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DES POLYNÉSIENS ET DES MÉLANÉSIENS

Influence réciproque des deux races. — Opinion des missionnaires anglais sur l’origine des Fijiens. — Les Fijiens se disent autochthones ; légendes relatives à ce sujet. — Peuples visités par les Fijiens, ou qui les ont visités. — Succession des rapports entre les deux races : ces rapports ont été d’abord involontaires, puis volontaires — Traditions rapportées par Mariner. — Loi d’extermination. — Métis dus au mélange des deux races. — Les métis Tunga - Fiji n’existent que dans quelques-unes des îles Fiji ; réfutation de l’opinion contraire de M. de Quatrefages. — La race polynésienne n’est pas une race conquérante. — Les Polynésiens n’ont pas assujetti les Fijiens; ils n’ont jamais été complètement assujettis par eux. — Traditions relatives à ce sujet : guerres entre les Tongans et les Samoans ; origine des cochons aux Samoa. — Conclusions.

Influence réciproque des deux races. — C’est surtout aux missionnaires méthodistes qui ont résidé pendant de longues années dans les Fiji, et plus particulièrement à Tli. Williams (1), que nous demanderons la connaissance des notions acquises sur les populations de cet archipel. Si nous nous adressons de préférence à eux, c’est qu’ils nous semblent être à peu près les seuls ayant dit quelque chose d’exact sur ces îles, aussi bien que sur un grand nombre d’autres. Nous avouerons néanmoins que ce qu’ils racontent au sujet de l’origine des Fijiens n’est pas, à notre avis* aussi exact que le reste.

(1) Fiji and Fijians , vol. I, ch. IL

C'est vainement, disent-ils, que, pour remonter à une source éloignée, ils se sont adressés aux traditions et aux souvenirs historiques : traditions et chants indigènes gardent le plus profond silence sur une provenance lointaine, et ne laissent même pas soupçonner que des colonies d’émigrants se soient jamais présentées aux Fiji. Au contraire, les Fijiens croient qu’ils n’ont jamais eu de rapports qu’entre eux et entre les peuples qui allaient les visiter involontairement ou qu’ils allaient visiter eux-mêmes. Ils affirment encore n’avoir jamais occupé d’autres terres que celles où ils se trouvent présentement, et ils prétendent n’avoir jamais connu d’autre pouvoir que celui qui existe parmi eux. On peut donc en inférer que les Fijiens considèrent leurs ancêtres non seulement comme les premiers occupants, mais probablement encore comme les autochthones des îles Fiji.

Suivant les missionnaires anglais, si la race fîjienne, qu’ils font venir d’Asie, s’est conservée si longtemps pure de sang polynésien, ou, comme ils le disent, « de sang malais, » elle ne le doit qu’à la stricte observance de la coutume de massacrer tout étranger arrivant sur leurs côtes. Ces studieux observateurs concluaient d’ailleurs, de toutes les assertions précédentes, que le séjour des Fijiens dans leurs îles devait dater d’une époque assez reculée, aussi reculée, ajoutent-ils, que le peuplement du continent américain, par exemple.

Nous allons voir que l’analyse des faits connus, et surtoutla philologie, viennent détruire une partie de ces assertions, tout en appuyant, au contraire, cette croyance des Fijiens qu’ils n’ont jamais été assujettis.

D’après les mêmes observateurs, c’est aux visites des Tongans que les Fijiens doivent l’introduction, parmi eux, des cochons et des volailles. Nous ajouterons aussi, pour ne rien taire de leurs opinions, qu’après avoir signalé la fusion, à l’extrémité Est des Fiji, des caractères distinctifs des deux races, caractères qu’ils trouvent asiatiques, les missionnaires reconnaissent que ces caractères changent en allant vers les îles de l’Ouest : là, disent-ils, ils sont déci-

dément africains, mais non nègres. Ils trouvent aussi que les Fijiens diffèrent, des autres insulaires de l’Est, parla conformation physique, le langage et surtout la couleur de la peau : en ce qui concerne cette dernière, ils les comparent aux Papua-Nègres, bien qu’ils leur soient, pensent-ils, incomparablement supérieurs par la force et l’extérieur. Enfin ils terminent en disant qu’ils, les croient provenir des races noires d’Asie.

Nous avons suffisamment précisé les caractères physiques des Fijiens, pour qu’il soit nécessaire de nous arrêter ici à réfuter quelques-unes de ces assertions. Comme on le voit, il résulte particulièrement de ce qui précède : que les Fijiens disent n’être pas venus d’une autre contrée que la leur ; n’avoir jamais habité que leurs îles, et n’avoir jamais été soumis par une autre race ; mais qu’ils reconnaissent avoir visité d’autres peuples, probablement les Samoaris et les Tongans, ainsi que les légendes le font supposer, et qu’ils croient avoir reçu les cochons et les poules, des îles Tunga. Nous verrons plus loin une légende inédite les faire venir des Samoa.

S’ils soutiennent, vraisemblablement avec raison, qu’ils n’ont jamais été soumis, il est, au contraire, fort probable que l’orgueil seul leur fait avancer qu’ils n’ont jamais reçu de colonies étrangères : en effet, les récits des Tunga et des Samoa, mais surtout la linguistique, vont nous montrer que, à une époque reculée, les rapports ont dû être fréquents et nombreux. Pour qu’on trouve tant de mots polynésiens dans la langue fijienne, il est évident que les Fijiens, à moins de s’être établis en vainqueurs dans les archipels polynésiens, n’ont pu les emprunter qu’aux colonies qui se sont établies parmi eux ; car il est certain que l’existence de tant de mots communs ne peut pas être expliquée par une origine commune.

Les missionnaires anglais ne sont pas les seuls à apprendre que les îles Fiji ne possèdent pas de légendes faisant allusion à l’arrivée d’émigrants : un ancien consul, M. Pritchard, l’a également fait remarquer, et nous allons citer ici une tradition qu’il rapporte à ce sujet :

« Il n’y a aux Fiji, dit-il (1), aucune tradition indiquant la route qui a été suivie par les premières migrations. Au contraire, il y aune tradition qui dit que les Fijiens ont été créés dans les Fiji et qu’ils n’avaient pas émigré d’une autre terre. Yoici cette tradition.

« Dans les vallées sacrées de Na Kauvandra, près de l’antre où habitait le grand dieu Ndengeï, le Kitu, pluvier, construisit un nid et y déposa deux œufs.

« Le dieu découvrit le nid, admira les œufs et eut l’idée de les couver lui-même. Son incubation donna naissance à un garçon et à une fille.

« Après les avoir sortis du nid, il les plaça sous l’ombrage d’un gigantesque Yesi (. Afzelia bijuga , Gray), où ils furent nourris sous sa protection spéciale, pendant près de cinq ans.

« A cet âge, ils étaient séparés par le tronc immense de l’arbre ; mais, le garçon, regardant curieusement autour, aperçut bientôt la fille, à laquelle il s’adressa en lui disant instinctivement : « Le grand Ndengeï nous a couvés pour que nous peuplions la terre. »

« Au commandement de Dieu, la terre se couvrit d’ignames, de dalo ( colocasia antiquorum) et de bananes, destinées à leur nourriture, et elle produisit du feu pour leur usage. Ils mangèrent d’abord les bananes comme elles avaient poussé ; mais le dieu leur recommanda de commencer par faire cuire les ignames et le dalo avant de les manger.

« Ainsi la première paire vécut abritée par l’ombrage du Yesi, protégée par le grand dieu Ndengeï, se nourrissant de bananes, d’ignames et de dalo, jusqu’au moment du développement complet de leurs formes, et de la maturité de leur passion. Alors ils devinrent homme et femme (époux), et leur lignée peupla la terre. »

Pritchard rapporte une autre version de la même tradition (2) : Ndengeï créa le premier homme et la première femme sans les faire passer par la période d’incubation, ni

(1) Réminiscences, p. 393.

(2) Ouvr. cité, p. 394.

par l’intervalle de l’enfance à Page mur. Ce ne fut, toutefois, qu’ après plusieurs essais infructueux, qu’il réussit à les façonner comme il le désirait lui-même et comme le voulaient les dieux ses frères. Roko-ma-tu surtout fut le plus difficile à contenter : il n’était jamais satisfait de la figure et de la taille de la femme ; aussi lui fut-il permis de donner la dernière touche à ses formes. C’est de cette paire, mise à la vie sans incubation, avec ses formes et ses forces complètement développées, que descendirent les Fijiens (1).

La tradition continue ensuite en disant : Quand les fils du premier homme s’occupèrent à enterrer leur père, un dieu se montra à eux et leur demanda ce qu’ils faisaient là. Ils lui répondirent : « Notre père est mort et nous l’enterrons. » — « Non pas, non pas, dit le dieu, il ne faut pas enterrer votre père : il n’est pas mort. Retirez son corps. » — - « Il y a quatre jours qu’il est mort, et son corps sent mauvais », reprirent les fils. Mais le dieu renouvela son commandement : « Enlevez son corps : votre père est en vie. » A quoi les fils répliquèrent de rechef : « Voilà quatre jours

(1) On conviendra que la création de l’homme, aux îles Fiji, n’est pas plus mesquine que celle de la Genèse. Ecoutons ce que dit, à ce sujet, M. de Bellecombe (a) : « Dans la Genèse, c’est un peu de houe que Jéhovah retire de la terre et pétrit pour en former Adam, le père du genre humain. 11 attend ensuite son sommeil pour lui enlever une de ses côtes, avec laquelle il forme la femme, et donne l’existence à la femme destinée à être la compagne de l’homme sur la terre d’exil.

