LES CATAMARANS
Des événements d'une haute importance nous contraife^nent à prier le lecteur de vouloir bien passer avec nous de l'autre côté du détroit pour revenir ensuite à Gabrielle, lorsqu'en sera arrivé le moment opportun.
Tout lecteur de romans maritimes doit avoir le pied UQ peu marin... Nous pensons donc qu'on ne se plain- <ira point des diverses traversées que nous faisons faire pour débarquer tantôt en France, tantôt en Angleterre.
Après tout, comme le disait le refrain d'une chanson du temps de la flottille :
Traverser le détroit N'est pas la mer à boire.
98& lES FO!>(TOIfS ANGLAIS
Celui ^ttî fume son cigare en parcourant ce récit nousparaît d'ailleurs de calibre à demander un beefteak et une bouteille de vin du Rbin aussitôt en mer... et quant à cette belle dame qui nous lit (toutes les dames qui nous lisent sont belles!), qu'elle ait la précaution de se munir de citrons, d'extrails de vinai^e, de bonbons de Malte,, et nous lui garantissons, de toute l'expérience que notre ancien métier nous donne de ia chose, que si elle est douée d'une constitution destinée à être offerte en holoeaviste au mal de mer, à l'aide de tous ces préservatifs,, elle l'aura seulement... un peu plus..
Débarquons à Boulogne. .«
Napoléon fut informé le soir même de la célèbre cérémonie deTherlincthum^ par Tamiral Bruix, auquel le commafidant Beriiol avait fait un rapport, que les Anglais préparaient une troisième et plus importante expédition contre la flottille^
Bruix avait voulu interroger lui-même le marin qui avait apporté cette grave nouvelle, et, déjà prévenu par le bon capitaine de frégate, Tamlral connaissait Tensemble des aventures assez singulières qui non-seulement avaient livré au'conlre-maitre une partie de ce secret d'État, mais encore lui avaient permis d'en apporter la révélation à ses chefs.
Aussi, ne voulant point que ce brave marin, victime d'un point d'honneur exagéré pour un temps de guerre, allât porter son cou à la corde qui l'attendait peut-être à Newgate, il l'avait inscrit sur une liste d'échange de prisonniers qui devait le jour même être soumise à la signature.
Le commandant Bertiol eut toutes les peines du monde à faire comprendre au digne contre-maître que cette mesure régularisait complètement son évasion et annulait la responsabilité de l'Irlandais Patrice.
— J'ai juré sur ma future eroix que je retournerais,, disait Roch.
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— Mais lu n'es pas obligé de retourner, puisque tu es •échangé !
— Mais si, ie moment venu, on demande le prisonnier ïRoch à mon geôlier et qu'il ne puisse pas le fournir, on lui trempera une vilaine soupe, commandant!
^ Mais on ne te demandera point, ô tête dure comme Ion nom, puisque tu cesses d'être prisonnier du moment où la liste d'échange est arrivée à Tamirauté, et çlle y sera dans trois joursi.*.
— Mais je,..
— Mais tu...
— Mais nous.,.
— Mais vous...
Le capitaine de frégate eut beau faire, matire Roeh ne ^ montra qu*à demi persuadé, et, battu sur la question de Patrick, il changea d'armure et courut sur une autre èordée d'objections.
— Et Gabrlelle?.., et Marius?... dit->il comme raison suprême.
— Eh bien 1 j'irai prier l'amiral de les comprendre aussi dans le cartel d'échange... et tout sera^dit
— Dans le cartel d'échange. Marins?... Mari us qui a été fusillé comme déserteur dans la cour du château 1 le commandant n'y pense pas!
— C'est vrai... pour Marius, c'est impossible I... le pauvre jeune homme est mort., officiellement du moins. Mais pour l'aspirant Gabriel , c'est tout autre chose, et si, à part le point d'honneur, c'est aussi lui qui t'attire là-bas... avec deux mots à l'amiral^ son nom...
— Humi il faut de la réflexion, mon commandant... il faut double ration de réflexion... répondit Roch en jetant autour de lui des regards aussi incertalus que l'étaient ses pensées. Je dirais bien oui, tout d'un lof et sans embardées, à votre proposition... mais je pourrais dussi faire comprendre que non. Ça serait oui, si... si sous certains rapports... sous divers rapports... suivez-
moi bien, mon commaDdant ! si le non, dans ce cas-ci^ n'était pas plus prudent que le oui... car, en disant oui, il pourrait arriver... suivez-moi bien toujours, mon commandant! il pourrait, dis-je, se faire que, vu les circonstances là-bas... vu le mylord que nous cherchons avec son portrait... il pourrait enfin arriver qu'avoir dit non au lieu de oui... Bref, c*est assez clair sans que je m'explique davantage... le oui et le non sont aussi dangereux Tun que l'autre, et je jure sur ma croix...
— Jure que tu es le plus grand original qui ait jamais mis les pieds sur l'eau, et ton serment sera valable l interrompit le capitaine de frégate en souriant de tous^ les scrupules et de toutes les hésitations du contremaître. Je verrai l'amiral Bruix ce soir... Si d'ici là tu f es décidé à quelque chose, tu parleras, et j'arrangeraf raffaire. Aprîîs ça, si tu tiens tant à retourner en Angleterre... je te jetterai sur le premier convoyeur qui appareillera, et, comme leur emploi est de se faire prendre pour laisser échapper ceux qu'ils escortent, rien de plus facile que tu puisses aller encore boire avec ton Irlandais à la taverne ?
Que le contre-maître eût ou non décidé ce qu'il y avait de mieux à faire dans les conjonctures indiquées, toujours est-il que le cartel d'échange partit sans que le nom de l'aspirant y figurât.
Roch prétendit d'un air important qu'il avait son plan... et comme les graves préocupations du moment ne permettaient guère de consacrer beaucoup de temps aux intérêts secondaires ou intimes, le commandant Pertiol, tout à ses fonctions, perdit momentanément de vue le contre-maître, qui fut embarqué sur la corvette
- ârnîrale.
C'est qu'alors les immenses, les importants préparatifs militaires dont le port de Boulogne était le centre se trouvaient dans leur plus haut degré d'activité, et il était impossible de ne pas reconnaître que le drame guerrier
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dont les plages anglaises devaient être le thé&tre tou* chait à son terrible dénoûment.
En yain a-t-on cherché, à diverses époque^, à contester ]a réalité, le sérieux des intentions de Napoléon relatirement à la descente en Angleterre! Ce n'était point pour jouer une vaine comédie, que plus de cent mille hommes, les premières troupes du monde, avaient été rassemblés là^ sous les ordres de généraux tels que Soult, Ney^ Davoust^ Lannés, etc., personnages auxquels il est impossible de croire qu'ait été réservé le rôle mystifiant de comparses!
On sMmaginerait difficilement^ si Ton n*a fait de cette époque une étude spéciale, jusqu'à quels détails infimes se révèle la pensée hardie qui menaça alors notre plus grande ennemie en alarmes, et combien de faits do toutes sortes se groupent en preuves irrécusables de la validité, du sérieux de ses plans.
La création des ports et des escadres, l'édification des forts, l'armement de cette immense flottille, la centralisation sur ce point unique des meilleurs soldats et des plus célèbres officiers, les quatre apparitions pleines de sollicitude que Napoléon fit sur cette Côte de feî\ ainsi baptisée par TAnglais tremblant dans son île, co ne sont laque les gages éclatants et visibles de cette pensée injustement mise en suspicion par des plumes évidemment privées de logique et do patriotisme. Mais ce qui rend ce doute^bsurde et ridicule, c'est la notoriété de cette audacieuse campagne, révélée par mille détails d'un ordre moins apparent que ce qui vient d'être cité ; par exemple, les nombreuses administrations organisées à l'avance avec des soins, des prévisions, des détails, dont l'objet ne pouvait être d'élever en vain un fantôme sur nos rives pour effrayer l'Angleterre.
L'immense matériel embarqué sur cette flottille : artil-* lerie de terre et de mer, de siège et de plaine ; munitions, armesde toutes sortes; trains, chariots, parcs à chevaux,
poiits volants, vivros en abondance extrême, ensemble d'approvisioiiiienieiits^ enfui, destinés à plusieurs semaines de campagne pour plus de cent mille hommes ; et puis cette colonne, ce monument dressé pour l'avenir, ce symbole destiné è perpétuer la mémoire de ces camps rassemblés. Napoléon eût-il pergiis à ses soldats de la lui voter, s'il n'avait pas été pleinement animé» non pas seulement du désir (ceci ne peut faire doute), mais de la persuasion que la descente s'opérerait?
Car ce fut à ta suite de la distribution des croix que Tarmée, voulant témoigner à son chef son admiration, en même temps que planter solidement .dans le cours des temps la date et le souvenir de cette formidable réunion de guerriers et son but, demanda rautorisation d'ériger à ses frais, sur le point culminant du théâtre de ses préparatifs, une colonne monumentale capable de résister a'ux atteintes des siècles.
Napoléon accepta cet élan votif, et le îreu fut immédiatement choisi où, dominant la ville, le port et la rade, cette coloîine marmoréenne devrait se dresser aux regards de Tîle perfide ^our qui elle devait offrir une date sinistre.
Les habitants do Boulogne achetèrent le terrain, et fondèrent une rente éternelle pour subvenir à l'entretien du monument,., ce monument même au pied duquel nous avons trouvé, en qualité de gardien haineux de TAngiais, celui qui, en nous léguant son coffre de vieux matelot y nous a mis en situation d*entreprendre ces récits bù lui-même, le digne Roch, joue un si grand rôle.
Les travaux se virent immédiatement entrepris avec l'activité de ces temps-là ; les fondations furent faites à l'aide des rochers mêm^s de la côte, et la colonne éleva «peu à pou ses vastes assises de marbre blanc agatisé, tiré des carrières de Marquise. D'ordre dorique et surmontée d'un acrolère, cette colonne, qui devait s'élever
au LB MORT VIVANT îf»!
