‹ Les pontons anglaisChapitre 16 sur 23 · L£ PONTON L'ALBANY ET SA PERTE · texte numérisé non relu

L£ PONTON L'ALBANY ET SA PERTE

On se rappelle sans doute qu'à la suite de leur déceptiOD, au sujet de la disparition du contre-mattre Roch^ que lord Saint-Vincent avait cru tenir à Newgate, sir Lionel Parkett et le vieux marquis de Brachet s'étaient, en désespoir de cause ^ et toi^yours sans indices sur le compte de Gabriel, disparu, repliés avec activité vers la recherche de Marins, qu'ils soupçonnaient enfin n'être pas le même que le jeune enseigne qu*on leur avait déclaré fusillé à Boulogne.

Or, par suite d'incidents qui se rattachent à cette disparition même de Gabriel, incidents qu'on expliquera en leur lieu, lord Saint-Vincent avait appris, comme le premier lord de l'amirauté^ qu'un officier français, après avoir> dans le détroit, joué quelques bons tours de corsaire à sir Richard Pailcett, commandant de la corvette VÀlarm, avait été amené prisonnier sur le ponton the Kentf à Ghatam; que la colère de sir Richard l'avait recommandé à toute la sévérité vengeresse du commandant, malgré quoi, ou en raison de quoi plutôt, ledit officier avait fait une tentative d'évasion; que cette escapade le rendait passible de la pendaison au bout de la vergue du ponton, attendu que le fuyard avait sacrifié la vie de trois t^omnies aux chances de son coup de main

( les trois charbonniers du bugalet, jetés à la mer et qu servirent de point de mire aux sentinelles du ponton , qui croyaient cribler de balles Marins et Delpierre)...

Le lord-amiral devait approuver la sentence que le conseil administratif des prison^s-ship avait prononcée contre le capitaine du corsaire. Mais comme le noble lord était aussi humain que juste, et qu'il lui coûtait particulièrement d'avoir à livrer une tête au bourreau pour un acte de courage- malheureux que justiflail si bien le but cherché, il voulut lire les pièces formant Tenquête sur laquelle la peine lui était proposée, et cette lecture le frappa par les rapprochements qu'elle révélait entre celui qui en était l'objet et le personnage dont Gabriel d'une part, et Roch de l'autre, avaient parlé en témoignant de l'affection qui les unissait à lui.

Il fit appeler lord Parkett^ lui communiqua ses soupçons, lesquels furent sur-le-cjiamp partagés, et ne purent que plus vivement frapper ceux qui les avaient conçus , en reconnaissant, par les pièces placées sous leurs yeux , quelle haine sir Richard semblait avoir vouée au mystérieux prisonnier.

Par une délicatesse qui était un des traits de son noble caractère, lord Saint-Vincent s'abstint de faire remarquer à sir Lionel les graves et singuliers rapprochémenLs qu'offraient les incidents de toute cette Intrigue, dominée par le secret de la naissance de l'aspirant, et s'étant contenté d'échanger avec son digne ami un regard de profonde intelligence, il ajouta:

— Il faut sur-le-champ faire venir ce jeuue homme à Londres, mon cher lord... sa présence peut, au besoin, suppléer à celle de ce contre-maître si mal à propos échangé. Par lui nous pourrons sans doute apprendre si vous avez ou non lieu de tant regretter la disparition de l'aspirant... Je garde ici ces pièces; je ne signe rien.-.

ou LE MORT VIVANT, tt3

qu'un ordre au commandant du Kent de remettre le prisonnier à une personne do confiance, que vous enverrez le chercher dans une de vos voitures. Vous le tiendrez chez vous, et j'irai là Tinlerroger, car je devrai, pour ces circonstances, dépouiller mon rôle officiel, aGn de n'être, pour un moment^ que Tami de votre famille...

Le marquis de Brachet, informé par sir Lionel de ce qui se passait, ne put qu'applaudir à la détermination qu'avait prise le lord-amiral^ car, on l'a dit dans le temps, la connaissance qu'il possédait du sexe de Gabrielle lui avait fait deviner quel rôle important ce Marius, dont elle et Hoch avaient parlée jouait dans l'existence de la jeune fille.

Le vieil émigré, qui n'avait pas cru pouvoir trahir un secret dont Gabrielle n'avait confié la révélation à la lettre qu'on sait que dans l'hypothèse où le duel lui serait fatal, se félicita de sa discrétion, à la pensée que Marius pourrait venir faire cette révélation que son honneur de confident forcé lui interdisait à lui.

— Ce jeune homme, ne se méfiant de rien, lui révélera sans doute le sexe de cet aspirant, pensa-t-il ; il leur dira aussi tout ce qu'il doit savoir sur la naissance de celle qu'il aime... car si ce Roch en a fait mystère à la jeune fille, en attendant le moment qu'il avait fixé pour tout lui révéler, il est probable qu'il n'aura point été aussi réservé envers celui dont il approuvait l'amour... Nous touchons donc enfin au moment de tout apprendre... Et je suis persuadé que, dans son for intérieur, lord Parkett, mon excellent ami, sera plus qu'enchanté de reconnaître que celui qu'il a eu pour hôte... celui dont miss Arabella s'est si follement éprise, est...

