‹ Les PolynésiensChapitre 18 sur 47 · ILES TAHITI ET MANAIA · texte numérisé non relu

ILES TAHITI ET MANAIA

TAHITI

Exposé général. — Vents régnants à Tahiti. — Caractères physiques des Tahitiens. — Couleur de leur peau. — Forme de leur tête et de leur nez. -- Type des habitants de Tahiti. — Leurs caractères crâniens. — Traditions relatives au peuplement de Tahiti. — Création du premier homme : Tii. — Création de Pile : Maui. — Lieu de provenance des Tahitiens : Oro. — Discussion sur le nom de ce chef déifié. — - Discussion sur le mot Havaï. — Considérations linguistiques. — Tahiti n’était pas habitée par une race mélanésienne avant l’arrivée des émigrants polynésiens. — Preuves à l’appui de cette assertion. — Tahiti a été peuplée par Raiatea. — Chants Tahitiens.

Nous ne dirons ici absolument rien de l’histoire de Tahiti, si souvent entreprise depuis quelques années, et que nous avons écrite nous-même dans un travail encore inédit (1). Nous relaterons, mais sans les approfondir, les caractères physiques de la population : ces caractères sont suffisamment connus par tous les ethnologues ; mais nous

(1) Documents sur Tahiti .

nous bornerons, autant que possible, aux faits et aux traditions qui aident le plus à découvrir le véritable lieu d’origine des Tahitiens. Nous chercherons, comme nous l’avons fait jusqu’à présent, à élucider chemin faisant quelques-uns des points obscurs fournis par les traditions, et qui, croyons-nous, ont été trop facilement acceptés par les ethnologues.

Nous commencerons cette étude par dire quelques mots sur les vents régnants dans les îles de la Société : cette indication, qui est généralement assez peu connue, montrera la facilité des voyages entrepris autrefois par les habitants de ces îles ; elle aidera à faire mieux comprendre la possibilité des migrations de l’Ouest et du Sud-Ouest, vers l’Est et le Nord-Est et même vers le Sud.

Vents régnants a tahiti. — La plus grande partie de l’année, de mai à octobre ou novembre, le vent est fixé entre l’E.S.E. et FE.N.E. C’est le véritable alisé.

Les indigènes appellent :

Maoae lèvent qui est presque N.E. ; c’est à tort que quelques voyageurs l’ont désigné sous le nom de Maoai ;

Tutuamuri , le ventd’E. modéré ;

Niufiti ou Niuhiti , le vent de N.E. ;

Faarua, un vent violent et orageux du N.E, et du N.

Haapiti, le vent de N.E.

Ces vents soufflent parfois avec beaucoup de force ; l’atmosphère alors est souvent obscurcie et il tombe de la pluie; mais quand ils sont modérés, le ciel est clair et serein.

Le vent, quand il se rapproche davantage de la partie du S., S.E. et S.S.E, est plus doux et accompagné d’une mer tranquille.

Maraamu est le nom moderne du vent du Sud ;

Feeti, Mataihaaputu , d’autres noms de ce vent ;

Maraai est presque Sud, mais pas exactement ;

Matapapa est le vent du Sud avec nuages et pluie ;

Fetietie , vent fort de Sud ;

Tapatoa , vent du Sud violent et balayant tout sur sa route.

Aux époques où le soleil est à peu près vertical, c’est-àdire aux mois de décembre et janvier, le vent et l'atmosphère sont très-variables ; mais il est très-commun de voir les vents à l’O.N.O., à l’O. ou au N. O. Les vents d’O., à cette époque, sont quelquefois violents, mais de courte durée, et parfois accompagnés de pluie et d’un temps variable (1).

Toerau est le nom du vent d’O. ou de N. O. ;

Ohiuliiu fctarua, le nom donné au vent de N. O. qui s’élève doucement ;

Ohiuhiu pci faite, le commencement du même vent : d'après d’autres, c’est le commencement de la brise d’E. ;

Pafaite est le vent de N. O. à O. ;

Ara fenua , fort vent d’O. ;

Aetoerau , léger vent d’O. ou de S. O.

En général, le Toerau est accompagné d’un ciel couvert, nuageux, et de fréquentes ondées de pluie. Quoiqu’il soit ordinairement modéré, il souffle parfois avec force, mais il ne dure guère plus de cinq à six jours sans interruption. C’est ce vent qu’emploient les habitants des îles dites sous le vent, c’est-à-dire à l’Ouest, pour aller aux îles qui sont au vent.

Lés vents du S. O. et de l’O.S.Ü. sont encore plus communs que ceux de l’O. et du N. O., et quoiqu’ils soient généralement doux et interrompus par des calmes ou des brises d’E., ils amènent de temps en temps de fort grains. Dans ce cas, le ciel est couvert, nébuleux et pluvieux, et il est souvent accompagné d’éclairs et de tonnerre : on les nomme alors, Puaheetoa .

Les vents de S. O. sont :

Taimaue , près du S. O. ;

Aerorau , vent de S. O. ;

Arueroa , vent de S. O. avec beau temps -,

Anahoa , fort vent de S. O. : ce dernier succède fré uemment au Toerau ; il est tempétueux comme le Tapatoa ; il

fl) Voy. Ellis, ouvr. cité, p. 417.

renverse les maisons et les arbres, surtout les cocotiers ; mais il dure peu.

Quand le vent se rapproche de la partie du Nord, il a moins de force, et s’il est tout-à fait du Nord on l’appelle Huatciu.

Les vents du Nord sont souvent tempétueux ; ils le sont plus souvent que ceux du Sud, qui soufflent durant plusieurs jours, sans être dangereux, lors de la saison des vents variables.

Moërenlioüt (1) fait remarquer que les vents de S.E. et de N.E. soufflent souvent avec tant de force, tant de violence même, et qu’ils amènent une si grosse mer, que les indigènes n’ont alors d’autre ressource que de fuir devant la tempête : ces vents, dit-il, sont d’autant plus capables de les entraîner loin, qu’ils soufflent plusieurs jours de suite sans aucune variation. Puis, après avoir dit que depuis mai jusqu’en novembre les vents de S.E. sont dominants au Sud de la Ligne, il ajoute en note : « les vents d’E. et de N.E. régnent les autres mois ; mais il s’y joint alors, par intervalles, des vents d’O. et de N. qui ne soufflent guère que trois ou quatre jours sur trente. »

En somme, voici comment M. Philippe de Kerhallet a résumé les vents de cette partie de la Polynésie (2) : « Dans l’archipel de Tahiti les vents, en novembre et décembre et une partie de janvier, soufflent de l’O. et du S. O. ; ils sont coupés par des calmes, de fortes brises de l’E. et quelquefois par des grains qui donnent de l’orage et de la pluie. En décembre et janvier, le temps et les vents sont très- variables. »

Ajoutons que Y Annuaire des Etablissements français de V Océanie (3) les résume ainsi : pendant les mois de janvier,

(1) Voyages aux îles du Grand Océan , p. 257.

(2) Considérations générales sur l’Océan Pacifique , 1856.

(3) Annuaire des établissements français de V Océanie et du protectorat des îles de la Société et dépendances . — Paepeete imprimerie du Gouvernement. — Paris, Challamol, libraire.

février, mars et avril, les vents soufflent plus particulièrement du N.E., du N. et du N. O. ; s’ils viennent à sauter à une autre direction, ce n’est que pour peu de temps, et ils reviennent bientôt osciller du N.E. au N. O. par le Nord. Pendant mai, juin, juillet et août, les vents oscillent entre le S. E. et l’E. En septembre, octobre, novembre et décembre, on a de fraîches brises de l’E.N.E. à l’E.S.E.

Aux marins d’apprécier l’exactitude de ces diverses assertions assez souvent contradictoires.

Nous ajouterons encore qu’à Tahiti, le Nord est désigné par Apatoa ; le Sud, par Apatoerau ; l'Est, par te Eitia o te Ra , le lever du soleil; l’Ouest, par te Tua ote Ra , le coucher du soleil.

Enfin les mots suivants signifient :

Matairofai , vent frais avec mauvais temps et pluie ;

Hurifenua , vent tempétueux ;

Mataparapu , tourmente ;

Nihoorie , vent agréable ;

Moererurua , vent modéré avec temps clair ;

Arahea, calme.

Mais ce que nous voulons surtout faire remarquer, c’est qu’à la Nouvelle-Zélande, l’Est et l’Ouest sont désignés presque absolument dans les mêmes termes qu’à Tahiti : ainsi l’Est s’y rend par les mots Whitinga o te Ra ou seulement par Raiohiti , le lever du soleil ; l’Ouest, par Ka to te Ra, le soleil se couche. Les deux autres points cardinaux diffèrent : Kotiu et Nota sont employés à la Nouvelle- Zélande pour désigner le Nord et le vent du Nord ; Tonga , pour désigner le vent du Sud.

A cette occasion, nous dirons que les vents portent, à Tukopia, les noms suivants : Nord, Fakatiu ; Nord-Est, Toerau ; Est, Tonga ; Ouest, te Raki ; Sud-Ouest, Tuauru ; Sud, Parapu ; Sud-Est, Murifua. La plupart de ces mots se rapprochent davantage de ceux de la Nouvelle-Zélande que de ceux de Tahiti. Mais nous devons faire remarquer que les noms analogues semblent, suivant les localités, être appliqués différemment, et que cela même a lieu dans une même île, selon l’écrivain qui les donne. Ainsi l’on verra,

lorsque nous donnerons les noms que portent les vents à la Nouvelle-Zélande, que, pour le missionnaire Taylor, Tonga est, dans cette contrée., le nom du vent de Nord-Est, tandis qu’ailleurs il en fait celui du vent de Sud, ainsi que le fait observer Dieffenbach.

Caractères physiques des Tahitiens (1). — Nous avons déclaré, au commencement de ce chapitre, que nous ne dirions que peu de mots des caractères physiques des Tahitiens. Nous pourrions, en effet, nous borner simplement à rappeler que ces caractères sont ceux des véritables Polynésiens. Mais néanmoins nous croyons devoir nous arrêter un instant à la couleur de la peau des indigènes, et surtout à la conformation de leur tête.

Presque tous les voyageurs ont avancé que les chefs sont plus blancs que le reste de la population, et l’on sait que Bougainville a été le premier à émettre cette opinion. Voici ce qu’il a écrit à ce sujet (2) : « Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très-différentes, qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs, et qui paraissent se mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille : il est ordinaire d’en voir de six pieds et plus. Leurs cheveux, en général, sont noirs. La deuxième est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs comme du crin. Sa couleur et ses traits diffèrent peu des mulâtres, tandis que les autres ont de la ressemblance avec les Européens, et seraient aussi blancs, s’ils vivaient moins à l’air et au soleil. Aotourou est de la deuxième race, quoique son père soit chef de canton. »

Banks, le compagnon de Cook, était un peu moins explicite, car il dit (3) : « La différence que l’on remarque dans la taille et la couleur des habitants d’Otahiti, ferait croire que le peuple est composé de deux différentes races. Le

(1) Voir notre travail sur Tahiti, p. 177 et suiv.

(2) Voyage autour du Monde , Paris, 1771, p. 214.

(3) Journal de son voyage , trad. de Fréville. — Paris, 1772, p. 53.

teint de ces insulaires est de couleur bronzée, mais plus clair que celui des indigènes d’Amérique. »

« Ferait croire », disait Banks quelques mois après Bougainville ; or, comme on le verra ailleurs, tout prouve que la population appartenait à une seule et même race, la race polynésienne.

Pour nous, nous avons trouvé que la couleur générale de la peau des habitants est celle du bois de Santal, avec toutes ses nuances, depuis celle la plus pure, le jaune clair, jus* qu’à la plus foncée ; ces nuances, en effet, se trouvent, le plus ordinairement, la première chez les chefs, la seconde chez les hommes du peuple. Mais il est certain que la couleur claire n’appartient pas aux chefs aussi spécialement qu’on l’a cru. Nous pourrions citer, comme étant de nuance très brune, l’ancien régent Wata, et le chef Hitoti, quoique ce dernier fût le frère d’un homme qui, au contraire, était presque blanc ; nous pourrions citer également la reine Pomaré et sa mère : tous étaient plus foncés que Pataï, le frère d’Hitoti, que le mari actuel de la reine, et qu’un grand nombre d’autres petits chefs.

Aujourd’hui, rien n’est plus variable, rien n’est plus mêlé que la couleur desTahitiens et des Tahitiennes ; mais ce qu’il faut remarquer, c’est que les moins mélangés sont moins bruns que les habitants des îles Plawaii, quoique leur île soit à la même distance de l’Equateur.

