‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 93 sur 117 · PONTIFICAT DE MARC-AURÈLB · texte numérisé non relu

PONTIFICAT DE MARC-AURÈLB

les pimir. Marc-Aurèle, comme avant lui Trajan, voulait ne frapper que ceux dont le zèle ardent ne se contentait pai? d'uujB obscure impjmité.

La guerre des Marcomans fut terminée ou plutôt suspendue par des victoires. Dieu même, s'il faut en croire la légende, prenait parti pour les Romains, et païens et chrétiens se vantèrent de l'avoir touché par leurs prières ^ Vainqueur ou vaincu, Marc-Aurèle était obUgé de rentrer en toute hâte dans son empire. Avidius Cassius avait pris la pourpre en Orient (175). M. Aurèle y courut; il en revint débarrassé de son compétiteur et de sa femme, la seconde Faustine, qui avait suivi avec une grande piété filiale les exemples de sa mère, et mérité comme elle les honneurs de Tapothéose. Après son triomphe, il alla, dit son biographe, à Lavinium *. Ce voyage a bien l'air d'un pèlerinage : le triomphateur de la veille allait sans doute incUner son front devant les Pénates qui veillaient sur la fortune de Rome.

Cependant Marc-Aurèlc, dont la santé délicate s'accommodait mal des fatigues de la guerre , mourut sur les bords du Danube (180).

La plus mauvaise action de Marc-Aurèle fut le règne de Commode . Perdu dans ses spéculations philosophiques, il avait négligé l'éducation de son fils : il le laissait condamner au four un serviteur coupable de lui avoir préparé un bain trop chaud, mettre à la porte ceux de ses précepteurs qui prenaient leurs devoirs au sérieux et transformer son palais en lupanar. [Et cependant, comme s'il eût craint quer l'empire échappât à ce jeune gladiatem dont il n'était peut-être pas le père, il entassait sur sa tête, avec un empressement ridicule, tous les titres auxquels était officiellement attaché le pouvoir suprême. Commode fut décoré du surnom de Germanicus à 11 ans

(• ) Dio Cass. LXXI, 8-10. — (2) Capilolio. Anton. Philos. 27.

37 i nTSTOiUB nr cou.tr,v. des pontifes.

(172H revêtu des dignités sacerdotales à 13 ans (474), de la puissance tribunilienne à 44 ans (475), déclaré impe-rator en 476, et enfin Auguste en 477. Marc-Aurèle livrait sciemment le monde à un scélérat sur le compte duquel il ne se faisait pas illusion, puisqu'il exprimait tout haut ses craintes : a Fertur filium mort voluise^ cum eum talem videret futur um^ qualis exstititpost ejus mortem\ nCy ut ipse dicebat^ similis Neroniy Caligulae et Domitiano esset *. 3> Sa dernière parole fut pour ce fils dont il était peut être la victime : <l Allez vers le soleil levant, î> dit-il au tribun qui lui demandait le mot d'ordre 2.

Il n'eût pas mieux dit s'il avait voulu faire une épigramme, car le nouvel empereur, qui devait finir en Hercule, débutait en Apollon. Les Romains admirèrent le blond ardent de sa chevelure dont il rehaussait l'éclat avec de la poudre d'or, et comparaient au soleil sa tète resplendissante. Ce soleil leur apportait une canicule de douze ans. Heureusement, les folies de Commode sont en dehors de notre sujet, sauf ses excentricités rehgieuses, qui furent les plus inofTensives.

Ses monnaies semblent prouver qu'il ne se hâta point de prendre officiellement le litre de P. M. Ce titre n'y apparaît régulièrement qu'à partir de 484, quoiqu'il figure accidentellement sur deux monnaies de l'an 482^. On ne le trouve pas sur celles de 480 et de 484.

C'est là, il est vrai, une preuve dont il ne faut pas exagérer la valeur.

Le premier acte de Commode à son retour de Germanie, d'où il rapportait les cendres de son père, fut un acte de piété ; il visita tous les temples, et en particulier celui de Jupiter ^ ; mais son hypocrisie n'alla pas jusqu'à faire de lui un Pontife zélé. S'il eut une dévotion, ce fut

»1) Capitol. Ant. Phil. 28. — [f) Dio Cass. LXXI, 34. — (3) Cohen, Commode, 312. 383. — (4) Ucroliaii. I, 7, 6.

PONTIFICAT PE C03fM0I«E. 375

pour sa propre divinité, dans laquelle il résumait Apollon, Hercule et Mercure, car il avait la tête de Tun, la peau de lion et la massue de l'autre, et le caducée du troisième ^. Il se donna de son vivant un flamine avec le titre d'Herculaneus Commodianus 2. Les rites bizarres du culte d'Isis et les cérémonies mithriaques excitèrent aussi pour un moment sa ferveur. 11 se mêlait, la tête rasée, aux processions d'Isis, et portait même la statue d'Anubis; mais, pour mêler le plaisant au sévère, il s'amusait à assommer les fidèles avec la tête du dieu, et les forçait à se déchirer la poitrine pour tout de bon avec leurs pommes de pin.

Les Pénates de Rome reçurent de ce Pontife le plus sanglant affront qui pût leur être fait : car Rome fut rayée de la liste des villes et remplacée par une colonia lvcia ANTOiNiNA coMMODiANA '^, à laquelle ils étaient étrangers (190). Qui sait si Commode ne fut pas pour quelque chose dans l'incendie du T. de Yesta qui brûla Tannée sui- ' vante?

• Deux ans après, l'athlète Narcisse débarrassait les Romains de ce fou qui menaçait la raison publique, car, obligés d'appeler Rome « Colonie Commodienne, y> le Sénat « Sénat Commodien, d le Palatin € maison Commodienne, y> Carthage d Alexandrie Commodienne ^, de compter par Kalendes Commodiennes, Herculiennes, Invictes, Exsiiperatoriennes, Amazoniennes, iEUennes, Romaines, Pieuses» et de dater les actes publics du « siècle d'or, 3> les Romains ne savaient plus s'ils veillaient ou s'ils rêvaient (492).

