu’ après quelque séjour loin de leur terre natale, de noirs et laids qu’ils paraissent être à leur arrivée, les habitants des îles basses prennent souvent un teint plus clair, des traits plus agréables et deviennent plus souples et plus agiles même que les habitants des îles élevées ; mais il est aussi de fait qu’ils sont moins robustes et moins grands que ces derniers. »
Ajoutons que la taille et la couleur varient suivant les îles, et que tous sont de véritables Polynésiens, parlant la langue polynésienne.
Moërenhoüt a bien dit (3) que le langage des habitants des Paumotu diffère « totalement » de celui de Tahiti, ou de la langue polynésienne ; mais c’est à tort, et lui-même prouve presque le contraire, quand il ajoute en note que « ce langage diffère surtout sous le rapport lexicographique, mais que la phraséologie, les formes grammaticales, sont les mêmes que celles de la langue polynésienne. » Il cite, il est vrai, les mots koiko et epiko qu’il a trouvés remplaçant, dans la numération des Paumotu, les mots rua et rima de la numération des autres Polynésiens ; mais ce n’est là qu’un changement analogue à celui que les Tahitiens euxmêmes ont fait subir à leurs noms de nombre : on sait, par exemple, que les mots tahi , 1 et rima , 5, des autres îles, se
(1) Wallis (Samuel), Voyage autour du Monde sur le Dauphin , (1766-1768), publié dans le recueil de Hawkeswoorth. 3 vol. in-4*. — Londres, 1773.
(2) Ouvr. cité, p. 166, t. I.
(3) Ouvr. cité, t. I, p. 157.
rendent aujourd’hui h Tahiti par piti et pae. L’observation de Moërenhoüt est donc inexacte, et la seule différence entre les deux dialectes se borne, pour ainsi dire, à la prononciation, qui rend le langage des Paumotu beaucoup plus dur que celui de Tahiti. Cette différence, néanmoins, peut faire supposer que la séparation date d’assez loin, ou que les habitants des deux archipels ont dû rester longtemps sans communication entre eux.
M. Jules Garnier, se fondant sur les exemples cités par Moërenhoüt, dit (1) : « La moitié de l’archipel parle un langage qui offre avec le polynésien des variations importantes ; » et il lui accorde un génie différent. Ce qui précède nous dispense de réfuter cette assertion. Quant à la grande différence que M. Garnier trouve dans la physionomie des indigènes, comparée à celle des Polynésiens, elle ne tient qu’aux circonstance signalées ci-dessus. Il se de • mande, il est vrai, si, au lieu de venir delà Polynésie, de n’ètre que des Polynésiens dégénérés par la misère et lés fatigues, cette race ne proviendrait pas plutôt d’une migration de nègres américains que l’on retrouve en Californie et au Brésil. Ces nègres, d’après lui, seraient partis de la côte orientale du Nouveau-Monde et seraient venus s’échouer sur l’archipel Paumotu où, en se mélangeant avec les Polynésiens, ils auraient produit une race et des langages mixtes. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit précédemment sur l’improbabilité du peuplement des îles polynésiennes par des peuplades américaines.
C’est également à tort que M. de Quatrefages dit que les habitants des îles Paumotu accusent le mélange d’une forte proportion de sang noir : il n’y a chez eux pas plus de sang noir que de sang blanc. Ils n’ont que du sang’ polynésien, et s’ils sont plus bruns, on vient de voir pourquoi. Leurs pirogues, elles-mêmes, sont polynésiennes, quoiqu’en ait dit M. Haie, et elles ne ressemblent pas le moindrement aux pirogues des îles Carolines, ces fameux Pros tant van-
(1) Mémoire , etc. p. 16.
