‹ Les pontons anglaisChapitre 10 sur 23 · LE ROI DE TRÈFLE · texte numérisé non relu

LE ROI DE TRÈFLE

Nous avons laissé Cardin Grimbot s*embarquanl à Chatam sur le parlementaire qui devait le déposer à Dieppe. Le choix de ce port de débarquement avait été extrêmement agréable à l'ancien maître d'équipage provisoire du Cachalot , car c'était là qu'avait dû être conduit le petit trois-mâts anglais venant du Sénégal , que Marins avait si intrépidement enlevé au convoi protégé par VAlarm,

Or, Carolin pensait que la part de prise qui lui revenait, le chargement dégomme et de sucre ayant dû être vendu au prix élevé qu'avaient alors les denrées coloniales, l'attendait chez Tçirmateur.

Il espérait donc arriver au dernier acte de la burlesque et assez fatigante comédie qu'il jouait deppis quelques semaines, lorsqu'il fut brutalement poussé par le boatswain anglais dans l'étroit espace de la fosse aux lions, où, comme on Ta vu plus haut, notre coq reconnut slirle-champ, malgré l'obscurité du lieu, qu'il n'était pas seul.

En eûet, la cabine contenait déjà un autre fou, provenant du Lincold, l'un des pontons de Chatam. Carolin crut devoir courtoisement saluer son compagnon in*^ connu de ses coquericos les plus retentissants.

Mais ce chant ne fut probablement pas du goût de celui-ci ; car, à peine notre brave garçon eut-il commencé ses chants et fait deux ou trois pas à tâtons dans l'espace, qu'il se sentit brusquement saisir à la fois par un bras et par le cou, et une voix haletante, rauqu^»

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guobie, se mit à crier, au milieu de jurements h faire sombrer le navire :

— Ahl c'est toi, coq maudit, qui as chanté à George III que j'étais le roi de trèfle f Ah ! lu m'as dénoncé ? Je te tiens et je vais te plumer, te vider, t'embrocher, te faire cuire , te manger et m'épluchrr les donts avec tes os!...

Cette tirade extravagante fut suivie de la plus effroyable bordée de blasphèmes qu'ait ouïe une oreille marilime. L'étreinte fut aussi très-rude. Grimbot, qui n'était pas une femmelette, un mateluche, comme on dit, n'eut d'autre moyen de s'en arracher, que d'empoigner à son tour le fou par les cheveux et de les lui tirer si dru, tout en faisant aussi les plus grands efforts pour se dégager, ijuo la douleur énerva un moment son adversaire, ce dont notre homme profila pour se redresser lestement et se mettre hors de portée du furieux qui voulait le pluncier, le vider, etc.

Mais l'espace où ils se trouvaient tous deux enfermés était si étroit que, tout en se tenant collé le plus strictement possible contre la cloison opposée à celle où son 'terrible compagnon se trouvait aux fers par les pieds, Grimbot redoutait encore d'être saisi et de repasser par les mains du fou qui, d'après ce qu'il en avait pu juger, était doué d'une force prodigieuse , sans doute augmentée encore par son état d'exaltation.

Cet homme était en effet un fou furieux qui en voulait à tous les hommes, accusant quiconque l'approchait d'avoir dénoncé au roi d'Angleterre sa qualité, à lui, de roi de trèfle^ dépossédé de ses Étals, disait-il, par Tippoo-Saëb.

Déjà, depuis que cette étrange folie s'était déclarée

chez ce malheureux (c'était un calfat breton de l'île de

Bréhat), il avait failli étrangler trois ou quatre de ses

ompagnons de captivité du Lincoldy et comme celle de

SvO LES PONTONS ANGLAIS

ses victimes qui était sortie la plus avariée de ses griffes se trouvait un cautinier anglais dupontonp laissé pour mort, on avait décidé le renvoi immédiat de cet énergumène, dont les pieds avaient été soigneusement passés dans les anneaux d'une bare de fer cadenassée sur le point où l'on voulait le maintenir.

