DIEPPE, BRÉHAT ET CHATAM
Nous avons laissé notre comique ami Carolin Grimbot et son compagnon de fuite des ponton?, le rcidê trèfle f à bord du stiitionnairo mouillé en rade de
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Dieppe, où les avait déposés l'officier anglais si cruellemeol mystifié au moment de quitter la corvette.
Toul prisonnier qui arrivait d*Angleterre obtenait, si les besoins du service n'élaient pas extraordinairexnent pressants, un congé dit de convalescence, d'environ un mois, pour aller embrasser sa famille, à la suite de ce qu'à certains égards on pourrait appeler sa résurrection.
Grimbot ayant obtenu, sans trop de formalités, sou décompte du trois-mâts sénégalais au commissariat do la iiiarin(3 et chez l'armateur du Cachalot, qui, on l'a dit, était Dieppois; Grimbot, disons-nous, passa d'abord uue dizaine de jours en bamboches corsairiennes; puis, un jour qu'il s'éveilla à jeun, s'étant par hasard souvenu de la commission dont Marins l'avait chargé pour Boulogne, il s*apprêta à faire le voyage, pensant que Boulogne valait Dieppe pour croquer et boire les deux ou trois mille francs qui lui restaient de sa part de prise. En conséquence, un beau matin on vit, traversant ce faubourg de Dieppe qu'on appelle le Polhty une large charrette attelée de quatre chevaux de poste, et menée avec grand fracas par deux postillops avec leurs tenues de guides payées à trois francs. Dans la charrette se trouvait ajusté et équilibré un grand canot maté, voilé et battant pavillon tricolore.
A l'arrière, et la main sur la barre du gouvernail, se tenait, dans un sérieux important et comique, un jeune homme vêtu d'un extravagant costume demi-matelot , demi-merveilleux du Directoire, et chantant à tue-tête des refrains tout différents de ceux qu'on met sur le piano des jeunes et candides pensionnaires.
Arrivé par le travers d'un des derniers cabarets du faubourg, notre Carolin Grimbot (car on juge bien que c'était lui qui se mettait en route pour Boulogne dans C'î bel équipage) prit un grappin qu'il avait à portée do
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main, et criant de tontes ses forces : Mouille I il jeta la petite ancre contre un pignon où elle s'accrocha...
La corde en façon de c$ble qui y était amarrée fila dehors, puis se roidit... Les chevaux piaffèrent et se cabrèrent pour triompher de cet enrayage absolu... puis furent contraints de s'arrêter.
Grimbot, monté sur le banc d'arrière de son canot, prit un octant appartenant par sa forme à cette race à peu près éteinte aujourd'hui que les marins appellent tire^pied, et, portant à son œil les verres coloriés de l'instrument de mathématiques , il fit semblant de mesurer le nombre de degrés de la hauteur du soleil, en lorgnant la vieille lanterne qui grinçait au vent sur un arc-boutant de fer du pignon. On s'attroupa.
— Attrape huit.' cria le corsaire se donnant magistralement l'air d'avoîlr saisi le passage de l'astre au zénith. Ohé ! gabiers de beaupré (les postillons), j'observe que nous avons la latitude de nous couler dans toute la longitude du gosier une ration d'eau-de-vie! Allons, mes matelots à poulets d'Inde, passons à la cambuse! ça nous donnera des forces pour la traversée! j'ai une soif de merlan^ enfariné que la friture embêtai
Et ayant franchi le pavois de son canot, Grimbot, feignant d'être à l'eau, fit les gestes d'un homme qui souffle et qui nage , jusqu'aux degrés de la porte où le cabaretier ravi attendait, entouré de tous les ivrognes brusquement levés de leurs tables, le marin qui débarquait devant la cantine.
Tous les passants que la curiosité arrêta eurent bientôt le droit d'entrer et de boire.
Carolin répandit ainsi une dame-jeanne de liquide dans tous les estomacs poUetais, et offrit à la ûlle qui rinçait les verres de s'embarquer avec lui. Comme elle refusa, il l'appela gaupe et bégueule, jeta au cabaretier
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-deux ou trois pièces d'or, et prenant son porte-voix, il «ria d'un organe quelque peu rauque :
— Range à lever l'ancre !... Chacun à son poste pour l'appareillage ! Corieoco !
— Vive Carolin ! hurlèrent les ivrognes, vive le coq des corsaires !
Grimbot s'embarqua de l'air d'un prince qui jouit de ^a popularité, et jeta une poignée de monnaie aux femmes et aux enfants. Les gosiers reconnaissants lui dégagèrent son apcre, qu'jl halla à bord ; le^ postillons un peu chancelants étaient en selle:
— Largue les amarres! cria le corsaire, hisse et borde partout!... le cap sur Boulogne et dix nœuds.à l'heure!..* Adieu, les amis, les vieux de la caleî Ohé! hup! corieoco!
Et la charrette emporta, au grand galop des quatre chevaux outrageusement fouettés, la barque tout encombrée des ustensiles maritimes de son patron, qui ne manquait point, d*heure en heure, de jeter le loch, de surveiller la route sur la boussole , et surtout de chercher, à l'aide de sa longue- vue, les auberges qui surgissaient à l'horizon, afin d'y renouveler son mouillage, en lançant son grappin dans un arbre, pour arrêter, en vrai marin, la course des quatre tritons... *
De ce train-là, vu ses nombreuses relâches, Grimbot mit cinq jours à faire sa traversée nautico-terrestre de Dieppe à Boulogne. Lorsqu'il arriva, Roch, comme on Ta dit, venait de quitter le port sur la canonnière de Nicolas Thibaud.
Notre corsaire s'imposa d'être une matinée sans boire, et alla se présenter chez le commandant Bertiol, auquel, suivant les instructions de Marins, il remit la lettre que ie contre-maître ne s'était point trouvé là pour recevoir.' Puis il continua à faire sauter son argent dans toutes les
auberges et les guinguettes du port et des Tintelleries, se déclarant heufeux comme un poisson rouge dans un bocal!
Laissons ce digne garçon, bon cœur et tête folle, goûter le bonheur à sa manière, en attendant que les événements le rejettent dans la voie de nos héros, et retournons pour une nuit à Dieppe.
Dans le commencement de la nuit qui suivit Texplosion de la canonnière, et comme depuis quelques heures déjà le convoi dont elle s'était détachée avait disparu dans le nord, faisant bonne route pour Boulogne, le cutter que montaient Marius, Roch, Thibaud et Cornu, vint, sous le commandement du premier, jeter Tancre à quelques encablures de la côte, à Tombre de la falaise de l'ouest que couronne l'antique chAteau de Charles Viï.
La nuit était épaisse, le temps calme, la côte déserte et silencieuse. On n'apercevait au loin que quelques lumières tremblotant vers le port; le phare allumé au sommet de la haute tour de l'église de Saiut-Jacqufs semblait veiller sur la mer comme un œil de cyclope.
Vers onze heures du soir, le seul canot qu'eût le cutter s'en détacha et rama vers la plage, où il aborda avec circonspection. Deux hommes en descendirent, Marius et Roch. Au^itôt le canot reprit le large, et nosdeuxamis s'enfoncèrent à travers Tombre épaisse, dans les sentiers qui, contournant la falaise et le port, leur permettaient d'entrer en ville par la route de Rouen.
Ils gagnèrent ainsi le port par l'intérieur, et, après avoir marché quelque temps, ils s'arrêtèrent devant une maison d'assez belle apparence, à la porte de laquelle Marius frappa.
— Monsieur Gérard? demanda-t-il au domestique qui vint ouvrir.
— Monsieur ne reçoit pas si tard^ repassez demain, dit le valet en faisant mine de refermer la porte.
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— Ce n*est pas possible; dites-lui qu'on demande à lui parler de la part du capitaine Joseph Altazin !
