PONTIFICAT DE VALENTINIEN
aux églises d'Asie qu'il y avait la foi de TEvangile et non pas celle de Tempereur : les évoques du Milanais attendaient un métropolitain de son choix, il leur répondit que cette affaire était au-dessus de ses forces. Ce clergé, qui courait au-devant de la servitude, parvint cependant à le faire sortir de sa neutralité *.
Le paganisme (qui commence à porter ce nom) n'eut pas à se plaindre du Grand-Pontife. Valen'c-i.iien défendit, il est vrai, les sacrifices nocturnes (364) qui étaient une occasion de désordres «, mais il permit l'haruspicine comme justifiée par la tradition, c concessam a majùribxis religionem ) (371) ^. La même année, il honora le sacerdoce païen eii accordant aux Grands -Prêtres des provinces le rang de comte *. A Rome, Valentinien, écoulant probablement les représentations des Pontifes, fit dégager les temples des constructions que des particuliers y avaient irrévérencieusement adossées : <t discrevit ab aedibtts sacrts privatorum parietes^ iisdeminverecunde con* neœos i^ (368) ».
Valons, loin d'imiter son frère, se jetait, comme Constance, au milieu des querelles religieuses, imposant des professions de foi, et frappant les récalcitrants des peines les plus rigoureuses.
A la mort de Valentinien (375) son ai-mée éleva à l'empire le jeune Valentinien II; mais, trois ans plus tard, la mort de Valens (378) réduisit à deux le nombre des Augustes. Toutefois, Gratien, se sentant incapable do défendre les frontières assailUes par les Golhs, les Huns et les Alains, cc»nféra la dignité d'Auguste au comte Théodose (379) et lui abandonna l'Orient.
Mais, de ces trois Augustes, aucun ne voulut porter le titre de P. M. Valentinien II et Théodose s'abstinrent dp
(4^ Cod. Theod. XYI, 5, 3. 6, «. - (î) Cod. Theod. IX, ^46, 7. k. — (3) Cod. Theod. IX, 46, 9. — (4) Cod. Theod. -XIL 4, 75. — (5) Amm. Mtrc. XXVII, 9, 40. .
le prendre, et Gralien, qui l'avait reçu de son père, le répudia le jour où il fallut l'avouer officiellement. Nous touchons à la fin de l'histoire du collège pontifical qui, dépouillé depuis longtemps de son prestige, et déserté par les courtisans, s'évanouit sous le coup de cette der-» nière disgrâce, m Les Pontifes, dit Zosime, étant venus, selon Fusage, offrir à Gratien la slola pontificale, il repoussa leur offre, comme contraire aux devoirs d'un chrétien. On dit que lorsqu'il eut rendu le vêtement aux prêtres, le plus élevé en dignité d'entre eux dit : Si le prince ne veut pas être Pontife Maxime, c'est Maxime qui bientôt deviendra Pontife i. d
Cette allusion menaçante prouve que le fait dont parle Zosime doit être reporté à la fin du règne de Gratien, vers l'an 382, au moment où éclatait la révolte de Maxime. Jusque-là, les trois empereurs avaient hésité àlieurter de front le paganisme, et Gratien avait accepté, au moins théoriquement, le pontificat. 11 est facile d'établir que Gratien n'osa obéir aux scrupules de sa conscience et infliger cet outrage aux Pontifes que lorsque Théodose, plus hardi, eut donné en 381 le signal de la réaction violente contre le paganisme.
