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avait donné lieu à la maxime : « Les naufragés sont envoyés par les dieux pour fêter les chefs, » était de date récente, comparativement aux rapports existant entre les Polynésiens et les Fijiens : d’après lui, en effet, ces rapports dataient, au contraire, d’un temps très reculé. Ce qui le prouve, dit-il, c’est que les vieillards les plus âgés, les conservateurs des anciennes histoires, affirment unanimement qu’il y a eu un temps où n’existaient, dans leurs îles, ni cannibalisme, ni guerres.
Cette assertion est appuyée par le récit suivant, d’un vieux prêtre octogénaire, qui habitait la vallée de Namosi dans l’île Yiti Levu, sur l’origine de la guerre, le cannibalisme et les visites anciennes des étrangers aux îles Fiji (1).
« Dans les anciens temps, bien longtemps avant que le grand-père de mon grand-père devînt prêtre de Namosi, les guerres étaient inconnues dans les Fiji , et il y avait beaucoup plus d’habitants et de villages qu’ aujourd’hui. Les chefs d’alors se contentaient de vivre sur leurs propres terres ; ils n’avaient pas appris à dérober la femme des autres, et ils ne se jalousaient pas. Les étrangers qui arrivaient aux Fiji dans leurs canots, et qui disaient avoir été entraînés par des coups de vents de leur pays, du pays que les dieux leur avaient donné, n’étaient pas tués. Il leur était permis de rester parmi les Fijiens, et on les considérait comme faisant partie de la famille du chef, sur la terre duquel ils avaient abordé. Quand les guerres commencèrent aux Fiji, ils aidèrent les chefs avec lesquels ils vivaient. Mais, plus tard, quelques-uns de ces étrangers causèrent des troubles : ils firent de mauvaises choses. Après être devenus membres de la tribu parmi laquelle ils vivaient, ils se crurent très puissants. Ayant traversé les tempêtes de la mer, ils pensèrent, par suite, pouvoir entreprendre quelque chose. Quelques-uns d’eux tuèrent les chefs des Fiji, avec lesquels ils demeuraient, et prirent leurs femmes, pendant que d’autres faisaient la guerre h quelques autres chefs. Quelques-uns essayèrent même de se faire chefs. Ils disaient
(1) Réminiscences , p. 381.
que leurs dieux étaient plus puissants que les dieux des Fiji. Cela irrita les prêtres. Si bien que les prêtres dirent h leurs chefs, que les dieux étaient courroucés et qu’ils avaient ordonné qu’on tuât tous ceux qtii viendraient aux îles Fiji. Les prêtres dirent encore que les dieux avaient envoyé ces étrangers pour tuer les chefs et prendre leurs femmes, parce qu’ils étaient irrités contre les chefs qui avaient permis h ces étrangers de vivre sur une terre que les dieux n" avaient donnée qu’aux Fijiens. De sorte que les chefs, effrayés de la colère de nos dieux, tuèrent toutes les personnes qui étaient venues aux Fiji dans leurs canots. Les prêtres avaient dit aussi que les dieux leur avaient fait connaître qu’aucun des chefs fijiens, qui seraient tués par un étranger d’une autre terre, n’irait vivre en Burotu, et que, quand les dieux seraient apaisés en voyant les chefs obéir aux prêtres, ils enverraient de grands vents pour pousser les peuples jusqu’aux Fiji, afin que les chefs pussent tuer tous les étrangers et prendre leurs canots et leurs femmes.
« Et ainsi les étrangers qui arrivaient aux Fiji étaient tués, parce que les dieux l’avaient ordonné. *
« Ce vieillard, ajoute Pritchard (1), pensait fermement que c’était véritablement la volonté des dieux que tous les gens de chacun des malheureux canots, entraînés sur les côtes des Fiji, fussent condamnés à mort, et, quoiqu’il ne voulût pas en convenir complètement, je vis clairement, par ses subterfuges, qu’il pensait également que c’était la volonté des dieux qu’ils fussent mangés. »
Il n’est certainement pas d’exemple prouvant mieux que celui-ci que les Tongans et les Samoans ne sont d’abord allés aux Fiji qu’entraînés par les vents, et non dans le but de les conquérir. D’après ce récit, ils n’auraient été que tolérés, jusqu’au moment de leur expulsion, à la suite de leur tentative d’usurpation du pouvoir. Mais quand on se rappelle le grand nombre de mots polynésiens qui existent dans le langage des Fiji, il est évident, comme nous l’avons dit, qu’ils avaient dû y séjourner fort longtemps avant
(1) Ibid, p. 383.
qu’on ne prit cette mesure : c’est, comme on vient de voir, l’opinion de Pritchard lui-même. Cela avait dû se passer à une époque assez reculée, bien antérieure par conséquent à celle dont parle Mariner, et probablement, ainsi que nous l’avons supposé, dès le début de l’arrivée des Fijiens dans leurs îles.
A l’époque de Mariner, des rapports fréquents et intimes avaient bien lieu entre les Tongans et les Fijiens des îles orientales, c’est-à-dire avec les îles des Fiji où s’étaient établies depuis long-temps des colonies polynésiennes. Mais les rapports desTong-ans avec les îles Fiji les plus occidentales, malgré les quelques faits cités, n’étaient g-uère qu’involontaires, tant, dès ce moment même, les Polynésiens avaient de l’éloig-nement pour les populations de ces îles C’est ce que nous avons pu observer non s-même, vingt ans plus tard, pendant l’exploration des îles Fiji, par Y Astrolabe, et c’est ce qui nous a été expliqué alors par l’ambassadeur de l’une d’elles, qui est resté plusieurs jours à bord. Ce n’est que depuis ce moment, c’est-à-dire depuis que le contact avec les Européens a augmenté chaque jour davantage, que les relations ont offert aux Tong-ans une sécurité plus grande. Néanmoins, ils n’aiment pas plus qu’ autrefois aller dans les îles occidentales ; quand ils se dirigent vers les Fiji, c’est toujours dans le but d’atteindre l’une des îles les plus voisines, où ils se rendent, non pas seulement à cause de la facilité plus grande du commerce, mais surtout parce qu’ils sont certains d’être bien accueillis par les métis leurs compatriotes. D’un autre coté, il n’y a guère que ces métis qui, pour les mêmes raisons, aillent de temps en temps aux îles Tunga.
Nous l’avons déjà dit, et nous insistons encore sur ce fait, à l’exception de Rewa, de Kandavu, de Lakemba surtout et de quelques autres points, toutes les autres îles Fiji sont occupées par une population purement mélanésienne, de même que les îles Tunga le sont par une population purement polynésienne. A peine existe-t-il, dans les deux archipels, quelques métis perdus de toutes sortes de races, mais dont le nombre, au contact des voyageurs, au g-
mente rapidement de jour en jour. Ce fait ne saurait être mis en doute : il a été signalé par Pritchard lui-même, malgré sa disposition à voir presque partout des mélanges de * Polynésiens-Malais » avec les « Fijiens-Papous, » ainsi que, à l'instar des missionnaires anglais, il appelle les deux races.
