‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 89 sur 117 · PONTIFICAT DKS EMPEREURS PAÏENS · texte numérisé non relu

PONTIFICAT DKS EMPEREURS PAÏENS

Ce qu'Auguste acceptait avec cette réserve calculée, n'était rien moins que l'autorité discrétionnaire en matière de religion ; € ttovtwv {ctÙTOXpdzcpiç) xcù rwv co-iwv xcù Tôiv Ufjdy xvpuvoi(7iv *. i> Cicéron s'effrayait déjà de voir l'autorité pontificale aux mains d'un tribun qui aurait pu s'en servir pour légitimer ses violences' 3 : qu'eût-il dit de cette formidable concentration de tous les pouvoirs?

Le prestige du sacerdoce ne devait pas tarder, il est vrai, à s'évanouir ; mais il se survécut en quelque sorte à lui-môme, car l'adulation officielle continua de s'en servir, et il agit longtemps encore sur les âmes simples.

Les conditions nouvelles dans lesquelles s'exerçait le pouvoir spirituel devaient produire une désorganisation du corps sacerdotaL Tels qu'ils étaient, dépouillés du droit de cooptation, les collèges pouvaient encore, grâce au respect public et à l'inamovibilité de leurs membres, conserver quelque ombre d'indépendance. Le prince, encouragé par les compUisances irréfléchies du peuple, brisa leurs règlements pour y substituer sa volonté. Dès l'an 29, il avait reçu le pouvoir de nommer des prêtres surnuméraires en aussi grand nombre qu'il voudrait € Upioiç TS avxov xat imèp rov dpi^acvy caovq cb «et êôeXvjoT;, 7rpoatpeîo'eai7rj&ca3t«TW'nQ<7avrc *. ^ C'était là une prérogative de

(I) J. A. Bosius, De Fontificahi maximo imperatorum romanorumf ap.

GrsBY. Tbes. V, p. S70-3I9. B. de la Bastie, Du souverain porUifcat

des empereurs romains (Mém. de TAcad. des lascripl. XII, p. 355-417^

XV, p. 38-1 i5). - («) Dio Cass. LXÎII, 17. — (3) Cic. AU, \\\, 5. —

4) DioCass. Ll, 20.

KXTSN8I0V DU POUVmR PONTVIGAL. 318

création nouvelle qui se confondit naturellement» entre les mains des princes, avec les attributions du P. M. Ce plé*» biscite malencontreux enli^va aux collèges la stabilité qu'ils devaient à l'observance exacte de leurs statuts; il les livra à Tarbitraire du prince et aux ambitions mesquines de ses courtisans. On vit sous ce régime le nombre des Augures s'élever jusqu'à 28 au moins. La distinction maintenue entre les membres ordinaires (adlecti adnumerum) et les surnuméraires {supra numerum) n'avait aucune valeur pratique ; elle ne put conserver aux collèges, envahis par ces superfétations, leur caractère et leur rôle primitif. Le droit de nomination accordé aux princes s'étendit, par la force des choses, aux membres ordinaires ^, car, en admettant même que les collèges eussent conservé quelque ini* tiative, les membres surnuméraires devaient être consi* dérés comme ayant un droit immédiat sur les places vacantes. tJu reste, les princes n'avaient pas besoin d'adopter les procédés et d'assumer les responsabilités de l'arbitraire ; depuis qua Tibère eut supprimé (14) les co*' mices qui avaient résisté en deux ou trois circonstances à son père adoptif, ils avaient, dans le Sénat, un admiraUe instrument de domination, sur la docilité duquel ils pou^ valent compter. Les plus habiles dans l'art de régner préféraient cacher leur volonté sous* les formes tradition* nelles d'un sénatus-consulte, surtout lorsqu'il s'agissait d'un membre de leur famille ou de leurs am^ personnels ^. Ainsi, Tibère fait nommer son petit neveu Néron, Vitellius, Veranius et Servaeus par le Sénat ^ ; dans les fastes auguraux^, les membres de la famille impériale sont ditsc coop* (ai. ex S.C. y> C'était delà délicatesse. Cependant, Claude, Galba, Oihon nommaient directement lem^s candidats ^,

(4) V. L. Mcicklin, CoopL p, 4B3. 508. — (2) Tli. Mommsen, (Euvres de Borghesi, 111, p. 409. fJole î>. — (3) Tac. Ami. 111, 49. 59. — (i) Grul. 300, 4 . — (5) Suel. Claud. tt. Tac. Hist I, %. '77, plul. 0<^o, 4.

dli HISTOIRE DU COLLEGE DE9 PONTIPSS.

