CÉRÉMONIE DU PONT SUDLICIUS
Sublicius. La procession avait lieu le 16 et le 17 mars ; la Flaminica Dialis y assistait, les cheveux épars en signe de deuil ^ Puis, le 15 mai, les Pontifes, les Vestales, les préteurs et les autres magistrats se rendaient sur le pont Sublicius. Après que les Pontifes avaient offert le sacrifice d'usage, les Vestales précipitaient dans le Tibre 24 ou 30 mannequins d'osier auxquels on donnait le nom à'Àrgei *.
La procession du mois de mars tombe au milieu de ces interminables fêtes des Saliens (le'-24 mars), qui enlevaient la plus grande partie du mois aux affaires publiques et privées. Les jours pendant lesquels les ancilia étaient en mouvement passaient en effet pour religieux ; la ville était livrée aux fureurs de Mars, et si cette exaltation sanguinaire n'allait pas jusqu'à troubler l'éternelle sérénité du prêtre de Jupiter, presque identifié avec son dieu, son épouse, moins complètement séparée du monde, rendait hommage au dieu de la guerre en s'abstenant de peigner sa chevelure. La procession des Argées, à laquelle elle assistait, n'était peut-être qu'une de ces rondes des Saliens, destinée à porter aux antiques Lares d'une société disparue le tribut d'un souvenir.
La cérémonie bizarre du pont Sublicius appartient exclusivement au culte des Argées. Son antiquité est incontestable : les auteurs sont unanimes pour placer son origine bien au-delà de la fondation de Rome ; mais l'imagination grecque, qui a mêlé tant dp fables à l'histoire romaine, nous a caché sous ses fictions le point de départ de cette coutume. On racontait que les premiers habitants du sol romain, Aborigènes ou Pélasges, sacrifiaient à Saturne, d'autres disent au dieu des enfers, Dis Pater, une ou plusieurs victimes humaines, et cela en vertu d'un
(\) Ovid. Fast. III, 791. Gell. X, <5. — (t) Varr. VU, 44. Dion. 38. Plut. 0. K. 3i. Macr. I, 11, 47. OviJ. Fast. V, 621.
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oracle dont on citait même le texte grec (p. 100). Cet usage barbare subsista jusqu'à ce qu Hercule, représentant de la civilisation hellénique, vint enseigner à ce peuple grossier les finesses de la substitution qui permit de satisfaire à la fois aux exigences des dieux et à celles de i numanité. Instruits par Hercule, les indigènes ne précipitèrent plus dans le fleuve que des poupées d'osier. Ce sacrifice devait avoir lieu d'abord sur la rive du fleuve, car le pont Sublicius datait, d'après la tradition, du règne d'Ancus; cependant un érudit, Cornélius Epicadus, trouva moyen d'atiribuer à la venue d'Hercule l'usage d'accomplir cette cérémonie sur le pont Sublicius : e Epicadus ^ re/erl Herculem occiso Geryone^ cum viclor per Italiam ar^ menta dvxisset, ponte qui nunc Sublicius dicitur ad tempus instructo, hominum simulacra^ pro numéro sociorum quos casus pcregrinationis amiseraly in fluvium demiMsse, ut aqua sccvnda in mare advecta pro corporibus defunctorum veluti patriis sedibus redderentur et inde usum talia simu* iacra fingendi inler sacra mansisse ^. i> C'est la légende dont il a déjà été question et qu'Ovide a reproduite dans ses Fastes avec quelques variantes.
En somme, les récits des auteurs nous permettent de constater une tradition archaïque affirmant l'usage d'oflrir aux divinités souterraines des victimes humaines, et un conte à la grecque fabriqué pour les besoins de la cause. La tradition seule mérite d'être prise en considération. 11 ne reste donc plus que deux faits en présence, l'existence des chapelles des Lares et le sacrifice du pont Sublicius, rattachés l'un à l'autre par la dénomination commune à^Argei. La conclusion la plus naturelle est que le sacrifice et les chapelles appartenaient au culte (les mêmes dirinités. Les mannequins d'osier rappelaient les hommes que les âges barbares sacrifiaient aux génies
(t) Maci. I, 4^,47.