C'était sans doute une grande imprudence ou une grande barbarie que d'enfermer un homme dont l'apparente folie gallique était inoffensive, avec un forcené de cette espèce ; mais comme l'Angleterre ne lâclxait guère volontiers ses prisonniers, sains ou fous, on peut penser qu'il lui importait quelque peu d'échanger contre les nationaux qu'on lui rendait sans choix, et suivant l'ordre de leur ancienneté sur notre sol, des moribonds, des aliénés, qui, le plus souvent, arrivaient cadavres...

En fin de compte, le capitaine du parlementaire ne se souciait guère de savoir si, dans la cage de cette bêle féroce, le pauvre matelot-coq courait ou non risque d'être mis en pièces, de sorlçque les réclamations qu'essaya de faire Carolin, tout en restant dans son rôle, à celui qui apportait le manger, ne furent suivies d'aucun effet : roi de trèfle et roi des basses-cours étaient irrévocablement destinés à passer trois ou quatre jours dans ce scabreux tête-à-tèle.

Dans ce temps-là, et avec des ennemis comme les Anglais, il fallait se défier de tout; les manifestations les plus croyables de l'intérêt... tout pouvait n'être qu'une perfide comédie.

Notre matelot n'osa donc pas tenter de s'expliquer avec son compagnon et compatriote, dans la crainte que quelque oreille aux aguets ne fût prête à te trahir et à le faire renvoyer aux pontons. Bien que, dans cet antre obscur, infect, presque sans air, son rôle de fou, loin d'être, ainsi que cela était arrivé sur le Kent, une sorte de parade, parfois amusante à jouer, fût, au contraire , devenu un supplice précisément d'autant plus

ou LE HOBT VIVANT 3îi

gr^nd que le rôle adopté était risible^ il Décrut pas prudent d'y renoncer, et se décida courageusement à rester coq au sein même du martyre qui semblait l'attendre. Or comme le fou réel ne cessait point de crior, de le menacer, de faire ses efforts pour Tatleindre, le faux fou fut obligé de se blottir «accroupi dans un coin, ramassé sur lui-même, surveillant ses mouvements pour que les mains, les griffes, pourrait-on dire, de son terrible compagnon ne pussent pas ratloindre.

L'anxiété de cette position physique et morale était d'autant plus grande que, pour ne pas jéveiller les soupçons des espions, des écouteurs anglais, le pauvre Grimtôt se croyait obligé de faire entendre de temps en temps raisonner ses coricocos, et que ces cris joyeux ne manquaient jamais de faire entrer dans une nouvelle crise de fureur l'irritable roi de trèfle.

C'étaient alors des imprécations, des menaces, des jurons, des propos obscènes à scandaliser même un matelot, et, ce qui était plus inquiétant, de nouveaux efforts pour s'emparer du pauvre chanteur que le forwné semblait s'obstiner à vouloir plumer et vider.

Souvent les mains convulsives du fou frottaient les mains de Grimbofet saisissaient même quelques plis que la résistance désespérée du pauvre garçon mettait en pièces. Heureusement pour lui que ses yeux, se familiarisant peu à peu avec l'obscurité, avaient fini par lui permettre de voir confusément son ennemi, et qu'il put régler sa tactique de défense sur celle de ces attaques furibondes.

Ajoutons que le guichet par lequel on vint jeter leur grossière nouriture lui ayant permis, en s'cntr'ouvrant, de mieux examiner son dangereux compagnon , il ne put que s'alarmer davantage encore à l'aspect repoussant du malheureux qui cherchait à devenir son bourreau.

Quelques sales lambeaux d'un vêlement de matelot

recouvraient encore à peine un corps amaigri et souillé d'immondicos. Des traits liagards et hébétés, des regards pleins d'égarement, des mouvements empreints d'une rage convulsive, tout révélait la folie furieuse parvenue à son degré dMntensité le plus violent...