C’est la forme de leur tète qui, à notre avis, mérite surtout d’être signalée: cette forme est toute naturelle, quoiqu’on ne l’ait attribuée généralement qu’à la coutume qu’avaient autrefois, et qu’ont peut-être encore aujourd’hui, quelques Tahitiens, de modifier la tête de l’enfant à sa naissance. On sait trop ce qui a été dit sur ce sujet, à l’occasion des têtes des Algériens, des Mexicains, des Caraïbes, etc., pour que nous nous y arrêtions ; ce que nous voulons seulement démontrer, c’est que ce n’est point au massage qu’est due, à Tahiti, la forme de l’occiput, car si cette forme se montre chez les personnes dont la tête a été massée, on ne la rencontre pas moins chez celles qui n’ont pas subi cette opération.

Nous avons connu do nombreux exemples pareils à ceux que nous allons citer ; mais nous ne citerons ici que ceux qui étaient à la connaissance de tout le monde dans la colonie, et que plusieurs personnes ont pu vérifier devant nous.

Le premier exemple est celui offert par l’enfant de M. Moërenhoüt. Nous avions eu souvent l’occasion de parler avec ce dernier de la conformation particulière de la tête des Tahitiens, et il nous avait toujours soutenu que cette conformation était due, chez les indigènes, au massage employé par eux. 11 n’avait pas voulu convenir avec nous que si nous parvenions à lui montrer une tête ainsi conformée, sans qu’on y eût contribué par ce moyen, il serait forcé de reconnaître que le massage n’était pas nécessaire pour que cette conformation fût produite. Son enfant présentait, en effet, l’aplatissement occipital d’une manière remarquable ; pourtant le père nous avait assuré qu’il avait pris toutes ses précautions pour empêcher qu’on ne le massât. La mère de l’enfant nous avait également juré que jamais ce massage n’avait été mis en pratique pour lui. M. Moërenhoüt, en voyant cette conformation, qu’il n’avait pas remarquée jusque-là, quoiqu’elle fût très prononcée, crut alors devoir l’expliquer en disant qu’il était à supposer qu’on la lui avait donnée à son insu.

Le second exemple que nous citerons est celui qui nous a été offert par la tète de l’enfant de M. Dutaillis. Cet officier avait naturellement la même croyance que M. Moërenhoüt, car c’était l’opinion générale à Tahiti ; comme il croyait en même temps que ce massage ne devait, ne pouvait pas être sans influence sur le développement de l’intelligence, il avait pris, nous disait-il, toutes les précautions pour empêcher qu’on y eût recours, et il était certain, ajoutait-il, d’y avoir réussi. Devant nous, la mère lui jurait que jamais, depuis l’expression de son désir, elle n’avait seulement songé à essayer de concourir à la conformation qui existait.

Bien que fort éclairé, cet officier n’avait pas remarqué, — ou s’il l’avait fait, il n’en avait pas saisi la conséquence, —

que le crâne de son fils avait la forme qu’on attribue au soin pris par les indigènes de façonner, dès la naissance, la tête de leurs enfants. Quand nous lui fîmes remarquer cette conformation, il convint nécessairement de son existence, car elle était on ne peut plus apparente ; mais il nous soutint en même temps, ne saisissant pas ce que nous voulions lui dire, que la mère et sa famille n’y avaient cependant pas touché. La mère étant survenue, nous la priâmes de nouveau de dire franchement ce qui avait été fait, mais elle maintint son premier dire et nous-même n’obtînmes en particulier rien de plus d’elle. Pourtant, la tête était aplatie en arrière, et elle avait cette forme de toit, à laquelle nous l’avons comparée . La conclusion était forcée : c’était une forme naturelle puisque, sans rien faire, cette forme se reproduisait toujours.

Les personnes auxquelles nous soumîmes ces deux cas, ne manquèrent pas d’objecter qu’ils étaient présentés par des enfants métis ; il nous fut facile d’y répondre que si l’on observait cette forme sur des métis, à fortiori devaitelle être plus apparente chez les enfants pur sang*, puisque deux têtes aplaties y contribuaient, tandis que, dans les cas cités, le mélange des qualités productives avait dû, au contraire, diminuer de moitié l’aptitude à cette conformation. En effet, elle était bien plus apparente sur toutes les têtes des enfants indigènes, et cette preuve devait, 41 nous semble, être plus que suffisante.

Néanmoins nous cherchâmes chez les indigènes, autant pour notre propre satisfaction, que pour celle des autres, et bientôt nous n’eûmes pas seulement quelques exemples, mais un grand nombre venant prouver que les moyens qu’on nous avait dit être nécessaires pour produire cette conformation, n’avaient pas été mis en usage : les femmes de Tahiti, aujourd’hui, sont trop paresseuses pour qu’on puisse douter de leur assertion en pareille occasion.

Nous ajouterons que si, parmi les préjugés si nombreux de la population tahitienne, celui-là s’est toujours conservé, il ne l’a été pourtant qu’avec cette indifférence qui gagne en tout les sauvages en contact avec les peuples civilisés. Les

Tahitiens sont restés convaincus que le massage ancien était suffisant pour expliquer la forme actuelle de leur tête ; mais il est douteux que l’expérience serve de guide à leur conviction, car il est rare aujourd’hui, d’après euxmêmes, qu’ils aient recours à cette opération (1).

Puisque nous parlons de la cause à laquelle est attribuée la forme de la tête des Tahitiens, disons encore que, s’il fallait en croire Moërenhoüt et quelques autres voyageurs, tous les Océaniens n’auraient le nez généralement si large ou plat que par suite du soin pris de l’épater dès la naissance. Mais, de même que les fortes et longues oreilles de ces peuples sont évidemment le résultat naturel de leur organisation, de même le nez ne doit qu’à celle-ci d’être si aplati ; car, qu’on le comprime ou non, il a toujours cette conformation.

Après cela, nous résumerons de la sorte les caractères physiques des Tahitiens, si longuement décrits par nous ailleurs.

Le corps est bien fait, possédant le plus ordinairement de belles proportions, avec tendance à l’embonpoint.

La physionomie est douce, avenante, joviale, et le sourire effleure volontiers leurs lèvres ; mais, quoique le front soit assez souvent bien développé et parfois même beau, il nous a paru qu’il était plus généralement bas.

Les yeux sont ordinairement grands et d’une grande douceur ; les sourcils sont noirs comme les yeux.

Les pommettes, chez la plupart, sans faire saillie comme chez quelques peuples, sont cependant plus saillantes que chez les Européens.

Chez les Tahitiens, ce sont les lèvres et le nez qui se rapprochent davantage des mêmes parties chez le nègre. Toutefois, des chefs tels que Pafai, Paite et le mari de la reine Pomaré, avaient le nez pareil à ceux des îles Marquises, où les nez aquilins sont communs, quoique à large base ; mais il n’est pas moins vrai, que la majorité même des chefs a le nez plus ou moins épaté, écrasé. Cet aplatissement

(1) Voy. nos Documents sur Tahiti , p. 199.

n’est pas aussi prononcé que chez le nègre, mais il l’est à peu près comme chez les métis indo-espagnols du Centre- Amérique. Cette forme du nez donne de la bonhomie à la physionomie quand le front n’est pas trop bas ; il ne ressemble pas mal à celui qu’on accorde à Rabelais, et ce n’est certainement pas le seul rapprochement qu’il y ait à faire entre lui et les Tahitiens. Il est vrai que c’est surtout par les narines qu'il s’en rapproche le plus.

Les parties les plus laides d’un visage tahitien sont les oreilles, qui sont trop fortes, mais qui doivent parfaitement remplir leur usage, si pour cela il ne faut que de l’épaisseur et une grande étendue. Sans ces oreilles, et sans la forme du nez, les visages seraient à peu près ceux des Européens qui ont la figure arrondie.

Quoiqu’il soit assez prononcé, le volume des lèvres n’a d’ailleurs rien de choquant : celles-ci n’ont que ce qu’il faut pour indiquer la sensualité.

Ce que les Tahitiens, comme tous les Océaniens, ont de moins avantageux, c’est l’ampleur de leurs pieds qui, de même que celle de leurs oreilles et de leur bouche, et même de leurs yeux, est relativement plus grande que chez les autres peuples : cette différence seule suffirait à les distinguer des Araucans et des Mexicains, de qui quelques écrivains les ont cru provenir, et chez lesquels les pieds, aussi bien que les mains, et probablement aptre chose, (car le nez aussi est petit), sont remarquables par leur petitesse.

En résumé, ainsi que nous l’avons écrit ailleurs, si nous avions à dire quel est le rang* que nous assignons aux Polynésiens d’après leur beauté, nous placerions en première ligne les indigènes des Marquises et, peut-être, sur la même ligne, les habitants de Tukopia. Après eux viendraient les Samoans et les insulaires de la Nouvelle-Zélande, des Mangareva, des Tungaet des Sandwich ; les Tahitiens n’auraient qu’un rang intermédiaire, sinon le dernier. Mais, après les femmes des îles Marquises, les leurs tiendraient le premier rang, moins par leur formes, que par leur douceur, leur air plus avenant, plus affectueux, etc.

Ajoutons encore que, pendant notre long séjour à Tahiti,

nous avons pu nous convaincre que le type de la nation est moins agréable, moins gracieux que celui qui résulte du croisement avec les Européens et surtout avec les Américains, mais qu’il est plus beau, plus mâle, et qu’il se rapproche davantage, lorsqu’on l’étudie, de celui que possèdent les Nouveaux-Zélandais. De même l’ancien langagetahitien, tombé complètement en désuétude depuis bien longtemps, et qui n’était connu que des chefs et des prêtres à l’arrivée des Européens , n’était très probablement , comme on verra, que celui des Nouveaux-Zélandais actuels.

Pour donner une idée exacte du type tahitien, nous croyons qu’il suffira d’indiquer ici les portraits de la reine Pomaré, celui de la mère de madame Salmon, descendante directe des rois légitimes, ceux des chefs Tati, Upufara et autres, et particulièrement le portrait de femme, un peu embelli par le nez et les lèvres, qu’on trouve à la pag*e 149 du Voyage autour du monde d’Elie Léguillon. Le portrait qui le précède, dans le même volume, est sans doute parfaitement ressemblant, mais ce n’est qu’une métisse de Tahitienne et d’Américain, laquelle est devenue la femme du chef tahitien Tariirii qu’on a pu voir en France avec l’amiral Bruat. Si les yeux étaient un peu plus grands, les lèvres tant soit plus apparentes et le nez légèrement plus large aux ailes, il n’y aurait absolument rien à dire ; mais enfin, tels que sont ces deux portraits, ils montrent nettement les différences qui séparent la métisse au premier degré de l’indigène pur sang.

Nous ajouterons, pour compléter ces courtes observations sur les caractères physiques des habitants des îles de la Société, que, d’après M. Broca et les anthropologistes modernes, l’indice céphalique moyen des Tahitiens est de 76.18, leur indice nasal de 51.50 et leur indice orbitaire de 92.02. M. Topinard a trouvé leur prognathisme égal à 26.80. Ces caractères crâniens sont donc sensiblement ceux de tous les Polynésiens en général.

Pourtant le Dr G. W. Spengel, dans son étude sur les

crânes polynésiens (1), après avoir constaté que la capacité crânienne est en général considérable, 1535.7 centimètres cubes en moyenne, avance que leur indice céphalique varie avec une grande régularité de l’Ouest à l’Est : aux Tunga on trouverait la brachycéphalie (80 à 87) ; à Tahiti et aux Marquises la méso-brachycéphalie (77 à 78.9) ; aux Paumotu la dolichocéphalie. Il en serait de même pour l’indice de hauteur qui varierait dans le même sens. M. Spengel en conclut que deux races différentes se sont trouvées en contact, l’une dolichocéphale et mélanésienne, l’autre brachycéphale et polynésienne : les mésaticéphales résulteraient de ce croisement.

Mais il faut remarquer que cette décroissance de l’indice céphalique n’est pas aussi régulière que l’affirme le savant allemand. Aux Marquises, par exemple, l’indice céphalique moyen mesuré par M. Broca est de 75.68, et M. Spengel luimême, dans ses tableaux, divise les crânes d’hommes de Nuku-Hiva en deux séries, l’une de 79.9, l’autre de 73.7. A la Nouvelle-Zélande, à l’extrémité opposée, l’indice céphalique des Maori a été trouvé égal à 75 par M. Barnard Davis. Il existe donc chez les Polynésiens les mêmes variations crâniennes que l’on constate chez toutes les races humaines, mais ces variations ne semblent pas suivre une progression régulière de l’Ouest à l’Est.

Peuplement de tahiti. — Tahiti, comme on sait, est l’île la plus orientale du groupe appelé Iles de la Société (2). C’est cette île que d’Urville disait avoir été la première occupée par les Polynésiens, venant, suivant une première opinion, de l’occident et même de l’Asie (3), et, suivant une dernière, d’un continent submergé (4) placé dans le Sud-Est ; c’est

(1) Revue d'anthropologie, 1877, p. 157.