« En se représentant Dieu attaché à cette partie de son œuvre, qui doit être la plus parfaite et la plus accomplie, ne semble-t-il pas, vraiment, voir un sculpteur ébauchant péniblement, avec un peu de terre glaise, une statue qu’il changera plus tard en bronze ou en marbre, si le temps le lui permet ? un artiste esquissant un portrait ? Ou, si l’on veut bien me passer, en faveur de sa justesse, une comparaison des plus triviales, un boulanger pétrissant sa pâte pour en faire le pain destiné à la table commune ? »

Au surplus, les idées des Néo-Zélandais, des Tahitiens et des autres Polynésiens, sur la création de l’homme, se rapprochent beaucoup de celles de la Genèse.

{a) Polygénisme et monogénisme. Paris, 1867, p. 10.

qu’il est mort, et son corps ayant commencé à se décomposer nous ne pouvons pas l’enlever de nouveau. »

Alors le dieu s’irrita et, de mauvaise humeur, il dit aux fils du premier homme : « Ecoutez la parole des dieux : La b ananeverte est enterrée pendant quatre jours, et, quand on la sort de terre, elle est mure et meilleure qu’avant d’y être placée. Il en eut été de même de votre père, si vous aviez enlevé son corps de la terre ainsi que je vous l’ordonnais : delà sorte, il serait resté avec vous et vos enfants. Mais vous avez désobéi à mes commandements, les commandements des dieux, c’est pourquoi vous mourrez tous. Que la mort soit donc avec vous tous : mort à votre père ; mort à vous ses fils; mort à vos enfants après vous; mort à l’homme et à la femme. Tous, tous, vous mourrez et pourrirez. »

Comme on voit, en outre de l’intérêt que ces citations présentent à un tout autre point de vue, il en résulte bien qu’aucun souvenir de migrations, opérées par les ancêtres des Fijiens vers les îles occupées par eux, ne semble avoir été conservé, même dans les plus anciennes traditions. On peut en conclure, par conséquent, que les Fijiens se croyaient plutôt être autochthones que venus d’une autre contrée.

Quant à ce que disent les traditions que les îles Fiji n’ont jamais été soumises par une autre race, c’est ce que rendront évident, croyons-nous, les développements dans lesquels nous allons entrer. Mais d’abord, nous devons chercher à déterminer quels sont les peuples que les traditions reconnaissent avoir été visités par les Fijiens, et indiquer celui qui, le premier, a eu connaissance de l’autre.

Succession des rapports entre les deux races. — D’après ces traditions elles-mêmes, il n’y a pas à hésiter : il ne s’agit que des peuples des Tung*a et des Samoa. A chaque pas, elles établissent que les Fijiens se rendaient dans ces îles ou du moins dans les Samoa, et qu’en outre Samoans et Tongans se rendaient à leur tour dans les îles Fiji, soit entraînés d’abord par les vents, soit, plus tard, volontairement.

Il y a longtemps qu’on s’est demandé, pour la première fois, quelle est la race qui, la première, est allée visiter l’autre, et que l’on a cherché à savoir si ce sont les Fijiens qui se sont rendus les premiers dans les îles Polynésiennes, ou si ce sont, au contraire, les Polynésiens qui ont commencé par aller aux îles Fiji.

A première vue, la solution d’une pareille question peut sembler sans importance ; mais, dès qu’on y réfléchit, on voit, au contraire, de quelle utilité est cette connaissance pour la recherche de la marche et de l’ancienneté relatives des migrations des deux races. C’est pourquoi nous nous y arrêterons nous-même un instant, en disant d’avance que la question est résolue de la même manière, par les observations des voyageurs et des missionnaires anglais et par les traditions.

Il suffit, en effet, d’examiner les faits observés, et surtout ceux qui l’ont été dans ces dernières années, pour que tout doute cesse. On voit alors que les Tongans se sont présentés les premiers dans les îles Fiji, d’abord involontairement, puis, bientôt après, intentionnellement. C’est ce que Mariner avait déjà signalé : ayant interrogé, en 1807, les plus vieux naturels des Tonga, tous étaient incapables de lui dire depuis quand ils connaissaient les Yiti, mais tous s’accordaient à affirmer que leurs ancêtres étaient allés visiter ces îles avant que leurs habitants ne vinssent chez eux (1). On sait que les missionnaires anglais ont émis la même opinion, et l’on verra bientôt que les traditions fijiennes, surtout, viennent l’appuyer.

Essayer de dire à quelle époque ont pu se faire ces premières visites des Tongans aux Fiji, serait probablement une tentative vaine ; nous croyons cependant que certains faits, et les réflexions qu’ils suggèrent, pourront aider les ethnologues à fixer, approximativement sans doute, le mo-

(1) Mariner, Histoire des naturels des îles Tonga ou des Amis, rédigée par John Martin , sur les détails fournis par William Mariner, traduite de l’anglais par de Fauconpret. — 2 vol., Paris,

ment relatif des premiers rapports des deux races. C’est ce qui nous décide à entrer dans quelques développements à ce sujet.

Pour Mariner, ces premiers rapports existaient « de temps immémorial : » par là, sans doute, il entendait que les indigènes avaient perdu complètement le souvenir de l’époque, tout en conservant un vague souvenir traditionnel du fait. Il croyait en outre que la première découverte des Fiji par les Tongans n’avait eu lieu qu’à la suite d’entraînements involontaires. Cette opinion est adoptée aujourd’hui par presque tous les ethnologues, et elle semble démontrée par les faits venus à la connaissance des observateurs modernes. Enfin, d’après Mariner, ce ne serait que plus tard que les Tongans auraient osé retourner volontairement dans les îles oîi leurs compatriotes s’étaient trouvés entraînés.

Telle est également l’opinion dés missionnaires anglais, qui résident depuis un grand nombre d’années dans les Fiji, et particulièrement de M. Th. Williams, l’auteur d’un excellent livre sur les Fiji et les Fijiens. Mais il est inutile sans doute de le dire, pas plus que Mariner, ces observateurs n’apprennent vers quelle époque cette découverte a pu avoir lieu. Tout ce que l’on peut supposer, c’est qu’elle était probablement faite depuis longtmps à l’arrivée des premiers Européens, car des colonies Tunga assez fortes étaient alors établies dans quelques-unes des Fiji orientales.

C’est le missionnaire Th. Williams qui a donné lés détails les plus circonstanciés sur les premières visites des Tongans aux Fiji : c’est donc à lui que nous les emprunterons, en les résumant.

De tout ce qu’il dit à ce sujet, il résulte d’abord que c’était à Lakemba, la plus grande des îles orientales des Fiji (i), que les Tongans s’étaient trouvés entraînés. Ils furent bien accueillis alors, ce qui prouve que, dans cette île

(1) Lakemba a environ 30 milles de circonférence; elle possède 9 villages indigènes, sans compter 3 colonies des Tunga. Sa population totale est d’environ 4000 habitants.

du moins, la loi d’extermination dont parlent les missionnaires n’existait pas encore, ou qu’elle était tombée en désuétude. L’équipage du canot, après sa réparation, et dès que les vents le lui avaient permis, s’était mis en route pour retourner aux Tung*a, laissant probablement, dès lors, un noyau de Tongans dans l’île Lakemba, qui ne devait pas tarder à devenir le centre des émigrations de leurs compatriotes.

En effet, il se passa bientôt ce qui a presque toujours lieu en pareils cas. Les Tongans revenus dans leurs îles, ayant vanté les avantages que présentait Lakemba, des migrations volontaires s’organisèrent promptement, et, dès qu’elles le purent, se dirigèrent vers cette île, autant sans doute par curiosité, que par le désir d’établir des relations commerciales. Non moins bien reçues que les précédentes, elles purent bientôt revenir aux Tunga, rapportant de ces premiers voyages assez d’objets utiles pour donner à d’autres Tong’ans l’envie de tenter la même entreprise. C’est ainsi que l’intérêt ramenant les Tongans à Lekemba, il s’établit entre eux et les habitants de cette île des relations qui ne firent qu’augmenter avec le temps. Le noyau des Tongans, laissé par les premiers canots, se trouva bientôt assez considérable pour former une petite colonie ; celle-ci, s’unissant aux indigènes, commença à produire dès lors cette espèce hybride qu’on a cru à tort former la population entière des îles Fiji.

Lakemba, comme toutes les Fiji, du reste, possédait tout ce qu’il fallait pour attirer les Tongans : les bois de construction et de mâture, les cordages y abondaient ; ces objets étaient d’autant plus précieux pour les Tongans, qu’ils en manquaient presque complètement dans leurs archipels. Mais si on se rendait toujours à Lakemba, ou dans les petites îles dépendantes qui l’avoisinent, c’est qu’on était assuré d’y être bien reçu, et d’y trouver des compatriotes ; elle était d’ailleurs moins éloignée que la plupart des autres îles Fiji, peuplées par des hommes plus sauvages.

Les Tongans appréciant chaque jour davantage les productions des Fiji, ce ne fut bientôt plus par petites bandes

qu’ils se rendirent à Lakemba, niais bien par flottes assez considérables, commandées par des chefs entreprenants et puissants, emmenant avec eux les gens qui leur étaient dévoués. Ainsi s’explique la formation des trois différentes colonies Tung*a, qui, aujourd’hui encore, se trouvent dans l’île Lakemba.

Dans ces expéditions, dit M. Th. Williams, les Tongans emportaient avec eux beaucoup de produits européens, ce qui prouve que ce fait se passait peu après l’époque de Cook. Ils emportaient, en outre, des dents de cachalots, des massues, des porcelaines blanches, de l’étoffe des Tunga et des nattes des Samoa, dont les Fijiens faisaient le plus grand cas ; les haches et les fusils étaient, avec le fer, les objets naturellement les plus recherchés par les Fijiens, qui donnaient en retour leur poterie, le masi, fruit de l’arbre à pain préparé, des ignames, des nattes fijiennes, mais surtout des tresses en brou de cocos et des provisions de toute espèce. Un article tout particulièrement demandé par les Tongans, était les plumes rouge-écarlate d’un beau perroquet, qui se trouvait en abondance sur l’île Taviuni ou Som.osomo, et que l’on prenait au filet. Pour avoir ces plumes, les Tongans donnaient en échange, soit des tasses européennes, soit des nattes des Samoa, et, au rapport de Tin Williams, ils prêtaient même leurs femmes pour les obtenir. On sait que, lorsque d’Entrecasteaux alla relâcher aux îles des Amis, les plumes rouges avaientune telle valeur que, grâce à elles ceux qui en possédaient sur la Recherche, purent se procurer les objets Tongans les plus précieux. Cette coïncidence semble montrer que les expéditions des Tunga vers les Fiji devaient avoir lieu à cette époque ; mais, comme on voit, un intervalle assez grand avait dû s’écouler entre elles et les premiers voyages, et surtout les premiers entraînements.

