TÉNÈBRES
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis la subile disparition de Gabriel à la suite de son duel avec Milicflowers. Les démarches que sir Lionel avait accomplies, tant de son propre mouvement que pour céder aux instances de miss Arabella, n'avaient rien fait découvrir sur le sort de l'hôte de Hanover-Square.
La jeune Anglaise, dont le chagrin de cette disparition avait, comme on l'a dit, compromis la santé, était tou-
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jours dans la même cxaltatioD^ et répétait chaque jour qu'elle n'aurait jannais d'autre époux que le jeune marin français.
Quant à lord Parkett, la paît qu'il avait eue dans la substitution du vieux fat au commodore Richard, pour la rencontre de Fulham, témoignait suffisamment du vif intérêt que des motifs, qu'on aura en partie devinés, lui faisaient porter au sort de l'aspirant; aussi était-il allé jusqu'à solliciter le haut pouvoir de lord Saint- Vincent pour faire multiplier les recherches. On se rappelle, du reste, les sentiments que le noble amiral avait témoignés relativement à l'état de désunion de la famille .Parkett; aussi donna-t-il avec empressement tous les ordres qui lui parurent propres à mettre sur les traces de celui qu'on ne songeait pas à accuser de désertion, vu les rhotifs qui l'avaient amené à Londres , et dont pourtant, on le sait, sir Lionel se trouvait responsable, puisque son hôte était un prisonnier d'État.
Le marquis de Brachçt, resté dépositaire du paquet que l'aspirant lui avait conlié au moment du duel, était le seul à soupçonner que la disparition de son jeune compatriote pouvait, malgré tout, n'être que la conséquence de sa propre initiative. Aussi, lorsque les premières recherches provoquées par lord Parkett eurent prouvé que, volontaire ou forcée, la disparition était sans lemède, au moins pour le moment, il se décida h ouvrir le paquet dont il se trouvait muni, pensant qu'il n'était pas impossible d'y découvrir la preuve de Texactitude de ses soupçons.
Il trouva le portrait légué à Gabriel par la pauvre Jeanne mourante, la croix d'onyx montée en or, dont la vueavait fait tant d'impression sur sir Lionel, et enfin... une lettre sans adresse , qu'il ouvrit et oîi il lut les lignes suivantes :
a Cette lettre ne devant être ouverte que si je trouve
la mort dans celle rencontre... je n'ai plus rien à apprendre ici sur mon secret.,. » '
— Diable ! diable ! qu'ai" je fait là ? se dit le vieil émigré en interrompant ^a lecture dès la première ligne. Ce jeune homme ne s'est donc pas enfui?... Relisons!
(( Cette lettre ne devant être ouverte que si je trouve la mort dans cette rencontre, je n'ai plus rien à apprendre ici sur mon secret... Ceux qui auront relevé mon corps mourant ou expiré n'auront pas tardé à découvrir mon sexe. »
— Qu'ai-je lu! exclama avec stupéfaction le marquis, qui poursuivit néanmoins avidement cette lecture inat- (enduev
« Je supplie le noble et généreux lord Parkett de mettre tout en usage pour trouver les traces des deux êtres qui me sont le plus chers au monde , ceux dont je l'ai déjà entretenu; car eux seuls pourront l'aidera découvrir quel nom on doit écrire sur lajtombe de
« Gabrielle. d
Le marquis, à cette lecture , resta littéralement pétrifié d'étonuement.
Une foule de choses s'expliquaient enfin pour lui, en découvrant que l'aspirant était une femme déguisée; mais aussi d'autres faits empruntaient à cette découverte un sfurcroît dé mystère.
Le vieillard, qui sentit naturellement se décupler l'intérêt que l'irritant personnage lui inspirait déjà, eut d'abord la pensée d'aller communiquer cette étrange lettre à sir Lionel.
Mais il réfléchit bientôt que ces lignes avaient été
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écrites pour être lues seulement dans le cas oîi la main qui les avait tracées succomberait dans le duel où l'attendait un adversaire encore inconnu...