(2) Ce nom a été donné pour la première fois par Ciaret de Fleurieu.

(3) Mémoires sur les îles du Grand Océan , p. 16.

(4) Philologie de l'Astrolabe .

encore la môme île qu’il disait avoir fourni les colonies qui sont allées peupler la plupart des autres îles polynésiennes, et particulièrement les Sandwich et la Nouvelle-Zélande, bien que dans son Voyage pittoresque (1), il eût avancé, au contraire, que c’étaient les Sandwich qui avaient peuplé Tahiti.

Sans nous arrêter ici à ces contradictions qui sont sans importance pour la question que nous cherchons à résoudre, et dont T appréciation sera mieux placée ailleurs, nous dirons de suite que si les traditions tahitiennes sont contradictoires aussi, comme presque toujours, la plupart s’accordent cependant à faire venir les ancêtres des Tahitiens actuels d’une terre placée plus à l’Ouest que Tahiti : cette terre, comme on va voir, est l’ile Raiatea, Tune des îles les plus occidentales de l’archipel de la Société ; elle n’est éloignée de Tahiti, dans l’Ouest, que d’environ cent milles.

La plupart des faits et des traditions, en effet, viennent appuyer cette croyance ; jusqu’au nom même de Tahiti établit que les premiers colons de cette île venaient d’une autre contrée, puisque ce nom signifie, en Tahitien : a transplanter, ôter une chose de sa place. »

Toutefois, avant de rapporter les traditions qui appuient le plus cette opinion, qu’il nous soit permis d’indiquer celle qu’avaient les Tahitiens touchant la création du premier homme. Nous hésitons d’autant moins à le faire, que cette tradition montre davantage l’analogie de croyance des Tahitiens et des Néo-Zélandais.

Comme la plupart, cette tradition a été rapportée par Ellis (2) ; elle établit que c’est le dieu Taaroa qui fit le premier homme avec 1’ Are.au, ç’est-ài-dire avec de la terre ou du

(1) Art. Sandwich. Considérations historiques .

(2) « L’origine des insulaires de Tahiti et de^ autres archipels de l’Océan Pacifique, dit Ellis, est un mystère ; diverses circonstances portent à supposer que c’est le continent américain qui les a peuplés. »

sable roug’e, et que cet homme était appelé Tii (1). Or, rapprochement curieux, et qui prouve au moins l’origine commune de cette tradition et de celle de la Nouvelle-Zélande sur le même sujet, les Nouveaux-Zélandais disent, eux aussi, que le premier homme a été fait avec une terre rouge malaxée avec son propre sang, ou seulement avec l’eau ocreuse des marais, par Tiki, deuxième fils de la terre et du ciel, d’après les légendes Maori (2). Il n’y a absolument d’autre différence que celle du nom du créateur : Taaroa à Tahiti, et Tiki à la Nouvelle-Zélande. Tii, en effet, n’est bien certainement que le mot Tiki de la Nouvelle-Zélande et des Marquises ; c’est ce que montre le dictionnaire tahitien des missionnaires anglais, d’après lequel Tii, dans les îles de la Société, est le nom du premier homme. Donc ce n’était pas seulement un esprit, comme quelques écrivains l’ont dit, mais bien un être humain, le premier créé par le dieu Taaroa suivant les Tahitiens, et, suivant les Nouveaux-Zélandais,par Tiki, le dieu créateur des hommes. On a vu que celui-ci passait également aux îles Marquises pour les avoir créés, et que c’était en outre le nom du premier colon qui était venu se fixer à Nuku-Hiva, de même que c’était lui qui passait pour avoir porté les premières patates à T Ile- Nord de la Nouvelle-Zélande.

Ne pouvant entrer ici dans les développements qui seraient nécessaires à cette occasion, nous nous contenterons de faire remarquer, en passant, que non-seulement ces traditions prouvent, par leur analogie, que l’une dérive de l’autre, mais qu’il est même probable que la première vient de la seconde plutôt que la seconde de la première, comme on l’a cru. La légende de la Nouvelle-Zélande est, en effet, plus complète, et elle donne même, à notre avis, la clef de toutes les versions différentes que présentent à ce sujet les

(1) Taylor, p. 18, dit que la femme de Tiki a été faite aussi avec de la terre par l’Arohirohi, « tourbillon, tourner en rond », ou par la chaleur frissonnante du Soleil et de l’Echo. Elle était appelée Marikoriko, tandis qu’à Tahiti, c’était Hina.

(2) Taylor, p. 23.

diverses îles polynésiennes. On voit, en résumé, que ce n’est qu’une vieille tradition dont l’orignne remonte à une époque mythologique, et dont le souvenir n’a été nettement conservé que par les traditions de la Nouvelle-Zélande : ailleurs, ce ne sont que des fragments de ce mythe, plus ou moins dénaturés.

Cela dit sur la création du premier homme à Tahiti, nous ajouterons qu’il y a, sur la création de l’île elle-même, une tradition, qui ne montre pas moins que la précédente l'analogie de croyance existant entre les Tahitiens et les Nouveaux-Zélandais : cette tradition rapporte que Tahiti et les autres îles de la Société ont été produites lorsque Maui était occupé à traîner, de l’Ouest à l’Est, à travers l’Océan, une. grande terre que les Tahitiens croyaient être située à l’Est ou mieux au Sud-Est de leur île.

Ainsi c’était, comme on voit, d’après la tradition ellemême, de l’Ouest vers l’Est que se dirigeait Maui en traînant sa terre, et quand on saura que c’est en suivant cette direction qu’il se rendit d’Hawahiki à l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande, on comprendra mieux que les Tahitiens n’aient conservé qu’un souvenir confus de la tradition la plus importante et la plus complète de toutes celles de la Nouvelle-Zélande, et que la leur n’en soit qu’un fragment.

A cause de cela, nous nous contenterons donc ici de renvoyer aux légendes Maori, qui expliquent si bien, à notre avis, l’existence d’une pareille croyance à Tahiti. Seulement, ce que nous croyons devoir dire dès à présent, c’est que le Maui de la Nouvelle-Zélande n’était qu’un homme, né en Hawahiki, forcé à peu près de s’expatrier, à cause de ses méfaits et divinisé plus tard. Cet homme, d’après les traditions, aurait été le premier fils de Dieu devenu mortel. On lui attribue les faits les plus extraordinaires, tels que d’avoir pêché l’Ile-Nord de la Nouvelle-Zélande ou Oatearoa, surnommée à cause de cela Ika-na-Maui, le poisson de Maui ; d’avoir le premier obtenu le feu de Mauika qui le gardait, et d’avoir accompli un grand nombre d’actes pareils. Ce nom de Maui est si intimement lié à toutes les croyances polynésiennes, qu’on le retrouve dans toutes

les îles de la Polynésie, telles que les îles Hervey, Rapa, Marquises, etc., et Hawaii, où l'une des îles porte même le nom de Maui, enfin jusque dans les îles Tunga, d’après une tradition de Pritcliard , que nous ferons bientôt connaître.

Dans les îles de la Société, à l’arrivée des Européens, ce nom de Maui n’était que celui d’un prophète qui l’avait pris, comme d’autres avaient pris, selon la coutume polynésienne, les noms de divers autres dieux , tels que Tangaroa, Ta, etc. C’était naturellement un homme de race sacerdotale ; il habitait Raiatea. Ce fut lui qui annonça la venue de navires sans balancier, prophétie qui se trouva vérifiée par l’arrivée des navires Européens ; il prédisit également qu’il en viendrait sans cordages, ce que l’apparition des bateaux à vapeur a réalisé (1) .

Une autre tradition rapporte qu’un homme nommé Ui, venant d’un archipel sous le vent, est le premier qui soit allé prendre possession de Tahiti. 11 est évident que ce mot n’est que la dernière syllabe du mot Maui, mal entendu par le premier européen qui a fait connaître cette légende ; mais en outre, il est bien probable que la légende fait confusion quand elle dit que cet homme se rendit à Tahiti pour en prendre possession : ce n’est presque certainement que le souvenir confus et mal appliqué du fameux mythe de Maui, pêchant à la ligne llle-Nord de la Nouvelle-Zélande. 11 est du reste certain, comme on va voir, que d’autres traditions, beaucoup plus explicites et vraisemblables, attribuent la première occupation de Tahiti à d’autres personnages ; mais cette dernière légende semble elle-même établir que les premiers occupants de Tahiti venaient d’une contrée étrangère, et que, par conséquent, le peuplement de cette île s’est opéré par voie de migrations.

Nous allons maintenant examiner les faits qui aident le mieux à faire reconnaître le lieu de provenance des Tahitiens.

Déjà nous avons signalé le nom que porte l’île Tahiti,

(1) Yoyez ci-ciessus, vol. I, p. 453.

comme indiquant, par sa signification, que les premiers qui le lui ont donné venaient d’une autre contrée. Mais, fait plus significatif, la divinité principale de Tahiti portait le nom d’Oro, tout comme dans File Raiatea, et cette divinité y avait un temple qui était une véritable succursale de celui de cette dernière île.

En outre, fait non moins significatif peut-être, mais dans un autre sens, il existe à Tahiti une montagne, plus élevée que toutes les autres, 2232 mètres, et qui porte le nom d’Orohena (1), absolument comme est appelée une île des Samoa, sous la forme Orosenga, qu’on prononce et écrit ailleurs Orohenga. Cette dernière orthographe se rapproche davantage de celle des Nouveaux-Zélandais.

D’un autre côté, quand on sait qu’il existe sur l’île Raiatea un lieu portant le nom d’Opaa, d’où les traditions font justement descendre les Tahitiens, on ne peut qu’être frappé aussi du nom que porte une tribu de l’île de Tahiti, celle appelée Te Oropaa ou Oropoa, surtout quand on remarque que les gens de cette tribu étaient, avant leur conversion, les adorateurs les plus fanatiques du dieu Qro. C’était dans le district occupé par les Oropoa que se trouvait le fameux Maraë neutre, dédié à Oro, et où l’histoire montre que Pomaré 1er se rendait lui-même, pendant ses tentatives d’usurpation, pour invoquer le dieu qu'il devait bientôt transporter dans un autre district, afin que ses ennemis ne pussent en faire autant. L'emplacement occupé aujourd’hui par le temple protestant, à Punaavia, est celui où existait autrefois ce Maraë national, si souvent arrosé de sang humain, avant la venue des missionnaires anglais.

Les gens de l’Oropoa se regardaient comme des émigrants de Pile Raiatea, et l’on conviendra que si cette croyance ne suffit pas à prouver, d’une manière certaine, que les Tahi-

(1) Ce mot signifie en Tahitien, la nageoire supérieure d’un poisson.

En Tahitien: Oro , dieu delà guerre ; Henct , peut-être pour Hina, nom de la première femme, la femme de Tii. .

En Maori : Oro aiguiser, moudre ; hengahenga . fille. -

tiens en venaient, elle semble du moins démontrer que les Oropoa, quelque fût leur lieu d’origine, n’étaient arrivés à Tahiti qu’en conquérants. Bien mieux , cela résulte de l’espèce de supériorité que les Tahitiens leur ont toujours reconnue, et qui existait encore quand les Français durent faire la guerre pour soumettre l’île. A cette époque, 1844 à 1846, ils passaient encore pour les plus grands guerriers, pour les plus courageux, et c’était eux, sous U tarai, qui formaient le noyau des insurgés. Par leurs actes, comme par leur air martial, on voyait qu’ils avaient d’euxmêmes la meilleure opinion : ils semblaient vraiment se regarder comme ayant une origine plus noble que celle des autres tribus de la même île. Quelques-uns nous ont dit à nous-même qu’ils descendaient des plus puissants conquérants de Tahiti, et que leurs ancêtres venaient de Raiatea, ce qui, il est vrai, ne suffit pas à rendre le fait plus certain, quand on sait quelle dose d’amour-propre et de vantarde rie possèdent les Polynésiens.

Il est inutile d’ajouter que ce fut dans ce district que se passèrent les principaux évènements des guerres des Pomaré, pour subjuguer l’île : ce fut là que finit, en 1815, la dernière lutte entre le 2e Pomaré et les partisans de l'ancien régime (1).