Dès cette époque, les Tongans ne se contentaient plus d’aller aux Fiji pour commercer ; la guerre ayant surgi à Lakemba même entre les districts, ils y avaient pris part d’abord, en se mettant du côté de l’un des chefs, puis, les guer-

res s’étendant dans les autres îles, ils avaient suivi les chefs à la solde desquels ils s’étaient mis.

C’était ce qui se passait du temps de Mariner, c’est-àdire en 1807, alors que Finau 1er usurpait le pouvoir dans les îles des Amis. A cette époque, les Tongans, loin d’être paisibles comme du temps de Cook, semblaient avoir adopté la maxime favorite des Fiji en s : « La guerre est la seule occupation digne de l’homme ; une vie de repos et de plaisir ne convient qu’au lâche et au fainéant. » En outre, beaucoup n’avaient d’autre ressource, pour éviter l’esclavage, que de s’expatrier. Aussi est-ce pendant que Mariner était dans les Tunga, que les départs pour les Fiji paraissent s’être opérés en plus grand nombre. Aussitôt arrivés, ils se mettaient à la solde de quelque chef fijien, et ils commençaient leur vie d’aventure. C’est cet état de choses que nous retrouvâmes en 1827, pendant notre exploration des îles Fiji sm l'Astrolabe ; mais il n’existe plus aujourd’hui, depuis que les Anglais se sont emparés de ces îles. Actuellement, si les Tongans ne se rendent plus comme autrefois aux Fiji pour y vendre leurs services, ils y vont au contraire plus souvent pour commercer, tant sont devenues indispensables pour leur navigation les productions de ces îles. Tongatabou, la plupart des Hapaï et plusieurs autres îles manquent absolument de bois de construction, et leurs habitants sont forcés de s’adresser aux Fijiens pour leurs canots, leurs mâtures et leurs vergues. Pourtant on voit dans Pritchard et Th. Williams que, de leur temps, il s’y rendaient encore pour aller guerroyer, comme ils le faisaient du temps de Mariner et du nôtre.

D’après les mêmes autorités, les rapports entre les Tongans et les Fijiens paraissent, dès le début, s’être établis surtout à la suite des coups de vent, entraînant les canots, soit pendant leurs voyages d’une île des Tunga à l’autre, soit à leur retour de Fiji. C’était même ces retours qui étaient les plus dangereux, malgré le peu de distance qui sépare les îles Tunga des Fiji les plus orientales. 11 suffisait, en effet, pour aller à Lakemba, de profiter d’un vent de S.E. bien établi ; mais, au retour, qui ne s’effectuait

qu’avec des vents d’Ouest, il arrivait fréquemment, paraît-il, que les vents de Sud-Est reprenaient à souffler. Dans ce cas, il ne restait aux canots d’autre ressource que de chercher à rallier l’île qu’ils venaient de quitter : ils y réussissaient souvent ; mais, souvent aussi, ils manquaient l’île cherchée et leur équipage se trouvait réduit à aborder la première venue, soit dans les îles orientales, soit dans les îles occidentales. C’est ainsi, d’après les traditions, que le district de Rewa, sur l’île Yiti-Levu et que l’île Kandavu elle-même, reçurent les premiers Tongans : ils s’y établirent à demeure, et créèrent là, comme à Lakemba, une petite colonie mi-polynésienne qui, depuis, a pris une grande extension.

D’autres fois il arrivait que les canots allaient se briser sur les récifs de l’île qu’ils cherchaient à atteindre. C’est surtout dans ces cas que les équipages étaient condamnés à demeurer longtemps sur le lieu du naufrage. Il leur fallait, en effet, pour pouvoir en partir, construire d’abord de nouveaux canots, puis attendre les vents qui devaient les ramener aux Tunga. Cette attente était parfois si longue, que l’année s’écoulait avant qu’il leur fut possible de se mettre en route.

D’autres fois, enfin, les Tongans, quand ils ne pouvaient pas construire un nouveau canot, se trouvaient forcément condamnés à séjourner surlfile où ils avaient fait naufrage et à attendre l’arrivée fortuite de quelque autre canot : c’est, paraît-il, ce qui leur est arrivé sur quelques-unes des îles basses qui avoisinent Lakemba.

Comme on le voit, il semble résulter de ce qui précède que les rapports n’ont eu lieu, au début, qu’à ïa suite d’entraînements involontaires. Il faut donc en conclure que les coups de vent sent très fréquents dans ces parages ; autrement on ne pourrait expliquer d’aussi nombreux entraînements vers des îles aussi rapprochées. La distance entre les Tunga les plus occidentales et les Fiji les plus orientales n’est que de 250 milles ou 120 lieues. Cette distance était franchie par les Tongans en deux ou en quatre jours, suivant la force des vents, ce qui représente 25 à 30 lieues

par jour, avec petite brise, et 60 lieues avec grand vent de Sud-Est.

Evidemment ces rapports devinrent plus tard le résultat du voisinage et des habitudes prises par les Tongans ; mais, quelle que soit la part prise par les entraînements ou par les voyages intentionnels, dans les rapports entre les deux races, il n’en est pas moins vrai que, lors des premières visites des Tongans dans les Fiji orientales, la fameuse loi d’extermination, dont parlent les missionnaires et les traditions, n’existait pas encore, puisqu’on voit la population de Lakemba bien accueillir les Tong-ans et les encourag-er à revenir. Cette loi, on le sait aujourd’hui, n’a été promulg-uée qu’à l’occasion du soulèvement des Polynésiens dans les Fiji ; c’est ce que démontre une tradition de Pritchard, que nous citerons plus loin. Il est même supposable qu’elle n’était pas très antérieure à l’arrivée des premiers Européens en Océanie. Cette loi, du reste, n’existait pas davantag*e dans les îles Fiji occidentales. Si les Tong-ans hésitaient à s’y rendre et redoutaient d’y être entraînés, c’est que leurs populations, plus nombreuses et plus sauvages, étaient surtout à craindre pour leur mauvaise foi et leur férocité. Mais il n’est pas moins vrai qu’ils allaient jusque dans ces îles, même volontairement, du temps de Mariner, soit pour trafiquer, soit surtout pour louer leurs services, et qu’ils en revenaient après une absence plus ou moins long-ue. C’est ce qui résulte de plusieurs faits cités par Mariner, et particulièrement des deux suivants (1) :

Tui-Hala-Fataï avait, dit-il, déjà fait plusieurs voyag-es aux îles Fiji et contracté les g-oûts belliqueux de leurs habitants. Ennuyé de la vie tranquille qu’il menait à Tung*a, il partit un jour pour l’île Lakemba, dans trois canots et avec 250 jeunes gens partageant ses inclinations. A leur arrivée, ils se joignirent à l’un des partis qui étaient en guerre, et, après deux années ainsi passées, ceux qui avaient échappé aux dangers revinrent à Tunga, mais non dans leurs canots : ceux des Fiji étant supérieurs, ce fut dans

(1) Hariner9 tome I, p. 93 et 325.

ceux-là qu’ils s’embarquèrent, et l’un d’eux périt- en route.

Ayant trouvé, à leur retour, que l’île Tongatabou était en insurrection, et que Finau 1er en essayait la conquête, Tui- Hala-Fataï et ses guerriers se joignirent à lui et firent pencher la victoire de son côté ; mais Tui-Hala-Fataï y trouva la mort.

Ce fait prouve d’abord que les relations étaient fréquentes entre les deux races, et qu’on se rendait de préférence dans l’île où des colonies Tunga étaient fixées depuis longtemps. Le fait suivant semble prouver en outre que la loi qui condamnait à mort tout étranger n’existait plus, si elle avait même jamais existé. Il est encore rapporté par Mariner (1).

Le chef Ko-Muala partit un jour pour les Fiji, avec un grand nombre de jeunes gens, dans le but de prendre part aux guerres que s’y faisaient entre elles les îles et quelquefois les tribus diverses d’une même île. Après y être resté deux ans, il mit à la voile pour retourner à Vavau. Il était déjà en vue de cette île, quand survint un coup de vent qui l’empêcha d’aborder et le mit dans la nécessité d’essayer d’atteindre les Haamoa (2). Le vent augmentant de violence, il fut jeté sur les côtes de l’île Futuna (3), située au N.-E. d’Haamoa, où son canot fut pris et pillé par les indigènes avec son chargement de bois de santal. Après être resté près d’un an dans cette île pour construire un autre grand canot, il partit et se dirigea vers les îles Fiji pour y prendre une

(1) Ibid ., p. 345.

(2) Haamoa , pour Saamoa, d’après la prononciation Tunga.

