‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 29 sur 117 · DES VŒUX · texte numérisé non relu

DES VŒUX

Nous devons maintenant retourner sur nos pas pour rattacher à la consécration les vœux qui en étaient ordinairement le prélude. Le vœ.u {votum) est une promesse solennelle par laquelle TÉtat ou les particuliers s'engageaient à consacrer aux dieux une partie des biens, profanes, terrains, édifices, argent, animaux, quelquefois même une ou plusieurs vies humaines, afin d'acheter à ce prix la faveur céleste. Rien de plus fréquent que les vœux dans Thistoire de Rome. Les magistrats sont perpétuellement occupés à prévenir ou à apaiser par ce moyen le courroux des dieux. Un grand nombre de temples furent bâtis par suite de vœux faits sur les champs de bataille ou au milieu des calamités pubUques. La plupart des jeux ordinaires et tous les jeux extraordinaires furent promis aux dieux par vœux et célébrés avec l'argent du trésor. Les sacrifices d'animaux prenaient quelquefois, sous le nom de ver sacrum^ résultat d'un vœu, des proportions gigantesques. Enfin, le dévouement des Decius a rendu populaire cette forme de .vœu qu'on appelait devotio.

Tous ces vœux, lorsqu'ils étaient faits €patrio more », étaient conçus en termes soigneusement pesés et dictés aux naagistrats par les Pontifes qui appropriaient aux circonstances les formules traditionnelles conservées dans les livres sacrés . Il appartenait aux directeurs de la conscience pubUque de calculer la portée des engagements contractés par le peuple romain. Nous allons passer en revue les débris de celte collection de formules qui, semblables à des chaînes puissantes, attestent

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encore avec quel courage Rome portait le joug de ses superstitions.

I. DÉVOTION. — La dévotion est, pour ainsi dire, une combinaison dû vœu et de la consécration. En effet, elle livre immédiatement aux dieux la victime qui doit payer leur assistance ; c'est à eux de la prendre. Aussi les paroles sacramentelles qui opèrent la dévotion (rfo, devo veo) ressemblent-elles à celles de la consécration (cto, dedico).

La dévotion personnelle, dont notre langue a fait le mot dévouement, est un de ces sacrifices dont le patriotisme romain aimait à s'enorgueillir ^

L'auteur de ce vœu formidable proposait aux dieux de prendre sa vie et de donner en échange la victoire à ses compatriotes. Les premières pages de Thistoire romaine nous parlent de Curtius ; d'autres pages, moins légendaires, offrent à notre admiration les noms des Decius. Tite-Live décrit minutieusement les apprêts de ce grand acte. Voici la formule qu'un Pontife dicta au premier Decius (340), et que Tite-Live assure avoir transcrite littéralement :

« Jane^ Jupito^ Marspater^ Quirine, Bellona, Lares ^ divi NovensileSj dii Indigetes^ divi quorum est polestas nostrorum hostiumque^ diique ManeSy vos precor veneror veniam peto feroque uti populo romano Quiritium vim victoriamque prosperetiSy hostesquepopuli romani Quiritium terrore formidine morleque afficiatis. Sicut verbis nun^' cupaviy ita pro re publica Quiritium exercitu legionibus auxiliis populi romani Quiritium, legiones auxi^ liaque hostium mecum diis Manibus Tellurique devoveo^ > La même formule est répétée par le second Decius (295) sans aucun changement, car l'historien a soin de remarquer que les imprécations plus violentes qu'il

(4) Cic. îiat. Deor. VIII, 7. - (t) Liv. II, 3.

DÉYOTION PERSONNELLE. 464

rapporte à la suite n'en font point partie, mais ont été proférées « secundum solennes preôationes y> *. Les vieux Romains qui n'avaient pu se porter au-devant des Gaulois à l'Allia (390) passaient pour s'être dévoués de la même manière, en répétant les paroles que leur dictait le pontife M. Fabius *.