Toujours est-il que nous trouvons dans le mot seul d’ Oropaa, un témoignage en faveur de cette croyance des Tahitiens, et surtout des Oropaa, qu’ils étaient venus de l’Opaa de l’île Raiatea. Pour nous, opaa n’est bien probablement que le mot oropaa élidé ; mais, que cela soit ou non, il n’est pas moins à remarquer encore que la croyance générale des Tahitiens est que Raiatea a été non-seulement le berceau de leurs ancêtres, mais aussi celui de leur religion. Ce qui appuie le plus cette croyance, c’est qu’en certaines occasions, il fallait que les Maraë les plus importants de Tahiti envoyassent des victimes humaines à Raia-

(1) Voir nos Documents sur Tahiti : art. biographique sur les Pomaré.

tea. Toutefois, un pareil fait, il faut bien le reconnaître, prouve mieux que Tahiti a été vaincue par quelque colonie de Raiatea, qu’il ne démontre la provenance certaine de cette dernière île, de ses premiers habitants. Pourtant, comme tous les faits semblent appuyer cette croyance, il n’est guère possible, croyons-nous, de ne pas l’admettre : seulement il ne faut pas perdre de vue que le nom donné à la plus haute montagne de Tahiti par ses habitants indique, de son côté, que les îles Samoa ne sont probablement pas étrangères au peuplement de cette île , particulièrement celle d’Uporu, dont le nom se retrouve, comme on va voir, dans les traditions tahitiennes. Cette dernière circonstance est, sans nul doute, celle qui ale plus contribué à faire dire par quelques ethnologues que c’est par les Samoa qu’ont été peuplées les Iles de la Société.

Quoi qu’il en soit, d’après tout ce qui précède, c’est donc avec vraisemblance que les Tahitiens attribuent surtout leur provenance à l’île Raiatea, qui est plus occidentale que la leur, et que, de même que les habitants de cette île, ils pla cent leur lieu d’origine à Opaa.

Ce lieu, disent les traditions, était la terre héréditaire de la famille royale et sa résidence habituelle. C’était là que se trouvait le grand Maraë, où l’idole nationale était adorée, et où les sacrifices humains étaient accomplis. Ce qui semble le plus militer en faveur de la croyance des Tahitiens qu’ils provenaient de cette île, ce qui prouve le mieux qu’ils ont dû être tenus longtemps en sujétion par l’île Raiatea, c’est, comme nous l’avons déjà indiqué, que les offrandes étaient apportées à Opaa, non-seulement des districts de Raiatea et de ceux des îles voisines, mais aussi de ceux des îles du Yent, dont Tahiti faisait partie, et même des îles placées au loin, dans le Sud et le Sud-Sud-Est.

C’était là encore que, d’après les traditions locales, s’étaient établis les premiers hommes, que quelques écrivains modernes supposent y être arrivés sous la conduite d’un chef des Samoa, nommé Oro : ce chef fut divinisé plus tard, comme le fut Hiro, autre chef dont les généalogies de

Mare font le 15e roi de Raiatea (1), mais qui pourrait bien, au contraire, en avoir été le premier, d’après les actes qui lui sont attribués.

Il est vrai, cependant, que d’après une autre tradition, Opaa était la résidence des esprits ou Tii : ceux-ci devinrent les créateurs de l’espèce humaine sous les noms, l’un de Tii Maaraauta, c’est-à-dire grand Tii ou dieu protecteur de l’intérieur, et l’autre de Tii Maaraataï ou grand dieu protecteur de la mer. Le premier demeurait à Opaa, d’où, suivant la même tradition, il peupla d’abord l’île et successivement toutes les îles du groupe. Enfin une autre tradition dit encore que Tii n’était pas un esprit, mais bien un être humain, le premier homme fait par les dieux, et que sa femme était appelée également Tii, et Ù’autres fois Hina.

Nous avons montré précédemment que le mot Tii de Tahiti n’est que le mot Tikfi des traditions de la Nouvelle- Zélande ; mais comme en outre il est, pour cette dernière contrée, où les traditions sont si complètes , le nom du dieu qui a créé l’homme, nous croyons qu’il est préférable d’admettre que c’est Tiki plutôt qu’Oro, qui a peuplé Raiatea, comme il a peuplé toute la terre. Ce ne serait, dans ce cas, qu’une allégorie, ou tout simplement le nom du chef qui aurait conduit la première colonie dans cette île ; car, on le sait, les chefs de race polynésienne avaient partout la coutume de prendre le nom de quelquesuns de leurs dieux : il nous suffira de citer, à ce propos, Tangaroa, Makea, etc. Cette coutume devait avoir l’avantage, chez des peuples crédules, de les mieux disposer à accepter l’origine divine que leurs chefs se donnaient ; mais elle aide surtout à comprendre aujourd’hui le peu d’utilité des généalogies sur lesquelles on s’appuie, quant au nombre exact des chefs qui se sont succédé dans une même île.

(1) Hiro, à Tahiti, était le dieu invoqué par les voleurs, tout comme à la Nouvelle-Zélande, Whiro et le fameux Ta ma te Kapua, deux chefs de THawaliiki, étaient les dieux protecteurs des voleurs.

Cette préférence que nous sommes porté à donner à Tiki pour le peuplement de Raiatea, trouve un appui dans ce fait, généralement admis aujourd’hui d’après Ellis (1) et M. de Quatrefages, qu’Oro n’était qu’un chef déifié, « entré dans l’Olympe polynésien, postérieurement aux grandes divinités engendrées directement de Taaroa (2) ou émanées de lui (3). »

Telle est, en effet, la croyance actuelle depuis le travail de M. de Quatrefages. Nous sommes nous-même disposé à l’adopter, non seulement pour Oro, mais aussi pour son père Taaroa et, à plus forte raison, pour le chef déifié Hiro, malgré les objections qui peuvent être faites à cette croyance. Il est certain qu’il existe à Tahiti une légende, d’après laquelle les îles de la Société ont été pêchées par Maui et non par Taaroa. Par conséquent ce dernier , se serait fait attribuer , ou on lui aurait donné soit de son vivant, soit après sa mort, tous les hauts faits que les légendes les plus diverses attribuent à Maui. Il est vrai que Maui lui-même, comme nous le montrerons, s’était, une

(1) Ouvrage cité, t. II, p, 194.

(2) Ce nom de Taaroa est le même que celui de Tangaloa aux Tunga ; Tangaroa aux îles Manaia ; Tagaloa , aux Samoa ; Tanaloa, ou mieux Kanaloa, aux Sandwich. Là, de même qu’à Tahiti, il était regardé comme le créateur de toutes choses. C’était donc, dans toutes ces îles, le nom du dieu créateur, tandis qu’à la Nouvelle-Zélande le nom de Tangaroa n’appartenait qu’au dernier né de Rangi et Papa, le ciel et la terre, et qu’il y passait pour le dieu de l’Océan et le père des poissons.

Mariner apprend qu’aux Tunga, Tangaloa était le dieu des constructions et des arts, ce 11 est douteux, dit-il, qu’il y eût quelque temple consacré à ce dieu ; cependant il avait de nombreux prêtres qui étaient tous charpentiers. C’était le dieu qui avait tiré les îles Tonga du fond de l’Océan, pendant qu’il pêchait. s ( Histoire des naturels des IlesT 'on gaon des Amis, etc., traduction de Fauconpret, Paris, 1817, vol. II, p. 180.) On verra plus loin qu’une autre tradition attribue ce fait à Maui, ce qui doit faire supposer que Tangaloa s’est fait attribuer une partie, sinon tous les actes de Maui.

(3) De Quatrefages, ouvr. cité.

fois hors de l’Hawahiki, emparé des hauts faits qui avaient rendu Tawaki si célèbre : il aurait donc parfaitement bien pu, par cela même, être le premier découvreur des îles de la Société, aussi bien que des îles Tunga ; peutêtre doit-il être considéré comme l’homonyme de ce Tangaroa qui, dans les légendes maori, est le sixième fils de Papa et de Rangi, c’est-à-dire de la terre et du ciel, émigrant d’Hawahiki vers la Polynésie. Car, nous l’avons déjà dit et nous le répétons encore, l’Hawahiki, dont nous aurons à parler si longuement pour faire adopter notre système, n’était pas, comme on Je croit, ni dans la Malaisie, ni même dans ce qu’on appelle les îles Polynésiennes proprement dites : nous montrerons, en temps et lieu, qu’il se trouvait sur un point de l’Ile du Milieu de la Nouvelle-Zélande.

Quant à Hiro, ce nom n’était presque certainement que * l’analogme de celui de Whiro, le fameux chef de l’ Hawaii iki, qui, une fois la guerre déclarée par suite de la mésintelligence survenue entre les chefs du Wliare-Kura , et après la mort par trahison de ses deux fils, fut contraint de s’enfuir avec son troisième fils Monoa : on retrouve plus tard ce dernier dans l’île d’Aotearoa où Maui alla lui-même se fixer. De même que Hiro des îles de la Société, Whiro était le dieu des voleurs en Hawahiki et à la Nouvelle-Zélande (1).

Si, contrairement à l’opinion de Moërenhoüt, nous admettons, avec M. de Quatrefages, et comme semble le démontrer la légende maori, que tous les dieux ne sont que des chefs déifiés, nous devons dire aussi que la plupart des traditions et des écrivains regardent Oro comme un dieu. Ellis, par exemple, cite une tradition qui le place parmi les

(1) Voir pour le Whare-Kura et pour les traditions relatives à ce temple, à Whiro et à ses enfants, YHistoire de la Nouvelle-Zélande du Rev. Taylor, p. 65 et 69.

Whiro et Tama te Kapua étaient les dieux du vol ; quand ils allaient voler, ils marchaient sur des Pou toko ou échasses, afin de ne pas laisser l’empreinte de leurs pas et d’être plus à même d'atteindre les wata, hautes étagères sur lesquelles ou conservait la nourriture.

dieux, mais seulement dans la 4e classe ; un manuscrit donné au gouverneur Lavaud lui assigne le même rang*. Une autre tradition, au contraire, le place immédiatement après Taaroa, dont il serait le fils. Enfin Moërenhoüt et Ellis (1) rapportent une tradition d'après laquelle Oro était non-seulement le premier né de Taaroa, mais avait pour mère Hina. Cette dernière assertion, disons-le de suite, n’est probablement qu’une erreur : presque toutes les traditions, aussi bien à Tahiti qu’aux Samoa, ne parlent d’Hina que pour en faire la fille de Taaroa. On verra plus loin le rôle important que joue Hina dans la formation des îles Samoa et dans la création de l’homme. Ellis dit même, à ce sujet, que le premier acte de Taaroa fut de créer Hina, qui devint la mère d’Oro (2).

Il est vrai qu’une tradition de la même île dit qu’Hina, née à Raiatea, était la fille de Tii, le premier homme ; qu’une autre tradition dit seulement qu’elle était la femme de Tii ; enfin qu’une autre encore en fait la femme d’Oro : ces divergences prouvent, sans contredit, la confusion commise par ceux qui ont fait connaître ces légendes aux Européens ; mais elles s’expliquent facilement, car les traditions n’ont été conservées que par la mémoire, et elles ne détruisent d’ailleurs en rien la valeur du fond traditionnel.

A l’occasion de ce nom Hina, nous ajouterons qu’ainsi restreint, il pourrait paraître inconnu à la Nouvelle-Zélande, parce qu’on ne le rencontre dans aucune des nombreuses traditions de cette contrée ; mais on y trouve le mot Hinauri, nom donné à la sœur de Maui : Hinauri, après que son mari eût été tué par son frère, devint la femme du puissant chef Tinirau, des mains duquel vint l’enlever, avec son enfant, Rupe, frère aîné de Maui, qui la transporta au ciel (3), en laissant son enfant Te Huruhuru sur la terre. Dans une

(1 ) Polynesian researches , vol. II, p. 194.

(2) Ibid., p. 193.

(3) Quelques indigènes croient qu’elle est encore dans la lune.

version différente des légendes, Hinauri est appelée Hinete-Iwaiwa, « femme ou fille qui veille, vigilante (1). »

En somme, la plupart des traditions semblent bien dire qu’Oro était un dieu ; mais un pareil nom ne signifiant en Taliitien que « ratisser, racler du taro « et en Maori * aiguiser, moudre », ne peut avoir été donné avec ces significations comme nom à une divinité. Nous croyons qu’on doit y voir tout simplement les mots maori Ko-Rongo , élidés, c’ést-à-dire O-Ro : les Tahitiens ayant, comme on sait, supprimé l’usage du k et du ng dans leur langage. A la Nouvelle-Zélande, en effet, Rongo est l’un des dieux principaux et des plus invoqués, comme nous avons vu qu’il l’était aux Sandwich sous la forme Lono, les Hawaiiens n’ayant pas l’usage du g et du r (2). C’était en outre, à la Nouvelle-Zélande, le dieu père des Kumara ou patates douces et, ce qui pourrait appuyer cette opinion, c’est qu’aux îles Manaia, où l’on a conservé l’usage du k et de la particule ko, on donne le nom de Koro au dieu Qro des îles de la Société (3).

(1) A la Nouvelle-Zélande hina signifie gris, tête grise ; uri, postérité, vestige.

