CHAPITRE PREMIER
Indigitamenta ^
Le caractère de la r^Ugion d'un peuple est limage la plus exacte du tempérament et des facultés de ce peuple; c'est, pour ainsi dire, le fruit de ses entrailles, le résumé de ses espérances et de ses terreurs, Thistoire de son âme écrite sous Tinlluence du sentiment qui s'empare le plus complètement de la nature humaine.
Nulle part peut-être cet axiome historique n'a été démontré d'une manière plus éclatante que sur les deux rivages de l'Adriatique. Deux rameaux d'une même race s'y fixent et ne tardent pas à y prendre, dans des conditions différentes, des caractères différents. L'Hellène, conquérant pacifique d'un sol que d'autres avaient défriché avant lui, mis en contact par une mer hospitaUère avec le grand courant civiUsateur qiii l'a apporté sur les rivages de l'Occident, occupé, mais non absorbé par le travail piatériel, s'épanouit et sourit à tout ce qui l'entoure. Chez lui, le sentiment reUgieux s'identifie avec Tadmiralion ppur les formes gracieuses qui l'enchantent ;
(I) Ambrosch, VéberMe ^eïigionsbûcher der Borner. 4843.— Prellcr, Uam. Myih.,^, 67Î.596.
LA r£L!G10N EN GRiCB. 95
entre le ciel et la terre s'étend comme an voile d'abord diaphane, mais dont le tissu, chargé d'ornements par une imagination infatigable, finit par amortir le redoutable éclat de la majesté divine. Derrière ce ciel fictif disparaissent les puissances sans nom qui/dans les théogonies primitives, pétrissent la matière et tirent le monde du chaos; l'empire de l'univers est partagé entre des dieux plus voisins de l'homme et qui lui ressembleraient complètement s'ils n'étaient immortels.
Le Dieu suprême n'est plus une puissance cachée qui pénètre toutes choses de sa présence ; il occupe avec sa cour la cime de TOlympe, etles mortels habitent sans trembler au pied de ce Sinaï d'où descend plus souvent l'écho • des rires et des coupes entre-choquées que la voix du tonnerre. Enfin, l'imagination grecque, complètement familiarisée avec ses dieux et affranchie des* terreurs superstitieuses des vieux âges, résume dans un moment d'enthousiasme tout ce qu'elle a pu créer jusque là de force et de beauté ; elle entr'ouvre les portes de FOrient et en fait sortir Apollon, rayonnant de jeunesse et de gloire. Cette fois l'amour remplace la crainte ; la Grèce attire son dieu favori sur son cœur, et, à mesure que le centre de sa vie se déplace, Apollon se déplace avec lui. La marche triomphale du dieu, qui commence en Lycie et aboutit à Delphes en passant par Délos, est la marche même de la civilisation grecque.
Le culte, reflet des croyances, porte la même empreinte de calme et sereine beauté. Point de ces observances minutieuses dans lesquelles la moindre omission engage la conscience et demande une expiation ; les dieux n'ont que les susceptibilités humaines, et il suffit de leur parler comme l'on parle aux puissants de la terre. Comme les hommes enfin, les dieux helléniques aiment l'éclat des fêtes ; leurs adorateurs leur donnent des spectacles, et, pour leur pls^ire, rassemblent sous leurs yeux
^6 LES POZiTIFfiS ST tk TRÀDITIOX.
les merveilles de la force, de l'adresse, de la poésie, delà musique, contemplées et applaudies par toute la Grèce attentive.
De l'autre côté de TÂdriatique, le contraste est complet. On croirait qu'il y a fout un monde entre l'Hellade et l'Italie. Ici, la «religion est froide et morose ; l'homme se voile la tôte pour prier, comme s'il voulait s'isoler du monde extérieur et ne plus voir que sa conscience ; sa prière s'adresse à des puissances occultes qui le tiennent sous leur joug, sans lesquelles il ne peut agir, et qui ne lui prêtent leur concours que s'il le leur demande d'une certaine manière. Tous les ressorts de sa vie sont entre leurs mains ; il n'existe que parce que chacun d'eux vient à son heure le soutenir et veiller sur lui. Aussi, comme il craint de s'aliéner leur bienveillance! avec quel scrupule il observe l'étiquette qui semble leur plaire et les formules qui ont le don de les charmer !
On sent que ce culte servile et mesquin, que ces dieux abstraits et sans grandeur, absorbés par leur rôle de pourvoyeurs et de tuteurs de l'espèce humaine, sont le produit d'une imagination stérile, d'un peuple sans idéal et qui remplit complètement de son égoisme pratique l'étroit horizon dans lequel il enferme ses désirs, d'un peuple laborieux et opiniâtre qui ne connaît pas le loishr et n'en laisse pas à ses dieux. C'est que Tltaliote, séparé des peuples industrieux de l'Orient, craignant la mer et peu soucieux de l'inconnu, a toujours vécu de la vie champêtre, celle qui rapproche le plus l'homme de la nature, inais l'isole le plus de ses semblables. Pendant les longues heures d'un travail solitaire, pâtre ou laboureur, l'homme des champs se replie sur lui-même, et sa pensée, faute d'autre objet, va perpétuellement de lui à la nature et de la nature à lui. Tandis que les autres hommes s'entîouragent au travail en voyant leur œuvre s'achever sous leur main, il sait qu'il n'est pas en son pouvoir d'achever
Lk EELIGION EN ITALIS. 27
la sienne, qu'entre son labeur et le résultat qu'il en attend doivent s'écouler de longs jours, pendant lesquels des forces auxquelles il ne commande paô peuvent combler ou tromper ses espérances. Il est toujours en proie aux anxiétés de l'attente ; il cherche à deviner le dénoùment par les présages naturels qu'il a observés et auxquels il prête un sens prophétique ; il en arrive à croire que ce jeu des éléments, qui se joue sans lui et dont il court les risques, est mené par des intelligences capricieuses, susceptibles de faveur et de malveillance.
11 ne leur suppose pas la forme humaine, puisque leur œuvre s'accompUt en dehors de tous les procédés humains, ni la mobilité et la variété des sentiments humains, puisqu'elles jouent éternellement le même rôle : ^il est convaincu, au contraire, que ces êtres invisibles sont toujours semblables à eux-mêmes, et que le moyen de gagner leur bienveillance, expérimenté par ses pères, doit, dans les mêmes circonstances, produire les mêmes effets. Les plus anciennes formules de prières sont, à ses yeux, les meilleures, parce que leur efficacité a dû être constatée un plus grand nombre de fois. Il est aisé de comprendre que le croyant devait s'attacher à répéter l'expérience aussi exactement que possible, car, dans cette sorte de conjuration mystérieuse, le moindre changement pouvait avoir des conséquences imprévues et compromettre le succès. De là le respect superstitieux des formes et des mots consacrés, et le besoin de les fixer d'une manière invariable.
Aussi, lorsque l'écriture fut connue, la tradition orale se condensa et s'immobilisa dans des recueils de for^ mules, sorte de mémorial diplomatique à l'usage de ceux qui voudraient négocier avec les dieux.
Nous connaissons, sous le titre à'Indigitamenta^ celui que les Romains des premiers âges léguèrent à leurs descendants : Comprecationes deorum immor/a/ttim, çiw
ritu romand fiunt^ expositœ sunt in libris sacerdotum popult romani * — nomina hœc numinum in Indigitamentis invenimtur^ t. è. in libris pontificalibuSy qui et nomina deorum et rationcs ipsorum nominum continent *.
Ce titre archaïque a été diversement interprété. Servius traduit le verbe indigelare par precari^ invocare ^ ; c'est le sens qu'avait alors ce mot dans la langue sacrée, comme le prouvent de nombreux exemples *; mais il ne s'ensuit pas que ce soit le sens' étymologique. Paulus, l'abréviateur de Festus, traduit indigitamenla par incantamentay indicia ^, accolant ainsi les interprétations différentes qui se trouvaient dans le texte de Festus ou de Verrius Flaccus. Incantamenta est plutôt une explication théologique qu'une traduction littérale ; indicia est évidemment donné comme un dérivé équivalent de la môme racine, dette racine indicercj ou peut-être primitivement indigere^ paraît être la véritable, soit que l'on regarde/nrftfl'î/am^n^a comme un fréquentatif d'tndea?, soit qu'on lui donne le sens dlnvocations en décomposant le vieux mot indigerc^ et en trouvant dans son radical agcre (dire) un point de contact entre des mots qui, sous des formes différentes, offrent des significations analogues, indigitamenla et axamenta^ dérivés, l'im de indigere^ l'autre de axare^ fréquentatif d'a^^ere ^.
Nous acceptons les résultats de cette analyse philologique, sans faire intervenir dans la question un élément étranger quil'a longtemps embrouillée, le mot IndigeSy dont
(4)Gell.,XIII,«2.— {«)Ser?. Georg. 1,11.— Cf.Censoria. De dienai. 3. — (3j Serv., ifin., XIIjlQi. — (4) Varr., ap. Non., p. 35î.— Serv. JEn,, Vin, 330. — Macr. I, lî, Jl, 47, 5. — GIoss. Labb., s. y. — (5) Paul., p. 414. — (6) Corssen, De Volscorum ling.^ p. 47-48. Orig, pop. rom. p. 45, sqq. — Mariai, Atti^ p. 595. — Scaligcrad Paul., p. 301. Ed. Lindetn. — Preller, îimn. Myth ,p 419.