Or, son auteur, sorti vainqueur de cette crise, n'eût sans doute pas manqué de reprendre son dépôt , sans cette brusque disparition qu'il était désormais impossible d'attribuer à la propre volonté de l'aspirant. D'ailleurs, pouvait-on livrer aux Parkett cette croix , ce portrait que, par un post-scriptum de sa lettre testamentaire , l'absent, du moins , si ce n'est le mort, léguait à ses amis? Tant que l'aspirant vivrait , rien ne devait être remis... rien n'eût dû être ouvert!
Les recherches faites à Londres avaient donné la certitude que le jeune marin n'avait point été la victime seft d'un assassinat, soit d'un de ces accidents trop communs dans les grandes capitales , et la particularité de cette fatale lettre que le domestique attaché à Gabriel avait déclaré lui être parvenue d'une main inconnue, suffisait pour démontrer au marquis que l'être auquel il s'intéressait désormais si vivemeii t devait être la victime de quelque trame, de quelque piège ténébreux.
Il se décida donc à user de toute son influence sur sir Lionel, de façon h servir la cause mystérieuse de Gabrielle, tout en gardant religieusement pour lui le secret de son sexe , persuadé que de hauts intérêts, peut-être dangereux à laisser pénétrer, avaient seuls pu faire adopter ce déguisement, dont les amis du prisonnier de Uaaover-Square semblaient les seuls complices ou confidents.
Ce fut à la découverte de ceux-ci qun le marquis résolut d'appliquer tous ses soins.
Le soir même de la révélation inattendue, il interrogea donc sir Lionel et apprit que, d'après une première déclaration de l'aspirant, des recherches avaient été dirigées sur Boulogne et sur les pontons pour trouver le
contre-maître Hoch et l'enseigne Marins de la Worinie; mais que ces informations, d'abord infructueuses pour le second, avaient fipi par faire découvrir que Tofficier désigné par l'aspirant comme l'êtr.e qui lui est le plus cher au monde avait été fusillé à Boulogne , à titre de déserteur.
Quant au contre-maître , bien qu'on eût acquis la certitude qu'il avait été fait prisonnier, vainement avait-on cherché sa trace sur les pontons où se déposaient tous les marins français capturés.
Sir Lionel avoua en outre au marquis qu'il avait cru devoir cacher à son hôte la terrible mort de son ami l'enseigne , que, par une erreur inexplicable, l'aspirant avait supposé prisonnier à Chatam, erreur d'autant plus manifeste, qu'avant de savoir la triste fin du supplicié à Boulogne, les recherches qu'on avait dirigées sur les pontons de Chatam n'avaient révélé aucun prisonnier du nom indiqifé.
Ces explications, on le pense bien, ne laissèrent pas de jeter de la confusion dans les idées du vieil émigré.
Sans communiquer à son honorable ami les motifs qu'il avait pour désirer de vérifier à fond tous ces mystères, il objecta que du simple rapprochement des dates il semblait difficile de pouvoir supposer que l'aspirant n^eût pas appris, longtemps avant son arrivée à Londres, le funèbre sort do celui qu'il déclarait lui être si cher.
Le résultat de cette conversation fut que lord Parkelt promit d'entreprendre de nouvelles démarches, soit pour s'assurer si l'enseigne fusillé était bien l'ami de l'aspirant, l'un des possesseurs des secrets que lui-même ignorait, ou seulement quelque homonyme, soit enfln pour découvrir ce contre-maître, dont la présence paraissait devoir seule suffire pour éclaircir toutes choses.
Le lendemain, en sortant d'une conférence de l'amirauté, sir Lionel demanda à lord Saint-Vincent un moment d'entretien, et, revenant sur la singulière dispari-
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tion de Gabriel, il lui témoigna le désir qu'une nouvelle enquête fût entreprise dans le but de découvrir les deux personnages liés au sort et aux secrets de Taspirant, et qu'on avait encore lieu de supposer prisonniers en Angleterre.
— Comment se nomment ces deux hommes ? demanda ramiral-Iord, se disposant à prendre des notes.
— L'un est un simple contre-maître nommé Roch... l'autre...
— Roch... Roch... se dit l'amiral, un contre-maître, dites-vous? du port de Boulogne?
— Précisément, mylord. Sauriez- vous...'