Pertinax et Didius Julianus (193) ne firent que passer sur le trône ; cependant tous deux portèrent le titre de

(1) Dio Cass. LXXII, 47. Herodiau. I, 44, 45. — (2) Lamprid. Commod. 47. — (3) Lohcn, Commode^ 469, 4';o. Dio Cass. LWII, 45. Lamprid. Comm. 8.

P. M-, que rpji ne séparait plijs de celui ,d'A.uguç!te.

Septime-Sévère, Pesceimius Niger et Clodius Albinus se disputèrent l'empire ; Rome eut trois Augustes et peutêtre tf ois P. M. , ou tout au moins deux, car ce titre, absent des monnaies de Pescennius Niger^ apparaît sur celles d'Albinus ^ Le po^tificat fut donc partagé de fait jusqu'en 197, date de la mort d'Albinus, mais il demeurait cependant indivisible en théorie, car Albinus était resté un usurpateur et ne pouvait être reconnu comice chef de la religion, ni par le Sénat, ni par le collège des Pontifes.

L'bistoire du pontificat n'a rien à recueillir dans les dix-huit années du règne de Sévère. Toutefois, son autorité reUgieuse Taida à rattacher sa famille à celle des Antonins, que les noms d'Antonin et de M. Aurèle devaient rendre à jamais populaire. Pertinaxfut le trait d union; Sévère acheta en le vengeant le droit de prendre son nom, il lui fit de magnifiques funérailles, lui décerna les honneurs divins, et fit entrer ses sodales dans la sodalité de M. Aurèle. Sévère gagna à cette combinaison de paraître continuer, après Pertinax, une famille qui avait fait renaître l'âge d'or et qu'il essaya de laver de son seul opprobre par l'apothéose de Commode.

11 laissa l'empire à ses deux fils qu'il avait eu soin de parer, dès leur enfance, du nom d'Antonin (241). Le principe de l'indivisibilité du pontificat fut maintenu en faveur de l'aîné, Caracalla, qui prit seul le titre de P. M. : Géta se contenta du titre de Pontife, et le fratricide de Tan 212 l'empêcha de porter plus loin ses prétentions.

Septime-Sévère avait voulu faire de Caracalla un M. Aurèle. A neuf ans, il l'avait fait entrer dans le collège des Pontifes (197) «. L'enfant promettait d'être un modèle de venu; on remarquait en lui une douceur d'autant plus étonnante qu'il ne l'avait certainement pas héritée

(\) Cohen, Albin. 4 t. — {i) Cohen, Carac. 32. 3:27.

PONTIFICAT Dg S.-SÉV^RE KT DE CàHACALLA. 377

4e son pèrp. Sévère ne l'assoc^ cepeijidant point à Tempirje : à plus forte raison ne par|tagea-t-U pas avec lui la dignité dç souverain Pontife ; le titre de p. max., qui figure çur des médailles de Caracalla^, frappées sous le règne de son père (200 et 20^), est une abréviation de PARTmcvs MAXIMV3 et non, comme l'ont cru quelques crMiques, de

POJ^T. MAX.

Mais Séyère put se convaincre lui-même qu'il y avait dans ce doux Antonin l'étoffe d'un parricide. Le fratricide et l'inceste s'ajoutèrent bientôt à pes tristes fruits d'une nature indomptable. Caracola se vanta d'avoir imité Romulus en tuant son frèrç.

La religion de Caracalla se composçdt d'une g^^ande vénération pour Isiç, et d'une grande admiration pour Alexandre-le-Grand, Sulla et Tibère *. Quelle que fût son indifférence pour le cuUe national, il remplit avec bonheur ses devoirs de père des Vestales. Après avoir vainement essayé de sacrifier à ses désirs impuissants la virginité de Clodia Laeta, il condamna l'infortunée à être enterrée vive avec trois de ses compagnes, Aurélia Severa, Pomponia Rufina et Crescentina, qu'il enveloppa dans la même condamnation, sans doute pour ajouter à la solennité du spectacle (p. 296).

L'apothéose de Geta (212) ne sort pas des banalités ordinaires ; mais l'annulation de l'apothéose de la seconde Faustine — Fauslinac templum et divale nomen eripuit ^ — est un fait nouveau dans l'histoire religieuse. Il serait intéressant de savoir si Caracalla eut recours en cette circonstance à des formalités liturgiques, et s'il inventa quelque mode particulier d'exauguration.

Son assassin et son successeur, Opilius Macrinus (217- 218), reçut du Sénat tpus les titres impériaux, et en par-

(4) Cohen, Carac. \tt. 423. 124. 48o. — (0 Sparlian. Carac. 9, 2, Dio Cass. LXXVII, 7. 8. — (3) Spartiaû. Carac. 44 .

378 HISTOIRE DU COLLÈGE DES rOXTIFES.

ticulier celui de P. M. 11 faisait déjà partie du collège à titre de secrétaire ou de Pontife Mineur Ml se hâta d'associer à l'empire son fils Diadumene et de le parer du nom protecteur d'Antonin, pendant qu'il prenait pour lui-même ceux de Sévère .et de Pertinax ; il voulut même habiller les Romains, comme un peuple de laquais, d'une livrée rose en l'honneur du nouvel Antonin ;. mais rien ne put consolider ce trône improvisé. Une femme, Maesa, belle-sœur de Septime-Sévère, qu'il venait de chasser du palais impérial, courait en Syrie jeter la pourpre sur les épaules de son petit-fils, Varius, surnommé Héliogabale, qui prit aussitôt le nom d'Antonin et fut acclamé par les légions comme le fils de Caracalla (218).

