‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 18 sur 117 · OBLAT'.ON DO VIN · texte numérisé non relu

OBLAT'.ON DO VIN

des interlocuteurs des Saturnales est moins accommodant ; il prétend que tous les règlements dofentlent d'offrir du vin à Cérès ; mais le champion de Virgile lui prouve qu'au moins une fois Tan (Xll Kal. Jan.) on présente à la déesse du vin doux*. Il est à croire que les théologiens assimilaient involontairement les déesses aux femmes, auxquelles des raisons moins métaphysiques avaient fait interdire le vin. Celte interdiction, décrétée par Tégoïsme masculin, était très-sévère : on racontait que, du temps de Romulus, un mari avait tué sa femme pour l'avoir transgressée, et l'on sait que les épanchemen(s de raffeclion é aient utilisés comme moyen de contrôle. Elle était levée à certains jours par la religion — sacronim causa cerlis diebus 2. Le nombre de ces joui*s était fixé par les Pontifes. Nous ne savons si les femmes intriguèrent auprès du grave collège pour obtenir de goûter plus souvent au fruit défendu : les manifestations qu'elles organisèrent lorsqu'elles prirent d'assaut la loi Oppia, vainement di'fendue par Caton 3, et lorsqu'une fausse alerte leur fit croire que le sénat allait autoriser la bigamie *, prouvent au moins qu elles en iHaient capables. En tout cas, il est probable que le canon des joints marqués à la craie par les matrones fut plus d'une fois remanié, et chaque modification a dû être notée et motivée dans les Commentaires pontificaux.

Quant à la manière de répandre le vin dans le sacrifice, il avait été décidé qu'on devait le verser d'un seul coup (fundere) en retournant lapatère, si l'hommage s'adressait aux dieux supérieurs, et le répandre goutte à goulte en penchant le vase {invergcre) pour les hbations faites aux dieux inférieurs ^.

Le rôle de l'eau dans le culte était si bien déterminé

0) Macr. m, n, 4, <0. -(t)Serv. JS/i. 1,737. Gcll. X, M. Plul. 0. H. 6. - (3) Li?. XXMV, 4-8. - (4; Macr. I, €, 2«-24. — (5) Scrv. JErt. VI, ta.

par la nature mémo de cet élément purificateur que lest Pontifes eurent peu de règlements à faire à ce su>et. L'obligation imposée aux Vestales de puiser Tcau nécessaire à tours pieux exercices dans la fontuine d'Egérie ou des Camenes rappelle les souvenirs du règne de Numa; la relation étroite qui existait entre la Numicius et le culte da I-a\inium tenait à une coutume locale acceptée, mais non instituée par les Pontifes. Cependant, la création des aqueducs posa une question liturgique qui demandait unepi'ompte solution, i/eau amenée par des tuyaux de conduite pouvait-elle être considérée comme de Feau desource? Bien des raisons militaient eu faveur de Fafllrmative, mais l3S Pontifes se décidèrent pour la négative ; ou du moins, slls ne proscrivirent pas d'une manière générale l'eau disciplinée par des moyens artificiels, ils l'exclurent des manipulations les plus délicates de la liturgie ; ainsi, il était expressément défendu aux Vestales de s'en servir dans la préparation de la mola salsa. L'eau destinée aux lustrations, purifications, etc., élaît l'objet du même scrupule. Lorsque sous Vespasien le Capitole^ souillé et incendié par les Vitellîens, fut purifié. Tacite fait remarquer que les Vestales se servirent à cet effet « aqua c fontibus amnibmque hansla^. > Cette décision pontificale a dû être rendue peu de temps après la construction du premier aqueduc, ouvrage d'Appius Claudius, vers Tau , 312, et insérée à cette date dans les Commentaires.

La vertu purifiante de l'eau pouvait être augmentée . par l'addition de sel et même par la combinaison de Tea» et du feu, élément purificateur par excellence. La physique naïve des Pontifes opérait cette combinaison eu plongeant dans le liquide des torches ardentes. On obtenait ainsi l'eau lustrale. Il est possible que l'eau lustrale ait appartenu au culte pr'mitif, ménager de la dépense,

(I) Tac. ïïisl, IV, 53.