RLCUEIL DES INDIGITAMENrA. S9
la forme Indigens * trahit Vétymologie {indu-rgeno)^ quoique^ Corssen Fentraîixe dans le cercle d'attraction de son verbe indigere et le traduise par invoqué 2 .
Ainsi, profilant de Thésitation que laisse dans l'esprit la comparaison de deux racines aussi analogues que indvjere et indiccre pour les combiner, nous traduisons Indiyilamenta par Listes d^ invocations ou Renseignements sur les invocations. Du reste, quoique les auteurs, quand ils citent les //irft^i/amen^a, ne leur empruntent que des noms de divinités, nous pouvons sans hésiter ajouter le mot â^ invocation^ quand même il ne serait pas conforme à l'étymologie : le sens usuel du verbe indigetare {invo^ quer) ^ suivi de noms au vocatif, et le caractère pratique de la religion romaine justifient suffisamment cette interprétation.
Le recueil des Indigitamenta contenait donc les noms des dieux qui jouaient un rôle dans l'existence humaine, avec la formule d'invocation particulière à chacun d'eux, le tout rangé dans un ordre qui devait reproduire assez exactement l'ordre dans lequel se succèdent les actes de la vie. Cette dernière assertion, à laquelle nous arrivons par voie d'induction, ne peut être appuyée directement sur des textes ; mais elle est confirmée par des inductions analogues.
Lorsque Varron voulut faire revivre les vieux souvenirs et écrivit pour les Romains de son temps un livre qui leur servît de guide dans leur propre ville, il fouilla, avec une érudition patiente, les archives pontificales, et dans les seize livres qui traitaient des antiquités religieuses, donna une analyse raisonnéo de la théologie et de la liturgie romaine, 11 a dû nécessairement, dans rénumération des dieux, prendre pour guide le recueil des
M) I. R. N. 2188. — (2) PrWIcr,, II. Mylh , p. 81.— (3; Varr. «p. Non . p. 3i2. — Macr., 1, 47, 43, elc.
Indigilanientq, et, pour reproduire avec fidélité la tradition primitive, conserver, non-seulement les noms des divinités, mais encore Tordre dans lequel ils avaient été rangés, attendu que cet ordre était partie intégrante de la tradition. Or, le monde divin, tel que le décrit Varron, est une reproduction du monde terrestre ; la satisfaction des besoins de Thomme étant la préoccupation constante de ceux qui le peuplent, ils ont réglé méthodiquement leur tâche ; une série de divinités préside à tous les actes delà vie physiologique depuis la conception jusqu'à la mort ; une autre surveille les travaux de ragricullure et les récoltes depuis le moment où le soc entr'ouvre le sol jusqu'au moment où le grain s'entasse dans les greniers; les unes protègent les villes ; les autres, les campagnes. Et ce qui prouve bien que les dieux sont classiûés au point de vue de leurs relations avec les hommes, et nullement dans un ordre hiérarchique quelconque, c'est que le même dieu se trouve quelquefois, à des titres divers, dans des séries différentes. Un mot de Laclance permettrait même d'affirmer que Varron donnait sa classification comme étant celle des livres les plus anciens, de ceux qu'on attribuait à Numa. <l Numa^ dit Lactance, déos per familias descripsit *. » Il ne s'agit certainement pas ici de généalogies divines qui sont étrangères à la mythologie latine, mais de catégories vouées à des fonctions spéciales. Or, il est probable que Lactance parle d'après Varron, dont la parole faisait foi en celte matière, et lui empruntait cette assertion. Du reste, s'il s'est renseigné aux sources mêmes, son témoignage n'en acquiert que plus de poids.
Nous sommes donc autorisé à admettre que les Indigi^ lamenta étaient une sorte ^indicateur dans lequel étaient notées les principales circonstances de la vie humaine,
{\) Lad., lAîS/tï.,!, 3Î, 4.
DIEUX PBOTBCTBUBS DBS FBBSONRIS. 8f
avecle nom des auxiliaires surnaturels qui y président, et la formule à employer pour demander leur coopération.
Les travaux de Varron, dont les débris sont parvenus jusqu'à nous disséminés à travers les ouvrages des Pères de l'Église, nous permettent de reconstituer, autrement que par l'imagination, une partie des Indigitamcnta ; malheureusement, le texte des invocations, qui était à peu près indéchiffrable pour les Romains du siècle d'Auguste, est complètement perdu : il faut se contenter d'une liste de noms et de quelques indications succinctes.
La liste s'ouvrait par les noms des dieux qui protègent les personnes.
Le premier de tous était JanuSj le dieu auquel aboutissent les principes de tout ce qui existe, invoqué comme Consivius * (Conseviu$)j c'est-à-dire comme préparant le champ dans lequel va être déposé le germe d'un nouvel être, fonction qu'il partage avec Saturnus, le dieu des semailles. Après ces préliminaires, le drame de la vie conmience ; derrière les acteurs visibles se cachent les puissances invisibles qui les meuvent.
Ltfrer et Libéra * opèrent la fécondation en délivrant les deux sexes de l'aiguillon du désir; Fluania ^ (Flu-^ inona, Fluvionia), suspendant les travaux de Dca Mena .^, arrête le flux menstruel avec lequel Alimona ^ alimente Tembryon : Nona et Décima ^ surveillent les deux derniers mds de la grossesse et ne cessent leurs fonctions que pour laisser à Partula et à Lucina "^ le soin d'amener l'enfant à la lumière, avec le concours d'autres divinités qui aidaient la nature à accomplir ce grand acte physiologique ; les deux Carmentes ^ (Prôsa ou Porrima
0) Macr., I, 9, 16. — Tcrtull., Ad Nat, II, 4|. — Aag., Cw. D , Vil, 2. 9. — (t) Àug., IV, 41. VU, t. — (3) Tcrtull., Ad Nat., II, 4 I .- Paul., p. 92. - (4^ Aug., VII, 2. -(5)Teitull., De An., 37.— (6) CelL. 111,46. — 17) Plaul,Ati/u/;,lV, 7,44.— Ovid.,F.447 8qq. — Arn., m, 21., elc. - (8) Plul , Q, fl. 24. —Aug., IV, 41.
32 LBS PONTIPES ET LA TEADITION.
et Postverta 4, se partagent le soin de faciliter la parturi •» tion par des formules magiques, selon que l'enfant présente la tête ou les pieds ; Egeria * donne au sein maternel la force d'expulser son fruit ; Numeria ^ accélère lopération, Natio * la termine , et Candelifera ^ éclaire tout ce monde en travail.
L'enfant est né ; Vitumnus et Sentinus ^ éveillent en lui la vie sensitive, et le jour, Dies-piter ', l'enveloppe et le réchauffe de ses rayons. La terre, Opis g, sur laquelle on le dépose, sera désormais sa nourrice et son appui* Pendant que, étendu aux pieds de son père, il attend que celui-ci le relève pour l'introduire dans la famille ^, on dresse dans l'atrium un banquet auquel on invite Ptcumnus et Pilinnnus^^j les pourvoyeurs de la huche au pain, dont l'un, PilumnnSy devra, la nuit suivante, avec Intercidona et Deverra^ préserver l'accouchée des entreprises brutales de Silvanus ^^
Cependant Vagilanus ^* (Vaticanus) fait pousser à l'enfant son premier vagissement; Levana le relève et le confie aux soins de Cunina *^ qui veille sur les berceaux ; Rumina ** gonfle pourlyi les mamelles qui l'allaitent; enfin, le neuvième jour après sa naissance, Dea Xundina ^^ l'introduit dans la vie sociale, et son bonheur futur est recommandé aux divinités prophétiques. Fortiinay CarmeiUeSy Fata Scribunda ^^.
A l'époque du sevrage, l'enfant change de tutelle. Educa lui apprend à manger, Potina ^^, à boire; il quitte son berceau pour dormir dans un petit lit sous la protec-
(1) Gell., XVI, «6. — (î) Paul:, p. 77. — (3) Varr, ap. Non., p. 35i. — (i) Cic, N. D. 111, 4«. — (') Terlull., Ad Nat. II, 44. — (6j Tcriull. IbiiL — (7) Gell., Y, 4?, 6. — (8) Aug. IV, 4 4. «I. — (0) Dion ,11, 2G.Vir«r Mn IX, 24î. Hor. Sa^, H, 5, 40-.— flO) Vairr. îip. Non. p. 548. hti. Serv., JEa. X, 76. — (4 1) Aug , VI, 9. — (If) Tcriull., Ad Nat , II, 44. Ang IV, 8. — (13) Varr., ap. Non. «07- Aug., IV, 24. I^ct. I, tO, 36. — (44) Aug. VII. 44. —(45) Macr., 1, «6, 36. — (16) Tcriull., De An., 30. — (17) Aug , IV, 41. 34.Torlull., Ad Nat, II, «1.