tés. On pourrait même dire qu’elles étaient supérieures à toutes celles connues, car elles étaient souvent longues de plus de cent pieds et construites d’une manière qui les rapprochait de nos grandes embarcations ; elles avaient une quille, une charpente intérieure, et les membrures portaient sur la quille en recevant les planches du bordage. C’est avec ces pirogues, attachées deux à deux, que les habitants des Paumotu se lançaient parfois à de très grandes distances. Comment, avec de pareils moyens, les Polynésiens n’auraient-ils pas été de grands navigateurs ! A part leur architecture, c’est aux pirogues des Fiji, et particulièrement de Tahiti, que ressemblaient davantage les pirogues des Paumotii. Comme elles, elles étaient doubles et pouvaient porter un équipage considérable : elles avaient évidemment été ainsi avantageusement modifiées après la séparation. Elles étaient appelées pahi . comme aux îles de la Société.
Autrefois les îles de l’Archipel . dangereux de Bougainville, étaient seulement appelées par les Tahitiens : Pau moiu . Ce nom a été mal écrit et mal interprété par Moërenhoüt, qui a cru voir dans po et motu, les « îles mystérieuses ou de la nuit. » Aujourd’hui, par décision du gouverneur Bonard, elles ne sont plus appelées, sur la réclamation des indigènes, que Tuamotu , c’est-à-dire a compagnie, chaîne d’îles. (1) »
Le mot Paumotu , que les Tahitiens leur donnaient anciennement, pouvait se traduire par « Pelasges » . Il avait la même valeur étymologique et il rappelait des évènements analogues à ceux qui déterminèrent le déplacement des Javans ou des Ioniens.
Nous ajouterons encore que ces nouveaux Ioniens ont conservé une physionomie à part et que, comme ceux auxquels nous les comparons, ils se sont toujours montrés hardis navigateurs, vivant de piraterie et de brigandage. C’est à eux, et particulièrement à ceux de l’île Anaa, ou de la Chaîne, qu’est due la dévastation de la plupart des îles
(1) Tua , compagnie, chaîne; motu, île. Pau, en Tahitien, signifie: conquis, dépendant, et motu, petite île, île basse.
Paumotu, qui, aujourd’hui soumises au protectorat français, réclament contre l’appellation blessante de vaincus.
Qu’étaient ces Pelasses, et d’où avaient-ils été chassés ? On vient de le voir, de Tahiti même, d’après la tradition ; mais il est peut-être permis de croire qu’ils avaient une origine beaucoup plus ancienne. En effet les Tahitiens, qui désignent les étrangers par le nom de Papaa , appliquaient ce mot aux habitants des Paumotu, avant de connaître les Européens. Ce fait semblerait indiquer qu’ils ne les considéraient pas comme leurs descendants, ou que, du moins, l’occupation par eux des îles Paumotu était bien antérieure à l’arrivée des émigrants dont la tradition tahitienne a conservé le souvenir. Cet évènement, en effet, n’a eu lieu, comme on le verra, qu’à une époque peu reculée.
ÎLES mangareva ou gambier.
Considérations géographiques et historiques : Juan Fernandez. *— Caractères physiques des Mangaréviens : A Lesson ; Beechey. — Les habitants des îles Gambier sont des émigrants polynésiens venus d’archipels plus occidentaux. — Etymologie du mot Mangareva.
On sait que les îles Mangareva occupent l’extrémité la plus méridionale et en même temps la plus orientale du groupe Paumotu, et qu’elles sont au nombre de onze, se distinguant des autres par leur élévation.
On attribue à Wilson la découverte des îles Mangareva ; mais c’est probablement une erreur, dans laquelle nous sommes tombé nous-même, avec tous les autres écrivains, dans un travail publié en 1844 (1). Wilson, il est vrai, vit, en 1797, ces îles qu’il appela îles Gambier ; mais, bien longtemps avant lui, elles avaient été aperçues et probablement visitées par d’anciens navigateurs espagnols.