(3) Futuna est l’une des îles Horn, découvertes en 1616 par Lemaire et Schouten ; il y a une autre île Futuna, entre Anaton et Tanna, dans l’O.S.O. des Samoa, près de la Nouvelle-Calédonie, mais ici il ne s’agit que de la Futuna de Lemaire. 11 y a aussi une île Futuna dans le groupe Hapaï, et il est même probable que ce sont lés habitants de celle-ci qui ont imposé son nom à l’île des Hébrides. En Maori, utu signifie étancher, vider l’eau, compensation, tribut ; uiunga , action de payer Yutu ; utuhanga , action de vider l’eau.

nouvelle cargaison de bois de santal. Il avait alors à bord trente-cinq insulaires des Tunga, y compris quatorze ou quinze femmes, et quatre hommes de Futuna qui avaient voulu voir de nouveaux pays. En route, il toucha à File Lotu ma (1), qui est à une journée de Futuna ; il n’y resta que le temps de prendre trois femmes désireuses de se joindre à sa troupe, et fit route pour Pau (2), qu’il ne put atteindre,' le vent l’ayant poussé sur un autre point de Yiti-Levu. Bien reçu par le chef de ce district, il l’aida aussi dans ses guerres et il demeura longtemps près de lui. De là, il se rendit à Pau, et enfin, après avoir aidé encore le chef de cet endroit, il partit, suivi de 150 personnes, pour retourner à Yavau, où il fut parfaitement accueilli par Finau. Son absence n’avait pas duré moins de quatorze ans.

Ces exemples prouvent donc bien qu’avant l’époque de Mariner, ou pour mieux dire pendant qu’il se trouvait dans les Tunga, les Tongans allaient impunément jusque dans • les îles Fiji occidentales. 11 faut cependant remarquer qu’il ne s’agit ici que de guerriers entreprenants, assez nombreux et assez courageux pour ne pas craindre les surprises, et qui inspiraient probablement, là où ils se présentaient, plus de crainte qu’ils n’en éprouvaient eux-mêmes. La loi d’extermination aurait donc pu parfaitement être en vigueur, à cette époque ; mais alors la prudence n’aurait pas permis de l’appliquer à de pareils aventuriers.

Que conclure, en somme, de toutes les données acquises jusqu’à présent ? que cette loi n’a du être faite que dans l’intervalle qui sépare l’arrivée des colonies polynésiennes aux Fiji de la venue de Mariner dans les Tunga. Il est certainement bien difficile de dire quelque chose de précis à ce sujet ; mais quand on lit attentivement les traditions des archipels, il semble que cet évènement a dû se passer bien plus près de l’arrivée des premières colonies polynésiennes

(!) Probablement l’île Lotn des Fiji.

(2) On sait que c’est à Pau que d’Urville alla venger la mort du capitaine français Bureau et de tout son équipage, massacrés par les indigènes.

aux Fiji que de celle des Européens en Polynésie. Malheureusement cela ne fixe nullement l’époque des migrations. Pourtant, à en juger encore par les noms qui figurent dans les légendes, il est permis de croire que c’était à l’époque la plus reculée de l’histoire des Polynésiens, puisque ce n’est plus pour eux aujourd’hui qu’un souvenir mythologique. Ajoutons que si, pendant le séjour de Mariner aux Tong*a, les relations entre Fijiens et Tongans étaient reprises depuis long-temps, tout, d’un autre côté, semble annoncer que ces rapports avaient subi une longue interruption qui, à elle seule, explique le vague des traditions.

Métis dus au mélange des deux races . — Quoi qu’il en soit, le contact, passager d’abord, puis permanent, des Tongans avec les populations mélanésiennes, devait naturellement, par l’alliance des deux races, former une population métisse qui, en effet, est admise aujourd’hui par tous les ethnologues. « Cette population est si générale, si distincte dans les districts de l’Est des Fiji, qu’il est impossible de la méconnaitre et de la confondre avec les purs Tongans ou les purs Fijiens. (1) » Il suffit de la voir, dit Pritchard, pour la distinguer des habitants des autres îles, et surtout de ceux des grandes îles, où la souche mélanésienne, qu’il appelle papoue, est sans mélange. Et il ajoute : « Le mélange des Tongans et des Fijiens est si apparent dans les îles de l’Est, qu’il y a même un nom spécial pour les descendants des deux races : on les appelle Tonga-Fiji, et ils sont fiers de ce nom. »

On le voit, cet observateur commence par bien établir que cette population hybride a, comme 'tous les métis, tous les caractères dus au mélange de ses auteurs, et qu’elle provient ici de l’alliance des Polynésiens et des Mélanésiens, formant les populations pures des îles Tunga et des îles Fiji. Il montre donc, tout d’abord, qu’elle ne constitue pas le fond de la population des îles Fiji.

En effet, si les métis Tunga-Fiji sont encore très nombreux

fl) Pritchard, ouv# cité, p. 3S1

dans les îles où lesTong*ans ont longtemps séjourné et où ils ont fondé des colonies, telles que Lakemba et quelques petites îles voisines, Kandavu et même le district de Rewa sur l’île Viti Levu, ils sont au contraire fort rares dans les autres îles ; on peut même dire, qu’excepté les quelques métis transportés ou nés dans ces îles, toutes, et surtout les plus grandes du groupe, ne sont absolument peuplées que par la race mélanésienne ou fijienne pure (1).

C’est ce que Pritchard va démontrer surabondamment lui-même, par les citations que nous allons faire. Ces citations prouvent, à priori, qu’on a regardé jusqu’à présent à tort les îles Fiji comme habitées uniquement par une population métisse ; on sait que, tout dernièrement encore, c’était l’opinion soutenue par M. de Quatrefages, dans son ouvrage sur les Polynésiens.

Pour nous, qui avons vu cette population métisse à Lakemba, Pîle même qui est son centre, il y a longtemps que notre opinion était arrêtée à ce sujet ; mais nous n’avions pas osé la faire connaître, tant elle était opposée à celle généralement admise ; en outre, il nous eût été difficile de la soutenir avec nos seules observations.

Aujourd’hui, il n’en est plus de même ; les observateurs les plus compétents ont parlé ; aussi n’hésitons-nous plus à dire, avec Pritchard, Th. Williams et autres, que c’est une erreur de croire les îles Fiji uniquement peuplées par une population métisse.

Cette population métisse existe sans contredit ; mais elle est bornée à un petit nombre d’îles. Il est certain, au contraire, que toutes les autres sont peuplées par une race sans mélange, ou du moins sans mélange aussi apparent.

Il est inutile, après cela, de parler des nombreux mélan-

(1) Cette race ressemble à la race Néo-Calédonienne par la couleur brun-rougeâtre de la peau, par la chevelure abondante et frisée, par la beauté des formes ; l’une et l’autre a les jambes moins fortes que la race polynésienne, avec des pieds énormes. Seulement les traits des Fiji en s semblent être moins grossiers, moins communs que ceux des Néo-Calédoniens.

ges consécutifs qui ont dû se produire parle croisement de ces métis eux-mêmes avec d’autres métis ou avec des races différentes. Evidemment, en s’alliant aux Européens et autres étrangers, ils ont produit de nombreuses variétés, à toutes sortes de degrés, dont les caractères seront peut-être indiqués un jour par les observateurs à demeure, mais qui sont insaisissables par le voyageur. Ici nous ne devons nous occuper que des métis, résultat immédiat du mélange des deux races.

Nous avons déjà longuement indiqué les caractères physiques distinctifs de ces deux races : nous n’y reviendrons donc pas. Quant à ceux que présentent leurs métis directs, ils sont, comme on a dit, la résultante des caractères de leurs auteurs, mais en proportions différentes, suivant la race qui a fourni la mère : ainsi ces métis ressemblent davantage tantôt à la race polynésienne, tantôt et plus souvent à la race fijienne ou mélanésienne. Dès 1827, nous avions remarqué que les métis de Lakefnba, et surtout de Kandavu, présentaient des traits plus mâles, une teinte de la peau plus foncée et des cheveux moins droits que les Tongans. C’est ce qui a été confirmé depuis par les missionnaires anglais, et plus particulièrement par M. Pritchard. Quelquefois pourtant, quoique plus rarement, les caractères inverses semblaient dominer, c’est-à-dire un teint plus clair, des traits moins sévères, des cheveux plus droits, des formes plus arrondies ; mais il était difficile d’assurer qu’ils n’appartenaient pas à de purs Tongans. En somme, les premiers caractères étaient les plus communs, les plus frappants et l’on reconnaissait, en les observant, que c’étaient les caractères adoucis de la race mélanésienne : ils rapprochaient donc les métis plus de cette race que de la race polynésienne.

ue pareils caractères étaient évidemment dus, ce que nous croyons n’avoir pas été remarqué, à ce que ces métis avaient eu pour mères des femmes fijiennes. Un pareil fait expliquait en même temps pourquoi les métis à caractères tongans dominants , semblaient si rares : car s’il est certain que des femmes Tunga se rendaient

aussi dans les Fiji, il ne l’est pas moins quelles s’y rendaient en beaucoup plus petit nombre que leurs compatriotes. Or on sait que les mixtes tiennent toujours plus de la nature de la femelle que de celle du mâle : de sorte que l’on pourrait dire que la plupart des métis, vus alors par nous, n’étaient que les bardots des deux races. Nous le répétons, ce sont eux que nous avons vus en grand nombre à Lakemba ; ils étaient même si nombreux, qu’à première vue, il semblait n’y avoir que ce genre de métis ; mais, malgré la répulsion d’une partie des femmes Tunga pour les Fijiens, il est pourtant bien probable qu’il y a un assez bon nombre d’autres métis ayant pour mères des Tonganes : tels sont ceux nés des femmes qui, d’après Th. Williams, étaient livrées aux Fijiens par les Tongans, dans le but de se procurer les belles plumes rouges auxquelles ils attachaient un si grand prix,

Remarquons toutefois, en passant, que si ce nom Tonga- Fiji, donné aux métis par les Tongans, n’est pas retourné parles Fijiens, c’est probablement qu’il doit être interprété comme ne signifiant que métis de père Tongan et de mère Fijiennê. Il semble donc avoir été justement donné parce que les Tongans s’alliaient aux femmes fîjiennes plus que les Fijiens aux femmes polynésiennes.