Héliogabale, alors âgé de quatorze ans à peine, était depuis son enfance prêtre du dieu phénicien Elagabal, dontil avait pris le nom. C'est à ce jeune fanatique que la volonté des soldats confiait le souverain pontificat. Les Romains le virent arriver traînant avec lui son dieu. Ils se trompaient s'ils croyaient en être quittes pour un culte de plus : Elagabal et son prêtre ne voulaient pas de rivaux : le culte national devait succomber devant ces intrus.

Aussitôt s'éleva sur le Palatin, à la place d'un ancien sanctuaire d'Orcus (Mundus ?) un temple somptueux dans lequel le prince se proposait de rassembler les emblèmes de toutes les rehgions pour les jeter aux pieds de son dieu. 11 commença par dévaliser le T. de Vesta et la Regia, dans lesquels sa dignité de Pontife lui donnait le droit de pénétrer, mais ou, pour comble de scandale, il se fit escorter par ses compagnons de débauche ^. Les reliques les plus sacrées des vieux âges, le Palladium, que nul œil profane n'avait pu voir encore^ si ce n'est à la lueur des flammes, dans l'incendie de 491, et les ancilia allèrent orner le T. d'Elagabal, à moins que la grande

(4) Capilolin. Afacfiw. 7. — (î) Lamprid. Heliog. 6.

PONTIFICAT d'hÉLIOGABALE. 370

Vestale, comme elle le dit plus tard, u'eùt tiumpé, pai* un pieux mensonge, les spoliateurs du sanctuaii'e. Le feu éternel fut éteint dans le T. de Vesta et rallumé dans celui du dieu syrien. Héliogabale se fit initier aux mystères de la Grande Déesse, lui fit hommage des attributs menteurs d'un sexe qu'il n'avait plus, et reçut le baptême sanglant du Taurobole, afin de mettre la main sur l'image ou type de la Déesse et sur les autres emblèmes du culte phrygien qu'il emporta triomphalement dans son temple chéri. Il eût bien voulu y représenter la religion mosaïque et le christianisme,mais ces religions n'avaient point de fétiches. Le culte dElagabal dut avoir d* abord un grand succès de curiosité. Sur les autels dressés autour du temple coulait à grands flots le sang des hécatombes et le vin des plus vieilles amphores ; on voyait, à travers les vapeurs de Tencens et de tous les aromates de l'Orient prodigués sur les brasiers, Héliogabale, en costume syrien resplendissant d'or et de pierreries, danser autour des autels, à la tête d'un chœur de femmes, en battant la mesure avec des cymbales et des grelots. Les plus hauts dignitaires de l'empire, affublés également d'un costume oriental, portaient sur leurs têtes, dans des vases d'or, les entrailles des victimes et les parfums. Tout autour, rangés comme au théâtre, les membres'du Sénat et de l'ordre équestre contemplaient cette scène bizarre qui devait gagner en intérêt, lorsqu'au lieu de taureaux et de brebis, HéUogabale immolait des enfants choisis parmi les plus nobles et les plus beaux de l'Italie *. Le mariage du dieu avec le Palladium, puis avec la Dea Caelestis de Carthage^, dut être également un spectacle assez neuf. Le prince dota l'épousée et bâtit au couple divin une magnifique maison de campagne.

(0 Herodian. V, 5, 8. Lamprid. Ueliog 8. — (2) Hcrodian. V, 6. Dio Cass. LXXIX, <«.

380 eiSTOCRE DU COLLÈGE DES PONTIFES.

ifais HéUogabfJe voulut imiter l'exemple de son dieu, n ^pi fallut une femme qui pe fût pas une simple mortelle.

Les plus sceptiques des Romains ressentirent vivement rputrage fait au vieux culte national parle mariage scan*dj^eux d'Héliogabale avec }a vestale AquiliaSevera. Rien de pareil ne s'était vu jusque-là. Néron et Caracalla avaient déshonoré le foyer de Vesta, mais ils n'avaient point fait parade de leur sacrilège. Héliogabale osa épouser officiellement Severa (219?) ^ et se moquer de la réprobation publique. « Il espérait, disait-il, que d'un Grand- Pontife et d'une Grande Vestajle naîtraient des enfants dignes des dieux (S-eo7:ptntîç). ^ Il se vantait, en parlant de sa postérité ; on savait assez que lanature, perpétuellement outragée par lui, ne luipermettaitplyis que d'infâmes amours. Jupiter ne fut guère mieux traité que Vesta : le jour des Kal. de janvier de l'année 221 {?), Héliogabale ne voulut ni aller en personne au Capitole pour y faire les vœux ordinaires, ni y laisser aller les consuls; il expédia au dieu le Préfet de Rome qui n'avait point mission de représenter l'empire tout entier ^.11 ne lui restait plus à insulter que les morts. Un jour, fantaisie lui prit de faire courir au Vatican des quadriges attelés d'éléphants ; il fit abattre à cette occasion nombre de tombeaux qui le gênaient ^.

Ainsi, le P. M. gardien de l'honneur des Vestales et des droits des Mânes, foulait aux pieds les vœux des vierges et la cendre des morts ; les antiques cérémonies étaient délaissées et les dieux indigènes humiliés par le dieu exotique qui trônait au Palatin. La religion romaine systématiquement opprimée était menacé d'une suppression prochaine.

La première protestation partit du camp des prétoriens. Les soldats forcèrent Héliogabale à renvoyer les

(4) Herodian. V, 6. Dio Cass. LXXIX, 9. Cohen, Aguilia Sev. 3. — (î) Lamprid. Heliog. 15. — (3) Lamprid. Heliog. 23.

