DE LA LOI OGULNIA A LA LOI DOMITIA
Nous ne savons comment fut exécutée la loi Oguluia : mais il est probable qne les deux collèges furent complétés par la voie ordinaire de la cooptation.
Le collège pontifical se composait donc d'un nombre égal de patriciens et de plébéiens. Ce n'est pas à dire que la loi nouvelle eût garanti aux patriciens les quatre siégos occupés par eux, mais, on fait, la balance resta égale entre les deux ordres ^ Cet équilibre donnait à l'autorité du P. M, déjà si considérable, une importance nouvelle. En cas de partage des voix, l'opinion du P. M. devait entraîner la décision de l'assemblée : de sorte que, dans toutes les questions qui toucheraient atix intérêts des deux classes, les plébéiens pouvaient suspecter l'impartialité du collège. Du reste^ Ja juridiction pontificale appartenait tout entière au P. M., et les plébéiens n'auraient remporté qu'une demi- victoire s'ils n'avaient assure à ceux qui les représentaient la possibilité d'arriver à la présidence du collège. Les pontifes plébéiens, créés par la loi Ogulnia, étaient complètement assimilés aux autres pontifes, et pouvaient comme eux prétendre au titre de P- M., maisJ il était à ctaindre que ce droit théorique ne fût annulé dans la pratique par l'influence prépondérante du parti patricien. Si les deux partis s'obstinaient à soutenir deux candidats au pontificat suprême, l'égalité des voix rendait l'élection du P M. par le collège impos-
n: L. Lange, fiom. X\i. H, p. 91.
32i HHTOmE DU COLLÉGB DES PONTIFES.
sible. De ces deux alternatives, Tune engageait les plébéiens à intervenir dans Télection, l'autre leur fournissait pour cela un prétexte.
11 ne s'agissait plus cette fois d'élargir, mais de modifier la constitution du collège et de lui enlever une partie de son autonomie pour y installer l'influence permanente de l'Etal. Sous le régime de l'inégalité, le collège était rallié à l'Etat par la communauté d'intérêts ; sous le régime nouveau, qui avait à craindre ses défections, il devait l'être par des Uens de subordination. Le peuple décida que l'élection du P. M. aurait lieu, comme celle des magistrats, dans les comices. Cette décision si grave et qui fut pour les Pontifes une date si mémorable, a été oubliée par l'histoire, et probablement parles annales dans lesquelles les historiens ont puisé. On dirait que les Pontifes ont supprimé à dessein des archives publiques la trace d'un fait qui rappelait un de leurs échecs. Nous liions en effet dans Tite-Live, à la date de 212 : a: Coinilia inde ponti/ici rnaximo creando sunt habita. Ea comitia novus pontifex Jtf. Cornélius Cethegiis hahuit *. L'historien n'accompagne ces paroles d'aucun commentaire : il parle de ces comices électoraux comme d'une coutume déjà consacrée. Peut-être avait-il traité la question qui nous occupe dans un des livres perdus de la seconde décade. En tout cas, c'est dans cette lacune de l'histoire qu'il faut placer la première élection du P. M. Celle de Ti. Coruncanius (253) 2, le premier plébéien qui soit parvenu au souverain pontificat, est peut-être déjà l'œuvre des comices ; du moins aucune preuve };ositive n'empêche de fixer à cette date Tintervention du pouvoir public dans le gouvernement du collège. Si cette conjecture est vraie, le peuple justifia ses prétentions en faisant tout d'abord un excellent choix. Ti. Coruncanius était, dans la science
(I) Liv. XXV, 5. — («) Liv. JEprt. XVIII.
KLECiON DU P. M. PAR LES COMICES 325
Ihéologique et juridique, une autorité respectée, et sa réputation n'a été égalée que par les deux Sccevola.