L'air de conflance avec lequel Âlarius prononça celle injoDClion imposa au valet, qui se décida à introduire les deux marins dans une pièce basse; il s'en fut ensuite prévenir l'armateur... car c'était pour avoir une entrevue avec l'armateur du Cachalot que notre héros avait risqué de mettre pied à terre.
M. Gérard ne se fit point attendre. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, à l'air franc et honnête. Il ferma soigneusement la porte derrière lui, et s'adressant à celui des deux marins dont l'extérieur le frappa lo plus :
— Vous êtes entrés ici, messieurs, en prononçant un nom qui m'intéresse fort !... J'ai hâte de savoir en quoi il me vaut cette visite d'urgence...
— Monsieur, mes motifs sont fort légitimes, et j'o^e croire que, dès que vous les connaîtrez, vous voudrez bien excuser et comprendre cette importunité... Je suis... je suis, reprit Marius en donnant un coup d œil vers la porte, comme s'il eût craint d'être entendu de tout autre que de M. Gérard, Je suis l'officier qui a remplacé ce pauvre capitaine Allazin, tué par le premier boulet reçu par le Cachalot^ à son entrée en croisière... C'est moi qui ai enlevé à un convoi anglais le Irois-mâts chargé de gomme, et pette espièglerie m'a valu le plus rude séjour que vous puissiez vous imaginer sur les pontons de Chatam...
— Est-il possible? exclama le brave armateur stupéfait. Quoi ! c'est vous, mon brave jeune homme, qui avez fait ce hardi coup-là !... Parbleu, touchez là, mon ami ! vous êtes digne de notre Ango... que dis-je ? de noire Duquesne ! car, si Dunkerque a Jean-Bart, et Saint-Malo Duguay-Trouin... nous, nous avons l'illustre Duquesne, un gaillard que Louis XIV aurait fait maréchal de France
s'il n'avait pas été protestant... Ah! c'est vous, Jeune homme, qui m'avez expédié ce ti*ois-mâts anglais pour me dédommager de mon lougre^ qui, à ce qu'il paraît, a sauté entre les griffes des ennemis? Gomment diable cela s'est-ii passé ? ... Allons, voyons ! racontez-moi votre campagne et comment ce pauvre Altazin nous a été enlevé... Mais asseyez-vous auparavant, mes amis ! ... Je vais appeler pour qu'on nous apporte du vin, du rhum... Vous mangerez bien quelque chose, n'est-ce pas? Pardieu, nous passerons la nuit ensemble à causer, à fumer !
Le digne armateur qui, tout payé, avait encaissé environ 100,000 francs nets de la prise expédiée au port par Marius , se sentait animé par diverses causes dans la cordialité de l'accueil qu'il faisait à ses hôtes nocturnes.
Il fit donc dresser une sorte d'ambigu dans lequel il y eut une telle abondance de bouteilles de toutes formes, que la table offrait le vague ensemble d'une ville orientale aux cent tours. Marius raconta la campagne du Cachalot depuis la sortie du port de Boulogne jusqu'aux événements dénoués par la captivité de Chalam.
Ce récit, qui instruisit en même temps Rodh sur tous les faits qu'il ignorait, ne put que piquer singulièrement la curiosité de M. Gérard sur les antécédents du courageux héros de ces diverses aventures.
Mais, comme il s'aperçut qu'il régnait dans certaines parties du récit de Marius une réserve mystérieuse à laquelle l'autre marin s'associait par une foule d'indices, l'armateur eut la discrétion de ne pas chercher à provoquer des explications auxquelles on semblait désirer de se soustraire, et lorsque Marius en eut fini avec ses aventures, y compris la rencontre récente de la canonnière incendiée, il refléchit un moment, en savourantà petites gorgées un verre de genièvre de Hollande et une
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pipe d'excellent tabac de la Havane; puis, remplissant les verres de ses hôtes, il dit:
— Capitaine Marins, j'ai là, dans un coin de mon bureau, une vingtaine de mille livres qui sont à vous... €'est votre part du produit de la gomme et du sucre en- <;aissés. Mais je me flatte que si vous reprenez la mer, ce ne sera point sur une autre coque que l'une des miennes 1 Vous choisirez ce qui vous fera plaisir : lougre» chassemarée, cotre, goëiette, brick même ou corvette si vous vouiez, j*armerai le bâtiment qui vous plaira pour le placer sous votre commandement, avec on dixi^e pour part de prises 1
— Votre offre, monsieur Gérard, dit Marins, prévient la demande que j'étais venu vous faire.
— Eh bien, capitaine, tout va à merveille alors! et ce digne marin sera, j'imagine, votre second ?
— Hum ! ... pardon, excuse, mon armateur... je le voudrais... Dieu sait que je ne demanderais pas autre chor»e... mais ça ne se peut ! Je suis, moi, lié pieds et pattes au service de Napoléon, et à défaut de part de prises, voilà ce que j'y ai gagné I ajouta le contre-maître en entr'ouvrant sa veste pour montrer la croix attachée comme on l'a dit.
— Eh bien ! mon brave légionnaire, un coup de ce rhum à la santé de Napoléon et au succès du capitaine Marins t... Ce liquide-là me vient d'une goélette anglaise qui le rapportait pour d*autres gosiers que les nôtres ; mais le rhum anglais n*en est que meilleur pour trinquer en pareille circonstance I
On trim^ua de nouveau, et Boch déclara que pour son empereur et roi et son ami Marins il avalerait la Jamaïque en décoction et T Angleterre en pilules. Plusieurs fois notre héros dut rappeler à son digne ami qu'il leur restait à conduire quelques opérations qui exigeaient
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♦ foute leur lôte, puis on en vint à préciser les projets
d'avenir.
— Pour des raisons qui puisenl leur source dans des intérêlstout particuliers, dit Marins, je désire^ pour quelque temps encore, ne toucher le sol de France qu'avec certaines précautions... J'ai lieu d'espérer qu'après deux ou trois campagnes comme fat envie de les faire^ ces précautions seront superllues... Mais pour le moment...
— Eh bien ! à votre aise, capitaine ! interrompit Tarraaleur qui comprenait la gêne où- cet aveu mettait sou hôte. Si vous vous en rapportez à moi pour le choix du navire, je vous promets que vous ne serez pas trop mécontent. Je pense à un certain brick...
— Un brick, .c'est trop grand... ça ne se manœuvre pas assez souplement... ça ne pince pas le vent do la manière que je voudrais... j'ai mieux que cela à vous proposer; le cotre même qui m'attend ici sous la falaise, et dont l'équipage est plus qu'à moitié formé...
— Le cotre soit; combien vaut-il?
— Ce sera une affaire à régler entre ceux qui l'ont enlevé de la rade de Portsmouth, au neveu de l'amiral Duckworth...
— * Quel tonnage ? ^ — Cent vingt.
— Il marche...
— Comme une dorade.
— Son état...
— Excellent. Avec cette chaussure-là au pied, continua Marins, je veux aller me promener au milieu des convois ennemis et flâner dans les rades anglaises, sans qu'on s'avise de me juger suspect... Les bâtiments de guerre anglais sont, vous le savez, ce qu'il y a de meilleur pour faire le corsaire, car avec un bout d'étamino rouge à la corne on peut se faire passer pour un des leurs et leur jouer de drôles de tours...
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— Eh bien! mon brave, va pour le culler ! Maisfbmment pensez-vous qu'on doive s'y prendre pour Tarrangor, l'acastiller, l'armer enfin comme le veut sa destination nouvelle ?
— Rien de plus simple. Je vais aviser le plus vite possible à me débarrasser de ces deux ou trois drôles que j'ai sauvés de l'incendie de la canonnière, après quoi vous faites l'armement, et à une époque fixée, j'arrive do nuit m'embarquer... et puis... ma foil Dieu protège la France!