A partir de Vespasien, les prinoes abrègent les formalités que nécesbitait la nomination ; ils se contentent d'envoyer aux collèges la liste des candidats de leur choix : on trouve un frère Arvale coopté a ea> labella Imp. Caesa^ ris Vespasiani Aug. missa^ d un membre de la sodalité Antoninienne coopté € eœ Htteris Imp. AnUmini PU Feli^ m... ^ > Ainsi, la désorganisation des collèges avait ren*versé toutes les barrières qui auraient pu faire obstacle au bon plaisir du prince : ils étaient courbés, comme le reste de la société, devant le pou\oir absolu, sans qu'on puisse distinguer s'ils obéissaient au, chef de l'Etat ou au chef de la religion. Pour légitimer ou pour mieux assurer l'autorité qu'il y exerçait, le prince y entrait de sa personne et y occupait naturellement la première place. Cette politique remonte à César, auquel le Sénat et le peuple avaient conféré le sacerdoce universel ^ : Auguste était à la fois Pontife , Septemvir Epulon, Augure et X Vvir ; Néron . Domitien, Commode étaient membres de tous les collèges ^. Le cumul des dignités sacerdotales n'était pas chose inconnue sous la république, mais cet abus, régularisé au bénéfice des Césars , fit désormais partie des institutions monarchiques. Il était reconnu en principe que .l'empereur possédait tous les sacerdoces et pouvait en disposer à son gré î iv nduraiç xaiç Upcaùvo^ Upô)7^M^ x»i

Les collèges s'ouvrirent également pour les membres de la famille impériale, qui y entraient dès leur enfance et avaient quelquefois plus de sacerdoces que d'années. C'était un moyen de flatter et de surveiller les collèges, de trouver des titres pour les jeunes princes, et surtout d'établir en fait, sinon on théorie, rhérédité de ces honneurs.

(I) Act fnilr. Arv. Tab. AXIL Burghcsi, Fast. sacerd. p. i55. 2/2.cf. Is. Renier, J/<«cr, del'Alg. 4826. — («) Dio Cass. XLIl, 61. — (3)Eckhel, D. iV. VI, ÎCI. Orcll. 764. Lampiid. Commod, 42. - (4) Dio Otss. Llli, 47.

UNlV£R;iALlTÉ DU SAGRRDOCE UfPÉRUL. 34$

Il fallait pour cela violer Tantique règlement qui avait eu précisément pour but d'empêcher Tenvahissement des sacerdoces publics par une famille, en défendant d'admettre deux membres de la même gem à la fois dans le même collège. Auguste, en faisant entrer dans le collège des Pontifes et celui des Augures ses deux petits-fils, Caïus et Lucius César \ acheva de détruire les principes fondamentaux de l'organisation des corps reUgieux, et tout ce qui les élevait à la hauteur d'institutions publiques. Au contraire, la poUtique impériale favorisa les associations particulières ou ëodalitès qui se multipUèrent à l'infini dès que la gens Julia eut donné l'exemple en fondant la sodaUté des Augustales^ et s'appliqua à faire entrer dans les mœurs le principe d'hérédité : a Otho recms ab exsilio reversos nobiles adolescenlulos avilis ac patemis sacerdoliis recoluit 2. y> Encourager les prétentions héréditaires sans permettre qu'elles en vinssent à constituer un droit indépendant de la volonté du prince, c'était à la fois créer une aristocratie et l'asservir. Ainsi, l'ancienne constitution religieuse de Rome était systématiquement détniite, et sur ses ruines grandissait l'omnipotence des étranges Pontifes que Rome s'était donnés.

Auguste avait pris soin d'assurer l'union perpétuelle du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. 11 n'avait pas besoin pour cela de faire décréter l'hérédité du sacerdoce dans sa famille, comme l'avait fait César en 44 ; il lui suffi* sait de faire entrer son successeur dans le collège des Pontifes, prêt à ramasser le titre de P. M. aussitôt qu'il l'aurait laissé tomber en montant à l'Olympe. Aucune loi ne régla donc la transmission de l'autorité temporelle et spirituelle dans la famille des Césars : le fondateur de l'empire avait assis sa dynastie sur des bases plus solides que des titres légaux. Cest ainsi qu'à la mort d'Auguste. Tibère

(OOrcll. 633. 634. 6H. - (8) Tac flis^ I, 77.