Le digne émigré en resta là, car il se trouva presque téméraire de formuler ainsi des jugements sur les pen-

sées secrètes de son honorable ami: il résolut d'attendre l'occasion d'interroger aussi de son côté^ bien que moins officiellement, le nouveau prisonnier, etil s'en fut tranquillement jouer de vieilles gavottes et des trénis de Lully sur le clavecin de miss Arabella, laquelle^ on Ta dit, était tombée dans une double maladie morale et physique à la suite de la brusque et mystérieuse disparition de celui qu'elle aimait, si peu que celui-ci eût fait pour voir naître cette flamme... et sans doute à cause de cela même^ car les femmes en général, et particu-* lièrement celles de la nature de la fantasque miss, ne désirent rien si violemmeiTt que ce qui semble leur échapper ou leur être refusé.

Conformément aux instructions données par l'amiral, sir Lionel expédia donc à Ghatan une personne de confiance chargée de la dépêche qui devait entraîner la remise du prisonnier.

Nous avons vu, il y a peu d'instants, comment le geôlier en épaulettes se trompa, dans ses haineuses espérance, sur le contenu delà missive, et quelle rage fut la sienne en se voyant contraint de lâcher celui qu'il ^vait espéré perdre...

Cette rage, à laquelle il fallut son cours, cai|sa aux pauvres prisonniers quelques jours d'un accroissement intolérable dans la rigueur disciplinaire du ponton... bien que Tignoble Viperr semblât se consoler parfois de sa déception de pendaison manquée, par les réserves du plan encore inconnu dont il avait confié l'exécution au ponctuel et inelorable master John.

Et Marius roulait sur la route de Londres, en compagnie de l'agent de lord Parkett, lequel montra le parti pris de ne répondre à aucune des questions que lui adressa naturellement le prisonnier, durant les premiers instants qui suivirent leur départ. John suivait de son mieux...

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Quelque satisfait que fût notre héros de se Yoir broi»quemeot soustrait à rafih«use capUyité du ponton, aux rigueurs dont il était particulièrement Tobjet de la part de l'abject commandant , nous, dirons qu'il ne laissait pas que d'ôtre préoccupé de ce qu'on voulait fairo de lui. •

En bonne logique^ et ne sachant rien du caractère de lord Saint-Vincent, il ne pouvait que s'alarmer à se voir ainsi transféré dans la capitale, au moment môme où il ne pouvait se dissimuler que ses jours étaient à la merci des lois anglaises relatives aur égime des prisons de guerre.

Il y avait incontei^biement eu trois sijgets de Sa Majesté Britannique noyés par son fait dans la baie de Ghatam, et le cas était tout à fait pendable.

— Peut-être veut-on faire un éclatant exemple à l'aide de ma peau... pensa-t-il, et m'accrocher au plus haut sommet de la tour de Londres...

Puis^ au milieu des fluctuations de s^s pensées, il lui venait celle-ci, que peut-être Gabrielle, laquelle avait gaiement été transportée à Londres quelques mois auparavant dans un mystérieux carrosse, en quittant l'entrepont de la Licorne (rapport de coprisonniers amenés à Ohatam), que Gabrielle, disons-nous, pouvait n'être pas étrangère à ce qui lui arrivait à son tour d'à peu près semblable... Mais ses perplexités reprenaient bientôt le dessus des espérances, en songeant que Gabrielle n*avait pu savoir qu'il s'était retranché derrière le nom de Joseph Altazin...

Un incident sur l'interprétation duquel il était tout naturel que, dans une semblable disposition d'esprit. Marius -prtt le change, vint lui faire adopter un brusque parti. Durant un relais qui eut lieu dans un petit endroit appelé Foots-Cray, après Rochester, c'est-à-dire à moitié

roule environ de Ghatam à Londres, il entendit son taciturne compagnon de voyage dire au maître de posle :

— Merci, merci, mydear sir Oroe^mn... mais je ne puis m'arrôtef qu'un quart d*heure, car lord Parkett, mon maître, attend avec impatience ce prisonnier que j'emmène.., et que l'amirauté met à sa dispositioif?. .D'ailleurs votre dîner n'est pas prêt, et...

Marins ne put en saisir davantage, car les deux Anglais rentrèrent dans Tauberge. Mais il en avait entendu suffisamment pour trouver une teinte sinistre à ce mystérieux voyage. Au nom de Parkett, il avait tout naturellement pensé au commodore, son vindicatif ennemi, et ignorant qu'il y eût du même nom un autre personnage, qui était celui-là même qui le faisait transférer à Londres dans les vues les plus cordiales et les plus généreuses, il s'imagina qu'on le livrait à quelque embûche dressée par sir Richard, le mystiûé du corsaire.

Dans cette persuasion, tout soupçon, toute espérance relative à Gabrielle s'envola, et ses impressions se résumèrent dans le vif désir de se soustraire au sort hostile qu'on semblait lui réserver.

Il profita donc sur-le-champ de ce que l'équipage était abandonné, en attendant les chevaux frais, pour s'élancer dehors et gagner en toute hâte quelques ruelles détournées.

Ayant escaladé un petit mur d'appui qui terminait un cul-de-sac où il était engagé, il aperçut un cheval sellé (celui de master John peut-être...) et attaché au pilier d'un hangar.