à cent cinquante pieds au-dessus de la falaise escarpée qui lui servait d'immense piédestal, était destinée à porter aux regards de l'Anglais humilié la colossale statue de Napoléon.
Aux quatre faces de la base, des bas-rdiefs, aussi de bronze, devaient retracer rbommage de Tannée: la distribution des croix de la Légion d'honneur; le plan * des trois ports de la flottille ; et, enfin, l'aspect des camps €t de la colonne elle-même.
Napoléon demanda où Ton prendrait tout ce bronze :
— Sire, à la première bataille ! répondit Soult.
En effet, quelques mois plus tard, le maréchal réalisait sa promesse dans un village de la Moravie !
Dans le nfième temps, un homme jusqu'alors inconnu, et aujourd'hui immortel, écrivait à l'empereur:
« Sire,
» La mer qui vous sépare de votre ennemi lui donne sur vous un avantage immense. Servi tour à tour par les vents ou par les tempêtes, il vous brave dans son île inaccessible pour vous. Cet obstacle qui le protège, je Ns le faire disparaître... Je puis, maigre toutes ses flottes, en tout temps, en peud^heures, transporter votre année sur son territoire, sans craindre les tempêtes, **ûs avoir besoin du secours des vents. Voilà mes' Hiojens ! d
Wusieurs plaps suivaient.
Napoléon, étonné et pensif, confie l'examen de cette proposition à une commission d*hommes que l'Europe savante désignait comme les meilleurs juges qui fussent ^î^ semblable matière.
Une vérité physique, palpable, fut mise sous leurs y^Uï.,. et ils ne surent poinff la voir ! L'auteur d'une découverte qui devait bouleverser la face maritime du
monde fut pris par eux pour un visionnaire. Ceux qui, vivants encore, ont été l'objet de justes récriminations pour leur aveuglement passé «disent, pour s'excuser, que la proposition de Fulton était enveloppée sous des idées Jolies, qui dérobaient le fait vrai au milieu des erreurs.
Supposez pourtant que l'examen des savants se fût * trouvé (« qu'il devait être... Supposez que le premier iialèau à vapeur ait paru alors? Combien de temps eûtil fallu à Napoléon pour faire lancer de nos cent chan-tiersde construction, échelonnés depuis Tgulou jusqu'au nord de la Hollande, une flotte nouvelle à jeter comme un pont, bravant les flottes anciennes, si^r ce détroit où il serait passé le premier à la tête de son armée ? Ne semblait-il pas que celte découverte fût faite exprès pour ces temps d'imprévu, d'extraordinaire, de merveilleux? Comment douter alor^ qu'à la vue d'une puissance aussi redoutable, qu'à l'approche d'un danger aussi réel, cette Angleterre, qui trembla si souvent à la pensée de dangers imaginaires, n'eût été foircéo de subir la paix et de tolérer l'affermissement européen de notre puissance ?
C'est ainsi que la nature recèle dans son sein des forces inconnues (de même que^ l'homme, dans son cerveau, couve des idées nouvelles), qui peuvent en quelques instants changer les destinées du monde !
Revenons à nos personnages, nous contentant de rappeler qu'avant Fulton, dans un jjècle où l'on n'eût su que faire d'une semblable découverte, un autre homme de génie, un anneau de la sublime chaîne des penseurs, un artiste enfin, Léonard de Vinci prouvait, dans les précieux cahiers restés à l'Ambrosienne, qu'il avait, le premier, deviné une application possible de cette force non encore soupçonnée : la vapeur !...
L'empereur avaitenfm quitté Boulogne pour se rendre à Aix-la-Chapelle, où il devait rejoindre Joséphine. Visitant toutes les provinces rhénanes, Napoléon ne devait rentrer dans sa capitale qu'après trois mois d'ab-
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sence, etjuste à temps pour ordonner les préparatifs de son sacre.
Mais l'Angleterre, convaincue de Tim possibilité ù'aV laquer de vive force ces gigantesques appareils auxquels la fréquente présence du chef de la nation donnait un aspect plus menaçant encore, songeait, comme on l'a dit, à mettre en œuvre, dans sa peur, les trames sourdps et ténébreuses d*un désespoir sans dignité. •
La pensée déloyale dont Roch avait si bizarrement saisi la première motion était bientôt passée du projet à l'exécution, et tout s'apprêtait dans le silence et Tombi^e pour porter à nos forces agglomérées un de ces coups que repousse la loyauté des progrès militaires de nos %es, machination tout au plus digne des luttes des Vénitiens et des Ottomans, au quinzième siècle, et qui demi faire la honte d'une nation civilisée du dix-neuvième, si, en fait de félonie, l'Angleterre ne s'était pas surpassée elle-même par son odieuse conduite finale envers l'immortellevictime du Bellérophon !
Mais, on Ta vu, 1« gouvernement français, instruit qu'une trame. nouvelle s'ourdissait au delà du détroit contre Boulogne et sa flottille, avait immédiatement, tout en conservant les apparences de la sécurité, pris les mesures les plus efficaces pour repousser l'agression.
L'époque précise où cette agression devait avoir lieu semblait incertaine encore, car il fiallait pour la favoriser un concours de circonstances qui ne permettaient sans doute point de lui fixer une date certaine. Mais Bruix et les officiers placés sous ses ordres se tenaient prêts à tout événement.
Une circonstance vint, du reste, confirmer l'amiral dans l'opinion où il était déjà touchant la gravité de cette nouvelle attaque.
Un échange de prisonniers avait eu lieu depuis quelques jours, ainsi que le fait a été indiqué plus haut, et comme chaque nation n'avait le droit de désij^ner qu'un
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quart ou un liers tout au plus des échanges (c^élaient ordinairement des officiers, des créatures protégées : on >c l comment Roch s'était trouvé placé dans cette catégorie), il se trouvait que le reste du cartel était abandonné à Toption des gouvernements restituteurs ; or^ tandis que chez nous on relâchait équitablemeiit les prisonniers par rang d'ancienneté sur notre sol, en Anglëlerre, au contraire, on n'admettait autant que possible sur la bienheureuse liste que des hommes insignifiants, des malingres, de pauvres diables mal guéris; tandis que les marins de santé, de vigueur et de patriotisme, étaient soigneusement conservés sur les r^istres des pontons. Ajoutons cependant que quelquefois aussi des prisonniers que l'Angleterre eût pu voir avec regret irentrer dans les rangs ennemis, obtenaient la faveur d'être compris dans réchange, lorsqu'ils avaient réussi à se rendre l'objet d'une faveur particulière,..
Et c'est ainsi que, l'amirauté ayant accordé une vingtaine de relaxations pour les pontons de Chatam, le capitaine du Kent s'était empressé d'y faire figurer Nicolas Thibaud, la Main mauditey pour le récgmpenser sans doute de sa haine contre la mystiQcation du commodore Richard Parkett et de son duel aux pointes de compas avec notre héros, dont l'audacieuse évasion dans le bugalet avait failli faire peser sur ledit capitaine une fâcheuse responsabilité...
Le Thibaud arriva donc h Boulogne, en compagnie de cinq ou six drôles, précisément dans les jours où l'amiral Bruix s'occupait le plus activement des moyens propres à conjurer une attaque sur la nature de laquelle il n'avait encore que des notions assez vagues. Or il se trouvait que la Main maudite^ durant son séjour à l'hôpital de Chatam pour la blessure reçue dans son duel avec Marïus, avait déjà eu connaissance des préparatifs qui s'effectuaient dans ce port au sujet de la prochaine expédition des Catamarans, et, qu'interrogé par l'amiral, il pul
ou LE MOBT YlYAin: MS
dODoer des renseignements assez importants pour que iniiz y sachant que le nouvel arrivé était un ofOeier de corsaire d'une bravoure brutale et aveugle, crût poi>voir loi faire donner, par le ministre, Tépauleite d'eftseigne provisoire.
Tout cela, en ces temps d'activité dévorante, fut Taffaire de quelques jours: l'amiral renforçait la ligne <refflbossago, dans la prévision de la prochaine attaque des Anglais; le Thibaud reçut le commandement d'une canonnière^ et comme, les amples besoins du service avaient momentanément forcé l'autorité à embarquer une partie des réserves, il se trouva que le jour où le nouvel officier de la marine impériale passa Tinspeclion de son équipage, une des premières personnes qu'il examina fut le Riz-pain-sel^ le nabot Jean Cornu, celui qui ne haïssait pas moins Marius que Nicolas Thibaud lui-même, et qui avait sur ce dernier l'avantage de savoir, à n'en presque plus douter, quel était le personnage mystérieux qui s'était nuitamment glissé sur le Cachalot au moment de cet appareillage si burlesquenaent signalé par la scène de juif entre le cambusier créancier et Carolin Grimbot la mauvaise paye.^. scène <ïui tourna au tragique , si Ton se souvient de quelle açon le nain fut traité par ordre de l'ofûcier du cor* saire. ^
Nicolas Thibaud reconnut sa victime après un moment d'examen.
— N'est-ce pas toi, rat de cambuse, que faî envoyé voir si Veau du port mouillait, la nuit de l'appareillage du Cachalot? dit l'enseigne provisoire.
— Moi-même... capitaine I répondit Cornu. Je tousse encore du rhume que j'ai attrapé de votre main... mon estimable commandant !
Il n'est pas indifférent de noter ici, pour la juste în- ■terprétation des faits dont Favenir nous dictera le récit, ^uede ces deux hommes qui, à des titres différents.
détestaient également notre pauirre Marias, l'un avait deviné son secret jusqu'au moment de rembarquement, tandis que l'autre connaissstit la nouvelle phase de son histoire à dater seulement de cet embarquement, mais sans savoir pourtant quel était le mystérieux héros des drames du Cachalot et de ces aventures de mer dénouées par la captivité du ponton de Ghatam. ^
Il ne fallait donc-qu'un moment de conversation entre ces deux hommes, pour qu'ils pussent reconnaître que leurs deux haines avaient le môme objet... et, concentrant leurs efforts, en rendre plus terribles les conséquences par la confidence mutuelle de ce qu'ils savaient l'un et l'autre sur les secrets du mort vivant.