DIEUX FROTgCTBURS DES PERSONNES. 33
tion de Cuba *. Cependant, ses os s'affermissent sous lamain de Dea Ossipago ^. Statanus et Statilinus ^ l'aident à se tenir debout, et bientôt, en allant et venant sous la protection d'Adeona et d'Abeona 4, il apprend à marcher. En même temps, Fabulinus, FarinuSy Far* mus 5 délient sa langue ; bientôt, l'on reconnaît à ses premières paroles l'intervention de Locutius. Lorsqu'il sort de la maison, il est sous la protection d'iterduca et de Domiduca. Sous l'influence de Mens, la réflexion lui vient; sa volonté commence à se manifester, dirigée par Divus VolumnuSf Diva Volumna et Diva Voleta e ; les facultés actives s'éveillent et le tirent de l'état passif; on reconnaît à ses craintes l'influence de Pavenlia '^, à ses espérances, celle de Venilia : Volupia et Lubentina 8 allument son imagination et ses sens : Prœstana {Prœstitia)^ Valentia^ Pollentia, Agonius, Agenoria^ PeragenoTy Stimula 9, lui donnent la force et l'initiative nécessaire pour satisfaire * ses désirs que Diva Peta ^o dirige vers leur but. Cependant Murcia le modère et l'avertit de ne pas abuser de ses forces naissantes. Grâce à cette activité réglée et aux soins de Strenua a, il devient robuste et fort. Son intelligence n'est pas non plus restée oisive. Numeria lui a appris le calcul, Camena^ la musique, et leurs leçons ont été fixées dans sa mémoire par Minerva ^j ; il devient avisé sous l'œil de Divus Catius 43: Consul et Sentia ^^ rhabituent à réfléchir et à peser ses résolutions. Enfin Juventas le tire de l'enfance, et il consacre à Fortuna Barbâta les prémices de sa barbe .
Le jeune homme entre dans cette période de la vie qui est complètement dominée parles DU nuptiales. Dea Juga
U) Donal. Ad, Phorm. I, 4, i 4. — (2) Àrnob. III, 30. — (3; Non. p. 632. - (4) Aug. IV, 24 . VII, 3. - (5) Tertuli. Ad Nat. II, 44 . — (6) Aug. IV, 24. Tert. Ibid. -- (7) Aug. IV, 44. -(8) Aug. IV, 8. 44. — (9) Arn. IV, 3. Aug. IV, 6. Tert. Ibid. Paul. jp. 40. — (40) Arn. IV, 7. - (44) Aug. IV, 44. 46. - (42) Aug. YII, g. - (43) Aug. IV, 21. - (14) Aug. IV, 44.
34 LES PDNÏIFES ET LA TRADITIU.N.
«4 Ihits Jngatinus * renlacent dans les nœuds de Tunion cunjugile : tout est prêt; la dot est comptée, les cadeaux échangés sous l'œil de Dca Afferenda *; Deus Domiduciis ilhmiiim) et Dea Domiduca ^ [Iterditca) précèdent le j»:^une louple, qu'une nombreuse assistance conduit jusqu'au fîLîtiil de la maison de l'époux en invoquant Talas- ^in ^, Après avoir fixé à la porte un heureux présage par ivno onction symbolique faite avec Vassistance d'Vnœia ^, la jeune épouse entre dans celte maison qui sera désormais son royaume, et où ManlurHa o l'avertit ^jn'elle doit rester ; enfin, dans la chambre nuptiale, en invoquant Cina'ia et Virginalis (Virginiensis}, elle dénoue sa ceinture et fait le sacrifice de sa virginité. La pudeur, dernière ruse de la nature obligée de livrer le secret lie sa fécondité, jette un voile sur raccompliss^^ment de ce BacriftcK; mais elle n'en écartait pas l'œil vigilant des dieux. Pour nous, moins hardi que les Pères de l'Église, et obli^r* de parler une langue moins complaisante, nous ri'enlr'ouvrirons pas les rideaux delà couche nuptiale sur laquelle* Mulumis-Tutwws, Deus Subiyus, Dea Prema^ Dea ppiinmla et Dea Perfica ^ dirigent les forces de l'instinct sexuel déchaîné.
Cependant la vie conjugale a aussi ses orages ; ces juurs-ln, Dea V tri plaça ^ apaisera les colères du mari ; Vd religion a l'air de croiœ que le mari n'aura pas besoin rrauxiliaire pour réprimer les révoltes de sa moitié.
Nous ignorons avec quelles divinités l'homme était en <^onlacL dans les autres circonstances de la vie, mais nous retrouvons les divinités des Indigitamenta autour de son lit de mort. Virfua {Viduus) ^ lui enlève le souffle vital et ne laisse de lui qu'une vide et froide dépouille ; Deus Cœcu^
[{) ÂUK. IV, H.- (2) Tert. AdNat. Il, H.~(3) Auu. VI, 9. — ^t CiiluW. Epithal. —(.S) Martiaa. Cap. 11, 149. — (6) Aug. Vl, 9. — {7} ÀUi;. ibid. Tert. Ad ^at. H, H . — (8) Val. Max. 11, 4, 6. — (*»} Gypdan» De ido/. von.
DigitizecUby
DIELX PROTECTEURS DKS PEr.SONiNLS. 35
lus ^ paralyse ses yeux et Orbona ^ y éteint la lumière. Le cadavre est laissé à la garde de Mors {Mortaj ^; hibitimi ^* conduit le convoi funèbre, et Nœnia ^ accorde à la mémoire du défunt un dernier tribut d'éloges, de larmes et de prières.
Pendant que les dieux dont nous avons parlé jusqu'ici s'occupaient de la personne même de l'homme, d'autres pourvoyaient à ses besoins matériels. Ils étaient rangés, dans le livre de Varron,à la suite des premiers, comme dans le droit romain les choses (res) après les personnes {p^sonœ).
En première ligne venaient les dieux qui veillent sur les habitations. Tous les lieux habités étaient sous la protection de divinités du même nom. Le Sepiimontium de la Rome primitive et les collines de la Rome historique avaient leurs patrons, parmi lesquels nous ne pouvons nommer que Jupiter Fagutalis, Jupiter Viminalis ^ et les Virœ Querquetulanœ 7 : en outre, les pentes et montées étaient vouées à Divus Ascensm et à Hea Clivicola ^, les endroits escarpés • erux Divi Limones ^. Partout où Thomme voulait asseoir sa demeure, il trouvait installé un génie secourable, Los diverses parties de la maison avaient eUesr-mêpaes leurs gax'diens lo. Les portes et les fenêtres étaient consacrées à Biva Arquis et Jana ; l'entrée à Deus Forculus; les gonds à Diva Cardea ; Je seuil à Divus Limentinus et Diva Limeniina; le foyer de briques à Dwm LateroMus; sans parler des Pena^Sy particuliers à chaque famille, qui, comme des intendants fidèles, veillaient sur le magasin aux provisions ipenus).
Le blé, aliment principal de l'homme, occupe l'infali-
(OTerlull. AdNat II, \'à. — (î) Arnob. IV. 7. — (3) Tert. ibid. Ah, 36. Cic. N. B. III, H. iiell. 111, 46. -(4) Dion. IV, 45, IMut. Q. R. 23. JSum. \^. — (5) Aug. VI, 9. Ara. IV, 7. FesU s. v. — ,6; Varr. V, 49, 5^. Plia. XVI, 40, 45. — (7) Fest. p. 264, — (8) TerU II, 45. - (9) Arn. IV, 9. — (40) Aug. IV, 8. Tcrl. AdNat. II, 45 I). Idol. 45. Arn. IV, 9. 44, it.
:ifi LES PONTIFES ET LA TRADITION.
liïahle providence des dieux presque autant que Thomme lui-même. Les grands noms de Tellus Mater, de CereSy de Salumus, et d'Ops, qui représentent la fécondité créatrice de la terre, ouvrent la série des divinités agricoles. Le champ est placé sous la protection de Dea Rusina^ s'il est en plaine ; de DeikH JugcUinus, s'il est sur un coteau ; de Dea Collatina s'il est au sommet d'une colline, et de Dea Vallonia, s'il s'étend au fond d'une vallée ^ Un premier labour lui est donné au printemps avec l'assistance de Verractor ^ ; il se repose alors jusqu'à l'automne, et sa fécon» dite est ranimée par Sterculus (Sterculius, SterceSj Ster^ cutus, StercuHus) 3. Le moment des semailles approche : ReparaLor retourne une seconde fois la terre arable qui, rayée de sillons parallèles par Imparcitor *, est ensemencée sous la direction de Insitor et de Seia {Fructû seia^ Semonia), Le grain, enterré par un léger labour, auquel préside Obarator, suivi d'un hersage donné sous rœil iïOccator 5, ne tarde pas à produire une frêle pousse qui, aussitôt qu'elle perce le sol en cherchant la lumière, se trouve sous la protection de Segelia ^ iSegesta) et de Proserpina ^. La tige s'élance et grandit de nœud en nœud avec l'assistance de Divus yodôtm ^ ; l'épi, roulé dans ses enveloppes par Vo/uiina^ en est dégagé par Patelena {Dea Patellana) et Dea Patella [Padella, Patana, Panda) '^, qui lui ouvreat s| prison et l'amènent successivement à la lumière. Dea nodilina 10 se plaît à égaliser la surface mouvante du champ de blé en réglant la hauteur des tiges. Mais au moment où la plante va devenir féconde, la constellation du Chien se lève et peut la frapper d'une rousseur funeste
(^1 Aug. IV, 8. - (2) Plin. XVill, «9, 4J. - (3,. Torl. Apol. Î5, Ad Nat. IF, 9. Aug. XVIII, 45. etc. —(4) Paul. p. 408. — (6) Serf. Ger^rg. I, 14 . - (6) Aug. IV, 8. 21 . - (7) Eckhel. D. N. VII, p. 418. - ;M) Àug. Ibid. Ara. IV, 7. — (9) Arn. Ibid. - (40) Aug. ifcd. Cf. Feil, p. «70.