PÛNTirïCAT D*HÉUOGABAU. 381

plus scahdâlôux de ses courtisans et à adopter son cousin Alexandre ; et, comme on disait que l'empereur voulait avoir un successeur fait à son image, ils veillèrent eux-mêmes sur l'éducation et la sécurité du jeune prinfce. Enfin, ils se débarrassèrent de ce devoir de surveillance en massacrant Héliogabale(222). Le dégoût leur avait tenu lieu de patriotisme : ils ne voulaient plus d'un empereur qui leur donnait pour préfets des histrions, et qui traitait les courtisanes de commititones.

Pendant que le Tibre emportait le cadavre d'Héliogabale, le Sénat, craignant un nouveau caprice des soldats, entassait à la hâte tous les titres impériaux sur la tête du jeune Alexandre, y compris le souverain pontificat *. Jamais on n'avait vu une pareille précipitation. Le jeune prince mit lui-même des bornes à la prodigalité du Sénat en refusant le nom d'Antonin, déshonoré par son prédécesseur, et le titre de Grand, qui se fût si hemreusement accolé au nom d'Alexandre.

Le nouveau Pontife était reUgieux par tempérament. Le hasard, qui le fit naître dans un temple, sembla lui montrer qu'il était fait pour y passer sa vie. Cet instinct de dévotion, en se mêlant à toutes les idées qu'il puisait au hasard dans des lectures indigestesj forma de ces éléments mal coordonnés une philosophie reUgieuse vague et douce, qui n'affirmait nettement que le principe de la tolérance et l'idée du devoir. Quoiqu'il réservât ses premiers et ses plus sincères hommages pour les grands hommes dont il avait rassemblé les images dans son oratoire privé *, Alexandre ne négligea point le culte officiel et ses devoirs de Pontife. R renvoya en Syrie Elagabal et se montra d'autant plus attentif â observer les rites nationaux qu'il craignait tout ce qui pouvait rappeler aux Romains son origine syrienne. On le

(4) Lamprid. AL Sen. «. 8. 5. — (î) Lamprid. ibid. 19.

382 HISTOnUfi DD GOLLÉ&E BBS fONTIFBS.

voyait vaquer aux sacrifices, revêtu de la praetexte pontificale, et veiller, les jours de fête, à Fexécution ponctuelle des règles liturgiques. Cette affectation de patriotisme romain lui attira même les sarcasmes des Orientaux, habitants d'Antioche ou d'Alexandrie, qui s'amusèrent à lui rappeler son pays natal : <î: Syrum archisynagogam eum vacantes, et archierea^. ï) Son triomphe sur les Perses fut un triomphe vraiment reUgieux, à la manière antique. Alexandre, qui s'occupait de tout, ranima au sein des collèges sacerdotaux le goût des études liturgiques, en leur laissant une indépendance à laquelle ils n'étaient plus habitués depuis longtemps. Quoiqu'il fût lui-même un augure remarquable et, sans nul doute, un docte Pontife, il permit aux Pontifes, aux Augures et aux Quindécemvirs de reviser et souvent de modifier ses décisions théologiques : « Pontificibus tantum detuHt^ et Quindecemviris atqxic Augiiribus, ut quasdam causas sacrorum, a se finitaSj itcrarij et aliter distinguipateretitr'^. > Il introduisit dans le mode de promotion aux dignités sacerdotales une innovation qui n est pas sans importance : a: Pontifia catus et quindecemviratus et augvratus codtcillares fecit, ita ut in Senatu allegerentur 3. :& Cette phrase énigmatique n'a pas par elle-même un sens bien précis, et le compilateur qui l'a écrite l'a noyée au miUeu de phrases incohérentes qui ne peuvent nous aider à l'expliquer. Goulhières a cru que l'empereur donnait des brevets de sénateurs aux membres des trois grands collèges ^ ; Borghesi s'est arrêté à une explication analogue et l'a justifiée par les inscriptions qui donnent depuis cette époque aux prêtres l'épithète sénatoriale de <î: viri clarissimi 3> (w. ce.) ^. D*autres ont pensé que le prince s'était réservé la nomi-

(0 Lamprid. AL tkv. 28. — (2j LampriJ. t6tV/. 2i. - (3) Lam[ir'il. ibid. 40. —(4; Gulher. De v.jur, pont, I, 40. — (5) Borghesi, (lianes, T. III. p. 4H.

FONÏIFIOAT DALbXiiNDhK SÉVÈRE. 383

nation des membres des trois collèges, mais en s'obligeant à faire confirmer leurs choix par le Sénat ^. La question a été tranchée, d'une façon inattendue, par une correction de texte, ce J.es manuscrits ayant allegarentur ei non ^disallegerentur^ dit Th. Mommsen, il est évident que toutes ces hypothèses sont fausses, et qu'Alexandre ne fit autre chose que de décider qu'à l'avenir toutes les nominations aux sacerdoces, faites par l'empereur, seraient communiquées au Sénat : adlegare est le terme technique pour notifier ^ faire faire le protocole ^ .3>

Cette explication s'accorde parfaitement avec ce que Lampride nous dit du respect que le prince montrait en toute occasion pour le Sénat, respect qui dépassait même les bornes de la prudence, car il allait jusqu'à laisser au Sénat la nomination des chefs militaires, tels que le préfet du prétoire. Les brevets de sénateurs, émanés de la chancellerie impériale,, auraient été, au contraire, en contradiction formelle avec l'espèce d'autonomie qu'Alexandre laissait au Sénat, car il soumettait les nouveaux sénateurs à l'approbation de l'assemblée qui exerçait ainsi de fait le droit de cooptation 3. Quant aux inscriptions citées par Borghesi, elles appartiennent pour la plupart au IV* siècle et sont postérieures à la grande révolution opérée dans l'étiquette par Dioclétien et Constantin.

