‹ Les pontifes de l'ancienne RomeChapitre 94 sur 117 · DÉCADENCE DE LA RELIGION NATIONALE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE LA RELIGION NATIONALE

des Pontifes de Vesta. Le caractère de stabilité donné au culte du Soleil par la fondation d'un collège qui prit rang immédiatement après le collège des Pontifes de Vesta montre qu'Aurèlien n'entendait pas seulement satisfaire sa dévotion particulière, mais voulait inaugurer une religion impériale.

Le moment était bien choisi. Les portes de la cité, que Caracalla venait d'ouvrir aux hommes, avaient été ouvertes depuis longtemps aux dieux. Ils y étaient entrés en foule, et les anciens dieux de Rome, submergés par ce flot envahisseur, ne pouvaient plus leur disputer les adorations. Dans cette mêlée confuse, chacun se choisissait une divinité tutélaire et se créait une reUgion particuUère. Les esprits les plus sérieux sentaient que ces créations multiples de Timagination humaine revêtaient quelques idées générales que Ton pouvait dégager des symboles, mais il eût fallu la forte intelligence, le scepticisme tranquille et les loisirs d'un Varron pour peser tous ces dieux, aiTacher à tous ces rites leur secret, les classer et les enfermer dans le cadre élargi d'une théologie cosmopolite. Du reste, la foi était devenue un besoin : les Romains de l'empire n'avaient plus, pour les distraire des tristes réalités de la vie, les rêves de l'ambition, les viriles émotions de la vie publique ; ils n'avaient même plus le goût des lettres et des arts qui avaient charmé les loisirs des contemporains d'Auguste ; leur activité s'épuisait en spéculations et en rêves : ils interrogeaient, avec une curiosité inquiète, les mystères de l'avenir et de la vie future. Le christianisme répondait admirablement à ce besoin des esprits ; mais il exigeait le sacrifice immédiat de toutes les habitudes et de tous les souvenirs, et l'Etat le repoussait parce que, en l'adoptant, il lui eût fallu renier son passé et, enparticu- Uer, les apothéoses impériales. Et cependant, le Dieu des chrétiens, isolé dans sa majestueuse unité, dominait de si haut l'Olympe païen devenu un Forum que sa grandeur

396 HISTOIRE m COLLEGE l>fcS TONTIFES.

fascinait les âmes. Il fallait à tout prix lui opposer une divinité unique et universelle comme lui, mais plus tolérante que lui. Aurélien, fils d'une prêtresse du Soleil et habitué à considérer le dieu de sa mère comme le seul dieu certain ^, n eut qu'à retourner à ses souvenirs d'enfance pour trouver le dieu dont l'Etat avait besoin. Il mit Tempire et sa fortune sous la protection du Soleil, dans lequel les esprits les plus prévenus ne pourraient méconnaître le centre et la vie de l'univers.

Ce dieu, adoré sous des noms divers dans tout l'Orient, n'était pas nouveau, même dans le rtionde romain. Tatius lui avait bâti un sanctuaire dans l'enceinte de la Rome Sabine * ; son culte était héréditaire dans Tançienne famille des Aurelii, qui révéraient en lui le père de la gejis ^ ; on entrevoit l'éclat voilé de ses rayons dans les cultes primi • tifs de Janus, de Jupiter Anxur, d'ApoUo Soranus ; il avait un sanctuaire près du Cirque ^, et une fête, le 9 août, dans le calendrier impérial ^ ; son image radieuse avait été placée par Vespasien sur les épaules du colosse de Néron ; il avait même, sous le règne de son prêtre Héliogabale, fait une invasion violente dans le culte officiel, pris d'assaut le Palatin et confisqué à son profit les vénérables reliques de la vieille religion ; mais sa forme orientale et les extravagances de son prêtre l'avaient fait renvoyer en Syrie, comme un usurpateur déchu.

Cependant ce dieu avait rendu trop de services aux Césars pour être banni de Rome. 11 avait prévenu J. César, dans un langage que celui-ci eut le tort de ne pas comprendre, du péril qui menaçait ses jours aux Ides de mars ^, il avait préservé Néron du poignard de Pison et de ses complices "^ ; la poUlique impériale pouvait peut-

(I) Vopisc. Aurel, U. - (i'^ Dion. II, 50. Varr V, 7i. Quinl. I, 7, 4«. ^(3) Paul. p. «3.— (V) Tac. >lnn. XV. 74. - :5) Kal . Atnil. — (6) Virg. Georg. I, 453 sqq. — (7) Tac. Am. XV, 74.