DITINTTÉ8 AGRICOLES. 37
si Robigo ou Robigus ^ n'écarte cette calamité ou maladie du chaume qui serait pour le laboureur le malheur par excellence. Le danger est passé ; la fleur, œuvre de F/ora, s'épanouit; Lacturcia et DeusLactans gonflent d*une sève laiteuse le grain qui mûrit sous l'œil de Matura ^. L'homme a aidé la nature en nettoyant le champ des mauvaises herbes, encouragé par Sarritor^ Dea Runctha, Subruncinator et Deus Spinensis ^.
Enfin, la moisson commence : Messar et Dea Messia^ y président ; Ctmvector surveille la rentrée de la récolte, désormais garantie par Tutilina;Dea Terensis conduit le battage, et le grain est emmagasiné dans les greniers, avec l'assistance de Condiior^ pour n'en plus sortir que de l'aveu de Promitor ^.
Le laboureur est assuré de sa subsistance ; le blé n'a plus besoin, pour être consommé, que d'être grillé, et Fomaœ se charge de diriger l'opération.
Les autres travaux et produits des champs étaient également, quoiqu'avec un moindre déploiement d'attention, surveillés par les dieux. Puta conduisait le fer de l'émondeur ; Nemestrinus ^ la cognée du bûcheron ; Vertummis et Pomona ornaient de leurs dons le déclin de l'unnée ; Dea Meditrina '^ donnait au vin ses quahtés hygiéniques et médicinales ; Mellona (Mellonia) ^ protégeait les ruches : les troupeaux paissaient et se multipUaient sous la garde de Pales^ Faunus^ Inuus^ Lupercus, SUvanus, Ruminm et Rumina. Les deux principaux auxiliaires de l'homme, le bœuf et le cheval, avaient leurs protecteurs particuliers, Bxibanaet Epona^.
Il est superflu de faire ressortir l'importance des dieux qui personnifiaient la puissance du coffre-fort, Deus Arcu-
(4) Yarr. Be rust. l, 4. Virg. Georg. L 450. Geli. V. 42. *-.({) Aag. nr, S. Senr. Qeorg. 1, 346. — (3) Aug. IV, «4. — (4) Tert. De specL g. - (5) Senr. Qwrg. I, 24. — (6) Arn. IV, 7.— (7) Varr. VI, 21 .- (8) Aag. IV, 34. Arn. IV, 7. - (9) Aug. IV, 24. Plin, WIU, 3.
M T.KS POrCTIFES ET LA TRADITION.
lus ', fïii tncriij Dea Pectinta, jEsculanus^ Argentinus. L'ambitiL iix auquel les richesses ne suffisaient pas, demandait (les honneurs à Dem Honorintis *.
Les champs de bataille étaient le domaine propre de liuehna iBHhna) ^. Lii, TutanuSy Rediciilms, Pellonia repoussaient et Faisaient reculer l'ennemi, et Vica-Pota mettait ses ndMes adorateurs en possession de la victoire.
Enfin, il ^ vivait place dans ce monde affairé pour les génies du repos, Dca Fessonia et Qaiés *, auxquels s'adressaienl œ\w qui Voulaient sortir Un mometit du tourbillon delà vie active.
Tels s*olTrtnvt îi noUs les principaux linéaments de la religion pi iniitivej reconstitués à l'aide des débris de la tradition laborieusement rassemblés et rapprochés. Tous ces noms lH lient inscrits dans les Indirjitamenta et tt*ès-probablcment Ions a<îcompagnés du litre de Divm Pater ou biim Mater ^ qui fut réservé dans le langage ordinaire poui* les dieu?: dont les attributions étaient moins restreintes et par conséquent l'importance plus considérable. Quant aUK invocations, nous n'en connaissons pas la teneur, mais nous savons que les fonctions spéciales de chaque divinité y étaient exprimées, de sorte que la prière était comme un commentaire du nom, dont ce rapprochement faisait saisir i*iHymologie. Servius, en effet, définit ainsi les hiitif/îtamentu : c libri pontificales, qui et nomina deorumet raiiones ipmrum nominum continent, quœ etiam Varro dicii ^ 0. Quoiijue l'érudition de Servius soit ici de seconde main, Varron qu'il cite et dans lequel il a sans doute puisé ses renseignements, est une autorité suffisante.
Uette Inulitian re'igieuse qui unit, dans ses pratiques naïves, le d(»gme, la morale et le culte, a du être fixée de
0) TmL s. ¥. ^ (î) Aug. IV, 21. — (3) Varr. VU, 49. G. I. L. im. ELtïa, ^wiu. — (4j Aug. IV. 16. Liv. IV, 41. — (5) Aug. VU, :l Luinl. iip. LâcL Instit. IV, 3, 4ï. Gell. V, H* **-(6)Serv. Gtorg. U 5 ^
RÉDACTION DES iNDmiTAMEPITA. 3Ô
bonne heure . L'histoire légendaire aitribue la rédaction des livres sacrés à Numa ^> dont lé nom résume la période de transition pendant laquelle les Romains passèrent de la vie pastorale à la vie sociale. Cette donnée ne peut évidemment conduire à aucune détermination chronologique; cela signifie que les livres sacrés remontent à Tépoque anté-historique* Mais, si l'on ne peut en tirer un résultat positif, il ne faut pas non plus déclarer le fait impossible. On sait aujourd'hui que l'écriture a été importée à Rome non pas de l'Etrurie, mais de la Grèce, et Mommsen^bon juge en ces matières, n'hésite pas à affirmer que la date de cette importation est bien antérieure à la date vulgaire de la fondation de Rome *.
Cependant la légende qui nous représente Numa instruisant ses prêtres de vive voix et ordonnant d'enterrer ses Uvres avec lui, « parce qu'il ne jugeait pas con* venable que des lettres mortes eussent le dépôt de ces mystères ^ 3>, nous fait croire, avec Ambrosch *, que les coutumes religieuses, d'abord Uvrées aux hasards de la tradition vulgaire, furent, aune certaine époque symbglisée par le nom de Numa, définitivement arrêtées, sans être fixées par l'écriture, et que le soin de leur conserver la forme officielle qu'elles reçurent alors, fut confié à un collège institue à cet effet. La tradition orale resta ainsi la propriété de eu collège devenu par le fait l'indispensable auxiliaire de TÉtat et l'oracle de la société : la parole des pontifes était alors d'autant plus puissante qu'elle était sans contrôle. Changer la tradition orale en tradition écrite, c'était enlever au collège une partie de son importance et prévenir l'abus qu il pourrait faire de son autorité» 11 ne fallait attendre cotte transformation
(1) Lit. I, ÎO. Arn. II, 73. — (î) Th. Mommsen. R. G. L UO. (3) Plul. Num. ?9. ~ (4) Ambrosch, Stud. p. t63, sqq.
n Ï-ES PONTIFES ET LA TRADITIOIC.
que d'un pouvoir à la fois civil et religieux qui comprît les besoins de la société laïque et fût en même temps autorisé à pénétrer les secrets de la théologie. La royauté, point de contact entre la religion et TÉtat, rendit à la société le service de fixer par l'écriture la loi religieuse, longtemps avant que les XII Tables eussent fixé de la même manière la loi civile. Il est permis de croire que rautorité des magistrats républicains eût été impuissante à faire ce qui ne coûta à un roi, pontife suprême, que la peine de Touloir et d'ordonner.
Un fuit de cette importance n'a pas dû passer inaperçu de Fhistoîre^ quelque confuses qu*aient été, lorsqu'on commença à les écrire, les traditions des âges précédents, et un silence complet des auteurs serait une grave objeclion contre noire hypothèse. Mais le fait se trouve, au contraire , mentionné par Denys d'Halicarnasse et Tile-Live % quoique ces historiens, après avoir attrUjué à Numa la rédaction des livres sacrés, soient obligés de l'expliquer différemment. Ils racontent que le roi Ancus Marcius , pour ranimer la piété publique, fit afficher sur des tables blanches les règlements sacrés remis par Numa à la garde des Pontifes, afin que chacun pût en prendre connaissance : €. (Tvyx.aké(i<xç roùç kpoffd'j-açy y^txi zàç Trept twv hpoiv avyypacfàç, âç IIo/XTriXioç o^fV^THiaoETo, rrap' avxCyj Xaêwv, avéypo^sv zlq dekzovç, xai npoîh' âmvj év mycpd i:dm xoïq ^ov'koiiévoiç axoneîv — longe antiquis-' simum raiusy mera publica^ ut ah Numa instituta erant, facrre^ omnia m ex commentariis régis pontificem in album fdata proponere in publico jubet 3). On reconnaît la manière dont procédèrent plus tard les décemvirs.