Moërenboüt, qui s’y trouvait en 1827-1828, rapporte que les indigènes parlaient d’un navire qui avait précédé de longtemps le capitaine Beecbey ; ils montraient l’endroit où ce bâtiment était allé ancrer. Ils se souvenaient d’avoir eu avec son équipage une querelle qui avait été la cause de
(1) P. A. Lesson, Voyage aux îles Mangareva , annoté par R. P. Lesson. — Rochefort, 1844.
la mort de plusieurs des leurs. Et ce fait doit sembler d’autant plus probable, disait Moërenhoüt, qu’à l’arrivée de Beechey sur le Blossom, les habitants des îles Mangareva connaissaient le fer et cultivaient les melons d’eau, qui ne sont pas propres à leurs îles. 11 est inutile d’ajouter que les indigènes distinguaient parfaitement ce fait de leur querelle avec Beechey lui-même, arrivée comme on sait en
Maintenant si l’on rapproche cette tradition de l’existence sur ces îles de débris de murailles à ciment ; si l’on se rappelle combien il est difficile de déterminer quelles ont été les îles visitées par les premiers découvreurs espagnols, particulièrement par Queiros, et même celles visitées plus près de nous par d’autres navigateurs espagnols, tels que Bonechea, etc., il est certainement permis de supposer que les îles Mangareva ont été habitées un instant par des Européens.
Quels sont les anciens navigateurs qui auraient pu y aborder ? 11 n’y a guère que Mendana, Queiros et Juan Fernandez. Mais Mendana n’est point allé de ce côté. Restent donc Queiros et Juan Fernandez, sans parler nécessairement des Espagnols qui ont pu y aller plus tard, mais dont l’histoire des navigations ne dit rien.
Or, un fait qui ne paraît pas avoir été remarqué, c’est que Juan Fernandez, beaucoup plus connu par les îles auxquelles il a donné son nom, en 1572, croyait avoir découvert un continent méridional ; c’est du moins, ce que rapporte Arias. Yoici en effet ce que cet historien dit, dans son Mémorial , du navigateur espagnol (Ij.
« Un pilote, nommé Juan Fernandez, alla de Lima au Chili, en faisant route à l’Ouest. Cette traversée ne s’était encore faite qu’avec d’extrêmes difficultés, parce qu’on avait coutume de ranger la côte et que les vents du Sud, qui régnent presque constamment, rendaient cette navigation longue et pénible. Pour n’être pas obligé de lutter conti-
(1) Juan Luis Arias, Mémorial traduit par Dalrymple . — Edimburg, 1773.
nuellement contre ces vents contraires, Fernandez fit voile à l’Ouest jusqu’à près de 40 degrés de la côte du Chili (1). Dans ses courses à l’Ouest et au Sud-Ouest il aborda, après un mois de navigation, à une côte qu’il reconnut aisément faire partie d’un continent.
a Fernandez et ses compagnons trouvèrent une contrée agréable, fertile, sous un climat tempéré et habité par un peuple blanc. Ces Indiens sont de la taille des Européens, bien faits, agiles, dispos. Ils étaient vêtus d’une très belle étoffe : civils et hospitaliers, ils offrirent à ces étrangers de toutes les productions du pays. Fernandez, charmé d’avoir découvert la côte de ce continent si ardemment désiré, fit voile de cette nouvelle terre pour se rendre au Chili, se proposant de garder un profond secret sur cette découverte, et de faire un armement convenable pour y retourner avec ses compagnons. Juan Fernandez mourut avant l’exécution de ce projet, qu’on perdit bientôt de vue.
« A ce même sujet, il faut observer que plusieurs écrivains ont fait mention de la découverte de Juan Fernandez, assurant qu’il leur avait lui-même raconté que, faisant voile à l’Ouest de Lima pour découvrir la route du Chili, il avait cru devoir s’éloigner de la côte, jusqu’à unecertaine longitude qu’il ferait connaître un jour ; que portant ensuite au Sud, sans presque s’écarter de cette direction, il avait découvert la côte d’un continent méridional, par la latitude qu’il déclarerait, quand il serait nécessaire, et qu’il s’était rendu de cette côte au Chili.