— -Eh mais!... j'y pense, il y a ici un marin, un maître calfat, je crois, arrivé il y a peu do temps dos pontons, et qui s'en va passer un mois à l'île de Bréhat, dans sa famille... C'est un bon diable I... vous pourriez aller avec lui attendre le cotre, que je vous expédierai aussitôt prêt!... Ça s'arrangerait d'autant mieux qu'il m'a demandé un embarquement... Pardieu! il sera enchanté de donner l'hospitalité de son île de rochers [î son capitaine...
— A l'île de Bréhat... mais oui... cela m'arrangerait assMz, puisque... pour quelque temps encore...
— Ah ! tenez... j'oubliais aussi... j'ai à vous donner, pour maître d'équipage, un de vos anciens hommes du Cachalot... Carolin Grimbot, que vous aviez déjà promu à ce grade sur le corsaire...
— Et quoi?... Grimbot est-il ici? demanda Marius avec empressement.
— Non, capitaine... Mais il ne peut tarder à revenir à Dieppe. Il s'est évadé des pontons de Chatam en faisant le fou..', ainsi que ce Tonquedec, votre hôte de Bréhat. Je lui ai compté ce qui lui revenait de sa part de prise, et après s'être amusé ici quelques jours en vrai corsairo, il est parli pour Boulogne, où, prétendait-il, ra[»p(»lail un devoir... (Ici Marius d Roch échangeront
un ftgard dMntcUigence. ) Mais je Tattends après son Kieroier écu, et du train dont le brave garçon y allait, je dois le voir reparaître d*un moment à l'autre.
— Eh bien ! j'accepte le Grimbot pour maître d'équipage... Sitôt arrivé, dites-lui que je vais être son capitaine, et vous ferez un heureux I
La nuit s'avançait, Marins exprima le désir de retourner à son bord. L'armateur et lui convinrent que la nuit suivante ils se verraient encore pour achever d'établir les bases de la nouvelle expédition contre les Anglais. Marins promit d'employer la journée à se débarrasser de l'enseigne auxiliaire et du cambusier, puis à traiter de l'achat du cotre avec les marins qui s'en étaient emparés pour accomplir leur évasion de Portsmouth.
Nos deux amis regagnèrent la place par les sentiers qui les avaient conduits en ville quelques heures auparavant^ et Roch ayant, à l'aide de sa pipe, mis le feu à une fusée dont il était muni, nos héros s'assirent sur un quartier de roche, en attendant l'effet du signal. lis re- ,prirent les explications mutuelles qu'avaient plusieurs fois interrompues les incidents accomplis depuis leur singulière rencontre , et , comme on le pense bien, -Gabrielle fut le texte principal de cette conversation. Puis enfin, Marius ayant aperçu dans l'ombre les deux fanaux qu'il avait ordonné qu'on pendît aux barres pour signaler le retour du cutter, on ne tarda point à entendre, au milieu du brisement des petites lames sur la plage, les coups cadencés des rames. C'était le canot qui revenait les chercher.
— Quoi de nouveau à bord? demanda Marius aussitôt qu'il eut pris la barre du gouvernail pour mettre le <5ap de l'embarcation sur le cotre, resté à deux milles au large.
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— Ma foi, le nouveau capitaine, répondit un desTameursy c'est que notre nouveau passager, profitant de Fotre absence, a voulu faire ses embarras, commander, mettre te cap ci et là ; et comme on n'avait pas l'air de vouloir récouter, il s*est mis en colère et a bousculé deux ou trois hommes...
— Eh bien? fit Marins.
— Eh mal plutôt, capitaine, car il y a là le Grand- Guillaume qui a pris mal la parabole etqui s'est rebiffé ; alors ils se sont frottés tous deux, et dig, et dog, et dur!... leurs plumes en volaient tribord et , bâbord. Il y a là le Parisien qui a dit : a Après tout, c'est un officier, tout gredin qu'il est... et il faut les séparer 1 » Alors on les a séparés... mais c'est égal! ils avaient déjà eu le temps de s'égratigner joliment la baderne!
— Et enfin comment ça a-t-il fini?
— Ça a fini qu'on a ficelé l'enseigne ni plus ni moins qu'une carotte de tabac, et qu'on Ta couché à terre comme un mât d'hune de rechange... Sans ça le sacripant nous déralinguait tous, car il avait déjà empoigné une hache... et bien sûr que«ce n'était pas pour s'éplucher les dents !
— Ah çà! c'est donc une infusion de trente-six diables, ce garnement-là? demanda Roch, qui, en si peu de jours passés ensemble, avait déjà acquis du Thibaud une funeste expérience.
Le canot ne tarda point à aborder le cutter. Marins défeniiit qu'on fît connaître son retour au passager prisonnier. Il ordonna qu'on mît le cap sur Saint-Valery, et ayant donné plusieurs instructions nécessitées par les circonstances, il alla prendre quelques heures de repes, en attendant le joor. Roch, qui avait subi de si violentes fatigues depuis la veille, en fit autant ; le cutter vogua, dans la nuit sombre, ayant une vigie attentive sur les barres, et conduit par le Grand-Guillaume.
Ca LES PONTONS ANGLAIS
De boQ matin cette coque qui portait nos héros so Irouva en travers du port. Les bateaux rentraient de la pèche. Le Grand-Guillaume en héla un qui s'approcha. On dit au patron qu'il y avait trois hommes à mettre à terre, et que pour le fret il y aurait une bonne dame- Jeanne de genièvre. L'affaire lui convint et le Iransbor» dément eut lieu sur-le-champ. Nicolas Thibaud, dont Marius avait ordonné qu'on détachât un bras afin de lui procurer le moyen dç se consoler de sa défaite à Taido d'une grosse bouteille de schnick mise h sa portée, avait tellement usé de la faculté, qu'à force de noyer, comme on dit, ses chagrins, il avait presque noyé sa personne.
Le fait est que tout le contenu de la bouteille était passé dans son estomac, et qu'il était ivre-mort lorsqu'on le passa du cutter sur le bateau-pêcheur. Si, eu plaçant le perfide breuvage à portée de la main libre do Thibaud, Marius avait eu en vue de l'abrutir, de brouiller ses idées, de dévoyer ses souvenirs, il avait complètement réussi, et notre chenapan était à coup sûr fort incapable de se rendre con*pte de la façon dont il rejoignait ce sol. On le débarrassa de ses liens désormais inutiles, et on retendit sur un lit de harengs plus ou moins morts.
Quant au Jean Cornu, comme les énormes secousses morales et physiques dont il s'était trouvé l'objet, depuis plusieurs jours, avaient agi sur un corps débile et une âme couarde, l'organisme qui l'avait soutenu jusqu'au dénoûment de l'incendie de la canonnière fit bientôt place à une prostration générale, à une fièvre active, si bien qu'on le transborda dans son hamac, sans qu'il fût plus en état que l'enseigne auxiliaire de se rendre compte de ce qui se passait autour de lui.
Le troisième individu sauvé de l'oxplosion par le dévoument de Marius et de Roch, ayant déjà fraleriiia'
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avec les matelots, déclara qu'il désirait rester sur le cul* ter, n'importe sa destination. Marins avait besoin de monde, ii y consentit.
Celle opération terminée, le cutter reprit la route do Dieppe, mais poussant çà et là des bordées de flâneur, atin de n'y arriver qu'à la nuit. Cette journée fut employée à l'examen des ressourses qu'offrait le navire pour sa destination future, et Marins put, en variant ses allures, constater ses grands avantages de marche. Il s'assura aussi de la participation de la plus grande partie de l'équipage, formé d'anciens corsaires trahis par la fortune do la guerre et qui avaient des revanches à prendre.
Des vingt hommes du bord il no devait perdre que trois ou quatre matelots appartenant à la marine de l'État, et qu'il fut le premier à engager de retourner à leur devoir. La nuit suivante, notre ami retourna donc à Dieppe, et passa deux heures avec l'armateur, M. Gérard, pour établir toutes les conventions relatives à leur association, car, en outre de son titre de capitaine du nouveau corsaire. Marins désirait en être copropriétaire par l'abandon de la somme qui lui revenait de sa première prise sénégalaise.
