‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 83 sur 117 · UTILITÉ POLITIQUE DE LA RELIGION. H I · texte numérisé non relu

UTILITÉ POLITIQUE DE LA RELIGION. H I

celle-là leur paraissaient du superflu {super siilio), une superfétation qui troublait l'ordre établi. Aussi le principe de la liberté de conscience, le droit pour Findividu de choisir sa croyance et son culte, est directement contraire é la constitution de la cité antique et formelleraeiil proscrit par elle : € Separalim nemo habessit deos ; neve novoSf siveadvenaSf nisi publiée adscitoSy privalim colunto ^. »

La religion tenait donc de l'État sa légitimité et son empire sur les consciences, et Ton ne pouvait ajouter ni au dogme, ni à la liturgie sans Tordre exprès du sénat *. Dans cet état de subordination, son influence lut mis3 lout entière au service de l'État; on la vit tour à tour, à mesure que les révolutions faisaient prévaloir de nouveaux principes politiques,* consacrer de ses •bénédictions la royauté, l'oligarchie, la démocratie et l'empire. Lorsque la foi eut disparu, les esprits les plus sérieux la respectaient encore à titre d'auxiliaire du gouvernement, et trouvaient fort raisonnable à ce point de vue ses rites les plus singuliers. Déjà Polybe attribue au luxe de dévotion étalé par les Romains un but politique; plus tard, Cicéfon ne se lasse pas d'admirer l'habileté avec laquelle les ancêtres ont facilité par les institutions religieuses la pratique de l'art de gouverner, et n'hésite pas à déclarer que tout cet ensemble d'observances a été inventé pour l'utilité de la république*. Q. Mucius Scaîvolu et Varron ne pensaient pas autrement. Montesquieu montre fort bien comment cette relig'on purement extérieure, qui n'était ni une doctrine ni une morale, qui convenait parfaitement aux ignorants parce qu elle les dispensait de réfléchir, et aux hommes intelligents parce qu'elle leur laissait la liberté de penser, était éminem-

(4) Cic. Leg. H, 8. 40. Cf Liv. XXMX, 16 — (t) TerluH. ApoL 5. -. (3; Polyl). VI, 56. — (4) Cic. Divin, l, 47. II, 33. 35! Hei>, I, 2. Nat, Deor, lil. z.

312 AUTORITÉ ADMINISTflATlVE DES PONTlfES.

raoïU propre à servir d'instrument de gouveroemenl : <c C'était, à la vérité, dit-il, une chose très-extravagante 3) de faire dépendre le salut de la république de l'appétit )> sacré d'un poulet et de la disposition des entrailles des » victimes ; mais ceux qui introduisirent ces cérémonies y> en connaissaient bien le fort et le faible, et c^ne fut que )) par de bonnes raisons qu'ils péchèrent contre la raison )) même. Si ce culte avait été plus raisonnable, les 3) gens d'esprit en auraient été la dupe aussi bien que le > peuple, et par là on aurait perdu tout l'avantage qu'on y> pouvait en attendre. Il fallait donc des céréraonies'qui » pussent entrelenir la superstition des uns et entrer y> dans la politique des autres *. » Montesquieu se trompe, et Voltaire^ après lui, en attribuant au calcul l'institution des pratiques religieuses, mais il explique parfaitement pourquoi une religion si mesquine et si peu philosophique fut épargnée par le scepticisme. Jamais, en efTet, le culte national ne lut tourné en ridicule. Le mot (le P. Claudii Pulcher sur les poulets sacrés est une boutade qui montre plutôt la fougue proverbiale des Claudii que l'intention d'insulter la foi : on rapporte qu'Afranius avait écrit une comédie intitulée l'A M^wre^, mais le litre n'autorise pas à y voir une satire de l'art augurai. Cotta^ académicien et pontife, trouve la philosophie et la religion parfaitement compatibles et déclare que rien ne lui fera abandonner le culte de ses pères * ; il regarde la divination comme absurde, mais il croit au mi* racle d'Attus Navius. Les augures du temps de Cicéron se moquaient de leur collègue, Appius Claudius Pulcher, parce qu'il prenait Tauguration au sérieux ; mais, à la façon des philosophes du XVIH" siècle, ils faisaient de

(1) Monlesqu'en, Politique dcsUomains dins la relicfion, — (?) DicJ. phWosotih. 'Polythéime. — (3) Prob. Bucol, Vf, 31. — (i) Cic. Mt^, Dccir. lir, G.