Nous n’ajouterons ici que quelques mots touchant les qualités supérieures à celles des deux races reconnues à ces métis par les missionnaires. C’est ce qui a fait dire à Pritchard : (1) « Les descendants des naturels Tonga-Fijiens, ou Tonga-Samoans, ou Samoans-Fijiens, ont été trouvés relativement plus braves que les purs Tongans, ou les purs Samoans , ou enfin les purs Fijiens. Partout où il y a eu, dans un groupe, quelque mélangée avec les indigènes de l’un des autres groupes, les habitants sont physiquement et intellectuellement supérieurs aux habitants des districts du même groupe où il n’y a pas de mélange. »

Il ajoute même, à ce sujet, quelques phrases qui ré-

(1) Réminiscences , p. 417.

pondent si bien aux préoccupations des savants, que nous n’hésitons pas à les citer : « Les habitants de l’intérieur de Viti-Levu, dit-il, perdent à être comparés même avec les naturels des côtes Ouest, où le mélange avec des insulaires du dehors s’est produit sur la plus petite échelle. En avançant des districts orientaux vers les districts occidentaux, et de là dans l’intérieur, les visages ont moins de grâce, les fronts sont plus comprimés, l’occiput est plus développé ; en d’autres termes, quand on part du grand mélange des deux groupes pour arriver à un mélange borné, et de là à un point où il n’y a pas de mélange, ou en allant du bord de la mer jusque dans l’intérieur, on observe un abaissement marqué au physique et au moral.

« La supériorité générale des habitants des côtes est si bien connue dans tous les groupes, qu’on regarde comme un reproche et une insulte d’être appelé naturel de l’intérieur. Dans les Fiji, la manière la plus ordinaire d’exprimer son mépris pour un autre, et d’abaisser son savoir et son courage, est de l’appeler Kaï-Vanua, paysan. Il en est de même aux Samoa, où l'épithète employée pour désigner un homme de mauvaises manières et méprisable, est, Uta - Fenua , c’est-à-dire de la terre d’en haut, de l’intérieur autrement dit, montagnard. »

Mais Pritchard ne se contente pas de constater la supériorité physique et intellectuelle des métis sur leurs auteurs. Il établit, sans le vouloir peut-être, et ce témoignage, venant de lui, est de la plus haute importance, il établit que ces métis n’occupent point toutes les îles Fiji, mais seulement quelques-unes. En effet, tout partisan qu’il est d’un grand mélange entre les Tongans et les Fijiens surtout, il montre, dans maints passages de son livre, que ce mélange n’est d’abord pas aussi gTand qu’il semble vouloir le faire croire, et qu’ensuite il est borné aux îles orientales des Fiji. C’est ainsi qu’ après avoir fait remarquer que le mélange est bien plus apparent dans les Fiji qu'aux Tunga (1), il dit qu’il est principalement limité, dans les Fiji, aux districts de

(1) Ouvr. cité, p. 381, 383, 384, 418, etc.

l’Est, c’est-à-dire aux îles qui avoisinent le pins les Tunga, et il cherche à expliquer un pareil fait en disant qu’il tient probablement à la grande étendue de la contrée. Voici, du reste, ses propres paroles :

« Dans les districts orientaux des Fiji, il y a un grand mélangée avec les Tongans, mélange qui date de plusieurs générations antérieures ; mais dans les districts de l’Ouest, le mélange a été si limité qu’il est à peine apparent. » Il y revient ailleurs en disant: « Le mélangée (dans l’Est), est si intime et si marqué, qu’il donne aux indigènes des caractères qui les distinguent des habitants de l’intérieur des grandes îles Fiji, où la souche papoue existe presque sans mélange. » Enfin il répète : « Là, partout, les naturels sont physiquement et intellectuellement inférieurs à leurs compatriotes des districts de l’Est. Si l’on quitte les côtes pour pénétrer dans l’intérieur de Viti-Levu, on trouve que le peuple est inférieur physiquement et intellectuellement à ceux des côtes, et qu’il n’y a pas eu de mélange avec les in digènes voisins, et rarement avec quelques-uns de leurs compatriotes des côtes. »

Nous avons voulu citer textuellement ces paroles, parce que nous croyons qu’il ne sera plus possible, après cela, de considérer les Fiji comme peuplées seulement par des métis Tunga-Fiji.

Si donc telle était notre opinion à la suite de nos propres observations, on voit qu’elle est fortement appuyée par celles des observateurs modernes les plus compétents.

Dès lors, c’est à tort que M. de Quatrefages, qui s’était abstenu de toute appréciation à ce sujet, dans son premier travail de la Revue des Deux-Mondes , a cru pouvoir, dans le second, appliquer les lignes suivantes à toute la population des îles Fiji : (1) « Ces insulaires sont très manifestement des métis de nègres et de Polynésiens : sous le rapport du teint, de la chevelure, des caractères intellectuels et moraux, ils se rattachent à la fois aux deux races. C’est un point sur lequel s’accordent tous

(1) Les Polynésiens et leurs migrations , p. 141.

les voyageurs. Les Fijiens, sont, entre autres, de hardis et habiles navigateurs, contrairement à tous les autres habitants de la Mélanésie ; enfin Haie a reconnu que la langue présentait des caractères en harmonie avec tout le reste : un cinquième des mots est décidément polynésien. De leur côté, les Malaisiens expulsés des îles Fiji emportaient avec eux, dans leur langage, dans leurs mœurs, un certain nombre de traits spéciaux empruntés à leurs vainqueurs, et qui, de nos jours encore, distinguent leurs descendants de toutes les autres tribus polynésiennes. »

Ces paroles ne sont applicables, en effet, qu'aux métis Tunga-Fiji, qui n’occupent, comme on vient de le voir, que quelques-unes des îles Fiji orientales, où ils forment plusieurs agglomérations assez fortes ; mais elles ne le sont point aux Mélanésiens purs qui constituent, au contraire, le fond des populations fijiennes, même dans les îles où les colonies des Tunga se sont établies et ont donné naissance aux métis.

,11 est bien certain, comme on le dit, que les métis Tunga- Fiji sont le résultat du mélange des Tongans avec les Mélanésiens. Mais, ce qu’il faut remarquer, c’est que ces derniers sont des Mélanésiens des îles Fiji même, et non des Mélanésiens d’îles différentes, telles que les Salomon, ainsi qu’il faudrait le supposer, si l’assertion de M. de Quatrefages avait quelque fondement.

Il est bien^rtain aussi que les Fijiens sont d’habiles navigateurs , surtout ceux qui occupent les îles les plus orientales ; mais les indigènes des îles Salomon ne le sont pas moins. Du reste, excepté les îles de Pâques, Mangareva et quelques autres, quelles sont les îles de la Polynésie qui n’ont pas de navigateurs aussi habiles et aussi hardis, ou qui, du moins, n’en aient pas eu autrefois ?

Mais ce quimérite tout particulièrement d’être remarqué, c’est lorsque M. Haie dit, à Poccasion des caractères lin guis-

tiques de la langue fijienne, qu’il y a trouvé un cinquième de mots polynésiens. C’est un fait : tout-à-1’ heure nous ferons voir que les mots polynésiens y sont peut-être en plus grand nombre encore, et, fait non moins important, qu’ils sont

donnés même à des objets qu'on ne peut supposer n’avoir jamais été dénommés par les Mélanésiens. Cela, du reste, n’empêche pas que le fond de la population ne soit mélanésien par les caractères généraux, comme la langue est mélanésienne par son ensemble.

Quant à ce que dit M. de Quatrefages, en terminant, que les Malaisiens expulsés des îles Fiji ont emporté avec eux, dans leur langage et dans leurs mœurs, un certain nombre de traits spéciaux empruntés à leurs vainqueurs, et qui, de nosjours encore, distinguent leurs descendants de toutes les autres tribus polynésiennes, nous ferons l’aveu que nous ne comprenons pas quels sont les descendants de ces expulsés : Les Tongans ? Or, on a vu que les Tongans actuels ont tous les caractères de la race polynésienne pure ; il les auraient même plus purs et plus nets que les Tahitiens et les Nouveaux-Zélandais, s’il fallait s’en rapporter au dire de Dumont d’Urville (lj. 11 est certain, du reste, comme nous le démontrerons ailleurs, que les Tongans ont même une langue qui, à part quelques lettres, est plus ressemblante à la langue maori qu’à toute autre, contrairement à ce qu’on serait porté à supposer, d’après les vocabulaires erronés de Mariner : mais toujours est-il, qu’excepté un très petit nombre de mots, leur langage est pur de mots fijiens.

Si donc les rapports entre les deux races sont plus fréquents aujourd’hui qu’ils n’ont peut-être jamais été, il ne faut pas oublier néanmoins que les Polynésiens n’aiment pas plus aller se fixer dans les Fiji occidentales que les Fijiens n’aiment eux-mêmes aller se fixer dans les îles polynésiennes. A l’exception d’un petit nombre de Fijiens purs, les métis Tunga-Fiji sont les seuls qui se rendent sans hésitation aux îles Tunga, assurés qu’ils sont d’y être au moins bien accueillis par leurs parents. Quoy et Gaimard avaient déjà fait cette observation : « Il est à remarquer, disaientils (2), que les Vitiens vont très-rarement à Tonga, et que

(1) Voyage de l’Astrolabe , t. IV, 1™ partie, p. 229.

(2) Zoologie de V Astrolabe , p. 49.

ce sont, au contraire, les insulaires des îles des Amis qui se sont établis sur Laguimba, une des îles de la partie orientales de l’archipel vitien». Quant aux Tongans eux-mêmes, lorsqu’ils vont aux Fiji, ils se dirigent toujours, nous le savons, vers les îles orientales, où leurs compatriotes sont nombreux. On dirait vraiment que, malgré les changements favorables et avantageux survenus dans les mœurs des Fijiens, ils redoutent encore d’être entraînés vers les îles plus occidentales.

Nous croyons donc pouvoir conclure, de ce qui précède, que les Tongans, pas plus probablement que les Samoans, ne se sont jamais, ainsi qu’on le croit généralement, rendus en conquérants dans les îles Fiji ; mais que, en tout temps, ils se sont plutôt estimés fort heureux d’y être tolérés.