Aux Samoa, Sîna, nom de la lre femme, blanc, .blanche.

Voir pour Te Huruhuru , les traditions de sir Grey et Taylor.

(2) Nous avons dit que Cook, pris pour ce dieu Lono, fut un instant adoré à Hawaii. Nous croyons devoir ajouter, comme nouveau témoignage en faveur de la déification fréquente des chefs, que Lono était un ancien roi qui, ayant tué sa femme par jalousie, finit par émigrer dans un vieux canot, et qui ne revint jamais, après avoir prophétisé qu’il reviendrait plus tard sur une île chargée de noix de cocos, de cochons et de chiens.

(3) C’est ce qu’apprend J.Williams (a Narrative , etc., p. 51) quand il parle des demandes qui lui étaient adressées par le chef Tamatoa d’Aïtutaki, dans le but de savoir ce qu’étaient devenus, à Tahiti, Koro et le grand Tangaroa. Ce fait lui-même, tout en démontrant que les deux archipels avaiént, à une époque, de nombreuses et fréquentes relations, semble prouver que, dans l’origine, les Tahitiens ne devaient pas parler d’autre langage que celui qui, de nos jours, est encore parlé dans les Manaia et dans le pa^ys d’origine première. Nous appuierons plus loin cette assertion de témoignages probants.

Si donc, comme celanous paraît probable, le mot Koro n'est que Ko-Rongo élidé, il est facile de comprendre que le mot Oro n’est que ce même mot Koro , élidé encore davantage, comme le sont, on le sait, tous les mots tahitiens, qui font du dialecte des îles de la Société le plus émasculé de tous les dialectes polynésiens. Mais, dans ce cas, il serait fait allusion à l’un des dieux mythologiques et non pas à un chef portant ce nom.

On peut d’ailleurs faire encore un curieux rapprochement entre les noms qui étaient donnés au dieu de la guerre à la Nouvelle-Zélande et dans les îles Polynésiennes. Nous venons de dire que ce dieu se nommait Oro à Tahiti ; mais là aussi Tu était une divinité dont les fonctions n’étaient pas bien spécifiées. Or, à la Nouvelle-Zélande, mais dans l’Ile Nord seulement, Tu était également le nom du dieu de la guerre (1), de même que dans plusieurs autres groupes polynésiens. N’en peut-on pas inférer que les attributions de Tu avaient été prises par Oro, ou que peut-être elles lui avaient été données, après sa mort, par les prêtres de l’île, soit par reconnaissance, soit par flatterie ? Il est certain que ce nom Oro ne se retrouve ni aux Sandwich, ni aux Marquises, ni aux Tunga, ni même aux Samoa, si l’on s’en rapporte à la liste des dieux que Pritchard a donnée de ces dernières îles. Aux Sandwich, le dieu de la guerre s’appelait Ku et il portait par conséquent le même nom que le dieu Tu de l’Ile Nord de la Nouvelle-Zélande. Ce fait encore nous ferait croire que si les Sandwich ont bien été peuplées par les Tahitiens, ceux-ci ont dû y arriver avant d’avoir remplacé le mot Tu par celui d’Oro. Ce serait une nouvelle preuve en faveur de l’opinion de ceux qui croient qu’Oro n’était que le nom d’un chef ; mais, dans ce cas, il ne serait arrivé qu’ après le peuplement de l’île Raiatea déjà fait par Tiki ou par un autre.

On pourrait même alors se demander si Oro n’était pas tout simplement le premier roi qui figure sur la liste des

(1) Nous avons déjà dit que le Dieu de la guerre s’appelait Mam dans nie du Milieu ,

rois de Raiatea, donnée par M. de Quatrefages (1). Dans cette liste, il est appelé Uni et ce nom ne se représente plus dans tout le reste de la généologie, jusqu’à la reine Pomaré. Cette liste, on le sait, a été dressée de notre temps par l’mdig-ène Mare, qui a cherché, par flatterie, à faire remonter la généalogie de la famille Pomaré aussi loin que possible. Néanmoins, quand on remarque que le nom de la femme d’Uru était Hina-tu-maroro (tu roro ), on est frappé, après ce que nous venons d’en dire, de ce nom Hina, qui n’est probablement lui-même qu’un nom emprunté au mythe originel, ainsi que semble l’indiquer l’épithète ajoutée (2) .

Quant au mot U ru, il est donné à Tahiti aux personnes inspirées ; il est fort probable que ce premier roi, s’il n’a pas pris lui-même ce nom de son vivant, a été désigné ainsi après sa mort parce qu’il était reg-ardé comme un prophète.

Mais enfin, quelle que soit l'origine de ce nom Uru ; quels que soient les rapports existant entre lui et le mot Oro ; que celui-ci soit le nom d’un dieu de la mythologie polynésienne, ou seulement le nom de quelque chef étranger, venant à Raiatea et déifié plus tard, toujours est-il que l’on attribue à ce personnage le premier établissement, à Qpaa, des émigrants arrivés, sous sa conduite, à Raiatea : on dit même généralement qu’il commença par donner à cet établissement le nom de Havaï , c’est-à-dire celui de la mèrepatrie.

Le savant américain Haie disait qu’il était parti des Samoa : or pour lui, Havaï , qui est écrit Oheavai sur la carte de Tupaia, n’étant que le mot Savait, l’une des îles Samoa, il en concluait que cette île Savaii était celle dont avait voulu parler Tupaia, et qu elle était la Mère-Patrie, la mère des

(1) Les Polynésiens , p. 195.

(2) Tumaroro n’est pas tahitien ; il faut probablement lire tumarorcirorci, être honteux, confus.

Turoro et maroro ne sont pas non plus tahitiens en un seul mot ; mais tu-roro et ma-roro le sont : Tu , Dieu, être, c’est, etc.; roro, cerveau des humains; ma, avec, net, etc.

autres îles. On verra bientôt que c’était une erreur, de môme que l’opinion différente d’Ellis qui, s’appuyant surtout sur les traditions tahitiennes et sur l’analogie plus complète de ce mot avec celui d'Hawaii, plaçait la Mère-Patrie dans les îles Sandwich.

Ellis, affirme-t-on généralement, a appris que la plaine d’Opoa portait autrefois le nom de Havai : C’est par erreur, croyons-nous, qu’on ne cesse de répéter cette assertion dans tous les écrits modernes, car cet écrivain n’en dit pas un mot. Qu’on relise le chapitre 1er du 2e volume, où il est parlé de Raiatea, et l’on verra que le mot Havai n’est pas écrit une seule fois. On y trouvebien le mot Haweis qui n’est ni polynésien, ni maori ; mais ce jmot n’est, dans le texte, que le nom du bâtiment qui servait à transporter les missionnaires d’une île à une autre. Qu’on relise le chap. 2e du même volume: Origine des habitants , et l’on verra que, parmi les nombreuses traditions citées, pas une seule n’y fait allusion. Celle sur Opoa même se borne à indiquer que ce lieu, patrie originaire de la population, fut d’abord habité par des esprits ; mais elle ne dit pas qu’il ait porté, dans l’origine, le nom de Havai. Si donc Ellis n’a rien dit à ce sujet, on aurait tort de s’appuyer plus longtemps sur l’assertion qu’on lui prête, pour soutenir que telle était bien autrefois l’appellation de la plaine d’Opoa, et c’est à d’autres écrivains qu’il faut s’adresser.

Pour nous, après avoir lu tout ce qui a été publié par les missionnaires et les voyageurs anglais sur les îles de la Société, nous ferons l’aveu que nous n’avions jamais rencontré cette assertion, jusqu’au moment où parut un petit livret de M. Barff, publié à Londres en 1847 (1). L’auteur y cite ce mot Hawaii , mais sans entrer dans le moindre détail. Il suffit cependant qu’il ait été donné par l’homme le plus compétent dans la langue tahitienne et les traditions des îles de la Société, par celui qui a fourni à Ellis la plus grande partie des faits ou des récits polynésiens que ce

(1) Ch. Barff. E parait no Malline , etc. Discours sur Mahine, etc. — Loftdon 1847, p. 29.

LES POLYN ÉSIEXS.

dernier a fait connaître, pour quon n’hésite pas à admettre que tel a bien été, à une époque aussi reculée que possible, le nom donné à la plaine d’Opoa. C’est d’ailleurs ce qui résulte d’un fragment de légende, rapporté et interprété par Moërenhoüt, commenté par MM. Haie et Gaussin, et appuyé par l’une des traditions que l’indigène Mare a données au gouverneur Lavaud.

.Nous allons ici entrer dans quelques détails à ce sujet, nulle autre place dans ce livre 11e pouvant être plus convenable.

On voit d’abord, dans la cosmogonie tahitienne rapportée par Moërenhoüt (1), que le dieu créateur, Taaroa, alors qu’il n’existait ni terre, ni ciel, ni mer, ni hommes, se changea lui-même en toutes choses. Entre autres, le dieu « créa la terre ou l’univers, création grande et sacrée » : Fanaou fenoua Hoaii , Hoaii noui roa , ainsi que Moërenhoüt traduit et écrit ces mots. Plus loin (2), le même écrivain traduit les mots E pau fenoua no Hoaii par « est achevée la création de l’Univers. » Plus loin enfin (3) il traduit : Tei moua tri te atua Roo uravena e roto épou fanau Ouporou , par « alors le dieu Roo saisissant ce que renfermait le sein de sa mère, en sortit parle côté. « Or il y a loin, comme on va voir, de cette traduction à celle qui en a été faite depuis.

En effet, M. Haie ayant discuté l’orthographe de Moërenhoüt, et s’appuyant sur le sens de tout le chant, a conclu, le premier, que le mot Hoaii devait être lu Havaii : c’est cette opinion qui est devenue générale parmi les ethnologues et qui a été adoptée par M. Gaussin entre autres,

Ce savant la soutient en disant : « En effet, la première ode concerne la création de Hoaii (Havaii) que monsieur Moërenhoüt interprète par « l’univers. » Le passage qui y est plus particulièrement relatif est celui-ci : fanaou fenoua Hoaii ( fanau fenua Havaii ,) qu’il faut traduire ainsi : « fut créée

(1) Voyage aux îles du Grand Océan , t. II, p. 419.

(2) Ibid, g 2, Création , p. 423.

(3) Ibid. § 3, Naissance des dieux et des hommes , p. 426.

la terre de Iiavaii. » La seconde partie de l’ode continue à rapporter l’œuvre de la création, et finit par : e pau fenoua no Hoaii [e pau fenua no Havaii ), « fut finie la terre de Havaii. » D’une autre part, la troisième partie se termine également par : fanau Ouporou (; fanau Uporu). « fut créée Uporu » On sait que Uporu est en importance la seconde île de l’archipel Samoa. (1) »

De sorte, en résumé, que pour MM. Haie et Gaussin (2), ce dernier mot était bien le nom de l’ile Uporu des Samoa : comme on le voit, la différence entre leur interprétation et celle de Moërenhoüt est complète.

Certainement il n’est pas facile de dire de quel côté est la vérité. Cependant quand on remarque que le mot Uporu ne vient qu’après la désignation de « enfants divins », peutêtre doit-il paraître difficile de croire que l’ode a voulu parler de l’île du groupe Samoa, puisqu’aucune autre île, dans tout le chant, n’a été désignée par son nom.

M. Gaussin cite d’ ailleurs, à cette occasion, un passage des traditions rédigées par l’indigène tahitien Mare (3), qui ne permet guère, à notre avis, de croire qu’on ait voulu parler de l’île Uporu, mais qui, par contre il est vrai, semble bien établir que la terre appelée Hoaii était celle désignée par les Tahitiens sous le nom de Havaï. La citation qu’a faite M. Gaussin de ce passage est trop importante pour que nous ne le fassions pas connaître en entier. En voici le texte et la traduction, d’après le savant français:

Teie te pehe na Taaroa , i te tuvauvau raaia Havai i te fenua ; Tuvau , Tuvau, oneura onomea hunia Inaa ma e nu e ne ana e , hii tei taï e tai o, Tane nui mana ore i te horaho -

(1) Le mot uporu peut se décomposer ainsi à la Nouvelle-Zé« lande : £7, gorge, sein, arriver par mer ; po , nuit, lieu où se rendent les âmes; ru, tremblement de terre.

(2) Du dialecte de Tahiti , etc., in-8°, Paris, 1853, p. 275.

(3) Mare, sous les gouverneurs Lavaud et Bruat, était l’orateur du gouvernement ; dans ses moments de loisir, il se mit à réunir, et malheureusement à interpréter, les traditions de son pays.

raneï e T avau te one i tau vaa iti a horahora te one i tau iti a tavaue'a oti , a haro e haa , a horohaa , a horohaa, a horohaa , e a oti a te Tumu te tuvauvau ra ia Havai , a Tuvau.

