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Nous ne nous arrêterons pas à dépeindre Tétonnement et le dépit qu'éprouvèrent l'amiral et lord Parkett, en apprenant que, depuis plusieurs jours, le chimé- Tique personnage qu'on appelait Roch avait disparu de la prison de Newgate 1
Le pauvre Patrick, rudement mené en cette aflTaire, raconta la bizarre scène de la rue, oh le prisonnier, déguisé en femme, l'avait terrassé, et, le genou sur la gorge, lui avait juré de r43venir, sur sa croix reçue à la distribution solennelle, pour tel jour et telle heure fixés...
Le Patrick fut provisoirement mis au lieu et place de l'évadé auquel il s'était donné le ton de prêter une foi si chevaleresque, au lieu de se faire tuer, comme c'était son devoir, en appelant à la poursuite du prisonnier.
Puis sir Lionel, qui avait conflance dans la promesse d'un homme capable d'aflfronter tous ces dangers pour
aller demander à la main impériale la récompense de sa^ bravoure, sir Lionel, cœur noble et loyal lui-même, attendit, sans désespérer encore, le jour et Theure an« noncées par Tévadé pour son retour.
Mais ce jour«là même, l'amirauté reçut du ministère français la liste des prisonniers portés par faveur sur le cartel d'échange, et le nom du conlre-maître s y trouva,, comme pour rendre au digue lord Parkett ses anxiétés un moment converties en espérances, et aussi pour faire dénouer de la potence la corde qui attendait le cou de rirlandais Patrick !
On se rappelle que ce fut dans le même cartel que lecapitaine du ponton the Kent, ayant à fournir un con— tingent de prisonniers à relâcher, y fit comprendre Nicolas Thibaud, pour le récompenser de sa haine contre Marius..« ou plutôt contre Joseph Altazin, puisque c'est sous ce nom que le mort vivant figurait sur les registres du ponton.
Ce fut quelques semaines plus tard que Garolin Grimbot réussit à effectuer la burlesque évasion à la suite de laquelle nous l'avons laissé à Dieppe, et s'apprêlant à réclamer sa part du Irois-mâts sénégalais capturé par le- Cachalot»
Une seule chose nous reste à dire, pour être complé* lemcût à jour des incidents accomplis au milieu de no§ personnages de Londres^ c/est que sir Lionel et le vieil émigré, qui s'étaient tant réjouis de la présence à Newgâte du contre-maître, [ne se virent pas plus tôt ravir lesespérances attachées à cette présence et au retour du marin ,. -q^u'ils se replièrent très-activement à la recherche de Marius, commençant à douter qu'il fût l'enseigne qu'on avait déclaré fusillé à Boulogne.
On sait quels obstacles le changement ^e nom que sa portion criminelle avait imposé à notre héros devait jetev dans les investigations des deux vieillards.
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Nous les laisserons donc dans leur alternative d'espoir et de déception, Tun soupçonnant déjà en qui sa iilJe avait placé une passion accrue par les obstacles, l'autre pouvant d*un mot, que sa loyauté de confident forcé re* tenait ^ule, détruire les fantastiques espérances de la jeune exaltée, et restant discret possesseur de la lettre qui lui avait révélé le sexe de Gabrielle, ainsi que des deux objets précieux qu'elle accompagnait
Ce fut peu de temps après cette ridicule attaque des Anglais contre notre flottille, que TamiralBruix mourut, à peine âgé de quarante-cinq ans, ne laissant pour tout héritage, à sa femme et à ses enfants , qu'un nom glorieux et sans reproche. Bruix , créole de Saint-Domingue, était d'une noble famille originaire du Béarn. Embarqué en 1776 comme simple volontaire sur un navire marchand, il était parvenu, jeune encore, aux plus hautes dignités de son arme, c'est-à-dire à celles d'amiral de France, de colonel général inspecteur des cotes de l'Océan, de ministre de la marine et de grand officier et chef de la troisième cohorte de la Légion d'honneur, et enfin, en dernier lieu, d'amiral de la flottille de Boulogne.
Bruix, après l'affaire des Catamarans, s'était rendu à Paris avec le maréchal Soult, pour assister au couronnement du nouvel empereur, cérémonie à laquelle étaient convoqués des dépqilations de tous les corps de l'armée.
L'illustre amiral ne revint plus présider à ces immenses préparatifs que sa fiévreuse activité avait longtemps dirigés...