Nous ne possédons plus la formule par laquelle la vestale Tuccia se voua au supplice pour mettre les dieux en demeure de prouver son innocence : exstat Tucciae vestalis incesti deprecatio qua usa aquam in cribro tuliiy amo V. C.DXIX^,

Sous l'empire, l'adulation osa parodier les inspirations du patriotisme et inventa des dévotions anodines où les courtisans, quand ils n'avaient pas affaire à Caligula, ne laissaient que leur honneur *.

La théologie pontificale ne s'était pas seulement occupée des moyens d'effectuer la dévotion personnelle, elle s'était posé quelques questions graves sur les conséquences de cet acte. Si les dieux infernaux s'emparent de leur proie, ils ont accepté le pacte et tout est dans l'ordre ; mais si l'individu dévoué survit, la société, après avoir renoncé à lui, peut- elle le reprendre? D'un autre côté, peut-elle assimiler un pareil citoyen à ceux qui ont mérité par leurs crimes une malédiction semblable?

Les Pontifes, s'inspirant des principes qu'ils avaient déjà appliqués à d'autres cas, eurent recours à la substitution et aux expiations. Us décidèrent que l'individu dûvoué serait enterré en effigie et rendu à la société, mais qu'il resterait incapable de participer activement aux actes reUgieux : « lllvd adjiciendum videtm^y licere consuh dictatorique et praetori quum legiones hostium devoveat, non ulique se y sed quem velit ex legione romana scripta civem

(4) Liv. X, 28. — (î) LiT. V, 44 . — (3) Plin. XXVIU, 2. - (4) Dio Cass. LIU, 20. LIX, 8. Suel. Calig. U. î7.

162 LES Pontifes et la tradition. •

devovere : si is homo qui dévolus est^ moritur, probe fac^ tum videri : ni moritur, tum signum septem pedes altum aut majus in terram defodi et piaciilum hostiam caedi : ubi illud signum defossum erily eo magistratum romanwn es^ cendere fas non esse. Sin autem sese devovere volet (Imperator) — ni moritur y neque suum neque publicum divinum pure faciet qui sese devoverit : Volcano arma sive cui alii divo vovere volet^ sive hostia sive quo alio volet, jus est : telo, super quod stans consul precatus est, hostem potiri fas non est : si potialur^ Marti suovetaurilibus piaculum fieri > ^ . Evidemment Tite-Live, qui se vante ici de son exactitude, a trouvé ce décret remarquable dans les annalistes qui eux-mêmes l'avaient emprunté aux Commentaires. Les derniers mots de la formule citée plus haut ajoutent au sacrifice personnel une autre dévotion moins héroïque qui consistait à dévouer les ennemis. Ce pacte singulier, par lequel les Romains donnaient ce qu'ils n'avaient pas, et cherchaient naïvement à intéresser les dieux à leur querelle, en leur montrant le butin, fut employé maintes fois contre les Gaulois, Espagnols, Africains, Maures, et en particulier contre les villes de Stonies, Frégelles, Gabie, Fidène, Carthage et Corinthe. Voici le texte de l'imprécation dirigée contre Carthage :

« Dis pater Vejovis Mânes, sive quo alto nomine fas est nominare^ ut omnes [illam urbem Carthaginein] exercilum quem ego me sentio dicere fuga formidine terrore compleatis^ quiqtie adversum legiones eœercitumque nostrum arma telaque ferentf uti nos eum eœercitum eos hostes eosque hominés urbes agrosque eorum et qui in his locis regionibusque agris urbibusve habitant abducatis lumine supero privetis ecoercitumque hostium urbes agrosque eorum quos me sen^ tio dicere, uti vos eas urbes agrosque capita aelatesque eorum devotas consecratasqu^ habeaiis ollis legibus quibus

(\) Liv. VIII, 40.

YGEO GOMPLÉMENTAIAE DE L*éVOGATION. 463

quandoquc sunt maxime hostes devoti, eosque ego vicarios pro me fide magistratuque meo pro populo Romano eœerci'tibus legionibusqtie nostris do devoveo ut me meamque fi^ dem imperiumque legiones exercitumque nostrum qui in his rébus gerundis sunt bene salvos siritis esse : si haec ita faxitis ut ego sciam sentiam intellegamquey tune quifquis hoc votum*faœit recte factum esto ovibus atris tribus. Tellus *mater teque Jupiter* obtestor^.