La race polynésienne n’est pas une race conquérante. — Cependant, pour la plupart des ethnologues, la race polynésienne est une race conquérante qui, dès son arrivée en Polynésie, aurait envahi les îles Fiji. Telle était l’opinion soutenue par Murray, dans son Encyclopédie des géographes. Cet écrivain admettait l’invasion et la soumission des Fiji par les habitants des îles des Amis, mais il n’apportait aucun témoignage à l’appui de cette opinion ; il se contentait, pour la soutenir, des suppositions sans fondement du capitaine Wilson, du Duff , qu’il copiait, comme lui-même, depuis, a été copié par presque tous ceux qui ont écrit sur le même sujet, et, entre autres, par d’Urville.

On pourrait certainement, à ne juger que par certains faits particuliers observés par nous dans plusieurs îles mélanésiennes, et notamment à Y anikoro, où les noms de quelques chefs sont tout polynésiens, on pourrait supposer que les Polynésiens, entraînés jusque là, ont fini par dominer les Mélanésiens, grâce à leur supériorité intellectuelle. Cependant, quand on remarque ce qui s’est passé à Tanna, à la Nouvelle-Calédonie, où les deux races se sont à peine mêlées, malgré leur contact, et surtout aux Fiji, où le mélange s’est borné, comme on vient de le voir, aux îles qui avoisinent le plus les Tunga, il faut au moins reconnaître :

d’abord que la suprématie intellectuelle, qu’on est disposé à accorder à la race polynésienne, n’est peut-être pas aussi grande qu’on l’a dit ; ensuite que cela n’aide guère à prouver que les Polynésiens sont venus en conquérants dans ces divers lieux.

On comprend pourtant très bien que si, au lieu d’être de simples naufragés, ils s’y étaient, dès le début, présentés en grand nombre à la fois, il aurait pu en être tout autrement. Mais, puisqu’ils sont toujours restés isolés ou inférieurs en nombre dans les îles Mélanésiennes où on les trouve, il n’y a, à notre avis qu’une conclusion possible, c’est que F envahissement qu’on leur attribue n’a jamais eu lieu, excepté peut-être pour un nombre restreint de petites îles, jusque là inhabitées.

Du reste, comme on va voir , les traditions des deux races se taisent également sur le fait d’envahissement des îles Fiji par les Tongans ou tout autre peuple polynésien. Tandis que les traditions des Tunga montrent que les Fiji étaient indépendantes, celles des Fiji ellesmêmes établissent au contraire, à chaque pas, que, dans les premiers temps, les Tongans et les Samoans ne se rendaient aux Fiji, qu’entraînés par des coups de vent ; elles semblent dire aussi qu’à une époque reculée et antérieure à la loi d’extermination, de fréquents rapports avaient lieu entre les populations des trois groupes. Pourtant celles des Samoa indiquent qu’à une autre époque ces rapports étaient hostiles, puisque Tongans et Fijiens allaient faire la guerre aux Samoans. Mais, répétons-le, aucune ne parle de l’envahissement des Fiji.

De même que Murray, d’Urville regardait le peuple polynésien comme un peuple de conquérants ; mais, ce qui mérite d’être remarqué, venant de lui, il pensait, contrairement à l’écrivain anglais, que les Fijiens, loin d’avoir été subjugués parles Polynésiens, avaient dû, au contraire, être un obstacle à la marche des Tongans vers l’Ouest (1). Lorsqu’il formulait cette opinion, il regardait donc les Po-

(I) Philologie de l'Astrolabe, t. I, 2e partie, p. 281.

lynésiens comme les derniers venus, soit de son continent submergé, soit de Tahiti, puisqu’il les faisait arrêter par les Fijiens déjà fixés dans leurs îles. Il ne paraissait pas voir que si les îles Fiji eussent été un obstacle aux Tongans cherchant à aller vers l’Ouest, elles en auraient sans doute été, en sens contraire, un aussi considérable à la provenance asiatique, d’abord admise par lui (1). Néanmoins, il faut bien en convenir, son opinion est digne de la plus sérieuse attention, et, toute hasardée qu’elle paraisse, elle peut être exacte en ce qui concerne les Tongans, car elle semble être appuyée par le raisonnement et les faits modernes.

Cette opinion de d’Urville ne préjuge du reste en rien le temps que les Tongans auraient passé dans leurs îles, avant de découvrir les Fiji les plus orientales et d’y établir des colonies. De même, en effet, que les Fijiens se trouvaient dans leurs îles quand les Tongans s’y présentèrent pour la première fois, de même aussi les Tongans devaient être fixés depuis assez longtemps dans les leurs, lorsqu’ils rencontrèrent les Fiji, et ils auraient pu, à leur tour, être eux-mêmes un obstacle à la marche vers le Sud-Est de l’avant-garde fijienne. Rien, il est vrai, dans les souvenirs traditionnels des deux races, ne fait allusion à la vejiue de Fijiens jusqu’aux Tunga ; pourtant il est peu admissible que les Fijiens, qu’on dit être d’excellents navigateurs, n’aient jamais poussé de pointe jusque là, et ils se seraient certainement alors emparé des îles Tunga, si les indigènes polynésiens ne se fussent déjà trouvés assez forts et assez nombreux pour leur résister. Les Fijiens, en effet, d’après ce que rapportent certaines légendes, ont été attaquer les Samo an s : A plus forte raison, ont-ils dû se rendre dans le même but, aux îles Tunga, qui sont plus rapprochées, bien que, nous le répétons, aucune tradition ni Tongane, ni Samoane, ni Fijienne, ne parle des tentatives faites par les Fijiens contre les Tongans. Nous croyons donc, contrairement à l’opinion généralement admise, que les Fijiens au-

(I) Mémoire sur les îles du Grand Océan, p. 16.

raient essayé d’envahir les îles Tunga, plutôt que les Tongans auraient essayé de conquérir les îles Fiji.

Pourtant, alors même que les Fijiens seraient allés, comme nous sommes disposé à le croire, attaquer les Tongans, les îles Tunga n’auraient jamais été tenues en sujétion : c’est ce que prouve l’absence presque entière de mots fijiens dans le langage tongan. Ces mots, en effet, se réduisent à trois ou quatre, tels que bulotu , tui, etc. Mariner en a cité un plus grand nombre, mais c’est par erreur, ainsi que nous le montrons dans la préface de notre Dictionnaire Tahitien. Il est évident qu’il en eût été tout autrement si les Fijiens fussent restés pendant quelque temps maîtres des îles Tunga. Il se serait alors produit, en sens inverse, le résultat fourni par la présence des Polynésiens dans les Fiji: car, ainsi qu’on va le voir, les mots tongans sont fort nombreux dans le langage fijien.

Ainsi les Fijiens, s’ils ont dépassé vers le Sud-Est les limites qu’ils occupent aujourd’hui, n’ont jamais dû s’établir à demeure dans les îles Tunga. Nous croyons cependant qu’ils ont été y livrer quelques combats, mais seulement après les premières visites des Tongans chez eux. Mais nous ne pensons pas que les îles Tunga aient jamais été complètement occupées par une population mélanésienne, soit avant, soit après l’arrivée des Polynésiens dans ces îles.

Si les traditions gardent le silence sur les attaques que les Fijiens auraient pu faire contre les Tunga, alors que ces mêmes traditions indiquent nettement les attaques faites par les Fijiens et les Tongans contre les Samoa, cela tient à un fait ignoré jusqu’à présent : c’est que les îles Samoa, ou du moins l’une d’elles, la grande île Upolu, ont été peuplées par les îles Tunga. Nous citerons bientôt la tradition de Pritchard qui le prouve. On comprend parfaitement dès lors que les Tongans, connaissant la faiblesse de la population d’Upolu, soient allés l’attaquer souvent, jusqu’au moment où celle-ci, renforcée sans doute par d’autres colonies, soit parvenue à repousser avec succès les assaillants, ses compatriotes. On verra également bientôt

la curieuse tradition qui rapporte les dernières tentatives faites par les Tong*ans contre les Samoans, ainsi que le motif non moins curieux de leur interruption.

Il est difficile de préciser l’époque où les Fijiens allaient faire la guerre aux Samoans et lever des tributs dans leurs îles, Mais, d’après des légendes que nous allons faire connaître, il est certain qu’ils s’y rendaient annuellement pour y faire des prisonniers. D’après d’autres légendes, il est vrai, ils y allaient aussi en visiteurs amis : il y a donc eu dans leurs relations au moins deux époques distinctes. .Nous pensons que les visites amicales sont postérieures aux attaques et qu’elles ont précédé de peu de temps l’expulsion des Polynésiens jusque là tolérés, dans les îles Fiji.

En résumé, nous concluerons de ce qui précède :

1° Les Tongans et les Samoans n’ont presque certainement jamais essayé, avec leurs flottes, de soumettre les îles Fiji et, au début, ils n’y sont allés qu’entraînés malgré eux ;

2° Avant comme après leur expulsion des îles Fiji, les Polynésiens, heureux de n’être pas attaqués chez eux, ont simplement cherché à y être de nouveau tolérés, lorsqu’ils s’y trouvaient entraînés ou qu’ils s’y rendaient volontairement;

3° Les Samoa ont été souvent attaquées par les Tong’ans et les Fijiens, et les Tunga l’ont probablement été par ces derniers. Mais, presque certainement, les îles Tunga, et probablement les îles Samoa, n’ont jamais été complètement soumises aux Fijiens, soit avant, soit après l’arrivée des Polynésiens, de même que les* Samoa ne l’ont pas été aux Tongans eux-mêmes.

On voit donc que si les faits s’étaient passés de la sorte, ce seraient bien les Fijiens, comme le disait d’Urvilie, qui auraient pu être un obstacle au passage des Tongans cherchant à se diriger vers l’Ouest; Cet obstacle* du reste, se serait également aussi élevé contre le passage des colonies samoanes allant, comme on le croit, peupler la Nouvelle-Zélande. En effet* il aurait été impossible à ces colonies de s’y rendre directement sans passer dans l’un ou l’autre de des archipels : c’est, ce que nous démontrerons bientôt.