« Voici le chant de Taaroa, lorsqu’il étendit, (comme de « l’herbe sur le sol), Havai, lorsqu’il étendit la terre : « Etendez-vous sables rouges, étendez-vous, sables blancs! « fleurs des cocotiers, épanouissez-vous ! Oh ! les gémisse- « ments, les cris de douleur de la terre dans le travail de « sa création. Tane nui mana ore (1), en disposant tout en « ordre, arrange le sable pour ma petite pirogue ; étends- « le pour ma grande pirogue. Etends, étends ! jusqu’à ce « que tout soit fini ! vite, à l’œuvre! à l’œuvre ! à l’œuvre ! « jusqu’à ce que tout soit fini. Telle est la manière dont Te « Tumu (la cause, l’origine) façonna Havai. »

Et après avoir fait remarquer que Uporu est le nom d’un lieu sur Huahine (2) île voisine de Raiatea, de même qu’il est celui d’une localité sur Hawaii dans les Sandwich, M. Gaussin ajoute (3) : « Havaii est l’ancien nom duchef-lieu de l’île Raiatea. C’est à cette île, et en particulier au Marae de Havaii, construit par Oro, le premier roi de l’île, que les naturels des îles de la Société, rapportent leurs traditions. On comprend d’ailleurs que les habitants aient donné au lieu où ils ont abordé le nom de la « Mère-patrie. »

Si le nom & Havaii a bien été donné à la plaine d’Opoa, nous ne pouvons, comme M. Gaussin, regarder ce nom que comme l’équivalent de celui de mère-patrie, mais nous ne croyons pas pour cela qu’il ait été donné par allusion à Savaii, comme le dit M. Haie. Nous croyons plutôt qu’il

(1) Nom du fils aîné de Taaroa.

(2) En effet, à Huahine, île voisine de Raiatea, et qui appartient au même groupe, on retrouve le nom d’Opuru, donné à une localité, comme on a vu qu'il est donné à un point de l’île Hawaii, dans les Sandwich : ce qui pourrait faire supposer que les premiers colons venaient de cette île, comme ceux d’un district particulier de Tahiti précisent celui duquel étaient partis leurs ancêtres, dans Raiatea.

(3) Ouvr. cité, p . 276.

l’a été en faisant allusion à une contrée toute différente. En effet, pour nous le mot Havaï de Mare, écrit Hoaii par Moërenhoüt, et, avec plus de raison probablement, Havaii par Barff, n’est que le mot Havaiki des Marquises, Hawaii des Sandwich et Hawahiki delà Nouvelle-Zélande. Tous ces mots signifient « pays nourricier, pays d’origine. » Si le motSavaii a bien la même signification, cela ne dit pas du tout que cette dernière île ait été, comme le croient MM. Haie et Gaussin, plus spécialement le lieu d’origine des Polynésiens. Il faut même reconnaître, puisqu’on ne s’est appuyé que sur l’euphonie pour arriver à cette conclusion, qu’il y a encore plus de ressemblance entre les mots Oheavai (1) de la carte de Tupaia, Hoaii de Moërenhoüt, Havaï de Mare, et même Kawaï et Hawahiki de la Nouvelle-Zélande, qu’entre ces mêmes mots et celui de Savaii ; ces mots, par conséquent, auraient plus de droit que le dernier à être considérés comme le nom du véritable lieu d’origine. Mais on verra plus loin quel est celui de ces noms qui a été la source des autres, en même temps qu’il a été le nom donné à la contrée d’origine première des Polynésiens.

Nous nous bornerons à dire ici que certainement Tupaia aurait bien pu vouloir parler de Tîle Savaii en lui donnant la qualification de a mère des autres îles, » mais qu'il n’aurait pu faire allusion, dans ce cas, qu’aux îles plus orientales que Savaii, c'est-à-dire à toutes celles que nous venons d’examiner. Car non-seulement Tupaia ignorait, comme on le croit à tort, d’après ce que nous avons déjà dit, l’existence de l’ile Hawaii des Sandwich, mais il ignorait surtout l’existence de la plupart des îles plus occidentales que les Samoa et les Manaia, et, plus particulièrement, celle des îles de la Nouvelle-Zélande. Si, en effet, on jette un coup-d’œil sur sa carte, on voit qu’il y a à peine deux ou trois îles qu’on puisse rapporter au groupe si étendu des Hapaï

(1) Noter qu’il existe, à la Nouvelle-Zélande, un lieu nommé Oheavai , situé dans l’intérieur, à 15 milles de îa Baie des Iles et à 7 milles de la mission anglaise de Waimate. (Y. Thompson, The story of îhe New-Zealand , tome II, p. 113*

et des Tunga, tandis, au contraire, qu’on y trouve, et presque toutes désignées par leurs véritables noms, celles qui composent le groupe des Samoa : d’où il est permis d’inférer que les îles Tunga étaient probablement la limite des voyages tahitiens vers l’Ouest. Ajoutons que l'assertion tant de fois citée de Tupaia que « l’île mère des autres » était quatre fois plus grande que toutes celles connues par lui, et par conséquent bien plus grande que Tahiti, atteste ellemême que le grand-prêtre tahitien n’a pu vouloir 'parler de Savaii, puisque cette île n’a guère que le double de Tahiti (1). Mais, c’est ailleurs que cette question sera étudiée avec plus de fruit. Ici nous devons nous en tenir à une dernière observation.

Nous venons de dire que nous regardions le mot j Bavctï de Mare, tel qu’il est écrit par M. Gaussin dans la citation que nous lui devons, comme le nom de la « mère-patrie » ; mais, ce mot est-il bien orthographié ?

D’après le texte de M. Gaussin, Mare aurait dit : ia Havaï i te ferma, qu’on a traduit par : « lorsqu’il étendit Havaï, lorsqu’il étendit la terre », et, par conséquent, assez peu littéralement, puisque le texte dit au moins : « à Havaï, à la terre. (2j »

Dans le texte cité par Moërenlioüt, il est dit seulement : fanau fenua Hoaii , que cet écrivain a traduit par : « créa la terre ou l’univers » et que nous aimerions mieux traduire par « créa la terre d’Hoaii. » Il y est dit encore : e pau fenua no Hoaii , «. est achevée la création de l’univers, » que nous préférerions rendre par : « est achevée la terre d’Hoaii. »

Comme on voit, le terme Hoaii, quelle que soit sa signification, s’applique à la terre créée et vient après; tandis que Mare, en l’écrivant tel que le fait croire le texte de M. Gaussin,

(1) On sait que les deux péninsules de Tahiti réunies ont 120 milles de circonférence, et que la circonférence de Savaii est de 250 milles, c’est-à-dire environ le double.

(2) 1 en Tahitien, préposition, dans, pour; ia, prép. à, pour avec, par.

semble vouloir séparer ces deux mots et laisse au moins quelque doute. On dirait presque que Mare, en paraphrasant ainsi le texte cité par Moërenhoüt, n’a voulu viser qu’à l’effet, sans beaucoup le comprendre.

N’y aurait-il donc pas, par hasard, quelque erreur dans le texte donné par M. Gaussin, et, au lieu de : ici Ecwai i te ferma , Mare n’aurait-il pas plutôt dit : ia Havaii te ferma, « à Havaii la terre, » ou « à la terre Havaii ? » D’après l’ordre de ces mots dans le texte de Moërenhoüt, c’est ce que nous serions disposé à croire.

Ce qui semble prouver que le Tahitien dérive plutôt du Maori que le Maori du Tahitien, c’est, ainsi que nous l’avons déjà montré pour le Malai comparé au Javanais, que dans les mots communs aux deux langues, on ne rencontre guère le sens figuré qu’en Tahitien, tandis qu’on trouve à chaque instant, dans ce dialecte, des mots composés de racines maori.

Nous en citerons quelques exemples :

Ao , à la Nouvelle-Zélande ; jour, lumière ; monde, univers ; éclairer, faire jour ; être certain, prendre, ramasser à poignée.

Ao, à Tahiti : jour, la lumière, le jour, nuages brillants du ciel ; ciel, bonheur, béni, heureux; le règne d’un bon prince, un homme charitable ; la vie présente, te-ao-nei, le monde actuel ou l’état actuel de l’existence ; les boutons, bourgeons d’un arbre ; le cœur du chou, du taro, etc. ; le nom d’un gros oiseau de mer tacheté ; le cœur d’un paquet d’étoffe ; le roi qui est la tète et le cœur du pays ; les rainures du maillet à faire l’étoffe ; les marques du maillet sur l’étoffe ; la partie d’une flèche enlevée qu’on place sur la corde ; l’écorce intérieure employée pour faire l’étoffe ; la graisse des tortues, poules, poissons ; le nom d’une cérémonie avant celle du Tihi ; le cordon qui attache le fa ou but sur lequel les hommes visent avec leurs lances ; la chevelure tressée ; la nourriture qui est renversée à l’arrivée des visiteurs, lors de certaines fêtes ; la première partie des choses ; la première joie; l’une des cordes d’une voile ; un espion ; les

côtés d’une place ; dépouiller l’écorce d’une brandie pour faire l’étoffe ; comprimer le liquide du mou , ou le passer comme celui de Y ara ; sortir comme une anguille de son trou ; reparaître comme un fugitif ; conseil, avis ; conseiller, aviser, exhorter, prêcher.

Tini, à la Nouvelle-Zélande : plusieurs, grand nombre, multitude, être nombreux.

A Tahiti : élever ou faire d’un pauvre homme, un chef ; être sensible ; sentir, sentiment.

Aruroa , à la Nouvelle-Zélande : ara, suivre, poursuivre, poursuite ; roa, grand, large.

A Tahiti : ami, grand filet, grande vague, grande joie; ne désirant rien de plus ; roa, long, temps, distance ; marque du pluriel ; complètement, entièrement, particule emphatique: aïta roa , pas du tout, etc.

Macro , à la Nouvelle-Zélande : race, courant d’eau.

À Tahiti : sentir, ressentir une démangeaison à la peau ; qui démange.

Tiare , à la Nouvelle-Zélande : odeur.

A Tahiti : nom d’une plante très odorante, fleur et bouquet en général.

Timo, à la Nouvelle-Zélande : becqueter comme une poule, donner des coups de bec.

A Tahiti : nom d’un jeu, avec des pierres : jouer le Timo.

Mais il est une légende tahitienne, entre autres, qui fournit tant d’exemples à l’appui, en même temps qu’elle a une physionomie si maori, que nous n’hésitons pas à la faire connaître. Nous l’empruntons aux Rohu-atua , c’est-à-dire à l’histoire des dieux des îles de la Société. Il s’agit particulièrement de la famille royale de l’îie Huahine.

Tutapu et sa femme, dit la légende, habitaient une terre appelée Puatiriura.

Ils n’eurent qu’une fille, Hotuhiva.

Aucun mari convenable ne put être découvert pour elle, à Puatiriura.

Ne sachant quel moyen employer pour lui en trouver un, les parents finirent par la mettre dans un tambour, appelé

Taihi , qu’ils placèrent sous la protection de Tane et du dieu Taputura ; puis ils la lancèrent à la mer.

Après quelque temps, elle aborda à Manunu sur Hualiine: ce nom de Manunu signifie fatigué, avoir une crampe. Autrefois ce point était appelé Toerauroa.

Tane était le dieu titulaire de Huabine.

Hotuhiva se maria avec un chef nommé Teaonui Maruia. Ils eurent deux fils, Tina et Hena, qui sont regardés par les chefs actuels comme leurs ancêtres.

Remarquons d’abord que Tutapu pourrait bien être le Ha-tu-tapu, dont il est tant parlé dans les légendes Maori.

Puatiriura , localité qu’habitait d’abord Tutapu, signifie en Maori : pua, fleur, graine, rouler son vêtement et le soutenir en l’air d’une main en nageant ; tiri , jeter un par un, planter, offrande ; ura , briller, resplendir, appliqué surtout au lever et au coucher du soleil ; être brun.

Hotuhiva, fille de Tutapu, se retrouve dans : hotu, avoir besoin, urgent, pressant ; sangloter ; hiva , être attentif, vigilant.

Taihi nom du tambour, se retrouve dans ta, frapper ; ihi , souffler, faire un bruit précipité.

Tane est le dieu de la mythologie maori qui sépara le ciel de la terre.

Taputura , nom du dieu protecteur, peut se décomposer ainsi : tapu , rite sacré, lieu sacré, sacré, sainteté, être sacré, être saint; tu, coup, rester, procéder, continuer; ra , soleil, jour ; là ; par.

Manunu , point abordé sur l’île Huahine, signifie : manu , flotter ; nunami, être hors de vue.

Toerauroa, premier nom de manunu, veut dire: toe, rester, demeurer ; rau, feuille de plante, cent ; roa, grand, long, être grand : demeure aux larges feuilles.