Rien ne manque à cette page de rituel, pas même les indications relatives au cérémonial : l'auteur du vœu est averti qu'au mot votum^ il doit toucher sa poitrine avec les deux mains, toucher la terre au mot Tellus^ et lever les mains au ciel en prononçant le nom de Jupiter.

Mais avant de dévouer une ville ennemie aux dieux infernaux, il fallait prendre garde de blesser les divinités tutélaires qui l'habitaient %. Les Romains entamaient avec elles une sorte de négociation diplomatique dont le but était de les corrompre et de les pousser à la trahison. C'était leur montrer qu'on les craignait beaucoup et qu'on les estimait peu. Les offres et demandes étaient résumées dans une formule magique [carmen) qui devait être récitée parle général romain. On y trouve une évocation proprement dite et un vœu; la première avait pour effet de profaner les Ueux sacrés de la cité assiégée ; Tautre pro mettait aux divinités intéressées un domaine nouveau. Macrobe l'a transcrite d'après Sammonicus Serenus qui l'avait trouvée dans un vieux livre de l'annaliste Furius. Son authenticité s'affirme d'elle-même : on y reconnîdt la précaution oratoire familière aux Pontifes « si deus^ si dea es... ]^ et le style prolixe de ces sortes de documents. « Si deusj si dea e«, cui populus civitasque [Carthagi^ niensis] est in tutela, teque maxime ille qui urbis hujus papulique tutelam recepistiy precor venerorque veniamque a

(1) Macr. III, 9, 10-4). -* (t) SerT. Mn. II, 354 .

vobis peto ut vos populum civitatemque [Carthatjiniensem] deseratisy loca templa sacra urbemque eorum relinquatiSy oAsque his abeatis eique populo civitali metum formidinem oblivionem injiciaiisj proditique Romam ad me meosque veniatis^ nostraque vobis loca templa sacra urbs acceptior frobatiorque sit^ mihique populoque romano militibusque mets praepositi sitis ut sciamus intellegamusque. Si ita feceritiSf voveo vobis templa ludosque facturum î> *•

Si les Romains croyaient à Tefficacité d'une pareille évocation, on se demande pourquoi ils cachaient avec tant de soin le nom de la divinité protectrice de Rome. L'expression c ut sciamus intellegamusque^ > qui se retrouve dans la formule de dévotion, avertit les dieux que le général va consulter les entrailles des victimes pour connaître leur volonté : « In eadem verba hostiasfierioportet auctoritatemque videri eœtorum, ut ea promittant futura. p L'imprécation ne pouvait être lancée que s'ils déclaraient abandonner la ville, conformément aux désirs des Romains.

La formule rapportée par Sammonicus Serenus est appropriée à une évocation en masse : elle devait être plus simple lorsqu'il s'agissait seulement d'évoquer une divinité connue. Mais Tite-Live raconte l'évocation de la Juno Regina des Véiens (396) sans avoir les documents sous les yeux, et les paroles qu'il met dans la bouche de Camille n'ont rien d'officiel. Après avoir invoqué Apollon, le général ajoute : c Te simuly Juno Regina^ quœ nunc Veios colis precoTy ut nos victores in nostram tuamque mox futuram urbevi sequare^ ubi te dignum amplitudine tua templum accipiat '^ *.

Les Pontifes étaient chargés de surveiller l'exécution des promesses contenues dans ces vœux. Lorsque la ville ennemie avait succombé, tout le matériel du culte local

(4) Macr. lll, 9, 7-9. Cf. Serv. JS». Il, JU. — (2) Liv. V, 81.