Une grosse paire de bottes de postillon était plantée contre le mur... Marins ne balança point, il se mit en devoir d'enjamber les bottes ; mais comme il avait à peine un pied chaussé, il crut entendre un bruit de pas foulant de la paille fraîche sous le hangar... Il laissa donc là

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Tautre boite et s'élança en selle, piquant, non point des deux, comme on dit ordinairement, mais bien d*un ieul:

Sachant que si la talonnière Pique une moitié du cheval, L'autre moitié de ranimai Ne resterait point en arrière.

Comme dit je ne sais plus quel poëte anglais dans une satire dont j'ai oublié le nom. En effet, le coursier, qui s'impatientait sans doute le depuis longtemps, prit la chose à cœur, et emporta notre héros charmé, comme l'eût put faire un vaillant hippogriffe, à travers les champs d*où l'homme et la bête ne tardèrent pas à disparaître dans un petit bois auquel le village était adossé.

Marius, qui se tenait mieux sur une vergue que sur un cheval, comme tous les marins de ce temps-là (aujourd'hui rofâcier de marine, qui ne jure point et ne fume pas plus qu'un... autre, a tous les talents de l'homme du inonde), Marius, disons nous, ne tarda pointa Aire plus fatigué de cette course éperdue que l'animal qui le portait, et sentant qu'il lui serait impossible de continuer de ce train-là assez longtemps pour mettre entre le sbire du Parkett et lui un nombre de milles rassurant, il prit le parti de s'arrêter devant une masure au toit de laquelle nuageaientdes flocons de fumée.

C'était la demeure d'un charbonnier. Notre h.éros lui raconta franchement son affaire, lui offrant le cheval pour prix de sa discrétion et de son hospitalité... (N'oublions pas qu'on était en temps de guerre et que Marius était corsaire).

Le charbonnier accepta le service à rendre et le prix

dont on le payait, sans s'informer de sa provenance. Le ftiyard se barbouilla la face et les mains avec la marchandise de son hôte, et resta là deux jours, x

Après quoi, ayant pensé que la première crise du danger était passée, il songea à se mettre en route pour le littoral. Présumant avec raison que la côte de Douvres était la plus dangereuse à hanter pour un homme dans sa position, il se décida à se diriger vers celle du sud, dont la situation géographique indiquait moins de surveillance à Tégard des communications.

Marins employa une bonne partie du peu d'argent qui lui restait à acheter au charbonnier une petite charrette et râne. à Taide desquels celui-ci transportait ses sacs, et le surlendemain de son entrée dans le bois, il en sortit par le côté opposé, muni des instructions nécessaires pour bien jouer son rôle de marchand de charbon tout le long de la route qu'il voulait suivre.

Le voyage s'accomplit sans encombre , et cinq jours après avoir quitté le bois de Foots-Cray, notre corsaire faisait, à une heure prudente , son entrée à Chichester, comme le plus formel doal-man des trois royaumes. .

Marins s'arrêta dans une auberge de bas étage, où il vendit charbon, âne et charrette pour quelques schellings ; puis, la face encore à peu près barbouillée, pour exciter moins de défiance dans ce qui lui restait à tenter, il se mit le lendemain en route pour sa destination réelle.

Situé dans Tlle de Portsea,'et principal arsenal delà marine, anglaise, Portsmouth, on le sait, était alors le rendez-vous des flottes du détroit et de toute la Manche.

Cette ville, que la guerre a rendue célèbre, tenait, du reste, déjà sa place dans l'histoire : on y voit la maison où Felton assassina le duc de Buckingham, et aussi le petit monument qui rappelle que /ce fut dans ce port que

ou LB MORT VIYÂIiT lld

débarqua Timprudest Charles l^ à son retour d'Espagne. Le peu de vaisseaux que TÂDgleire ne s'était pas vue contrainte d'éparpiller sur tous les points de l'Océan où les attirait la politique adroite de Napoléon^ dans le but d'apprêter un passage libre à sa flottille d'invasion, venait mouiller là, et Marius espérait qu'il lui serait facile de se cacher au milieu des flots de marins et d'ouvriers de toutes sortes qui encombraient ce puissant boulevard de la marine.britannique.

Protégé par son déguisement, il pénétra donc dans cette ville active, et chercha à se loger du côté des docks, où flottaient tant de riches carènes.

Son noble sang français bouillonna dans ses veines, à voir doubler la pointe de l'île de Wight et celle de Selseybill par un convoi de navires apportant de l'Inde de riches cargaisons qui avaient réussi à échapper aux croiseurs français.

Portsmoulh, comme Plymouth et Chatam, avait aussi ses pontons, et notre héros ne put regarder sans émotion, à la pensée de ce que devaient y souffrir ses compatriotes, ces immenses coques démâtées, espèces de sépulcres flottants où une victoire sans dignité et la brutalité de la force plongeaient dans une agonie contagieuse le courage malheureux...

Marius était en quête d'un logis suffisamment envahi par les marins du port pour pouvoir espérer d'y séjourner inaperçu au milieu de la confusion, et il rôdait à cet effet depuis quelque temps dans l'endroit le plus encombré du quai des docks, lorsqu'il vit venir une escouade d'environ vingt-cinq marins de l'État, commandés par un midshipmàn.