Teaonuimaruia, mari de Hotuhiva, se décompose en : te, article le, ne pas ; ao, jour, lumière, univers ; nui , grandeur, étendue, grand, être grand ; maru , dieu de la guerre, puissance, être tué, meurtri, abrité, être protégé ; ia, il, elle, ce, cette.

Tina , rester calme, tranquille par peur.

Hena n’existe pas sous cette forme, en Maori, mais sous la forme henga , qui signifie bande de bois sur le côté d’un canot, et hengahenga, fille.

Il est évident que si tous ces mots sont écrits comme ne faisant qu’un tout, ils sont composés de racines qu’on Retrouvé toutes dans la langue Maori, mais qui, il faut bien ]e dire, se trouvent aussi dans la langue tahitienne, avec une signification toutefois plus étendue.

Ainsi :

Pua , corail ; maladie ; nom d’un arbre , sa fleur ; arbrisseau ; la tête du dauphin ; savon, savonner, la personne qui savonne ; fleur ; fleurir.

Tiri, l’homme qui était le serviteur d’un dieu ; jeter un petit filet dans l’eau.

Drci, plantes qui étaient consacrées aux dieux ; étincelle, flamme de feu ; briller, étinceler, en parlant du feu.

Hotu , porter du fruit, comme un arbre ; gonfler, enfler, appliqué à la mer.

AZioa, troupe, compagnie, équipage d’un canot.

Ta , frapper ; appartenant à ; pronom ; faire les mailles d’un filet ; répéter ; instrument ; corde ; mouvement de l’enfant dans le ventre de sa mère ; remuer.

J/iz, arbre, sage, sagesse, habile.

Tapu, restriction, (était inusité depuis longtemps à Tahiti dans ce sens) ; sacré, consacré, (également inusité depuis longtemps) ; engagement solennel d’accomplir telle ou telle chose, s’engager ; sacrifier au dieu Oro.

Tura , être élevé, investi d’un pouvoir; avoir des honneurs.

Ta, nom d’un dieu, et anciennement celui du roi ; avocat, défenseur d’un autre ; se tenir droit, être droit, fort ; agréer, répondre ; prép. de.

Ra , adverbe de temps et de lieu ; affine aux mots atu , iho , et mai, relativement à un autre temps.

Manunu , lassitude, accablement suite d’un long effort ; devenir faible du corps par suite d’efforts ou de maladie : ce mot n’a pas été cité par Williams, à la Nouvelle-Zélande ; on ne trouve dans son vocabulaire que le mot manene , étranger, chassé de sa dëineure.

Toe, rester, être laissé comme un reste ; laissé, mis de côté, non compris.

Rau, la feuille de tout arbre ou plante ; cent ; beaucoup, indéfiniment.

Toerau , vent d’Ouest ou de Nord-Ouest.

Roa , long* en mesure ; temps, distance ; quand on compare les qualités, il signifie plus grand et plus long, complètement, entièrement ; particule emphatique : E ore roa , jamais, dans aucun temps à venir ; plus emphatique : e ore ore roa, jamais dans quelque temps que ce soit ; fruit mûr, tombé, comme le coco, etc.

Te, art. défini ; verbe auxiliaire répondant généralement à je suis.

Ao, (voir les significations précédemment données.)

Nui, grand, large, remplacé aujourd’hui par Rahi, qui, à la Nouvelle-Zélande, signifie aussi grand, domestique, serviteur, grandeur, étendue, être grand, abondant.

Mara, consacré à un dieu particulier ; ombre, abri d’un arbre, d’un rocher ; doux, gentil, aisé, affable, être aimable, etc. On voit qu’à Tahiti maru a infiniment plus de significations qu’à la Nouvelle-Zélande ; c’est un mot que nous avons bien souvent entendu dire par les femmes, appliqué à quelques Français.

la, autrefois, si, par, avec, pour, à ; il précède aussi tous les noms ; expression de désir, de souhaits, etc.

Nous avons tenu à entrer dans ces détails pour que le lecteur puisse mieux par lui-même juger et apprécier l’identité des deux langues et le sens plus figuré des mots tahihiens. Si cela ne prouve peut-être pas autant que nous le croyons, il est du moins bien certain que ces mots, tels qu’ils ont été écrits parles missionnaires anglais, sont composés des racines indiquées.

Avant de résumer toutes les données précédentes, nous allons examiner une question qui nous semble avoir été mal résolue par les ethnologues : l’île de Tahiti, et toutes celles du groupe étaient-elles peuplées ou non par une autre

race, avant l’arrivée des émigrants polynésiens venant d’une autre contrée ?

On sait que d’Urville était convaincu que non-seulement les îles de la Société, mais presque toutes les îles Polynésiennes, étaient occupées par la race noire mélanésienne, avant la venue des Polynésiens. Nous aurons plus tard à revenir longuement sur cette opinion qui, depuis Forster, est généralement admise par les ethnologues. Il nous suffira de dire ici qu’elle est inexacte et qu’elle ne repose que sur des faits mal observés ou mal compris. Seulement on ne peut être que de l’avis du savant marin, quand il dit que les émigrants polynésiens, soit de Raiatea, soit d’ailleurs, ne sont arrivés à Tahiti qu'en conquérants : l’étude approfondie de tous les faits polynésiens ne permet pas, en effet, d en douter. Cela est démontré encore par les traditions tahitiennes ; mais ce sont surtout les changements apportés successivement à quelques mots, remplacés par d’autres dans leur signification, qui établissent que plusieurs émigrations de conquérants ont eu lieu dans l’île de Tahiti.

D’un autre côté on a vu que les Oropaa se regardaient comme les descendants des derniers conquérants. Il n’y a donc pas à hésiter ; mais cela ne dit pas du tout que la première conquête a été faite sur une population noire ; et puisqu’on a reconnu qu’il y a eu trois conquêtes successives à Tahiti, c’est même, à notre avis, une raison de croire que ces conquêtes n’ont été faites que par des peuples de même race, venant probablement de la même île Raiatea, peut-être encore des îles Tunga ou même des Samoa, directement ou indirectement. Dans le cas contraire, on eût certainement retrouvé quelque trace du langage de la race primitive.

Or, c’est un fait bien connu, rien, dans le langage des habitants de Tahiti, ne montre l’existence antérieure d’une population parlant une autre langue : ce qui n’eût pas manqué d’avoir lieu si les Polynésiens, arrivés là en conquérants, y eussent trouvé une population noire. Il est évident que, malgré les défenses qui auraient pu être faites, et même malgré l'extermination d’une partie des habitants.

quelques mots au moins de la langue de la population conquise seraient restés pour attester qu’elle avait existé avant son extermination ou son absorption : or ces mots sont encore à retrouver.

Que la race noire ait atteint les îles Polynésiennes en poursuivant sa marche vers l’Est et le Sud-Est, c’est, croyons-nous, un fait démontré ; mais cela ne témoigne pas davantage qu’elle ait occupé la plupart des îles habitées aujourd’hui par les Polynésiens, et qu’elle y soit restée jusqu’au moment de son extermination ou de son absorption par les conquérants de race polynésienne. Toutes les observations des voyageurs prouvent, au contraire, qu’elle n’a occupé la première que les grandes îles voisines de la Nouvelle-Guinée et de l’Australie où, d’après les mêmes observations, la race polynésienne ne s’est jamais présentée qu’à de rares intervalles et toujours involontairement : ceci, du reste, devait nécessairement avoir lieu, si le point de départ et la marche des migrations ont bien été, l’un et l’autre, la contrée et la direction que nous espérons faire accepter. Bien mieux, en voyant, la limite que Polynésiens et Mélanésiens semblent s’être imposée, puisqu’ils n’occupent, les uns qu’un côté de l’Océan Pacifique, les autres, que l’autre côté, on pourrait même admettre, contrairement à ce que l’on ne cesse de dire, qu’au lieu d’occuper les îles Polynésiennes actuelles, les Mélanésiens ne se sont jamais plus avancés vers le Sud-Est que là où on les trouve, c’est-à-dire aux Fiji, et que, s’ils sont allés à quelques-unes des îles Polynésiennes voisines, ils n’y ont presque certainement jamais séjourné longtemps et en maîtres : car, encore une fois, on n’y retrouve pour ainsi dire aucune trace de leur langage.

On a bien dit que certains récits, faits par les indigènes de Tahiti, prouvaient en faveur de l’existence, dans cette île, d’une population primitive noire ; mais nous n’avons jamais pu entendre ces récits, tels du moins qu’ils ont été rapportés par les navigateurs européens, et ceux qui nous sont parvenus prouvent, au contraire, qu’on n’a voulu parler que d’individus de la même race, pauvres sauvages,

quelquefois en démence, vivant à l’écart dans l’intérieur de Pile,

Cook, le premier, a répandu cette croyance pour Tahiti, en disant que, quelques années avant son arrivée dans cette île, il existait encore dans les montagnes, au dire des indigènes, des hommes noirs et sauvages^; mais, comme on voit, c’était avant sa visite, et, naturellement, le grand navigateur n’eut pas l’occasion d’apercevoir un seul de ces noirs, qui iT auraient pu être, en effet, que des Mélanésiens.

On sait que d’autres voyageurs, sans plus de preuves, ont dit la même chose des îles Sandwich et des îles Marquises ; ils auraient certainement pu le dire, avec autant de raison, des îles Samoa et de quelques autres grandes îles polynésiennes. Cette assertion n’est pas exacte ; nous l’avons nous-même entendu faire, mais les noms donnés par les indigènes à ces hommes plus noirs, ne signifient que « sauvages, hommes des bois ; » ils ont absolument la même acception que ceux donnés en Europe aux gens qui vivent indépendants, en dehors de la société : c’est ce que nous ferons mieux comprendre quand nous parlerons des hommes appelés Maero à la Nouvelle-Zélande.

Pendant notre résidence aux îles Marquises, et malgré nos demandes répétées à ce sujet, nous n’avons jamais entendu dire qu’il existât ou qu’il eût existé des hommes d’une autre race que celle qui les habite aujourd’hui, mais seulement qu’il y avait des naturels assez misanthropes ou assez indépendants pour s’isoler complètement des autres : là aussi, ils étaient appelés « sauvages, » par le reste des habitants.

Le même conte existait, du reste, aux îles Sandwich, et là encore, c’était à des hommes de lem race, plus noirs et plus laids, que les habitants donnaient la même qualification.

Nous sommes convaincu que ce qui a induit en erreur pour les îles Polynésiennes, c’est la présence bien démontrée, dans beaucoup d’îles Malaisiennes, d’une population différant complètement de la majorité des insulaires, vivant dans l’intérieur et ayant été évidemment la pre-

mière occupante. Il était donc indispensable de donner aux îles Polynésiennes une population pareille, puisqu’on admettait que ces îles avaient d’abord été occupées par des noirs.

Suivant nous, il est bien probable que cette croyance ne repose que sur des faits de sauvagerie ou de folie, comme ceux que raconte Ellis lui-même, en termes trop étudiés, à notre avis, pour qu’il n’ait pas eu le désir de laisser au moins quelque doute dans l’esprit du lecteur.

Yoici ce qu’on lit à ce sujet dans ses Recherches polynésiennes: (1) « Un résultat curieux de leurs affreuses guerres est l’existence d’un certain nombre d’hommes sauvages, habitant l’intérieur des montagnes de Tahiti. Je n’ai pas entendu dire qu’on en ait vu dans d’autres îles, mais on en a souvent rencontré dans le voisinage d’Atehuru. Lorsque je visitai cette station en 1821, je vis un homme qui avait été pris quelque temps auparavant dans les montagnes, et qui, relativement, était apprivoisé ; mais je n’oublierai pas de longtemps sa physionomie. Il était de taille moyenne, maigre, et avec de gros os ; ses traits étaient très prononcés, sa couleur n’était pas plus noire que celle de beaucoup d’indigènes des environs ; mais il paraissait inquiet et sauvage. Sa barbe n’était pas rasée, et sa chevelure n’avait pas été coupée depuis plusieurs années. Elle paraissait avoir environ un pied et demi de long, et elle était peut-être plus longue en quelques endroits. Il la portait partagée au milieu du front, mais pendante et en désordre sur les autres parties de la tête. La couleur en était singulière : à la racine des cheveux, elle était d’un brun foncé, tandis qu’aux extrémités exposées à la lumière, elle était d’un jaune brillant. On avait plusieurs fois essayé de le décider à se la laisser couper, mais il n’avait jamais voulu y consentir.