Une autre légende, rapportée par le même savant, prouve que non -seulement les Samoans connaissaient depuis longtemps les Fiji, mais que, de plus, des relations amicales s’étaient, aune époque reculée, établies entre les deux races.
A cette occasion, Pritchard fait remarquer que les îles Samoa ont plusieurs légendes, dont les héros et les héroïnes sont des dieux et des déesses, des princes et des princesses des îles Fiji. Ce qui implique, dit-il avec raison, que des rapports directs ont eu lieu de bonne heure entre les deux groupes. Mais aujourd’hui, ajoute-t-il, (1) « en comparant les caractères physiques des Fijiens et des Samoans, on ne trouve pas de traces apparentes d’un mélange direct, comme celui qui existe entre les Fijiens et les Tongans. »
Voici, du reste, cette légende, telle qu’elle lui a été donnée par Le- Pule, vieux chef orateur, ( Tulafale-Sili ,) de Saluafata, dans les Samoa (2) :
Sina, était une très belle princesse des îles Samoa, alliée à tous les grands chefs de son temps. Le plus beau et le plus brave des chefs Tongans n’avait pu parvenir à toucher son cœur ; le plus beau et le plus brave de son pays n’avait pas été plus heureux.
La réputation de sa beauté s’était d’abord répandue dans les îles Tunga, puis de là dans les îles Fiji. Tingilau, le fils du Tui-Viti, se décida à aller voir la jeune princesse, qu’aucun chef n’avait pu obtenir. Tingilau, paré de sa beauté, guidé par deux tortues favorites au service de ses dieux, et suivi par une flottille de canots de guerre, arriva à Samoa. Beau et brave, gai et éloquent, il gagna vite le cœur de la belle Sina.
(i) Réminiscences , p, 317.
(?) Réminiscences, p 387,
Les jeunes chefs Samoans, dans leur jalousie, s’opposaient à ce qu’elle suivit le chef étranger. Tingilau lui dit que, dans son pays, le désir du fils du Tui-Viti ne trouvait pas d’obstacle, et il prépara son équipage à combattre pour elle. Elle tempéra son ardeur impétueuse en lui disant : « Sina ne se rendra pas au canot de Tingilau à travers le sang de ses parents. »
Elle lui dit : « La lune est ronde et brillante. » Et elle lui demanda : « Combien faudrait-il d’hommes pour vaincre la résistance d’une femme et de quelques-unes de ses domestiques, si on les trouvait se promenant tranquillement sur le bord de la mer, au clair de cette pleine lune ? » Tingilau garda le silence ; il cherchait dans son esprit. Puis il dit à la belle Sina qu’il se retirait pour aller boire le Kava avec les chefs de ses canots. Sina comprit : elle attendit que le temps fut venu d’aller se promener sur le rivage au clair de la lune.
Autour du bol à Kava étaient assis Tingilau, le fils du Tui-Viti, et ses chefs choisis, les fidèles capitaines de sa flotte. Tingilau, s’adressant à eux, dit : « Mon père Tui- Viti, votre chef, ne souffrira pas que nous abordions aux Viti si le son de la conque et du tambour ne proclame pas la présence de la belle Sina, que tous les autres chefs n’ont pu obtenir. Cette nuit, quand la marée atteindra les pieus auxquels les canots sont amarrés et que la fraîche brise de terre apportera le sommeil aux jeunes Samoans, que vos voiles soient prêtes et vos pagaies dehors. » Tingilau, le fils du Tui-Viti, but son Kava, et il retourna vers la belle Sina.
Il lui dit tranquillement, tout bas à l’oreille : « Je pense qu’un chef, avec trois ou quatre esclaves fidèles, pourrait vaincre la résistance d’une princesse et de ses trois ou quatre suivantes, si elles se promenaient sur le rivage pour voir la marée montante et le coucher de la lune. ■»■ Sina lui dit à l’oreille : « Tingilau, le fils du Tui-Viti, peut s’en assurer en en faisant l’essai. »
Les suivantes de Sina chantèrent des chansons qui ouaient sa beauté : le refrain de chacune était qu’aucun
chef ne pourrait jamais toucher son cœur ou l’emmener.
Lés suivants de Tingilau, le fils du Tui-Viti, chantèrent les actions de leur chef : le chœur répétait l’impossibilité de toucher le cœur de Sina, et la nécessité de retourner aux Fiji sans la belle princesse.
Le milieu de la nuit était passé ; la lune était dans l’Ouest; les jeunes Samoans dormaient. Sina et cinq filles étaient sur la plage de sable du rivage, leurs pieds battus par les flots montants.
Tingilau, le fils du Tui-Viti, était là avec cinq esclaves fidèles. Chaque homme enleva son fardeau, qui se taisait, et le porta dans le canot de Tingilau. Les pieus furent abandonnés ; la fraîche brise de terre enfla les voiles.
La belle Sina, qui avait attiré aux Samoa un si grand nombre de jeunes chefs des autres îles, parés de leurs belles nattes bordées de plumes de perroquet rouge, de leurs brillants ornements de tête en coquilles de nautilus, de leurs riches colliers de mères-perles éclatantes , la belle Sina, dont le cœur n’avait pu être touché par aucun chef des Samoa, par aucun chef des Tunga, partait et s’éloignait sur la mer, avec le beau et brave Tingdlau, le fils du Tui-Viti.
Il résulte de cette légende que les Fijiens se rendaient en simples visiteurs aux îles Samoa, et cela probablement à une époque fort reculée : c’est du moins ce qu’indique le nom donné à la princesse, puisque Sina était, comme nous le verrons danspa légœnde relative à l’origine des cocotiers (1), la fille de Tag’aloa, Dieu de l’Océan, F un des dieux créateurs de la mythologie polynésienne, et l’Etre suprême aux Samoa.
Cet exemple prouverait tout particulièrement en faveur de l’assertion du vieux prêtre de Nam o si que, avant la loi faite à l’occasion du soulèvement des Tongans
(l)Sina est, en effet, la même que Hina, les Samoans ayant emprunté le s aux Fijiens pour remplacer le h.
Quant au mot tingi, ii n’est point Fijien ; il est là, sans doute, pour le tangi de la Nouvelle-Zélande. Tani, aux Fiji, signifie crier, pleurer ; lau , percer avec une lance, blesser, frapper.
et des Samoans dans !es Fiji mêmes, il n’existait dans ces îles ni guerre, ni cannibalisme.