« D’autres relations, d’une authenticité avérée, placent cette découverte à peu près dans le même temps ; mais, soit que les auteurs entendent parler de la même expédition, ou de deux découvertes différentes, du moins est-il certain que Juan Fernandez aborda le continent austral. Ce fait est at-
(l)Dalrymple paraît avoir compris à tort que Juan Fernandez, pour faire sa découverte, s’est élevé jusqu’au 40e degré de latitude ; c’est ainsi que, sur sa carte, il fait figurer des terres par cette latitude en disant : a Terres découvertes par Juan Fernandez. »
testé par des personnes dignes de foi, qui disent le tenir de la bouche même de ce navigateur. Un témoin peu suspect, que je puis citer à Votre Majesté, c’est le Maître de camp de Cortez, homme d’une intégrité généralement reconnue, qui a été employé près de soixante années au Chili. Fernandez, dont il tenait les particularités de ce voyage, lui avait montré la carte qu’il avait tracée de cette riche contrée , qu’arrosent de grandes rivières navigables et où rien ne ressemble à ce qu’on voit au Chili et au Pérou. »
Il est évident que si l’on prenait à la lettre une pareille version, Juan Fernandez n’aurait point découvert de continent, car, excepté la Nouvelle-Zélande, il n’existe pas de terre océanienne où les rivières soient navigables, ni à Tahiti, ni aux Samoa, ni aux Tunga, et, à plus forte raison, dans tous les autres petits archipels. Mais, à cette époque de passion pour les découvertes en général, et en particulier pour celle d’un continent, ne peut-on pas supposer que Juan Fernandez a pris pour rivières de grands bras de mer s’avançant plus ou moins dans les terres, ou mieux séparant les unes des autres les îles d’un même groupe ? C’est ce qui existe dans l’archipel Mangareva, dans ceux des Samoa et Tunga surtout, dont les îles sont groupées de manière à laisser croire quelles appartenaient à quelque continent. Evidemment, Juan Fernandez n’a pu vouloir parler que de l’un des groupes des îles polynésiennes, car il signale un peuple blanc, vêtu d’étoffe très-belle, et il dit que la contrée est agréable, fertile et sous un climat tempéré.
Il n’a pu vouloir faire allusion à la Nouvelle-Hollande, puisque là, le peuple est brun, vêtu de peau, quand il l’est, et généralement incivil et inhospitalier, c’est-à-dire le contraire de celui qu’il a vu. D’ailleurs, la Nouvelle-Hollande, quoiqu’elle ait des rivières navigables, est à une trop grande distance pour qu’on puisse admettre qu’il soit allé jusque-là vers l’Ouest, surtout après ce que dit Arias * qu’i fit voile à l’Ouest, jusqu’à près de quarante degrés delà côte du Chili. »
Qu’on remarque que ces 40 degrés à l’Ouest et au Sud- Ouest, placent sa découverte vers le point occupé par les Man-
gareva, et, pour ainsi dire, exactement au même point. On comprend parfaitement que, de là, il ait pu atteindre le Chili directement et sans être embarrassé sur sa route par d’autres groupes d’îles. Quant à la description qu’il donne des Indiens de son continent, quoiqu’il ne paraisse pas être descendu à terre, elle convient très-bien aux habitants des Gainbier. C’est une contrée agréable, fertile, sous un climat tempéré, et qui est habitée par des Polynésiens, c’est-à-dire par des hommes presque blancs. Les indigènes ont la taille des Européens, sont bien faits, agiles, dispos, et ils se vêtissent encore d’étoffe. Quoiqu’ils aient été reconnus pendant longtemps par leur incivilité ou leur peu d’hospitalité, ils avaient dû, comme les autres Polynésiens, être civils et hospitaliers ; et c’est ce qu’ils sont redevenus depuis que les missionnaires français se sont fixés parmi eux. Ces qualités, en effet, appartiennent à la race.