« Il n’avait qu’un maro pour vêtement. Ses ongles étaient coupés par commodité ; il parlait peu et, quoiqu’il se soit approché une fois ou deux pour nous voir, il semblait fuir l’observation, car il se retirait dès qu’on s’approchait de lui

(1) T. II, p. 504;

pour causer. Il s’était enfui dans la montagne lors d’une guerre et y était resté seul pendant des années. Découvert à la fin par quelques personnes, et tranquillisé, il avait été amené à Atehuru, où on avait eu beaucoup de peine à le faire rester. M. Darling disait qu’il était tranquille, mais indifférent à presque tout ce qui se faisait autour de lui. On doit supposer que, dans la solitude, il était devenu fou à un certain degré, par suite de la terreur qui l’avait frappé pendant la bataille.

« Depuis que M. Darling réside à Punaavia, on en a aperçu d’autres dans la montagne, et l’un d’eux fui amené à Burder’s point. Des indigènes étant allés dans la montagne pour y chercher des vivres ou du bois, avaient tout-à-coup vu un homme qui marchait vers eux, mais dès que celui-ci les avait aperçus, il s’était enfui précipitamment. S’étant mis à sa poursuite, ils avaient fini, après bien des difficultés, par l’atteindre. Il ne répondait pas quand on lui parlait, et semblait ne pas comprendre. L’ayant conduit au rivage, il montra la plus grande horreur à la vue des hommes. Conduit à la maison dû chef, il y fut surveillé. Il commença par refuser la nourriture et l’eau qui lui furent apportées ; le lendemain, il refusa de nouveau la nourriture placée devant lui, et continua de g'arder le silence. Pendant la deuxième nuit, la surveillance étant moins grande, il se sauva dans les montagnes et, depuis, on n’en entendit plus parler. Il ne paraissait pns être âgé ; il était tout nu quand il avait été pris et, quoique ce fût un homme bien formé, il présentait l’un des plus tristes spectacles qu’on puisse se figurer.

« Il est à croire que, sous la panique qui s’emparait de ceux qui étaient défaits dans quelques-unes des batailles, si communes pendant les cinquante dernières années, il s’était retiré dans les lieux les plus cachés de l’intérieur, et avait peut-être éprouvé un degré d’aberration mentale qui l’avait privé de mémoire et qui l’avait poussé à errer comme un fou à travers les rocs et les vallées.

« Les naturels racontent en avoir vu d’autres et disent que quelques-uns des habitants des basses terres ont parfois

manqué de perdre la vie par suite de leur rencontre avec eux.

« En raison de ces faits, nous ne pouvons mettre en doute qu’il existe de pareilles malheureuses victimes ; mais vu le petit nombre aperçu, il est à supposer qu’elles ne sont pas nombreuses. »

Ainsi, d’après le récit précédent, les hommes dont parle Ellis n’étaient que de pauvres diables, déserteurs ou fous, vivant dans les lieux les plus inaccessibles de l’île pour éviter le contact des populations des divers districts ; et comme Ellis s’abstient de parler d’une population noire première occupante, on doit supposer qu’il ne croyait pas lui-mème à l’existence de cette population.

Pour nous, ce n’est qu’une de ces croyances sans fondement, moins soutenue par les faits que par le merveilleux, auquel un Européen lui-même cède si facilement à son insu. Tout prouve, en effet, comme on verra, que les îles Polynésiennes étaient inhabitées avant l’arrivée de ceux qui portent le nom de Polynésiens.

Après cela, inutile sans doute de dire que des colonies conquérantes, arrivant successivement, ne devaient pas plus connaître les colonies antérieures de leur race que si elles eussent été de race différente. Comme elles ne se présentaient bien probablement qu après un temps assez long1, il était tout naturel que les premières n’eussent qu’un souvenir confus de leur pays d’origine, et que les autres ignorassent même parfois qu’elles avaient été précédées par des colonies de la même contrée. Se fussent-elles reconnues d’ailleurs, une fois en contact, il ne pouvait y avoir entre elles que le droit du plus fort, et il fallait que l’une se soumît à l’autre. Mais, par cela même, on comprend parfaitement qu’il ne soit resté aucune trace particulière des divers conquérants. Du moment qu’ils étaient tous issus d’une même race, qu’ils parlaient la même langue, il était tout sim-r pie que celle-ci ne variât pas.

Que les Tahitiens eussent perdu le souvenir précis des premières migrations et des conquêtes opérées successivement, on comprend très bien qu’il ne pouvait guère en être

autrement chez un peuple qui n’avait que la tradition pour conserver la mémoire des faits. Là probablement, comme ailleurs, les migrations n’étaient provoquées que par le besoin de fuir la servitude, de chercher un asile, de diminuer le trop plein des populations. Les colonies d’émigrants pouvaient-elles, dans ces conditions, chercher à retourner dans des îles d’où elles avaient été chassées ?

C’était donc presque une nécessité pour elles de vivre isolées, surtout avec la mère-patrie, et, dès lors, on s’explique facilement que, si elles ne perdaient pas tout souvenir du pays natal, ce souvenir allait du moins en s’affaiblissant chaque jour davantage et devait enfin, après un temps qui était sans doute assez long', finir par être ce qu’on l’a trouvé, c’est-à-dire vague et confus.

Mais tout vague et confus qu’il était, il n’a pas moins permis, comme nous venons de le montrer, de remonter d’une manière presque certaine au véritable lieu d’origine des Tahitiens. Si l’on est moins fixé sur le pays qui a le plus contribué à peupler Raiatea, ce souvenir établit du moins, lui aussi, comme l’ont fait les traditions de tous les archipels précédemment examinés, que c’est par voie de mig'rations qu’ont été peuplées les îles de la Société, de même que les îles plus orientales. (1)

(1) Nous croyons devoir citer une lettre du savant Commerson, le compagnon de Bougainville, qui, après avoir vu Tahiti, avança une opinion toute contraire.

Cette lettre, écrite par lui de fille de France, le 17 avril 1769, à son ami Crassous, a été publiée par le fils de ce dernier, dans la Décade philosophique, en 1798. Il s’y exprime ainsi: a J’entends faire communément une question, savoir de quel continent, de quel peuple sont venus les Taïtiens ? Comme si ce n’était que d’émigration en émigration que les continents et les îles ont pu se peupler ! comme si on ne pouvait pas, dans l’hypothèse môme des émigrations, qu’on ne saurait se dispenser d’admettre de temps en temps, supposer, pour toute terre isolée ou continue, un peuple primitif qui a reçu et incorporé le peuple émigrant, ou qui en a été chassé ou détruit. Pour moi, en ne considérant cette question qu’en naturaliste, j’admettrais volontiers partout les peuples protoplastes, dont, quelques révolutions physiques qui soient jamais arrivées sur les

De tout ce que nous venons d’exposer précédemment, il se dég-ag-e cette conclusion indiquée par tous les ethnolo»

différentes parties de notre globe, il s’est toujours conservé au moins un couple sur chacune de celles qui sont restées habitées, et je ne traiterais qu’en historien des révolutions humaines toutes les émigrations vraies ou prétendues. Je vois d’ailleurs des races d’hommes très distinctes. Les races mêlées ensemble ont bien pu produire des nuances, mais il n’y a qu’un mythologiste qui puisse expliquer comment le tout serait sorti d’une souche commune. Ainsi, je ne vois pas pourquoi les bons Taïtiens ne seraient pas les propres fils de leur terre, je veux dire descendus de leurs aïeux, toujours Taïtiens, en remontant aussi haut que le peuple le plus jaloux de son ancienneté.

« Je vois encore moins à quelle nation il faudrait faire honneur de la peuplade de Taïti, toujours maintenue dans les termes de la simple nature. Une société d’hommes, une fois corrompue, ne peut jamais se régénérer en entier. Les colonies portent partout avec elles les vices de leur métropole. Que Ton me trouve assez d’analogie dans la langue, dans les mœurs, dans les usages de quelque peuple voisin, ou éloigné de Taïti, je n’aurai rien à répliquer : et alors, la question ne serait-elle que rétorquée et non résolue. »

Bien que nous ne partagions pas l’opinion du savant voyageur, nous avons voulu rapporter cette lettre, parce qu’elle rappelle l’un des plus célèbres botanistes de France. Tl nous suffira de dire que quand Commerson l’écrivait, il ignorait l’existence de la Nouvelle- Zélande ou du moins il ne se doutait pas que cette contrée eût une population aussi considérable que celle qu’elle possédait, population en tout semblable à celle qui peuplait Tahiti. Commerson était à Tahiti avec Bougainville, en avril et mai 1768 ; il ne connaissait donc la Nouvelle-Zélande que par les récits de Tasman et il ignorait ceux de Cook. On sait que c’est le 6 octobre 1769 que Cook y arriva pour la première fois et qu’il put, grâce au tahitien Tupaia qui se trouvait alors sur son navire, remarquer l’analogie de cette population avec celle de Tahiti, surtout sous le rapport linguistique.

Depuis lors, il n’est pas un observateur qui n’ait reconnu les liens qui unissent les habitants des deux contrées entre eux, et avec les autres Polynésiens : ce sont, en effet, les mêmes caractères physiques, les mêmes croyances religieuses, les mêmes mœurs, les mêmes usages, le même langage. D’où l’on peut supposer que si Commerson eût eu le temps de les connaître, il eût probablement trouvé lui-même qu’au lieu d’être simplement rétorquée, comme il disait, la question se trouvait résolue, autant du moins qu’une pareille question peut l’être.

gués, que Tahiti a été peuplée par Raiatea, l’une des îles les plus Ouest du groupe de la Société, et que, par conséquent, c’est, comme nous l’avons déjà dit, en allant de l’Ouest vers l’Est, que les migrations se sont opérées vers cette île elle-même. Tout vient appuyer cette conclusion : aussi bien les traditions, que les faits anciens et les faits modernes.

Il est, du reste, bien connu aujourd’hui que, lors des premières visites des Européens aux îles de la Société, les Tahitiens avaient conservé non seulement le souvenir de leur provenance d’une contrée placée plus à l’Ouest que la leur, mais aussi celui de leurs rapports anciens avec un grand nombre d’autres terres, parfois très éloignées : c’est ce que prouve la carte de Tupaia, dont nous avons déjà dit quelques mots. Tracée surtout d’après les traditions, mais aussi d’après l’expérience du grand-prêtre tahitien, cette carte indique, en effet, au moins 74 îles qui, pour la plupart, ont été retrouvées. Il paraît même que Tupaia en avait signalé environ 130 à Cook et à Banks. D’après cette carte, non seulement les Tahitiens connaissaient les îles Paumotu, les îles Australes, peut-être les Mangareva, ainsi que les îles Marquises, les îles Samoa, Tunga et Fiji, mais même probablement aussi, comme nous l’avons déjà dit, les îles Sandwich; car, si le souvenir de ces dernières semblait perdu à Tahiti (1), ce n’était pas moins à cette île, comme on a vu, que les

(1) Qu’on nous permette à cette occasion de rappeler les paroles dites à M. Moërenhoiit par le vieux prêtre qui lui a fourni tant de notions sur la religion, les mœurs et l’état ancien des Tahitiens. (Ouvr. cité, t. Il, p. 213). « Je sais que vous nous appelez un peuple nouveau, mais néanmoins, que de temps écoulé avant que les larges voiles de vos navires eussent frappé nos regards ! Que de siècles avant que le bruit de vos armes à feu fût venu jeter l’épouvante parmi nous ! Nos pirogues ont parcouru les mers en se guidant sur les astres que nous observions alors. Il n’y a même pas si longtemps que nos aïeux connaissaient encore la situation d’un grand nombre d’îles, quoiqu’ils eussent cessé de les visiter. On se souvient encore que des chefs des îles, que votre race a retrouvées depuis, venaient à Otahiti et dans les autres îles voisines. *

Hawaiiens faisaient remonter leur origine. Du reste, à l’époque des premières visites européennes, tous les vieillards s’accordaient à dire que les îles connues par eux, de touttemps, étaient les Manaia et les Samoa, ainsi que les îles Tunga et Fiji. Cette assertion semble être appuyée parla carte de Tupaia. On y voit figurer, sous leur véritable nom, presque toutes les îles composant les deux premiers groupes, tandis que, il est vrai, elle indique à peine quelques-unes des deux derniers. Ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, on pourrait en inférer que les Tahitiens n’allaient pas plus loin vers l’Ouest.

Les traditions montrent enfin qu’il existait anciennement de fréquents rapports avec un grand nombre d’îles, et que ces rapports étaient particulièrement intimes avec les Manaia. Ces îles même, d’après l’une de ces traditions, auraient autrefois fait partie du groupe des îles de la Société*

Nous croyons devoir donner ici une lettre écrite par la reine Pômare, ainsi que différents chants tahitiens et une chanson attribuée par M. Ad. Ricard (1) à Bougainville, quoiqu’elle puisse parfaitement être apocryphe.

On jugera bien mieux ainsi de la langue actuelle et des mœurs modernes des Tahitiens de notre siècle,

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