On remarquera que l’enlèvement de Sina, par le chef fijien, fut couronné de succès, tandis que celui de la belle Haatepeiu des Marquises, que nous avons rapporté en son lieu et place, s’est terminé par la plus amère déception (1). La morale de cette tradition, disions-nous, c’est que les grandes dames ont tort de préférer les étrangers à leurs compatriotes. Il semble vraiment que les gens sensés des deux races avaient la même manière de voir, car une légende des Fiji, citée encore par Pritchard (2), montre que les Fijiens n’étaient pas plus disposés que les Samoans et les Marquésans, à laisser enlever leurs belles femmes par les étrangers. Cette légende, comme une foule d’autres, témoigne également de l’ancienneté des relations existant entre les Fiji et les Tunga.
Rorandini-nda-Veta-Levu vivait à Suva. Elle était admirée par les Fijiens et les Tongans ; les chefs surtout se disputaient la possession de ses charmes.
Quoiqu’elle fût fijienne, elle préférait les Tongans. Tous les chefs, Tun après l’autre, essayèrent de toucher son cœur. Elle refusa formellement de donner la préférence à l’un d’eux. Toutes ses faveurs étaient pour les beaux jeunes gœns des Tunga.
Plusieurs chefs Tongans de Lakemba allèrent la visiter. Pour se préparer à la danse de la soirée, elle désira avoir des couronnes de fleurs odorantes. Elle envoya un messager demander à Ndandarakaï, grand esprit qui demeurait à Lami, près Suva, sur la côte Sud de Viti-Levu, des couronnes de fleurs, cueillies dans les bocages odorants de Burot u.
Ndandarakaï renvoya le messager : « Ya dire à Rorandini qu’elle favorise les Tongans. Les couronnes de fleurs odorantes de Burotu ne sont pas pour eux, étrangers dans notre pays. »
(1) Voyez c '[.-dessus, Origine des rais, p. 223.
(2) Ouvr. cité, p . oS4 .
Confiante dans l’effet de ses charmes, Rorandipi alla elle même à Lami, et supplia l’Esprit de lui accorder les couronnes qu’elle désirait : « Grand Ndandarakaï, lui dit-elle, donne-moi, pour la danse de cette nuit seulement, des couronnes, des fleurs odorantes des bocages de Burotu, et les Tongans ne seront jamais plus reçus à Suva par Rorandini. Donne-moi les couronnes odorantes pour la danse de cette nuit seulement, et à l’avenir Rorandini appartiendra au grand Ndandarakaï, à lui seul. »
« Alors, va danser, Rorandini, et rends les Tongans heureux pour la dernière fois, car demain je te réclamerai, comme m’appartenant, appartenant à moi seul, ici, à Lami, pour que tu y restes avec moi. »
« Mais, où sont les couronnes odorantes ? » demanda la beauté suppliante. « Ya danser. Que les Tongans te voient telle que tu es. Pendant que tu danseras, les couronnes des bocages odorants de Burotu tomberont sur ta tête et couvriront le sol à tes pieds. Les Tongans verront ta beauté, et ils reconnaîtront alors que tu es à moi, à moi seul. »
Rorandini retourna à Suva.
Au coucher du soleil, les Tongans entrèrent en fête ; la danse commença ; la lune se leva : aucune couronne ne tomba sur la tête de Rorandini. Les Tongans étaient en admiration devant les charmes de la jeune beauté. Pendant ce temps, elle pensait que Ndandarakaï s’était moqué d’elle.
Tout-à-coup, d’en haut, couronnes sur couronnes, toutes composées des fleurs les plus choisies et les plus suaves des bocages de Burotu, descendirent sur sa tête et tombèrent sur le sol à ses pieds. Elle regarda en l’air et sourit. Les Tongans la trouvèrent plus belle encore.
Aussitôt elle suspendit la danse. Elle dit aux Tongans de préparer leurs canots et de l’emmener de suite à Tunga.
Fiers de leur prise, ils ne perdirent pas de temps : la flotte des Tongans s’éloigna ; à la pointe du jour, elle atteignait Lakemba.
Ndandarakai, au lever du soleil, se rappela les paroles de
la jeune beauté : « lesTong*ans ne seront jamais plus reçus a Suva par Rorandini. » Il vint pour voir sa nouvelle épouse : elle était partie.
Il appela aussitôt, au moyen d’une racine de yakona (1), un millier d’esprits charpentiers de Benga. « Construisezmoi un canot : la coque en kavika (2) ; le pont en wi (3) ; le mât en tarawau (4) ; les vergues en dawa (5). Quand ce yang*ana (6) sera bu, que le canot soit lancé, la voile hissée. »
Au moment même où les Tongans partaient de Lakemba avec la belle Rorandini, Ndandarakaï partait de Suva dans son nouveau canot. Il dit à ses timoniers : « Avec ce vent, le voyage pour Tunga doit se faire en passant par Lakemba : gouvernez sur Lakemba. »
Alors que le soleil se levait, le deuxième jour, Ndandarakaï atteignit la flotte des Tongans qui s’éloignait de Lakemba. Regardant aux cieux, il vit Levatu, la mère de sa mère, planant au-dessus de son canot. « Dis-moi, Levatu, comment je dois délivrer la belle Rorandini de ces Tongans fanfarons ? »
En entendant la prière de Ndandarakaï, tous tremblèrent de peur, au seul nom de l’impitoyable Levatu, et ils s’empressèrent de nager plus vite. Rorandini se cacha elle-même sous les paquets de fines nattes qui avaient été les prix de ses hôtes à la danse.
Tout-à- coup, le canot de Ndandarakaï se couvrit de fruits mûrs : La coque, le pont, le mât, les vergues, ayant chacun les fruits de l’arbre qui avait servi à les faire. Levatu, d’en
(1) Piper methysticum.
(2) Eugenia malaccensis,
(3) Spondias dulcis »
(4) Arbre à racines plates.
(5) Sorte de Lichi, arbre des Moluques. En Maori, Tawa est le nom du Laurus Tawa .
(6) Nom de la boisson faite avec le Piper methysticum.
liant, secoua le canot, et les fruits tombèrent parmi les Tongans.
Oubliant leur peur et leur capture, ils cherchèrent, en luttant, à s’emparer de ces excellents fruits : il y avait tant de bruit, tant d’empressement dans la lutte, qu’il était impossible de rien distinguer.
Ndandarakaï, assisté de Levatu, enleva lestement, du canot des Tongans, sa nouvelle épouse toute tremblante ; la déposant dans le sien, il fit aussitôt route pour Suva, et laissa les Tongans, avec leur avidité pour les doux fruits, se lamenter sur la perte de Rorandini-nda-Veta-Levu.