— Par saint George 1 si je sais quelque chose I Ce n'est pas la peine de chercher si loin, mon chorParketl... J'ai votre Roch ici sous clé.. Dans un quart d'heure il peut être ici devant vous !
— Est-il possible, mylord?. . s'écria sir Lionel stupéfait; daignez donc m'expliquer...
— Pardieu, la chose est bien simple et j'en suis à me demander comment je n'ai pas eu plus tôt l'idée d'établir des rapprochements... Sachez donc , mylord, qu'il y a une quinzaine de jours, un marin me demande audience, je le reçois, et...
Et ici l'amiral raconte à lord Parkett la révélation et la demande que Roch était venu lui faire, puis il termine ainsi :
— Mou homme envoyé en cage pour plus de sûreté, je fis prendre des informations sur sa conduite durant son séjour à Londres, et l'on mit sous mes yeux une dénonciation faite à l'autorité par un habitant de la Cité, qui s'était trouvé placé auprès de lui durant la séance du parlement où les membres furent invités à prendre communication du plan de ces machines, de ces catafnaransj cpmme on les appelle, destinées à la nouvelle attaque contre la flottille, pour laquelle s'est, contre mon
sentiment, si imprudemment enthousiasmé iord Melville... On verra, du reste, ce qui résultera de cette présomptueuse tentative, à la responsabilité de laquelle, jeTai bien déclaré à Tavance, je veux soutraire mon nom.
Mais je reviens à ce marin français. La dénonciation était grave, vu les circonstances.. .
11 semblait évidemment que cet homme avait joué le rôle d'espion, et dès lors son crime annulait la valeur de toutes les atténuations que je viens de vous relater, à propos de ce brick et de cet équipage rendus à l'État.
Je ne m'ocfcupai donc nullement des recherches promi-^es sur ces deux individus dont, pour prix du service qu'il nous a rendu, cet homme réclamait la liberté avec la sienne, et remettant les pièces relatives à Taccusalion capitale dont il était l'objet à un tribunal instructeur, j'ordonnai, par un reste d'égards pour l'affaire du brick (je pouvais le faire pendre sur-le-champ, comme vous savez!), j'ordonnai, dis-je,'.qu'on commençât une procédure eti règle, afin d'essayer de pénétrer le mystère qui, en bien comme en mal, enveloppait la conduite dece Français...
— Si Votre Grâce avait pu supposer que l'un des deux personnages que cherchait ce marin était précisément cet aspirant dont l'histoire nous importe tant! dit sir Lionel.
— Fatalité assurément, mylord... fatalité. Et tandis que vous aviez sous la main l'aspirant, moi je tenais ici ce Roch que votre prisonnier vous faisait chercher à Boulogne, et qui, paraît-il, possède le mot de cette singulière et fatale énigme dont de graves intérêts de famille et Thonneur vous font chercher le mot...
— Étrange! étrange! dit sir Lionel au comble delà surprise.
— Étrange, en vérité, répéta lord Saint-Vincent.
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-- Enfin, mon cher lord, reprit ce dernier, tout n'est
pas perdu encore pour cette affaire; ce qu'il vous importe tant d'apprendre peut encore vous être révélé^ puisque ce Roch attend la potence à Newgate... Espérons que votre hôte, ce mystérieux aspirant, se retrouvera, car toutes les recherches de police prouvent que nulle castdtrophe, nul incident dans lef^uel ses jours auraient pu se trouver compris, n'a eu lieu à Londres vers le temps de sa disparition. Si ce jeune homme avait eu de basennemis, on pourrait supposer que la lettre déposée pour lui à votre hôtel durant la scène de Fulham émanaitde quelque main qui lui tendait un piège...
Mais en sbngeant à la vie isolée de ce jeune homme, en voyant que cette lettre dut être écrite avant l'issue du duel, on ne peut s'arrêter à des idées de vengeance, de trahison...
D'ailleurs, qui accuser? vers qui se tourner pour lancer le soupçon? Ce vieux fou de Milleflowers? non. Ses amis?... impossible! Et puis toute idée pareille tombe devant la question de temps...