Ainsi, le Sénat et les collèges, depuis si longtemps condamnés au silence ou aux acclamations serviles, renaissaient à la vie pubUque;la reUgion, insultée par Héliogabale, reprenait son antique gravité; chaque jour effaçait la trace des orgies du règne précédent. 11 semble que les Romains n'avaient plus rien à désirer. Mais cette

(i) L. Mercklin, Coopi. p. 456. Becker-Marquardt, Handb, II, 3. p. 208. — (2) C^îuvres de Borghesi, ibid, iNole 5. — (3) Lamprid. AL Sev. 19.

384 HisTonfi DU collège bes pontifes.

félicité avait ses ombres. Alexandre stvait les défauts de ses qualités : il lui manquait cette intelligence des hommes et des choses sans laquelle le zèle le plus louable peut devenir un fléau. Cet adolescent se crut appelé à jouer pour tout de bon le rôle de père de famille : il prodiguait ses avis paternels sous forme d'édits et de lois de toute espèce, réglementant jusqu'aux actes de la vie privée, et spécifiant quel habillement, quels équipages étaient permis à chaque rang, :i chaque âge et à chaque sexe. Il voulait même donner un uniforme à chaque condition, e: Leges innumeras sanxit *, dit avec admiration son biographe : on peut douter que les contemporains aient été aussi enchantés de cette manie administrative, d'autant plus qu'ils croyaient reconnaître dans tous les actes du prince l'inspiration de sa mère. Il avait aussi son idéal de discipUne militaire, et voulut l'appUquer à une armée qui n'avait rien de commun avec les soldats de Fabricius. Il brava les réclamations; mais c'était là un jeu dangereux; les soldats se débarrassèrent par un assassinat d'un maître qui tenait trop à justifier son surnom de Sévhre (235),

Maximin (235-238) n'attendit pas l'agrément du Sénat pour prendre le titre d'Auguste et celui de P. M. Ce soldat illettré se souciait fort peu de théologie : s'il s'occupa des Pontifes, ce ne fut sans doute que pour les dépouiller et les déporter. Il punissait ainsi tous ceux qui avaient vécu dans l'opulence pendant qu'il était pauvre, et avaient joui de la considération pubhque pendant que les esdaves de bonne maison dédaignaient sa société. Lorsqu'il eut réduit les plus grandes familles à la mendicité, il s'attaqua aux temples et ne laissa aux âieux et héros que ce qui ne valait pas la peine d*être emporté ^*

(I) Lamprid. Al. Sev. 17. — (9) Herodian. VII, 3. Capitolin. Maxim* 8«

PONTIFICAT DE MAXIMIN ET DE GOftDIE!f. 335

C'est de cette manière qu'il prétendait exercer son omnipotence religieuse. Si du moins il avait respecté les fonds destinés aux distributions de blé, aux fêtes et aux jeux! La proclamation du vieux Gordien (237), par une émeute de paysans africains, fut le signal de la réaction. Le Sénat se mit à la tète du mouvement, donna le titre d'Auguste à Gordien et à son fils, celui de César à son petit-fils, et mit Maximin hors la loi. Les deux Augustes nommés par le Sénat restèrent fidèles aux traditions du règne de Marc-Aurèle, car ils ne partagèrent pas le souverain pontificat; le titre de P. M. n'a été trouvé jusqu'ici que sur les médailles du père *.• Cependant les événements prirent un cours imprévu. Le gouverneur de Mauritanie, Capelianus, destitué par les Gordiens, leur livra bataille. Le fils fut tué, et le père, à cette nouvelle, se pendit.

Le Sénat, trop compromis pour reculer, nomma une commission executive de vingt membres et tira du sein de cette commission doux nouveaux Augustes, Pupienus et Balbinus (237). Le discours du sénateur qui engagea l'assemblée à prendre l'initiative en cette circonstance montre que, à cette heure décisive, le Sénat ne songeait qu'à restaurer les temples et les monuments dévalisés par Maximin. -

Quoique, dans l'intention du Sénat, Pupienus dût être le général et Balbinus l'administrateur de l'empire, et que, par conséquent, Balbinus se trouvât particulièremenl chargé des devoirs du pontificat, cependant, pour éviter d'introduire entre eux une inégaUté artificielle qui eût pu irriter le soldat de fortune contre son noble collègue, l'assemblée leur conféra également le titre de P. M. <t Decrelis ergo omnibus imper ator iis, honor ibus- atque insi^ gnibiiSy percepla tribunitia potesiaie^ jure proconsulari^

(4) Cohen, T. IV, p. 140.

Pontificatu maximo^ patris ctiam patriae nomen^ inierunt imperivm ^ . ]&

Ainsi, le souverain pontificat fut officiellement partagé pour la première fois entre deux empereurs. Jusque-là, comme nous l'avons vu, il était resté indivisible, ainsi que le prouvent les inscriptions et, particulièrement, un passage de Dion Cassius qui, écrivant sous Alexandre Sévère, dit, en parlant de l'autorité spirituelle des empereurs : (L èx Toû èv ndvouç rat; iepofrxjyai^ upiùtTBûa^ xai zpodhi xcd Tcîç aXkoiç ràç TiXeiou^ ^(pwy SiSôvm, àpy^upéo)y zé Ttva cuit^ô^Vy ySv SitOy xoiv Tpzîç dua apyy^rjiv^ cîvat, TravToov cxiircl y.od rwv caioiv y.%1 T«v Itpm xvpuùovmv *. :& Dion n'a point vu le règne de Maximin, mais rien ne fait supposer quo Maximin, en associant son fils à l'empire, lui ait donné le titre de P. M. Depuis le règne de Pupien et de Balbin, ce titre appartint à tous les Augustes, sans qu'on puisse affirmer toutefois que les empereurs collègues se soient toujours partagé également l'autorité pontificale. Peut-être le plus jeune n'avait-il que le titre ou une compétence moins étendue ou un pouvoir subordonné à celui de son collègue, comme Tétait celui des promagistri. Quoi qu'il en soit, le système administratif inauguré par Dioclétien (285) suppose aux deux Augustes une autorité spirituelle indépendante, et, depuis cette époque au moins, le pontificat fut réellement partagé ou plutôt doublé, car chacun des Augustes en possédait tous les droits, sauf à ne les exercer que dans la partie de l'empire qui lui était échue.