Son collègue, le futur duc de Dalmatie, reparut seul dans les camps. Tous les états-majors de l'armée de terre et de mer voulurent qu'un service solennel fût chanté dans l'église paroissiale de Boulogne, pour la mémoire du chef si prématurément ravi à leur admiration et à leur re»pecC ta plus grande pompe fut déployée
dans cette cérémonie, pour laquelle un double orchestre formidable, composé de tous les musicieps de l'armée, exécuta pour la première fois la fameuse messe des morts de Gossec...
Lacrosse, nommé contre-amiral à la suite de sa brillante affaire et du naufrage du vaisseau les Droits de Vhomme , fut le successeur de Bruix dans le commandement de cette flottille que, comme on l'a dit déjà, il avait en partie formée, puis vaillamment défendue contre les Catamarans.
En ce moment, Napoléon étaitii Milan, à organiser le nouveau royaume d'Italie, en posant sur son front la couronne de fer d'Agilulphe. Les grandes escadres françaises parcouraient TOcéan, créant à l'ennemi des diversions qui l'obligeaient à dégarnir ses côtes.
La flottille hollandaise, composée de vingt-qualre bâtiments, arrivait à Boulogne et à Ambleteuse, sous le commandement de l'amiral Verhuel, amenant le maréchal Davoust, à la tête des troupes du camp de Bruges, et après avoir résisté d'une manière héroïque à des forces supérieures qui voulaient empêcher la jonction. Quant aux Anglais, l'échec du rêve insensé de lord Melville semblait avoir encore avoir grandi leurs alarmes.
Ces alarmes étaient d'autant plus vives, qu'on savait que l'escadre de Toulon avait débloqué Cadix et qu'elle s'était renforcée de la flotte espagnole, tandis que celle deRochefort et une partie de celle de Brest parcouraient les mers, et que les vaisseaux réunis dans les ports de Carthagène, du Ferrol, de la Corogne et du Texel n'attendaient qu'un signal pour prendre la mer.
Ces diverses dispositions de nos forces et ces mouvements maritimes plaçaient nécessairement le cabinet de Saint-James dans la situation la plus inquiète et la plus critique, l'obligeant à disséminer ses voiles lancées çà et là, dans l'espoir qu'une rencontre avec quelqu'une de
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nos flottés poarrait amener une bataille décisive. C'est dinsi que Nelson, Nelson qui n'ayait plus un an à vivre ( car, comme disent les marins, son boulet était déjà fondu...)) cherchait l'amiral Villeneuve aux bouches du Nil, tandis que celui-ci ravageait les Antilles anglaises...
CTest encore ainsi que, de ces deux futurs adversaires de Trafalgar, l'un croisait dans les mers intertropicales, tandis que l'autre ramenait en Europe notre escadre combinée.
Le but de la politique française était alors, on le comprend, d'attirer les forces britanniques sur le plus grand nombre possible de points éloignés, afln de pouvoir réunir à l'improviste les voiles françaises et espagnoles en une seule et formidable flotte, arriver subitement dans la Manche, détruire ou balayer le peu de voiles anglaises qui s'y trouvaieiit, puis se rendre maîtres du pas de Calais, afln que la flottille, jelée comme un pont gigantesque sur le détroit, versât sur les plages ennemies cent mille soldats et cinq mille pièces de canon !
Mais bientôt, par la façon dont l'histoire se trouve mêlée au récit particulier que nous avons entrepris, les conséquences de cet état préparatoire des choses seront développées dans leur forme dramatique.
Nous retournerons donc à nos personnages disséminés sur divers points, en nous occupant d'abord de ceux dont les projets doivent influer sur la marche de ces événements privés qui sont encadrés dans les événenements politiques.
— ... Par les cornes du diable! voilà une cocasse de découverte que je fais là ! s'écriait Nicolas Thibaud, le nouvel enseigne auxiliaire^ un soir que, s'ennuyant dans la cabine de sa canonnière mouillée dans sa ligne d'embossage, il avait ordonné au cambusier de lui faire du grog, et qu'il avait retenu son subordonné à bavarder.
Comment? ce fireiuquet, ce moussaiHon qui m'a soufflé le commandement du Caekaiot quand ce boulet a fait faire couic au capitaine Altazin, ce serait..
— Un fusillé i... capitaine, ni plus ni moins ! répondit Jean Cornu. ^
— Pourtant, nabot, tu n'es pas si certain de la chose que tu oses signer avec moi sur un chiffon de papier que j'enverrais au nouvel amiral de la flottille?
