‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 65 sur 117 · INTERPRÉTATIONS ÉTYMOLOGIQUES · texte numérisé non relu

INTERPRÉTATIONS ÉTYMOLOGIQUES

davfes, afin que les flots emportassent leurs dépouilles jusqu'aux rivages de TArgolide. Cette légende, laborieusement créée par l'érudition aux abois, pour expliquer à tout prix l'existence des sanctuaires et le caractère symbolique du sacrifice annuel, est évidemment de fabrique récente et ne mérite pas d'être sérieusement discutée. Ses auteurs ont oublié de nous dire pourquoi on ne trouvait pas un seul tombeau de ces Saturniens sur l'emplacement de l'antique Saturnia. Une autre étymologie dérivait Argei de arcere, et croyait y reconnaître les vieillards que la société repoussait de son sein, comme inutiles, lorqu'ils avaient atteint l'âge de soixante ans. Cette explication, regardée par les délicats comme injurieuse à l'honneur des Romains, repose sur une tradition qui n'a pu être inventée par une société civilisée, mais rien ne prouve qu'il y ait un rapport naturel entre cette coutume barbare et les Argei. Les efforts faits par les modernes pour arracher à ce mot le secret qu'il cache n'ont point donné de résultats satisfaisants. Le radical arg- (cf. argentum^ urgilla^ dpyk) . donné par Klausen, peut tout au plus servir à confirmer une idée préconçue, car il faut le torturer pour en faire sortir la signification de senes (cani) dans laquelle on trouve une allusion aux gnomes que les Romains honoraient sous le nom de- Lares. Enfin, on en est revenu à l'étymologie varronienne, qui se trouve cette fois conforme aux lois de la grammaire. Les .4 riyei sont bien des Argiens, ou, par extension, des Grecs. Mais cette étymologie nous ramènerait tout droit à la légende que nous mentionnions tout à l'heure, et il est impossible de donner à des recherches si difficiles un point de départ si équivoque. Nous Toublierons donc pour un moment et nous n'y reviendrons qu'après avoir essayé de déterminer par d'autres moyens le véritable caractère des usages archaïques dont il s'agit. Cette méthode paraît être la plus sûre : elle fait passer les faits avant les mots qui, comme nous l'avons vu en

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analysant le 4itre de Pontifex^ ne représentent pas toujours ce qu'il y a de plus essentiel dans les institutions.

* Le premier fait qui s'impose à l'attention, c'est le caractère tout local du culte des Argc^es. Chacun des sanctuaires a sa place invariable , indiquée avec une exactitude minutieuse ,' et Varron dit expressément que leur position indique une ancienne division topographique de la ville. 11 faut donc les considérer comme consacrés au culte de divinités honorées en commun par les habitants de chaque quartier. Cette conclusion restreint considérablement le champ des recherches. Les habitants d'un quartier ne formaient point de confréries ou de groupes religieux analogues aux familles, aux//ew/esou aux curies. Ils n'avaient point de sacrifices héréditaires à offrir en commun, point de traditions collectives à conserver : en un mot, ils composaient une unité exclusivement politique. Leurs adorations communes ne pouvaient donc s'adresser qu'à des divinités elles-mêmes purement locales, attachées au sol et protectrices de ceux qui y avaient bâtis leur demeure. Tels étaient \e^ Lares compi taies ^ génies bienfaisants, honorés dans les carrefours et que l'imagination populaire se représentait toujours associés deux à deux par des liens de parenté. Les Argei seraient donc consacrés aux Lares protecteurs des diverses subdivisions du sol romain. Maiâ ces subdivisions ne sauraient être lés vici déUmités par Servius TulUus, car les vici avaient leur culte des Lares tout à fait indépendant des Argei. Chacun d'eux possédait sa chapelle des Lares compitales (viales) , et célébrait en leur honneur la fête annuelle des Compitalia^ pendant laquelle chaque citoyen du voisinage (vicinia de vicus)^ devait apporter un gâteau au sacrifice commun. C'était à ces Lares, et non aux Argées, que les nouvelles épousées offraient un as comme pour payer leur bienvenue dans le quartier où les amenaient leurs maris. Les Argées ne représentaient

ORIGINES DE ROME. ^ â73

donc pas Tordre de choses établi par Servius Tullius, ils appartiennent à une époque antéiieure, déjà oubliée peutêtre lorsque Rome reçut cette organisation administrative.