340 HISTOIRK DU GOLLÉOB DES POimPBB.

déjà revêtu pâi^ lui de la puissance tribunitienne {&) et de la puissance pix)consulaire (43), se trouva de fait maître de l'empire, sans élection et sans sénatus-consulte. Cependant, la dignité de P. M., qui n'était ni communicable ni héréditaire, devait être demandée au suffrage populaire ou au Sénat qui accaparait peu à peu les débris de la souveraineté du peuple. Le pouvoir spirituel s^imit donc à Tautoi ité temporelle sans se confondre avec elle : il résultait d'un acte spécial, quelquefois séparé par un assez long intervalle de Tavénement. Tibère ne le reçut que sept mois après son avènement. Toutefois, à' part quelques exceptions, la collation des deux pouvoirs -avait lieu en même temps. € Aussitôt que le prince, dit Zosime, prenait en main le pouvoir absolu, les Pontifes lui apportaient la stola sacerdotale et il était immédiatement proclamé Pon-iifex Maœimus ^. ]i>

Tant que l'empire se transmit régulièrement au sein d'une famille ou que les révolutions le donnèrent à des vieillards blanchis dans les honneurs, comme Galba, Nerva ou Pertinax, le nouveau prince faisait déjà partie ducoU^'ge des Pontifes avant son avènement; mais lorsque le caprice des légions jetait la pourpre sur les épaules de quelque aventurier resté obscur jusqu'au jour où la fortune lui improvisait un trône, il fallait sans doute une cooptation préalable. Ces circonstances expliquent l'usage dont parlait tout à Theure Zosime ; le collège» en apportant au prince la praetexte pontificale, lui annonçait sa cooptation, et immédiatement après, celui-ci prenait le titre de P. M. Plus d'une fois même, les candidats des légions, acclamés aux extrémités de l'empire, prirent d'eux-mêmes tous les titres que l'on avait coutume d'accu muler sur la tête des princes. Leurs actes étaient légalisés par le succès ; c'est après leur défaite qu'ils méritaient le

(OZosim. IV, 36.

PONTinCAT D'AUGirSTE. 84T

r.om d'ennemie de la patrie et leB imprécations du Sénat.

Nous avons vu les moyens employés par le pouvoir impérial pour s'emparer du titre de P . M., pour en étendre les attributions administratives et pour le rendre héréditaire ; il nous reste à étudier de quelle manière les princes remplirent leurs devoirs sacerdotaux et ce que devint sous leur direction le collège des Pontifes .

De toutes les fonctions du P. M., celles qui avaient un caractère purement religieux furent les plus négligées par les princes qui ne cherchaient dans le pontificat que le complément de leur pouvoir administratif. Autant ils s'appliquaient à maintenir et à étendre leur juridiction sur les vestales, lesflamines et les collèges, autant ils se souciaient peu de maintenir dans son intégrité la tradition liturgique, ou de sacrifier dévotement aux dieux que le collège était chargé d'honorer.

Cependant Auguste qui s'efTorçail de ranimer le sentiment religieux pour remplir le vide qu'avait laissé dans le cœur des Romains la perte de leur liberté, se montra un pontife zélé. Ilremit en honneur les supplications annuelles connues sous le nom d' c Augure du Salut > ainsi que la fête des Lupercales et ajouta trois jours aux Saturnales. Grâce à lui les Lares des carrefours, dont le nom avait naguère servi d'enseigne aux clubs démagogiques, eurent des sanctuaires dans les 265 quartiers de la Rome impériale, et furent couronnés de fleurs deux fois l'an ^ En revanche chaque couple de Lares s'associa le Génie d'Auguste qui voulait devancer les honneurs de l'apothéose.

Il faut dire que le prince Pontife savait accommoder ses devoirs à ses désirs. 11 se conforma à la loi qui obUgeait le P. M. à habiter une maison appartenant à l'État, mais d'une manière qui faisait de cet acte de soumission aux usages une affirmation de son omnipotence. Au lieu de

(4) Dio Caa». U, fO. SupI . (H. 31. M.icr. I, n\ :\

3i8 HISTOIBE DU COLLÈGE DES PONTIFES.

descendre du Palatin pour s'installer dans la modeste demewe habitée par ses prédécesseurs, il déclara publique sa maison du Palatin et trouva ainsi moyen de satis» faire le règlement tout en restant chez lui ^ Du reste, ce prétexte n'était pas une fiction : son palais. avait été construit en grande partie aux frais du public qui s'était disputé, l'argent à la main, l'honneur d'être agréable au prince. 11 fit plus, il déplaça le T, de Vesta, ou plutôt il éleva sur le Palatin un T. rival î. La Rome impériale avait un nouveau foyer, de nouveaux Pénates : et l'on s'habitua tellement à regarder le palais comme le centre religieux de Rome, qu'un Byzantin, J. Lydus, en attribue la construction à Numa '^