A l'époque où l'élection du P. M, fut transportée du .collège au peuple, les comices par tribus, dont la loi Hortensia (287) venait de proclame)' une dernière fois la souveraineté, avaient attiré à eux toute la vie politique. C'est à eux que la loi confia l'élection du P. M. Mais des scrupules religieux firent modifier la forme des comices : les Romains montrèrent une fois de plus avec quel talent ils savaient concilier les usages nouveaux et la lettre des vieilles coutumes. Comme l'autorité sacerdotale, fondée sur le droit divin, ne dérivait point de la souveraineté populaire, la théologie ne. pouvait reconnaître au peuple le droit de la conférer, ou d'y ajouter quelque chose. En conséquence, on fit reposer l'élection du P. M. sur une liction légale. Les comices, composés de la minorité du peuple, semblèrent indiquer plutôt qu'imposer leur choix, et le collège était censé prendre en considération ce vœu, qui, n'émanant point de la majorité, n'avait point le caractère d'une injonction formelle.
A l'époque de l'élection de Ti. Goruncanius, le territoire romain comptait XXXIII tribus : la minorité absolue était donc de XVI tribus. Lorsqu'en 241, le nombre des tribus fut porté au chiffre définitif de XXXV^ la minorité s'éleva à XVll tribus. Le vole de XIX tribus, majorité de ces comices restremts, suffisait donc à l'élection du P. M. Les tribus votantes étaient tirées au sort a: non cerla conditione juris, sed sm^tis beneficio fortuito^ y> elles comices présidés par les Pontifes 2, ce qui prouve assez que les tribus dont il s'agit ici ne sont pas, comme l'ont prétendu quelques critiques, les tribus introduites dans les comices centuriates par la réforme de 244 ^.
(!) Cic. Leg. agrar. H, 7. — (i) Liv. XXV, 6. -(3) V. ap. L. Mercklio, Die Cooptât, der Rôme)\ p. 137.
32G HI^TqiHB I)P CulLÉOB DES FONTIFES.
Tout ce que nous savons du mécanisme (Je rélectiqn est contenu da^s un passage du deuxième discours de Cic. contre la loi agraire de RuUus. Rullus avait adopté le même procédé pour rélection des Xvirs qui devaient être, chargés d'exécuter sa loi, et c'est à cette ,cirpû^stanc^ que nous devons les renseignements qui précèdent.
Le collège des Pontifes, à partir dp 253, ou tout au moins de 212, reçoit donc du suffrage populaire le pjief qui le dingfil ^ Mais, tout en perdant une partie de- son indépjandancQ, il conservait presque intacte son autonomie. \.e p. M. est toujours choisi dans son sein, où il n'est entré que parî^ CQQp^ation, c'est-à-dire, parle libre cl^oix du collège lui-môme. La cooptation était une barrière qui s'apposait à tout empiétement ultérieur de l'Ktat. Ejlp donnait aux collèges sacerdotaux un^ forpe de cohésipp qui leur pprmettait de vivre de leur vie- prqpre au milieu d'une société déjà nivelée parTesprit démo cratique. tes prêtres qui recevaient d'elle leur caractère np pouvaient lâtrp assimilés à des fonctionnaires pubHcs.