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de la terre. Les auteurs prétendent, il est vrui, que cet hommage était rendu à Saturne ou à Dis Pater (Pluton), mais leur témoignage même peut confirmer notre hypothèse. En effet, les traces presque effacées de la tradition les amenaient à reconnaître qu'il s'agissait de dieux attachés au sol, sans leur permettre de préciser davan* tage, et la preuve, c'est qu'ils ne s'accordent pas lorsqu'ils précisent; les uns donc ont cru reconnaître le roi du monde souterrain, Dis Pater, les autres Saturne, le principe fécondant de la terre, dont le culte a, du reste, de nombreuses analogies avec celui de Dis Pater. Le nom de Saturne introduisit dans la théorie des Argées les légendes déjà groupées autour de lui, la ville de Saturnia et la visite d'Hercule. Ce dernier personnage avait d'abord, sous son nom grec, une physionomie toute italienne. C'était, lui aussi, un génie libéral et protecteur, pâtre à la campagne, dispensateur des bénéfices imprévus à la ville, et là s'associant, pour ainsi dire, dans une œuvre commune aux Lares publics. Lorsque le progrès de l'hellénisme en Italie l'eut assimilé à peu près complètement à son homonyme grec, lorsque l'on se fut habitué à dire « YArgien > Hercule, les Lares, ses compagnons, passèrent également pour Argietis. Cette épithète remplaça leur nom propre depuis longtemps oubUé, et s'appliqua, par extension, aux victimes qu'on leur offrait. C'est ainsi qu'une association d'idées purement accidentelle aurait donné à ce reste du culte primitif un nom dans lequel il ne faut pas plus chercher une définition que dans celui de Pontifes.
Après cette digression nécessaire, nous allons rentrer dans notre sujet en étudiant -le rôle que jouent dans ceiltj question le pont Sublicius et les Pontifes.
L'usage de célébrer le sacrifice des Argées sur le pont ne saurait être évidemment antérieur au pont lui-même, c'est-à dire, d'après la tradition historique, au règne
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d'Ancus Marcius, Il s'établit alors ; et depuis ce temps, la divinité du Tibre eut peut-être aussi sa part de cet impôt' du sang, expiation fictive, mais théoriquement , la plus grande des expiations <r rcv iiéyiarov twv xoiS-ap(jj5iv ^. > Ce que nous savons des idées et des scrupules qui firent des Pontifes les architectes du pont Sublicius ne nous permet pas de douter qu'il ne faille attribuer à une décision pontificale le transfert de la cérémonie traditionnelle. Le pont, comme nous l'avons dit ailleurs (p. 17), devenait ainsi un autel. C'est aussi depuis cette époque, selon toute vraisemblance, que les Pontifes présidèrent à la solennité modifiée par eux dans quelques détails. Ils y avaient ajouté en particulier certains sacrifices préparatoires offerts par eux; mais ils ne changèrent rien à la forme du grand sacrifice : les effigies furent, comme par le passé, précipitées de la main des Vestales , c'est-à-dire de celles qui représentaient l'unité religieuse de l'Etat. C'était en effet l'Etat qui rendait cet hommage aux génies des petites sociétés qu'il avait absorbées.
Nous avons rejeté à dessein hors de la discussion un débat secondaire sur le nombre des effigies. Varron le fixe à 24, ce qui établit une coïncidence parfaite entre ce nombre et celui des chapelles *, mais Denys, qui croyait probablement le sacrifice offert au nom des curies, parle de trente « etdwXa » ^. L'autorité de Varron, plus d'une fois témoin oculaire de ce qu'il affirme, l'emporte sur l'autorité du rhéteur grec, et nous permet d'éviter une nouvelle discussion non moins laborieuse que celles qui ont précédé, sur ces chiffres et les significations que les critiques aux abois leur ont prêtées.
II. Lares de la Rome historique. — Le culte d'Acca Larenlia, mère nourricière de Romulus et de Remus, appartient évidemment au culte des Lares. Son nom
(I) PJul. Q, B. 86. - (2) Varr. VII, 44. - (3) Dion. I, 38.
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même signifie c mhre des Lares; d elle est, comme Dea D'à, Flora, Fauna, avec lesquelles ses attributs la confondent, un génie de la fécondité. L'histoire légendaire en faisait une courtisane opulente qui avait légué ses biens au peuple romain. On montrait son tombeau dans le Vélabre. C'est là que le 23 décembre, jour de la fête des Lares (Larentinaly Larcntalia), les Pontifes, assistés du Flamen Quirinalis, offraient un sacrilice à sa mémoire, en mêlant à leurs invocations le nom de Jupiter *. Le rapport établi par la légende entre Quirinus, Romulus et Acca Larentia explique la présence du flamine de Quirinus.
