‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 60 sur 117 · RÉDACTION DES ANNALES AUTHENTIQUES · texte numérisé non relu

RÉDACTION DES ANNALES AUTHENTIQUES

Les textes contradictoires qui menacent ces conclusions n'ont pas toute la portée qu'on a voulu leur donner. Il faut tout d'abord écarter les récits contenus dans le petit opuscule apocryphe (Origo gentis romanae) attribué à Aurelius Victor, où les Annales des Pontifes sont citées *à propos d'Ascagne et des Silvii. A moins de prendre au sérieux le pontificat d'Enée, comme le font les commentateurs de Virgile ^, on conviendra que l'histoire des Troyens et des Albains n'a pu être écrite, à la façon des véritables Annales, par des Pontifes contemporains. L'objection la plus sérieuse est tirée d'un texte de Cicéron, . qui fait commencer la rédaction des Annales « ab initio rerum romanarum *. y> Mais on voit bien que Cicéron n'a ici aucune prétention à l'exactitude, car le passage pris à la lettre ferait admettre que la rédaction des Annales a commencé avant l'institution du collège des Pontifes. De même, si les Pontifes ont parlé dans les Annales de l'interrègne qui suivit la mort de Romulus 3, ils n'ont pu consigner cette tradition qu'à titre d'histoire rétrospective. Ces textes ne prouvent qu'une chose, c'est que les Pontifes, après avoir inauguré, à une époque relativement récente, la rédaction de leurs comptes-rendus annuels, ont tenu à combler Timmense lacune qui séparait le début de leur chronique des origines de Rome, et ont fait précéder les Annales proprement dites d'un résumé historique qui finit par se confondre avec elles. « Il est dans la nature de la chronique, dit Mommsen *, d'ajouter àThistoire l'histoire des temps antérieurs, et de chercher à remonter, sinon jusqu'à la création du ciel et de la terre, au moins jusqu'à l'origine de la Cité ; et il est attesté que le tableau dressé par les Pontifes donnait la date de la fondation de Rome (p. 259). On peut donc admettre que

(4) Macr. III, 2, 47. Serv. jEn, III, 607. VIII, 470. — (î) Cic. De Orat, II, 4 2. — (3) Vopisc. Tacit. I. — (4) Th. Mommseti, R. 6, 1, p. 469.

lorsque dans la première moitié du cinquième siècle, le collège des Pontifes remplaça par une chronique régulière les notes insuffisantes en usage jusque-là, et qui la plupart du temps se bornaient à l'indication du nom des magistrats, il ajouta à cette chronique le commencement qui lui manquait, l'histoire des rois de Rome et de leui' chute, et, en fixant au 13 sept. 509, jour de la dédicace du T. de Jupiter Capitolin, le commencement de Tère républicaine, il établit une connexité apparente entre l'histoire légendaire et le début des Annales. j>

Les Pontifes utilisèrent, pour fabriquer cette histoire rétrospective, les traditions nationales et les souvenirs conservés avec les arbres généalogiques dans les grandes familles. Chaque nom de roi ou de guerrier avait sa légende : les reliques du passé, les murs de Rome et son pomœrium infranchissable , le figuier Ruminai , le pont Sublicius étaient comme les preuves citées à l'appui ; les coutumes religieuses et les lois trouvaient leur cause et leur explication dans des récits anecdotiques, dont le collège avait peut-être déj^ rempli ses Commentaires. Ainsi, la sainteté du pomœrium était rappelée par la mort de Rémus, l'abolition de la peine du talion par les circonstances qui accompagnent la fin de Tatius, la nécessité des observances relatives au pont Sublicius par la légende d'Horalius Codés; Vabsolution donnée au jeune Horace expliquait le droit de grâce exercé par le peuple, et le droit de provocation accordé aux condamnés ; les services de l'esclave Yindicius, dans la conjuration ourdie par les Tarquins, justifiaient l'affranchissement et le droit de cité accordé aux affranchis. A ces traditions indigènes se mêlèrent quelques épisodes forgés par Fimagination grecque, tels que l'apothéose de Romulus et sa filiation divine, et quelques idées empruntées à la même source, telles que les scrupules pythagoriciens de Numa.