Le mouvement démocratique qui déplaçait peu à peu les b^ses de 1^ socif§té en substituant partout Vî^utorité éfnanép du suffrage populaire à celle qui s'appuyait sur la Iraditiou, ten4ftit à supprimer tout pouvoir qui ne recopnaissait pas pqpr prigiue lasouY^raiueté 4u peuple. Il avait restrpiï^^ l'initiative iudivi4uelle sous toutes ses formes : le plébiscite de L. Trebpnius (448) avait enleyé aux tribuns le droit de s'adjoindre des collègues par cooptation, si les comices n'avaient pu éhre, en une séance, les dix candidats : les consuls avaient abandonné aux comices la nomination des questeurs (447) ; Vimperiim militaire luimême avait été amoindri ; le peuple s'était réservé la upmmatiou de six tribuns légiqonaires sur vingt-quatre (362) de seize en 314, et enfin, de la totalité en 207. Le titre de
(4) IJv. XXXIX, 46. Il, if
ATTAQUES DIRIGÉES CONTBE LA COOPTATION. 3i7
sénateur, qui était conféré à l'origine par le bon plaisif des* consuls, dépendait, lui aussi, du suffrage universel, car la loi Ovinia (354 ?), qui confia aux censeurs la lectio senatûSj et le plébiscite d'Atinius (214) avaient fait aux censeurs un devoir d'ouvrir le Sénat à ceux qui avaient exercé des fonctions publiques. Seuls, les collèges sacerdotaux avaient conservé les vieilles coutumes de Tâgè patriarcal et se perpétuaient en vertu de leur vitalité propre. Armés d'une influence considérable et cependant irresponsables, intervenant dans les affaires publiques au nom d'une tradition dont ils connaissaient seuls les'subtilités et échappant à tout contrôle, ils pouvaient être un danger pour l'Etat, s'ils parvenaient à décliner perpétuellement sa surveillance. N'avait-on pas vu récemment (105) les pontifes et les augures refuser Vimpôt, sous prétexte qu'ils ne l'avaient pas payé depuis longtemps, et invoquer ainsi un abus comme un^ coutume /?
La déinocralie réclama pour l'État ce droit de surveillance, assez justifié par l'influence politique et l'irresponsabilité des collèges. Le seul moyen efficace de l'exercer était de ne laisser- arriver au sacerdoce que les élus du peuple, c'est-à-dire d'abolir la cooptation. Le tribiia C. Licinius Crassus (1 45) présenta un projet de loi sur ^es sacerdoces l;en4ftnt à remplacer la cooptation par le suffrage des comices, sans doute des comices restreints employés pour l'élection du P. M. c Cooptatio... collegiorum ad populi beneficium Iransferebatur ^. ^ Mais, à cette époque, l'aristocratie conservait encore un prestige que les victoires des deux Scij[)ions, de T. QuincUus Flamininus, de Q. CiBcilius Metellus Macédoniens et de L. Mummius Achaïcus avaient rajeuni. Elle combattit avec succès la rogation du tribun par l'organe de l'ami de Scipion Emi- Uen, C. Laelius, alors préteur. Elle ne pouvait mieux choi-
(4) Liv. XXXin, 4«. — («) €ic. Amint. 25.
328 niSTOTRK nu collège I'ES pontifes.
sir le défenseur de ses intérêts. LoBlius était populaire ; il s'occupait du sort des classes pauvres, et il préparait, en ce moment-là même, une loi agraire qui ne devait jamais voirie jour. Sa parole fut écoutée. 11 im'oqua le respect de la tradition, l'inviolabilité de la religion ; il eut Tart de paraître désintéressé : bref, il parlait d'or {auréola oraliuncula) ^. Le peuple, qui d'ailleurs sentait son incompétence dans ces questions délicates, intimidé par cette protestation solennelle, laissa tomber le projet de loi .
Le discours de Lœlius ajourna la solution du débat, mais né put Tajounier indéfiniment. L'échec de Licinius était dû, moins à ces grands mots de religion et de coutume séculaire, tant de fois jetés au milieu des discussions politiques, qu'aux préoccupations du moment. Le peuple souffrait des conditions économiques dans lesquelles Taccumulation de la richesse entre les mains d'un petit nombre de propriétaires et l'esclavage avaient placé la société; mais il attendait encore son salut de l'aristocralie. Celle-ci ne songeait qu'à se perpétuer au pouvoir et à en écarter les hommes nouveaux. Les^ distributions de vivres et d'argent lui permettaient de manier à son gré une tourbe d'affamés qui vivaient des corruptions électorales. Elle écartait des oreilles du peuple tout ce qui aurait pîi le faire sortir de sa résignation passive ; à sa prière, le complaisant Lcelius avait déchiré un projet de loi agraire et mérité par cet acte d'égoïsme pusillanime le surnom de Sage. Tout à coup le gouvernement aristocratique fut surpris dans sa sécurité par un appel au droite à la justice, à la revendication. Ce cri généreux partait des rangs de l'aristocratie elle-même : Ti. Sempronius Gracchus, neveu par sa mère du second Africain, s'était épris d'un amour désintéressé pour les classes nécessiteuses, et venait leur offrir un dévouement sans arrière-pensée. Une crise so-
(I) Cic. Nal. Ueor. III, ? H. Brut. 2<.
