I. LAJIES DE LA ROME ANTÉ-HISTORIQUE (ARGÉES
Le pont Sublicius forme le lien qui rattache au coUége des Pontifes l'étrange cérémonie connue soûs le nom de Sacrifice des Argées. Peut-être cette relation permettraitelle de voir là la première intervention des Pontifes dans le domaine propre du sacerdoce. L'ensemble disparate de cérémonies symboliques et d'indications topographiques que rappelle ce nom mystérieux d' Argées est un des points les plus obscurs de l'histoire religieuse de Rome. Il y a là des souvenirs perdus, des allusions oubliées, quelque chose comme un texte mutilé dont les débris, rapprochés en dépit des lacunes, n'offrent plus à l'antiquaire que des mots vides de sens. Les anciens n'en savaient guère plus que nous sur cette question ; les Pontifes, qui lui avaient consacré un petit traité spécial, n'avaient pu que colliger des traditions épurses et leur science ajoutée à celle de Varron a laissé l'énigme inexpliquée. Le mot d'Argei [Argea) désigne à la fois des sanctuaires ou chapelles bâties dans divers quartiers de Rome, et les mannequins d'osier que l'on précipitait tous les ans dans le Tibre du haut du pont Sublicius. Il faut donc découvrir entre ces deux sens si différents les rapports qu'y avait attachés la coutume. L'entreprise est à peu près désespérée, mais c'est déjà presque un succès que d'arriver au vraisemblable.
Les chapelles connues sous le nom à'Argca (loca) correspondaient primitivement à une division de la ville en districts ou rict, division qui rentre elle même dans la di-
(4) J. A. Ambrosch, S<ud. p. 198. t4«.2«4. J. Marquardt, flomlô. IV, p. t00-«05. L. PrellerB. Myth. p. 514-516. F. Liebrechl, Die Argei (Philolog. XXlll, 679 sqq. XXIV, 179 sqq. XXVI, 7Î7 sqq.)
CHAPELLES DES AHGÉES. ?69
vision en quatre quartiers, ou Tribus urbaines, attribuée à Servius Tullius. « Reliqua urbis loca olim discreta^ quom Argeorum sacraria in XXVII partis urbis sunt dtsposita... Equis prima est scripta regio Suburana^ secundaEooquilina^ tertia Collina^ quarta Palalina. i>
Leur emplacement et leur numéro d'ordre étaient soigneusement indiqués dans les livres pontificaux dont Varron transcrit quelques fragments. Le document pontifical montre que les chapelles sont classées par quartiers et que chaque quartier en possède six :
(Regio Suburana. I. Caelius. IL Caeliolus. III. Carinae.)
IV. Ceroliensis, quarticeps circa Minervium qua e Caelio monte iter in Tabernola est.
{VI. Subura.)
{Regio Eaxfuilina) — In sacris Argeorum scriptum est sic :
L Oppius mons^ princeps Exquilis ouïs lucum Facutalem ; sinistra via secundum moerum est
///. Oppius mens, terticeps cis hicum Exquilinum, dexterior via in Tabernola est.
IV. Oppius monSy quarticeps cis lucum Exquilinum^ via dexterior in Figulinis est.
V. Cespius mons, quinticeps cis lucum Poetelium.,. E^icqui" Unis est.
V/. Cespius monSy seoDliceps apud aedemJunonis Lucinae^ ubi aeditumus habere solet.
[Regio Collina).
///. Collis QuirinaliSy terticeps cis aedem Quirini.
IV. Collis Salutarisj quarticeps^ advorsuin est ApolUnar , cis aedem Salutis.
V. Collis MartialiSy quinticeps apud aedem Dei Fidiindc^ lubro ubi aeditumus habere solet.
VI. Collis LatiariSf sexticeps in vico Instelano summo^ apud auraculum : aedificium solum est.
270 FONCTIONS SACERDOTALES DIS PONTIFES
(Regio Palatina). — V.Germatejisequinticeps apnd aedem Romuli.
F/. Veliense sexticeps in Velia apud aedem deam Pena^ Hum ^
La somme des chapelles contenues dans les quatre quartiers doit donc être évaluée à 24, et le nombre de 27 donné par Varron est dû probablement à Terreur d'un copiste qui a pu facilement confondre deux chiffres aussi semblables que XXIUI et XXVII. Cette correction, importante pour notre sujet, est justifiée par un autre passage de Varron dont il sera question plus loin.
La distribution régulière des sanctuaires Argéens dana les quatre régions ne saurait être attribuée au hasard ; mais elle ne prouve nullement que Tinslitution de ces sanctuaires soit contemporaine de la division en Tribus. L'obscurité qui couvre leur origine, les défaillances de la tradition qui a tout oublié, excepté leur haute antiquité, montre au contraire que c'est là un legs des âges primitifs accepté par Servius Tullius et utilisé par lui pour rattacher une de ses innovations aux usages du passé. Les auteurs s'accordent à regarder les Argea comme antérieurs à Servius Tullius. Tite-Liye se faisant l'écho des annalistes, en rapporte la fondation à Numa, dont le nom complaisant servait de solution à toutes les questions religieuses : « (Numa) multa alia sacrificia locaque sacris faciendisquae 'Argeospontifices vocani^ dedicavit'^y>. D'autres, plus difficiles, mais non nxoins indulgents pour leurs propres explications, y voyaient les tombeaux des Argiens (Apytici) qui vinrent avec Hercule dans le Latium et fondèrent au pied du Capitole la ville de Saturnia ^. Ils racontaient que ces Argiens, regrettant leur ancienne patrie, s'étaient précipités dans le Tibre ou ordonnaient d'y précipiter leurs ca-
(0 Varr. L. l, V, 45-52. - (2) Li?. I, U. - (3) Varr. V, 45. Dion. 1, 34. Macr. 1, 7, 27. Ovid. Fast. V, 650 sqq. Fesl. p. 344. Paul. p. 49. PluU 0. R 32.