Le lendemain matin, le cutter entrait dans le port de Dieppe, où devait avoir lieu son armement, tandis qu'un caboteur emportait provisoirement, vers une retraite ourles dénonciations de Nicolas Thibaud ne pouvaient Tattoindre, notre héros, qui venait de se séparer péniblement du brave Roch, rappelé à Boulogne par son devoir, au risque d'y subir la vengeance de l'enseigne auxiliaire. Après de longs échanges de confidences, après s'être aussi complètement entendus que le permettaient les circonstances , sur les mesures à prendre pour conjurer les chances accumulées d'un sort adverse, ils se séparèrent dans une étreinte fraternelle. Le souvenir de
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Gabrielle leur fit verser quelques-unes de ces précieuses larmes du coeur que les hommes ont ordinairement le sot orgueil de cacher comme une faiblesse...
Marins devait, pour obéir à un plan rigoureusement imposé par les étranges événements qui maîtrisaient sa vie, rester un an dans la vie nouvelle qu*U s'apprêtait à aborder.
Il était donc convenu qu'à un an de là, le contremaître et le jeune officier se retrouveraient dans un lieu désigné, si nul empêchement violent ne venait entraver leurs désirs. D'ici là. Marins devait suivre avec courage la réalisation du plan qu'il s'était tracé dans le but de sa réhabilitation militaire; tandis que Roch, aidé de quelques protecteurs, parmi lesquels le bon commandant Sertiol était en première ligne, s'efforcerait d'utiliser la connaissance qu'il possédait des secrets relatifs à la naissance de Gabrielle, pour l'amener en tiers dans ce rendezvous de l'avenir, dont la longue échéance devait ^tre traversée de tant de boulets, de combats et d'événements nouveaux, ainsi que le lecteur va bientôt le voir.
Le caboteur qui emporta Marius loin de ce port qu'une ignoble haine pouvait rendre si dangereux pour lui, était aussi monté par le calfat Tonquedec, ce drôle de corps que nous avons vu faire un si mauvais parti à ce pauvre diable de Garolin Grimbot, le futur maître d'équipage du corsaire qu'allait rapidement armer M. Gérard. L'armateur n'avait pas eu de peine à décider l'ex-roi de trèfle à offrir l'hospitalité solitaire de son île à son futur capitaine, car notre Breton, on l'a dit, avait deinandé un embarquement pour la course, après les quelques semaines qu'il voulait consacrer à respirer l'air natal et à revoir sa famille, dont avait failli le séparer à jamais cette horrible captivité des pontons à laquelle il $*était soustrait d'une façon si audacieuse et si originale.
A peine le caboteur avait-il. mis le cap au large, que
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déjà les deux pasisagers avaient oompris mutaellement à quelle sorte d'homme chacun d'eux avait affaire. Ce que Tonquedec reconnut chez Marins^ on le devine; mais ce que Marius constata chez le calfat breton, nous seuls le savons^ et la chose nous semble assez curieuse à dire.
Un calfatf oh 1 l'important personnage! et que maître Tonquedec avait bien raison de porter sa tête comme il le faisait, lui qui était maître calfat, c'est-à-dire le calfat porté à sa dernière équation!
Et dire qu*il y a des hommes assez comblés de la nature pour atteindre un pareil rang social à quarante ans!
0 rage ! ô désespoir! Calfat... et neTêtre pas I
Et Tonquedec l'était... (maître Tonquedec). Calfat... maître calfat!
Mais aussi quel art!
Remplir ainsi les joints est Vart dn calfatage. L^omme qni les remplit à le nom de calfat.
{Tableau de la mer^ par un canonnier de marine.)
À le nom de calfat, dit le vers... c'est le titre qu'il fallait mettre ! Il y a des dignités qui sont moins considérables et moins sérieuses. Il y en a aussi qui le sont plus.
Vart du calfatage... id^^^u^aè^j^um/ Le calfat seraitil donc un artiste? oa un artisan?,,, mais c'est trop peu!
Encore une des erreurs impardonnables de Napoléon le Grand! il a.dédaignéFulton^il a méconnu Toussaint^ Louverture, il a supposé que les calfats n'étaient que des mirmidons... si même il a supposé qu'il y eût en ce monde physique quelque chose qui s'appelât le calfa-
tage, et dans le monde moral quelqu'un qui se Dommât calfat...
Voyez un peu quelle erreur fut la sienne dans l'affaire du vaisseau le De$aix, qu'il fit mettre en mer après une seule battue sur ses coutures!,.. Ah ! de ce jour d'aveuglement, Napoléon perdit cinquante pour cent de l'estime dont ses victoires le faisaient jouir dans l'opinion grave et réfléchie du corps constitué des calfats. Dante, dès le treizième siècle, s'était montré juste appréciateur de celte gent éminente, en disant, à propos de l'arsenal de Venise dans le chant xxi de son Enfer :
BoUe rinverno la tenace pece, A'rimpalmar U legni lor non sani Ghe nayicar non ponnol...
Dante, voilà un homme! aussi n'est-il pas mort à Sainte-Hélène. Ah I si son tombeau, qui est à Ravennr, avait jamais besoin d'être calfaté!
Tonquedec fut dès la plus tendre enfance destiné par d'ambitieux parents à la noble et brillante profession de calfat.
Le curé de Bréhat ayant de bonne heure deviné le futur développement de son intelligence, avait conseillé aux parents d'aviser à placer leur rejeton sous la protection do quelque personnage qui le poussât dans une voie non commune. Son avis était qu'on pourrait en faire un chirurgien-major ou un ingénieur des constructions navales... La famille expédia l'enfant à un vieux maître calfat, la gloire de l'île, établi à Saint-rMalo, et qui, ayant constaté le beau développement cérébral du jeune insulaire, le mit d'emblée à filer de l'étoupe...
C'est-à-dire à rouler sur son genou, avec la paume de sa main, une filasse sale et puante, pour en faire une sorte de cordage long et mou que les ca fats chasseront,
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à laide d*un ciseau et d'un maillet, dans les joints ou
coutures du vaisseau, pour empêcher la filtration de l'eau
dans la cale...
Filer Fétoupe, c'est Valpha d'une hiérarchie dont Voméga est la maîtrise.
Le grade intermédiaire est celui de calfat pur et simple; on y reste longtemps, et Ton pourrait môme dire toujours, car la maîtrise est plus difOcile à conquérir que la cristallisation du carbone : c'est Tamiralat, le maréchalat de Tétoupe et du maillet; un maître calfat est au zénith do sa chose, vu qu'on n'a point encore créé do ministre spécial.
Pendant quinze ans Tonquedec* tordit de la filasse goudronnée. Le curé de firéhat mourut sans avoir la consolation de voir ses prédictions justifiées... notre Breton ne passa calfat qu'à vingt-deux ans... le jour oîi, an même âge que lui, Marceau, général en chef de l'armée do rOuest, gagnait sur les Vendéens la bataille du Mans. Hoche non plus n'était pas plus âgé, lorsqu'il fut nommé général républicain.
Enfîanotre insulaire tenait le palladium du métier, un maillet. Jason ne fut pas plus fier que lui lorsqu'il conquit, cette fameuse toison d'or apportée par Phryxus à Colchos.
Êtes-vous allé dans un port de mer? Vous rappelezvous avoir vu dans un bassin quelque grand navire couché sur le flanc pour subir un radoub ? Si cela vous ^sl arrivé, vous n'aurez bien certainement point oublié l*assourdissant tapage que font les calfats en chassant l'étoupe en question dans les joints des bordages; et si vous avez eu l'imprudence de vous arrêter quelques instants, vous vous serez immanquablement éloigné avec un mal de tête fou.
Or, à ce souvenir, dites-moi un peu ce que vous pensez do la susceptibilité cérébrale des individus qui causent
cet effroyable bruit, et, qui plus est, s'y complaisent? YaiDement chercherait-on à déûnir, à faire tinter dans l'imagination de celui qui ne Ta pas entendu, cet affolant tintamarre auprès duquel la vibration des tambours est assurément une musique !