Auguste qui savait convertir les honneurs en moyens de domination comprit tout d'abord le parti qu'il pouvait tirer du rôle de gardien des coutumes nationales. Les devins orientaux, connus à Rome depuis plus d'un siècle sous le nom de Chaldéens ou de matliémaliciens, avaient mis en circulation une foule de prophéties dans lesquelles les Imaginations ardentes pouvaient facilement trouver des excitations et des encouragements. Les amis de la liberté comme les ambitieux cherchaient à y lire l'avenir de César et de la monarchie qui se fondait sous leurs yeux. Le fataUsme, prêché à la fois par la philosophie et par la superstition, envahissait la société entière; l'incroyable transformation qui, en si peu d'années, avait fait d'un peuple ingouvernable un peuple servile, avait imprimé dans les esprits un vif sentiment de l'instabilité des choses humaines et la disposition à tout attendre de l'avenir. Dans de pareilles circonstances, les prophéties les plus insignifiantes pouvaient être dangereuses. Les Chaldéens avaient été chassés de Rome deux fois déjà, en 139 par

(0 Dio Cass. LIV, Î7. LV, M. — (t) Orid. Past. IV, 949. Met. XV, 864. Kal. Prœa. 28 April. — (3) lo. Lyd. Mens. I, 46.

PONTIFICAT D*AUaUSTE. 340

un édit dix prwtar peregriniis Cn. Cornélius Hispallus i, et tout récemment par Agrippa*, pendant son édilité (33) : mais la persécution n'avait fait qu'accroître leur influence ; cette race d'hommes, dangereuse pour les puissants, habile à leurrer les ambitieux, devait être toujours, comme le dit Tacite, et proscrite et encouragée à Rome, oc et vetabitur semper et retinebitur. ^ 3> Auguste usa de moyens "moins violents, mais plus efficaces . Son plan fut de supprimer les prophéties ayant cours dans le public, et d'empôcher qu'à T avenir les astrologues ne s'occupassent de politique. Il fit rassembler et brûler plus de 2,000 recueils de prédictions *, puis il annonça officiellement que les devins étaient libres d'exercer leur industrie, pourvu qu'ils ne donnassent point de consultations secrètes et s'abstinssent de pronostiquer les décès ^ ; enfin, pour ôler aux investigations que l'on pourrait faire sur sa destinée l'attrait du mystère, il publia lui-même à l'usage de ceux qui voudraient tirer son horoscope, toutes les données nécessaires (11). Disons cependant qu'il n'eût pas risqué cette publication si le mathématicien Théagène ne lui avait assuré que son horoscope était de nature h décourager ses ennemis *^. Nous rMrouverons les Chaldéens redoutés, expulsés et cependant consultés par ses successeurs, plus crédules et moins tolérants que lui. Auguste profita de cette occasion pour revoir les livres Sibyllins. Les oracles originaux avaient été consumés en 83 dans l'incendie du Capitole ; remplacés par une compilation rédigée à la hâte, de 83 à 76, ils s'étaieiit surchargés d'oracles de provenances diverses et d'authenticité plus que douteuse. Il en fut fait une édition expurgée, copiée de la propre main des XVvirs, et déposée dans le T. d'Apollon Palatin ^.

(4) Val. Max. I, 3, 4. — (2) Dio Cass. XLIX, 43. - (3) Tac. Hist. I. 22. — (4) Suel. Oc<. 3r«-(6)Dio Cass. LVI,t5.-(6^Suel. Oct.U. (7) LacUnl. InsUt. 1,6. Dio Cass. LIV, H.