Le souvenir de cette publication des livres sacrés était évidemment consigné dans les documents historiques ; Ig fait est de ceux qu'on n'invente pas. Or, il semble
c4)DioQ* m, 36, lif. 1, 3S.
RÉDACTION DES INDIGITAMENTA. 44
qu'une publication accidentelle et qui n'est pas devenue le point de départ d'une coutume nouvelle, puisqu'après Àncus les livres sacrés rentrent • dans le secret des archives, n'aurait pas laissé dans la tradition une trace si durable. Il y a là une innovation plus hardie : nous n'hésitons pas à croire qu'il s'agit d'une rédaction de la coutume religieuse analogue à la rédaction postérieure des XII Tables, et que les historiens cités plus haut, ou ceux qui leur ont fourni ces renseignements, ont voulu conciUer deux versions différentes, l'une qui attribuait en bloc à Numa tout ce qui constituait la base du droit reUgieux, l'autre qui attribuait à Ancus la rédaction des livres pontificaux. Cette dernière tradition devait être bien connue à Rome, puisque des imposteurs purent faire croire un instant que l'on avait découvert dans le tombeau de Numa les livres sacrés écrits par lui et ensevelis avec lui ^ La condamnation et la destruction dé ces Uvres apocryphes fit prévaloir l'autre tradition et imposa à tous les citoyens bien pensants le devoir de regarder les livres officiels comme l'œuvre authentiqué du législateur.
Des considérations historiques rendent plus probable encore l'hypothèse que nous défendons. Les guerres heureuses de Tullus HostiUus et d'Ancus lui-même avaient agrandi le territoire de Rome et concentré dans son sein la plus grande partie des populations naguère éparses autour d'elle. Ces Latins apportaient avec eux leurs dieux et leurs cultes particuUers, et, pour incorporer dans l'État ceux qui étaient jugés dignes de s'associer, comme troisième tribu [Luceres), aux destinées du peuple patricien, il fallut aussi donner droit de cité à leurs croyances; il fallut, peut-être malgré les pontifes qui fermaient leur coUége aux nouveaux venus, élargir le cadre de
(I) Uv. XL, 29.
42 LKii POMlIKiiS ET LA TRADITION.
la tradition religieuse et la taettre à l'abri de toute altération ultérieure. Ce remaniement fut l'œuvre d'Aneus qui passe à juste titre, dans la légende, pour avoir continué l'œuvre de Numa.
En conséquence, sans apporter une rigueur mathématique dans un sujet qui n'en est pas susceptible, il semble que nous pouvons attribuer à l'époque caractérisée par le nom d'Ancus la rédaction des Indigiiamenta et même du rituel dont il sera question plus loin. Quoi qu'il en soit, les Indigitamenla furent indubitablement rédigés avant que le contact des Hellènes eût altéré la simplicité grosslèie de la religion romaine : le nom d'Apollon, le premier dieu hellénique dont les Romains aient entendu par* ler^ n'y était point consigné ^. Ils restèrent confiés à la garde des pontifes, et c'est désormais dans l'enceinte de leur collège qu'il faut suivre les modifications du dogme soustrait, pour ainsi dire, à la circulation.
Le recueil des IndiyiiameiAa ne resta pas entre les mains des pontifes une lettre morte : ils étaient chargés de l'expliquer et d'y chercher des décisions canoniques toutes les fois que l'autorité civile ou les particuliers leur demandaient un conseil. Telle avail été l'intention de leur fondateur, € ui esset quo consultum plèbes veniret - :s) ; ils devaient être les directeurs spirituels a: i^ny-nroù xai 7:pof/iToci 3 3) de tous ceux qui faisaient appel à leurs lumières; et le chef du collège habitait une maison publique pour montrer qu'il était à toute hernie au service de ses concitoyens. Ce travail d'exégèse pratique devait infailliblement introduire dans la masse confuse des êtres divins
(4) Arn. Il, 73. - (î) Liy. I, 20. Cf. Plut Num. 9. — (3) Dion. 11,73.
Godgie
CLASSIFICATION DES DIK'X. 48
une classification qui aidât la mémoire et dirigeât les recherches*
La classification la plus simple, et qui se trouve déjà d:ms Tantique fomule des Fétiaux ^^ partageait le monde divin, comme le monde visible, en trois sphères, celle des dieux supérieurs St///fri% celle des dieux souterrains {Inferi} ^, et la sphère des dieux terrestres ou moyens (terrestres, medioxumi) '^ . Cette division était lu mieux appropriée à Tinterprétation et à Texpiation des pn)* digeSk Les croyants ne se permettent pas encore do comparer les dieux et de leur assigner des rangs; tout au plus osent^ls constater que les dieux célestes sont une source, de vie et de fécondité (Dit génitales)*, tandis qu'ils se peignent les dieux inférieurs sous les plus sombres couleurs (Dit aquili) ^*
Cest aussi aux temps primitifs qu'il faut attribuer la distinction des dieux Indigetes et des dieux NovefiHites ^^ (Novensides) '^. Les premiers paraissent être les dieux in digènes du Latium ; les derniers, une série*de neuf dieux sabins ^ que Tatius avait importés à Rome et qui avaient pris place dans les Indigitatnenta, mais sans perdre leur physionomie.
Les besoins de la pratique journalière firent de bonne heure ranger les divinités d'après le rôle qu'elles jouent dans la vie humaine : cet ordre est même celui que nous avons attribué aux Indi jitamenta sous leur forme primitive; les Pontifes n'eurent qu'à donner un titre à chaque catégorie. Il y eut ainsi les dieux qui président à la vie intrautérine, les dieux qui veillent sur l'enfance [Prœsidespue*rarum*'^, Dit nutritores ^'^î, ceux qui président aux noces
(4)Liv. 1, 3i. ^ (2)AUg. VII, 58. — (3) Varr*, api Non. p. 144. Sert. Mn. III, 434. — (4) Eanius ap. Serv..JS/t. VI, 764. Ausun. Perioch, Uia^i, IV. — (5) Marlian. Cap. II, «64. Plac. G/oss. — ((i) Aru. III, 38. 44. —(7) C. I. L. «TS.f^jVarr. V, 7*. — (y) Varr. ap.Non. p. 527. — (lO)Eckhei. D. N. VU, p. i2i.
U LES VONTIFSS ET LA TBJLDITIOIf.
{Du nuptiales) et à Tunioii conjugale (DU conjugales) ^ ; enûn les dieux de la mort. Tous les auxiliaires du laboureur furent appelés Dii agrestes. Enfin, les dieux qui veillaient sur la grande famille sociale furent appelés, comme les génies protecteurs des familles, Dii pénates.
Plus tard, la science théologique, aiguisée par un levain de scepticisme, entreprit une classification fondée sur une analyse philosophique. Cette analyse dépassa le cadre borné des Indigitamentay et traça quelques grandes lignes à travers la masse confuse des dieux indigènes et exotiques dont une grande partie, à cause de l'analogie de leurs attributs ^ s'étaient fondus les uns dans les autres^ en mêlant tous les traits, communs et contradictoires, de leurs caractères, de manière à dérouter l'antiquaire le plus patient. Ce travail appartient à une époque qui sentait la foi lui échapper, et s'efforçait, pour la retenir, de la rendre raisonnable. Peut-être fut-il commencé avant Q. Mucius Scaevola P. M., qui, en tout cas, prépara les voies à Varroo,
Scaevola distingua trois sortes de dieux, les dieux civils ou officiels (ceux des Indigitamenta) qu'il regarde comme des li étions utiles à la société ; les dieux poétiques j mythes scandaleux contre lesquels il s'indigne ; et les dieux philO' mphiques ou puissances de la nature, dont le culte constituerait la vraie religion, mais ne peut être introduit dans la vie civile, car, outre qu'il est trop abstrait et trop simple, il commencerait par détruire des superstitions utiles *.
Varron reprit cette division en donnant d'autres titres à ces trois séries, 11 traitait dans son ouvrage sur les Antiquités y V de diis certiSy T de diis incertis^ 5* de dits selectis ^. Les dieux certains étaient les dieux des tridigitamenta: un texte de Servius ne permet aucun
(O Aug. IV, U. - 0) Aug. IV, n. — (3) Aug. VI, 3.