Cet assourdissant vacarme a quelque chose de sec, de strident, de pointu, si l'on peut dire, qui vous entre dans le crâne comme un coin. Gela tient à lafois de l'enclume frappée à nu, de l'aboiement du chien et du claquement d'un fouet de poste. Et sachez bien que ce bruit délirant, vertigineux, le calfat lui-même s'est ingénié pour le procurer à son maudit outil ! Le maillet de bois dur, dont le manche et les deux bras sont minces et longs, est garni à ses extrémités contondantes de deux cercles de fer qui rendraient déjà ses percussions d'un éclat plus que suffisant, et cela n'a point sufQ pour secouer la fibre paresseuse du calfat hébété par quinze ans passés accroupi à filer de l'étoupe. A l'exemple de ces S élégamment contournés qui se découpent sur la table du violon pour augmenter sa sonorité, le maillet de notre artisan a reçu certaines cannelures longitudinales qui lui ont procuré TinfernaU l'abrutissant éclat que le calfat appelle un hel ramage !
Ohl les brutes! les sans-cervelle ! Entendez-vous leurs deux ou trois cents maillets, cognant , frappant avec une fureur inepte sur les flancs caverneux d'un vaisseau sonore T Dante qui, nous Tavons dit, a chanté l'art de ces êtres, n'aurait-il pas dû penser à introduire le séjour d'une cale ainsi battue parmi les supplices accumulés dans les cycles de son Enfer?
Yous imaginez-vous ce hel ramage ? et que pensezvous du cerveau de cet homme qui, pendant vingt ou trente ans, se trouve chaque jour occupé, au milieu de centaines de ses pareils, à jouer d'un bras ardent, furieux, éperdu, de ce maillet infernal dont les percussions
ou LE MORT VIVANT D5
assourdissantes semblent le transporter, Tejalter, Teniyrer, comme ces nègres stupides qui tombent dans Tépiiepsie aax furieux roulemexits des tam-tams ée leur hambmlaf
Je vous prie de tous imaginer à quel état d'atrophie, de congélation , d'ossification, doit en arriver peu à peu la cervelle d'un être qui se complaît dans un tintamarre aussi affolant, et s'il doit y avoir difficulté à faire retenir une idée dans un pareil état de perturbation cérébrale!... Or, jugez enfin à quel point d'hébétement le calfat est parvenu lorsqu'il lui arrive de passer maître!
Mais, dira-t-on, Tonquedec était maître calfat, et pourtant rhisloire de son évasion des pontons de Chaltam ne prouve pointqu'il manquât de sens. Mais, répondra-t-on, Dotre Breton n'avait qu'une trentaine d'années, et une navigation active l'avait soustrait à l'abrutissement que communique infailliblement le travail des bassins.
Il avait, du reste, courageusement gagné ses galons prématurés. C'était dans un combat. Un boulet ennemi avait percé le flanc du brick où il naviguait et déterminé une voie d'eau fort inquiétante. Tonquedec s'était fait suspendre à l'aide d'un cordage au dehors du navire, et, peu soucieux des balles que les gabiers anglais firent pleuvoir autour de lui, il réussit lestement à aveugler la voie d'eau, c'est-à-dire à clouer une feuille de zinc sur son orifice. IL sauva le brick. La croix d'honneur n'existait pas encore: on le fit maître. Maître calfat à vingtcinq ans! le fait était sans précédent dans la spécialité^ comme il devait rester sans second.
Une fois maître, notre Bretonne toucha guère plus le fameux mailiet...yoilà ce qui sauva son cerveau à peine entamé; mais ce qu'il conserva d'intelligence, il le voua à l'orgueil, car il dut de bonne heure se considérer comme on h(mm0i»Trwl. Sa vanité Tégara parfois dans des aber-
rations singulières cl comiques. C'est ainsi {juo, ^'élant trouvé à Boulogne à l'époque où Napoléon y vint suivi de Monge, il demanda d'un air confiant s'il y avait beaucoup de calfats à l'Institut...
Après deux jours de navigation un peu prolongée par la nécessité où se trouvait le caboteur de suivre prudemment les côtes de France, afin de ne point faire de rencontre malsaine où indigeste, nos voyageurs arrivèrent en vue de Bréhat.
L'île de Bréhat, sur la côte bretonne de la Manche, à quelques milles de Paimpol, forme une des sentinelles géographiques de la large baie de Saint-Malo, au fond de laquelle sont Cancgle et le Mont-Sainl-Michel," Pontorsou, Avranches, Grandville, Coulances, et enfin, à l'autre ouvert de cette vaste découpure de nos rives, Cherbourg et lecapdelaHague.
Prise dans son ensemble,^ l'île de Bréhat offre l'aspect d'une ampoulette ou d'un* huit do chiffre tout'denlelé de petites anses et do petits caps. Autrefois un bras de mer séparait, pondant le flux, les deux lobes de l'ampoulotlo à leur point de soudure; mais à l'époque où Vaubnn parcourut los côtes de France pour organiser des moyens de défense, il fit jeter entre les deux îlots une chaussée, une sorte do pont de pied forme qui rend les communications sans entr'acte. Le golfe qui sépare désormais la chaussée s'appelle laCorderie,
Mais le meilleur abri de l'île est une anse appelée le Port cloi^ creusée dans la berge méridionale, en face de la côte de Bretagne. Au temps des marées équinoxiales, alors que les bourrasques les plus violentes soulèvent les eaux de la Manche, les flots monstrueux entre lesquels se creusent les abîmessombres semblent, commodes gueules effroyables, devoir dévorer, engloutir l'île qu'ils recouvrent de leur bave écumeuse.
Hormis ces deux points de laCorderie et du PortcioS)
même par les plus beaux temps, Bréhat est un sol inabordable, une côte abrupte, rocheuse^ ou le granit revél toutes les formes de la défense ; la pegmatique rouge et cristallisée, les sillons de siénites courent en tous sens à travers le quartz d'un blanc mat , et font la décoration de la ceinture irrégulière dont Tîle serre ses flancs humides.
Llle de Bréhat, qui forme à elle seule upe commune, comptait alors environ douze cents habitants. Quimper- Gorentin, a dit un humoriste, est plus loin de Paris que Canton... A Quimper substituez Bréhat, et ce paradoxo devient un axiome. Cette population, isolée' dans un petit coin de la terre séparé du continent par les flots, réunit à l'esprit mesquin et cancanier des petites villes le caractère égoïste et exclusif des insulaires.
Le Bréhatain ne se croit pas français et se regarde h peine comme Breton. Là, loyt homme du continent est considéré comme une sorte do paria, dont on évite la société comme s'il apportait le choléra-morbus. L'île n'enfante que des marins. Dès qu'il est en âge d'étro mousse, le petit insulaire part. Il revient un jour fidèlement s*y marier, et repart. Il apparaît ensuite de loin en loin dans sa patrie yt ne s'y fixe définitivement qu'alors qu'il est devenu trop vieux pour supporter les fatigues de la vie de matelot. Aussi la population indigène do l'île se compose-t-elle presque uniquement de femmes, d'enfants et do vieillards, comme celle de Tanliqucî Déios.
Au milieu de champs cultivés avec la plus avare appréciation de l'espace, sont dispersés çà et là de petits groupes d'habitations vaniteuses appelés villages, etdout tous les noms, finissant en he ou en ec, laissent dans leur consonnance quelque chose à désirer sous le rapport d(3 l'euphonie.