Aussi Carolin comprit -il fjue si un instant d'oubli moral était un danger pouf sa liberté, eu égard à ses geôliers, d'un autre côté un moment d'oubli physique devenait, avec cette bête féroce, un danger pour sa vie.

Il s'arma doQC de tout le courage qu'il put puiser dans la pensée que chaque élan du navire qui portait ses souffrances le rapprochait de la patrie, et se promit dé ne pas dormir de toute la traversée, pour veiller à n'être pas happé, déchiré .par le fou.

Quant à manger même, il avait dû y renoncer dans le premier moment, car à peine le guichet s'ouvrait-il, que le roi de trèfle se jetait sur les aliments présentés , assouvissait ignoblement sa faim, cf, faisant du reste des projectiles infects, il les lançait à la tête du pauvre coq... obligé de refréner la colère à laquelle il faillit souvent s'abandonner, dans la prévision d'un imprudent combat... obligé, enfin, de triompher de son double martyre, pour pousser ses coricocos aux oreilles des gardiens soupçonneux et inhumains !

Deux jours... siècles pour la souffrance comme ils sont des minutes pour le bonheur, deux jours entiers s'écoulèrent de cette façon, laissant face à face, dans un espace de huit pieds carrés, Tactive et patiente énergie du faux fou avec la rage convulsive du fou réel... Tintelligence lucide de l'un avec l'ignoble démence de l'autre.

Ah ! convenez que de toutes cesespèces de courage dont nous parlions naguère, celle dont le pauvre îhatelot Ot preuve ici est des plus méritoires et des plus dignes d'admjration! Certes nul ne s'y méprendra.

ou LE MORT VIVANT 3W

Le courage ici ne pouvait consister à affronter corps à corps la rage aveugle^ la férocité sanguinaire de cetle brute abjecte, qui n'avait plus de Thomme que le nom.

Qu'est-ce, en effet, qu'un combat, une lutte sans autres armes que les ongles crispés, les dents aiguës, avec cet être immonde, souillé de déjections, couvert de bave, plus à prendre en pitié qu'en haine? qu'est-ce, disonsnous, qu'un pareil duel d'un moment, où il pouvait sufflre d'un effort heureux pour terrasser un misérable déjà enchaîné par les pieds, en comparaison de la double lutte, poignante pour l'esprit, accablante pour le corps, que le digne matelol soutint quatre longs jours que dura l'affreuse traversée : quatre siècles pleins d'angoisses, d'appréhensions, de feintes pénibles?

Pour ce battre avec le fou, il ne fallait que céder à un moment d'impatience, il ne fallait qu'obéir à cet instinct de riposte, de vengeance immédiate qui est la nature de la majorité des hommes.

Plus les antécédents du jeune marin prouvaient que celte irritabilité, qui fait les bons soldats de mer ou de terre, était en lui, et plus iljui fallut d'efforts pour en triompher.

Les anciens l'ont dit : le plus beau courage, c'est de se vaincre soi-même.

Mais ici ce n'est pas tout. Outre qu*il faut résister au désir de se venger d'un misérable qui vous insulte, vous harcèle, vous prive de sommeil et de nourriture, et veut verser votre sang enfln, il faut jouer un rôle, un rôle bizarre, dont le comique môme est devenu un martyre de plus..,

11 faut, accroupi dans une position de torturé, crier : Coricoco ! Il faut, la tête, les yeux appesantis du sommeil, crier : Coricoco ! ... Il faut, l'estomac épuisé parla faim, *la bouche desséchée par la soif, crier encore et toujours : Coricoco ! coricoco !

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Oui, il y eut un vrai, un noble courage à supporter une aussi étrange et aussi douloureuse situation, car un mot pouvait la faire cesser, rendre à son corps la sécurité, la nourriture, le sommeil.

Un appel au gardien, à Tespion du detiors... et cet effroyable martyre finissait... Mais abdiquer la folie, c*était renoncer à la liberté, et un pareil prix n'enfante-t-il pas, n'explique-t-il pas tous les courages ? .