Mais il importe aux vues dans lesquelles ce récit a été entrepris de ne pas distraire davantage, pour le moment, l'attention du lecteur du drame maritime dont l'Angleterre préparait les éléments, et dans lequel nos marins se disposaient à faire une vaillante partie. Aussi bien... Mais trêve de digressions! voilà qu'à l'horizon apparaissent les voiles ennemies... chaque marin court à son poste; nous aussi, soyons au nôtre... la plume en main, lorsqu'en ces beaux jours notre père tenait Tépée !
Un matin on s'aperçut, de Boulogne, que durant la nuit la station anglaise avait reçu un renfort assez considérable. Le mouillage ordinaire de l'ennemi, situé à environ une lieue et demie de la ligne d'embossage française, offrait une masse de cinquante-deux forts bâtiments, au nombre desquels se faisaient remarquer plusieurs vaisseaux de ligne.
L'ensemble de ces forces présentait, en outre, un certain nombre de ces voiles à l'apparence suspecte, qu(^ l'œil du tnarin sait si bien distinguer des coques régulières, et qu'on jugea être des brûlots.
La matinée s'écoula sans être signalée par d'autre
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mouvement que les continuelles ailées et venues de ca* mis d'un navire à l'autre.
Ce ne futque dans Taprès-midi qu'une petite division, formée d'un vaisseau de ligne, do trois frégates et de plusieurs bâtiments légers^ se détacha du centre de la station pour venir jeter Fancre, hors de portée de nos canons^ au vent de l'aile gauche de la ligne française. Puis tout rentra dans le calme... Seulement comme la brise était ronflante , le courant de syzygie assez fort, et que l'approche de la nouvelle lune promettait une nuit obscure, il n'y eut plus à douter de la proximité de l'attaque.
Ce que Bruix n'apprit que le soir, ce fut que lord Melville, l'imprudent instigateur de cette agression nouvelle, dans sa persuasion présomptueuse où il était que son plan honteux aurait un plein succès, avait quitté Londres et s'était fait transporter à bord du vaisseau the Monarch^ où flottait le pavillon de l'amiral Keith, qui commandait les forces réunies devant Boulogne.
On sut plus tard que Pilt lui-môme avait convié une société brillante à Walmer-Castle, fief attaché à son titre de lord-gardien des cinq ports, et que Wellington posséda plus tard en cette môme qualité.
De ce point, qui domine la crête d'une falaise dont les flots de la Manche baignent le pied, des terrasses de ce manoir dont les hautes tours planent sur le littoral boulonnais, Pitt, trompé par la contagieuse présomption de son collègue Melville, avait espéré faire assister l'aristocratie britannique au splendide spectacle des flottilles impériales flamboyant dans l'ombre, et au doux panorama des rives françaises fantastiquement éclairées par cet incendie immense...
Disons, du reste, que si l'entreprise des Anglais était aussi folle qu'indigne d'une nation vraiment loyale et noble, l'occasion de tenter un coup de main quelconque C'Ontre les forces qui faisaient Teffroi du cabinet de Sainl-
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James était des plas favorables, et conséquemment bi^ choisie, car la ligne d*embossage était eu ce moment ta plus forte qai eût été établie jusqu'alors.
Elle comptait environ cent cinquante bâtiments de toute espèce, et était disposée sur trois rangs; le premier, le pins au large, formé de canonnières (parmi lesquelles celle commandée par le nouvel enseigne Nicolas Thibaud); le second, de bateaux plats; et le troisième, de péniches et de caïques.
Au centre de la ligne des canonnières se trouvait la prame la Ville de Mayence^ armée de douze canons de vingt-quatre, et sur laquelle flottait le pavillon du brave contre-amiral Lacrosse.
Bruix, par un trait de délicatesse qui honore le caractère de cet illustre marin, avait voulu que cet officier général eût la gloire de protéger une importante partie de cette flottille, dans l'organisation et Féquipemènt de laquelle il avait développé un zèle, une activité et qd talent au-dessus de tout éloge.
Le soir venu, tout était donc prêt des deux côtés, soit pour l'attaque, soit pour la défense.
C'est le moment d'expliquer au lecteur quels étaient ces machines; ces catamarans, comme on les a appelés des deux côtés du détroit, étaient de plusieurs sortes.
La première espèce de ces machines incendiaires se composait de navires d'un assez fort tonnage, cutters on hrigsy qui ressemblaient^ du reste, aux brûlots ordinaires, à cela presque rien, avant l'explosion, n'y révélait un embrasement prochain, ce qui augmentait singulièrement le danger qu'ils offraient, puisqu'on pouvait les prendre pour de simples bâtiments de guerre, et que, par cela même, ils devaient exciter les Français à les crocher à l'abordage; ce genre de machines traîtresses a souvent été appliqué, depuis, aux luttes de TAngletorre contre nos vaisseaux: Sydney-Smith s'est par-
0U LE HOftT nYAm
ticuTièrement créé uner triste eélébrité par lear enpIoL
La seconde espèce de brûlots consistait en coffres de t)ois fort Jxmss, fort é^oits^ et dont Tensemble général de la 'figure serait assez exactement représenté par deux guérites qu'on réunirait bout à bout pair leur base. (Tétait à cette espèce d'appareils que les Anglais avaient donné le nom de ecaamaranây nom ensuite générale* ment donné à toutes les machines, à cause de leur res« semblance avec un genre de radeau indien qu'on appelle ainsi. Chacun de ces longs coffres contenait environ cinq milliers de poudre en grenier, supportant un bon nombre de pelotes d'artifices liées deux par deux^ et qui lancées dans les airs par l'explosion, devaient, selon leurs inventeurs, aller tomber et s'accrocher dans le gréement des navires et y porter l'incendie.
Les machines de troisième espèce^ enfin, étaient tout «imalement de grosses barriques chargées de poudre et munies de ces mêmes pelotes. Le feu était communiqué aux premiers bateaux par une longue mèche de soufre, un 8auei88(m^ comme cela s'appelle en style d'artificier, qui arrivait au contact de la poudre dans un temps donné. Pour les caiamarans^ destinés à flotte à fleur d'eau, le feu se communiquait à faide d'un mouvement d'horlogerie, du reste aussi ingénieux que la machine à laqudte il s'appiiquait était absurde^
Berenons & Fac^on.
Vers neuf heures du soir, la nuit était sombre et silenôeuse ; pas un feu dQ bSLtiment, de quelque paviilonc qu'il fftt, ne brillait dans la rade. C'était quelque chose de grave, de solennel, et aussi de palpitant, que toute cette ombre et ce silence qui enveloppaient deux cents n»vires chargés de poudre, de mitraille et d'hommes de guerre. O^ sentait qu'il ne fallait plus qu^un signal s»prême, et qu'aussitôt la mort volerait par les airs, doftt les ténèbres actuelles s'illumineraient du feu sanglant de
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Tartillerie et de rexplosion dévastatrice des machine» infernales ! Bruix et un nombreux état-major d'officiers attachés au service du port se tenaient sur un plateau de la falaise du camp de droite ; les officiers généraux et supérieurs des troupes de terre étaient aussi rassemblés sur une éminence voisine. Plus d'une main fiévreuse se tenait machinalement sur la poignée de Tépée... Tous les regards fouillaient en tous sens Tobscurité, toutes les oreilles étaient attentives à recueillir le moindre bruit.
Enfin, quelques coups de fusil retentissent au large, sur Taile gauche de la ligne d*embossage; tout aussitôt des détonations d'obusier leur succèdent; ce sont les vedettes françaises qui sont déjà aux prises avec les embarcations que Keith a lancées pour remorquer ses machines dans la direction de nos rangs... À ce signal attendu avec tant d'anxiété, un cri formidable s'élève de toute la flottille et vient électriser Tarmée désolée de ne pouvoir prendre part à cette attaque maritime : sur les camps de droite et de gauche, dans les forts^ au port et jusque dans la ville, tout le monde^ soldats et bourgeois, répond aux cris de nos marins : Vive Vempereur î Aht pourquoi^ au lieu d'avoir à lutter contre d'aveugles et stupides machines, n'est-ce pas vaisseau à vaisseau, corps à corps, qu'on va s'attaquer ?
Aux transports avec lesquels nos marins accueillirent les'premiers coups de feu ennemis,, signa) de l'attaque, on put comprendre quelle était leur envie de renouveler les prodiges de la glorieuse nuit du 28 thermider an ix, celle où le célèbre Nelson échoua si honteusement dans une précédente attaque, déjà mentionnée, contre cette flottille et son port. Les Anglais avaient commencé par détacher de leur ligne divers hrigs et cutters qui avancèrent, poussés par la brise, portés par le courant, sans répondre au feu très-Vif que dirigèrent sur eux nos lignes d'embarcations, formant vedettes, au large de
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kmt. On ne put douter longtemps que ce ne fussent des bâtiments incendiaires, comme en effet ils l'étaient, et les plus dangereuses parmi les machines anglaises, de véritables volcans flottants. Un combat acharné s'engage aussitôt entre nos canots qui veulent les aborder pour en arracher les mèches soufrées, et les barques ennemies qui les dirigent et les protègent.