Uendroit où se trouve le plus grand nombre de ces
maisons agglomérées se nomme le boarg... Les Bxéhatains ont la modestie de ne pas dire capitale. Là, sont la mairie et Téglise, ces deux édiûoes où s'accomplissent les plus graves événements de la vie humaine. Deux ou trois cabarets, trop petits le dimanche, servent de bourse, de casino, de club. Les rues du bourg, étroites et mal alignées, ont du reste un grand air de propreté plus flamande que bretonne... et presque toutes les maisons sont précédées ou entourées d'un petit jardin, où le vent de la mer laisse fleurir plus de planles et mûrir plus de fruits qu'on ne se l'imaginerait. Tout ceci, du reste, se rapporte au globe méridional de cette sorte de huit qu'on a dit représenté par la configuration générale de rîle : c'est l'Italie de cette Europe de poche.
Au nord de la chaussée de Vauban, c'est une sorte de Norwége avec ses fiprds en miniature, ses grèves abruptes hantées par les oiseaux sauvages et ses lames du large rarement paisibles.
Si Claude Lorrain a peint le midi de Bréhat, Salvator Rosa en a dessiné le nord. D'un côté, de beaux champs verts, de blondes moissons qui s'étendent en tapis dont les rochers forment la seule bordure; de l'autre, les rochers mêlés partout à un sol tourmenté dont ils crèvent la terre mince et jaune bariolée de fougères naines et d'ajoncs. Les habitations elles-mêmes se ressentent de la différence du climat ; elles apparaissent plus grossières, plus étroites ; ce ne sont pour la plupart que de simples huttes en pierres sèches, à peine cimentées avec de la vase boueuse, et que nul arbre n'ombrage. Et cette curieuse diversité qui signale le midi et le nord d'une île qui n'a pas trois quarts de lieue dans son plus grand diamètre, s'étend jusqu'aux habitants.
Vers le continent, tout le monde parle, ou du moins comprend le français, tandis que vers la mer on est encore pleinement renfermé dans un dialecte tout rempli
ou LIS MORT VIVANT Î9
de mots oretons inusités au deçà de la chaussée. Quant aux mœurs de ceux du nord, comme on dit dans nie, elles sont si âpres, si sauvagoi, que cette moitié du pays est au reste de l'île comme la Bretagne campagnarde est elle-même au reste de la France : une sorte de Béotie relativement à la Grèce, je ne sais quoi d'incroyable, d'imprévu et de fabuleux, jusqu'aux jours où les artistes et les écrivains en eurent révélé quelque chose à la moderne Athènes.
Le caboteur qui portait Marius et le calfat breton mouilla donc un monient dans le Port-Clos, puis, ayant débarqué ses passagers, il mit le cap sur Paimpol^ sa destination.
La famille Tonquedec habitait le bourg, à l'exception de l'aïeul, un vieux marin veuf et décrépit, qui depuis vingt-sept ans qu'il était descendu de la flotte de l'amiral d'Orvillers, s*était obstiné à ne pas franchir la chaussée.
On citait à Venise un noble patricien qui, depuis la chute de sa chère République (4796), n'avait point mis le pied sur la place Saint-Mare.
Tonquedec fut reçu dans Ifle comme un personnage considérable. Rien d'étonnant à cela, puisqu'il était maître calfat. C'était le second du rang que le pays comptait depuis... l'antiquité, peut-on dire. Bréhat a eu, depuis, un contre-amiral, six capitaines et plusieurs lieutenants de vaisseau, parmi lesquels le petit-fils du brave Ck)mic, eet officier bleu, célèbre par son courage et son mérite, qui lui attirèrent les persécutions des gentilshommes de l'escadre rouge. Bréhat est fière de ces grosses épaulettes, de ces croix de la Légion d'honneur et de Saint-Louis qui brillent à certaines fêtes solennelles au sortir de Téglise... Mais cela n*empêche point le pays de rendre à un maître calfat ce qui lui est dû. A tout seigneur, tout honneur. Des épaulettes, des croix... l'île
en était constellée .. Les seuls galons du maître cal fat y brillaient par l'unité. 11 était donc plus difficile de faire un maître calfat qu'un ofijf ier supérieur? La chose semblait évidente.
A peine le contre-amiral qui, seul, pouvait illustrer le pays, sembla-t-il, la paix, la retraite venues, balancer dans les respects et l'estime de 1 île Timporlance qu'eut pendant vingt ans, à ses yeux, maître Tonquedec le calfat !
— Mon officier ! dit l'ex roi de trèfle au futur capitaine du corsaire, en l'emmenant par les chemins intérieurs, là-bas d'oh nous venons, sur un navire, vous paraissez être plus que moi... Mais ici, à Bréhat, dans mon île, c'est moi qui vous protège. J'y suis un personnage, vous n'y êtes qu'un étranger. Chez nous, on est prophète dans son pays; ailleurs c'est tout au rebours. Un capitaine de vaisseau, un maître calfat, un colonel, dès qu'ils sont Bréhatains, sont plus considérés chez nous que le pape, le dey d'Alger, ou même Son Excellence de Lacépède, celui qui donne les croix d'honneur. Ne vous offusquez donc pas, mon officier, si on ne fait pas trop attention à vous dans notre pays... Nos insulaires sont comme ça. Le bon Dieu qui, on ne le niera pas, a le bras long, voudrait changer leur tempérament, que ça serait tout à fait la même chose que si je chantais la Mère Godichon. Les Bréhatains sont fermes dans leurs caractères comme les rochers dans leur île. Ça n'empêche pas qu'ils n'aient du bon... Ils savent qu'il n'y a dAs toute la France que leur sol qui ait fourni à l'Europe deux maîtres calfats en vingt ans.
— Bien loin, mon brave, que ce dédain pour les étrangers me blesse chez vos compatriotes, il me sera au contraire infiniment agréable dans les circonstances présentes... je viens chercher ici un peu de solitude, de repos pour mon corps et pour mes idées... Je serai on-
ou LB MORT VIVANT 101
chanté qu'on ne fasse nulle attention à moi et qu'on me laisse vivre à ma guise...
— Eh bien, mon capitaine, vous pouvez être sûr d'être servi à votre idée I reprit Tonquedec, personne ne s'informera si vous êtes Lapon ou Chinois de paravent. Il suf6ra qu'on sache que vous n'êtes pas Anglais...; car l'Anglais, notre pays le déteste, l'exècre et l'abhorre comme) ces requins qui grignotent les filets de nos pêcheurs. Ah ! c'est une mauvaise horito, tout de même, pour la France, et surtout pour la baie de Granvilie» Cancale et Saint-Malo, que ces îles de Jersey et de Guernesey battent l'étamine rouge de ces mangeurs de patates à l'eau, au lieu de nos trois couleurs françaises... car les vagues qui baignent ces îles sont françaises, l'air qui y soufle est français! Ah ! si en raison de mon grade e peux jamais m'en expliquer un peu librement avec l'empereur...
Une heure après, l'illustre maître calfal, qui avait si magnanimement abdiqué sa royauté de trèfle, mais pour se rengorger plus vaniteusement de sa maîtrise, Tonquedec enfin, avait étreint et embrassé toute sa famille, annonçant que dans une quinzaine de jours un beau cotre, bien acastiilé, bien espalmé, viendrait mouil' 1er au large de Port-Clos pour le prendre... ainsi que ce petit Jeune homme qu'il avait amené avec lui.
La famille jeta un regard dédaigneux sur le petit jeune homme qui se tenait à l'écart, et sa présentation se borna ^ là. L'importance qu'avait maître Tonquedec aux yeux des siens ne put qu'augmenter encore (s'il était possible) à celle déclaration qu'un beau navire viendrait le chercher dans Tîle : le Bucentaure faisait-il plus pour un doge? Les ambassadeurs, les amiraux eux-mêmes ne font-ils point quelques pas au-devant du vaisseau qui doit les emporter? Ah ! être maître calfat I On raconte qu'un maître d'hôtel du prince de Talley-
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rand élant venu visiter son village, y fut reçu avec des acclamations enthousiastes, des bouquets au chapeau, des coups de fusil, des hurras étourdissants. Le maître d'hôtel du prince de Talleyrand, maître d'hôtel auquel le village avait eu Thonneur de donner naissance.. r Imaginez-vous donc ! Or, peu de temps après, le prince lui-même passa dans le pays..* On n'y fil point attention...