Nous croyons devoir transcrire ici quelques autres légendes, inédites pour la plupart, et qui sont d’autant plus dignes d’attention, qu’elles relatent des faits appartenant à une époque des plus reculées. Les noms des personnages qu’elles citent ne permettent pas d’en douter. Ces noms tels que Tangaloa, Mafuie, Pipi, Tiitii, Hina, etc., remontent aux premiers temps de la mythologie océanienne.
Origine du cocotier aux Samoa.-— Les habitants de Savaii se plaignaient de n’avoir que de l’eau à boire.
Une jeune fille nommée Hina, fille de Tiitii, avait adopté une petite anguille, qu’elle nourrissait dane une calebasse. Tant que l’anguille fut petite, elle n’essaya point de sortir de sa demeure : Hina et elle grandirent ensemble. Mais dès qu’elle fut bien développée, peu reconnaissante des soins qu’on avait eus pour elle, elle se servit de sa queue pour violer la jeune fille, puis elle se sauva aussitôt à Upolu.
Hina la poursuivit jusque dans cette île ; elle finit par la trouver et elle voulut la tuer pour se venger : a Tue-moi si tu veux, lui dit l’anguille ; mais sache que si tu ne manges que mon corps et si tu plantes mon épine dorsale et ma tête, tu obtiendras un arbre qui te procurera des fruits bons à boire et à manger ; ces fruits te fourniront, en outre,, de l’huile pour adoucir ta peau, préparer ta nourriture et te donner de la lumière pendant la nuit. En souvenir de moi,
rappelle-toi de ne boire ces fruits qu’en les suçant. »
C’est depuis lors que les indigènes ont l’habitude de boire les cocos, en défonçant l’un des œils qui, par leur disposition, rappellent si bien la tête et surtout les yeux et la bouche de l’anguille. C’est depuis lors aussi qu’existe le premier cocotier, créé par Hina, en se conformant aux recommandations de l’anguille.
Origine du Taro. — Tiitii (1) était le fils du petit-fils de Tamaloa (2). Ennuyé de ne pas manger de Taro, il se décida à faire la guerre à Tangaloa.
Tiitii avait appris l’existence du Taro pendant ses voyages au ciel. Les voyages y étaient alors assez facilement exécutés : il suffisait de passer par l’horizon appelé fafa. C’est le chemin que Tiitii avait pris pour se rendre au ciel.
Tangaloa refusa de lui donner le Taro qu’il lui demandait. Il est probable que ce refus provenait de l’esprit de prévoyance du vieux Tangaloa. La guerre fut donc décidée.
Tiitii partit avec toute sa famille pour le ciel ; le combat s’engagea, et Tangaloa fut chassé du champ de Taro qu’il gardait avec un soin si jaloux.
La paix fut bientôt conclue, et, malgré sa victoire, Tiitii s’engagea à ne pas toucher au Taro. Il est donc supposable qu’il ne vainquit Tangaloa que fort incomplètement.
Cependant Tiitii ne tint pas la promesse qu’il avait faite ; il s’empara, sans être vu de Tangaloa, d’un petit pied de Taro, et la légende ajoute qu’il ne trouva, pour l’emporter, d’autre moyen que de le cacher dans son urèthre (3).
(1) Tiitii est le Tikitiki delà Nouvelle-Zélande.
(2) Probablement Tangaloa, prononcé Tagaloa et mal orthographié par les Européens.
(3) Hésiode nous a transmis une légende analogue : Prométhée, fils de Japhet, trompa Zeus et cacha dans un roseau creux l’éclat du feu qu’il lui avait dérobé.
Une légende pareille à celle de Tiitii existe à la Nouvelle-Zélande.
Revenu sur la terre, Tiitii planta son Taro ; en peu de temps il en récolta beaucoup et il put en donner à toute sa famille.
Pourtant il lui manquait toujours le feu nécessaire pour faire cuire son Taro ; c’était pour lui un tourment incessant, et il est à croire que si Tangaloa en eût été le dispensateur, il eût recommencé à lui faire la guerre. La légende suivante va nous apprendre le moyen employé par Tiitii pour se procurer le feu.
Origine du feu aux Samoa (l) — Tiitii, à l’affût de tout ce qui pouvait le conduire à la découverte du feu, prenait à peine le temps de dormir.
Pendant ses veilles, il remarqua que son père, Pipi (2), sortait la nuit, une hache à la main. Il supposa d’abord qu’il allait travailler ; mais les sorties de son père se renouvelant chaque nuit, il le surveilla et il découvrit qu’il se dirigeait constamment vers une pierre près de laquelle il disparaissait.
Une nuit* il suivit Pipi avec précaution ; il l’entendit dire à la pierre : « Ouvre-toi ! » Il vit la pierre s’ouvrir à cet ordre et, une fois son père entrée se refermer sur lui.
Surpris, il attendit d’abord quelque temps, pensant que son père allait revenir ; puis il s’approcha de la pierre et, à son tour, il lui dit ; « Ouvre-toi ! » La pierre s’ouvrit aussitôt.
Sans hésiter, Tiitii se précipita par cette ouverture ; il s’avança ; il descendit jusque dans les entrailles de la terre ; là il aperçut son père très-occupé dans un champ de taro.
Il monta sans bruit sur un arbre, dont les branches s’étendaient au-dessus de la tête de Pipi ; il cueillit une petite pomme et la lança à son père.
(1) Cette légende est absolument la même que celle que nous nous sommes procurée aux îles Marquises, et elle est l’analogue d’une légende Maori, ou Maui joue le rôle de Tiitii. Yoy. ci-dessus, p. 212, 215.
{%) D’après Pritcliard, ce serait Talaga.
Celui-ci, pensant que le fruit avait été jeté par l’oiseau Tuia (1), ne se dérangea pas de son travail ; il se contenta de dire : « Cesse, Tuia, ou sinon je te lancerai des pierres. » Mais une deuxième pomme l’ayant atteint, Pipi tourna la tête et aperçut son fils sur l’arbre.