Une seule île, à la distance qu’indique Fernandez, aurait pu être prise par lui pour un continent : c’est l’île de Pâques ; mais il est plus probable qu’il a vu le groupe des Gambier, puisque, dans la carte faite par lui, il a tracé de grandes rivières navigables que ne possède pas l’île de Pâques, et qui ne peuvent être que les bras de mer séparant les îles du groupe des Mangareva.
S’il est impossible que, dans le temps indiqué, Juan Fernandez ait pu atteindre la Nouvelle-Hollande, à plus forte raison a-t-il dû ne pouvoir aller jusqu’à la Nouvelle-Zélande, qui est si riche en rivières de toute grandeur. Il est certain que de là aussi il aurait pu regagner le Chili sans entraves et même avec assez de facilité, grâce aux vents ordinairement régnants ; mais quand on tient compte de la distance, il est vraiment difficile de pouvoir l’admettre. D’ailleurs, nous l’avons dit, Fie texte indique formellement que quarante degrés ont été faits vers l’Ouest et le Sud- Ouest, c’est-à-dire en longitude seulement et non en latitude, ce qu’il faudrait nécessairement supposer, si l’on admettait qu’il a voulu parler de la Nouvelle-Zélande. Combien il est à regretter que l’on n’ait pas le journal de Juan Fernandez !
Quoiqu’il en soit, d’après tout ce qui précède, non-seulement il ne serait point étonnant, mais il est même très probable que J. Fernandez a été le découvreur des îles Mangareva. Dès lors Wilson ne les aurait revues que deux siècles après lui. De la sorte encore, Juan Fernandez, aurait précédé le voyageur espagnol Queiros, qui a presque certainement vu ces îles, car il y serait allé vers 1572, tandis que Queiros ne l’aurait fait qu’en 1606. Telle était l’opinion du capitaine Duperrey relativement à Queiros, et telle est celle que nous avons adoptée nous-même après l’examen le plus attentif (1).
Dès 1840, nous avions pu remarquer que les habitants des îles Mangareva ou Gambier n’avaient, sur le lieu d’origine de leurs ancêtres, que les idées les plus vagues, et nous écrivions à cette époque (2) : « Prétendre donner une date à l’établissement de la race humaine sur ces îles, serait vouloir entrer dans le domaine des vaines conjectures. Tout indique seulement qu’elles sont peuplées depuis longtemps, car les naturels possèdent à ce sujet diverses traditions curieuses ; il se disent les descendants d’un grand peuple qu’ils appellent Arani ou Harani (3), et dont ils seraient une colonie d’émigrants. Ils n’ont cependant gardé aucune notion précise sur leurs ancêtres.
(1) Voir notre Examen critique de l'itinéraire de Queiros. (Manuscrit.)
(2) Voyage aux îles Mangareva , p. 109.
(3) En Maori, ara signifie route, se réveiller ; hara, péché, crime, pécheur, pécher. Ni n’est pas maori ; on ne trouve que ninihi qui signifie s’enfuir, échapper, se dérober. Aux Mangareva, ara signifie branche,' rameau ; les mots chemin, route, se rendent par aranui. En Tahitien, ara , signifie route ; aranui le grand chemin, le chemin public ; aranoa , la grande route. Arani est la prononciation du mot orange. Ni n’est pas tahitien. Ne peut-on pas supposer qu! arani se dit d’une branche séparée d’un grand tout et que ce mot peut avoir un sens relatif à la première émigration ? Les insulaires paraissent en avoir perdu la valeur première; mais, ce qujl est bien curieux, ils appliquent ce mot aux Français, qu’ils se complaisent à regarder comme leurs ancêtres. Sans doute parce que français est prononcé par eux [arani.
« Les Mangaréviens portent leur premier établissement à six ou sept cents ans. Un calcul approximatif peut être fait pour concorder avec leurs annales orales, en donnant 10 ans de vie moyenne à leurs rois. Or comme ces peuples comptent de 60 à 70 monarques ayant gouverné comme chefs suprêmes le groupe entier des îles, on se trouve obtenir un résultat sinon précis du moins probable.