Or, comme, d'un autre côté, il est certain que nul cadavre ressemblant à votre prisonnier n'a été trouvé, soit par les rues, soit dans la Tamise, il est plus que probable qu'il vit... et s'il vit, il ne saurait manquer de revenir un jour vers vous, puisque, dans des circonstances fort difficiles, il avait fait tous ses efforts pour y arriver une première fois...
Il sait que de graves intérêts sont entre vos mains, mylord ; il a eu les preuves de votre générosité, de votre noble bienveillance ; donc, dès qu'il le pourra, i! s^empressera d'accourir...
— Mais ne craindrait il pas, mon cher lord, d'être l'objet de quelques poursuites?... Ce vieux fat n'a-t-ilpas été ébréché dans cette rencontre?
— C'est peu probable, j'en ai d'ailleurs l'entière conviction... tout le rappelle ici... poursuivit lord Saint- Vin-
cent, en faisant évidemment allusion à Tintérêt un peu vif que miss ArabelJa avait démontré pour l'aspirant depuis sa disparition. Or donc, mon cher Parkett, agissons comme s'il était toujours votre hôte, et puisque le hasard a mis entre mes mains l'homme que ce jeune marin déclarait être le possesseur unique du secret que lui-même ignorait encore, interrogeons-le,., et si, en récompense des bons offices qu'il peut vous rendre,' je puis lui éviter certain bout de corde... croyez que je le ferai de grand cœur pour vous, mon cher myl^rd , pour votre charmante fille... et aussi un peu pour ce grand diable désir Richard , dont, après tout, j'estime la bravoure, et que votre espiègle d'Arabella, non contente de le désespérer, s'amuse à cravacher à Hyde-Park...
— Pardonnez, mylord... ma fille ignore encore mes soupçonsr... soupçons qui expliquent la résignation avec laquelle j'ai lu dans les sentiments de cette chère enfant depuis l'étrange disparition de ce pauvre jeune homme... Au reste, ce qu'on pouvait redouter a été habilement conjuré par l'ordre immédiat de l'embarquement que vous avez donné à mon... à sir Richard, et par la substitution du premier offensé au second, malgré le peu de goût qu'éprouvât Daniel Milleflowers à se trouver offensé et à se risquer dans cette partie, indispensable pour qu'un peu de poudre brûlât en l'honneur des préjugés sociaux, sur cette sotte affaire... N'était-il pas convenu avec le marquis de Rrachet ?. . .
— Le marquis est un ancien militaire, mylord ; il m'a avoué qu'une fois rendu là comme second de son jeune compatriote, il lui avait été impossible, en voyant l'altitude noble et sérieuse de l'aspirant, de le jouer, de le mystifier par un insultant escamotage de balles;... le vieux voltigeur de Louis XV ne s'est pas senti le maître de jouer cette parade, cette humiliante comédie, etc.
— Et le Milleflowers en restera boiteux ! Le corps sera comme l'esprit, alors î... poursuivit en riant l'amiral-
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lord. Mais revenons à notre... pendu, ou à pendre... quand Finterrogeons-nous sur le chapitre du midshipman î
— Aujourd'hui même, j'ai hâte d'éclaircir des soupçons qui me préoccupent inûniment depuis la vue de ce portrait, de cette croix qui appartient certainement à ma mère. Je suis donc tout aux ordres de Votre Grâce I
— Eh bien ! reprit lord Saint- Vincent, je vais m'informer du point où en est la procédure, puis je vous ferai savoir l'heure à laquelle j'ordonnerai qu'on amène ici le prisonnier... nous l'interrogerons tout à notre aise.
Les deux lords se séparèrent après les compliments' d'usage, et l'amiral se fil apporter les pièces relatives à l'accusation dont Roch était l'objet.
Il eut la satisfaction de puiser dans leur examen la conviction que la situation du contre-maître français n'était pas tellement grave qu'il ne fût possible d'user d'indulgence envers lui, pour prix du service qu'en attendait lord Parkelt, et cela sans manquer à sa conscience de juge.
Cet examen terminé, il fut avertir le concierge supérieur de Newgate qu'à une heure indiquée on eût à lui amener le prisonnier Roch.