— Ma foi, respectable capitaine, s'il n'y avait pas depuis un mois à Boulogne ce failli gars de Roch , qui se donne parfois des airs de me commander de veiller au grain, je n'aurais aucune difficulté de signer... car outre que je ne puis pas m'ôtre trompé, en croyant le reconnaître sur votre pont, la nuit de l'appareillage du corsaire, il y a encore tous les indices que je vous ai racontés, sur les allures de Roch, les mystères de notre turne et les drôleries de l'aspirant vers ces joui^là... J'en signerais! j'en signerais des deux mains, vénérable capitaine... Mais ce diable de Roch... ce chenapan d'homme m'inquiète... et tant qu'il sera ià, ou qu'il menacera de revenir, je ne pourrai me décider... Après tout, ce n'est pas que j'aie peur! poursuit le reptile, je me fricasse de lui comme d'un ïiard percé... mais... mais...
— Mais tu crains les taloches, poltronnasse! tu as peur des giffles, matelasse I... Qu'il me tombe sous la coupe, ton fier-à-bras de Roch, comme je le chouquerai entre bord et serre. Mais parbleu , une idée! si je le faisais embarquer sur ma canonnière?
— Hum! comment dites-vous? l'embarquer ici? brrrou!... fit Jean Cornu, auquel cette effrayante idée de la Main maudite donna un frisson..
— Eh! oui, gringalet!... pourquoi ne pas le tenir sous mon amure, ce cormoran-là, puisqu'il se donne des airs de te vouloir mécaniser, toi que j'estime... et
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qu'il a le front de protéger ce blano-bec <ïu€ je voudrais déralinguer? Par les cornes de ton père, Cornu, ^a serait fameux de pouvoir flanquer ce Roch, tantôt au sec dans les haubans, tantôt aux fers auprès du bossoir, d'autres fois, enfin, de lui donner la maîtresse-ancre à fourbir avec du tripoli et de l'iraile de bras?... Dis, avorlon I est-ce que ça ne te chatouillera pas agréablement le pouce de lui remplacer le plus souvent possible sa ration de vin par autant d'eau?
— Oui... oui, sans doute, vénérable capitaine... Mais ce plaisir-là amènerait aussi ses désagréments... Je connais le pistolet; il n*est pas homme à se laisser comme ça priver de son vin, mettre au sec et aux fers, sans bougonner... sans dire que ça n'est pas son compte.
— Bahl s'il se regimbe, je lui brûle la cervelle... La loi le permet.
— Fameuse loi... Elle permet aussi, dans le cas où le gredin se défie des regimbades, de lui donner quelques corvées dans les parages où les seuls merles qui sifflent sont des balles anglaises... mon respectable commandant.
— Bravo ! nabot ! voilà une idée qui vaut un coup de croc I Bois à ma santé et à la maladie du. mirliflor qui se permet d'être ton rival!.. . Donc, c'est dit! Je demande dans les bureaux qu'on me donne dans mon -équipage le contre-maître Roch, et sitôt k bord, je l'envoie étalinguer un autre oriîi sur l'ancre et la bouée du large... L'endroit est dangereux, les prunes y pleuvent... Sur la quantité, le goulu en avalera bien une! Tu raccompagneras, rat, pour voir comment il digère l'objet...
— Moi! moi! dans une chaloupe... au large! Je suis •déjà trop au large comme ça, mon estimable capitaine, îS'écria le nain effrayé ; je suis un non^combattant^ et je
mets ma gloire à m'en tenir là... Vos prunes d'Angleterre... hum I c'est indigeste.
— Pourtant, Lilliputien, il serait bon qu'il y eût là un homme de confiance pour jeter le corps à la mer... môme dans le cas... enfin... tu m'entends?...
^ *- Excusez-moi, mon honorable capitaine... voilà qu'on pique huit sur la cloche d'avant; il faut que j'aille à mes bidons et à mes moques pour donner la ration ûu soir...
Et ce disant, le cambusier reprit sa bouteille à l'eaude-vie, charmé du prétexte qu'il avait do mettre fin à une conversation qui lui était infiniment désagréable.
— Laisse ici ta bouteille et va à ta besogne... Tâche surtout de ne pas carotter trop sur la ratioa de mes gens et ne mets pas le pouce,,,, "^ous reprendrons demain la conversation; mais cours, nain que tu es, morceau d'homme, fragment de matelot, diminutif, extrait de bipède.