Au surplus, voici les traditions qui nous semblent appuyer notre manière de voir. Comme elles n’ont jamais été publiées, nous allons les donner ici telles qu’elles nous sont parvenues, et nous rejeterons à la fin du chapitre toutes celles des mêmes îles que nous nous sommes procurées, mais qui n’ont pas trait à la question qui nous occupe.

Quelle que soit l’exactitude de notre interprétation pour ce qui concerne les îles Tunga, ces traditions démontreront du moins, à n’en pas douter, que les îles Samoa, ont été en butte aux attaques des deux autres archipels.

Guerre ancienne faite aux habitants des Samoa par ceux des Tunga. — Cette légende, en montrant les rapports qui ont existé entre les deux archipels, à une époque éloignée, peint parfaitement le caractère et la croyance des Polynésiens ; elle fait comprendre, croyons-nous, mieux que les réflexions des voyageurs, le genre de relations de ces peuples. C’est pourquoi, malgré sa longueur, nous nous sommes décidé à la faire connaître.

Il y avait, à Tunga-tapu, un chef riche et redoutable, appelé Tui Tunga, qui faisait fréquemment la guerre aux habitants des îles Samoa. Dans ce but, il se rendit une fois à Upolu.

Dans cette île vivait un chef nommé Tui Maunga (l), le plus renommé de toutes les îles Samoa : ce chef avait une sœur d’une beauté remarquable.

Vaincu par Tui Tunga, Tui Maunga lui demanda grâce : — « Ne me tue pas, lui dit-il, et je te donnerai ma sœur en mariage. » — « Je le veux bien, répondit Tui Tunga, mais il faut d’abord savoir si ta sœur y consentira. »

Alors les deux chefs, devenus amis, se rendirent dans la case de Tui Maunga, où se trouvait sa sœur.

L’ayant prise à part, Tui Maunga lui dit : a Je compte sur

(I) Tui est le nom donné au chef suprême dans les deux archipels, de même que dans les Fiji, d’où il est probablement originaire. Mariner a longuement exposé l’importance du Tui Tonga à Tongatabou, et la déchéance du dernier chef de ce nom.

toi, ma sœur, pour me rendre un grand service.» — - « Avec beaucoup de plaisir, si je le puis, mon frère, lui réponditelle : que veux-tu de moi ?» — « Il faut que tu deviennes la femme de Tui Tunga.» — « Pourquoi cela, mon frère? » — « Ecoute : il m’a vaincu, et j’ai promis de lui donner ta main, à condition qu’il me laisserait la vie : Il y a consenti, de toi dépend mon sort. » — « J’accepte, mon frère, je suis prête à l’épouser, s’il s’engage à ne point me maltraiter. »

Tui Tunga promit sans hésiter de toujours bien traiter la sœur de son nouvel ami, et il dit à celle-ci: « Tu seras la plus grande princesse de Tunga ; tu auras autant de serviteurs que tu voudras. »

Le mariage ainsi conclu eut lieu ; peu de temps après, ils se mirent en route pour les îles Tunga.

Là, naquit un enfant qui, comme son père, fut appelé Tui Tunga.

Le père étant mort quelque temps après, la mère dit à son fils : « Ce pays n’est pas le nôtre ; il est vrai que c’est celui de ton père, mais notre patrie est Samoa : il me paraît convenable d’y retourner et de nous y réfugier. »

Le fils y consentit facilement : dès qu’ils furent prêts, ils se mirent en route.

Tui-Tunga, bien reçu de sa nouvelle famille et entouré de tous les soins, grandit à Samoa. Dès son bas âge, il se fit remarquer par son adresse etpar sa force. Bientôt celle-ci devint prodigieuse ; dans les combats, Tui Tonga ne rencontrait personne qui pût lui résister.

Sa réputation se répandit partout dans toutes les autres îles ; les Samoans étaient fiers d’avoir pour chef un homme si renommé. Le moment n’était pas loin où ce chef devait montrer sa force d’une manière plus utile.

Depuis le départ du jeune Tui Tunga, les habitants de Tunga avaient rompu la paix ; mais ils ne s’étaient pas hasardés à venir attaquer les Samoa. Pourtant ils l’osèrent à la fin : une nuit ils débarquèrent dans l’intention d’attaquer Tui Tunga pendant qu’il dormait. Toutefois, comme ils étaient fatigués par la traversée, ils mouillèrent leur piro-

gue, et se livrèrent nu sommeil. Ils oubliaient .qu'ils n’avaient plus à leur tête le père de Tui Tunga.

Le jeune homme, réveillé à temps, ne fit qu’un bond vers la plage où ils se trouvaient avec leur pirogue ; saisissant celle-ci, il remporta dans l’intérieur.

Grande fut la surprise des guerriers tongans quand ils s’éveillèrent (1) : tout le peuple et les guerriers des Samoa, étaient autour d’eux. Ils furent forcés de se reconnaître prisonniers, et ils s’engagèrent à payer pour rançon un grand nombre de nattes, de cochons et de tapa , heureux d’en être quittes à si bon marché. C’était de la part de Tui Tonga montrer autant de générosité que de force.

Dans ce temps-là, Tui Tunga devint Atua ou dieu vivant. Cette nouvelle preuve de sa force fut regardée comme un prodige, et lui-même, par suite, fut considéré comme un être divin, qualité d’ailleurs à laquelle lui donnait droit sa naissance.

Les autres dieux lui avaient dit qu’il ne mourrait point, et qu’il serait seulement changé en montagne. La légende ne dit point s’il mourut, mais aujourd’hui encore on appelle Tui Tunga la montagne du port d’Apia, à Opulu (2) : ce qui prouve surabondamment que les dieux ont dit vrai.

Jusque-là, Tui Tunga n’avait agi, pour ainsi dire, qu’avec ses propres ressources ; mais, dès qu’il fut dieu, il le fit en vraie puissance du ciel, en enchanteur.

Entre autres objets servant à l’accomplissement de ses

(1) Une légende maori rapporte que pareil fait arriva aux guerriers de VArawa, commandés par Tama-te-Kapua, quand ils se trouvèrent en présence des guerriers de Ruaeo, qui avaient halé leur navire à terre pendant leur sommeil.

(2) On a vu qu’à Tahiti la montagne Orohena, tire son nom de Orosenga des Samoa ; ici ce serait des Tunga que celle d’Apia aurait tiré le sien. Ce rapprochement nous semble de quelque importance, relativement à la nfàrclie des migrations polynésiennes.

enchantements, il possédait deux haches (1). Il eut bientôt l’occasion de s’en servir contre les guerriers tongans qui, violant leur parole, vinrent encore lui apporter la guerre, au lieu du tribut qu’ils s’étaient engagés à lui payer.

Cette fois, ils ne vinrent plus sur une seule pirogue, mais sur un grand nombre, bien armées et portant l’élite des guerriers tongans.

Tui Tunga, reconnaissant qu’il ne pouvait pas les vaincre, seul, sans ruse, et en un seul jour, prépara tout pour arriver à ce résultat à l’aide de ses enchantements.

Il commença par cacher les deux haches sous la natte de la case où il se trouvait ; puis, au lieu de mal recevoir ses ennemis, d’entamer un combat dans lequel il devait succomber, il alla au devant d’eux et, les invitant tous à descendre, il leur dit : « Mes amis, je me reconnais, je m’avoue vaincu ; prenez toutes les terres, toutes les femmes, tout ce qui sera à votre convenance : je vous l’abandonne. Mais, puisque j’agis ainsi avec vous, j’espère que vous me laisserez la vie. »

Les guerriers tong'ans, ne pouvant pas soupçonner la ruse chez un guerrier si courageux, acceptèrent avec joie sa proposition : « Accordé, dirent-ils tous ensemble : livronsnous à la joie. »

Un grand hiva (fête) fut préparé ; des porcs rôtis et toutes sortes d’autres mets furent étalés devant eux.

Après le festin, quand le soir fut venu, tous se livrèrent à leurs goûts : les uns à la danse, la plupart aux femmes , presque tous au kctva. A la nuit, ils étaient tous ivres, et ils allèrent se coucher avec les femmes samoanes, sans avoir le moindre soupçon contre leur hôte.

On avait réuni les femmes dans la case où Tui Tunga avait caché les deux haches rce fut là que tous allèrent se coucher.

(1) On connaît la tradition zélandaise des deux haches faites en jade vert par Ngahue, avec l’une desquelles Tama-te-Kapua coupa la tête du grand pontife Uenuku, peu avant son émigration pour Àotearoa, l’Ile Nord delà Nouvelle-Zélande,

Bientôt le sommeil les gagna tous.

Tui Tunga attendait ce moment : dès qu’il se fut assuré que tous étaient endormis, s’adressant à ses deux haches, il leur dit : « Sortez et frappez : que personne n’en réchappe. » Aussitôt les haches commencèrent à frapper de tous côtés ; elles en avaient déjà abattu plusieurs avant que le bruit n’eut éveillé les autres.

Il était trop tard : les guerriers de Tui Tunga les tenaient tous prisonniers.

Reconnaissant alors le danger de leur position, ils supplièrent Tui Tunga en ces fermes : a O Tui Tunga, laissenous la vie, et nous te jurons par Sauari (dieu d’en bas, de l’enfer), que nous ne reviendrons jamais te faire la guerre. »

Le bon Tui Tunga se laissa toucher ; il leur permit de retourner chez eux ; il prit même le soin de faire renouveler leurs provisions, Il croyait cette fois en avoir fini avec les habitants de Tunga.

Cependant, quelque temps après, les guerriers tongans revinrent encore, plus nombreux que précédemment. Mais cette fois, Tui Tunga n’était plus seul : Sauari lui-même, piqué de ce que les chefs de Tunga avaient juré par lui, s’était mis de la partie : aussi quand les pirogues arrivèrent aux Samoa, il les changea en pierres.