Pendant celte lutte déjà terrible, .ces machines redoutables, portées par le flux , glissent vers notre ligne qui les crible de coups de canon et les couvre de boulets et d'obus dans l'espoir de les couler, de détruire par l'élément qui les porte celui plus terrible qu'elles renferment. Mais sombres et muettes, ces machines dérivent toujours sur nos lignes. L'une d'elle, un grand cotre sinistre, que n'éclaire aucune lueur, dont te s'élève aucune fumée, tombe enfin dans nos rangs. Une canonnière de la première ligne a failli être abordée... mais son câble> filé à l^mps, laisse passer l'explosion imminente qui n'attend qu'un choc. Le second rang réussit avec un égal bonheur à éviter cet abordage redoutable contre lequel la bravoure est impuissante... et la terrible machine se trouve enfin voisine du dernier des triples rangs de nos navires. Elle n'ira pas plus loin! Tout à coup, de son écoutille ouverte comme un cratère, jaillit une éruption louge, jaune et blanche, d'un éclat qui brûle le regard^ et qui va se perdre dans les airs en mille gerbes de feu. La nuit est soudain illuminée, jusqu'au loin^ dans les campagnes, par cette éclatante explosion, et sa détona* tion est telle qu'élite va secouer les hôtes de Walmer- Castle.
Pourtant, hâtons-nous de le dire, l'effet de cette explosion fut nul. Deux marins seulement se trouvèrent blessés par les éclats du cutter, mis en pièces comme une boîte d'artifices.
Le môme épisode se renouvela bientôt sur divers
oints de notre ligne. Douze de ces machines qui, sans
$as LES PONTONS AKeLAiS
Taudacieux sang-froid de* nos marins^ eussent véiita^ blement pu causer de graves siuistres^ éelatèrent çà et là dans les rangs de nos embossages» sans autre résultat que de multiplier autour d'elles les preuves de notre témérité heureuse à éviter ees embrassements mortels. Plus le danger fat menaçant, plus furent remarquables les exemples du calme et noble courage qui en triompha, ^insi l'équipage du n» 362 s'étant vu abordé par un sloop incendiaire, une partie de son équipage s'élança audax^ieusement'sur le brûlot, les uns pour trancher les manœuvres qui le retenaient, les autres pour chercher à arracher la mèche prête à enflammer les artiôees. Ces toaves ont bientôt réussi à détacher la terrible coque de leur navire; elie s'éloigne au courant, et bientôt éclate et couvre de débris les matelots à peine remontés sur leur tillac ! La gloire que, dans cette nuit célèbre, conquit notre marine» n'eut pour revers qu'un seul malheur : une de nos péniches à obusier prussien, apercevant dans Tombre une chaloupe ennemie remorquant une barque ^uspecte^ les aborde-, jette une partie de ses hommes dans le canot anglais, et, tandis qu'ils s'en rendent maîtres, les autres accostent la barque perfide -qui, au choc de la péniche, éclate et les engloutit touSr Anglais et Français.
Nous avons dit plus haut quelles étaient les nmchines de seconde et de troisième espèce que les Anglais lan* Gèrent ^ur notre flottille et son port, durant cette nuit mémorable; on a jugé, à leur description, combien leur effet derait être nul, et il le fut dans le fait, bien que ces machines, dépourvues de voiles et de naâts, dérivant inaperçues à fleur d'eau, dans l'ombre, et par conséquent fort difficiles à éviter^ eussent pu, si leur construction eût eu le sens commun^ nous causer des sinistres considérables.
Ce qui fut en définitive le plus meurtrier pour nos marins et nos soldats, ce fut l'artillerie, la mitraille, la
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fusillade ennemie ^ qui ne cessèrent point de gronder pour inquiéter nos bâtiments et empêcher nos équipages de détourner les brûlots sur la participation desquels on comptait tant. Mais la canonnade roulante avec laquelle nos marins ne cessèrent pas non plus un seul instant de répondre au feu dès Anglais, n'empêcha point leur vigilante audace de prévenir tout choc contre nos carènes des agents de destruction qu'apportaient les lames. Le résultat de ces différentes sortes d^attaques et de la dé* fense française fut que, durant toute 'la nuit^ sous les deux pavillons ennemis, nul navire ne discontinua d'échanger des feux de mousqueterie, des bordées de canonnade ou des explosions d'artifices.
Ce feu actif de la mousqueterie et des batteries, qui avait pour but d'empêcher l'ennemi de détourner les machines, s'est peu à peu ralenti avec la dispersion des causes qui le faisaient entretenir^ et ce sont désormais nos marins qui, passant de la défensive à Toffensive^ font le plus ardemment briller et retentir cette étrange nuit dont l'ennemi voile sa déception et sa honte... Vers quatre heures du matin, à peine une détonation perdue vient-elle encore de temps à autre illuminer une mft« ture... et bientôt tout semble replongé dans l'obscurité et Ib silence d'où naquit, six heures auparavant, cette folle entreprise t
COMPUCATIOM DE MTSTÈASS.
Revenons aux pontoi»»
Nous disions dans un précédent chapitre que Carc^îB Grimbot, s'imaginant consoler Marius du surcroît de rigueurs dont il ét^t devenu l'objet, à la suite de son éva-
sion manquée en compagnie de Delpierre, lui avait fait part d'une recette infaillible qu'il prétendait avoir pour, comme il disait^ glisser entre les pattes des Anglais de môme qu'une anguille qui... etc., etc.
Or, notre héros, tout en démontrant au drôle de corps l'impossibilité physique de toute nouvelle tentative, n'en avait pas moins désiré connaître celie fameuse recette dont Carolin parlait avec tant d'enthousiasmj ; et, se . Tétant fait expliquer, il décida le matelot à l'utiliser pour lui seul, en lui manifestant le désir extrême qu'il aurait de faire parvenir au contre-maître Roch (que Marins n'avait nul motif de supposer hors de Boulogne) une lettre d'avis importants concernant lui-même et surtout Gabrielle, qui se trouvait à Londres dans une captivité si étrange et si inexpliquée aux yeux de son amant.
Carolin Grimbot répondit que, puisque son capitaine lui donnait une telle mission, il lui jurait de l'accomplir religieusement, et qu'il tâcherait de se rendre à Boulogne aussi lestement « qu'un poisson volant qui a reçu une paire d'ailes neuves pour ses étrennes...» .
— Et si Roch n'est pas à Boulogne, ajouta le marin, s'il à été à son tour, ou hors de son tour, gaffé, pincé, amarré par les Anglais, je vous promets, mon officier, de me faire mettre aussi le grappin dessus pour le rejoindre, afin de lui remettre votre lettre, fût-il prisonnier des Chinois !
— Je te remercie de ce zèJe, mon brave Carolin; mais je te prie de ne pas le pousser si loin. Si mon digne Roch était par hasard prisonnier, tu irais tout simplement porter la lettre au capitaine de frégate Bertiol, en le priant de ma part d'en prendre connaissance. S'il peut faire quelque chose dans l'intérêt de l'affaire dont je parle, je suis bien sûr qu'il le fera... Dans tous les cas,' soit à Roch, soit au commandant^ tu raconteras ce que tu as vu ici, ce que tu sais de mon sort..., mais à personne autre, entends-tu bien ? à personne au monde...
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0éfîe-toi surtout d'un certain Jean Cornu que tu pourras trouver chez Roch... Sans doute il cherchera à l'interroger (Marins se souvenait que ]e nabot avait pu le
reconnaître sur le pont du duhalot^ la nuit de son évasion du château fort de la haute ville.) Ce Jean Cornu est un drôle auquel» un jour ou Tartre, je payerai son arriéré... Qu'il n'ait* nul soupçon de la commisssion dont tu es chargé pour Roch !
-—Jean Cornu... Jean Cornu... Ne serait-ce pas un mauvais nabot^ un crapoussin, un rongeur de rations'» qui a eu la chose de venir me troubler dans l'appaieiN lage du Corsaire f pour un bêta de compte ?...
— Que tu lui as payé avec les bagues du grand foc...
— Ah I le juif, le chenapan, le rinceur de bidons^ Pescamoteur de fayots (haricots)... qu'il vienne me redemander son solde !... Moi parler à un pareil moussaillon I Soyez tranquille, capitaine^ je vous promets que si je l'aperçois jamais, je vire lof pour lof, sans môme me laisser héler ! s^écria Carolin, qui obéissait en secret à son peu dégoût pour la rencontré de son créancier, tout en essayant de donner des gages de sa discrétion relativement à Marius.
— Quant à mon brave Roch, si tu le vois, tu lui raconteras mes infortunes... tu lui diras que tu m'as laissé sur le point d'être pendu, peut-être, à la grande vergue du ponton...
— Ne parlons pas de ça. Capitaine... rien qu'à y penser, ça donne des puces ! dit le matelot, en cherchant à réprimer un frisson.
— S'il est dit que je doive mourir victime des enne- . mis de mon pays..', et des miens, ceux qui mp connaissent savent, que rien n'abattra mon courage ! Dis-leur bien que mon dernier soupir sera peureux, pour celle... Mais tu ne sais rien, toi ? Malheureusement je ne puis Bon plus rien te dire... tout le monde, hors moi, mon digne Roch et le commandanf Rertiol, doit ignorer ces
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secrets qui, par une fatalité étrange, m*ont amené ici, dans cet horrible ponton... Ah 1 laisse^moi, laisse-moi à mes sombres pensées, à mes poignantes inquiétudes, mon brave 1 Dieu sait que ce n'est pas ma destinée qui m'occupe ! mais vois-tu, matelot, on souffre plus poiir ceux qu^on aime que pour soi-même...
— Pour ça, je comprends en ce moment que c'est vrai, capitaine ! dit Grimbot, l'œil humide. Il n'y a pas longtemps que je vous connais... mais pourtant,, tenez, je me sens tout chose, tout vent dessus vent de* dans, à vous laisser ainsi dans cette infernale baille à brai!... C'est que, tout jeune que vous êtes, soit dit sans vous blesser, capitaine, vous êtes un fameux caïman ! C'est bien là ce qui a fait arrabier le plus Nicolas Main maudite... Nom d'une gargousse, quel coup d'œil marin vous possédez ! quel joli tour vous nous avez fait jouer là à ce commodore english I le double louche n'y a vu que du feu ! Je ne m'étonne pas qu'il vous en veuille, le sans-cœur, et qu'il vous ait, à ce qu'on dit, recommandé au prône. Mais vous en sortirez, vous en' échapperez, cajtitaine, aussi vrai que quatre quarts de vin font une bouteille; et si jamais CaroUn Grimbot peut vous montrer de quel numéro il vous aime... dites n'importe quoi, et vous le verrez se jeter à la mer, lui et son sac, pour vous épargner un cheveu de la tète... Ah ! c*est-y bête, ça ! voilà que j'en pleure comme un requin enrhumé du cerveau !...