a Que fais-tu là, malheureux, lui dit-il ? N’as-tu pas peur de Mafuie qui demeure là, tout près, et qui garde le feu ?» — « Non, sans doute, je n’en ai pas peur, répondit le fils ; je suis même bien aise d’apprendre ce que tu me dis, car je ne suis venu ici que pour cela. Comment ! nous mangeons nos mets crus pendant qu’il mange les siens cuits ! et nous ne pourrions pas avoir de feu ! Oh ! il m’en faut, ou je mourrai plutôt. Je vais de ce pas lui en demander. »
« Ne va pas là, mon fils, s’écria le père épouvanté. Mafuie est le dieu le plus puissant qui existe : ta vie aurait bientôt payé ton audace. » — « Comment ! reprit Tiitii, j’ai pu vaincre, dans le ciel, Tangaloa avec tous ses gens, et je ne pourrais pas vaincre celui-ci qui est tout seul ! c’est ce que nous allons voir. »
Alors Tiitii descendit de l’arbre et se dirigea vers la demeure de Mafuie. Il en était encore à quelque distance, quand le dieu l’aperçut: « Vermisseau, lui cria-t-il, que viens-tu faire ici ? » — « Je viens chercher du feu, » répondit Tiitii. — « Tu n’en auras pas. Eloigne-toi au pius vite. » — Je ne m’éloignerai pas, et si tu ne m’en donnes pas, j’en prendrai. » — « Avant d’en prendre, tu te battras avec moi. » — « Je le veux bien, » dit Tiitii. — Comment veux-tu te battre ? » demanda le dieu. — « Cela m’est égal, répartit Tiitii : comme tu voudras. » — « Eh bien, alors, luxonsnous les membres. »
Le combat commença aussitôt. Tiitii, s’étant emparé de la jambe gauche du dieu, la luxa du premier coup. » Bien fait, dit Mafuie : mais maintenant, nous allons voir. » Tiitii, ayant saisi le bras droit du dieu, ne mit pas plus de temps à le désarticuler.
Mafuie, se reconnaissant vaincu, ne demanda pas à Tiitii
(1) En Maori, Tu , dieu ; ia , c’est : c’est le dieu.
d’autres preuves de sa force ; il chercha, au contraire, à désarmer sa colère, et il lui dit : « Laisse-moi au moins la jambe droite et le bras gauche : l’un me servira à marcher, l’autre à toucher la main. Rappelle-toi que, lorsque tu seras de retour sur la terre, tu ne toucheras la main qu’avec la main gauche. » C’est depuis ce moment que les naturels ne donnent de poignée de main qu’avec la main gauche.
Le dieu vaincu ajouta : « Tiens, voilà un tison ; retourne sur la terre ; avec lui, tu pourras toucher (enflammer) tous les arbres. Mais tu ne toucheras pas celui sur lequel tu étais tout à l’heure. Quand aux autres, ils te donneront tous du feu, en les frottant l’un contre l’autre. Ya donc, tu as maintenant du feu pour cuire tes aliments. »
Tiitii revint trouver son père et lui dit : « Père, voilà le feu ; chargez-vous de taro, et nous le ferons cuire. » Le père ne se le fit pas répéter, et ils remontèrent sur la terre.
C’est depuis lors que l’usage du feu est connu des humains.
Pritchard (1) a donné de la même légende une version un peu différente. Nous croyons devoir l’ajouter ici comme complément.
Tiitii était le fils déifié de Talaga.
Deux faits importants lui avaient gagné la gratitude et la vénération de la postérité, et l’avaient introduit dans la société des dieux. C’est lui qui, lorsque les cieux étaient tombés sur la terre, et que l’homme, pour marcher, était forcé de se traîner sur les pieds et les mains, avait posé ses pieds sur un rocher solide, sur lequel on voit encore leurs empreintes longuesde sixpieds.et l’avait soulevé jusqu’à la position qu’il occupe aujourd’hui. C’est lui aussi qui, le premier, avait obtenu le feu pour les Samoans. Yoici ce que raconte la légende à ce sujet.
Autrefois, tous les aliments étaient mangés crus ; il n’y avait point de feu sur la terre habitée. Seul, Mafuié avait du feu, là où il habitait, sous Samoa.
Talaga, le protégé de Mafuie, était le seul homme sachant
(1) Polynesian réminiscences , p. 114.
ce que c’était que le feu. Mafuie lui avait permis d’avoir une plantation dans son « domaine de dessous.» Seul, il connaissait le chemin qui y conduisait, et personne ne savait
où il allait.
Un jour, son fils Tiitii le surveilla. Il vit son père se diriger vers un gros rocher élevé et l’entendit dire : a Rocher, ouvre-toi ! Je suis Talaga. Je viens travailler sur la plantation qui m’a été donnée par Mafuie. » Le rocher s’ouvrit et Talaga disparut.
Le fils le suivit et, s’adressant au rocher avec la voix de son père : « Rocher, ouvre-toi, dit-il ; je suis Talaga. Je viens travailler sur la plantation qui m’a été donnée par Mafuie.» Pour lui, comme pour Talaga, le rocher s’ouvrit. Tiitii suivit le sentier qui se trouvait devant lui, jusqu’à ce qu’il trouvât son père travaillant dans sa plantation.
Le père fut grandement surpris et fort effrayé. Il supplia son fils de ne pas parler haut s’il ne voulait pas être détruit par le dieu : « Si Mafuie apprend que tu es ici, où moi Talaga, son favori, je suis seul autorisé à pénétrer, sa colère sera grande. »
Pendant que son père parlait, Tiitii aperçut la fumée provenant du feu qui ne cesse jamais de brûler. « Qu’estce que cela ? » demanda-t-il ? » — « Le feu éternel de Mafuie, » répondit le père tremblant. — a J’en veux avoir, » s’écria le fils.
La profanation et la présomption de Tiitii troublèrent Talaga : « Si tu touches le feu de Mafuie, la colère du dieu sera grande. » Et il lui parlait tout bas. « Qu’est-ce que c’est ce Mafuie que Tiitii doive craindre ? » répliqua tout haut le fils. Son père tremblait en pensant au grand Mafuie, et, de nouveau, il lui dit tout bas. « C’est Mafuie, le dieu de ton père Talaga. Il mange l’homme qui lui déplaît. Tiitii, ne touche pas le feu éternel de Mafuie, le dieu de ton père Talaga. »
Le fils ne fit pas attention aux paroles de son père. Il se hâta de se rendre, en chantant, vers le point où s'élevait la fumée. « Qui es-tu ? » demanda le dien, au moment où approchait le fils de son protégé Talaga. « Je suis Tiitii, le
fils de Talaga. Je viens chercher du feu. » Mafuie le regarda gravement et, tout-à-coup, lui dit : « Prends-le. »
Tiitii prit le feu et le porta à son père. Ils firent un four et préparèrent le taro pour le faire cuire. Quand le bois fut brûlé et que les pierres furent chaudes, ils placèrent le taro sur le four. La joie de Tiitii était grande ; mais son père tremblait encore à la pensée que c’était du feu du grand Mafuie.