Si l'institution des Argées datait du règne de Numa, il semble que la tradition nous aurait renseignés sur Tin tention du fondateur, aussi nettement qu'elle Ta fait pour les autres coutumes liturgiques dont elle rapporte l'origine à ce règne. Son silence nous autorise à remonter plus haut, à une époque où la société romaine ja'existait pas encore, mais où les éléments qui devaient la constituer étaient déjà rassemblés par Iç hasard. Alors, sur les hauteurs du Palatin, du Cœlius, des Esquilles, du Quirinal et du Viminal, vivaient, constituées en bourgades indépendantes, de petites peuplades latines et sabines, mélangées peut-être avec les débris d'une population antérieure. Chacun de ces hameaux devait avoir ses Lares, car ce culte, le plus ancien de tous, était à l'origine le lien de toutes les associations, des génies et de la famille ellemême. La barbarie de ces temps reculés et le caractère des religions italiques, qui ne connaissent point de dieux désintéressés, enfin, les nombreuses allusions à des sacrifices humains contenues dans bs vieilles légendes permettent de croire que le sang humain coulait quelquefois en l'honneur de ces génies souterrains qui tenaient entre leurs mains les sources de la fécondité et de Tabondance. Cette hypothèse prend tous les caractères do révidencc. quand on songe que les Lares coinpitales exigeaient des sacrifices humains, et qu'on leur immolait des enfants jusqu'.i l'établissement de la république ^. KUe nous aidera plus loin à expliquer le sens du sacrifice des Arjrée<5.

Cependant, au sein de ces agglomérations confuses s ébauchaient des associations plus larges, dont le lien était la communauté de lace : le Palatin devint le centre et

(4)Macr. 1, 7,3i.

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comme la forteresse de la tribu des Ramaes, pendant que la tribu des Tities se groupait autour des sanctuaires bâtis sur le Quirinal. Le rapprochement de ces deux tribus créa la Rome historique. Celle-ci absorba bientôt les groupes moins homogènes qui avaient résisté jusque-là à l'assimilation, et se compléta par Tadjonction d'une troisième tribu, les Lueeres, grossie par des immigrations fortuites ou violentes. Les vestiges du passé s'effacèrent bientôt au sein d'une unité de plus en plus compacte. Mais ce passé avait légué aux Romains des devoirs qu iLs auraient cru imprudent de négliger. Les Lares des anciennes bourgades , oubliés pour des dieux nouveaux, auraient pu venger leur divinité méprisée sur les descendants de leurs anciens adorateurs. Sans doute, ils ne pouvaient plus représenter des associations dissoutes, mais ils avaient droit à un hommage qui rappelât ce qu'ils avaient été. Numa, selon Tite-Live, satisfit à ce Ijieux devoir, et éleva ou ordonna d'entretenir ces sanctuaires connus plus tard sous le nom d'Argei. Ses scrupules étaient déjà des scrupules d'érudit : le peuple, s'il en comprit encore le motif, se hâta de l'oublier, Servius TuUius, qui cherchait à resserrer les liens de l'unité en confondant les trois races dans ses divisions administratives, voulut peut-être partager également, entre les Raranes, les ïities et les Lueeres, les Ai'gei et les devoirs qu'ils rappelaient. Chacune de ces tribus eut dans chaque quartier, non pas un sanctuaire, mais deux, parce que, comme nous l'avons vu, les Lares passaient pour être associés fraternellement deux à deux.

Celte explication nous paraît pouvoir supporter la confrontalion des textes : elle concilie les recherches de Varron avec le texte de Tite-Live. Nous allons essayer sa valeur en passant à l'étude du culte des Argées.

Ce cu'te se composait de deux cérémonies distinctes, une procession aux chapelles et le sacrifice sur le pont

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