ÉTYMOLOGIE
Le débat parait donc fermé, et, en présence du fait affirmé par Varron, il ne reste plus qu'à chercher comment la construction et l'entretien du pont SuLlicius a pu prendre place parmi les attributions pontificales.
Ce fait peut être expliqué de trois manières : ou bien Je collège des Pontifes a été enté sur un sacerdoce déjà existant dont il a accepté le nom et la mission ; ou bien le collège a été lui-même institué pour diriger la construction du pont et n'a dû qu'aux circonstances les fonctions qu'il exerça plus tard; ou, au contraire, institué pour conserver le dépôt de la tradition, il a dû à une circonstance étrangère aux prévisions de son fondateur le nom qu'il portait à l'époque historique. Ces trois hypothèses paraissent renfermer toutes les solutions possibles.
La première, indiquée par Rubino ^, n'est pas invraisemblable, mais elle ne s'appuie sur aucune preuve : l'analogie, déjà remarquée par Zosime, entre les Pontifes et les Gephyraeens 2, n'est qu'un rapprochement intéressant, et ne permet pas d'attribuer aux deux sacerdoces une même origine et une égale antiquité, La seconde, presque universellement acceptée aujourd'hui, nous parait la plus difficile à justifier. La tradition, qui attribue à Numa l'institution du collège des Pontifes, place la construction du pont SubUcius sous le règne d'Ancus Marcius, son petit-fils ^, de sorte qu'on se demande comndent les Pontifes auraient pu prendre au temps de Numa un titre emprunté à une fonction qu'ils n'avaient point encore exercée. La tradition est si formelle sur ce point qu'elle impose à Denys d'Halicarnasse la contradiction dans laquelle il tombe ^, et que Tite-Livo
(f) nul»ino, Untersuch. p. 545. — Mcrcklin, Coopt., p. 87. — rt) Z(»^im., IV, 30. — Klauscn, ^ncas^ p. 946 S97. — Hûckcrl, Troja, p. SîKJ, sqq. — Lange, It, Alt. 1. p. 319. — (:<) Liv. I, 33. — Dion. llf, 45. - Flor. I, 4. - Plut. Num. 9. — (4) Dion. Il, 7J. 111, 54.
a évitée en s'abstenant d'expliquer le nom donné aux Pontifes par Numa. Il est facile d'écarter Tobjection en prétendant que les données empruntées à une chrono-^* logie apocryphe n'ont aucune valeur ^ ; mais ici, il y a plus qu'une date ; la construction du pont est rattachée à un nom qui, tout légendaire qu'il puisse être, n'en représente pas moins une époque postérieure à celle de Numa. Si le pont Sublicius date du règne d'Ancus, et il faut l'admettre, à moins qu'on ne le fasse remonter, comme Cornélius Epicadus, jusqu'au fabuleux Hercule *, il en résulte que le collège institué par Numa dans un autre but aurait été incidemment employé à la sanctification de l'œuvre et aurait reçu, à cette occasion, le nom ou le surnom de collège des Pontifes, admis plus tard dans la langue officielle. 11 ne faut pas chercher dans ce titre, improvisé peut-être par le vulgaire, une définition de la compétence pontificale qui, du reste, se fût difficilement résumée dans un mot. On ne trouverait pas davantage dans les noms de Fratrcs Arvales, Salii^ Sodales Tîiii^ une définition satisfaisante* Ces confréries qui se consacraient, la première au culte de Dea Dia, la seconde au culte de Mars ou de Quirinus, la troisième à une branche de la science augurale, ont dû ces dénominations à quelques circonstances de leur vie extérieure.
Nous acceptons donc la troisième hypothèse qui nous oblige à chercher pour quelle raison les théologiens de Rome devinrent les architectes du pont Sublicius.
Lorsque, sous le règne d'Ancns, les besoins de la défense du Janicule rendirent cette construction nécessaire 3, des scrupules religieux durent effrayer la conscience timorée des Romains. Il fallait imposer au dieu du Tibre
(1) Marquardt, Edb. IV, p. 484. A. 4005. — (t) Macr^ I, 41, 47. -(3) Dion. 111, 45. - Li?. 1, 33. — Flor. I, 4. — Plat., Num. 9.
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COKSTRUCTIOH DU PONT SUBUCtUS. H
un jôug qui pouvait exciter sa colère et déchaîner sur la ville la furie de ses ondes ; il fallait jeter un trait d'union entre le monde profane et la terre sacrée, qui conservait le souvenir de Janus et les cendres de Numa. C'était au piecïdu Janicule, en effet, près des autels de Fontus *, que le pieux roi dormait de l'éternel sommeil : il avait voulu rentrer dans le sein du Dieu par qui tout commence et tout finit, qui allume et éteint le flambeau de la vie, et dont le double regard, fixé en môme temps sur rOrient et TOccident, appelle successivement la lumière et les ténèbres. Les Romains ne pouvaient ni abandonner aux Etrusques ces lieux vénérés, ni les défendre sans insulter à la divinité du fleuve et à la majesté de la mort. La conscience publique en appela à ses directeurs naturels, aux théologiens qui avaient reçu les leçons de Numa et connaissaient Fart de parlementer avec les dieux. Ceux-ci assumèrent la responsabilité de Tenlreprise et réglèrent tous les détails de la construction avec une science minutieuse qui passa plus tard pour la révélation d'un oracle. Le pont fut construit tout en bois, sans fer ni airain *, aussi léger que possible, et comme prêt à céder aux impatiences du fleuve : enfin, le collège ajouta au rituel de longues et imposantes cérémonies expiatoires qui donnèrent satisfaction aux dieux protecteurs des tombeaux et firent de ce pont un autel.
Ce fut là une circonstance qui, comme on le voit, dut prendre une assez hu*ge place dans les préoccupations religieuses des Romains ; elle suffit à rattacher pour toujours le collège des théologiens, désormais appelés PontifeSf à l'œuvre achevée sous leur direction. Mais cet incident ne modifia en aucune manière la compétence
(l)C'u\, Lcg jr, Î2. —Dion. Il, Tr». - î.iv , XV, «9. — Plui. A'tim.,VS. — Val. Mjix., 1,4, 42. — Plin., Mil, 43, Î7.— («) l>ion V, 3i. XI, 68. - Plia., XXWI, t5, 400. - Plut.» iV«m., 9.
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pontificale; il n'y ajouta qu'un devoir rempli de jour en jour avec moins de scrupule et à peu près oublié depuis que le Tibre daigna supporter des ponts de pierre. On comprend que le plus savant des Pontifes, Q, Mijcius Scaevola, ait cru devoir chercher ailleurs la signification d'im titre qu'il portait lui-même ; tandis que, si Ton regarde le rôle de constructeurs comme celui qui fut attribué aux Pontifes lors de la fondation du collège, la méprise de Scaevola est inexphcable.
Nous allons oublier, comme lui, cet épisode de Thistoire des Pontifes, et ne plus voir en eux que ce qu'ils ont toujours été, les gardiens de la tradition reUgieuse.