Cette conversation était la dernière que Blarius et le matelot dussent avoir ensemble, pour obéir à la pru- . dence imposée par les circonstances.
Quelques jours après on commença à remarquer que Carolin Grimbot, ce prisonnier jusque-là si familier avec tous, si jovial, si boute-en-train, ne parlait plus à personne, et qu'il prenait de singulières allures.
Il se donnait des airs boufûs, roides, glorieux... marchait singulièrement, relevant lestement le pied, et
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portant sa tête d'une façon orgneinense qui contrastait eomjquement arec son visage foncièrement bon enfant. Puis un matin » Tentre-pont fut au point du jour brusquement réveillé par un cri singulier» un cbant inat* tendu... qui fit un moment supposer qu'un des coqs qui habitaient les cages où le capitaine du ponton tenait ses volailles s'était glissé dans l'habitation des prisonniors...
Mais l'étonnement fut bientôt extrême, lorsqu'on re* eonnut que le bipède emplumé qui saluait aussi intem* pestivement Taurore n'était autre que Carolin Grimbot, dont Jes coricoooê et les eoquericos ne discontinuèrent pas pendant une demi-heure, malgré les prières ou les lUenaces des prisonniers auxquels il procurait un trop matinal réveil—
Que vous dirai-je? Grimbot était coq, un vrai coq par les allures, les gestes, les intonations, et sans doute il avait passé de longues heures en contemplation devant les cages du commandant pour s'as^miler aussi extraordinairement cette bizarre nature I
Bientôt, à toute heure du jour, mais le matin surtout, notre fou se prenait à chanter, et l'imitation était telle, quelles coqs du ponton, cédant à rinstinct, au magnétisme, aux fluides de la race galiine enfin, répondaient à plein gosier à ce nouvel hôte qu'ils cherchaient; tandis que les poules, inquiètes, émues^ troublées par ces chants d'amour, couraient çà et \h éperdues, aspirant après le galant bipède qui les appelait avec une si retentissante . tendresse 1
Bientôt enfin, outre les corieoeos dgnt le ponton re» tentissait à toute heure, le coq matelot refusa toute nourriture autre que du grain... se mit à dormir sur un pied... hérissa ses cheveux comme des plumes, à la moindre contrariété... , et, n'était sa face humaine, ressembla àjs'y méprendre au plus glorieux, au piusboufll des siiltaixs de basse-cour.
C'est ici le moment de dire que plus d'une fois déjà les Anglais avaient renvoyé en France les malheureux auxquels les souffrances de la captivité, ou une propen* sion fatale à l'exaltation, avaient fait 'perdre la raison, et que parfois aussi, à côté de ces infortunes réelles, constatées, il était arrivé que les bénéfices du renvoi tombassent sur des têtes que Fart seul du comédien remplissait des plus tristes ou des plus burlesques extrava* gances. Si la commission appelée à décider sur l'état mental des aliénés prononçait un verdict aftirmatif, ils étaient renvoyés dans les vingt-quatre heures.
On comprend que ce genre de libération, qu'un grand sang-froid, une présence d'esprit continuelle et une patience héroïque pouvaient assurer, fut souvent tenté par des hommes doués d'une certaine force de caractère, tant les évasions ordinaires étaient devenues difficiles au milieu de la surveillance extrême dont les Anglais, souvent dupes et mystifiés, enveloppaient leurs prisonniers.
Ce fut le récit d'une relaxation bizarre, dont un ponton de Plymoulh avait été témoin, qui fit naître chez Carolin Grimhot la pensée de la singulière manie que nous le voyons afficher. .^
On lui raconta qu'un officier avait brusquement siiûulé la folie de Téquitation, et avait si bien soutenu son rôle, que la patrie lui avait été rouverte. Ce prisonnier passait des journées entières à galoper sur des bâtons et à cavalcader sur les bancs ; bref, il fit tant que sa monomanie éveilla l'attention de l'autorité.
Une commission fut nommée pour l'examiner, et dès que le président parut sur le pont du vaisseau, le prisonnier s'avança gravement vers lui... et avant qu'on eût pu soupçonner son dessein, lui posant la main sur le cou, il s'élança à califourchon sur son dos; serra fortement les genoux, tourna par derrière les bouts de la cravate du président, se fit une bride en lui talonnant rudementles reins, se mit à pousser des hu ! dos dia ! des houp! à faire
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prendre le mors aux dents à un véritable quadrupède... Tout cela s'était fait si lestement ctd*uno façon si impré* vue, que nul, le médecin pris pour monture lui-même, n'^ivait pu mettre obstacle à une aussi impertinente ex» travagance...
Le cas de folie, d'archifolie fut, on se Hmagine bien, dûment consts^té, et le chevalcmane renvoyé en France... Ce fut ce récita fait dans l'intimité, qui inspira à Carolin Grimbot sa gallomanie.
Il avait, croyons-nous, proposé à Marins de se déclarer poisson, pour voir si on lui permettrait de satisfaire sa passion pour la mer... puis, une fois dans son élément, d'en changer sans doute, pour éviter d'être péché et frit. Marius s'étant naturellement récusé-, notre Carolin s'abandonna tout seul h son vertige animalesque, et se déclara hardiment coq... sans crainte d'être plumé et ràis à la broche !
Mais bientôt les coricoços du fou importunèrent tellement les habitants du Kent, qu'une foule de réclamations furent faites à l'autorité pour qu'on les délivrât d'un aussi bruyant commensal.
Le capitaine du ponton, fort ennuyé lui même des piaillements de ses véritables volailles mises en émoi, fit un rapport duquel il résulta qu'une commission médicale fut nommée pour contater l'état du maniaque.
Nous ne rapporterons pas la tentative d'interrogatoire qu'il subit, et dont il sortit à sou honneur... de coq, à grand Yenfort de cris de basse-cour et de gestes les plus familiersau bipède emplumé qu'il représentait. Une deYnière épreuve attendait le marin, car l'inspecteur des prisons avait été rendu méfiant par l'expérience de mainte ruse singulière et hardie.
— Il faut maintenant signer «ur ce registre pour obtenir votre acte de liberté 1 dit le président du comité sanitaire, en présentant une plume au prisonnier.
SIO LES PONTONS AKClLÂfS
— Moi, signer avec une plume d'oie t. .. fit majestueusement Grimbot. Mylord , vous me prenez pour un coq sans digûité... rappelez- vous que je suis un descendant du coq gaulois, et que je n'ai rien de commun avec les oies du Capitole !
— - Il faut pourtant signer... sans quoi vous ne pouvez partir 1 reprit le médecin»
Alors le matelot-coq, après s'être délicatement gratté la lèlede sa main allongée en forme de patte, fît le geste de s'éplucher, puis de s*arracher une plume de Taile, après quoi^ ayant trempé dans Tencre son doigt, dont l'ongle était fort long, il signa gravement : Le Coq de France, et poussant immédiatement un formidable coquerico, il secoua les coudes comme un coq qui bat joyeusement des ailes, et se mit à sauter sur un pied, en se rengorgeant de l'air le plus boufû et le plus glorieux.
— Il est vraiment fou I ditTinspecleur; on Texpédiera, par le prochain parlementaire, à Dieppe ou à Cher^ bourg,
Carolin Grimbot vit qu'il touchait au succ-ès ; il fallait pourtant persévérer dans son rôle pendant quelques jours encore qu'il devait passer sous les yeux des Anglais à l'hôpital de Chatam.
Il s'en lira bien, et lé moment arrivé, on le conduisit sur le brick parlementaire, où il se rendit à cloche-pied.
Comme sa folie était douce, on ne l'entraîna poiot, mais on le fît descendre dans ce qu'on appelle, en marine, la fosse aux lions (d'autres disent la fosse aux liens...)] espèce de cabine, d'espace entouré de planches, ordinairement accolé au mât de misaine, et qui sert de magasin aux menus objets dont le détail ressort des fonctions du maître d'équipage.
Ce lieu, qui sert communément aussi de prison provisoire, avait été débarrassé et affecté au logis des prisonniers renvoyés, car Grimbot n'était pas seul à jouir des
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bénéfices de la Iravorsée du parlomentairo; un autre fou... Mais avant de quitter cette fois encore la rire an* glaise, et de nous embarquer avec notre lecteur sur ce parlementaire, descendons à terre, s'il vous plaît, et allons assister au duel de Gabriel avec le cavalier qui avait insulté Arabella à Hyde-Park.
£n descendant de cet équipage, dont les rënes^ dans ses mains, avaient été si étourdiment dirigées, Arabella jeta donc à notre héroïne le singulier adieu que nous avons dit, lui promettant, pour le lendemain matin, l'adressedeson adversaire. Soyons franc, Gabrietle passa une assez mauvaise nuit. Elle a beau porter un oniforme et jouer un rôle masculin, la femme est toujours femme; les Jeanne d'Arc et les Jeanne Hachette sont des exceptions qui ne servent qu'à mieux confirmer la règle.
Autre chose, d'ailleurs, est de se battre dans une mêlée, dans un abordage, oti l'odeur de la poudre, la vue du sang, l'enthousiasme patriotique, le désir de vengeance et dix autres véhicules, enfin, vous transportent et Vous animent, et autre chose est de s'aller froidement mesurer seul à seul avec un inconnu, pour soutenir les torts d'une personne qui vous est complètement indifférente.
Les plus braves conviendront avec nous que pareille corvée est tout à fait ennuyeuse à remplir, et il faudrait ou ne l'avoir jamais subie ou n'avoir jamais failli la subir, pour ne pas confesser franchement, cœur et pensée ouverts, ainsi qu'on le {^ut lorsqu'on a amplement fait ses preuves, que c'est là un des inconvénients du préjugé du duel.