Le brave matelot que Tamour du sol, la nostalgie, cette maladie des âmes nobles, avait élevé à ces efforts, à cette héroïque et patiente résignation, qu'on eût été moins surpris peut-être de trouver chez un marin d*un haut grade, Carolin Grimbot, disons- nous, eut la force d'espril et de corps suffisante pour résister aux cruelles épreuves que nous avons plutôt indiquées que racontées.

Vers le milieu du quatrième jour enfin, à la suite d'une nouvelle attaque de son abject compagnon, attaque devenue d'autant plus dangereuse qu'épuisé de fatigue, de faim et d'insomnie, il était tout à fait hors d'état de se défendra corps à corps, il se fit sur le navire un grand bruit, une sorte de branle-bas dont les échos arrivèrent jusque dans Tantre où hurlait le démoniaque prêt à déchirer sa proie affaiblie par cette longue torture. Bientôt cinq coups de canon partis des . gaillards imprimèrent de légères commotions à la coque...

Le forcené sembla un moment frappé de stupeur... il se tut, se replia sur ses fers... on eût dit que l'instinct, à peine sensible encore dans ce corps abruti, lui révêlât que le navire qui le portait allait jeter l'ancre sur le sol de sa patrie... mais arrivé à un pareil état de dégradation, l'homme sait-il qu'il a une patrie?

C'était pourtant le parlementaire qui saluait le stationnaire de la radede Dieppe et qui s'apprêtait à mettre en panne à l'entrée du port. •

Déjà le fou avait repris ses cris et ses imprécations...

ou LE MORT VIVANT ùlb

GrJmboi épuisé se taisait; il ne pouvait plus songer è se défendre s'il eût été attaqué.

Mais soudain la porte de la fosse aux lions s'ouvre, un matelot anglais tient un fanal, deux autres l'accompagnent. Carolin s'efforce encore de les saluer de quelquesuns de ses coguericos qui ont été son seul langage, nonseulement depuis son arrivée sur le bâtiment, mais même depuis plusieurs mois précédents.

On les pousse dehors, et un officier, qui sans doute était venu pour les^examinor et les interroger, s'éloigne à leur vue, en faisant un geste où se révèle plus do dégoût que de pitié.

Un mousse se trouvait à portée du jeune matelot, tenant en main un morceau de pain; Grimbot le lui arrache et le dévore. Son teint hâve, ses yeux cernés, son corps déjeté par la longue tension de certains muscles et l'engourdissement des autres, tout lui donnerait le pitoyable aspect d'un malade, si désormais il n'était pas formellement accepté comme fou.

Quant à l'autre..., il menace et injurie ceux qui le dégagent de ses fers, il entre dans un nouvel accès de fureur lorsque, pour laver son corps souillé, on jette sur lui trois ou quatre seilles d'eau de mer.

Bientôt il fallut essayer de le revêtir de quelques bardes de rebut des marins anglais, mais on n'y put parvenir. On se contenta donc de l'envelopper nu dans une sorte de linceul de toile h voiles, et les vêlements furent donnés à Carolin, auquel le furieux avait en partie déchiré les siens.

Notre matelot, un peu ranimé par le grand air et le pain qu'il avait mangé, eut la force de s'habiller en partie lui-même, mais tout en reprenant autant que possible ses gestes et ses allures de coq... quelque peu éclopé.

Enfin, le moment venu, l'un des fous hurlant, blas-

phémant, l'autre chantant sa fidèle antienne^ on les descendit dans le canot qui allait les déposer sur le stalionnaire où, dès l'apparition du parlementaire, le commissaire de marine de Dieppe s'était rendu.

Le canot anglais touche enfin la corvette française. Une foule de curieux se pressent sur les bastingages ou passent leurs têtes par les sabords, d'où sortent les gueules des canons étonnés d'être inactifs lorsqu'un Anglais aborde.