Alors qu’ils étaient autour du four, prêts à le couvrir de feuilles, les pierres éclatèrent et le feu s’échappa. • Mafuie est en colère î Ne t’avais-je pas dit, Tiitii, qu’il se fâcherait ? » s’écria le père tout tremblant. — « Tiitii ne craint pas Mafuie, » répliqua irrévérencieusement le fils. En disant cela, il s’éloigna et alla trouver le dieu auquel il s’adressa en ces termes : « Pourquoi Mafuie a-t-il fait éclater les pierres de notre four et répandre notre feu ? »
Le dieu, ne pouvant supporter l'insolence de cette question, le menaça de sa vengeance. Le fils de Talaga défia le dieu de son père. La colère du dieu était grande ; il se précipita sur Tiitii.
Ils luttèrent. Tiitii saisit le bras droit du dieu, et, employant toute sa force, il le brisa. Alors recommença la lutte. Tiitii s’empara de l’autre bras ; mais le dieu s’écria : « Tiitii est vainqueur ; laisse-moi ce bras pour contenir Samoa dans sa place, et tu auras une centaine de femmes. » — « Tiitii ne demande pas à avoir des femmes, » répliqua le fils de Talaga. — « Alors, dit le dieu, épargne mon bras et tu auras du feu pour cuire ta nourriture. » — « C’est bien î c’est mon feu ! » dit Tiitii. — «Epargne mon bras, pour contenir Samoa à sa place, et tu trouveras du feu dans le bois qui pousse. » Ce furent les dernières paroles du grand dieu Mafuie, à Tiitii, le fils de Talaga.
Le fils appela son père, et tous deux retournèrent à la demeure des hommes, emportant avec eux le feu de Mafuie.
Depuis, les Samoans ont toujours trouvé du feu en frot-
tant deux bâtons l’un sur l’autre. Le bois qui s’enflamme le plus facilement par le frottement est le fuafüa (1).
Origine des serpents aux Samoa. — Dans ce temps-là, les bêtes parlaient et se comprenaient.
Un jour les oiseaux dirent aux poissons affamés : a C’est vous qui nous prenez tout ce qui nous revient. » — C’est faux ! » répliquèrent les poissons.
De démentis en démentis, on en vint aux voies de fait. Les oiseaux chassèrent les poissons.
Les poissons se cachèrent sous l’eau ; mais les oiseaux plongèrent. L’un d’eux attrapa une murène pleine qu’il alla déposer sur la montagne.
La murène, forcée de vivre dans un autre milieu que le sien, se changea en serpent. C’est depuis ce temps qu’il y a des serpents aux Samoa (2).
Aujourd’hui, quand les naturels voient les oiseaux faire la chasse aux poissons, ils ne manquent pas de dire : « Voilà les oiseaux qui font la chasse, et qui sont toujours vàinqueurs. »
Avant de terminer ce qui a trait aux rapports ayant existé anciennement entre les trois groupes Fiji, Tunga et Samoa, nous ferons remarquer que les légendes de ces trois archipels attribuent au pluvier ou chevalier, un rôle important et identique, dans la création de l’homme. Cet oiseau est appelé kitu (3) aux Fiji ; kiu , aux Tunga ; tuli, aux Samoa, Aucun des autres archipels ne paraît avoir une pareille légende ; mais le pluvier porte, dans une foule d’îles océaniennes, le même nom qu’aux Samoa. Nous ferons connaître cette légende dans le chapitre suivant.
(1) Le Fuafaa est le Kleinhavia hospita.
(2) Les serpents sont inconnus à Tahiti et dans le groupe des îles Hervey. Aux Samoa, au contraire, il en existe plusieurs espèces. Quelques-uns sont ornés des plus belles couleurs. On en connaît un noir-olive, qui mesure environs pieds de loog.
(3) Hazlewood {Dictionnaire Anglo-Fijien, p. 316), fait du Kitu un mangeur de sucre, bananes et autres fruits.
Dans les trois groupes encore, le serpent passe pour servir d’enveloppe à un dieu. Aux Fiji, le dieu Ndengei est représenté avec la tête et le corps d’un serpent et une queue de pierre, indice à la fois de sa prévoyance et de son éternelle durée (1). Dans les Tüugà, Heamoana-Uliuli, le gouverneur de l’Océan, est représenté sous la forme d’un serpent, et dans les Samoa, Savea-Siuleo, le gouverneur de Pulotu, a la tête d’un homme, avec le corps et la queue d’un serpent.
Dans la cosmogonie des trois groupes, la même plante passe aussi pour avoir élevé les cieux à leur position actuelle (2) ; et tous les trois ont des traditions concernant la femme dans la lune.
Enfin, les trois groupes Samoa, Tunga et Fiji ont une croyance commune en une sorte de paradis nommé Burotu ou Pulotu. Cette croyance, qui n’existe plus dans les autres îles Polynésiennes, est d’origine fijienne.
Burotu (3), que l’on prononce Mburotu, est l’Elysée des Fijiens, le lieu où. les âmes des morts jouissent des plaisirs les plus grands que puisse concevoir une imagination fijienne. Ils n’en parlent jamais qu’avec les expressions les plus exagérées. Leur dicton : « Edasa tarai Burotu sara , nous vivons comme à Burotu, » signifie : nous vivonsj oyeusement, splendidement.
Le Mburotu fijien est, d’après la croyance indigène, placé sous la mer, à l’Ouest des Fiji. Les âmes, pour y aller, partent de Thombothombo, ou Naïcobocobo, petite île située à l’extrémité Ouest de Vanua-Levu. Là est le tarawau (4), sorte de pin devant lequel l’Esprit, avant de s’éloigner,
(1) Pritchard, Polynesian réminiscences , p. 401.
(2) Cette plante est le Tacca phallyphera, connu à Tahiti sous le nom de Teve.
(3) Buro semble ne pas être un mot fijien. Aux Fiji, le mot tu est surtout employé par les enfants quand ils s’adressent à leur père. Il signifie également être, rester, etc.
(4) Le Tarawau est un arbre à racines plates.
accomplit certaines cérémonies. Au lieu de dire : « Il est mort, n les Fijiens disent : • Sa laki tel tarawau ki Naicobocobo , » littéralement : « il est allé planter des tarawau à Naïcobocobo. » Là, ces arbres sont en si grand nombre, que l’on croit qu’ils n’ont pu être plantés que par les morts.
Il y a d’ailleurs, plusieurs points de départ pour les âmes : en outre de Thombothombo, les Fijiens citent un lieu appelé Cibaciba, où les esprits descendent dans le Bulu ou monde invisible. Il est même probable qu’il y en a autant que d’îles, ou tout au moins autant que de groupes.
Pour les Samoans, Pulotu, est aussi leur paradis futur. Comme les Fijiens, ils le placent sous la mer, dans l’Ouest des Samoa. Son entrée se trouve à Le Fafa, à l’extrémité Ouest de l’île Savaii. C’est là que les âmes se précipitent dans la mer pour arriver dans Pulotu, au milieu des plaisirs de toutes sortes et des débauches les plus effrénées. Près de Le Fafa croît le cocotier devant lequel s’accomplissent les cérémonies qui précèdent le départ définitif de l’esprit.