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•ftESPECT DES ROMAINS rOlTR LA îlELiaiON. 313

l'impiété à huis clos, et trouvaient la religion excellente pour le peuple : ce Sapienter^ aiebant^ ad opinionem im" peritorum fictas esse religiones *. » Quant au mot de Caton, si souvent et si inexactement cité, on sait qu'il frappait non pas les augures, qui avaient tous les respects du vieux patriote, mais les Iiaruspices, ces sorciers toscans dont l'ingérence perpétuelle lui paraissait une humiliation pour la religion naîionale : oc Mirari se aiebat^ quod non rideret haruspexy haruspicem qunm vidissel"^. y> C'est aussi aux haruspices que les spectateurs renvoyaient ces vers de Pacuvius : <t Nam istis^ qui linguam avium inlelligunty Plusque exalieno jecore sapiunt quant ex suo, Magis audiendum quam auscullandum censeo ^. » Le sans-façon avec lequel les haruspices étaient traités, même par ceux qui croyaient à leur science, par Ti. Sempr'. Gracchus, qui les consulte sur l'apparition des serpents dans sa maison^ et qui cependant les traite de Tusci et barbari dans un dialogue de Cicéron ^, est peut-être la meilleure preuve que chez .les Romains, la religion était une des formes du patriotisme. Un antagonisme entre ces deux sentiments complémentaires l'un de l'autre était une chose impossible.

Cependant, on eût pu craindre que les ministres de la religion ne rompissent au profit de leur ambition cet accord merveilleux et n'usassent de leur autorité pour se rendre indépendants de l'État. Le droit, conquis par les collèges sacerdotaux, d'éhre eux-mêmes leurs membres était déjà un grand pas fait dans cette voie.

Mais l'État avait, contre une pareille éventualité, des garanties plus que suffisantes. Il manquait aux prêtres, •et même aux Pontifes, les plus puissants de tous, les deux

(1) Cic. Divin, I, 47. — (2) Cic. Divin. II, 24. Nat. Dcor. î, îfi.— — (3) Cic. Divin. I, 57. — (4) Cic' Divin. 1, «9. — i^5) Cic. Nat. Deor. 11^ 4.

314 AUTORITÉ ADMINISTRATlVJi DES PONTIFES.

éléments nécessaires de l'indépendance, le droit d'initiative et le pouvoir exécutif. Us ne pouvaient ni décider officiellement une question dont ils n'auraient point été saisis par le Sénat, ni donner à leurs décisions une valeur obligatoire. Les fétiaux et les augures n'étaient que les auxiliaires des magistrats qui concluaient des traités ou convoquaient les comices ^ ; les Xvirs n'ouvraient les livres Sibyllins que sur l'invitation du Sénat; les Pontifes n'avaient point d'autorité executive, même dans le monde sacerdotal qu'ils gouvernaient, de sorte que le peuple dut intervenir plus d'une fois pour faire respecter leurs règlements disciplinaires. Le Sénat se réservait la police des cultes. C'est lui qui accorde aux dieux nouveaux le droit de cité» lui qui ordonne aux édiles de chasser de Rome les superstitions contraires à l'esprit du culte national ou aux préteurs de sévir contre les devins (215), lui qui défend de consulter les Sortes Praenestinae (242) et qui prononce la dissolution de la société des adorateurs de Bacchus (186)2.

11 y a plus : on se souvint toujours à Rome qu'en principe le sacerdoce n^était , dans l'État comme dans la famille, qu'une des formes de l'autorité, et qu'à ce titre, les prêtres étaient seulement les suppléants des chefs de l'État. Aussi, dans les occasions les plus solennelles, c'étaient les magistrats qui remplissaient eux-mêmes les fonctions sacerdotales : ils sacrifiaient sur le Capitole au commencement de l'année, sur le mont Albain aux fériés Latines; c'était à eux de formuler les vœux publics, de promettre aux dieux des fériés extraordinaires ou des jeux, de prendre les auspices et de consacrer les temples. S'ils étaient absents, le Sénat aimait mieux créer des dictateurs pour remplir leur office que de fournir au P. M.

. (1) J. Amhrosclï, De sacris Hornan. libn's. *8i0. — (i) Uv. IV. 30. XXV, ^ . XXXrX, «6. Vul. Max. r, 3. Liv. XXXiX, 8. Cic. Leij, If, 15.