CUSSlPtCATION DES DIEUX. • i^
doute à cet égard : € Pontifices dicunt singulis actibus pr(H prios deos prceesse; hos Varro certes deos appellat *. 3> Les dieux incertains comprenaient sans doute et ceux dont Varron ne pouvait déterminer la nature ""avec une précision suffisante, et tous les mythes poétiques également exclus des Dii certi et selecti *. Aussi, Varron avertissait-il qu'il ne prétendait nullement ramener à un système quelconque les éléments disparates accumulés dans ce livre : Ego citius perduci possum^ ut in primo libro quœ dixi in dubitationetnrevocemy quàm in hoc quœ perscribam otnnia ad aliquam diritjam summam ^. Enfin, les dieux choisis étaient ceux qui avaient pris dans le culte public une plus large place précisément parce qu'ils symbolisent les grandes forces naturelles dont l'action incessante a plus particulièrement attiré l'attention des hommes. Varron se proposait de montrer, sous le voile de l'allégorie, la religion naturelle dont les Dit seleeti n'étaient qu'une représentation symbolique ; aussi avait-il fait précéder ce Kvre d'une introduction, dans laquelle il traitait de la théohgie naturelle *.
Antistius Labeo, jurisconsulte du temps d'Auguste et théologien remarquable, avait une manière plus populaire de classifier les dieux; il distinguait les puissances surnaturelles bonnes et mauvaises s. Les mauvaises se plaisent aux sacrifices sanglants et aux supplications lugubres ; les bonnes aiment les jeux et les banquets. La théologie était définitivement émancipée; elle se permettait déjuger ses dieux.
Mais il est permis de douter que ces érudits aient consulté les Indigitamenta eux-mêmes, où ce polythéisme compliqué et surchargé d'additions postérieures se trou-
(4)S6rT. JBn. II, 444* — (t) Aug. Vil, 47, F. Preuner, Mùenchen. gekhrt. Anzeig. 4959. p. 406, sqq. Preller, Ecan. Myih. p. 63, — (3) Auff. VU, 47. (4) Aug. Ibid. — (6) Aug. H, 44. Arn. VII,«.
46 » LES lOMIFKS l.\ LA ;\ ADIIION.
vuit peut-être réduit .i un dualisme coiiiyosé des deu\ forces créatrices représentées dans les êtres vivants par Icb soxcîi, nt où ils auraient pu surprendre à l'œuvre l'esprit 6lroit uL formaliste qui faijonna une multitude de dieux avec leiJ débris méconnus du couple divin.
Eu effet» il est facile de s apercevoir que tous les noms dv divinités extraits des hidicjUamenta ont la forme d'épit|j*'*h^j^ qui, comme nous Favons déjà dit d'après Vairon ^ éluieiil précédés de la dénomination de Divas Pater ou Diva Mater, réservée plus tard aux grandes diviliilcs. Ces expressions de Pater et de Mater désignent ^simplement la nature divine et non un être particulier. Toutes les invocations des Indigitamenta s'adressaient donc a la divinité en général, considérée comme bornant son acticm a un effet spécial et limité. Aussi Vidée de la divinité, dans son sens le plus large, fut-elle résumée pai' le UH)t Jupiter iDju'-piter) contraction de Divus Pater; et \ uïtTiii trouvait encore ce titre appliqué à 300 divinités distiucLes ^,
Mais cette distinction entre le nom de Dieu et Tépithète qui lui était appliqué^ était trop abstraite pour durer longtemps: le polythéisme commença en Italie, comme partout ailleurs, par la confusion entre Tattribut et la personne. La transformation des épithètes en dieux indépendants avaitdù commencer longtemps avant la rédaction des Indit/itamtmta ; elle se compléta sous Tœil et avec Tintei'vention des Pcnitifes qui, avec plus de science, auraient pu arracher ridée de Dieu à la décomposition que lui faisait subir Tespi it analytique des Romains
A Tùpoque où les Indigitamenta furent écrits^ le nombre des dieux était relativement peu considérable, et, par cette raisiui même, les attributs de chacun d'eux étaient multiples* lies attributs furent exprimés, comme dans leslita-
(0A««- VU, 3. - (5) Tortull. i^di^aM, 4 0.
PROGRiîS ru ?.)I.TTeÉT>MK 47
nies chrétiennes, par des épithètes dont la série, plus ou moins longue suivant l'importance du dieu, se déroulait à la suite de son nom. Comme chaque invocation faisait appel, non pas à toute la puissance du dieu, mais à une de ses facultés, l'épithète était, dans la pratique, beaucoup plus importante que le nom et fut employée isolément. Bientôt le souvenir de la relation qui existait primitivement entre le nom et ses qualifications se perdit et les dieux ouvrirent leurs rangs aux épithètes divinisées. Les Pontifes eux-mêmes furent complices de Tignorance générale ' et érigèrent en théorie théologique une erreur populaire : Ponfifices dicunl singulis actibus proprios deos prœesse 2.
H .serait intéressant de suivre au sein du collège des Pontifes la marche de la doctrine polythéistlque, depuis la rédaction des J/u^tryz/amen/a jusqu'à l'acceptation définitive de la théorie dont vient de parler Servius, mais nous eu sommes réduits aux conjectures. L'intérêt personnel des Pontifes n'étant nullement en cause dans cette transformation du dogme, il est probable qu'ils laissèrent la tradition s'altérer entre leurs mains sans en avoir conscience, en un mot, qu'ils cessèrent eux-mêmes de comprendre les livres sacrés. Celte conjecture, qui paraît improbable au premier abord, puisqu'il s'agit d'une tradition vivante et perpétuellement mise en pratique, est justifiée par les nécessités qu'imposa au collège cette pratique incessante elle-même.
Les Pontifes, en effet, durent être amenés de bonne heure à préparer, pour leurs consultations théologiques, des extraits {tabiilœ) du grand recueil s, qui contenaient les détails les plus pratiques et permettaient, comme nous l'avons vu plus haut, de ranger les matières dans un ordre qui facilitait les recher-
(i)Ambrosch, StuJ. p. 2C5. A. 4^ - (i) Serv. ^n. Il, 444.- (^3) Ambroftcb, Religionsbitcher der Rœmer^ p. 60-64.
48 LES PONTIFES BT LA TRADmOTI.
ches. Dans ces extraits, les Pontifes ne transcrivirent que le nécessaire , c'est-à-dire les invocations et les éjnthètes qui en précisaient la portée, omettant les noms génériques des grandes divinités, noms assez connus d'ailleurs pour qu'il parût inutile de les répéter sans cesse. Le manuel remplaça les documents originaux, et si bien, que les plus doctes Pontifes et, après eux, les archéologues, s'en sont probablement contentés. Alors, le fil léger qui rattachait chaque attribut à un nom divin fut tout à fait rompu, et des débris des grands dieux se forma cette tourbe de Diiminuti^^ c^s plébéiens * du monde invisible, dont se moque saint Augustin, et qui, selon son expression, avaient l'air de mettre le monde eu exploitation, à la façon des petits fermiers d'impôts oc quasi minusculos vectigalium conductores ^. s>
Un très-petit nombre d'adjectifs conservèrent, au moins aux yeux des doctes, leur caractère primitif : on reconnut encore Janm dans Consivius^ parce que l'habitude d'invoquer Janus au commencement de toutes choses avait aidé la mémoire ; dans F/wonta, ou au moins dans Lucinaj la grande Juno; Jupiter dans Centumpeda^ Tigil- /u5, SupinuSf Ruminus : les noms de Bona Dea^ Mata, Ops, Fauna^ Fatua étaient rapportés à Terra 4; le Tibre, Divus Pater Tiberinus^ se retrouvait encore sous ses titres syrdboUques de Coluher^ Rumouj Serra^ Terentus ^; mais c'étaient là des exceptions que le progrès du polythéisme eût fait disparaître, si ce progrès n'avait été arrêté par la philosophie.
Les Pontifes n'étaient, du reste, que trop portés, par l'excès de leur scrupule, à subordonner l'idée de Dieu aux mots qui l'expriment, et à croire qu'une modification dans la lettre entraînait une modification de l'être divin.
0) Plaul. Casm. II, 6, Î4. - (î) Aug. VII, 2. - (3) Aug. Vil, =^4. - (i) Macr. I, 42y S4. * (5) Serv. JSn. VIII, 63. 90. 95. 330.
Progrès du poLVTtiÉisME. 49
Ils distinguaient soigneusement quatre dénominations de la terre, Tellus, TeHmno^ Alior, K*/5or*, comme autant de dieux distincts ; dans leurs prières, ils avaient soin, après avoir prononcé le nom de la divinité qu'ils invoquaient, de comprendre dans une formule générale tous les noms qui pouvaient lui être attribués : {Pontifiçes) sic precan-* fur r Jupiter omnipotens, vel quo alio nomine appellari volueris^; et, pour surcroît de précaution, ils concluaient par une invocation générale qui réparait tout oubli de détail 3.
Cette superstition de la lettre apparaît, d'une manière bien plus frappante encnre, dans le culte rendu aux formes diverses d'un même dieu, reconnu unique dans son essence, et cependant assez différent de lui-même pour avoir plusieurs temples et plusieurs cultes particuliers. On voit même un Jupiter être jaloux des honneurs rendus à un autre Jupiter, et cela sous le règne d'Auguste * ! Cette naïveté montre que la personnalité la plus puissante, affirmée par la tradition qui lui avait conservé son nom générique, ne pouvait résister à cet instinct d'analyse qui brisait toutes les grandes idées et réduisait ia religion et la morale à l'observance littérale de pratiques minutieuses.