Enfin, pour les Tongans, le lieu appelé par eux Bulotu est à la fois le lieu d’où est sortie la souche de leurs chefs, et l’Elysée ou Paradis où retournent les âmes de ces chefs et des héros : naturellement, ils se le représentent comme un lieu de délices, de même que les Fijiens et les Samoans. S’il fallait en croire Pritchard, ils le placeraient dans l’Est des îles Tunga, contrairement à ce que font les Fijiens et les Samoans. Mais cette assertion n’est nullement fondée, puisque Pritchard dit lui-même que <■ le point d’où l’Esprit s’éloigne pour se rendre à Bulotu est à l’extrémité Ouest de Tongatabou, là où se trouve aussi un arbre devant lequel certaines cérémonies doivent être accomplies avant le départ de l’âme. »
On comprend très bien, en effet, que le départ ait lieu d’un point Ouest des Fiji et des Samoa, puisque c’est à l’Ouest que les indigènes placent leur Elysée ; mais ce qu’on ne comprendrait plus, c’est que les esprits partissent également du point le plus Ouest de Tongatabou pour aller à l’Est. Il est donc à supposer que Pritchard a mal compris, de même, comme on verra qu’il a mal traduit le mot Toerau. Si les
deux autres archipels placent leur paradis dans l’Ouest, il est bien probable que les Tonga ns ne faisaient pas autrement. ainsi, d’ailleurs, que semble l’indiquer une légende rapportée par Mariner, et que nous donnerons plus loin.
Comme on le voit, ces renseignements établissent positivement qu’un même nom était donné au paradis, dans les trois archipels, et que, dans celui des Tunga seulement, ce mot signifiait, en outre, la patrie première des ancêtres. Il n’est pas possible, en effet, de douter que le mot Bolotou de Mariner ne soit le mot Bulotu, véritable nom de ce lieu aux Tunga, comme l’est celui de Pulotu aux Samoa (1). Ces mots, en résumé, sont identiques au mot Burotu des îles Fiji, car les Polynésiens des Samoa et des Tunga transforment, par euphonie, 1er en l. Toutefois, il faut remarquer, à cette occasion, que les Samoans seuls auraient complètement suivi cette règle en remplaçant le b, que les Polynésiens n’emploient pas d’ordinaire, par le p qui est, au contraire, généralement usité en Polynésie. Si les Tongans ont conservé le b dans ce mot, alors qu’ils ne s’en servent dans aucun antre, il n’y a vraiment pas d’autre moyen d’expliquer cette exception, qu‘en admettant qu’elle est due au voisinage plus grand, aux rapports plus anciens et peutêtre plus intimes des Tongans avec les Fijiens. Non contents d’accepter la tradition, ils auraient adopté jusqu’au nom donné par elle au paradis fijien.
Ce qui nous semble démontrer que ces mots, avec leur signification, ne proviennent que des Fijiens, c’est qu’ils existent aussi dans les autres archipels polynésiens, mais avec une signification toute autre, quoique là, aussi, se retrouve la croyance en un paradis. Ainsi, dans l’île Tahiti, par exemple, où l’on croyait que les âmes de ceux qui avaient vécu dans un respect convenable des prêtres et des autels, se rendaient dans nn paradis appelé Rohutu (2) et
(1) Nous écrivons ici ces mots avec l’orthographe adoptée par les missionnaires et par tous les ethnologues, dans laquelle Vu est toujours prononcé ou.
(2) Et non Orohutu noanoa, comme Fa dit M . de Bovis.
surnommé Noanoa (1), le mot Purotu signifie « convenable, agréable, belle personne, belle apparence, » et Puroto , au figuré, veut dire, « la personne adorée. » Ainsi encore, à la Nouvelle-Zélande, Purotu , signifie, comme à Tahiti,
« agréable, qui plaît, qui est bon, » et Puroto y veut dire « tranquille, calme. » Enfin, ce mot, sous la forme Poofw, signifie également, aux Marquises, « agréable, beau. » Belle femme s’y dit Pootu Vahiné.
N’en faut-il pas conclure, puisque les Polynésiens ne pouvaient pas faire cette application, qu’elle est tout simplement due aux Fijiens. Pour nous, cela ne fait aucun doute.
Maintenant, pourquoi les Tongans, d'une manière certaine, et les Samoans, probablement, d’après presque tous les ethnologues (2), ne se sont-ils pas bornés, comme les Fijiens, à n’appliquer ce nom qu’au paradis ? Pourquoi en ontils fait l’appellation du pays d’origine des ancêtres de leurs chefs ? A notre avis, cela provient de ce qu’ils ont confondu, avec le temps, le nom qu’ils donnaient dans l’origine à la patrie première, avec le nom dont ils ont emprunté l'application aux Fijiens. Il est à peu près certain que l’époque de cet emprunt est postérieure au départ des colonies tonganes et samoanes, allant peupler les îles polynésiennes plus orientales.
En effet, la réflexion seule montre que les îles Tunga et Samoa devaient donner au pays d’origine un tout autre nom que celui de Pulotu et Bulotu, quand leurs colonies sont parties pour aller vers l’Est. Dans toutes les îles orientales, qu’on s’accorde à regarder comme peuplées par les Tunga et les Samoa, ces noms sont inusités avec cette signification ; on y trouve employé, comme nom de la pa-
(1) Noanoa , employé sans doute au figuré ; exprime une odeur suave.
(2) Seul Pritchard, par son silence à ce sujet, semble être d’avis différent ; mais nous croyons qu’ici encore il s’est trompé. Il est certain que Mariner, et dix autres écrivains, reconnaissaient que Bulotu et Pulotu sont les seuls noms que les Tongans et les Samoans donnent au pays d’origine.
trie, un seul et même mot, le mot Havaiki, sous l’une de ses formes diverses.
Evidemment, des îles ne se servant pas de ce dernier nom, n’auraient pu le faire porter par leurs émigrants ; elles y auraient plutôt fait connaître celui deBulotu, s’il eût été véritablement celui de la patrie, au moment du départ des colonies. Or, comme aucune des îles plus à l’Est que les Samoa et les Tunga, n’a reçu ce nom avec cette signification ; comme toutes, au contraire, aussi bien celles du Sud que celles du Nord, aussi bien la Nouvelle-Zélande que les Sandwich, ne se servent que de l’une des formes du mot Havaïkipour désigner le pays des ancêtres, il faut nécessairement reconnaître que les Tunga et les Samoa ne devaient pas posséder, avant l’envoi de leurs colonies, d’autre nom que ce dernier pour exprimer l’idée de patrie. Car si le mot Havaiki n’eût pas été celui que les Samoans et les Tongans donnaient à la contrée d’origine, on ne pourrait expliquer son existence dans les îles qu’elles ont peuplées. Dès lors, il faut admettre que ce mot était le seul employé, au début des migrations, dans les Samoa et dans les Tunga elles-mêmes.