On voit encore aujourd’hui les deux pirogues (1), et le four à Mahi que les Tongans avaient déjà construit sur le rivage pour cuire leurs fruits à pain. On voit ce fruit préparé [mahi) ; les pagaies ( hoe ) ; la bonite (atu) ; et les longs bambous pour pêcher ( ofe ) qui étaienlfdans leurs pirogues. De plus la légende dit que les Tongans étant allés à quelque distance pour se baigner dans des trous, tous furent mangés par des anguilles. Maintenant encore la superstition défend aux hommes d’aller s’y baigner, autrement ils seraient sûrement dévorés. On sait que ces trous contiennent parfois, comme aux Marquises, des murènes monstrueuses.

(1) la légende avait d’abord dit un grand nombre,

C’est, du reste, depuis la transformation en pierres des guerriers Tongans, que les guerres ont cessé entre les Tunga et les Samoa. Cette époque, malheureusement, est assez difficile à préciser ; mais il n’est pas moins vrai qu’il y a fort longtemps que ces guerres ont cessé.

Du temps de Mariner, vers 1807, il n’y avait, entre les deux archipels, que de bons rapports, et les Tongans allaient de temps en temps aux Samoa. Fin au II, avant de succéder à son père dans les Tunga, y était allé passer six à sept ans ; il y avait pris deux femmes, ce qui ne l’empêcha pas d’en prendre deux autres, quand il fut de retour dans son pays.

Origine des cochons. Il y avait aux Fiji, à une époque reculée, un chef puissant et redouté, qui* tous les ans, allait lui-même lever un tribut d’hommes sur les îles Samoa. Ces hommes étaient destinés à lui servir de nourriture.

A la même époque vivait, aux îles Samoa, un homme appelé Cici, dont la femme, Sau, était sœur de Tiitii.

Ce couple ayant été pris, en même temps que beaucoup d’autres, par le chef des Fiji, fut emmené dans ces îles.

Là, la femme devint enceinte ; mais son ventre, au lieu d’acquérir le volume d’un ventre ordinaire de femme grosse, devint énorme et, au lieu de porter neuf mois, elle accoucha au bout de quatre.

Grande fut la surprise, quand on vit qu’elle mettait au monde plusieurs petits cochons. La mère les allaita ellemême et parvint à les sauver. Elle leur donna son nom et celui de sou mari : elle les appela Sau et Cici. (1)

Cependant, quand ils les virent grands, les chefs des Fiji eurent la fantaisie d’en vouloir manger, afin, disaient-ils, de savoir s’ils étaient bons.

il) Aujourd’hui encore* aux îles Samoa, on se sert des mots Sau, Sau , quand on veut appeler et faire venir les cochons, et l’on emploie celui de Cici quand on veut les faire fuir. Quant au mot cochon, il se dit pua.

La pauvre mère, ne pouvant faire autrement, consentit à en tuer un.

Les chefs se réunirent quand il fut préparé : tous trouvèrent que cette chair valait mieux que la chair humaine. Ils furent enchantés de cette découverte, et le grand chef dit à la mère : * Ton fils était délicieux ; tâche donc d’accoucher une autre fois d’enfants pareils, et je te promets ta liberté. En outre je te laisserai un fils et une fille, que tu pourras emmener avec toi. »

La mère fit si bien qu’elle accoucha bientôt de nouveaux petits cochons.

Le grand chef tint parole. Par son ordre, une grande pirogue fat donnée et montée par de bons nageurs. Il y fit embarquer Cici et sa femme, leur fils et leur fille, avec des vivres en abondance.

Quelque temps après, l’heureux couple revoyait les îles Samoa, où la tradition dit qu’ils vécurent en bonne intelligence, faisant des enfants et mangeant du cochon cuit au four ; car le feu était déjà connu : il avait été apporté par Tiitii. La tradition ne dit pas si Sau continua à mettre au monde des petits cochons.

Le voyage de Sau et de Cici, revenant des Fiji, ne s’était pourtant pas passé sans épisode. Comme ils approchaient de Tutuila, leur pirogue chavira. Les matelots Fijiens adressèrent des imprécations aux dieux ; mais ceux-ci les changèrent en marsouins. Seuls, Sau, Cici et leurs enfants parvinrent à se sauver. C’est depuis ce naufrage que les marsouins sont appelés, aux Samoa, l’équipage de Sau-Cici.

Ainsi, les légendes recueillies par les missionnaires anglais attribuent aux îles Tunga l’introduction des cochons aux îles Fiji : ce sont donc les Polynésiens des Tunga ou des Samoa, qui ont fait connaître les cochons aux Mélanésiens des Fiji. Le nom même donné au cochon parles Fijiens vient, à notre avis, appuyer cette opinion.

Mais comment les Polynésiens se sont-ils procuré le cochon ? Si, comme on le prétend, ils l’avaient apporté de la Malaisie, ils l’auraient connu sous le nom malai de bcibi, et non sous celui de puaka , pua a. D’un autre côté, il est à

peu près démontré, comme on le verra en temps et lieu, que le cochon était inconnu, à la Nouvelle-Zélande avant que les Européens, et Marion le premier, ne l’eussent introduit dans cette contrée. Il faut donc supposer, et nous sommes disposé à admettre cette supposition, que les Polynésiens ont trouvé le cochon dans les premières îles rencontrées par eux lors de leurs migrations.

Il est certain que le cochon des îles polynésiennes, de même que certaines plantes et certains oiseaux, forme une espèce à part, tout- à-fait distincte. Ce qui prouve qu’il était inconnu des émigrants arrivant dans la Polynésie, c’est la surprise qu’ils éprouvèrent à la vue de cet animal dans les îles où ils le rencontrèrent pour la première fois. Cette surprise est parfaitement indiquée dans la légende tahitienne, relative au héros fabuleux appelé Hiro, qui devint plus tard le dieu des voleurs : La légende raconte longuement les combats de Hiro avec un cochon gigantesque. Bien évidemment, les émigrants n’auraient pas tant parlé de cet animal, s’il leur eût été familier ; si le cochon ne les eût pas autant frappés, ils n’en auraient probablement pas fait leur seul terme de comparaison et d’appellation pour tous les quadrupèdes qu’on leur a fait connaître depuis. On sait, en effet, qu’ils appellent le cheval puaa horo fcnua , ou cochon qui avale la terre ; le bœuf, puaa toro , ou cochon qui rampe ; le mouton, puaa ma moe , ou cochon qui dort, qui rêve, etc.

Comme on le voit, si un pareil fait est défavorable luimême à une provenance malaisienne des Polynésiens, il est, au contraire, on ne peut plus favorable à leur provenance d’un lieu où le cochon était inconnu, tel que la Nouvelle-Zélande. Comme nous devons revenir longuement sur ce sujet, nous arrêterons ici ces remarques.

En lisant ces traditions, on remarquera que la première célèbre plus les hauts faits des Samoans que ceux des Tongans : c’était tout naturel, puisque cette légende est d’origine samoane. De même que plusieurs autres publiées par Pritchard, elle signale nettement l’invasion des îles Samoa,

ou du moins de l’une d’elles, par les guerriers Tongans ; mais elle g’arde le silence le plus complet sur les attaques contre les Tunga et les Fiji, qu’auraient pu tenter les Samoans eux-mêmes. Il est inutile sans doute d’ajouter que les légendes tonganes célèbrent aussi davantage les chefs de leurs îles, et que, soit intentionnellement ou non, elles se taisent également sur les attaques que les Samoans auraient pu diriger contre les Tunga. De même, enfin, on a pu voir que toutes les traditions des Tunga s’abstiennent de parler des attaques qui auraient pu être faites contre ces dernières îles par les Fijiens.

La deuxième légende nous montre les guerriers des Fiji allant lever des tributs d’hommes dans les Samoa : elle semble indiquer, ainsi que nous l’avons déjà avancé, qu’ils ne restaient probablement dans ces îles que le temps nécessaire pour y faire quelques prisonniers, mais qu’ils renouvelaient fréquemment leurs attaques.

Quoi qu’il en soit, il résulte clairement de ces deux traditions que les Tongans et les Fijiens allaient, à certaines époques, porter la guerre et faire un coup de main aux îles Samoa. Pourtant ni les uns ni les autres n’ont probablement jamais soumis complètement les populations d’une île entière ; ainsi les indigènes d’Upolu montrent, même de nos jours, dans l’intérieur de leur île, des murailles en pierres, élevées par leur ancêtres pour résister aux envahisseurs : ces murailles, disent-ils, n’ont jamais été franchies par eux.

Sans doute, quand on connaît la forfanterie des indigènes de race polynésienne, on peut ne pas accepter une pareille assertion d’une manière absolue ; il est cependant probable qu’ alors même qu’une île aurait été entièrement vaincue, le séjour des Fijiens n’y aurait jamais été bien long. Cela semble résulter du peu de traces d’anciens mélanges, ainsi que du nombre assez restreint de mots Fijiens qui se trouvent dans le langage des Samoans, quoique ce nombre soit plus grand qu’aux Tunga. Il est évident que ces mots auraient été beaucoup plus nombreux encore, si les Fijiens fussent restés à demeure dans les Samoa pendant une période assez longue.

Tout ce qu’on peut conclure de l’existence de ces mots, de ce-] le de certains usages fijiens adoptés par les Samoans, et surtout de l’adoption, faite par ces derniers, de la lettre fijienne s, c’est que les Fijiens ont, presque certainement, séjourné plus longtemps dans les îles Samoa que dans les îles Tunga. Mais un pareil état de choses s’explique par la fréquence des guerres faites aux Samoans par les Fijiens, et il n’est pas nécessaire d’admettre que les Samoa ont été longtemps et complètement tenues en sujétion. En effet, s’il en eût été ainsi, les analogies auraient été plus nombreuses, et il se serait nécessairement produit ce qui a été observé dans les Fiji, à la suite du séjour des colonies polynésiennes.

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