Sans compter aussi qu'il est plus rare qu'on ne pense d'être doué d'un courage toi^ours égal, qui ne se démente dans aucune circonstance de la vie, car il faudrait pour cela supposer que les nerfs^ sur lesquels agissent
Si 3 LES PONTONS ANGLAIS
de façoBs si variées tant d'influences extérieures, demeurassent toujours également tendus.
Les Espagnols considèrent la bravoure comme ayant ses crises , car ils ne disent pas : Un tel est brave ; mais bien : Un tel fui brave tel jour.
Ajoutons aussi que les espèces de courage varient à rinûni et sont la conséquence de la diversité des caractères^ comme les résultats de l'éducation et les produits des circonstances.
Le soldaty par exemple, qui s'avance gaiement vers la bouche d'un canon^ le cavalier qui charge un bataillon hérissé de baïonnettes, frissonneraient peut-être à Tidée d'un combat singulier, ou n'oseraient, même armés, braver un assassin.
Tel ofûcier renommé pour sa valeur hésitera dans une chasse à franchir un fossé, une haie , une barricade, au delà desquels la châtelaine, de jeunes fats sont déjàparvenus. Tel autre qui, par préjugé, par éducation, ou par habitude, est toujours prêt à accepter un duel, reculera devant un danger de route, de Voyage, si nul œil n'est là qui le regarde et excite ^n amour-propre. De même, le gentilhomme campagnard, le chasseur,* le garde- forestier qui franchissent ravins et barrières, rivières et marais, pour se livrer à des plaisirs ou à des occupations dont le danger ne leur offre aucune gloire, frémiraient à l'idée d'un duel, ou devant la nécessité de marcher à l'ennemi en rase campagne. Tandis, enfin, que le marin rit et chante au milieu de la tempête, à ses côtés, le militaire, qui a bravé cent périls sur les champs de bataille, pâlit d'effroi sur le navire où il a pris passage...
C'est donc à dire que le courage est tour à tour le résultat de l'organisation, de l'éducation, le fruit de l'habitude, ou enfin la conséquence de certaines prédispositions nerveuses. Parfois il a sa source dans l'honneur, la fierté du cœur, l'amour-propre, le désespoir, l'ivresse
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môme... souvent aussi dans Fintérêt, d'autres fois encore dans rignorance du danger.
N'omettons" pas non plus les cas où ce qui semble du courage peut n'être, comme chez le spadassin, que la conGance qu'une main exercée puise dans son adresse à manier les armes.
Le résultai de ces rapides observations doit être, selon nous, de représenter que personne n'est courageux en tout et partout , surtout si nous notons la différence qui existe entre le courage physique et le courage moral, ce dernier si utile à ceux qui commandent, le premier indispensable à ceux qui obéissent...
Gabrielle^ on Ta pu juger déjà ( ne fût-ce que par la scène d^ l'exécution au château de Boulogne), avait à un haut degré le courage moral, qui est particulièrement celui de la femme. Son courage physique, conséquence, du reste, très-développée du premier en elle , était un peu (disons tout, pour éviter le reproche d'invraisemblance ) en raison directe des circonstances, et pour que la nature féminine, qui perd si rarement ses droits, n'en compromît pas la manifestation, il fallait que les agents, les motifs qui en causaient l'explosion, puisassent leur source dans son cœur, comme, par exemple, le dévouement aux personnes, le patriotisme et l'amour.
On sait auxquels de ces sentiments répondaient les actes que, jusqu'à présent, nous lui avons v\j accomplir. Mais, dans les conjonctures nouvelles que la folle Arabella avait suscitées, rien de tel ne venait animer la fibre de notre héroïne, et elle ne pouvait pas s'identifier suffisamment avec le rôle masculin que la bizarrerie des événements lui avait fait jouer, pour se sentir blessée au point d'en prendre les armes à raison des quelques mots offensants qu'avait, dans sa colère, articulés à son adresse celui qu'on lui jetait pouf adversaire ; et puis , il faut aussi le dire, dans un récit qui repose, par son
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point de départ, sur des impressions mystérieuses, de mystiques révélations...
Lorsque Gabrielic vit en face cet homme que l'extravagante jeune miss avait insulté, lorsque ses regards croisèrent les siens, elle se sentit comme frappée d'une commotion inanalysable... qui , à la vérité, s'évanouit bientôt sous l'empire de la responsabilité que lui donnait, aux côtés de la fille du noble lord, son rôle masculin.
Pourtant, nous Pavons dit déjà, le trouble intérieur qu'elle ressentit un moment eut cette douloureuse cause, que les traits du lord ne lui semblaient pas inconnus.
Mais ces influences durèrent peu, et rentrée à l'hôtel de Hanover-Square, l'aspirant ayant bientôt surmonté les émotions de Gabrielle , il ne voulut plus voir dans son futur adversaire qu'un officier de la marine anglaise, an ennemi, un membre enfin de cette nation avec laquelle sa patrie était en guerre, et qui lui fournissait l'occasion d'un combat singulier, comme dédommagement des affaires navales auxquelles sa captivité l'arrachait.
La femme, la jeune fille , inexpérimentée pour semblable rencontre, fit bien encore quelques vagues réclamations à... l'uniforme; mais, appelant bientôt à son aide les devoirs de chevalerie imposés par son office auprès d'Arabella, le jeune officier de la flottille impériale finit par s'endormir dans la zone d'idées qu'avaient fait naître et qu'avaient développées en lui son oncle Roch et le vieux républicain de Desvres, si bien que le lendemain matin , l'hôte de lord Parkett , tout à fait identifié avec son rôle, attendait, sinon précisément avec l'impatience que suggère la soif de la vengeance , du moins avec cette petite fièvre souvent propice aux actes qui exigent de la résolution, les renseignements relatifs à son adversaire. * .
La matinée entière s'écoula sans que Gabriel reçût au-
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cune communicatioii. Vers midi, ayant enteadu un bruyant équipage entrer, et une certaine agitation se répandre dans Thôtei^ il s'informa, et apprit que lord Saint-Yincent était venu visiter sir Lionel. Gabrielle, qui ne savait rien du rôle officieux que lecélèbre amiral avait pris dans les affaires de la famille Parkett, ne trouva dans cet incident nulle matière à réflexion.
Deux heures encore s'écoulèrent, et il allait enfin se décider à faire prévenir miss Àrabella de sa longue attente, lorsque son domestique lui apporta un volume de Millon au milieu duquel il trouva un signet où étaient écris ces mots :
aFuiham, à quatre heures^ au pistolet. »
C'était laconique.
Le domestique prévint l'aspirant qu'une voiture serait à ses ordres.
Ayant appris que Fulham, lieu du rendez-vous, n'était (pi'à quatre milles de Londres, il fixa le départ pour - trois heures et demie, et sortit prendre l'air, espérant que miss Arabella, qui semblait avoir assumé sur elle la responsabilité de régler les choses, aurait pensé à lui procurer un témoin pour cette rencontre armée avec un adversaire encore inconnu.
Gabrielle s'en fut errer dans le Regent-Street, s'amusant à regarder Jes ladys, ridiculement accoutrées, faire leur lunch dans leur voiture, à' la porte des pâtissiers à la mode.
Jers trois heures il rentra à l'hôtel et s'enferma dans sa chambre... et là, l'amante replia son cœur vers le bien-aimé, la jeune fille éleva son âme à Dieu... Puis elle écrivit une lettre à laquelle elle joignit le portrait et la croix, faisant du tout un paquet qu'elle cacheta soigneusement.
Bientôt les chevaux piaffèrent sur les dalles sonores de
la cour. Gabriel s'arracha à son pieux recueillement^ et, jetant un léger manteau sur son uniforme français, il sortit. L'équipago Tattendait.
Au moment où l'aspirant, étonné de ne pas voir son témoin, s'apprêtait à y monter, une fenêtre s'ouvrit avec fracas, et Ârabella parut... puis, comme si elle eût été honteuse de cette action, qui attira l'attention des laquais, elle se retira presque aussitôt, mais non sans adresser de la main au chevalier de sa cause un adieu expressif. Gabriel monta dans la voiture, où il trouva une splendide boîte de pistolets.
L'équipage allait s'ébranler, lorsque Miniki, la soubrette de miss Parket', parut brusquement, et jeta quelque chose dans la voiture,. on disant :
— Voilà pour étanchoj le sang, si, par hcutard, vous étiez blessé.
C'était un mouchoir merveilleusement brodé, tout garni de point d'Angleterre, et aux armes d'Arabella.
— Cette folle me ferait aussi faire des folios ! se dit Gabrielle en mettant le riche mouchoir dans la poche des basques de son frac, au lieu de le placer sur son cœur, comme n'eût pas manqué de le faire, en pareille circonstance, un jeune officier français.. . et peut-être même anglais ; car, on le sait, Arabella était d'une beauté rare et une conquête fort irritante, qu'on soit né au bord de Tamise, de la Liane ou du fleuve Jaune.
— A Fulhaml dit-il au valet qui attendait à la portière Tordre à transmettre au cocher.
• Fulham, village situé dans le voisinage du palais épiscopal def l'évêque de Londres, est dans Middlesex, sur les bords de la Tamise.
C'était, au commencement de ce siècle, un lieu assez fréquemment choisi pour les rencontres de la nature de celle que nous relatons, et il s'y trouvait même un hôtel, à l'enseigne du roi {King*8 Arms], dont le maître, vieux
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soldat des campagnes d'Irlande, prêtait volontiers un angle reculé de son jardin aux adversaires qui lui étaient recommandés^ circonstance qui mettait les duel* listes à l'abri des policemen, auxquels Feutrée d'un terrain clos n'était permise qu'après une foule de formalités préalables. -
En moins de vingt minutes, l'équipage qui portait l'aspirant pénétra dans la cour de l'hôtel de King^s Àrms, et Gabriel n'avait pas encore mis pied à terre, qu'un gentleman d'une soixantaine d'années s'avança du fond le la cour, donnant sur un jardin, et le salua noblement.