Le cutter qui devait venir prendre Tonquedec (c'està-dire maître Tonquedec, n'y allons point si cavalièrement) fut Tobjct de toutes les conversations des habitants méridionaux et occidentaux de l'île, bien que nul ne voulût paraître s'étonner du fait... Ce dont on était peut-être bien plutôt tenté d'être surpris, scandalisé .même, c'est qu'une frégate n'eût point amené le personnage.
Or, tandis que ces comiques bouffées d'orgueil soufflaient sur la famille Tonquedec et sur ses amis, notre Marius passait son temps à errer sur les bords de l'île qui protégeait momentanément son besoin d'incognito. C'est peut-être ici le moment de raconter, avant que nous ne soyons fort occupés d'autre chose, comment il s'était fait que le prisonnier que nous avions laissé aux fers en compagnie de Delpierre se trouvât, quelques semaines plus tard, commandant le cutter qui étaitarrivé d'une façon si opportune pour sauver les vie- ' times diverses de l'incendie de la canonnière...
Pour bien comprendre ce qui s'était accompli, il est indispensable que nous retournions sur le passé, vers l'époque où nous avons laissé nos personnages de Londres si déçus de la mystérieuse disparition de Gabriel. . Et comme nous voici de nouveau à franchir le détroit, commençons par J«ter un coup d'oeil à Chatam, avant de pousser jusqu'à Londres, théâtre indispensable de quelques explications.
ou LE MORT YiVAMT 105
Un matin^ après le branle-bas qui jetait les prisonniers à bas de leur hamac, ou les soulevait du dur tillac où ils cherchaient, dans un difficile sommeil^ l'oubli de ieurs maux. Marins venait d'être ramené sur Tavant du Kent et cadenassé dans ses fers. Presque aussitôt un canot du port de Ghatam apporta une grande lettre au commandant du ponton, ce digne dépositaire de la haine du commodore Richard contre son mystificateur.
Notre Anglais, reconnaissant le cachet de Tamirauté, ne douta point que ce ne fût la sentence signée qui allait lui procurer le plaisir d'envoyer Marius gigotter au bout de la verguejusqu'à parfaite pendaison... et, sans s'arrêter à prendre garde à la voie inusitée qui lui faisait arriver tout directement un tel pli sans l'intermédiaire du tribunal maritime de Chatam ou du conseil des prisons, il savoura lentement le plaisir de palper la lettre de mort, en allant lentement à son fauteuil, où il s'assit le visage animé d'un infernal sourire, et tardant à rompre le cachet, de même que ces amants qui ont reconnu une écriture chère et qui retardent, dans un raffinement de sensations délicieuses au cœur, un bonheur qui ne peut plus leur échapper, en savourant tous ces délicats préliminaires.
— John^ maUer ! corne hère.,, here^ my dear monter y cria le commandant.
Le master, ce personnage laconique dont il a été parlé en son temps, s'avança avec son flegme habituel à la porte de la cabine de son chef.
— Voilà un papier en réponse à l'envoi do la sen- (enee que nous avons expédiée à Londres, à la signature du premier lord de l'amirauté, dit ce dernier, dans un langage que nous traduisons, un très-agréable papier, indead John, qui nous ordonne sans aucun doute de préparer un bon bout de filin pour servir de cartahut , afin de mettre au sec, au bout de notre vergue, un cer-
tain gibier français que vous savez, my dear John, Je suis tout pénétré de joie en voyant que Sa Grâce a trouvé juste la peine proposée par le tribunal des prisons de guerre contre un prisonnier qui, pour s'évader, a fait périr trois hommes, trois sujets de la noble Angleterre !
— Very well, exclama John.
— Vous aurez soin, master John, que le nœud soit bien fait... Un peu de suif sur le "filin, à l'endroit où il fera l'office de dernière cravate, pouf ce French dog, rendra Taffaire plus coulante...
— Very welL
— Vous vous préparerez pour midi précis... que le pendu et le soleil soient au zénith ensemble...
— Very well,
— Vous enverrez le canot de corvée prévenir les commandants de tous les pontons de la rade, afin que le spectacle ne manque pas de spectateurs... Ça servira d*exemple à ceux des prisonniers qui auraient encore l'audace de s'évader de nos prison' s shipsl
— Very well,
— On hissera le grand yack de justice qu'on ira chercher à terre, chez l'amiral; on tirera trois coups de canon : le premier quand le patient paraîtra sur lo pont, le second quand il aura la cravate de chanvre, et le troisième quand il sera à bout de vergue...
— Very well répéta imperturbablement le laconique master, qui n'en articulait tant qu'en raison de la joie anglaise qu'il ressentait à l'idée de pendre un de nos prisonniers.
— Ah 1 master John ! pourquoi mon honorable ami, sir Richard Parkett, n'est-il pas à Chatam! Quel excellent verre de grog nous boirions ensemble, pour le salut de l'âme do ce pendu!
ou LE MORT VIVANT 103
Au mot de grog, John se contenta de passer sa langue
sur ses lèvres...
— Ainsi, John, my dear master John, c'est entendu !
vous savez ce que vous avez à faire pour que la justice do S. M. Britannique ait une éclatante application... Je vais aller moi-même prévenir ce Français de la petite affaire qui l'attend, et vous, de votre côté, vous en direz un mot par-ici par-là, aûn que l'on se prépare à assister à cette exécution. . On retardera d'une heure le dîner des prisoniers, car Je no pense pas que ce pendu exige sa ration avant la chose. Allez, John ! allez, mon ami... cl veillez bien à ce que tout marche comme le veut la dignité de la justice dont nous avons en ce moment l'honneur d'être les actifs instruments... Je compte sur vous, master John... Surtout n'oubliez rien !
— Never mine ! répondit le master, en rassurant son commandant par cet éternel hù millah il alldhl des Anglais.
Et la leçon faite à son second, le digne Anglais allait enfin rompre le cachet de la dépêche amirale lorsqu'il lui vint à Tesprit une pensée... une odieuse pensée de haine qui refléta sur son visage un sourire infernal, et flt briller son regard fauve. Cet homme était évidemment de celle ignoble race des Hudson-Lowe, sur l'uniforme desquels l'Angleterre souilla des épauletles et des croix... de cet Hudson-Lowe dont l'exécrable mémoire offre un nom dont l'avenir s'emparera comme d'un adjectif propre à exprimer la synthèse complète de tout ce qu'on voudra qualifier de vil, d'odieux, de bas et de lâche... mot qu'il est honteux pour une langue d'avoir fourni !
Le commandant du Kent ne brisa donc point le cachet de la dépêche; il se leva du siège où il s'était com plaisamment étalé, dans le but de se livrer confortablement à la jouissance de la lire, et, quittant sa cabine, il traversa le pont et s'en fut droit au point où Marins était
106 LES PO>'TOMS AN6).iaS
" enchaîné à côté de Delpîerre, à l'égard duqael le conseil exécutif des prisons n'avait pas déployé la même sévérité que poar Mariu8«
— Voilà une lettre qui vous regarde î dit le commandant au prisonnier en lui tendant la dépèche avec une joie féroce!... Rompez-en le cachet et lisez vousmême 1
Et l'ignoble personnage s'apprêta à jouir de la douloureuse émotion qui allait immanquablement se manifester chez l'officier français, en ayant brusquement sous les yeux sa sentence de mort...
Marins étonné prit le papier sans dire un mot et avec un de ces gestes de mépris et de dédain qui s'opèrent naturellement chez certains hommes qui portent haut le cœur dans Pinfortune. Ces façons eussent enflammé la rage de l'Anglais s'il n'avait pas espéré en être presque aussitôt vengé. Notre héros rompit le grand cachet de l'amirauté^ déploya la feuille et lut des yeux ce que nous traduisons :
a Le post-capitaine Viperr, commandant le pontonprison de S. M. B. the Kent, remettra sur-le-champ le prisonnier français Josep Altazin entre les mains du porteur du présent ordre, sous la responsabilité personnelle du premier lord de l'amirauté.
a Amiral Saint-Vincent.