850 HISTOIQS DU GOU.É0K DR8 PONTIFBS.

Le chef de la religion devait protéger, contre TenTafaîa sèment des superstitions étrangères, le culte national. Mais il n'était plus possible d'arracher la société aux se* ductions de l'Orient. Les cultes grecs, avec leur calme et sereine beauté, n'agissaient plus sur les imaginations blasées : c'est de l'Asie et de l'Egypte que venaient alors les dévotions à la mode. Le Sénat républicain lui-môme avait accepté la Grande Mère de Pessinunte^ tout en dé^ fendant aux Romains de s'enrôler dans la troupe fanati- (^ue de ses serviteurs (284), toléré le culte de Bacchus, après avoir puni les désordres auxquels il avait donné lieu (186), et accueilU officiellement Bellone de Comane eu Gappadoce, dans l'espoir de l'avoir pour auxiliaire contre Mithridate* Le culte égyptien d'Isis et de Serapis s'installait à Rome malgré les sénatus- consultes qui le prohibaient. Les autels de ces dieux exotiques, renversés en 58, en 53, en 48, venaient d'être relevés au champ de Mars par les triumvirs (43) ^. Auguste, qui voulait régner non«-8eulement sur les Romains, mais sur tous les peuples soumis et jusque là opprimés par eux, se montra plus tolérant que le gouvernement répubUcain. Cette tolérance, d'ailleurs, servait admirablement S(| politique qui était de prépai-er, pai* une assimilation progressive, l'unité poUtique, administrative et religieuse de Tempire. Or il savait que la différence des religions élève entre les peuples des barrières que la tolérance seule peut abais-^ ser; pour être leur patrie commune, Rome devait être un Panthéon,. Une longue pratique de ce système devait faire perdre peu à peu aux différents cultes leur caractère primitif, et leur donner à tous un droit égal à la protection publique. A la faveur de cette égalité devant la conscience et devant la loi, il serait possible de donner au pouvoir spirituel des empereurs, d'abord purement local

Il iJiu Cass. \LVIi, 15.

PONTmcAT o'aoousti. 851

comme le pontifical dont il étsit issu, le même caractère d'universalité, et de jeter^sur toute la surface de Tempire, le réseau d'une administration religieuse dont il seiait le centre et le moteur.

Ce plan était destiné à se réaliser en partie, sous les empereurs païens, et dans toute son étendue, mais par une méthode inverse, sous les empereurs chrétiens. Déjà toutes les colonies romaines, en Italie et dans les provinces, avaient leurs collèges de Pontifes et d'Augures qui conservaientdansleurseinle sacerdoce émané de Rome ^ ; les municipes avaient leur culte local (mttnicipalia sacra) mais autorisé par les Pontifes romains ^. Les provinces qui, avant de tomber sous la domination romaine, avaient reçu de K ur gouvernement indigène une administration religieuse centralisée, oflraient sous ce rapport uTie grande facilité d'assimilation. C'est ainsi qu'en Egypte les Roumains trouvèrent un culte officiel organisé par les Ptolé • mées et dirigé par un grand-prètre (dpyupivç) qui était en même temps président du Musée^ c'est-à-dire, en langage moderne, un ministre de Tinstruclion publique et des cultes. 11 suffit de confier celte haute dignité à un Romain pour rattacha' le sacerdoce égyptien à l'admiui^ratîon religieuse dont l'empereur était le chef. Auguste dut y songer lorsqu'il dépouilla TEgypte de son autonomie <30) et s'en réserva le gouvernement; toutefois, le titre dont il s'agit ii*apparaît dans l^s inscriptions qu'au règne d'Adrien, porté par T.. Julius Vestinus, précepteur et secrétaire de ce prifHîc ^. l/ancien royaume de Pergame, devenu la province d'Asie, avait aussi son grand prêtre ou ?oritif«' [y-p/jii6£v^ TYig 'A^w;) *. iV Asie-Mineure tout entière so couvrit peu à peu de diocèses païens administrés par des Pontifes qui dépendaient eux-mêmes des gouverneui-sde provinces.

(4)Cic. Leg. agr. Il, 35. — (i) Fe^t. p. 157. — fS) Boeckh, C. 1. 0. 5900. — (4) Eckhel, />. iV. IV, p. S04 sqq.

852 UISTOIBË DU COLLÈGE DBS PONTIFES.

Ce grand travail d'unification dont, faute de documeirts, nous ne pouvons suivre les progrès, fut commencé sous le pontificat d'Auguste et hâté en Asie, depuis le règne de Néron, par la vogue croissante des Néocorals^ associations bizarres qui faisaient de l'adulation une religion et qui groupaient autour d'une métropole centrale un certain nombre de villes ou communes {y,oivà) autorisées par sènatus-consulte à entrer dans cette espèce de confrérie.

Enfin, le grand histrion qui avait joué pendant un demisiècle avec la servilité de ses semblables, mourut peigné et fardé en murmurant à l'oreille de ses amis le mot de la fin : « Applaudissez y> (19 août 14 ap, J.-C.i. Tibère entra en scène à son tour.

