‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 61 sur 117 · CHRONOLOGIE DES ANNALES. 2C · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE DES ANNALES. 2C

OU de vengeurs de leurs ancêtres? Déjà, en Tan 282^ le Sénat employait son influence pour les Iliens, comme étant alliés par le sang au peuple romain. Quoi qu'il en soit, Timée épargnait aux Romains la peine de chercher ou d'ignorer; ils acceptèrent son récit non-seulement comme vraisemblable, mais comme vrai. Il ne restait qu'à fixer les contours un peu vagues de Tesquisse de Timée par quelques données chronologiques. Mais l'histoire de Rome étant rattachée à l'histoire de la Grèce, devait ac • cepter le même point de départ chronologique; la date de la prise de Troie. La comparaison des deux chronologies montra qu'entre la prise de Troie, fix^e par Eratosthène à 408 ans avant la !'• olympiade, et la fondation de Rome, il s'était écoulé au moins 430 ans, et révéla des impossibilités matérielles dans le récit de Timée, tel qu il avait été reproduit par Naevius, Fabius Pictor, Ennius. 11 fallait au moins treize générations pour remplir cet espace, et par conséquent Ilia, mère de Romulus, ne pouvait être la fille d'Enée et la sœur d'Ascagne. C'en était assez pour discréditer complètement Enée et ses Troyens, mais les Romains étaient habitués à cette légende : ils ne pouvaient du reste la désavouer sans accepter le ridicule qui devait s'attacher à leur crédulité passée. Il leur eût fallu rejeter de leurs reliques nationales le sceptre de Priam, le voile d'Hélène ou d'Ilionée et le Palladium*. Ils préférèrent conserver la légende sans rejeter la chronologie, laissant à chacun le soin d'intercaler entre Enée et Romulus autant de générations qu'il serait nécessaire pour sauvegarder la vraisemblance. Ce furent encore des Grecs qui se chargèrent de combler cette lacune.

La liste des rois Albains ancêtres de Romulus, pa raît avoir été commencée par Corn. Alex. Polyhistor, continuée par le chronographe Castor, et terminée au

(I )CanccIlieri, Lesetteco$efatalidiR(maantica,F.Crenzev^SymboL\.'!i

commencement du règne d'Auguste. Elle fut immédiatement acceptée et reproduite par Tite-Live, Virgile, Diodore, Denys d'Halicarnasse ^, Verrius Flaccus, Ovide, trop bons courtisans pour contester une généalogie qui était celle des Césars et qui avait pour preuves historiques Pharsale et Actium. Bientôt Ton découvrit la durée exacte de chaque règne, et la somme de 432 ans, assignée par Gaton * à la dynastie albaine, depuis ta prise de Troie jusqu'à la fondation de Rome, fut répartie entre les 14 générations.

Ainsi, la préface de l'histoire romaine fut écrite, pour ainsi dire, sous la dictée des Césars, qui eurent la bonne fortune d'arriver à temps pour y insérer leurs titres de noblesse et y sous-entendre leurs droits au trône. Mais si l'histoire des premiers siècles de Rome a reçu des Pontifes un certificat d'authenticité, il n'est pas probable que, comme l'a voulu faire croire le pseudo-Aurélius Victor (p. 257), les biographies des ancêtres de Romulus aient jamais été incorporées aux Annales. Le texte des documents pontificaux avait été déBnitivement fixé par l'édition de P. Mucius Scaevola et ils intéressaient trop peu le pubUc pour qu'on fût tenté d'y faire des interpolations. Les érudits de profession étaient à peu près seuls à les consulter. Les historiens eux-mêmes aimaient mieux étudier l'histoire dans des chroniques plus libres et plus variées, écrites par des particuliers, et qui avaient pris aux Annales pontificales jusqu'à leur nom. 11 s'était formé, en dehors du collège des Pontifes, toute une littérature d'annalistes, qui avaient popularisé en Italie et en Grèce la connaissance de l'histoire romaine.. Naîvius avait versifié l'histoire de la première guerre Punique ; Q. Fabius Pictor avait écrit en grec, à l'usage de la haute société de Rome et des Grecs, des Annales qui furentsans

(I) Liv. I, 1-4. Virg. £n. VI, 760 sqq. X, 50. Diod. I. Î9. Dion. I, 64. eS.-TO. -îl. Fest.v. Si/vj. Ovid. F.IV, "

, 37-53. — (2JDÎon. I, 74.

ANRAUSTES SÉCULIERS. 263

doute bientôt traduites en latin : Caton, dans son livre des Origines^ avait fait entrer toute l'histoire nationale : Ennius dut la meilleure part de sa gloire à des Annales en XVIII livres, écrites dans la langue de sa patrie d'adoption : une foule de chroniqueurs, tels que L. Cincius Alimentus, le grécomane A. Posthumius, C. Acilius qui écrivirent encore en grec.L. Cassius Hemina, L. Calpurnius Piso Frugi, C. Sempronius Tuditanus, C. Fannius, avaient raconté l'histoire traditionnelle de Rome avec une sécheresse qui rappelait trop bien les Annales pontificales. L. Cœlius Antipater, P. Sempronius Asellio avaient écrit, Tun l'histoire de la seconde guerre punique, l'autre l'histoire contemporaine d'une manière plus scientifique et plus Uttéraire à la fois. M. iEmilius Scaurus, P. Rtitilius Rufus, Q. Lutatius Catulus, SuUa lui-même, avaient laissé des Mémoires ; Cornélius Sisenna avait raconté la guerre Sociale et la guerre civile quila suivit ;Q. Qaudius QuadrigariuSjQ. Valerius Antias, C. Licinius Macer, Q. iElius Tubero avaient repris l'histoire des origines, et leurs annales, surchargées de légendes, ne laissaient plus à leurs successeurs que le soin d'abréger. On comprend que les Pontifes aient abdiqué le rôle d'annalistes et aient renoncé à régenter la tradition historique. Leurs Annales furent comme submergées sous ce flot, et le terme même d'Annales servit, dans la langue vulgaire, à désigner les œuvres des chroniqueurs sécuUers. C'est dans ce sens que l'emploient le plus souvent Varron, Cicéron, Tite-Live, Valère-Maxime, Phne, QuintiUen, Censorinus, Aulu-Gelle et Macrobe, qui citent à peine de temps à autre les Annales pontificales désignées par l'épithète honorifique de Maœimi.

L'œuvre des Pontifes tient donc dans la littérature historique une place moins grande qu'on ne serait tenté de le croire. L'indifférence des historiens pour cette compilation s'explique. Elle n'était une source sûre que pour les deux derniers siècles de la république, c'est-à-dire

pour un temps dont les souvenirs étaient partout ; les renseignements sur les siècles antérieurs étaient plus arides que les récits des chroniqueurs sans mériter plus de confiance. Cependant, il ne faut pas oublier que les Pontifes ont été les premiers à recueillir les traditions du passé et à fixer les souvenirs du présent, que la chronologie romaine est leur œuvre, et que les monuments historiques postérieurs ont été élevés sur un terrain préparé par eux . Ils auraient pu sans doute chercher la vérité avec plus de patience et de désintéressement, mais leur prestige reposait sur la science qu'on leur accordait, et ils craignirent de le compromettre en avouant que le passé, dont ils invoquaient sans cesse Tautorilé, était un mystère pour eux aussi bien que pour le commun des citoyens. Le scepticisme historique aurait eu pour conséquence immédiate le scepticisme religieux. En face d'un pareil danger, les Pontifes crurent qu'il ne leur était pas permis d'ignorer.

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