L'officier qui commande le canot saisit les tirer-veilles qu'on lui lance pour faciliter son ascension sur cette échelle de moulin qu'en marine on décore du nom d'escalier. Il est accueilli sur le tillac par un officier français de son grade qui reçoit ses papiers, puis tous deux s'avancent vers le gaillard d'arrière, où se tieni, dans une attitude de réserve et de dignité, le commandant de la corvelte.

Ces prisonniers, échangés suivant les conventions internationales, étaient au nombre de vingt-cinq, sans compter les deux hôtes de la fosse aux lions.

Vingt-cinq Anglais sont à leur tour tirés de la batterie, et se croisent sur le pont avec les Français dont ils vont prendre la place dans le canot.

Pendant que ces mutations s'opèrent, les officiers régularisent les pièces et échangent des signatures sur le cabestan servant de pupitre, car le commandant français n'a point invité l'officier anglais à descendre dans les chambres, et aucun rafraîchissement ne lui est olferL

On devine quelle scène moins grave et moins compassée avait alors lieu sur le passavant de la corvette. A mesure que les échappés des pontons anglais franchissaient le pavois pour sauter sur le tillac, c'étaient, entre ces malheureux de la veille et leurs braves compatriotes menacés du môme sort pour le lendemain peut-être, des exclamations, des étreintes, des poignées de main» de

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franches effusions enfin, auxquelles la discipline ne pou* vait apporter qu'uQ faible obstacle.

Il arriva que plusieurs parents, quelques amis se retrouvèrent... Mais tous n'étaient-ils pas comme des parents chéris, comme de vieux amis, dans cette circonstance?

Les deux fous avaient été laissés les derniers dans le canot.

On fit passer le furieux, assez calme en ce moment, et, comme on s'en souvient, seul dans un ample morceau dp toile à voiles, par un sabord de la batterie ; quant à Carolin Grimbot, auquel le grand air avait fait du bien, ilgrirapa presque lestement l'escalier, et rassembla toutes ses forcés au moment où il mit le pied sur le lillac français, pour lancer par les airs le plus magnifique coricoco de son répertoire. Ce chant alla retentir aux oreilles des officiers groupés à l'arrière, et l'Anglais, voyant Télonnement général, dit : C'est le fou I

Enfin, toutes les formalités de l'échange des prisonniers étant accomplies (les, aliénés étaient rendus sans contre-valeur), le lieutenant anglais reprit ses papiers, salua l'état-major, et se dirigea vers la coupée du pavois, pour se rembarquer dans son canot.

Mais là une scène singulière se préparait: deux hommes s'étaient placés, un à chaque côté du sabord, attendant l'Anglais à sa sortie. L'un de ces hommes était grotesquement drapé dans un lambeau de grosse toile sous lequel on comprenait que son corps était nu...; l'autre, auquel quelques verres de vin et un repas hâtif avaient rendu une partie de ses forces, se tenait en face, sérieux et immobile. L'Anglais s'avança... et au moment où il allait mettre le pied sur le premier degré de l'escalier :

— Au plaisir db ne pas nous revoir, lieutenant! s'écria lo roi de trèfle.

— Cocorico! cocorico! s' écrm pour la dernière fois, et

avec tout Télan d'une joie déiiraale, notre Grimbot... Le coq gaulois a l'honneur de ne pas présenter ses respects à la licorne britannique !

L'Anglais étonné s'arrête entre les deux fous, et .les regarde avec surprise... Aussitôt ceux-ci, et comme d'un commun accord, portent à la pointe de leur nez Textrémité de leur pouce droit, puis la main prolongée en avant et développée, ils joignent au petit doigt droit le pouce gauche, dont la main est également développée et dirigée en avant... en faisant ensuite jouer tous les doigts écartés, ils adressent à l'Anglais, hébété d'étonnement, ce geste de mépris, de mystification, de suprême moquerie enfin qui, des habitudes familières des matelots, a gagné la terre, les classes du peuple, el s'est vu depuis fixé par plus d'un spirituel crayon dans maintes grotesques caricatures...