Le polythéisme à Rome s'est donc formé par voie d'analyse abstraite, tandis que la Grèce, non moins fidèle à l'idée qu'elle se faisait de la divinité, multipliait ses dieux par voie de génération. La procréation divine est essentiellement étrangère à la mythologie romaine qui, tout en établissant un contact perpétuel entre le monde humain et le monde divin, les avait séparés par une barrière infranchissable ; et ce fait est d'autant plus remarquable que la distinction des sexes lui était au con-
(I) Aug. \II,?3.-(î)Scrv..^/i.II,3ol. IV, 'w-. — 0)Serv. Gé'orr/. 1^ 40. ïl. — (ij DioCass. LIV^ 4. Sud. OH. Ainj- 9-
5^ LKS PONFIFKi ET LA TUAblTION.
traire familière et ne devait pas êlre omise dans les invocLil ons. Cette distinction , admise pour tous les dieux connus, était aussi admise pour les dieux inconnus, et lorsqu'il s'agissait d'invoquer un de ces derniers, les Pontifes recommandaient les formules Si Deus^ si Dea es^j — Sive DeOj sive Deœ \ — Sioe Mas^ sive Fe- (iiina 3. C*est que le sexe^ chez les dieux romjins, était purement symbolique ; il représentait des forces qui n'avaient de réalité que dans la nature visible et n'agissaient point en dehors d'elle.
Cependant, l'idée de sexe entraînait l'idée d'union, et la tradition primitive, ou peut-être les travaux théologiques des Pontifes, conduisirent la mythol »gïe jusque-là. Dans les anciens livres sacrés, au témoignage d'Aulu- Gelle *, les dieux apparaissaient par couples composés chacun de deux puissances analogues : Comprccaliones deoruin immortalium^ quœ ritu romano fiunt^ expositœ $imt in libris saccrdolinn popvli romani et in plerisque anliquis oralionibus. Inhisscriptumrst: Lumn Satumi ^, Satadam Ncpluni ^, Horam Quirini '^, Viriles Quirini, Maiam Yolcani, Heriem Junonis^ Moles Marlis ^ Neriencmqtœ Martis. Varron, qui, il est vmi, voyait l'antiquité romaine à travers les idées grecques, allait jusqu'à dire que les anciens Romains avaient attribué aux dieux des mariages féconds : el seooum et generationes deoruin majores stfùs, i, e, vctercs credidisse Ronianos, et eorum constituisse conjugia ^. ,
Il y avait là les éléments d'une théogonie, mais l'imagiiiallon italienne, dépourvue d'élan, ne chercha point dans
(I) Calo, Re rmt. 139. — (2) Act. (ndr. Arval. t. 3?. Gcll. II, 28.— (3) Scr?. jEn. II, 354. — (4) Gell XIII, Î3. — (5) Cf. Varr. VIII, :ir,. Liv. VIII, 4. XLV, 33. Serv. JEn. IIÏ, 439. — (6) Cf. Cic. Tim. Fraqm. XL Pacuv. ap. Fsst. p. 3Î6. Serv. Georg. I, 31. ^E/i. I, 44.— il) Cf. Enn.ap. Non. p. 420. 0?id. Met. X!V, 832 sqq. Plul. 0. Jt. 4ii. - («)Aug. IV, a2.
ABSENCE DE TUÉOGOME. 51
des fictions gracieuses la solution de problèmes qu'elle ne se posait pas; elle acceptait le inonde tel qu'il était, croyait toutes les divinités aussi anciennes que lui, puisqu'elle ne supposait pas qu'il eût pu exister un naoment sans elles, et ne se demandait pas s'il était arrivé à son harmonie présente par une série de développements successifs que les Grecs représentaient par des générations divines, (iomme elle avait pai'tagé entre ses dieux le domaine entier de la nature, elle ne trouva plus d'idées nouvelles à personnifier, et les unions divines dont nous avons parlé restèrent stériles, parce qu'elle était épuisée ^ Cependant on la voit, à l'époque historique, encouragée par le contact de la religion hellénique, essayer de créer des êtres divins par voie de génération anlhropomorphique. Un élément nouveau, la monnaie d'argent, venait d'être introduit dans la vie sociale et n'était pas encore représenté dans le monde divin. Les Pontifes ajoutèrent aux Indigilamenta un dieu. nouveau, AryeniinuSy qui passa pour le fils d\Esculanus ^, parce que la monnaie de cuivre était plus ancienne que la monnaie d'argent. Cet essai de théogonie est un fait remarquable dans l'histoire de la religion romaine ; il montre l'influence des idées grecques ; il permet même de déterminer approximativement l'époque pendant laquelle cette influence s'est exercée avec quelque énergie. Dans les temps primitifs, la richesse, représentée par des têtes de bétail, venait de {Jupiter) Pecimin; lorsque le cuivre, brut ou monnayé, devint l'instrument d'échange, il y eut un dieu jEscuianus, mais indépendant de Pecwiia 3; plus tard, Argenlinus est engendré i^ir ^Esculanus; en 217, la monnaie d'or attend un dispensateur, mais la sève théogonique est épuisée ; Argenlinus n';iura point de fils; les Pontifes eux-mêmes n'étaient plus assez croyants
(fUmbrosch, S/wJ. p.Ci. .t. lU. — n)Aug. ÏV, ?!. - (J) Pliu. AXMII, 3, 43.
ii LES I*GNTIFES Kt LA IRADIIION.
pour inscrire dans les Indifjitamenta un Deuà Aurinuê.
La mythologie latme, qui refusait à ses dieux des iiymenâ invisibles, devait rejeter encore avec plus d'énergie les unions entre les dieux et les hommes, qui sont le point de départ des légendes héroïques ^e la Grèce. On n'en trouve pas dans les traditions indigènes, elles efforts que firent les Grecs, quand ils écrivirent l'histoire de Rome, pour lui donner un passé héroïque, des ancêtres de race divine, trahissent les résistances d'une matière rebelle à l'anthropomorphisme. La légende vulgaire de la naissance de Romulus et de Rémus, inventée par Diodes de Péparélhe^ et accréditée par Fabius Pictor et Knnius*, a fait oublier une foule d'autres légendes accumulées sur ce point obscur. L'une d'elles, fabriquée par un certain Pro-^ mathion, a mieux conservé le caractère indigène. Le père des deux jumeaux n'est plus un dieu à forme humaine qui attend sa bien-aimée dans une grotte ^, mais un génie inconnu qui apparaît au foyer deTarchelius et n'emprunte à la forme humaine que ce qui exprime le mieux ses désirs *• La naissance du second fondateur de Rome, Servius Tullius, est due à une intervention divine manifestée de la môme manière s, et Denys d'Halicarnasse donne cette légende pour une tradition indigène consignée « èy raîç ènx&>ptoî; sbocypxfxï^. » Cœculus, le fondateur de Prœneste, était aussi le fils du foyer près duquel il fut trouvé 6, c està-dire d'une puissance inconnue qui pouvait créer sans remplir les conditions matérielles nécessaires à la génération humaine.
Ainsi, le bon sens des peuples latins n'attribuait pas à des dieux incorporels des amours humains : si Tadmiration
(1) PIul. Romul 3. — (î) lu. Vahlen, Ennia'i, poes, relu/, p. 9. xxviii Siiq. — (ij Scrv. JS/i. I, i'îS. CLOnd.FasL lll. Il sqq. Slal. SHv. Il, tït. — (4) PIul. Romul. t. — (5) Diuii. IV, j. Ovid. Fasi. 6)1 sqq. Plin. XX\VI,70. PIul. De Fort. Rom, 40. - iG) V-r^;. ^n. \l,r)7i .-qq.
ÔÊVELOPPEMENT DU DCMîME. 53
cherche à un grand homme une origine extraordinaire, elle peut lui donner un père divin, mais on ne voit qu'une étin* celle créatrice qui allume mystérieusement une vie nouvelle, sans intrigues, sans tendresse, et sans volupté. C'est ridée de la création appliquée à un cas particulier. 11 resterait même à prouver que ce contact entre le monde divin et }e monde humain n'a pas été produit par l'influence de la religion grecque. Quoi qu'il en soit, le sol romain est resté stérile en générations héroïques, et Scipion se trompait s'il espérait sérieusement se donner Jupiter Capitolin pour père K
La religion à Rome est donc adulte lorsque s'ouvre la période historique ; elle n'a plus dans son sein les éléments d'un développement ultérieur, car on ne peut considérer comme des additions sérieuses la création d'Argentinm et Timportance nouvelle attribuée à deux anciens dieux, LorM/m.s et Tî//a// «^5, rajeunis par des surnoms tiouveaux et devenus, le premier A ius LocuHns pour avoir averti de l'approche des Gaulois (390), le second [Tutanus) Redicnlus pour avoir forcé Annibal à rebrousser chemin (211)2.
Il ne faudrait pas croire cependant qu'elle soit restée stationnaire et que le respect du passé l'ait garantie de toute innovalion. Ce respect empêchait de retrancher, il ne défendait pas d'ajouter.