Marins, encore plus surpris peut-être que joyeux d'une énigme dont il n'entrevoyait point le mot, regarda le commandant comme pour lire sur son visage le complément d'un sens qui lui échappait :
— - Eh bien? fit-il, d'un ton fier mais interrogateur.
— Eh bien, répondit^ l'Anglais, déçu et étonné à la fois de la façon par trop philosophique avec laquelle son
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prisonnier prenait ce qu'il supposait une foudroyante nouvelle.... Eh bien, je crois devoir vous prévenir que c'est pour midi précis...
— Quand on voudra !... Il paraît que je vais faire un voyage I ajouta Marins en se retournant vers Delpierre, afin de rompre tout dialogue avec PAnglais qui lui répugnait.
— Oui... un long voyage I dit le capitaine Viperr,avec son horrible ricanement qui succéda bientôt à la pre* mière expression de déception qu'avait d'abord offerte son visage en voyant l'apparent stoïcisme de son prisonnier.
— Jusqu'à Londres, sans doute T dit Delpierre, affectant aussi de ne pas prendre garde à la présence de l'Anglais. — Ou plutôt, et mieux encore, seriez-yous échangé ?
— Que diable disept-ils? pensa Viperr... Est-ce que ce drôle ne saurait pas Kre Tanglais ? J'ai dît un long voyage, reprit-il en s'adressant aux prisonniers, et il ne s'agit ni de Londres ni de la France... Le premier relais va d'ici au bout de la grande vergue... Le diable se charge du reste ! ajouta-t-il avec un hideux sourire, mais tout en regardant avec un vague soupçon la feuille que Marins avait passée à son compagnon.
— Cet homme est fou ou soûl avec sa grande vergue 1 dit à son tour Delpierre.
— Commandant I cria le master, celui qui a apporté la dépêche dit qu'il attend...
— Il attend quoi ? demanda le capitaine-geôlier» qui commençait à redouter quelque quiproquo.
— Eh! parbleu, c'est moi qu'il attend! dit enfin Marins, en foudroyant le vil personnage d'un regard d'indignation débordée et se dressant de toute sa taille sur
l(m LBS PONTONS ANGLAIS
les fers dans les anneaux desquels ses pieds élaUnl passés...
Le commandant jetait sur le master et sur la dépêche que tenait Delpierre des regards dont l'anxiété eût déjà offert une véritable vengeance à Marins, si son âme eût été de celles qui descendent à d'aussi vulgaires jouissances... L'Anglais pâlit... sa chevelure sembla d'un rouge plus ardent à côté de la décoloration subite de la peau avinée...
— Lisez donc! dit Delpierre en tendant le papier à l'abject personnage. Le premier lord de l'amirauté vous prive du plaisir d'être le bourreau du capitaine Allazin L.. Il vous enlève même la satisfaction d*être son geôlier... Il ne s'agit pas de le pendre, monsieur, mais de rompre ses fers I
— h it possible! s'écria l'Anglais, livide de rage et de stupéfaction...
— Le canot attend le prisonnier! reprit l'impassible master John.
Alors Viperr s'empara de la fatale dépêche, puis jetant sur les prisonniers un regard de fureur, il s'éloigna à grands pas, et se précipita dans un fauteuil de sa cabine pour lire ce que son raffinement de haine l'avail si imprudemment porté à faire décacheter par sa victime... *
Lorsqu'il eut reconnu do quoi il s'agissait, il entra dans un accès de rage dont il commença par rendre victimes tous les innocents qui l'entouraient. Il jota au nez du hoy le cabaret à thé et lança les pliants dans les vitres. Mais tout aussitôt le master, qui Tavait flegmaliquement suivi, se présenta à la porte do la cabinn saccagée.
Cet homme, qui était la ponctualité, l'obéissance, la discipliné matérialisées en chair ei en os, ce qui le dé-
ou LE MORT VIVANT O^
robait aux passions dont les serpents dévoraient en ce moment Tâm^de son chef, se prit à dire tranquillement, sans marquer d'étonnement du charivari furieux dont il se trouva témoin :
— Faut-il déferrer le prisonnier?... le canot attend .;
— Va à tous les diables!
— Yes!... Mais le canot attend!*..
— Lâche-le! jette-le à la mer! Iftche-les tous! qu'on les prenne!... que tout le monde aille en enfer^ et toi avec!
— Tes!... mais le cartahu? le filin? le suif?
— Emporte tout en enfer ! et que le diable fasse de sa queue une cravate au premier lord de l'amirauté !
— Yes! mais le yack de justice? et les trois coups de canon? et l'avis aux prisonniers?... reprit le ponctuel master qui, à cheval sur ses devoirs et la discipline, exigeait un contre-ordre pour chaque ordre qu*il avait reçu un quart d'heure auparavant.
Mais le commandant exaspéré saisit une petite table et la lança à la tête du master qui, sans se départir de son flegme chronique, attrapa le meuble au vol avant qu*il ne touchât le but, le posa paisiblement sur ses quatre pieds, et, tournant d'une pièce, lâcha son never mine! et s'en fut faire ôter les fers du prisonnier.
Une heure après. Marins, ayant cordialement embrassé Delpierre et serré la main de ceux de ses compatriotes du Kent qui lui avaient témoigné le plus de sympathie daps les persécutions dont, depuis son duel avec la Main maudite, il s'était trouvé l'objet. Marins, disons-nous, voguait vers le port de Chatam^côleà côte avec l'envoyé de lord Parkett, porteur de la dépêche du noble comte de Saint-Vincent.
A peine sur le quai , on le fit monter dans une chaise de poste qui, prolongeant la rive où battaient les lames
110 LES PONTOINS ANGLAIS
qui portaient les odieux pontons , s*élança^ au galop de quatre vigoureux chevaux, sur la route db Bochester.
Mais une chose était évidemment échappée h notre héros, au moment où il avait si inopinément quitté le ponton , théâtre de ses souffrances. G*est que le postcapitaine Viperr avait fait appeler le master John dans sa cabine où avait eu lieu le dialogue suivant, au milieu des débris des meubles brisés par le geôlier déçu dans ses haineuses espérances :
— Master John, vous êtes un honnête marin qui aimez votre pays presque à Tégal du gin...
«- YeSf captain !
— Vous devez voir avec regret le mystérieux incident qui vient de nous priver d'un prisonnier qui, par ses tentatives insensées d'évasion , a causé la mort de trois de vos camarades du port, d'un prisonnier qui a mystifié un honorable commodore, mon ami particulier» et qui avait à tant d'autres titres mérité d'être mis au sec par le cou au bout de notre basse vergue.
— - Yeê^ captain,..
— C'est très-bien... Prenez cette moque» master Jobn, passez-moi ce verre et ce carafon... Très-bien! c'est un excellent wisky d'officier dont je désire vous faire faire connaissance... Je bois à ma santé, master John... Versez encore, si cela vous fait plaisir... C'est au mieux... Là, maintenant approchez-vous, et écoutez-moi bienl...
Quels ordres le po^t-capitaine du ponton the Ken donna-t-il si secrètement à son ponctuel et formaliste contre-maître?
Les faits qui vont suivre nous les révéleront sans doute. Tout ce qui semble en transpirer pour le moment, c'est que, lorsqu'on vit la chaise de poste qui emportait Marius et l'envoyé de sir Lionel prendre au galop la route de Rochester, un homme enveloppé d'un y^iSto
ou LE MORT VIVANT 11!
hulot de inariii, et dont la tournure rappelait fort celle du masier du ponton, s*élança sur un bidet de la poste et s'attacha à la suite de l'équipage qui emportait notre héros vers des destins nouveaux.