PONTIFICAT DES EMPEREURS CHRÉTIENS
Le christianisme, qui jusque-là, avait grandi et s'était organisé eu dehors de l'État, prenait rang parmi les cultes autorisés et acceptait la protection de la société civile. Proscrit de la veille, il voyait dans cette protection un bienfait inespéré qu'il ne croyait pas payer trop cher en accommodant son organisation administrative aux formes de l'administration impériale. Cette alUance de l'Eglise Chrétienne et de l'État, ébauchée sous le régime de la tolérance, se resserra le jour où Constantin, seul maître de l'empire, offrit à l'Eglise non plus seulement de la protéger, mais de faire disparaître les obstacles qui entravaient ses progrès, et d'ajouter à l'autorité de la parole évangélique l'autorité de la parole impériale (324).
Les petites communautés chrétiennes qui avaient germé if à et là sur toute la surface de l'empire, partout où le vent de la prédication avait porté la divine semence, et vivaient indépendantes les unes des autres, communiquèrent entre elles par le moyen des fonctionnaires impériaux : elles se groupèrent en diocèses calqués sur les circonscriptions administratives, et sentirent bientôt circuler au milieu d'elles comme un courant d'autorité qui émanait du prince et qui parlait le langage de la chancellerie impériale.
L'Église, saisie par le pouvoir séculier au milieu de sa période d'élaboration, reçut de lui sa forme définitive. Après avoir été pendant trois siècles une société des âmes,
ROLE DU PRi:fCE YIS-A \\è hV G IRl^TfANISMB. 405
Qssise sur TEvangile, indifférente aux vicissiludes de la société civile, elle se trouva tout à coup constituée en corporation homogène, qui confondit ses destinées avec celles de Tempire : « Non respublica est in Ecclesia^ disait non sans quelque exagération saint Optât de Milève, «ed Ecclesia in republtca estj id est^ in imperio romano ^ ^
Mais cette transformation du christianisme en religion d'État, était un péril constant pour l'indépendance de l'Eglise : le prince, habitué à se considérer comme le chef religieux de la nation, ne songeait p2LS h abdiquer au sein de l'Église chrétienne un pouvoir qu'il exerçait encore sur les sectateurs du vieux culte. « 11 ne fut pas aisé, dit Gibbon, de persuader à Constantin et à ses successeurs, qu'ils avaient perdu parleur conversion une partie des prérogatives impériales, et qu'il ne dépendait plus d'eux de ftiire la loi à une religion qu'ils avaient protégée, établie et professée. > Ce n'était pas pour amoindrir son autorité qu'il la mettait au service de la hiérarchie ecclésiastique, mais pour en faire Técho de l'autorité divine ; en un mot, le Grand-Pontife des païens, chrétien par calcul autant que par conviction, n'eût pas consenti à n'être dans l'Eglise qu*un simple fidèle. Ainsi, la société chrétienne se livrait au pouvoir impérial sans songer qu'elle pourrait être forcée de subir ce patronage après l'avoir accepté. Constantin, placé entre les deux religions officielles comme un régulateur commun et libre de tout engagement formel avec l'une ou avec l'autre, put se croire le Pontife universel, le Grand-Prêtre des païens et des chrétiens. Il dirigeait à la fois avec un pouvoir discrétionnaire, tout un clergé païen hiérarchiquement organisé, depuis les Pontifes provinciaux (sacer dotes provinciae dpxuptU) jusqu'aux pontifes municipaux et aux ministres ou hiérophanteà des campagnes *, et réglementait la dis-
(I) Optai. Milev. III, p. 64. - («) Cod. Thcod. \VI, tO, 44.
cipline intérieure do TÉgUsc chrétienne. Les chrétiens, CMiivrés (le la faveur impériale et beaucoup plus occupés (l'en profiter que de la discuter, ne paraissent pas avoir été choqués de rencontrer dans leur protecteur lo caractère abhorré du sacerdoce païen et de voir deux religions antipathiques se toucher et se confondre dans le même, homme. Les confesseurs de la veille, qui refusaient un grain d'encens à Jupiter, en présence des bourreaux, comprenaient les nécessités de la politique et l'avantage des transactions: ils distinguaient entre lliomme et le prince, et trouvaient naturel que la conscience de celui-là n'obligeât pas celui-ci à braver les colères d'un parti nombreux qui aurait pu, dans des circonstances difficiles, évoquer les souvenirs de l'ancieime Rome, trouver dans le Sénat une tête et un bras dans quelque ambitieux.
Mais les historiens modernes de l'Eglise se sont scan-r dalisés de cette contradiction et ont cherché à la supprimer en soutenant que Constantin n'a point porté le titre et exercé les fonctions de P. M. Cette thèse est une lutte désespérée contre Tévidence. Il faut d'abord rejeter le témoignage de Zosizne qui affirme le contraire : « Oi aév clv ôc^lci TTavre; aùzpKpdizcptç aV/xevéorara oodvovzxi âc^dp.eyci r/iv xi^'h^y y.où. Tfi èmypatffi xp^n^diuvoi raùr/ï, xal $ih xoi Kcùvazavzîvoçy inudri tîç ocùzcv -fikOev ii fiacàeiocy xai zaïna vnç cpQyjç cdov rriç itepi zd âeïoi zpanelçj xai ràv Xptaztavcùv eXcfAevoç mariv xai jxsr ixsîvcv èlviç oi ocXXci, KoU OùxksifzivKxviç ze xod OuocHyç^. 3> Il faut encore attribuer aux habitudes de chancellerie le titre de P. M. que Constantin porte dans Tédit de Galère * et sur les inscriptions ^. A plus forte raison faut-il ne tenir aucun compte des témoignages qui attribuent le pontificat aux successeurs de Constantin jusqu'à Gratien, et dont nous parlerons p!us loin. Ces preuves positives nous dispensent
(0 Zosim. Uist. IV, 36. — (2) Euseb. llist. eccl. VIII. 49, 37. r(3)0rell. 5578, 5570, 4080. Colion, Constantin, 400. 80.