Non-seulement Gratien porte le titre de P. M. dans trois inscriptions '^j dont la rédaction n'a pu échapper au contrôle de l'autorité et dont l'une date d'une époque où Gratien régnait réellement par^lui-même (377), mais nous avons des lettres de son précepteur Ausone, écrites après la mort de Valons, dans lesquelles celui-ci qualifie son élève de P. M. : c Unusin omnium ore Gralianus, potestate impcrato)\ virtute victor, Augustus sanctitate, Pontifcx religione, indulgentia pateVy aetate filius^ pieiate utrumque superat. > Plus loin: <!: Comitia comulatus mei armatus
(\) Zosîm. Eist. IV, 3C. — (î) Crut. 1081, 43. 460, 4. 459, 7. OrelL 4 447. -
POÂTIFICAT D£ OftATIEX. M 9
exerces : an iributa^ centuriata, Pontificalia vocabuntur? Sic potiuSy sic vocentur^ quae tu Pontifex Maximus, Deo participatasy habinsti » *. Evidemmçnt, Ausone, dont les questions religieuses étaient le moindre souci, ne saurait être soupçonné de vouloir, dans l'intérêt du paganisme, imposer à la complaisance de son élève un titre qui eût blessé la coixscience de celui-ci. 11 est donc certain que Gratien porta pendant quinze ans (367-382) le titre de P. M. avant de le rejeter solennellement. Ce fait soulève cependant une dernière objection.
Si Gratien était Pontife depuis quinze ans, comment s'expliquer que le collège ne lui eût pas offert encore la stola pontificale, que, d'après Zosime, les empereurs revêtaient au moment même de leur avènement, « «fjia tw TrapaXaSetw «jcaoTov zriv zm oXû)v dpyjiv 2 » ? L'objection n'est pas d'une grande valeur. 11 est évident qu'avant Gratien, la règle d'étiquette dont parle Zosime a dû être violée plus d'une fois, lorsque le caprice des légions improvisait un empereur aux extrémités de l'empire, loin du Sénat et du collège pontifical, c'est-à-dire presque à chaque avènement. Les Pontifes attendaient que le nouvel Auguste eût fait son entrée dans la capitale pour lui présenter leurs hommages et l'insigne de la présidence de leur collège. Peutêtre, lorsque l'empire était partagé, n'offraient ils la stola qu'au premier des Augustes. Or, Gratien fut élevé à l'empire loin de Rome, à titre de troisième Auguste, et l'on conçoit que le collège des Pontifes n'ait point envoyé en Mœsie, pour porter à un enfant de huit ans un ornement assez peu apprécié à la cour, une députation qui eût été sûre d'être froidement accueillie. A la mort de Valons (378), Gratien se trouva être le premier Auguste. C'était le moment de lui offrir la stola. Mais on connaissait son zèle pour le christianisme, elles Pontifes crurent pru-
(4) Auson. Grat. aet. pro consuUOu. — (2}Zo8im. Eist. IV, 36.
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dent d'attendre qu'il vînt lui-même s'offrir à leurs hommages dans la vieille métropole du paganisme. C'est ainsi que Gratien eut l'occasion de repousser, dans la quinzième année de son pontificat, les insignes de sa dignité, il osait enfin déclarer la guerre au culte national qui, comme Antée, conservait sur le sol où il était né une invincible vitalité.
Les premiers coups qu'il lui porta furent décisifs. Les biens du clergé païen furent confisqués par le Trésor*. Cette mesure était surtout dirigée contre les Vestales dont les vœux enlevaient au christianisme le monopole exclusif de la virginité, et émoussaient entre les mains des polémistes chrétiens leur argument favori. Les païens avaient compris que le T. de Vesta était devenu la forteresse du paganisme et que six vierges valaient mieux pour le défendre que les ouvrages de Varron. Aussi veillaient-ils avec sollicitude sur cette institution vénérable : pour mieux en assurer la durée, un grand nombre d'entre eux faisaient aux Vestales des legs considérables ^, qui le: dispensaient d'ajouter à leurs vœux celui de pauvreté. C'est sur ces richesses que Gratien mit la main, malgré les supplications des païens, et en particulier de Symmaque ; à ses yeux, celte spoliation était à la fois une bonne affaire et une œuvre méritoire, et il eût plutôt consenti à replacer dans la curie la statue de la Victoire qu'à restituer ces biens conquis sur les démons.
Le temps où les Vestales pouvaient élever des statues à leurs directeurs de conscience était, passé. Il est vrai qu'en revanche, le bras séculier ne se chargeait plus de les retenir auprès du foyer sacré ni de les conduire au champ Scélérat ^.
Le fisc tenait désormais le paganisme à sa merci. En
(4) Zosim. irts(. IV, 33. — (2) Symm&cb. Epist, X, 64 . — (3)S7mmach. Ejpùt. IX, 403. 411. 413. 418. 419.