— Hum ! toujours des injures I murmura l'avorton en grimpant l'escalier de la chambre. Si je n'avais pas besoin de ta haine et de ton courage pour me venger de ce damné Marins qui , tout fusillé qu'il est, ne s'en porte que mieux... je te souhaiterais joliment amatelotté avec Roch dans la patrie des huîtres... Tiens, tiens, va donc! grinça le reptile en s'emparant de la longue-vue du capitaine, qu'il trouva, en montant, sur le capot de chambre et qu'il lança à la mer avec une sorte de frénésie. Les êtres vils et lâches ppîsent ordinairement une abjecte volupté à se venger sur les objets qu'ils savent appartenir à ceux qu'ils n'oseraient braver en face. Que de coups de pieds le pauvre chien d'un absent a reçus pour le compte d'un maître détesté et redouté 1
Notre cambusier... Mais le lecteur sait-il bien ce que Ton entend en marine par ce mot cambusier ? Sa définition exacte est indispensable pour la juste interprétalion
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des scelles où nous verrons plas d'une, fois figurer le singulier rival de Marius.
Expliquons donc en peu de mots ce qu'était officiellement Jean Cornu.
La cambuse d'abord. C'est un espace d'une médiocre étendue, pris dans le faux-pont des grands navires ou dans la batterie des petits^ c'est-à-dire sur le pont qui recouvre immédiatement la cale. Cet espace, entouré de fortes cloisons, est fermé par une porte à claire-voie.
C'est là que, trois fois par jour, on procède à la distribution des vivres pour les repas de l'équipage. L'intérieur de la cambuse est disposé de façon à recevoir une certaine quantité de vivres de toute espèce, et pour loger les servants qu'on appelle cambusiers.
Ce lieu étant situé dans les parties basses du navire, l'air respirable y est rare, l'atmosphère pesante, l'obscurité profonde.
Une lampe, dont la lueur se dessine faiblement dans une vapeur rougeâtre, esl la seule clarté à l'aide de laquelle, si vivement qu'ailleurs le soleil rayonne, les familiers de cette cantine procèdent avec une rigueur d'exactitude inconnue partout ailleurs, et que rappellent seuls les poseurs d'or, aux mesures des quantités qui composent les rations des marius.
Sur les navires de guerre, la cambuse est sous la direction spéciale d'un agent, fournisseur des vivres de la marine, appelé le maître-commis.
C'est à cette charge, dans l'exercice de laquelle la mauvaise foi trouvait plus aisément dans ces temps à s'exercer qu'aujourd'hui, que notre Cornu ambitionnait d'être promu un jour.
Quant à présent^ il n'était encore que cambusier, à son grand regret, enlevé du service des magasins généraux du port pour celui de la canonnière de la Main maudite.
Il 1.
Les fonctions de nôtre petit juif consistaient donc à distritfuer en rations à l'équipage les provisions dont il avait la garde. En général, les cambusiers sont choisis parmi les artisans ou ouvriers que des industries spéciales^endent plus aptes à cette distribution de liquide et de comestibles (Jean Cornu avait été apprenti tonnelier), et leur condition de non-combattants les exempte des rudes épreuves de la vie maritime.
Ainsi les dangers de la tempêle et les scènes terribles du combat se passent sans leur concours ; mais comme, dans la gravité de ces circonstances extrêmes, ils doivent aussi leur part d'efforts au salut commun, c'est aux emplois et aux postes les moins dangereux qu'ils ont le' privilège d'être appelés:
Leur situation maritime, qui n'a rien de marin, rien de guerrier, leur sévérité parcimonieuse dans la dispensalion des vivres, et surtout des boissons, en font une caste à part, dans le navire, aux yeux des matelots. Ceux-ci conçoivent pour les cambusiers une antipathie qui se manifeste souvent, quand l'occasion s'en présente, par de méchants tours dont les matelots sont aussi féconds que peu avares.
Jean Cornu, qu'une partie de l'équipage de la canonnière connaissait avant que ne l'eût frappé son tour d'embarquement (l'affaire des bagues de foc avec Caro- Hn avait fait le tour de la flottille), était donc, nonseulement par race, caste et profession, de plein droit voué à l'animad version des marins du bord, mais aussi en raison de ce qu'il y avait de personnellement ridicule, haïssable, abject et méprisable en lui.