. Nous laissons au lecteur le soin de se dessiner à luimême dans son imagination Tefifet de la scène que la plume n'a su eisquisser qu'avec l'insuffisance des mois d'abord... puis aussi peut-être la nôtre propre!...

— Voilà pour vous, lieutenant ! dit le roi de trèfle.

— Et voilà pour l'Angleterre ! reprit Carolin Grimbot, non moins actif que son vis-à-vis à jouer de cette ombre d'instrument dont le pouce semble l'embouchure.

— Mes devoirs au lord des cinq ports !

— Mes respects à madame votre sœur, si vous n'en avez pas !

— Ut pour l'Angleterre ! s'écria aussi le fou furieux. — Ml ça aussi pour l'Angleterre ! reprit Carolin

Grimbot, en donnant cette adresse insultante à un bruit retentissant qu'il ne serait pas littéraire de spécifier, mais que le matelot semble avoir toujours prêt à son service lorsqu'il s'agit de quelques farces immondes... (Pardon, lectrice... mais ceci est un récit de matelot.)

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Ce farent alors des éclats de rire si bruyants parmi la foule des marins qui encombraient le passavant, que rattentioQ des ohefs se portant immédiatement sur ce point, un ofQcier s'approcha pour voir cette infraction à la discipline.

Traversant les groupes qui s'ouvrirent à son approche, il fui tout étonné de voir TAnglais, que, par une violation calculée des règles deTétiquette navale, il avait omis de reconduire jusqu'à Tescalier, de voir TAn- ^lais, disons-nous, debout sur le plat-bord, la main sur une des tire-veilles qui servent de rampe, et, immobile, pétrifié, n'osant en croire ni ses yeux ni ses oreilles, devant les singeries grotesques et les jubilations désopilantes des deux prisonniers lâchés sans échange, qui continuaient à jouer sous leur nez leur insolente sérénade, en donnant pour l'ÀDgleterre toutes sortes de burlesques commissions à l'insulaire outrageusement mystifié.

— You are not fool? you are not fool? C'est là tout ce que l'Anglais hébété pouvait articuler au milieu des éclats de rire qui s'élevaient de toutes parts.

L'arrivée de l'officier français mit fin à cette scène, qui pouvait finir mal, car la première stupeur de l'Anglais faisait déjà place à la fureur, à la honte d'être ainsi joué, bafoué, mystifié, ridiculisé, turlupiné...

Quelque insulte aux officiers, quelque appel à ses gens du canot ou du brick pouvait amener une collision regrettable... Mais notre insulaire prit soudain le parti le plus prudent: il lâcha une bordée de goddem ! et s'affala en double dans son embarcation, qu'il fit promptement passer au large et nager au plus vite vers son navffe, oli il n'arriva point pourtant sans qu'un dernier eocorico strident, perçant et moqueur, vînt résonner à son tympan et faire plus violemment bouillonner sa foreur, ' ^

Aussitôt son monde embarqué, l'Anglais furieux

quitta la panne, amena son pavillon, et prenant le vent, sans saluer de son artillerie, il se couvrit de toile, pour disparaître au plus vite du théâtre de cette écrasante mystiflcation.

A peine le canot ennemi s'était-il détaché de la corvette, que Tofficier qui avait si opportunément mis fin à la scène de l'escalier en fit passer les deux acteurs principaux au pied du grand mât; puis bientôt, ayant pris les ordres du commandant, il les emmena sur le gaillard d'arrière, où se trouvait réuni tout Tétat-major, entourant le chef et le commissaire de marine de Dieppe.

— Ah çà, messieurs les fousl dit l'officier supérieur, il me semble que vous abusez un peu de votre position!... Qu'est-ce que cette parade indécente devant un officier qui vous a ramenés dans votre patrie ?

— C'est que, à dire la vérité, je ne suis pas fou, moi, commandant! ditGrimbot.