INSTITUTION DBS PONTIFBS DO SOLEIL. 397

être utiliser encore cet œil redoutable ouvert sur le monde. D'ailleurs, il symbolisait trop bien la monarchie et prêtait trop complaisarament son éclat à la majesté du souverain terrestre pour que le pouvoir se passât d'un auxiliaire si utile. Aurélien, qui avait vu passer sur le trône 48 empereurs ou usurpateurs et connaissait les dangers des grandeurs, crut pouvoir compter sur la protection d'un dieu dont il aimait à se dire le fils. 11 la ramena dépouillé de son nom oriental et gardant seulement Tépithète d7;.victiiSy dans l'enceinte de Rome; il lui bâtit sur le Quirinal un temple splendide où l'or et les pierres précieuses rappelaient par leur éclat le dieu de la lumière. Pour satisfaire à la fois le goût romain et l'imagination orientale, il se montra accommodant sur la question de forme extérieure, et offrit son idole aux adorations sous la double forme du Soleil et de Bel. Il ne demandait même pas mieux que d'installer Jupiter dans le même temple ^

Puis, afin de donner à cette religion improvisée un vernis d'antiquité, il emprunta au vieux culte le seul sacerdoce qui conservât encore quelque prestige et dont le nom vénérable rappelait aux imaginations pieuses les Pénates et le foyer de la patrie. Le Soleil eut ses Pontifes (275).

/.es Pontifes de Vesta, assez peu flattés d'être c renforcés 2 3) de celte manière, purent craindre un instant que le nouveau roi du ciel ne prétendit, comme au temps d'Héliogabale, à la domination absolue. Mais Aurélien ne songeait pas à abattre l'ancien culte ; il espérait l'éclipser. Le collège de Vesta subsista sans que ses attributions fussent amoindries.

La fin tragique d' Aurélien, assassiné la même année par un de ses affranchis, était bien faite pour discréditer

{i) Vopisc. Firmiis, 3. — (2) Vopisc. Aurel. 35.

398 IIlSTOIRK ru COLLÈGE DES PONTIFES.

le Soleil qui avait si mal veillé sur les jours de son protégé. Son culte, qui n'avait pas eu le temps de devenir populaire, était menacé d'un prompt oubli.

Cependant, la politique impériale qui aimait ù rapprocher le Soleil et le Prince, et à prodiguer sur les monnaies l'image de la monarchie déifiée, conserva au Sol Invictiis le temple et les jeux qaAurélien lui avait assignés. Le collège des Pontifes du Soleil passa à l'état d'institution durable.

C'est alors que les Pontifes de Vesta, afin de se distinguer de leurs rivaux et d'affirmer en même temps leur supériorité, prirent le titre de Majores {Pontifices majores — P. majores Vestae — P. Vestales majores) qui fut accepté dans le langage officiel et apparaît réguUèrement dans les inscriptions à partir du commencement du IV* siècle ^ Ce titre avait été, jusqu'à nos jours, autrement interprété. J. Lipse croyait que P. major Vestae signifiait P. M. ^. Gouthières,avec son assurancîe ordinaire, affirmait que P. Vestae désignait parfois les Vestales 3. Bose redressa Terreur de ses devanciers et montra, quoique avec une certaine défiance de ses preuves, que tous les Pontifes portaient ce titre : c parum abest quin omnes qui in colle gio essent^ ita voeatos dicam ^. ii> Dès lors, l'explication la plus naturelle, appuyée d'ailleurs sur un exemple analogue, la distinction des Flamines en majorer et mmore5, conduisait à admetire que répithète de majores servait à distinguer, dans le sein d'un même collège, ceux des Pontifes qui possédaient pleinement le caractère sacerdotal de ceux que nous avons vus désignés par Tépithète de minores. Cette opinion, acceptée par Noris dans ses célèbres dissertations sur les cénotaphes de Pise ^, et fortifiée par ses arguments, eut

(l)Orell. 4186-4188. 2130.24 54.2264.2351. 3184 3672.5054. 60i0. 6916. — (2) Lips. Syntagma de Vesta. 43. — (3) Gulher. De v, j. Pont, I, 5. — (4) Bosius, ap. Grapv. Thcs. V, p. 243. — (5) Noris, Diss. I, 5. Oderico, Dissert. p. 162.

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