Maximin, trahi par ses soldats, périt avec son fils près d'Aquilée (238), mais le Sénat ne s'applaudit pas longtemps de son triomphe ; les soldats, irrités d'entendre l'assemblée se vanter des choix qu'elle avait faits sans l'armée, massacrèrent ses deux élus, au moment où ceux-ci,

i^) Capitolin. Maic, etBalb. 8. cf. H. Cohen, Balbin, 40. -H . 2i. 55. Pupifn, 46-18. 34. 3"). — (t) Dio Cass. LIH, H.

lïÉDOUBLEMEKT liU S'UVERALN PONTIFICAT. 387

comme les plaideurs de la fable, se disputaient l'honneur d'avoir le plus efficacement contribué à la chute de Maximin (238).

Le jeune Gordien, que Pupienus et Balbinus avaient déjà, sur les instances du peuple, associé à l'empire avec le titre de César, fut proclamé. L'histoire, écrite par des mains inhabiles, nous apprend que l'empire eut un sage administrateur dans la personne de Misithée, sans nous parler des réformes intérieures du règne. Cependant, on voit que la religion nationale fut respectée et ses coutumes observées.

A l'occasion d'un tremblement de terre, Gordien fit consulter les livres Sibyllins et ordonna des sacrifices expiatoires dans toute l'étendue de l'empire ^ Il rétablit les jeux quinquennaux, jadis institués par Néron ^. Avant de partir pour l'Orient où l'appelait une invasion des Perses, il rouvrit le temple de Janus, fermé pnr Marc- Aurèle, faisant ainsi revivre une vieille coutume que les deux Sévère uvaient laissé tomber en désuétude (242).

Philippe (244-249) arracha l'empire et la vie à Gordien.

Le nouvel empereur associa son fils à l'empire (247) et lui donna le titre de P. M. qui se trouve sur ses monnaies ^. Quelles qu'aient été ses croyances, il respecta le culte officiel et fit exécuter la lettre des rituels pontificaux avec une exactitude devenue assez rare pour être mentionnée par son biographe : « Nam quum pontificutn lege hostiae mactareniur^ etc. ^. y> 11 célébra le millième anniversaire de la fondation de Rome par des jeux séculaires d'une splendeur inaccoutumée (248).

Trajan Dèce (249-251 ) le renversa. Le fils de Dèce,

(1) Capitolin. Gord. 26. — (î) Aur. Vicl. Caes. i7. — (3) CoheD, Phil. fils^ 20-27. 50. 51. 62. Or-Henzen, 6869. — (4) Aur. Vicl. Caes. 28.

i88 HISTOIRE DU COLLÈGE DES PONTIPFS. ♦

Herennius Etruscus, reçut le nom d'Auguste en 25i , mais le titre de P. M. ne lui est donné que sur une monnaie déclarée fausse par Cohen ^ Dèce s'épuisa à lutter au dedans contre les prétendants et les chrétiens, au dehors contre les barbares, et Ton comprend qu'il ait rétabli la censure pour se décharger d'une partie de ses fonctions administratives (p. 298), Il périt, peut-être assassiné, au milieu d'une bataille (251).

Sa mort livra l'empire à Tanarchie. Trebonianus Gallus (251-253) s'associa Hostilianus, probablement un fils de Dèce que lui imposa le Sénat, et son propre fils Volu sianus. Gallus parait avoir refusé à Hostilianus le titre de P. M. ; du reste, la peste le débarrassa ou lui permit de se débarrasser de ce collègue. Volusianus porte dans les inscriptions et sur ses monnaies le titre de P. M. à partir de l'an 252^.

L'empire avait donc deux Pontifes ; il en eut trois lorsque iEmilianus prit la pourpre en Mœsie (253) "*. Le meurtre de Gallus et de Volusianus venait de rétablir Tunité lorsque iEmilianus fut renversé à son tour par Valérien (253).

Valérien (253-260) conféra aussitôt la dignité d'Auguste et de P. M. à son fils Gallien *, qui lui succéda en 260 et qui s'associa son jeune frère Valérien, mais sans lui communiquer le pontificat.

Gallien vécut en épicurien, laissant à ses nombreux compétiteurs le soin de défendre l'empire contre les barbares et de se détruire les uns les autres. Il cherchait à persuader aux Romains que tout allait pour le mieux et multipliait, pour les distraire, les jeux et les fêtes : ils purent même contempler un triomphe et voir défiler des figurants qui représentaient les Goths, les Sarmates, les

(I) Cohen, Herenn. 42. — (î) Orell. 999. Cohen, Volus, 50-63. 409. — (3) Cohen, JËrnil, 49. 41-44. Or.-Henzen, 5542. — (4) Oreli. 4004.

ANARCUIE rOLlTIQlE ET itKLlCILUSE. 389

Francs et les Perses, et le triomphateur s'avancer entouré des sénateurs et du corps sacerdotal en praetexte. Gallien n'opposait que des jeux séculaires (262) aux fléaux naturels, peste, tremblement de terre, qui ajoutaient aux horreurs de la guerre civile partout déchaînée. Enfin, pour affirmer ses droits et la légitimité de son pouvoir, il n'imaginait rien de mieux que de prendre les attributs du soleil et de faire de son jeune frère un soleil levant {Oriens Augg ) *.