— Monsieur! dit le vieillard en abordant le marin, nous sommes compatriotes, je suis le marquis de Brachet. Une aimable et belle personne, qui s'intéresse à vous, m'a prié de vous assister dans cette rencontre, et je vous prie de croire que je n'ai pas hésité un seul instant. J'ai, dans mou temps, porté l'épco, sous un autre drapeau que celui que vous servez... mais qu'importe! c'était toujours pour la France ! Je sais une partie de vos chagrins et j'y compatis sincèren\ent. Quant à l'affaire présente... j'ai lieu d'espérer qu'elle n'aura point de conséquence fâcheuse, et que votre jeune bravoure sera conservée à notre chère patrie...
— Monsieur le marquis... répondit l'aspirant, j<» suis sensible aux sentiments pleins de bienveillance que vous voulez bien me faire l'honiieur de m'exprimer... seulement, je vous prie de croire qur, tout en n'ayant nul motif de préjuger quels pourront être les résultats de cette rencontre, je m'en inquiète fort peu. Mais je vous avouerai que, ne sachant rien encore de l'adversaire que le hasard m'a donné, j'ai hâte d'apprendre à qui j'ai affaire; car, il faut tout dire, ce duel a jusqu'à présent été précédé de formes que je crois assez inusitées...
— Votre impatience est fort légitime, monsieur, re-
ts.
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prit le vieil émigré en prenant la route du jardin^ où s'était déjà enfoncé le valet qui, à un signe du marquis, avait emporté la boîte d'armes. Votre adversaire est à quelques pas d*ici... et je pense qu'il ne vous est pas tout à fait aussi inconnu que vous paraissez le croire...
Gabriel ne répliqua rien ; mais, étonné de tous ces mystères, il doubla le pas, et, arrivant bientôt sur une petite pelouse encadrée d'arbres épais, il aperçut trois personnes vers lesquelles il s'élança fièrement. Mais il ne fut pas peu étonné de trouver là Milleflowers, ce vieux fat délabré, auquel Arabella avait si grotesquement fait mordre la poussière à Hyde-Park, au moment où il croyait sans doute l'avoir vaincue par ses grâces d'écuyer et les charmes de son esprit. L'aspirant ne reconnut aucun des deux autres personnages pour l'adversaire sur lequel il comptait. Se retournant vivement vers son second :
— Monsieur le marquis» dit-il, veuillez m'expliquer...
— Mon Dieu, la chose est fort simple, interrompit l'émigré. Le cummodore sir Richard Parkett, que vous croyiez rencontrer ici, est l'oncle de miss Arabella... et hier, l'amiral Saint- Vincent, ayant appris sa querelle de Hyde-Park avec un prisonnier français, lui a donné ordre de rejoindre sa çorvetle mouillée à Greenwich... Or ces messieurs, qui étaient présents à ce qui s'est passé hier, ont rendu à Milleflowers sa priorité... et c'est ce qui vous explique pourquoi vous le trouvez ici la première en rang des personnes insultées par miss Arabella^ au lieu et place de celle qui s'est vue contrainte de renoncer à cette rencontre...
L'affaire ainsi modifiée n'était, aux yeux de Gabriel qu'une sorte de plaisanterie qui ne laissait plus dans son âme le moindre vestige de cette inquiétude vague, indéfinie, qu'il avait cru étouffer sous ses raisonnements
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de patriofisme et d'inimitié nationale, mais qui n'araient pas manqué de reprendre quelque empire sur les subterfuges de son esprit durant les instants de recueillement passés dans sa chambre, arant le départ pour ce duel.
Peut-ôtre le lecteur a-t-il, dans sa sagacité, trouvé le
mot de cette sensation mystérieuse... quant à nous, notre
tâche, pour le moment, est d'expliquer seulement les
faits. Revenons au champ clos.
A peine entré dans le nouvel ordre d'idées ou d'im-
• pressions qu'avait fait naître la déclaration du vieil émigré, Gabrielle devint dégagé et tout à fait digne d'être patroné par un ex-fringant mousquetaire de Louis XV. S'étant regardés, et ayant surpris chacun de leur côté fa perception d*un sourire contenu sur leurs lèvres,
. ils se serrèrent amicalement la main, et le vieil émigré procéda aux formalités du duel avec cette vieille élégance aristocratique à peu près perdue de nos jours, et qui, <Jans certains cas de la nature de celui-ci, savait trouver la plus charmante impertinence dans l'exagération même de la politesse.
— Mylords! dit le marquis avec un petit dandinement de corps très-mousquetaire et tout à fait impossible à singer, j'ai Thonneur de vous présenter mon jeune compatriote, monsieur l'aspirant Gabriel, en ce moment prisonnier de guerre sur parole, à Londres...
Milleflowers, qui avait évidemment été amené malgré lui dans cette affaire, où il remplaçait le brutal Commodore, faisait une si triste inine, que Ton eût pu désespérer de fui voir prendre à son tour la parole, si on de ses témoins, ie saisissant par un bouton de son habit qu'il secoua, ne. lui eût dit à demi- voix :
— Allons, sir Daniel, présentez-vous doncl à quoi pensez-vous?
— Oui... ahl oui, sans doute... fit le vieux dandy qui, soit qu*il eût oublié de mettre son rouge... soit que
rémotion l'eût fait tomber^ était paie comme son jabots -ou plutôt jaune comme sa culotte de nankin. Mais de ^ grâce, mylords... reprit-il, est-il bien sûr au moins que sir Richard ne viendra point î Je sais mes devoirs, mylords, j'ai du savoir-vivre. . et je vous confesse que je serais désolé... oui vraiment, très-désolé, de prendre ici sa place... si je n'étais pas sûr... parfaitement sûr...
— Que votre délicjatesse se rassure, monsieur Milleflowers ! répondit le marquis, sourianl malgré lui, comme les autres, en entendant le vieux fat formuler en ex pressions qui traduisaient si bien ses véritables sentiments de faux scrupule et un geste d'espoir; le commodore descend à cette heure la Tamise sur VAlanjiy et il s'en est complètement remis à vous du soin de donner aux incidents d'Hyde-Park la solution que réclament les préjugés sociaux...
— Préjugés !... c'est tout à fait le mot! reprit le dandy d'un son do voix pleurard et jetant à la dérobée un regard haineux sur l'innocent domestique qui portait la boîte aux pistolets ; préjugé qui contraint un galant homme, un gentleman qui, j'ose le dire , sait ce qu'on doit aux dames, à se fâcher d'une plaisanterie... d'une très-légère et très-inoffensive plaisanterie, assurément, que miss Arabella m'a fait l'honneur de m'adresser... Sans ce diable de commodore, qui semblerait avoir la rage de mettre toute l'Angleterre en cause parce que sa nièce avait pour chevalier ce gentleman... cet aimable Français... je vous assure bien, mylords... monsieur le marquis... et vous aussi, monsieur le midshipman... que loin de me trouver offensé de la petite... de l'aimable espièglerie de miss Parkett, j'en aurais ri... beaucoup ri même... car ma chute dut être très-plaisante, assurément... extrêmement plaisante... hi ! hi! hi !
Et ce disant, le dandy alarmé grimaçait un grotesque sourire forcé, qui montrait dans tout leur éclat les belles dents de rechange toutes neuves par lesquelles il avait
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rempiacé celles qu'il avait perdues la veille^ en roulant dans Ja poussière d'Hyde-Park.
—Nous sommes persuadés de ce que vous dites là, sîr Daniel ! reprit un des témoins; mais je croîs que nous causerons mieux du préjugé dont vous vous plaignez, lorsque nous y aurons sacrifié une fois encore... Donc, présentez-vous à votre adversaire et à son témoin, et ÔDissons!
Milléflowers comprit que, dès que ses seconds euxmêmes le prenaient sur ce ton, il ne lui restait aucun espoir do se soustraire à l'obligation de sacrifier au préjugé, 11 jeta pourtant encore quelques regards désespérés dans les arbres environnants, comme s'il eût souhaité l'entrave des gens de police; mais, comme la sœur Anne, cet âne ne voyant rien venir, il se résigna piteusement. Il reprit donc avec effort :
— Messieurs, je vous présente lord Ollapod, mon second... et le baronnet FÎulter, mon médecin...
-T C est bien , fit le vieil émigré; l'arme consentie étant le pistolet, mylord et moi allons visiter ceux-ci... reprit-il, en faisant à lord Ollapod un geste courtois pour l'inviter à s'approcher du valet resté à l'écart avec les armes.
Il est, pensons-nous, superflu d'expliquer au lecteur que la roideur et la brutalité que sir Richard avait apportées dans la scène de la veille provenaient en grande partie de dénonciations que Milléflowers, dépité des dédains d'Arabella, avait faites au commodore sur le compte du jeune Français qu'il représentait calomnieusement comme Tobjel heureux des bonnes grâces delà jeune miss; les lâches sont habiles et familiers avec co genre de vengeance qui consiste à substituer une passion plus énergique à leur propre et vil ressentiment.
SiV Richard , furieux du récent mauvais accueil que sa nièce lui avait fait à ce dîner de lady Motherly,
avait accepté aveugiémenines perûdes insinuations du vieux fat, et no doutant pas que le goût que oelie-ci avait conçu pour l'hôte de son père ne fût la cause de son nouvel échec^ s'était abandonné à sa rage et à sa jalousie^ en saisissant avidement le prétexte que lui avait offert le coup de fouet d'Arabella.
Il résultait de cet ensemble de choses que, tandis qu'iLétalt tout naturel que l'aspirant n'apportât dans cette rencontre d'autre sentiment qu'une crainte Vague de compromettre sa situation de prisonnier de guerre, Milleûowers, au contraire, y apportait une véritable haine contre le jeune Français qui avait d'abord à ses yeux le premier tort de l'avoir vu dans une situation ridicule, et ensuite celui de paraître occuper dans les bonnes grâces de la riche et brillante héritière une place qu'il enviait et qu'il n'avait pu conquérir.