Tibère, qui feignait de se laisser imposer à regret le fardeau de l'empire, ne se pressa pas de prendre le tiire de P. M. En attendant, le Sénat s'occupait avec zèle de greffer sur la vieille religion nationale le culte des Césars^ Auguste prenait rang parmi les dieux; on créait en son honneur de nouvelles solennités, et la confrérie des $odales Augustales était chargée de perpétuer les traditions religieuses de la famille Julienne ^ Enfin, le 20 mars de l'an 15, Tibère accepta le souverain pontificat -. L'exem pie donné vingt-sept ans auparavant par Auguste et une inscription dans laquelle il est dit que Tibère fut créé P. M. {pont. max. felicissime creatm est ^) feraient croire que le prince reçut du suffrage populaire F autorité spirituelle ; mais s'il est vrai, comme le dit Tacite, que dès l'an 14, Tibère ait exclu le peuple de toute participation aux affaires et transporté les comices dans le Sénat ^, il est impossible d'admettre que ce même Tibère se soit déjugé si tôt et ait brigué lui-même les suffrages du peuple qu'il venait de condamner au silence. Il vaut mieux supposer une im-

(4J Tac. Ann. l, 41. 54. Hiat, il. 95. — (r Kai. Prœn. a. d. (3; Grul. tu, 8. — (,4) Tac. Awi, I, 15

M)NTinCAT DE TIBÈRE. 359

propriélé de terme dans une inscription, qu'une erreur dans Tacite ou une inconséquence dans la conduite savamment calculée de Tibère. Il est donc probable que Tibère inaugure la série des P. M. nonmiés par sénatus* consulte.

Le nouveau P. M., irréligieux et superstitieux à la fois, crut bon de montrer son zèle pour la religion nationale en proscrivant les cultes étrangers, notamment les rites égyptiens et judaïques *. Après l'affaire de Drusus Libo, conspirateur étourdi dont les Chaldéens avaient nourri les folles espérances, il traita avec sévérité les devins de toute espèce. Un SC. les expulsa d'Italie et ordonna la confiscation de leurs biens. Deux d'entre eux furent même punis de mort: L. Pituanius fut précipTité du haut de la roche Tarpéienne, P. Marcius supplicié à la manière antique sous les yeux des consuls *. On voit à ces rigueurs que Tibère les craignait : il savait combien de fois, au temps de sa disgrâce, son horoscope tiré par Scribonius et les prédictions de son astrologue ordinaire Thrasyllus avaient soutenu son ambition prête à se décourager, et il tremblait que le même souffle n'allumât chez d'autres les mêmes convoitises. 11 espérait être seul désormais à scruter les mystères de Tavenir. Mais la persécution était impuissante contre les Clhaldéens : ils furent encore imphqués dans le procès de Lepida (20), danscfelui de LolUa (49), de Furius Scribonianus (52), d'Anteius et d'Ostorius (66).

Tibère s'occupa personnellement de l'administration religieuse. Nous le voyons, à propos des prétentions du flamine Servius Maluginensis, lire au Sénat le décret pontifical qui maintenait les règlements faits par Auguste en cette matière ^, provoquer une loi modifiant la puissance maritale du Flamen Dialis et ajouter aux honneurs

(4) Tac. Ann. II, 85. Saet. Tib. 36. Senec. Ep. 108. Pbilo, ad (kmm, t3. n. — («) Tac. Ann. Il, 3«. — (3) Tac. Ann. III, 1\ .

35 i fitSTOms DU COLLÈGE DÈS PONTII^ËS.

dôs Vestales ^ 11 lui arrivait même d'officier en qualité de P. M. avec les Pontifes, mais,- comme il avait une médiocre confiance dans ses collègues, il leur faisait donner des couteaux de plomb au lieu de la secespita traditionnelle ^.

La liturgie touchait souvent de près à la politique. Un jour il convoqua le collège et adressa aux Pontifes une verte admonestation pour avoir inséré les noms de Néron et de Drusus, fils de Germanicus, dans les prières qu'ils faisaient pour le prince à l'occasion de la nouvelle année ^. Ce n'était évidemment pas l'infraction au rituel, si tant est qu'il y en eût une, qui excitait sa mauvaise humeur, mais il n'aimait pas à voir les regards se tourner vers ses héritiers qu'il haïssait. La mort lui enleva Néron et Drusus, mais elle lui laissa Caïus, qu'U détestait encore davantage. Cependant, en désespoir de cause, Tibère se résigna à laisser l'empire à un fils de Germanicus. Il fit entrer Caïus dans les collèges des Pontifes et des augures *, et se consola en songeant que ce monstre, dont il fut la première victime, le vengerait du mépris des Romains.