Encore à demi barbouillé de charbon, et dans la tenue qu'on sait, notre héros ne jugeait pas trop nécessaire d'outrer des précautions qui ont parfois pour objet de

conspirer précisément contre le seul but qu*on s'est trop prudemment proposé.

Il suivait donc le quai pour se rapprocher d'une taverne maritime dont renseigne, représentant un grossier bust^ de Nelson sculpté en i)ois, dans le goût de ces œuvres d'art qu'on voit sur le sommet du gouvernail des massives pannes hollandaises, avait attiré son attention, lorsqu'un homme qui marchait .derrière lui, ayant hâlé le pas, lui posa brusquement la main sur l'épaule, en lui disant :

— Stop !

Marins se retourna et se trouva face à face avec le master John, du ponton the Kent!

Or, en posant sa large main sur l'épaule do notre héros stupéfait de cette rencontre, le master y avait cramponné ses doigts et incrusté ses ongles, si bien que cette griffe, terminant un bras vigoureux, pesait sur sa victime de façon à ne pas lui laisser l'espoir d'une fuite qui, du reste, n'eût guère servi sa liberté, au milieu de l'encombrement du port.

— Good day! reprit le narquois adjudant-geôlier du Viperr.

— Que me voulez-vous? dit Marins, un peu abasourdi de la rencontre et de ce qu'elle présageait.

Mais la question n'eut d'autre réponse qu'un signe que le master fit à Tescouade qiJi passait, et presque aussitôt Marins se vit entouré de soldats de marine prêts à armer leurs fusils pour lui démontrer la folie de toutes tentatives de résistance.

Déjà le master causait à part avec le midshipman; un moment après, il le vit disparaître dans la foule rassemblée autour de cette arrestation. Marins entendit les Anglais se dire d'un accent joyeux;

— C'est un prisonnier de guerre échappé de Chatam, qu'on rattrape ! Very well /

ou LE liORT VIVANT ISf

Puis on Tencadra de soldats, et il fallut marcher...

Nous avons parlé plus haut des pontons que Marius avait aperçus de loin dans la direction de Tavant-port, et sur les hôtes desquels une douloureuse expérience l'avait porté à s'apitoyer.

Parmi ces pontons, ces prison'g-ships, disent les Anglais, on remarquait YÀlbany, le plus grand de tous, un vieux et^oble vaisseau do cent canons, qui avait autrefois conquis dans les guerres deTInde une gloire qui rendait péniblement injuste sa dégradation finale. On OUI (lit un vieux général réduit à se faire geôlier ou ispion... Mieux vaudrait la mort, n'est-ce pas ? Mieux aussi eût valu, pour ces nobles coques illustrées dans los combats, périr au sein de quelque tempête, être brisées dans le naufrage, que de subir l'avilissement flonl on flétrissait leur noble carrière de victoires ou de revers !

Une circonstance presque singulière pour l'œil sagace d'un marin frappait à l'examen du ponton VÀlbany.

Ses colossales proportions de longueur et d'acastiliage paraissaient en désaccord avec son immersion ; en un mot, le vaisseau semblait en partie coulé; Teau effleurait extérieurement les sabords de sa batterie basse.

Sans doute l'extrême vétusté du noble invalide avait disjoint ses bordages, et sa carène commençait à s'ouvrir à une incessante inflltration des .eaux...

Une chaloupe de service se trouvait amarrée au pied de la grosse tour de Saint-Donegal, près l'arsenal du port.

L'escouade qui emmenait Marius y descendit, et celte variété de l'espèce amphibie qu'on nomme soldats de marine, déposant un moment leurs fusils, s'emparèrent

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en grande partie des avirons, à l'aide desquels Id chaloupe^ quiUant la pointe de Tarsenal, se dirigea vers les pontons.

Mari us s'était résigné à ce nouveau et brusque revers de rinconstante fortune.

Que faire, d'ailleurs?... Résister? folie!... Fuir? impossible!... Se soumettre était le seul parti à prendre. Seulement il se promit de faire tout ce qui lui paraîtrait possible pour protester, devant la première autorité qu'il pourrait rencontrer, contre une arrestation qui le replaçait dans la situation d'où un ordre de Tamirauté avait entendu le soustraire.

En effet, un motif quelconque avait déterminé sa sortie du ponton de Chalam, et le môme motif, hostile ou favorable dans son mystère, ^^rotestait contre une incarcération dans la prison^ s-ship de Portsmouth.

Le pire pour lui, c'était d'aller à Londres... et, bien que l'intervention du nom de lord Parkett (on se rappelle comment Marius s'abusait sur le véritable personnage auquel ce nom s'appliquait), bien que le souvenir d'un ennemi exécré l'inquiétât sur les conséquences de ce quasi-enlèvement, toujours était-il que notre héros préférait de beaucoup courir les chances de l'inconnu attachées "à ce mystère plutôt que de se voir replongé dans l'horreur de la vie étouffée des pontons; et son effroi pour une pareille vie ne pouvait que s'augmenter encore à l'examen des causes singulières qui Ty ramenaient, car il ne lui avait pas é\^ difficile de deviner sur-le-champ l'ensemble d'un plan de vengeance dont les détails seuls lui échappaient.

