COMPÉTENCE PES PONTIFES EN MATIÈRE DE PRODIGES
ments de terre, les pestes, les avortements, forment ]a majorité des cas soumis aux prêtres d'Apollon. Il était du reste parfaitement conforme à la tradition grecque d'invoquer Apollon dans les épidémies ; et nous avons eu déjà occasion de dire que ce dieu portait le nom de Medice^ Poean^ dans une prière à l'usage des Vestales, ajoutée aux Indigitamenta (p. 56). Les sécheresses étaient des prodiges auxquels les Pontifes remédiaient par la cérémonie de Yaquaelicium ; mais lorsque le fléau persistait, ceux-ci se déclaraient incompétents et il fallait avoir recours à l'oracle. C'est ainsi qu'en 1 84 , on consulta les livres Sibyllins après six mois de sécheresse^.
Souvent, les prodiges apportés à l'enquôte étaient tellement nombreux que la procuration exigeait le concours de plusieurs collèges. L'an 207, la foudre frappa des édifices sacrés à Minturnes et les habitants avaient vu un ruisseau de sang ; à Capoue, un loup avait dévoré une sentinelle ; des pierres étaient tombées en deux endroits différents : la procuration fut décrétée par les Pontifes. Mais on annonce qu'à Frusinone est né un hermaphrodite aussi fort qu'un enfant de quatre ans ; ce prodige est procuré concurremment par des haruspices mandés d'Etrurie et parles Pontifes. Enfin, la foudre étant tombée sur le T. de Juno Regina, le prodige fut interprété simulr tanément par les haruspices et les déceinvirs et doublement procuré. Les décemvirs utilisèrent même pour leur procuration la procession ordonnée par les Pontifes à cause du monstre de Frusinone j. Cet exemple suffit à montrer que la compétence de chacun des collèges n'était point bornée par des limites exclusives, puisque l'on voit les coups de foudre procurés par les Pontifes, les haruspices et les décemvirs.
(0 Obseq. 6. - {%) Us, XXVIÏ, 37.
Une pratique de plusieurs siècles dut nécessairement fournir pour l'expiation des prodiges un certain nombre de règles basées, sur l'expérience. Il est facile de voir dans Tite-Live et dans Fouvrage d'Obsequens, que les mêmes phénomènes se reproduisaient fréquemment, et il semble qu'en peu d'années les décrets sacerdotaux auraient pu former un traité complet de la matière. Mais d'un côté, les prodiges empruntaient une grande partie de leur signification aux circonstances, et en outre, comme ils étaient rarement isolés, il fallait les considérer comme les mots épars d'une phrase divine, et tenir compte de leurs combinaisons. On trouve néanmoins certaines formes de procuration spécialement affectées à des prodiges déterminés. Ainsi les pluies de pierres furent toujours procurées, depuis le règne de TuUus Hostilius, par neuf jours de fériés : Mansit cette solenne^ ut, quandoque idem prodigium nuntiaretnr, feriae per novem dies agerentur ^ . Cette règle est attestée par de nombreux exemples. Nous connaissons la procuration des tremblements de terre : Vbi terram movisse senserantf nunciatumve erat, ferias ejus rei causa edicto imperabanty sed dei nomen ita, uti solet^ cm servari ferias oporteret^ statuere et edicere quiescebant, ne alium pro alio nominando falsa religione populum adligarent. Eas ferias si quis polluissety piaculoque ob hanc rem opus esset, hostiam si deo si deae. immolabant^ idque ila ex decreto poniificum observatum esse M. Varro dicit^ quoniam et qiia vi et per quem deorum dearumve terra tremeret, incertum est *. Chaque fois qu'on avait entendu parler un bœuf, il était d'usage de tenir une séance du Sénat en plein air^, peut-être en mémoire de l'âge primitif, alors que les sénateurs se rassemblaient dans un pré et que les bœufs
(4)Liv. I, 31 .Cf. XXXVIII, ««. Sô-Ofiseq. 2. 3. U.— (2)Gell, II, «8. ^(3)Plin. VIII, 70.
JiXPUTIO.\S TUADITIO.NNELLES. <89
pouvaient, de temps à aulre, interrompre les orateurs. La naissance des monstres était aussi procurée par les haruspices, d'après une méthode constante qui consistait à débarrasser la terre du monstre en le noyant dans la mer. Les autres prodiges sont procurés, suivant les circonstances, par des sacrifices de victimes majeures, des chants exécutés par un chœur de vingt-sept jeunes filles (virgines ter novenae)^ des fériés, des supplications, des lectistemia, des jeux, de riches présents faits aux dieux ou la construction de nouveaux temples, et dans les cas extraordinaires, par le vœu du ver sacrum.
Les Pontifes, fidèles aux traditions parcimonieuses du culte national qui exigeait beaucoup d'attention et peu de dépense, décrétaient généralement des procurations plus compliquées que coûteuses. Mais les décemvirs ménageaient moins les deniers de TÉtat et la bourse des citoyens : chacune de leurs consultations faisait une large brèche dans les économies du Trésor : si les fonds manquaient, ils ordonnaient des quêtes obligatoires comme le tribut de guerre . Ils ne se contentèrent même pas toujours de cérémonies extraordinaires, mais introduisirent à Rome les dieux et les jeux somptueux de la Grèce, pour lesquels il fallut assigner des fonds sur les dépenses ordinaires. Peut-être les préoccupations économiques du Sénat contribuèrent-elles à diminuer le nombre des procurations décemvirales, et préservèrentelles la compétence pontificale, déjà Umitée en fait, mais non en théorie, par l'art des haruspices, d'être complètement absorbée, en fait et en théorie, par Toracle d'Apollon.
Quoi qu'il en soit, l'autorité des Pontifes, amoindrie sur le terrain des prodiges par cette double concurrence, conserva sa juridiction exclusive sur les consciences entachées pai* quelque faute contre les règles liturgiques. Elle exerçait ainsi sur les individus et sur la
société une influence constante qui ne s'annula jamais et qui, à l'origine, avait été toute-puissante, car, comme nous le verrons tout à l'heure, Rome a traversé une période de formation pendant laquelle la morale sociale se confondait avec la loi religieuse et le droit avec la Lhéologie.