Les Annales ainsi complétées rattachèrent la Rome

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historique à la Rome légendaire, et celle-ci à la métropole du Latium , dont la prospérité passée avait laissé un impérissable souvenir. On ne pouvait remonter plus haut sans sortir des limites de la tradition locale, tout au plus était-il permis de fermer la perspective du passé en supposant naïvement un peuple d'Aborigènes auquel commençait la série des générations humaines en Italie. Les Pontifes achevèrent leur œuvre en la dotant d'une chronologie. La supputation des années depuis l'institution du gouverneriient répubUcain n'offrait pas de difficultés sérieuses ; il existait des listes des magistrats, ou les archives généalogiques des familles permettaient de les restituer : la dédicace du T. de Jupiter CapitoUn formait une Ugne de démarcation entre la période républicaine et la période royale. Pour fixer la durée de cette dernière période, les Pontifes n'avaient d'autres renseignements* que sept noms de rois. En conséquence, ils durent évaluer la durée de la domination royale à sept générations, qui, estimées à un tiers de siècle chacune, donnent un total de 233 ans i/3, ou, en chiffres ronds, de 240 ans. Tel est, en effet, le nombre d'années attribué à cette époque par la plus ancienne table chronologique, celle que Cicéron emprunte à Polybe, et que Polybe avait sans doute empruntée à Fabius Pictor, <î: regiis quadraginta annis et du^ centis paullo cum inlerregnis fere amplius praeteritis ^. 3> La répartition des années entre les différents règnes fut réglée d'après le nombre de faits accumulés par la tradition autour de chaque nom de roi. Peut-être les Pontifes allèrent-ils jusqu'à corriger la table chronologique qu'ils avaient dressée, car vers d50, ou quelques années plus tard, Polybe vit chez les Pontifes * une table qui fixait la date de la fondation de Rome à la deuxième année de la Vil* olympiade (751), et qui, par conséquent, comptait

(1)Cic, Rep. il, 30. — (2) Dion. 1, 74. (emeud. Niebuhr).

243 ans depuis cette année jusqu'à rétablissement de la république, fixé à la !'• année de la LXVlir olympiade. Cette correction a eu pour but sans doute de tenir compte des interrègnes dont un, celui qui sépare le règne de Romulus du règne de Numa, passait pour avoir duré 500 jours *. Les modifications ultérieures, produites par Tétude comparée de l'histoire grecque et de Thistoire romaine, furent l'œuvre des annalistes séculiers, Atticus, VaiTon, Denys d'Halicarnasse.

L'histoire des temps antérieurs à la fondation de Rome est de fabrique plus récente encore que l'histoire des premiers siècles de Rome. Elle s'est élaborée en dehors du collège des Pontifes, et s'est ajoutée plus tard aux Annales, moins peut-être comme partie intégrante qu'à titre dïntroduction. Les traditions indigènes, comme nous l'avons vu, rattachaient Rome à Albe, et peut-être aux Aborigènes, mais elles ne contenaient aucune allusion à quelque immigration étrangère. Mais l'imagination grecque, amie des légendes et flattée de faire entrer l'univers entier dans le cercle où se meuvent ses héros, se chargea de rattacher l'Italie à la Grèce, et même à l'Asie, par des fils légers d'abord, et qui, multipliés par une fécondité inépuisable , formèrent un tissu trop solide pour être déchiré par la critique inhabile de l'antiquité.

Les inventions des historiens grecs, refondues et coordonnées par Timée de Tauroméniuro, trouvèrent un écho à Rome où elles flattaient l'orgueil national. Les Romains aimaient à penser qu'Homère avait chanté leurs ancêtres, et croyaient hériter de la célébriié que les Troyens avaient méritée par leurs malheurs. Qui sait même s'ils ne pressentaient pas tout le paili qu'ils pourraient tirer de cette filiation, qui leur permettrait au besoin de jouer le rôle de protecteurs de leurs frères d'Asie

(I) Liv. I, 17.

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