Cependant les généraux se disputaient les lambeaux de la pourpre impériale. Il est probable que tous les usurpateurs, en prenant le titre d'Auguste, s'attribuaient également celui de P. M. ; mais les inscriptions ne nous ont pas conservé les noms et titres de tous ces aventuriers appelés par Ibistoire les trente tyrans,

Postumus, qui régna dix ans en Gaule (258-267), s'empara du pontificat en même temps que de la dignité impériale, car ses monnaies portent le titre de P, M. à partir de l'année 258 ^.

Victorinus, son collègue et son successeur (265-267), partagea avec lui le pontificat, comme le témoigne une médaille qui parait être de Tannée 266 '^.

L'anarchie politique entraînait l'anarchie religieuse.

Enfin, ce tumulte s'apaisa peu à peu et l'empire se trouva divisé en trois parties. La# Gaule et l'Espagne furent gouvernées par Tetricus, et l'Orient par Zénobie, tandis qu'à Rome se succédaient Claude II (268-270), Quintillus son frère et Aurélien (270-276). Tetricus (268-273) prit le titre de P. M.* : son fils, associé à l'empire, ne porta probablement que le nom de César.

Claude II fut trop occupé par les barbares pour avoir

(0 Cohen, Val. Jeune, 3-5. — (2) Cohen, Poatum. HO. Cf. 40fi. 108. 409. Orell. 4015. — (3) Cohen, Victonn. 55. — (4) Cohen, Tetric. 44-49.

390 nisroîK!-: nu collège des pontifes.

des loisirs \ consacrer aux questions d'administration religieuse. Nous savons seulement qu'avant de partir pour combattre les Goths, il fit consulter les livres Sibyllins : peut-être, comme nous le verrons plus loin, cette cérémonie n'était-elle plus en dehors de la compétence du collège des Pontifes.

Le pontificat de Quintillus ^ ne dura que quelques jours.

Enfin, l'énergie d'Aurélien rétablit l'unité de l'empire. Après une courte apparition à Rome, Aurélien retourna en Pannonie pour défendre les frontières. Les Marcomans déjouèrent sa vigilance et pénétrèrent dans la Cisalpine, tandis qu'à Rome l'effroi allait peut-être produire l'anarchie. C'est dans cette circonstance qu Aurélien ordonna l'inspection des livres Sibyllins. Sa lettre et le procès-verbal de la séance tenue à cette occasion par le Sénat ont une grande importance pour notre sujet, car ces documents tendent à prouver que le droit de consulter les livres Sibyllins, attribué jusque-là au collège des Quindécemvirs, rentrait à cette époque dans la compétence pontificale. Aurélien écrit au Sénat : o: Agite igitur^ et castimonia Pontificum caerimoniisque solemnibus juvate Prinoipem... Inspiciantur librij etc. ^. )) Le préteur urbain soumet la question aux délibérations de l'assemblée. « Referimus ad vos P. C. Pontificum suggestionem^ eMureliani principis liieras^ etc.» Le sénateur Ulpius Syllanus, votant dans le sens de la lettre impériale, termine ainsi son discours : oc Ai/ite igitat\ Ponti/iceSy qua puri, qua ïhundiy qua sancti^ qua vestita animisque sacris commodi, templum ascendite, mbsellia laureata constituite^ veteranis manibuslibros cvolvite, fata reipublicae, quae sunt aeterna^ perquirite ^. »

(O Cohen, QuintUl. 4!. — (î) Vopisc. Aurel 20. - (3) Vopisc. Aurel. 19.

PONTIFICAT D'AURÉUEN. 391

Ainsi, l'empereur, dans un message officiel, et des sénateurs, dans une délibération solennelle, s'accordent à donner le nom de Pontifes aux prêtres gardiens des livres Sibyllins, alors que tout le monde les connaissait sous le nom de Quindécemvlrs. 11 est vrai que, dans le langage vulgaire, l'usage donnait une extension croissante aux mots de pontificat et de pontifes, et les appliquait au sacerdoce et aux prêtres en général, mais il est au moins étrange de voir cet abus s'introduire dans les pièces officielles et les comptes-rendus du SénaU Les auteurs de l'Histoire Auguste eux-mêmes, si négligents et incorrects qu'ils soient, ne commettent point de ces confusions de mots : ils distinguent les pontifes, quindécemvlrs, augures, haruspices par leur dénomination officielle. Dans la biographie d'Alexandre Sévère, Lampride revient à deux reprises sur les rapports de l'empereur avec les grands collèges, et chaque fois, quoique aucune question de compétence ne lui impose la précision, il distingue les trois grands sacerdoces par leurs noms respectifs *. Il est donc probable que les comptes -rendus cités par Vopiscus sont exacts, et que le titre de <î: Pontifes, :» attribué aux gardiens des Uvres SibylUns, leur appartenait réellement. La conclusion naturelle à en tirer serait que les Quindécemvii^ avaient cessé d'exister et que leurs fonctions avaient été dévolues aux Pontifes. Mais les inscriptions ne permettent pas cette explication commode, car elles attestent l'existence des Quindécemvlrs jusqu'à la fin du IV siècle K

Si les XVvirs existaient encore sous Aurélien et portaient néanmoins le titre de Pontifes, il ne reste plus qu'à supposer une fusion entre les deux collèges, fusion qui n'aurait laissé subsister, comme dénomination com-

ii) Lamprid. Al Serv. îî. 49. — (2) Oreil. M64.^35i 3J7i.C. l. Gr. 6012.

munô, que le nom du plus important des deux, sans effacer cependant toute distinction au sein du collège ainsi doublé. Il n'y eut pas absorption d'un sacerdoce par l'autre; on peut admettre que tous deux conservèrent leur caractère spécial; mais Fanalogie de leurs fonctions établit entre eux une communauté extérieure qui leur permit de se compléter l'un par Vautre et de suffire ainsi aux exigences de l'administration religieuse d'un vaste empire. Les deux collèges avaient en effet besoin l'un de l'autre, et nous aurons justifié notr^ hypothèse lorsque nous aurons montré que les circonstances devaient les amener à se réunir.