VCBUX ORDINAIRES. 165

était mis à leur disposition : ils désignaient les statues, symboles, rituels qui devaient être transférés à Rome, et s'occupaient de procurer aux dieux émigrés la position honorable qu'on leur avait promise. Il était impossible dé décerner à tous ces nouveaux venus un culte public ; les moins influents étaient mis à la charge des familles, dt prenaient rang parmi leurs dieux domestiques : Cincius pronunciat sol ère Romanos religiones urbium super atarum partim privatim per familias spargere^ partim publiée consecrare *. — Pinarios Hercules occupavit : Idaea Mater legil hospiies Scipiones : Veneris sacris famulaia esidomusJulia^. Chacun d'eux devait être honoré suivant la mode de son pays 3 : par conséquent les Pontifes devient conserver et déchiffrer les rituels étrangers pour y apprendre les habitudes de leurs hôtes.

II. Vœux propreuent dits. — La dévotion et l'évocation contiennent un vœu complémentaire, indispensable à leur eflicacité ; mais Fidée dominante de leurs formules est étrangère au vœu . Nous retrouvons au contraire le vœu simplement motivé dans les formules employées par les généraux au début d'une guerre, par les consuls à leur entrée en charge, et sous l'empire, par les corps constitués priant pour le salut du prince.

Les Romains, habitués à ouvrir leurs campagnes par des vœux *, avaient eu maintes fois l'occasion de vérifier l'efficacité de la formule rédigée à cet effet, avant la guerre de Macédoine (200). Cependant, à cette époque, le P. M. P. Licinius Crassus Dives souleva une difficulté dont personne ne s'était avisé jusque-là. 11 prétendit qu'on ne pouvait faire un vœu sans spécifier la somme destinée à couvrir les dépenses occasionnées par cet engagement, et que, par conséquent, le chiffre devait figurer

(4) Arn. III, 38. — (2) S>inin. Laud. in. Va!ent, p. 30. — <3) Fest. s. V. Heregrina. [Ambrosch, Stud. p. 483.] — (4) Liv. IV, J7.

dans la formule. Moram voto publico Licinius P. M. attulù^ qui negavit € ex incerta pecunia voveri debere : si ea pecunia non posset in bellum nsui esse, seponique statim rfeberet^ nec cum alia pecunia misceri; quod si factum esset^ votum rite solvi nonposse^ i>. Le consul P. Sulpicius Galba en référa au Sénat qui lui ordonna de consulter le collège. Les Pontifes, heureux d'affirmer leur compétence, que leur supérieur semblait vouloir absorber dans son autorité, réduisirent à néant l'objection de Licinius. Quanquam- et res et auctor movebaty tamen ad collegium pontificum referre consul jussus^ si posset recte votum in-certœ pecuniœ suscipi : posse rectiusque etiam esse pontijices decreverunt. Eç conséquence, Galba se servit de la formule des vœux quinquennaux, employée pour vouer des jeux, en y insérant cette clause, que le Sénat déterminerait ultérieurement la somme nécessaire. C'est évidemment cette formule que le môme P. M. dicte, quelques années plus tard (491), au consul M. Acilius Glabrio parlant pour aller combattre Antiochus : « Si duellum quod cum \rege Antiocho^ sumi populus jussit^ id ex sententiis senatus populique romani confectum erit^ tum tibi^ Jupiter^ populus romanus ludos magnos dies [decem] continuos fa^ ciet^ donaque ad omnia pulvinaria dabuntur [de pecunia quantam senatus decreverit^, Quisquis magistratus eos ludos quando ubique faxit, hi ludi recte facli donaque data recte sunto 3)*. Le Sénat se servit bientôt (487) de la faculté que lui laissait la formule pour défendre les intérêts du Trésor contre M. Fulvius qui voulait consacrer aux jeux voués par lui cent livres d'or : Senatus pontificum collegium consuli jussit num omne id aurum in ludos consumi necessum esset ? Quum pontifices negassent ad religionem pertinere quanta impensa in ludos fieretj senatus Fulvio quantum impcnderet permisity dum ne summam octoginta millium eoocederet 3.

i\) Liv. XXXI, 9. - (J) Ut. XXXVI, %. - (3) Uv. XXXIX, 5.

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