* Nous croyons, disions-nous encore, qu’il existe une grande connexion entre la race établie sur les Marquises et celle qui vit sur les îles Gambier, et si nous comparons leur analogie physique, leurs mœurs, leur religion primitive, nous serons porté à reconnaître que les Mangaréviens sont une jeune colonie de Marquésans. Les deux peuples descendent du rameau océanien pur ; leur langue, comme leurs usages et leur mœurs ont les rapports les plus grands. »
Aujourd’hui, après avoir demeuré parmi les Marquésans et les avoir observés intimement, nous ne pensons plus qu’ils soient les seuls ancêtres des Mangaréviens, et nous sommes porté à croire que ceux-ci doivent autant, sinon plus, aux habitants des îles les plus méridionales de l’Océan Pacifique, à ceux des îles Paumotu les plus voisines, peutêtre même à ceux d’Anaa. Il est certain, en effet, qu’une tradition rapporte que les habitants de cette dernière île, grands navigateurs et de tout temps renommés par leur esprit d’entreprises et de conquêtes, sont allés jusqu’aux Mangareva, c’est-à-dire à plus de 600 milles de leur terre.
Moërenhoüt a trouvé que le dialecte des îles Mangareva se rapproche plus de celui des îles Rapa, Raïvavaï, Tubuaï et autres îles plus occidentales, et John Williams a lui-même avancé que les premiers Mang’aréviens n’étaient pas des émigrants de l’île Rarotonga, opinion adoptée et soutenue par M. de Quatrefages. Mais, quand on remarque que le nom de la famille royale, aux Mangareva, est celui de Tonga ou Tongoa , iti, on peut se demander si les premiers émigrants n’étaient pas plutôt partis des îles Tunga elles-mêmes, pour s’y rendre, soit directement, soit en commençant par passer dans les îles Manaia. Lorsque nous aurons montré quel rôle
ont joué les îles Tunga clans le peuplement des autres îles de la Polynésie,, on sera peut-être porté à le croire.
Un fait qui mérite d’être cité à cette occasion, et qui prouve surtout que les îles les plus éloignées les unes des autres avaient des rapports au moins accidentels entre elles, c’est que, dès l’époque de la découverte de l’île Rapa par Vancouver, ce navigateur apprit que les habitants de cette île avaient des relations avec une île plus grande que la leur et gisant dans le N.-E. Ils l’appelaient Manganeva , comme on crut l’entendre (1). Cette île Manganeva n’était évidemment que la principale des Mangareva. Ce que nous voulons surtout faire remarquer, c’est que si Moërenhoüt a trouvé que les dialectes des deux îles se rapprochent, Vancouver qui il est vrai, ne connaissait pas les Mangareva, a cru voir que les habitants de Rapa offraient de grandes analogies avec ceux des Tunga, excepté qu’ils n’étaient pas tatoués.
Beechey, dit-on généralement, était d’avis que les Mangaréviens ressemblaient plus aux Nouveaux- Zélandais qu’aux habitants de tous les archipels voisins : c’est, en effet, ce qui résulte de quelques passages de ce navigateur. Mais, comme il a également trouvé tant d’analogies avec d’autres, il est difficile de dire avec quels indigènes il les trouvait véritablement plus ressemblants. Nous croyons devoir rapporter ses paroles qui constatent seulement, d’une manière positive, que les insulaires des Mangareva, comme ceux de Pâques, appartiennent à la race polynésienne (2) :
« La plupart des indigènes appartiennent à cette classe
(1) C'est donc à tort que M. J. Garnier a écrit {Voyage autour du monde , Océanie, p. 324) : « Ils se disent originaires de l’île de Pâques, qu’ils connaissent sous le nom de Rapa-nui , ou Rapa la grande, tandis que leur île est Rapa iti , ou Rapa la petite. » Le nom de Rapa-nui ne semble même pas appartenir à l’île de Pâques.