Le pontificat de CaUgula eût sans doute apporté à la constitution reUgieuse d'étranges perfectionnements, s'il avait duré plus longtemps. CaUgula fit entrer son cheval dans le collège de ses prêtres ^ « dont il était, dit Tillemont, le plus bel ornement 3>, mais il n'eut pas le temps d'en faire un Pontife, et les complaisances de ses sœurs l'empêchèrent de songer aux Vestales. En revanche, il accorda à ses sœurs les honneurs réservés aux Vestales ^. Il voulut sans doute faire parade de sa science théologique et montrer qu'il connaissait Tesprit des règlements pontificaux, le jour où il défendit au flamine de Jupiter de prêter serment dans le Sénat '^.

(4) Tac. Am. IV, 46. -(8) Suet, Tib. «5. ^( 3) Tac. Ann. IV. 47. (4) Suet. CcUig. 4Î. - (!S) Dio Cass. LIX, u. — (6) Dio Cass. LIX, 3. (7)DioCass. LIX, 13 '

l^ONtîFÎCAT DE CALIGULA. 355

Au commencement de son règne, il ajouta un cinquième jour de fête aux Saturnales qui avaient gagné un jour sous le règne de Tibère, après l'édît d* Auguste *. Le culte s'enrichit encore d'une fête nouvelle, créée par la riche imagination des sénateurs, pendant la courte période d'enthousiasme et d'espérance qui servit de préface aux foUes de Caligula. Tous les ans, les collèges sacerdotaux devaient porter processionnellement au Gapitole un bouclier d'or, sans doute pour remercier le ciel de la sécurité dont Rome jouissait sous Tégide de son prince. Les Pontifes ajoutèrent à leurs rituels une pjige qu'ils devaient en arracher bientôt.

Cet honneur dut rendre Mars jaloux ; mais c'était peu pour Caligula, qui prétendait représenter à lui seul tous les dieux à la fois, qui traitait Jupiter Capitolin d'égal à égal et le menaçait même de le détrôner. L'Olympe était peut-être à la veille de changer de maître, lorsque le poignard de Cassius Cherea raffermit la foudre dans les mains de Jupiter (41).

Le nouveau Pontife, Claude (41-54), était un érudil méticuleux, fort au courant des usages de l'antiquité et charmé de montrer qu'il les connaissait en les observant consciencieusement, avec cette patience stupide qui faisait le fond de son caractère. Il eut soin, toutes les fois que la terre avait tremblé à Rome, de faire ordonner des fériés par le préteur : avait-on vu dans la ville ou sur le Capitole un oiseau de mauvais augure, il ordonnait des prières en sa qualité de P. M. et récitait lui même la formule du haut des Rostres, devant le peuple assemblé *.

Auteur d'une histoire des Etrusques^ en XX livres, il s'intéressait particulièrement aux usages que Rome leur avait empruntés. L'art de la divination, exercé à Rome par les haruspices, était entièrement étrusque. Claude, qui

(4) Suet. Calig. M. Dio Cass. LX, 85. — (2) Suet. Claud. 22.

dS6 BlStOlRS BD COLLÈGE DES fONTinS.

Tavait étudié,, trouva sans doute, en le soumettant à sa critique historique, qu'il s'était écarté des traditions primitives, et voulut l'épiirer. 11 espérait en même temps remettre à la mode les consultations des haruspices, que les Chaldéens avaient fait oublier. En conséquence, il remontra au Sénat la nécessité de sauver de l'oubli la plus ancienne des sciences cultivées en Italie, et fit valoir les services rendus par les haruspices à la religion. Le Sénat, adoptant ses conclusions, chargea les Pontifes d'étudier la question et d'indiquer ce qui, dans Fart des haruspices, leur paraîtrait mériter l'approbation officielle :«vtrferent Pontifices quœ retinenda firmandaque haruspicum *. j^ Claude, président du collège, dirigea naturellement le travail de révision et put étaler à son aise son savoir d'archéologue (47).

La Gaule, sa terre natale, attira aussi son attention. Il y proscrivit, au nom de l'humanité, la religion dmidique qu'Auguste s'était contenté d'interdire aux citoyens romains ^. En revanche, il tenta d'acclimater à Rome les mystères d'Eleusis et fit rebâtir aux frais du trésor le T. de Vénus Erycine en Sicile. U institua des sacrifices publics en l'honneur de ses parents, des jeux en l'honneur de son père Drusus, confia aux Vestales le culte de Livie et inventa une nouvelle formule de serment c per Augustum > qui était pour lui ce que le serment pai' le Styx était pour les dieux. D'autre part, tout en renouvelant l'édit de Caligula qui ajoutait un jour aux Saturnales, il effaçait du calendrier bon nombre de fériés. Enfin, il utilisait sa science des antiquités étrusques pour remanier la théorie des sœcula et faisait célébrer les jeux séculaires l'an 800 de Rome, 63 ans après^ceux qu'Auguste avait ordonnés sur la parole de l'haruspice Vulcatius ^.