Il comprit que Todieux Viperr, furieux de voir lui échapper cette proie qu'il avait si bien cru torturer par la scène de la lettre, avait eu recours à quelque ruse infernale pour le soustraire au contact de person-*

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nages qui, après tout^ pouvaient bien être des prcH* teeteurs.

Marias comprit aussi qu'en échappant, comme ii l'avait fait, des mains de son compagnon de voyage à Foots-Gray, il avait fatalement servi le plan diabolique de Viperr, et qu'alors qu'il se croyait, à l'aide de ses déguisements, en voie complète de salut, il était dépisté, suivi par l'impassible et trop ponctuel master, qui avait attendu le moment le plus opportun pour se saisir de lai et le replonger dans les pontons d'un port assez éloigné de Londres pour qu'il y eût chance de voir sa trace perdue par les personnages, lesquels ne soupçonneraient guère, assurément, que l'évasion de la route aboutît à une réintégration sur les pontons à Portsmouth.

Marins était donc emporté vers les funestes cloaques de ses souffrances passées , préoccupé du projet de faire tous ses efforts auprès du post-capitaine sur le bord duquel il allait monter, pour réclamer tous les bénéfices de sa position exceptionnelle.

,0n aborda VAlhany, celui des pontons sur l'aspect duquel nous avons présenté quelques remarques.

L'aspirant ou midshipman qui avait causé avec le master John, au moment de l'arrestation de Marius, raccompagna sur le pont, et entraîna l' officier-geôlier dans la dunette, sans doute pour lui communiquer ce qu'il avait appris lui-même louchant le prisonnier nouveau.

On devine bien que ce qui fut transmis au capitaine de YÀlbany de la part de celui du Kent ne fut pas de nature à faire réussir les efforts que, dès son arrivée sur le ponton, Marius s'empressa de faire pour donner des explications sur sa situation étrange , et en faire découler ses légitimes réclamations.

L'Anglais ne tint aucun compte des appels qui lui furent faits à ce titre, et bientôt Marins dut, en voyant de nouveau s'enfuir Tespérance, juger toute Thorreur de sa nouvelle position, et les difficultés multipliées d'en sortir.

VAlbany contenait quatre cents prisonniers, pour la plupart marins de Saint-Malo et de la baie de Granville, pris sur ces corsaires qui , par leur audace et leurs coups inespérés de fortune, firent une si retentissante réputation à ces ports ée mer.

Il est juste de dire que jusqu'alors le sort des prisonniers de Portsmouth avait été ihoins douloureux que celui de leurs compatriotes de Plymouth et de Chatam. Gela tenait en grande partie au caractère humain de Tamiral qui commandait le port.

Mais, depuis un mois environ, la substitution d'un autre amiral à celui qu'appelait un commandement de mer, et surtout l'arrivée de deux ou trois cents prisonniers nouveaux, avaient modifié dans des voies regrettables la situation du ponton; et Marins semblait arriver à point pour souffrir de ces complications funestes.

Pourtant il trouva VAlbany encore sous l'influence de la situation précédente, et la gaieté, la verve ordinaire des matelots malouins ne laissaient pas que de lutter de tout l'effort d'une philosophie touchante et courageuse contre l'envahissement des maux qui de jour en jour assombrissaient la vie des prisonniers.

Au moment où Marins fut jeté sur VAlbany^ tout le monde y était préoccupé d'une circonstance bizarre, mystérieuse, qui servait à soutenir le moral de nos compatriotes, déjà atteint par les rigueurs chaque jour croissantes de leur captivité.

Voici comment Marins fut mis au fait du phénomène

ou LE MOBT VIVANT «5

qui distrayait Téquipage, et irritait la curiosité des uns, vn causant la terreur des autres, et ajoutons aussi l'amusement d'un petit nombre d'esprits forts, parmi lesquels notre héros ne put manquer de se ranger à son tour, les faits une fois bien scrupuleusement constatés.

Dès le lendemain de son arrivée sur le ponton, Marius, errant sur le tillac pour examiner ses compagnons de captivité et y chercher ses pairs en sentiments et en intelligence que tout homme tend à découvrir partout où il se trouve mêlé à la foule ; Marins, disons-nous, entendit la conversation suivante:

— En y*ïh un satané farceur de vaporeux !

— Qui vous glisse dans les pattes comme un verre de schnick sur la langue!

— Et qui pue le soufre comme un vrai Lucifer !

— Et qui a des yeux qui brillent comme des phares tournants.

— Tu Tas vu donc toi, Grand-Gosier?

— Pardi, si je l'ai vu!... vu et sentu, quoi !... Il m'a glissé sur le ventre l'autre nuit comme une brise de vent anisé,.. J'ai étendu la main pour essayer de le pincer... mais ouich !

— Dis donc, Grand-Gosier, reprit un autre qu'on avait surnommé Dort dans Veau, est-ce vrai qu'il a une queue comme leszarans dégoûtants (les âfang-outangs), ce particulier-là ?

— Une queue î... où ça? Derrière la tête ou bien...

— Tais-toi donc, Grand-Gosier ! les goguelins, ça n'a pas de queue , ça a une trompe.