PRÊTRES ET UAOISIRATS. 315

l'occasion de l'usurper. Pontifes et augures ne figuraient dans ces solennités qu'à titre de maîtres des cérémonies, chargés d'indiquer à l'officiant les rites à observer, et de lui dicter les formules du rituel. Les prêtres n'avaient pas même le droit de refuser leur concours aux magistrats: les Pontifes eux-mêmes l'apprirent quelquefois • à leurs dépens. Quoique Denys d'Halicarnasse les déclare irresponsables € ocAfTtexjâ'jyct rda-rig dixr^ xaL frjfAta;, o.re /îojXvi Icyov ccKodiâéinti ojzt drufjif ^, ^ ils ne jouissaient point d'une inviolabilité qui leur permît une longue résistance. Les tribuns pouvaient exercer sur eux leur toute-puissance, pourvu qu'ils le fissent avec respect * ; les autres magistrats pouvaient les citer devant le peuple ; c'est ainsi que le P. M. Cornélius Barbatus fut forcé, malgré ses objections théologiques, d'assister Cn. Flavius dans la dédicace du temple de la Concorde '^. A plus forte raison les collèges inférieurs étaient-ils justiciables du peuple. On vit, lorsque les livres Sibyllins défendirent d'envoyer une armée pour rétablir Ptolémée Aulétès sur son trône (57 a. Chr.) le tribun C. Caton traîner les Xvirs devant l'assemblée populaire et les forcer à divulguer, séance tenante, la réponse de l'oracle *• Enfin, pour montrer combien l'influence des prêtres gênait peu l'État, il suffira de dire que, dans un moment de pénurie, il put faire vendre les biens dont Numa les avait dotés, sans provoquer de réclamations ^.

Une semblable soumission, de la part d'hommes qui disposaient dune immense autorité sur les consciences, s'expliquerait toutefois difficilement si la religion et l'État, intimement unis en principe, avaient été représentés en réalité par deux classes d'hommes distinctes. Mais c'est ici qu'éclate la logique qui se trouve tou-

(\) Dion. Il, "îa. — (t)Cic. Prodom. 45. LW. Epii. xlvii. — (3) LW. FX, 46. — (4) Dio. XXXIX. 45. - {^) App. B. Mithrid. ît.

316 AUTORITÉ AD^HNISTUATIVE DES POiXTlFES.

jiDurs au fond de toutes les institutions romaines. A Rome, les dignités sacerdotales, si l'on excepte le flaminat, n'étaient point une consécration qui enlevât ceux qu'elle touchait à la vie active, ni un droit héréditaire qui se transipit au sein d'une caste; elles étaient le couronnement d'une, carrière bien remplie, la dernière ambition des citoyens qui, portés au Sénat par les magistratures qu'ils, avaient remplies, .aspiraient à diriger à la fois les deux forces qui menaient la société. Ainsi c'étaient les mêmes hommes qui, à des titres différents, siégeaient au Sénat, dont ils formaient comme Taristocratie, et au sein des collèges : et si, dans le Sénat, ils n'oubliaient point qu'ils étaient prêtres, ils se souvenaient certainement dans leurs collèges qu'ils étaient sénateurs. Loisqu'une question religieuse était soumise au Sénats leur opinion, écoutée ayec déférence, entraînait le vote de l'assemblée, de sorte qu'il n'y avait pas à craindre de contradiction entre les sénatus-consultes et les décrets des collèges. En un mat, les collèges étaient, de fait, transportés au sein du Sénat et fondus avec lui.

Tel fut du moins l'état des choses aux plus beaux temps de la république. On évitait alors de confier les dignités sacerdotales à des jeunes gens qui n'avaient pas pris part encore au maniement des affaires. L'histoire cite comme des exceptions l'élection du jeune P. Licinius Crassus devenu P, M, avant d'avoir obtenu l'édilité curule (212) e: Ante hune intra CXX annosj nemo pi^aeter P. Cornelium Çalussam pontifeœ maximus creatus est , qui sella curuli non sedisset *, 3) la cooptation dans le collège des augures de T. Sempronius GracchUs (204) « admodum adolescens^ quod tune perrarum in mandandis sacerdotiis erat 2, :j^ et celle du pontife Cn. Domitius Ahenobarbus « oppido ado* lescens saccrdos factus » (172) '\

(I) Lir. WV, 5. -. (2) Liv. XMX, 38. - (1) Liv. XLIl, ?8.

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