(4) Tac. Ann. XI, 45. —(2) Snet. Claud. 16. — (d)Saet. Claud. 44. Dio Casi. LX, «. 47. S6. Serv. Fxl. IX, 47.

PONTÎFIOAT DE CLAUDE. 357

Claude, à qui il arrivait de publier vingt édits par jour et qui allait jusqu'à faire afficher des avis aux vignerons et des conseils hygiéniques, fut un administrateur infatigable . De mémoire d'homme on n'avait vu un Pontife aussi zélé. Il est vrai qu'il violait maintes fois les règles du calendrier en rendant la justice le jour des fêtes les plus solennelles * , mais c'était par excès d'activité ou par distraction : il est vrai encore qu'il faisait bon marché des coutumes en épousant sa nièce Agrippine, mais ce fut par amour, et avec l'autorisation du Sénat qui menaçait de l'y contraindre (49). Ce funeste mariage fut signalé par le suicide du fiancé d'Octavie, l'infortuné Silanus qui, accusé d'inceste avec sa sœur Calvina et comprenant que rien ne le sauverait des mains d'Agrippine, se tua le jour même des noces de Claude, comme pour appeler sur le couple homicide la vengeance du ciel ou la réprobation des hommes. Cet incident tragique fournit à Claude une occasion inattendue d'utiliser sa science théologique. Pour expier le prétendu inceste de Silanus, il exhuma des archives pontificales je ne sais quelles ordonnances du roi TuUus Hostilius, et régla d'après elles les cérémonies expiatoires ; les Pontifes durent aller sacrifier dans le bois de Diane à Aricia(p. 287). Il n'oubliait qu'une chose, c'était d'expier aussi le scandale qu'il donnait à ses sujets en contractant un mariage regardé alors comme incestueux. Mais le destin y songeait pour lui, et la victime choisie était Claude lui-même.

L'arrêt du destin lui fut présenté, sous la forme d'un plat de champignons, dans un de ces banquets sacerdotaux où il aimait à prêcher, par son exemple, l'oubli de la sobriété. 11 mourut dans l'exercice de' ses devoirs de P. M. (54). Plus discret que Sénèque, nous laisserons reposer en paix sa cendre. Les lecteurs de FApokolokyntose eussent moins ri s'ils avaient deviné Néron.

(4) Suet. ClamL 44.

358 UibioiUB m cjllége des pontifes.

Néron, déjà revêtu, par les soins de sa mère, de toutes les dignités sacerdotales, prit donc possession de Tempire et du souverain pontificat. Le nouveau Pontife faisait profession d'impiété : ^ religionum usquequaque contemjytor^.y> Il donna à la déesse de Syrie (Atargatis), la seule qu'il eût d'abord respectée, des marques non équivoques de son mépris « hanc mox ila sprevitj ut urina contaminor ret : y> une poupée fut la seule idole qui fixa ses hommages. Le culte national devint ce qu'il put. Néron ne toucha aux dieux pénates que pour faire monnayer leurs statues et ne s'occupa des Vestales que pour les corrompre. 11 les invita à assister aux jeux d'athlètes, sous prétexte que les prétresses de Gérés assistaient aux jeux d'Olympie, et força la vestale Rubria à oublier ponr lui son vœu ^. En sa qualité de P. M., il pouvait promettre à sa victime l'impunité si elle succombait, le châtiment., si elle osait rester innocente.

La persécution qu'il ordonna contre les chrétiens (64) ne fut qu'une atroce comédie dans laquelle le zèle religieux ne joua aucun rôle. Après avoir brûlé Rome de ses propres mains, il cherchait à détourner les soupçons et prétendait avoir trouvé les incendiaires.

La seule cérémonie religieuse qui lui plût, c'étaient les jeux. Aussi prit-il plaisir à les multiplier : il institua les jeux Juvénaux, des jeux quinquennaux (iVeronm), à l'instar de ceux d'Olympie, et célébra « pro aeternitate imperii s> des jeux qu'il appela Maœimi et dont il justifia le titre par des prodigalités insensées ^. Il payait aussi de sa personne dans ces fêtes, et Rome put admirer les talents divers de son prince.

Enfin, le monde perdit ce grand artiste qui hésita si longtemps à se couper la gorge par respect pour sa voix (68). La tourmente qui suivit la chute de la maison Julia-

(4) Suet. Aero, 66. — («) Suel. Nero, 3t. 4î. Î8. — (3) Suet. Nero, 44. 41.

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