Le développement du dogme, àTépoque historique, est complètement dominé par l'iniluence grecque, qui ne s'exerça pas seulement à distance et par échange d'idées, mais qui s'implanta fortement au cœur de la tradition nationale et eut, avant l'ère répubUcaine, un organe officiel, les livres SibyUins, auxquels on donnait la parole quand la science indigène se déclarait impuissante.
0) Li?. XXVI, 49. XXXYIII, 58. - (2) Varr. ap. Non. p. 47. PJio. X, 43, 60. Paul. p. 581.
5i LES rO.NTIFES ET LA TRAniTION.
f.e contact des deux peuples développa chez le moins civilisé Tesprit d'imitation, et le besoin de trouver des analogies entre les deux religions ; d'un autre côté, l'oracle Sibyllin ordonna d'importer à Rome des dieux helléniques ; de sorte que la religion romaine se développa de deux manières, en ornant ses propres divinités d'attributs nouveaux, et en accueillant des cultes exotiques. Elle allait perdre, dans ce développement anormal, son originalité, ses préférences et ses antipathies; en acceptant l'anthropomorphisme, elle arrachait ses dieux aux mystéîieuses profondeurs de l'inconnu, sans se douter qu'elle les livrait ainsi aux coups du scepticisme et qu'elle associait ses destinées à celles d'une religion expirante. Le recueil des croyances, les Indigilamenia^ subsista toujours; mais ses dieux ne furent plus que de petits dieux (mmu/t), comparés à la brillante hiérarchie céleste qui se forma sur le modèle de la cour de l'Olympe.
L'Olympe romain, le Capitole, déblayé par Tarquin l'Ancien, vit s'élever un magnifique temple qui devait être désormais le centre visible du culte. La divinité, dans son sons le plus large, Jupiter (Divus Palcr)^ y était représentée un sceptre à la main et ornée d'attributs qui étabUssaient sa primauté (/wpi'/er Optimics Maximus). Un autre temple, élevé sur le mont Albain à Jupiter Laliaris^ devint le centre de la confédération latine. La toute-puissance du .dieu, plusieurs fois manifestée, lui valut des surnoms nouveaux. Il s'appelait déjà, de temps immémorial, Feretritis, Prœdator, Stator ; il reçut les litres de Victor (297) et plus tard dlnvicliis, de Salutaris, d'Hospitalis. Les Romains de l'empire, exercés à l'adulation, lui prodiguèrent les épithètes : c'était un moyen indirect de glorifier César, le Jupiter terrestre, dont il était l'ami et le protecteur.
Ainsi nous trouvons Jupiter Prœses Orbis, Pacator Orbis, Sponsor Sœculi Axigmtiy Propugnator, Liberator^ Depulsor,
I ÉVJiLOPPKMENT DU DOGME . 55
Vindex, UUor, Consercalor, Cxislos, Tutor, Tulator, Va/e/w, PrœsteSy ObsequenSy Fulgw\ Fulgurator, Fulminaris. Plusieurs de ces titres sont des invocations improvisées, mais celles qui servirent de prétexte à la construction de temples prirent probablement place dans les livres officiels, Junon, qui trônait sur le Capitole à côté de Jupiter, reçut le nom de Regina ; elle dut à une circonstance inconnue (390) le surnom de Cuprotina et à une révélation mystérieuse celui de Moneia (343). Enlin, sa sollicitude pour la famille des Césars lui valut les titres ôi!Augiisia et de Conservalrix. Minerve a autant de surnoms que de temples: Medica^ Memor, Capla^ ClialckUca. Diane devient Dm/m Viefrîa?sous^ Auguste : Mars, déjà connu sous les noms (ÏAvcrrimcuSj Silvanns^ reçoit ceux de Gradivus (282) et à'Ullor (sous le règne d'Auguste). Venus, dont le culte, d'après Cincius et Varrou^, n'existait pas encore au temps des rois, mais dont rimpoiiancu s accroît à mesure que s'accrédite la légende qui en fait la mère des Romains, est invoquée comme Victrix^ Genitrix^ 065e7we/i5'(295), à l'époque de guerres du Samnium ; des prodiges ou des légendes lui font donner les litres de Yerlicordia (H4j Calvciy Equestris,
Ces additions sont encore jusqu'à un certain point un produit indigène. Les cultea importés directement do la Grèce modifièrent plus profondément la religion. La ville qui avait accueilli les livres Sibyllins ne pouvait fermer ses portes au dieu qui les avait dictés. Apollon fut d'autant plus facilement accueilli que son nom se prêtait à une interprétation latine, de sorte que, sous la forme ApellOy ou même .4/:er/a ^, il avait l'air d'un dieu latin chargé de protéger les hommes ou de leur dévoiler les secrets de l'avenir. Il reçut presque aussitôt le surnom de Medicus
:i) Macr. I, \\ Il - (2) Macr. f, 17, U. Paul. p. it.
30 LES PONTIFES KT LA TRADITiON.
(Pœan) sous lequel Tinvoquaient les Vestales \ et qui lui valut un temple dans le Champ de Mars (429). Il se mit, • comme les autres, au service des Césars, et devint un habitant du Palatin, Apollo Palatinus. H paraît plus tard avec le litre déjà banal de Salularis, Conservator. Enfin la iuataisie des sculpteurs ou les pays d'où venaient ses statues lui fit donner les noms de Sanrfa/mriw5, Tortor, Putius {Pythiifx), Rhammisius.
Hercule suivit Apollon (o99) et ne larda pas à devenir populaire, car, outre que ses exploits sont de ceux qu apprectB le vulgaire, il absorba Semo Sancus et Dius Fidius. Le paysan vit en lui le gardien de ses champs et de ses troupeaux, Hercules Siloanus^ Cuslos, Tutor^ Ruslicus, HiLsfff'i'Uus ; les triomphateurs bâtirent des temples à Ihrvulrs Victor; les athlètes invoquèrent H. Celer ^ Ba/r-- (mlit!;; les soldats employés à exploiter des carrières, H. Sikmnus; enfin, Hercule, objet de l'admiration univers selU.», Defensor, Salutaris^ Pacifer, Invictus, Sanctus^ tint 1.^ ijrernier rang après Jupiter, lorsque Maximien- Herculiits s'assit sur le trône à côté de Dioclétien-Joi;tM5. Les Dioscures, Castor et PoUux, l'avaient probablement procédé à Rome : on leur attribuait la victoire du lac Eégille (496) et, plus tard, on crut les voir apparaître encore dans la mêlée à Pydna (168) et à Vérone (101). Enfin Vimmigration d'Esculape (204), de la Grande- Hère (203), l'altération du caractère primitif de Cérès, de Proserpine, de Flore, de Dis Pater, de Mercure, de Diane, sont des faits qui montrent assez l'intluejice des livres sibyllins sur la religion romaine. Nous parlerons dans un autre endroit des siècles de décadence et de l'invasion des divinités étrangères qui s'implantaient confusément dans l'empire. Ce n'était plus
\^\))iiSilT 1. 17, \r.
OÉVLLOPPIMENT DU DOGME. 57
une assimilalion ; c'était Vanarchie religieuse. Jusque-là, les dieux étrangers furent officiellement accueillis par l'État, et leurs noms durent être inscrits par les Pontifes au nombre de ceux qui avaient droit aux adorations des citoyens, avec une formule d'invocation. A côté des Indifji^ lamenta de Numa, qui^ignoraient le nom d'Apollon *, se forma un nouveau recueil, grossi par des additions incessantes. Rome, en elïet, n'empruntait pas à la Grèce seule. Ses armées rapportaient des dieux avec leur butin ^. Les Romains voulaient avoir pour amis les dieux de leurs ennemis; aussi avaient-ils soin de leur offrir un asile à Rome; ils évoquaient les dieux des villes assiégées et acceptaient l'héritage religieux des peuples vaincus ^. Enfin, les immigrations . de familles ou de populations entières, en particulier, celles qui donnèrent naissance à la plèbe, importèrent une foulo de cultes nouveaux dont quelques-uns passèrent dans la religion officielle.
Ces additions successives finirent par cacher aux yeux mêmes des pontifes les éléments de la religion primitive. Les anciens Indigitamenia^ qui répondaient de moins en moins aux besoins de la science théologique, furent complètement oubliés, enfouis sous les extraits, les classifications, les additions et les travaux d'exégèse, compilation volumineuse dans laquelle les noms des dieux disparaissaient au milieu des • gloses : nomina Jeorum aut dcarum, quœ un grandihus voluminibus vix comprehendere potverunty stngulis rébus propria dispertientes officia nvminum*. Saint Augustin comprend peut-être dans ces énormes volumes les ouvrages liturgiques dont il nous reste à parler et qui ont occupé, plus encore que les Indigiiamenla^ les loisirs laborieux des Pontifes.
0) Arn. li, 73. — (t) Minuc. Félix, Oct. VI, 4. Terfull. Ad Nat. II, 47. Aog. De Cons. Ev. I, 4J. — (S) Liv. V. tK Piin. XXVllI, •, 4. Wacr. ni, 9, 8. — (4) Aufe. IV, 8.