Il est temps, peut-être, d'expliquer au lecteur ce qui faisait l'objet de ce dialogue matelotesque, et puisque le mot gogueîin a été prononcé, de dire ce qu'en marine.

12e LES POIÏTORS ANGLAIS

en superstition de gaillard d'avant, on qualifie de ce nom peu connu dans les légendes de terre ferme...

Le goguelin est une sorte d'esprit famillier dont les matelots s'efïrajent entre eux, comme les nègres des Antilles de leur fameux zomhis.

Il n'y a guère de navire à bord duquel il ne s'établisse quelque tradition de fantôme, d'esprit nocturne et malfaisant dont les faits et gestes dictent d'effrayants souvenirs aux imaginations des matelots en défrayant leurs contes de bord.

Sans doute tous n'y croient pas... mais la multiplicité et rétrangeté des tours que l'on attribue aux gogueHm impressionnent assez vivement les imaginations pour que celui même qui veut résister à l'entraînement fasse in petto quelques prudentes réserves.

Les goguelins passent pour se révéler dans les parties sombres du navire, durant les nuits de tempête^. Ils affectionnent aussi, dit-on, le voisinage du hamac des mourants... C'est pour un malade un pronostic funeste, comme l'apparition du petit homme rouge, qui passait pour signaler quelque catastrophe aux familles régnantes de France...

Le goguelin est décrit de cent manières et suivant la fantaisie ou la richesse d'imagination de chaque conteur. Il appartient donc très-formellement à ce genre vague et indéteyminé qui n'a de limite que le possible.

Religieux souvent, malgré son étrange vie, lorsqu'il est à terre maître de quelques jours, superstitieux toujours, le matelot s'abandonne volontiers à ces superstitions qui tendent à mêler à sa vie de hasards et de périls l'intervention des êtres surnaturels et des choses incomprises.

Il professe aussi^ par exemple, le culte do la plus aveugle confiance à l'endroit du feu Saint-Elme, qui,

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TU de tous, eelai-Ià, du reste^ et mainte et mainte fois constaté, lui présage^ croit-il^ les destinées du vaisseau auquel il a attadié les siennes propres.

^ Expliquée par la science, cette va jeteur enflçimmée que le marin a poétiquement appelée feu Saint-Eîme n'est au fond rien autre chose qu^une sorte de météore qui doit son origine à Télectricitô du ciel, ou aux phosphorescences des flots.

Ce petit phénomène atmosphérique se produit durant les nuits orageuses, lorsque des nuages has et fortement électrisés passent sur le navire.

Les extrémités des mâts et des vergues, garnies de leurs ferrures, agissant comme autant de pointes de paratonnerres d'inclinaisons diverses, crèvent le nuage el s'y chargent de la vapeur électrique, qui bientôt s'épand sur les cordages, les suit, s'y enroule, court, s'arrête, s'éteint, renaît, brille et pâlit pour disparaître sous un souffle, un mugissement du vent.

Donc le feu Saint-Elme ♦existe, il est saisissable aux regards, il est formel, réaïwé. Mais le goguelin.,. après cela nous n'osons vraiment pas trop nous aventurer dans la négation; il y a tant de matelots qui jurent l'avoir vu, senti, presque attrapé !... Pourtant nous croyons bien qu'en fait d'attrape... Mais revenons à notre récit.

Le goguelin du ponton VÀlbany ne semblait pas de l'espèce dangereuse, nuisible. C'était, paraît-il, un brave goguelin dont la malice n'allait pas au delà des espiègleries les plus tolérables, un goguelin anodin, un bon diable de goguelin.

Toutes les nuits, depuis environ une semaine, il opérait ses frasques, accomplissait ses prouesses, sans qu'il en eût coûté à personne une seule goutte de sang.

C'était ordinairement vers minuit (c'est l'heure favo-

rite des diables et des revenants) que le goguelin commençait à se révéler sur un point toujours nouveau de la batterie^ alors encombrée de hamacs suspendus et de dormeurs faisant du pont comme une sorte de lit de camp.

Il glissait comme un sylphe au milieu des étroits défilés des couches qui encoitibraient Tespace, et frôlait l'un, secouait Fautre, chatouillait celui-ci et pinçait celuilà. On avait remarqué qu'il ne mordait pers^onne.

Le pire qu'il fît, c'était, dans ses nuits les plus folichonnes, de passer sa queue, ou sa trompe, sur le visage de quelque dormeur, en lui relevant le nez de bas en haut et en lui écarquillant brusquement les paupières.., •

D'autres fois il mettait une file de hamacs en branle, si bien que chacun était spontanément réveillé, et réveillait son voisin à coups de coude dans les flancs.

La seule énormité qu'il se fût permise avait été, justement la veille de l'arrivée de Marins sur le ponton, de supprimer comme par enchantement les liens d'un des bouts du hamac d'un prisonnier que l'opinion accusait de faire la mouche pour le post- capitaine de VÀÎbany, si bien que le dormeur était outrageusement tombé à terre dans un réveil assez heurté.

Mais ce fait n'avait rien ajouté à la rancune des victimes les plus mystifiées du goguelin, car un formidable tutti proclama le lendemain que pour celui-là c'était bien fait.. Les matelots sont souvent électriques !