VEBTU PURIFIANTE DB l'BAU. 409

\naîs prodigue de formalités ; toutefois le peu d'iraportance qu elle prit dans le culte ferait croire qu'elle fut toujours un produit artificiel, élaboré d'après des données . théoriques et destiné à condenser, pour l'usage des dévots, les forces purifiantes de la nature.

Quoi qu'il en soit, des rapprochements bizarres abou* lissant à des substitutions singulières ont été faits, à propos de la vertu expiatoire de l'eau, à une époque qui n'avait certainement plus rien de la simplicité antique. Des théo* logiens, raisonnant sur l'emploi des toges de pourpre et des serviettes et voiles de lin dans les sacrifices, trouvèrent que la pourpre avait la même vertu que l'eau de mer, et que le lin équivalait à l'eau courante : Vurpura maris vicem ad piandiim prœbety linum vero fluminis^^ car ces substances étaient censées conserver les propriétés de l'élément qui les produit. Ce raisonnement subtil et sans conséquence pratique ne paraît pas de nature à avoir provoqué une décision du collège ; les Commentaires ne faisaient guère d'érudition oiseuse, et il n'est pas probable que l'allégation de Servius ait pour garantie une pareille autorité.

La théologie pontificale, si soucieuse des pe'ites choses^ ne négUgeait pas les plus importantes. A ce titre, elle devait accorder une attention toute particuUèreaux formules de prières récitées pendant les sacrifices {ceriœ preca^ tiones). Elle établissait en principe que ces formules étaient absolument nécessaires à la validité du sacrifice (victimas cœdi sine precatione non videiur referre, nec deos rite consuli *), et que l'exactitude littérale était une condition indispensable de leur efficacité. Du reste, l'exactitude dans toutes les observances était TA et YQ de la religion romaine et la base de l'autorité pontificale. Pour mieux inculquer dans les consciences ce devoir fondamental,

(I) Scrv. £n. Xll, 469. - (î) Plin. XXVllI, t.

410 IKS rONTlFBS ET LA TKADITION.

les Pontifes avaient sans doute noté dans leurs Commen taires tous les cas dans lesquels quelque inadvertance . avait entraîné des conséquences désastreuses. Ce mémorial, grossi de mainte légende, pouvait commencer à la fin tragique du roi TuUus Hostilius qui périt pour avoir changé quelque chose au cérémonial d'une conjuration dont Nnpia avait fait usage avant lui. Cette histoire a sans doute passé des Commentaires dans les Annales, et de là dans les ouvrages des annalistes : L. Piso [Ami. lib. I) auclor est Tullum lloslilium rcgem ex Numœ libris codvm quo illitm sacrificioJovem cœlo dcvocare conaUtm^ quoniam pcu^um rite quœdam fecisset, fulmine iclnm ^ Un magistrat de Lanuvium ayant omis la formule, en offrant une victime aux fériés latines, on attribua la mort d'un consul, survenue peu de temps après, à cette omission*. Ces exemples prouvaient clairement que Ton pouvait se tromper, même le rituel à la main, et que la pradence commandait aux fidèles de réclamer Tassistance des Pontifes. Aussi, les sacrifices ou les vœux offerts au nom du peuple romain par les magistrats étaient dirigés par un pontife (ou un scribe commis à cet effet 3), qui lis.iit la formule au sacrificateur : videmus certis precationibus obsc^ crasse summos magislratus r/, ne quid verborum prœtercatur mit prœposterum dicatur, de siripto prœirc aliquem *. S'il s'agissait d'une dédicace, le respect pour la formule allait jus(iu*à interdire à l'officiant le moindre bégaiement et la moindre liésitation ^.

Les prières indiquées pour les cérémonies ordinaires et prévues remontaient évidemment à une haute antiquité ; le rôle des Pontifes, qui les faisaient transcrire pour les besoins du culte public, se bornait sans doute à en rajeunir de temps à autre la langue archaïque. Mais, lorsque

(f) Prm. XXVIIf, 4. Scrv. Ect. Vî, 4?. — (1) l.lv, XLI, 46. — (î. Viil, Max. IV, «, «0. — (4) i^liu. XXVllI, 2. - (5> Plm. Xf, 14,

ABBRES HCCRBUX ET MlUieURECX. 4<l

rautorlté religieuse décrétait des cérémonies extraordinaires, elle devait ou rédiger des prières spéciales, ou au moins adapter aux circonstances les anciennes formules dont elle avait fait choix. Nous verrons plus loin, en parlant des vœux, quelques documents de ce genre, dus à la plume des Pontifes.