Seuls, les Samoans et les Tongans font usage, en Polynésie, des mots Bulotu et Purotu, pour exprimer l’idée de patrie. Ils n’ont pu emprunter cette signification aux Fijiens qui, d’après les renseignemennts que nous avons rapportés, se regardent comme autochthones et n’appliquent absolument ce nom qu’à leur paradiSo L’interprétation qu’ils en ont faite n’a donc dû se produire qu’avec le temps, par suite de leur penchant au merveilleux et de la tendance qu’ont toutes les populations polynésiennes d’adopter d’emblée, avec la plus grande facilité, des mots étrangers à la place des leurs. Cette application, en somme, s’est faite plutôt par confusion que par tout autre motif.
Il résulte de cette assertion que le remplacement du mot Havaiki par le mot Bulotu n’a dû s’opérer qu’après un assez long séjour de Polynésiens dans leurs îles. Ce serait alors dans ce long intervalle que les îles, colonisées par les Samoa et les Tunga, auraient reçu la véritable désignation de
la patrie première, primitivement adoptée par leurs ancêtres Samoans et Tongans.
On verra bientôt, du reste, que les Polynésiens des Samoa et des Tunga, n’ont pas fait ce seul emprunt aux habitants des Fiji et que, par suite de cette habitude que nous avons signalée, et qui n’a fait qu’augmenter au contact des Européens, ils leur ont encore emprunté le nom de leur premier chef religieux. On sait que, jusqu’au commencement de ce siècle, le nom de Tui-Tonga était donné, à Tongatabou, au pontife sacré qui était en même temps, autrefois, le premier chef civil. Le pouvoir de ce chef et son titre furent abolis, vers l’année 1806, par Finau II. Le même nom, ainsi que le montre une légende inédite que nous rapporterons plus loin, était également donné au chef d’Upolu dans les Samoa. Or, ce nom ou ce titre est celui qui, dans toutes les îles Fiji, est donné aux premiers chefs, au pouvoir suprême, au roi, en le faisant suivre immédiatement du nom de l’ile. Ce nom n’étant usité que dans les deux archipels qui avoisinent les îles Fiji, il est évident que c’est d’elles qu’ils les tiennent.
Anciennement même, ils leur avaient emprunté l’habitude d’étrangler quelques femmes à la mort des chefs.
En résumé, bien que les légendes et les traditions des trois groupes varient un peu par les détails, toutes s’accordent sur le fond et toutes, par conséquent, tendent à appuyer' le fait de communications anciennes et répétées entre eux. Aussi est-il inutile d’ajouter qu’ils possèdent de nombreuses coutumes communes, parmi lesquelles on peut citer :
1° L’usage du Kava, appelé Yangana aux Fiji ;
2° L’institution de la polygamie, provenant peut-être des Fiji, mais jamais générale aux Samoa et aux Tunga ;
3° La peine de mort contre l’adultère ;
4° La coutume de se couper une phalange des doigts, en signe de deuil, à la mort d’un parent ;
5e La circoncision 5
6° L’avortement, ou destruction systématique des enfants avant la naissance ;
6° La prééminence desprétentions des frères sur celles d’un fils, aux droits de succession ;
7° Le règlement du rang politique et social, plus d’après le rang de la mère que d’après celui du père ;
8° La dépendance mutuelle et réciproque du pouvoir des chefs et de l’influence des prêtres ;
9° Le système, appelé Yasu aux Fiji, Tamaha aux Tunga, Tamasa aux Samoa, par lequel les enfants d’une sœur s’approprient tout ce qui appartient à leurs oncles maternels et à leurs descendants ;
10° La désignation d’une personne par des noms complètement distincts ;
Et, plusieurs autres encore, telles que la défloration aux Samoa, mais non aux Tunga.
Enfin le tatouage est commun aux trois groupes, mais il diffère complètement entre les deux groupes polynésiens et le groupe fijien. Dans les premiers, il est pratiqué par piqûres ; dans le second, il l’est par incisions. Nous avons vu précédemment que cette différence, dans le mode du tatouage, était caractéristique entre la race polynésienne et la race mélanésienne.
En définitive, voici les conclusions qui découlent de toutes les considérations précédentes :
1° S’il est hors de doute que les trois archipels Samoa, Tunga et Fiji sont peuplés par deux races différentes, il est également démontré, contrairement à la croyance générale, que ces deux races ont eu entre elles des rapports longs et fréquents, dès l’époque la plus reculée.
2° L’une de ces races a envoyé, volontairement ou non, des colonies chez l’autre, et contribué de la sorte à sa civilisation; cette race civilisatrice a été la race polynésienne ; mais elle n’a pas été une race conquérante, comme on le croit généralement : elle a, au contraire, été souvent attaquée, sinon vaincue, chez elle, par la race mélanésienne.
Cela résulte surtout, nous le répéterons, du grand nombre de mots polynésiens retrouvés dans la langue des Fiji, et donnés aux choses les plus usuelles, ainsi que [de l’ab-
sence presque complète, au contraire, des mots fijiens dans la langue polynésienne. En outre, tout ce que nous avons dit conduit également à cette conclusion.
Il n’est, en résumé, qu’un seul fait difficile à expliquer : c’est l’adoption, dans les îles occidentales , îles à populations purement mélanésiennes, de l’usage des mots polynésiens, usage que l’on comprend si bien dans les îles orientales, où les mélanges se'sont opérés et s’opèrent encore chaque jour. Peut-être, néanmoins, pourrait-on résoudre ce problème, en admettant que c’est justement dans ces îles qu’a eu lieu le fait de l’expulsion ou de l’extermination des Polynésiens dont parlent les légendes. Une pareille supposition permettrait, en effet, de comprendre le silence des traditions à ce sujet : elle expliquerait surtout la pureté de la race mélanésienne actuelle dans les îles de l’Ouest : car, quel qu’eût été le mélange dans les premiers temps, l’isolement dans lequel, après l’expulsion des Polynésiens, auraient vécu les habitants de ces îles, leur aurait permis de revenir peu à peu au type primitif de leur race.
Quoi qu’il en soit, il est un fait acquis, c’est que les métis Tunga-Fijiens n’occupent aujourd’hui qu’un petit nombre d’îles, surtout celles qui sont voisines des Tunga, et que toutes les autres sont peuplées par la race mélanésienne.