— Eh ben ! le goguelin est un bon bigre! s'écria alors celui qu'on avait, à cause de son insatiable appétit, surnommé Grand-Gosier. Cette fois il a amure un chenapan qui méritait pire. A bas les cafards et les va-de-lalangue !... C'est mon opinion, et j'estime ce goguelin, bien que l'autre nuit il m'ait emporté ma couverture à Tautre bout du faux-pont.

ou LE MORT VIVANT 1^9

— AI) t oui! ajouta Dort dans l'eau^ celle nuit qu'il m'a rousli une mèche de ma lignasse, que j'en ai vagi comme un marsouin qui telle du vinaigre

— Eh bien I moi, si je pouvais me mettre en relation avec le goguelin , reprit Grand-Gosier, je voudrais le prier, là, en bon matelot, quoi! de me surveiller un peu la nuit sous la tête, car j*ai beau y amarrer mes vivres dans ma cravate et m'en faire comme qui dirait un oreiller... c'est égal, on me les chipe toul de môme, et c'e^tchamberdant!

Il faut dire que celui qu'on appelait Grand-Gosier s'était vu contraint de donner des leçons de danse à qui il pouvait pour se procurer un petit supplément de vivres indispensable à la satisfaction de son cœcum sans cosse aux abois. Ce qui nous étonne seulement, c'est d'entendre que l'insatiable matelot pût faire assez danser pour avoir ainsi d^s vivres de reste à emmagasiner la nuit...

— Ah ! on te carotte donc aussi les légumes à toi ? ajoute un autre prisonnier. Et dire que ni moi non plus je ne peux pas garder une miette de biscuit, à seule fjn d'avoir, comme on dit, une poire pour la soif!... J'ai beau me le fourrer dans mes poches, me le coller sur le ventre, me l'aplatir sur'le dos... bernique, rien n'y fait... le lendemain, ni vu ni connu, le biscuit est à la dérive î

— Ah ! bien sûr qu'il y a des voleurs qui font leur coup la nuit! reprit un nouveau venu. L'autre dimanche, j'avais vendu une bague qui me venait de mon adorée de Saint-Serran avec de ses cheveux dessus, pour acheter une livre de porc salé. Très-bien. Voilà que le soir, pour ne pas qu'on me flibuste ma viande, je l'amarre solidement avec mes bretelles autour de mon torse, que j'avais juste le porc sur le cœur... ça me fit rêver à ma

blond^9 puisque c'était le morceau qui venait de sa bague qui m'oppressait... Très-bien. Voilà que le matin je me réveille!... Je porte naturellement la main sur mon cœur...Plusdecochon Ilegras,le maigre,roset la bretelle avec, tout avait ûlé son noeud !... Très-bien. Je voudrais que le caïman qui m'a subtilisé ma bague.., c^est-à-dire mon porc salé, l'eût pour toute sa vie pendu au bout du nez, sans jamais réussir à Tétemuerl... ;ça serait^ ça, une justice!... On le connaîtrait, legueusardl

Grand-Gosier reprit en conclusion:

— Bref, le fait est que je ne connais qu'un moyen de remédier à la chose... et, ce moyen-là, il n'est pas de mon invention, mes fistons; c'est une idée d'un amiral à qui un gogueliu flouait toutes ses chiques. Voilà ce qu'il dit, cet amiral : Autrefois, il y a bien des années et tout plein d'autres encore avant, le bon Dieu s'appelait Jupiter, et ses saints étaient Mercur», Vulcain, Plutonet Bacchus, le plus fameux de tous, on le sait, et de reste t

Or, quand ça n'allait pas bien sur la terre, et qu'on voulait amadouer les dieux , ou attrapait toutes sortes de choses, et on te les leur offrait de bon cœur à ces dieux, parmi lesquels il y en avait des demi.

Donc, on mettait ça, tout ce qu'on leur offrait s'entend, dans un lieu désert et respectable^ ça s'appelait un ^crifice.

On portait là, par exemple, un tas de bucoliques et de fonds de boutique dont on ne savait absolument pas quoi faire : des vieilles culottes trop goudronnées, des pipes cassées, des poulets trop maigres, de la basane, du vieux bitord et du bœuf rance.

Ça les flattait, ces dieux! on ne trouvait plus rien le lendemain... La nuit tout le sacrifice... (on appelait, je crois, ça un... catacombe], toute la fournée de dons était envolée sur les nuages, et dès lors tout allait à ria, tout

ou LE MORT YIYAMT 431

prospérait et réussissait sur la terre, tous les dieux tout entiers et demi-dieux étaient contents de leur sort d*étre si bien servis.

Donc, mon amiral, qui savait ça, se dit: Le goguelin me cliipedes chiques, et mon tabac file noclumement, que ça va très-mal pour ma provision de la traversée... Attend un peu!