Ajoutons encore à cette haine un troisième motif qui ne semblera point une subtilité, pour peu qu'on veuille prendre la peine de l'analyser... C'est que le fat haïssait aussi l'aspirant, parce qu'il était obligé de se battre avec lui, et que, par son attitude digne et noble, il était là comme l'épigramme vivante de ce que lui, Milleflowers, éprouvait intérieurement.
Oui, la lâcheté hait sourdement la bravoure, comme le vice hait la vertu, comme la laideur hait instinctivement la beauté, qui l'humilie par la comparaison....
Le vieux dandy à la tubéreuse, comprenant enfin quB le duel était inévitable, puisa donc, pour un moment, une sorte de courage factice dans cette haine qui ranimait, et il reçut d'une main plus ferme qu'on n'eût pu le supposer peut-être l'arme tirée au sort pour lui par * son témoin, lord Ollapod.
N'est-ce pas encore là une variété de ces sources de bravoure que nous cherchions à indiquer plus haut? Le médecin se mit à l'écart, tandis que le vieil émi-
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gré comptail les pas, de Tàir d'un bomme autrefois familier arec ces sortes de corvées. En passant près de Gabriel qui, pendant les préparatifs, s'était éloig^uéde soD adversaire, le marquis lui dit, en lui prenant la main:
— J'aurais cru vous offenser, mon jeune ami , en escamotant les baltes, ainsi que le désirait Tami de votre ridicule adversaire... Je vous préviens que les armes soDt eicelientes.
— Monsieur le marquis , si j'étais tué, voici un dépôt que je confie à votre honneur! répondit simplement Gabriel, en remettant au vieillard un paquet cacheté. La rupture de la première enveloppe vous éclairera sur ce que votre compatriote mort attendrait de vous... Maintenant je vais essayer de ne pas mourir, car j'aime et je suis aimé!
Sans doute le marquis crut que Inspirant faisait allusion à miss Arabella , car il jeta sur Gabriel un regard expressif et triste; puis après une pause, il dit :
— Je souhaite de tout mon cœur que je n'aie rien à lui porter!... Allons, Dieu vous protège, mon jeune ami!
Et s'étant écarté de quelques pas, il rejoignit lord Ollapod, qui, de son côté, venait de catéchiser Milleflowers.
Le signal fut donné... Les deux détonations éclatèrent à la fois; la balle de Gabriel alla casser la cuisse du méchant dandy, tandis qu'une branche brisée à plusieurs pieds au-dessus de la tête de son jeune compatriote prouva au marquis de Brachet qu'il n'aurait nulle pénible mission à remplir à Hanover-Square.
Milleflowers tomba en poussant les cris d'un homme dont le courage et la dignité fuient avec le sang.
Son ami le médecin s'élança vers lui, et se mit à entr'ouvrir ses vêtements, pour examiner la blessure
tandis que le marquis entraînait hors du lorrain l'aspirant pAle, et dans les yeux duquel il fut tout surpris de voir briller deux larmes. .
— Monsieur le marquis ! dit Gabriel , pardonnez un moment d'attendrissement... je n'avais nulle haine envers ce malheureux qui n'est coupable à mes yeux que de ridicule... et quç j'ai tué peut-être...
— Quels rémords! Allons donc, mon jeune ami! n'ôles-vous pas officier ; n'avez-vous pas aussi risqué votre vieî... Allons! partez au plus vite... dans deux heures je serai près de vous... Espérons que le vieux sot n'aura qu'une leçon, et n'en mourra point... lohn! John ! emmenez monsieur !
Gabriel fut emporté au grand trot des chevaux de sir Lionel.
Son premier mouvement, étant enfermé dans la voilure, fut de se jeter è genoux et de demander pardon à Dieu, en le remerciant do l'avoir conservé à l'amour de Marins.
Pendant ce pioux élan, où Tofficier de marine avait fait place à la femme impressionnable, on visitait la blessure de Milleflowers, sous Thabit duquel i)n trouva une sorte de cuirasse ou de plastron formé d'un tas de vieux journaux de modes...
Le médecin déclara que ses jours ne courraient probablement nul danger, mais que l'élégant sir Daniel resterait très-certainement boiteux toute sa vie. ...
Un courrier auquel, dans son émotion, Gabriel n'avait pas pris garde, s'était élancé au triple galop au-devant de la voiture. Peu d'instants après l'explosion des deux coups de pistolet, miss Arabella apprenait donc, avec un trouble qu'elle ne songeait pas à déguiser, que le jeune Français était sorti sain et sauf de ïa rencontre.
Lorsque Gabriel rentra à Hanover-Square, vers cinq
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heures eo viroD^ on lui remit une lettre qu'avait apportée un domestique inconnu. Aussitôt monté chez lui, il ouvrit et lut avee étonnement ce qui suit :
a Aussitôt rentré de votre duel, hâtez- vous de vous rendre à Régent* s Park. Vous trouverez à New-Road une voiture noire attelée deux chevaux blancs, vous y monterez et vous ferez conduire le long de la rive gauche du canal de Paddington.
» Là, vous serez bientôt rejoint par une personne qui a les renseignements les plus précieux à vous donner sur ce qui vous intéresse le mieux en ce moment...
» Si vous r aimez y vous n'hésiterez pas un seul instant; il y va, non-seulement de votre bonheur personnel, mais surtout de celui de l'être qui vous est Cher...
»0n vous attend... vous saurez tout. Munissez-vous surtout des papiers et autres objets relatifs à votre bizarre situation. »
Ne doutant pas que cette lettre ne fît allusion aii mystère de sa position présente auprès de sir Lionel et que l'être qui était désigné comme lui étant cher ne fût Marius, Gabriel n'hésita pas un seul moment à se rendre à ce mystérieux rendez-vous.
Il appela donc le domestique qui le servait, et lui dit qu'ayant impérieusement besoin de s'absenter peutêtre pour deux heures, il le chargeait de prier le marquis de Brachet , qui ne tarderait sans doute pas à arriver à l'hôtel, d'agréer ses excuses, et de différer jusqu'au soir leur entrevue. On sait que dans la précipitation avec laquelle Taspirant avait dû quitter le théâtre du duel, le vieil émigré avait conservé le paquet précédemment confié par Gabriel en cas qu'il lui arrivât malheur.
Or, comme ce paquet contenait précisément le fameux portrait et la croix d'onyx avec la lettre écrite par Ga-
briel lui-môme avant le dupl , il ne put se conformer k rinvitalion par laquelle unissait le billet de Tinconnu.
A peine pensa-t-il à Arabella, qui, pourtant, cachée derrière les rideaux d'une fenêtre qui planait sur sa chambre, épiait, Tâme dans les yeux, les gestes du jeune vainqueur de Milleflowers...
Sous l'influence des incidents divers qui signalaient cette journée bizarre, l'aspirant, chez lequel les impressions étaient trop vives en ce moment pour laisser suffisamment d'empire à la réflexion, Gabriel, disons-nous, quitta l'hôtel, et, montant dans la première voiture de place qu'il rencontra dans Oxford street, il se fit emporter vers le parc du Régent, où Tatleudait le singulier, l'irritant rendez-vous que lui avait adressé une main inconnue...
Vers le soir, le marquis de Brachet, après^ avoir vu installer le dandy avarié dans une chambre de l'hôtel de King*s Arms , à Fulham (le blessé n'avait pu être transporté à Londres), le digne émigré vint à Hanover-Square, pour restituer à son j.eune compatriote le dépôt que l'heureuse issue du duel avait rendu inutile.
Il avait en outre le dessein de profiter de l'incident qui avait, peut-on dire, précipité leur connaissance, pour causer amicalement de la position si délicate et si- peu ordinaire du prisonnier sur parole dans l'hôtel d'un des membres influents de l'aristocratie anglaise.
Il comptait aussi mettre à profit sa vieille expérience du monde et du cœur humain pour essayer de voir clair dans les idées et dans les sentiments du jeune marin au sujet d'Arabella , que la double scène de Hyde-Park avait singulièrement compromise", tout en appelant une regrettable attention sur celui dont la noble et folle jeune fille passait pour s'être si singulièrement éprise dans des conjonctures si intempestives pour le commodorc Richiri, le protégé do lord Saint-Vincent.
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Quelle part le père d'Arabdla avait-il dans les événements de ce jour ? Nous Tignoro os encore. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le vieil émigré sortait du cabinet de lord Parkett (à la porte duquel miss Arabèlla s'était vainement présentée durant l'entrevue), lorsqu'il alla chez Gabriel!...
Mais l'aspirant n'était point encore de retour à l'hôtel, bien qu'il fût huit heures du soir. Le marquis revint deux heures plus tard.., même insuccès 1
Et la nuit entière s'écoula enfin sans que Gabriel reparût...
Puis le jour suivant...
Puis plusieurs nuits et plusieurs jours... à la suite desquels Arabèlla tomba malade...
Au bout d'une semaine, comme l'aspirant ne paraissait pas, l'exaltation de la jeune miss augmentant toujours, elle déclara à son père qu'elle aimait éperdumenl le jeune Français, et qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que lui... qu'en conséquence, s'il ne voulait pas la voir mourir de douleur et d'amour, il devait tout mettre en œuvre, fouiller, bouleverser toute l'Angleterre, l'Europe même ! pour retrouver celui qui avait emporté son âme.
Mais toute cette ardeur, ces vœux, ces soupirs de la fantasque et belle jeune miss ne firent point reparaître le mystérieux hôte de Hanovcr-Square; un long mois s'écoula sans qu'on pût rien apprendre de son sort, bien que lord Parkett, qui répondait du prisonnier sur parole, n'eût point manqué de faire d'assez actives démarches.
Le marquis de Brachet resta donc dépositaire du portrsûletdu bijou...
52a LES PONTONS ANGLAIS