Là COOPTATION REMPLACÉE PAR l'kLECTION. 3Î9
ciale commençait. On sait quel en fut le dénoûment. L'aristocratie déploya,. pour défendre ses possessionsjadis usurpées sur le domaine public, une redoutable énergie trop bien secondée par la légèreté et l'ingratitude du peuple. Les deux Gracques succombèrent Fun après Tautre devant une tâche impossible : leur mémoire fut calomniée ; leur mère seule osa parler avec orgueil de ceux que Fhistoire, écrite par la réaction triomphante, a flétris du nom de factieux.
L'aristocratie sortait de celte lutte, plus puissante en apparence qu'elle ne Payait jamais été : le peuple effrayé avait repris sa première docilité et laissait anéantir par des lois réactionnaires les derniers débris de l'œuvre des Gracques. Dix ans après la mort de Caïus, il ne restait plus rien de la loi agraire. Mais l'aristocratie avait perdu tout ce qui faisait sa force ; ses haines et ses violences avaient donné la mesure de son désintéressement et de son patriotisme : elle avait appelé la force matérielle au secours de ses arguments, sans songer qu'elle enseignait à ses adversaires un moyen infaiUible de la vaincre, car la supériorité de la force appartient au peuple. Une lutte nouvelle allait s'engager, lutte également funeste aux deux partis, et qui eut pour terme la dictature militaire.
Le réveil de l'esprit démocratique, après les Gracques, fut signalé par une attaque décisive contre la cooptation sacerdotale.
Le tribun On. Domitius Ahenobarbus (104) irrité, selon Suétone, de n'avoir pu remplacer son père dans le collège des Pontifes ^, reprit les projets de son prédécesseur C. Licinius, et proposa de nouveau de substituer l'élection à la cooptation dans les quatre grands collèges, a ut sacerdotes, quos antea collegae sufficiebanly populus creareL-. » Domitius paraît avoir profite de l'expérience
(I) Suei, yero, «. — (.«) Vell. Il, it.
33Q HISTOIRE PU COLÎ.ÉGfc DES POîTriPES.
de 145 et transigé avec l'ancienne coutume. La loi Domitia laissait aux collèges l'initiative, en leur permettant de nommer les candidats qu'ils recommandaient au peuple. Toutefois, afin d'empêcher les collèges d'exercer une pression sur les comices en restreignant outre mesure le n jmbre des nominations, il fut drcidé que chaque candi- <lut ne pourrait être recommandé par plus de deux membres ^ , L'élection èlait confiée aux comices restreints ; le candidat élu devait êlre ensuite coopté, selon la forme ordinaire, par son collège .
Cette combinaison de 1h cooptation et de l'élection satisfaisait; à la fois aux intérêts du ppuple et aux scrupules religieux. Cependant les conservateurs reproduisirent les arguments de C. Lœlius, mais sans succès. On savait que ces graves personnages, qui avaient toujours à la bouche les exemples des ancêtres, n'avaient pas pour l'or de Jugurtha les yeux de Fabricius, et que ce grand respect de la coutume n'était que de l'hypocrisie. La vertu de M. iEmihus Scaurus lui-même, rhonneur de son p^rti, n'était pas à l'abri de tout soupçon. Du reste, les ancêtres perdaient de leur crédit : le peuple ne craignait plus les innovations, il regrettait plutôt d'avoir hésité si longtemps à faire des réformes.