(2) Narrative of a voyage to the Pacific and Beering’s Strait , per formed in His M. Blossom under the command of captain S. W. Beechey, in the years 1825-26*27-28. — Nouv. édit., 2 vOl., Londres, 1831. — Vol. I, p. 185.
que J. R. Forster aurait placée dans la première variété de l’espèce humaine des îles de la mer du Sud.
« Par les traits, le langage, les coutumes, ils ressemblent aux indigènes des îles de la Société, des Amis, des Marquises et des Sandwich.
« Par le tempérament et la figure, on pourrait trouver quelque ressemblance même avec des tribus éloignées, telles que celles de la Nouvelle-Zélande, de la Nouvelle-Calédonie et de Malacca.
« Il y a parmi eux un grand mélange de traits et de couleur.
« Par leur manière de saluer, ils ressemblent aux habitants des îles des Amis, de la Société et des Sandwich.
« Par leur tatouage sur la face, aux derniers, et sur les cuisses, aux premiers.
« Par leurs maisons pavées, aux naturels des îles des Amis et des Marquises, mais ils se rapprochent davantage de ces derniers par le libertinage.
« Par la manière de conserver les morts, aux Tahitiens et aux habitants des îles Hapaï.
« En général, ils ont une tournure asiatique et quand ils sont habillés et leur tête ornée, on pourrait les prendre pour des Maures.
« La figure est généralement tatouée, et l’habitude de se tatouer la face est très rare dans la mer du Sud. Elle appartient spécialement, d’après Cook, aux insulaires des îles Sandwich et de la Nouvelle-Zélande. »
En effet, ce dernier caractère est particulièrement remarquable ; il appuie l’assertion qu’on lui prête d’ordinaire, quoiqu’il n’ait pas toute l’importance qu’on pourrait être disposé à lui accorder, car il n’est plus permis de douter que tous les Polynésiens, qu’ils soient tatoués ou non (1),
(1) On sait que, dans beaucoup d’îles où les indigènes avaient commencé par être tatoués, le tatouage a peu à peu disparu, par suite de la mort des tatoueurs qui n’ont pu être remplacés, et que parfois aussi la mode du tatouage a reparu à l’arrivée d’un artiste étranger.
ont une origine commune. Il n’est pas moins, comme on verra, un témoignage tavorable à l’hypothèse que nous espérons faire adopter. Quant aux autres caractères, ils prouvent également que les Mangaréviens n’étaient que des Polynésiens, et, de nos jours, la crâniologie a confirmé cette manière de voir.
Nous avions d’abord cru trouver plus d’analogies entre les Mangaréviens et les habitants des Paumotu et surtout des Marquises : mais, en tenant compte de tous les faits connus, notamment de la plus grande ressemblance de leur langue avec celle des îles les plus Sud, et après avoir comparé entre elles chacune de ces peuplades, nous ne serions pas surpris qu’elles fussent des colonies de l’Hawahiki, (prononcer Avaïki) arrivées successivement jusque-là, à la suite d’étapes qu’il est sans doute difficile de désigner nettement, mais que l’on peut placer dans les îles Tunga et Rarotonga, ou indirectement dans Tahiti, par les Paumotu. En effet, l’Hawahiki était, pour les Mangaréviens, le lieu d’origine de leurs ancêtres ; ils étaient peu fixés sur la situation de cette contrée, mais ils la plaçaient vers l’Occident, comme nous l’avons vu faire par les Marquésans, et comme nous le verrons faire par les habitants de toutes les îles polynésiennes plus occidentales que les Mangaréva.