La science pontificale étendit ses recherches et ses systèmes au delà des objets strictement nécessaires au culte. Interprète de la volonté divine révélée parla tradition, elle (levait renseigner ceux qui avaient recours à ses lumières sur les préférences et les antipathies des dieux, afin de les prémunir contre des fautes involontaires ou des clianccs funestes. Lo travail do triage qu'elle avait fait pour les victimes, elle l'appliqua en le simplifiant au règne végétal, et en particulier aux arbies qui furent classés eu deux catégories, les arbres heureux et malheureux {feli^ ceSy infelices). Les Pontifes établirent cette classification sur deux ou trois principes différents, la tradition, et les propriétés intrinsèques des arbres, comme la couleur des fruits et le mode do reproduction.

Les arbres consacrés par la tradition nationale ou hellénique aux dieux supérieurs, comme le chfnc et ses variciés {qucrcnf;jœsculu$^ ilex)yle laurier, l'olivier, le myrte, la vigne, étaient naturellement rangés parmi les heureux ; ceux qui étaient voués aux dieux infernaux, parmi les malheureux : arbores qvœinferiim dcorum avcrleniiumqne in lutela sunt^ eas infelices nominanl^ alalernum sanguineni fiUcem, ficum alnim. Le figuier noir était lonsacré aux dieux infernaux précisément à cause de sa couleur, car tous les arbres à baies ou fniits noirs étaient malheureux : quœque baccam nigram nigrosque fructus feriint^ iicmque acrifoliunif pirum silvaticum^ prvscum, rtfbumj scnlesque quibiis portenla prodigiaque mala comburi jubere oporlet^ D'autres étaient déclarés malheureux, parce qu'ils ne portent point de fruits et ne reproduisent point par semis ;

Itî LES PONtiFES El MA TRADITION.

infelices exislimantur damnalœque religione qxiœ nCqvè scnmlur miquam^ nequc fniclum fcrunt. Tels étaient le iamarix (mynce)^ le peuplier (populus)^ l'espèce d'orme appelée ulmus Aiinia, le nerprun (alat^rnm)^ cité plus haut, la hrya silvestris et la virga $anguinea. Ceux qui ne ])ortaient aucun de ces caractères de réprobation étaient heureux : feliees puianUir esse quercuSj œsculus, ileXy siiberieSj fagus, coryluSy sorbuSf ficus alba^ pirus, malus^ vitis^ pnmuSy cornus^ lotus *.

Macrobe, qui nous transmet ces renseignements, nous le s donne comme étant dictés par les Pontifes, et cite ses autorités : Veranius, auteur d'un traité De Verbis Ponlifica^ libuSy et Tarquitius Priscus qui avait résumé dans son Ostentarium arborarium les principes de cette classification et les conséquences à en tirer au point de vue de l'interprétation et delà procuration des prodiges. Cette appli- <^alion pratique de la théorie exposée tout à l'heure était sans doule la plus importante, et nous aurons occasion d'y revenir, mais elle n'était pas la seule. L'ancien droit criminel, enté sur la théologie, prenait garde de souiller les arbres heureux par les sacrifices humains qu'il ordonnait. 11 exigeait que le criminel condamné à la flagellation fût attaché à un arbre malheureux (infelici arbori reste suspendito *;. Lès verges étaient, elles au^i, empruntées à un arbre malheureux : nous savons du moins que les parricides étaient fouettés avec la virga sangxiinea ^, classée par PUne dans cette catégorie. Ces précautions ont été évidemment dictées par les interprètes de la tradition rcUgieuse; la légende des Horaces désigna aux Pontifes, lorsqu'ils fixèrent les coutumes par l'écriture, la place où ils devaient insérer le décret relatif à cette question.

rOMarr. 111,20, î-i. Plin. XIÎl, 37. XXI, 45. XXÎV, 41-43. — (î) Uv. 1, Î6. — ( j) 1%. XLVIll, 9, 9.

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