Les nourrissons d'Accà Larentia, Romulus et Remus, étaient sans doute aussi des Lares ; et c'est peut «être pour donner au Lare éponyme de Rome un frère, comme le voulait la doctrine Iraditionneile (p. 274), qu'a été inventé le personnage de Remus, dont le nom n'est autre chose que celui de Umus-ures modifié par le changement de 17 en r. Un sacrifice était offert aux deux jumeaux par la main des Pontifes, dans la cabane de Romulus que l'on croyait posséder sur le Germale ^. Le feu qui la consuma l'an 38 avant J.-C. avait été causé par un sacrifice pontifical.
L'histoire des origines de Rome, forgée par les Grecs, fournit l'occasion de révérer un nouvel ancêtre. Enée, transformé, disait-on, parles eaux du Numicius, était devenu un dieu indigène {Jupiter Indiges). Tous les ans, les Pontifes et les consuls se transportaient sur les bords du Numicius pour offrir un sacrifice au héros qui avait probablement détourné sur lui les hommages primitivement adressés au Numicius lui-même ^. Les Pontifes participaient également au culte des Pénates de Lavinium.
Enfin, les nombreuses analogies qui rattachent Diva
(«) Varr. VK 23. Cic. ^. ad. Lnit. I, 15. Plut. Q. R. 34. Gel \Il, 7. M»cr. 1, 40,45. C. 1. L. p. 409. — (2j Dio Cuss. XLVJli, 4 — (3) hitpp. Mai, JUn, 1, 260.
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Antjerona à Saturne, Ops, Acca Larenlia, etc., nous permettent (le la regarder comme un des génies protecteurs de Rome, peut-être le plus grand de tous, celui dont il était défendu de prononcer le nom*, Angerona, représentée un doigt sur la bouche, semblait elle-même ordonner le silence. Les Pontifes lui éliraient un sacrifice le 21 décembre, dans la curia Acculeia située non loin du tombeau d'Acca Larentia *.
111. Divinités fécondantes. — Du culte des Lares à celui des divinités mieux connues et plus populaires qui représentaient les puissances génératrices de la nature, la transition est presque insensible.
Au milieu des iêtes de Céfès, le 15 avril, les Pontifes immolaient à Tellus, alors couverte de moissons prêtes à mûrir, des vaches pleines {boves hordas^ fordas)^ dont le fruit était ainsi sacrifié pour sauver les fruits de la terre. Une partie des victimes était immolée sur le Capitole^ le reste dans les curies 3.
Lorsque les moissons avaient été récoltées, le 25 août, les Pontifes en remerciaient Ops^ la mère des richesses, par un sacrifice' olTert dans le sanctuaire de la Regia, oratoire particulier des Pontifes et des Vestales *.
Ils donnaient encore par leur présence un caractère solennel à la cérémonie dite des noces de Cérès ou d'Orcus, célébrée en l'honneur de la fécondité de Cérès. — Nuijtias Cereris,..quae Orci nuptiae dicebantuTy quas procscnlia sua pontifices iivjenii sollemnitate celebrabant ^.
Les Pontifes présidaient également aux courses données en l'honneur de Consus (Cunsivius)y celles qui avaient été l'occasion du rapt des Sabines (21 août); le 7 juillet ils offraient un sacrifice sur l'autel souterrain du dieu ^.
(I) Maci*. ni, 9, 4. — (î) Varr.VI, 23. Plm. IIÏ, 5, 63. KaL Prfpn. — (3; Ovid. Fast. IV, 630. Jo. Lyd. Mens, IV, 49. — (4) Varr. VI, 21 . Kaiead. a. d. - (5) Ser?. Qeorg. I, 344. — (6) Varr. VI, 20. Diou. il, 31. Tcrlull. De Spectac. 6.
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C'était encore une déesse de la fécondité que les Pontifes honoraient dans Carmenla. On croyait qu'elle veillait sur les sources de la génération humaine. Aussi avait elle unflaraine, une fête de deux jours (11-45 janvier), un autel et un fanum dans le voisinage de la porte à laquelle elle avait donné son nom. Les Pontifes, s'il faut eu croire Ovide, auraient ajouté à tous ces hommages leur concours à la cérémonie du 11 janv. *.
Ils honoraient aussi par des sacrifices offerts dans le bois d'Helernus, sur les bords du Tibre (1" juin), la déesse Caina ou Cardeay qui protégeait le jeune âge en éloignant des berceaux les vampires malfaisants 2.