Le collège des Pontifes, né avec l'Etat, avait reçu de lui la mission de conserver la religion nationale et de la défendre contre les innovations. La tradition était entre leurs mains, et rien de ce qui s'appuyait sur la tradition ne leur était étranger. Mais» sous le règne de Tarquin-le- Superbe, l'hellénisme, triomphant de leur résistance, vint installer sur le Capitole un. oracle rival qui tint en échec le pouvoir spirituel des théologiens de la Regia. Les Uvres ^ibyllins furent acceptés tout d'abord comme une autorité indiscutable : nul n'éleva de doutes sur leur origine, et le peuple romain se plut à croire que le plus beau et le plus intelligent des dieux y avait tracé comme une esquisse des destinées de Rome. Ils prenaient la parole lorsque la science humaine, celle des Pontifes, se déclarait impuissante. Les Pontifes, avec plus d'habileté politique, auraient pu peut-être s'emparer de l'oracle et gagner ainsi tout ce qu'ils allaient perdre : mais ils se renfermèrent scrupuleusement dans le cercle de leurs attiibutions et laissèrent fonder un collège d'interprètes qui, n'ayant peint de nom officiel, furent appelés, à mesure que leur nombre augmentait, Ilviri S. F., Xviri S. F. (367) et enfin XVviri S. F. (81 ?)• Les dieux de la Grèce entrèrent par la brèche qu'avaient faite les livres Sibyllins,

rCSlON DES PONTIFES ET DES QUINDÉCEMVIRS. 393 '

apportant avec eux leurs habitudes et leurs préférences, c'esl-à-dire les cérémonies de leur culte, et restèrent sous la surveillance du collège qui les avait introduits dans la cité.

Une partie du culte officiel se trouvait ainsi en dehors de la compétence pontificale qui restait immobile comme la tradition, tandis que celle du collège rival pouvait s'étendre indéfiniment. Là est, en effet, le secret de Timportance croissante du sacerdoce d'Apollon; il était cosmopolite par nature et approprié, dès son origine, comme le remarque Ambrosch, non pas aux besoins restreints de Rome, mais aux besoins de l'empire romain ^ Les Pofttifes étaient enfermés dans une ville qui ne savait accommoder ni sa constitution religieuse ni sa constitution politique au développement de sa puissance ; le collège des Quindécemvirs étendait au moins à toute TltaUe le droit de surveillance qui lui était attribué sur les cultes patronnés par lui. On trouve dans plusieurs villes italiennes des prêtres et prêtresses de Gérés et de la Grande-Mère qui portent le titre de XVvirales, parce qu'ils tiennent leur dignité sacerdotale des Quindécemvirs *. Le collège décréta souvent des sacrifices expiatoires en dehors de Rome et en dehors de l'Italie, à Enna, dans Tîle de Cimolie, et, au temps d'AuréUen, sur les frontières de l'empire. La vogue dont jouissaient les cultes nouveaux introduits par les livres Sibyllins accrut l'influence des XVvirs aux dépens de celle des Pontifes; le culte de la Grande-Mère eu particulier, complété par Timportation du baptême de sang ou Taurobole, eut à lui seul plus de dévots que tous les dieux romains ensemble.

La plupart des questions religieuses s'étendaient donc au delà de l'horizon borné de la compétence pontificale.

(I) J. A. Ambrosch, SMUn und Andeut, p. «17. — (1) I. R. N. 375. tS58. 202. 1399. UU. t6i0. 3552. Orell. S198. 2332.

39 i HISTOIRE DU COLLÉGK DES P> NTIFFS

et rendai'jint nécessaire rintervention des XVvirs, de sorte que les deux collèges s'habituèrent à se consulter mutuelment et à délibérer ensemble, d'autant plus qu'ils avaient la plupart du temps le même président, l'empereur, et grâce au cumul des fonctions, les mêmes membres. L'édit de Caracalla (212), en accordant le droit de cité à tous les hommes libres de l'empire et, par conséquent, à tous les dieux adorés dans l'empire, rendit la compétence des XVvirs aussi insuffisante que l'avait été celle des Pontifes. Du reste, tous les cultes étant reconnus par l'Etat, il n'y avait plus de tradition à conserver ; les consciences étaient épiancipées et l'administration religieuse devenait une simple affaire de police. La dévotion publique se porta sur des religions syriennes et égyptiennes qui ne reconnaissaient ni l'autorité des Pontifes, ni celle des XVvirs. C'est peut-être dans ces circonstances que les deux collèges, menacés d'une décadence prochaine, s'unirent pour mieux résister à l'indifférence publique. Cette combinaison pourrait être attribuée à l'infatigable administration d'Alexandre Sévère. Sans donner comme irréfragable une preuve purement négative, nous ferons remarquer que de Tan 232 à l'an 289 ^, nous n'avons pu trouver dans les inscriptions le titre de XVvir. La conclusion est que la fusion des deux collèges a duré environ un demi-siècle, jusqu'à la réorganisation complète de tous les services publics accomplie par Dioclétien.

Aurélien, étranger à Rome par sa naissance et ses goûts, s'occupa assez peu des vieux collèges, mais il eut l'ambition d'en créer un nouveau dont nous devons nous occu per ici^ parce qu'il emprunta son nom au collège des Pontifes et força celui-ci à se distinguer de son rival par un titre inusité jusqu'ici. Il s'agit de l'institution des Pontifes du Soleil et de l'épilhète de majores ajoutée au titre

(l)Oreli. 3f88. 2263. Cf. 6512.

Page 1