— Ni moi non plus, mon commandant ! ajouta le roi de trèfle, en enveloppant respectueusement dans son morceau de toile son torse herculéen.

— Comment, mes drôles, qu'est-ce à dire? Et si vous n'êtes pas fous, que signifient donc ces insultes à un officier placé sous la sauvegarde du pavillon parlementaire ?

— -Histoire de se venger un peu! dit le fou furieux, désormais calme comme l'eau d'une cuvette.

— Comment, gredin? et ces coups, ces mauvais traitements dont tu as accablé ton compagnon ? dit à son tour le lieutenant, qui avait dû faire délivrer une double ration à Garolin affamé.

— Histoire de bien jouer mon rôle, lieutenant ! Et puis c'étaient des coricocos continuels... à ne savoir où les mettre... c'était sciant à la fin !

— Et ma nourriture que tu m'as volée pendant quafro

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jours? ne put s'empêcher de dire Grimbot, qui n*osait encore croire avoir affaire à un homme sain d'esprit, sui cdmpos, après toutes les extravagances dont il avait été victime dans la fosse aux lions.

— Bah ! c'était pour rire I

— C'était peut-être pour rire aussi que tu m'as empêché de laper de l'œil pendant toute la traversée ; c'était sans doute aussi pourpasser le temps que tu voulais me plumer, me vider, m'embrocher, et le diable?

— No parlons pas de ça... puisque c'était pour jouer mon rôle !

— Et si j'en étais mort, do ce rôle-là, moi? objecta Carolin, qui ne trouvait nullement plaisante la conduite du calfat.

— Bah ! remercie-moi, car je faisais semblant de ne pas pouvoir t'attraper... tandis que je n'aurais eu qu'un geste à faire... Mais n'en parlons plus, je te dis !

— Ainsi, mes chenapans, cette folie...

— Frime ! comédie! s'écria le roi de trèfle,

— Tragédie, plutôt I exclama le pauvre Grimbot, chez lequel commençait à s'apaiser l'exaltation qui, pour quelques moments, avait en quelque sorte galvanisé ses forces épuisées.

-^ Ainsi donc, pour jouer ce que tu appelles ton rôle, reprit le commandant, tu as failli faire périr de ftitigue, d*insomnie et d'inanition un do tes compatriotes, un Français rendu comme toi à sa patrie, un garçon inoffensif?

— Dame, commandant, j'ignorais son pavillon... ça pouvait être un espion qu'on me donnait pour me trahir ! Il n'a parlé d'autre chose que de ses coquericos... et c'est de toutes les langues, ça?.., Bien sûr que si nous avions pu nous expliquer, c'aurait mieux valu, pour lui, surtout... et môme pour moi, car, quoique bâti un peu

solidement, c'est égal I je commençais à m'avarier aussi, à hurler, à vociférer, à vagir comme ça !

— Mais, dit à son tour le commissaire de marine, pourquoi n'as-tu pas choisi une folie plus douce, moins fatigante à soutenir ?

— Ça n'a pas été tout h fait mon choix, répondit ce grand comédien de gaillard d'avant. Je vas vous raconter la chose ; un jour, sur ^e ponton, m'étanl aperçu qu'un Anglais m*avait carotté une "pomme de terre, je lui expédiai une giffle par la voie la plus courte... il eut la chose de se regimber ; alors, vli, v'ian I je te vous l'amure si chouqué, que de mes griffes il passa dans celles du sirugien.,. et que moi, j'allais être mis au sec en l'air, à gigoter sans violon au bout d'une vergue, si tout d'un coup il ne m'était venu à l'idée de me mettre à taper de çà et de là, en bas, en haut, sur tout le monde... comme un fou... un possédé, quoi !... Voilà que le capitaine du ponton vient pour m'interroger... c'est bon! je risque le tout pour le tout, et je fais semblant de vouloir lui allonger une mornifle!... Deux prisonniers jouaient aux cartes tout près de là... j'attrape le jeu, et, voyant l'inspecteur à portée, je lui flanque le paquet sur la frimousse ! Et comme il fallait dire quelque chose d'ustuberlu pour appuyer ma folie, la vue des cartes éparpillées sur le pont me fit venir l'idée que j'étais le roi de trèfle,. C'était bête comme tout, mais ça n'en valait que mieux! Me voilà donc amure roi ^e trèfle \.*. trèsbien !