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dépouillant le sacerdoce païen, il s'engageait plus étroitement que par le passé à subvenir aux frais du culte païen il préféra supprimer son créancier. Théodose se plaignil des dépenses occasionnées par les viclimes et les sacrifices ; bientôt, il protesta qu'A n'emploierait pas à cet usage les deniers publics : enfin il proscrivit complètement le culte païen, et confisqua, ferma ou détruisit les temples ^
Lorsque Théodose ferma les temples de la Ville éternelle (388), il ne restait des anciennes institutions religieuses que des débris; le foyer de Vesta allait s'éteindre de lui-même avec les dernières des Vestales ; un potit nombre de zélés suffisaient à peine à remplir les collèges en dissolution : semblables à une poignée d'assiégés qui cherchent à faire illusion sur leur nombre, ils se multipliaient pour donner une vie artificielle aux collèges des Pontifes, des Quindécemvirs, des Pontifes du Soleil et des Augures. Le collège des Pontifes, habitué depuis quatre siècles à penser et à agir par le souverain, n'avait pu se relever du coup qui l'avait décapité. En vain Symmaque s'efforçait-il de le réorganiser, en vain les membres se relevaient-ils de mois en mois pour gérer les affaires religieuses et remplir les fonctions sacerdotales : le collège marchait vers une dissolution prochaine. I) disparut avec ses derniers représentants sous le règne des fils de Théodose.
Toutefois ce sacerdoce, qui pendant douze siècles, avait dirigé la conscience du plus puissant peuple de la terre, ne pouvait disparaître ainsi sans laisser de traces. Son nom avait une place d'honneur dans la langue universelle, et il n'était au pouvoir de personne de l'en effacer. Pendant quelque temps encore, les païens continuèrent, par
(♦) Zosim. IV, 59. V, 38. Theodor. V, 24, Sozom. VII, ÎO. Cod. Thcod. XVI, 10,7. S. 9. 4î.
4S2 HISTOIRE DU COLLÈGE DES rONTIFSS.
habitude, à joindre ce nom aux titres impériaux « unde hodieque imperatores Pontifices dicimus^ i> dit Servius ^, qui écrivait sous le règne d'Arcadius et d'Honorius. Mais dans le paganisme, ce nom n'avait plus de réalité; ce n'était plus qu'une réminiscence, semblable aux temples fermés et silencieux d'où le fouet impérial avait chassé les adorateurs.
Le christianisme sut tirer parti de l'indestructible prestige du titre pontifical aussi bien que des temples. 11 appropria ceux-ci à son culte, il donna celui-là à ses évêques et ressuscita même pour l'évéque de Rotoe la qualification de P. M. abandonnée par les princes. 11 faut dire que celte usurpation fut rendue singulièrement facile par l'extension que le sens du mot pontifex et de ses dérivés avait prise dans la langue. Ponli/icium était devenu de bonne heure synonyme de sacerdoce^ et même de autorité^ pouvoir, office^ et Pontifex s'employait souvent dans le sens d'auteur j artisan^ cause. On trouve dans les auteurs, les locutions suivantes : Ab eo, cujus id negotitim pontificium" que esset — pontificium judicandi et corripiendi — jM>ntificio iterati honoris auctus — ut pontificium tuum in nostra damna protendas — causae istius pontificium 2. Le code Théodosien est rempli d'expressions semblables : Fruendi pontificium — pontificium sacrae disceptationis — r adipis* cendaepontificio haereditatis^ etc.
Le terme de Pontifex s'appliquait, en dehors daRome, à tous ceux qui exerçaient les plus importantes fonctions sacerdotales, soit dans les municipes, comme l'attestent une foule d'inscriptions, soit môme dans des pays dont la langue et la religion différaient totalement de celles des Romains. C'est par ce mot que les Romains traduisaient les litres grecs d'dpxi^pzvç, (ejoéçavrns ou même ispevç ^^ et
(1) Serr. JEn. III, 80. ^ (2) Gell. 1, 43. Arnob. Comm. in Psalm. es. Symmâch. Fpist. III, 4-7. VII, tl. X, 44. - (3) Mâcr. III, 6, 3.