Depuis un mois environ qu'il était embarqué, il avait essuyé déjà mainte avanie, et comme personne n'ignorait que c'était le nouvel enseigne auxiliaire qui, comme second du corsaire, avait fait donner au riz-painsel le bain qu'on sait, on ne craignait guère de se montrer
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parcimonieux dans la ration de turlupînades et démystifications qu'on s'efforçait de lui faire avaler.
Le capitaine Thibaud n'en était pas encore arrivé à ia découverte dont son. ennemi Marins s'était trouvé l'objet, à la suite d'une conversation que le chenapan en épaulettes avait eue, par hasard, avec son cambusier^ de sorte qu'il l'abandonnait volontiers aux mauvais tours de l'équipage, pour avoir le plaisir de rire aussi des mystifications dont le nain était journellement la victime.
Ainsi, par exemple, le travail de la journée fini, le cambusier, las du séjour souterrain et sépulcral de sa cantine empestée d'odeurs vineuses et fermentées, cherchait-il à se faufiler dans Tenlre-pont pour gagner le lillac et humer Tair du soir... avertis par un cri d'intelligence, les matelots, déjà couchés dans les hamacs sous lesquels notre homme rampait dans l'obscurité, le bourraient de cent coups de pieds invisibles, ou le cinglaient à grands coups de raban, sifflant dans l'ombre, au milieu des huées et des rires qui suivaient cette traversée pénible, jusqu'à ce que le nain malfaisant arrivât meurtri, contusionné, couvert de bleus (comme disent les marins), au panneau oh l'attendait souvent une ample seille d'eau de mer dont on le coiffait, contenant et contenu, pour rafraîchir le feu des contusions ou des égratignures...
Mais les matelots de quart ont aperçu leur ennemi, le parcimonieux distributeur de consolation, qui erre sur le pont comme une âme en peine sur le bord infranchissable du Styx.
Ils semblent jaloux de cette ration d'air libre que le -cambusier vient respirer dans leur zone... Pourtant, iiabiles à feindre, ils savent lui ôter toute nouvelle méfiance, en ayant l'air de ne pas songer à lui.
Mais soit qu'il se promène ou qu'il se repose, le mal-
heureux deyra nécessairement tomber dans quelque embûche. Là, c'est un cordage tendu dans Tombri.' presque à ras de terre, et qui , accrochant ses pieds^ le lancera le nez sur le tiliac. Ici, on a recouvert de brai l'endroit où il a coutume de s*asseoir^ de sorte que la chaleur faisant bientôt fondre l'épaisse matière, il ne peut plus se lever sans faire le sacrifice du fond do sa culotte... si même un peu de sa peau n'y reste pas englué!
Une des dernières farces donl Jean Cornu avait été victime était celle-ci : l'imprudent, séduit par une soirée tiède et sereine, avait eu le malheur de se laisser surprendre par le sommeil, assis au pied d'un bossoir; aussitôt que son assoupissement parut assez profond, on lui posa délicatement dans les mains, à.l'alde d'un bout de bois, une certaine quantité de matière épaisse et puante... puis aussitôt, à l'aide d'une plume, on provoqua à ses lèvres un léger chatouillement ; l'endormi ne manqua pas d'obéir au geste involontaire que commantlait l'instinct, et on comprend qu'il se barbouilla la bouche entr'ouverte au moyen du contenu infect de ses mains...
Plusieurs fois Jean Cornu, furieux, alla réclamer la vengeance de l'officier de quart ; mais ne pouvant signaler l'auteur du délit, ne sachant qu'accuser l'équipage en masse, on le renvoyait avec une fin de nonrecevoir qui , le déboutant de sa plainte, augmentait encore sa mystification par les rires qui accueillaient son retour.
Mais suivons notre avorton à cette distribution du soir, dont le signal piqué^ comme on dit, par la cloche du bord, l'a arraché, pour son grand plaisir, à la conversation inquiétante du capitaine de la canonnière.
Il est sept heures du soir. L'èjuipage, divisé en os-
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couades de sept commensaux, députe à ia cambuse un . DOfice porteur de rations et un matelot surveillant pour chaque escouade ou plat. La lampe infecte du cambusier éclaire une douzaine de gamelles et de bidons rangés en cercle devant la porte de la cantine, où trône en ce moment le Ganymède matelotesque. L'aspirant qui préside à la distribution est là, assis sur un affreux pliant de toile grasse et noire. Les matelots surveillants de chaque plat ou réunion de sept s'accroupissent sur des gamelles ou des bidons sans emploi.