— C'est pour cela qu'il voulait me donner tant d'atouts^ interrompit Grimbot.

— Il est fou, fou furieux, que dit le capitaine du ponton.

Ma colle prenait, fameux ! On me mit aux fers ; je m'en fricassais ! On me jeta de l'eau sur la tête, ça m'enrhuma; mais, ouiche ! je m'en càrcassais. Je n'en fis pas

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moins un tremblement d'extravagances, attrapant j(»s jambes de tous ceux qui me passaient à longueur do gaflfe, et serrant dur quand c*étail un Englisb. Je criais comme une poulie sans suif que je voulais embrasser la dame de pique, que j'en étais amoureux, que je n'en pouvais plus d'elle, et que profltant que le roi de pique et ma dame de trèfle étaient écartés... avaient le dos tourné, si vous aimez mieux, je voulais lui prouver qu*un roi de trèfle peut se piquer d'avoir du cœur, et au besoin de mettre son rival sur le carreau !...

— Abrège ! abrège I... interrompit le commandant do la corvette, que la dignité de son rôle empêchait de rire de ces folies de gaillard d'avant.

— C'est tout abrégé, mon commandant. Je continuai à déralinguer tout ce qui me passa sous les pattes... On ne songea plus alors à me pendre pour mon premier Anglais aux trois quarts défoncé; on m'envoya à l'hôpital de Chalam, où je continuai mon bastringue. Le coffre est bon, les nerfs solides, le tafia que j'ai bu m'a comme doublé le gosier en cuivre ; je pus vociférer et naviguer comme ça des semaines ! Bref, on a fini par m'embarquer... Le matelot que v6\\h sait comment ça a continué... et vous, mon commandant, vous voyez comme ça finit! Je m'appelle Tonquedec; je suis maître calfat, né dans l'île de Bréhat, un pays où l'enfant sait faire un nœud plat, serrer un foc et brayer une couture à l'âge de six semaines... Je demande qu'on m'eml)arque bien vite puisqu'on se bat, pour que je rende à l'English tout le mal qu'il m'a fait... Vive le premier consul, le Directoire, la France, l'empereur et le commandant! s'écria en terminant son récit le calfat burlesquement drapé dans son linceul de grosse toile, qu'il entr'ouvrit contre toute étiquette, dans son enthousiasme patriotique. ,

^ C'est bien ! les occasions de te venger ne te manqueront pas, dit le commandant. Lieutenant, faites habiller cet homme, et qu'il soit mis ensuite à la dispo-

simien de M. lo commissaire du port... Mais toi, volaille! n as-tu rien à dire?

— J'ai à dire, mon commandant, répondit Carolin Grimbot, que je meurs dé fatigue, de sommeil et de tout... Je demande trois jours de hamac et de double ration, si c'est un effet de votre part... car je me sens loque, poufiasse et mollasse comme un marsouin en ribole...

— Le lieutenant donnera ses ordres pour ton régime, et le major te tâtera le pouls.

— Après que je serai debout et solide sur mes ergots, je demanderai à M. le commissaire ce que j'ai à gratter d'un certain trois-mâts tjès-anglais , et encore plus chargé de gomme du Sénégal, que j'ai contribué pour ma part à amarriner sur le corsaire le Cachalot,

Le roi de trèfle et Tex-coq furent conduits dans l'entre-pont de la corvette où nous les laisserons momentanément se refaire et se reposer. Nous retrouverons bientôt l'un et l'autre dans de nouvelles complications d'aventures.

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