Il est sans doute inutile de dire que la couleur plus foncée de la peau et les traits plus grossiers d’une partie de la population des Mangaréva ne sont pas dus, comme le croît encore M. de Quatrefages, au mélange d’une forte proportion de sang noir. Ces caractères ne tiennent qu’à un genre de vie plus difficile et à l’exposition des pêcheurs sur les immenses récifs qui entourent leurs îles. Ce qui le prouve, c’est que les chefs et l’autre partie de la population sont moins foncés, plus beaux et absolument les mêmes que dans les îles Tunga et Tahiti. Les rapports de ressemblance sont même tellement grands, particulièrement chez les chefs, qu’en voyant Matua, le grand-prêtre de Mangareva, nous croyions voir ou le chef Tati de Tahiti, ou le chef Palu de Tunga-tapu.
Il est donc certain qu’en outre des caractères physiques propres à la race polynésienne, les Mangaréviens, avant d’être chrétiens, avaient les mêmes mœurs, la même langue, les mêmes croyances que les autres Polynésiens, les mêmes idées sur la création de leurs îles pêchées par Maui, enfin la même connaissance traditionnelle d’un lieu appelé Hawahiki. En un mot , c’étaient de véritables Polynésiens , arrivés de l’un ou de plusieurs des points désignés et situés plus vers l’Occident que les îles Mangaréva, soit à la suite d’entraînements involontaires, soit, ce qui est moins probable, à la suite d’émigrations calculées. Les traditions des îles de la Société n’ont conservé aucun souvenir d’émigrations volontaires vers ces îles ; on voit seulement, dans la carte de Tupaia, que les navigateurs Tahitiens allaient parfois jusque-là : il semble, en effet, que Tîle qui porte le n° 10 dans la copie donnée par M. de Quatrefages, ne peut être que Mangaréva. Cette île est placée dans PEst ou le Nord-Est d'O-Hitte-Roa (Rurutu), et à une élévation qui ne peut s’appliquer qu’aux îles Gambier. Mais que ce soit elle ou non, on vient de voir que les îles Mangaréva étaient connues des habitants de Rapa, au moins à l’époque de Vancouver, et elles l’étaient presque certainement depuis bien plus longtemps, puisque les relations paraissaient alors n’avoir plus lieu que rarement et exceptionnellement.
Aucune tradition des autres grands archipels ne semble, du reste, faire allusion à ces îles : ni celles des îles Samoa, ni celles des îles Tunga, ni celles de la Nouvelle-Zélande ne désignent les îles Mangaréva sous leur nom. Ce silence à leur égard pourrait autoriser à penser quelles ont été peuplées plutôt à la suite d’entraînements que de migrations volontaires et que, si elles l’ont été par quelques canots égarés venant de ces divers archipels, ces canots ne sont jamais revenus à leur terre natale. Nous nous bornerons ici à faire remarquer qu’il existe une montagne nommée Mangaréva (1), près du lac Roto-Rua, dans l’Ile-Nord
(1) Ce mot Mangaréva peut se décomposer ainsi dans les différents dialectes Polynésiens :
Nouvelle-Zélande : Maunga} montagne ; manga branche d’arbre
de la Nouvelle-Zélande. Ce fait seul est une présomption en faveur de la provenance Maori des Mangaréviens.
ou de rivière, poisson ; rewa , être haut, élevé, flotter, mât de navire.
Samoa : — Mauga , montagne ; maga , branche d’arbre, de rivière, route et tout ce qui est fourchu ; leva , long, éloigné, nom d’arbre ( Cerbera lactaria.)
Tahiti : — Mauna et moua, montagne ; maa , fourchu, divisé ; reva , le firmament, abîme, profondeur inconnue, partir, voyager, nom d’un arbre. ( Barringtonia .)
Futuna : — Mauga , montagne ; maga , branche, fourche ; leva nom d’arbre, son fruit.
Marquises, Sandwich : — Mauna , montagne ; levat secouer, agiter, flotter, être suspendu, région élevée.
Il faut remarquer que les îles Mangareva sont élevées et que, vues de loin, elles présentent deux pitons distincts et fourchus.