Le biscuit, le pain pesé à l'avance, est jeté dans les gamelles par un aide de camp cambusier; ceci est le plus courant de Taffaire. Mais la distribution des liquides, que -Jean Cornu fait lui-même, est comme le vote des fonds secrets de son liiinistère. Planté, les manches retroussées, en face de la barrique en vidange, le cambusier tourne le dos à la lumière douteuse de sa lampe accrochée là comme à dessein, si bien que l'ombre projetée du distributeur, prenant une direction suspecte pour l'œuvre de ses mains, . autorise déjà les présomptions les plus inquiétantes sur la probité de Cornu. Pourtant, comme il n'existe point de règlement pour la projection de l'ombre, on ne dit rien encore...
On suppose bien que l'œil le plus ouvert aux suspicions de la fraude, c'çst celui des matelots représentants ' de leurs camarades; car, si la pitance est trop stricte» c'est à eux que vont naturellement les premières récriminations, tandis que les plus énergiques jurons et les blasphèmes sont pour le cambusier.
D'un autre côté, comme l'adresse et l'habitude que pos- . sède le distributeur lui permettent dans le maniement de ses ustensiles une rapidité d'action fascinante, le matelot, souvent désappointé et dévoyé, se raccroche au moindre prétexte pour lâcher la bonde de son humeur taquine. Le plus souvent ce qui le vexe, l'exaspère^ c'est
Il «în qui tient la mesure rçcfmet àt 11 fanrïqiie.
rsp cr poaoeestyà bon droit, "rr^ixndt^e h^îtode qu'il a de ;f^s:jèrp phalange dans le vin, 5? r?c«:T*f 3? la niesiire toafe pleine. Or les Bafie.c<s cc^ bô?« Tâe saisi fomment œ pouce im- Ei-7?? ca:ss3P us. ^lamnent qui cnlèTe à la ration /le Tin ca T^-.*iiBe fsai à sa grosseur. Sans doute, cette îircLscracticii est jesrre, mais, répétée une centaine de f .es ch*^iie jiXir. eil^ énil par équiTaloîr à des rations, à d-^s bîii«:4K. et enôn, après campagne, à des barri-
Jean Coma mesurait donc le Tin du soir^ songeant à la menace que loi avait faite le capitaine de mettre Rocb sur son rôle... Mais Tinstinct hébraïque de notre nabot ag'ssait toujours, même dans les absences de la réflexion; de sorte qu'au moment où il se disait que sans doute personne ne l'arait tu lancer dehors la longue-vue de son chef, une voii le ramena brusquement à ce qu'il faisait :
— Cambusier... vous mettez le pouce I
Cornu épancha la mesure dans Tentonnoir du bidon, mais en la retournant si lestement qu'il restait toujours nn peu de liquide au fond ; puis il répondit dédaigneusement :
— Oiisque je mets le pouce î
(Seconde mesure emplie et épanchée avec la prestesse d'un escamoteur).
— Vous avez encore mis le pouce! dit un autre matelot.
Jean Cornu continue imperturbablement sa manœuvre.
— Plus souvent que je mets le pouce î -
ou LE MORT viYÂirr u
Un matelot dit à l'aspirant : -- Monsieur... sans vous commander... défendez-Iui de mettre le pouoe.
L'aspirant répondit d'un ton ennuyé, mais arec autorité : — Allons donc, cambusier, que diable I ne mettez donc plus le pouce !
— Mon officier l répliqua Comu^ montrant à l'aspirant la mesure vide et le pouce dehors, vous voyez bien que je ne mets jamais le pouce...
A cette effronterie du cambusier, un concert de jurons et d^invectives à demi mâchés et contenus par la présence de l'aspirant s'élève du rang des matelots surveillants, et chacun s'en va en accablant le distributeur inôdèle des surnoms, des épilhètes, des souhaits les plus comiques.
L'infortuné Cornu, Jean Cornu, était décidément devenu la bête noire de l'équipage, et cette dernière scène du pouce devait lui occasionner des tribulations nouvelles. Nous en reculerons toutefois le récit, afin de faire marcher simultanément les divers épisodes de cette histoire dont les événements ont dispersé les héros sur plusieurs points où nous sommes contraints de nous rendre tour à tour, pour tenir constamment notre lecteur à jour de leur accomplissement souvent simultané.