Je lui fais sa part à ce goguelin t

Je lui off^e un sacrifice, quoil

Je lui colloque un catcuiombe de tabac... principale-^ ment en vieilles chiques déjà sucées... ça le flatte, ce gpguelin... il se dit: a Bon ! on me traite comme n'importe quel Jupiter d'autrefois. L'amiral s'est avoué qu'il n*^ avait pas à tortiller et qu'il fallait penser à me satisfaire. C'est très-bien à lui, et il faut que j'y réponde par des procédés. Ainsi, je rafûe ce qu'il m'offre en sacrifice, cet amiral, et je respecte son reste. Un goguelin doit savoir vivre proprement. »

Donc, voilà ce qu'avait pensé l'amiral se fait, et ça tourne comme il avait dit. Le goguelin embraque le tabac qu'on lui eattiœtnhe, et ne prend rien de plus. Toutes les nuits il suçait sa chique, ce goguelin^ ça lui suffisait, il ne pensait plus à flibuster l'amiral.

Cest ainsi que Tun et l'autre eurent leur tabac pendant toute la traversée, même que le goguelin remettait parfois ces vieilles chiques dans les poches de l'amiral, comme pour lui dire: J*en laisse.

Bref, voilà où je veux en venir: on nous diipe nos vivres la nuit ; on ne sait pas qui, on ne le saura pas. Le mieux, ça serait de s'entendre avec le goguelin, puisque le ponton a le sien. Une nuit, à minuit, on te lui crie, à ce fantôme :

— Estimable goguelin! il y a un garnement qui nous chipe nos restants de vivres, que rien n'y fait. Vous

qui flânez la nuit de-ci de-Ià parmi nos hamacs^ faites la police, coincez le flibustier comme déjà vous avez un peu secoué l'espion l'autre soir, et pour vos peines, ô puissant goguelin, on se fendra en votre honneur d'un sacrifice h la mode antique, on vous traitera comme un vrai dieu mythologique, quoi I

Toutes les nuits on déposera sur un affût de canon» en manière d'autel, quelques légumes, du bœuf salé en bon état, tout cuit, et du biscuit le moins avarié possible. Si ça ne sufôt pas, magnanime goguelin, vous 1» ferez comprendre; on pourra vous y ajouter un peu de monnaie. Elle est rare sur le ponton, mais on ne saurait trop se fendre pour avoir un goguelin dans sa manche!

— Et si on lui ajoutait à boire, à condition qu'il ne viendrait plus pincer ni chamberder personne, ajouta Dort dans Veau, qui avait la trace en bleu sur sa peau des agaceries du fantôme.

— C'est une très-bonne idée, matelot qui te vient là, exclama Grand-Gosier avec un empressement qui aurait pu donner à penser à un auditoire moins superstitieux. C'est pardieu vrai ! On peut, en lui ajoutant une bouteille de... quelque chose, tous les soirs, l'obliger par la délicatesse, ce goguelin, à ne plus molester personne et à faire la police nocturne ^e la batterie... Voyons, récapitulons bien, nous disons ;

Une chiquaille soignée en manière de saerificey composée de viande, légumes assortis, le tout cuit à point et prêt à être frippé... très-bien! Ajoutons le biscuit choisi sans moisissure et sans vers... plus, une bouteille de vin, hein!... et pour dessert un peu de petite moiH naiel... C'est un men^ qui ne l'est pas. J'y pense! si on lui ajoutait aussi un peu de tabac, à ce pauvre go^ guelin?... N'est-ce pas, les amis^ qu'un peu de tabac...

ou LE MORT VIVANT 433

ça l'attendrirait tout à fait, et jusqu'aux larmes^ je parie!

Abrégeons. Le Grand-Gosier sut si bien influencer ses camarades, que le soir même un sacrifice^ auquel il contribua pour sa part^ et qui paraissait assez substantiel pour assouvir amplement la faim d'un Gargantua, fut déposé sur un point de la batterie que l'instigateur de rholocauste désigna lui-même.

Nous devons dire cependarit que , malgré les efforts du Grand-Gosier, nul no consentit à se priver d'une part quelconque de sa ration ou de ses emplettes en om pour en garnir la bouteille proposée, qui resta vide.

La monnaie, pas même la petite, ne put être souscrite par personne, ni le tabac non plus.

Aussi notre conjurateur d'esprits nocturnes prétenditil que le goguelin trouverait qu'on faisait médiocrement les choses...

La nuit vint, s'écoula; personne ne fut volé de ses économies de vivres; les donneurs furent peu tourmentés, et au malin on reconnut que le sacrifice avait disparu : le dieu agréait I

Quelques jours s'écoulèrent. Puis, une nuit un grand bruit de cris mit toute la batterie des dormeurs en émoi. Il sembla une bataille.

Les abrutis dans le sommeil furent réveillés ; chacun interrogea son voisin.

— C'est le goguelin, disait-on, il aura pincé le voleur ! Brave goguelin I il fait très-bien la police depuis qu'on lui fait un sacrifice I

Mais les cris redoublant, le mastèr du ponton, averti par la sentinelle placée au panneau du pont, arriva avec un fanal; il avança de son mieux au milieu II «

434 LES PONTONS ANGLâlS

des hamacs suspendus et des couches du tiUac, et éclaira bientôt la scène la plus inattendue et la plus burlesque.

Un homme^ qu'on reconnut bientôt pour le matelot sur le cœur duquel un hardi voleur était allé une nuit cueiUir.le morceau de porc salé qu'on sait, tenait terrassé, sous son genou et sous son poings quelque chose de grouillant , piaillant comme un écorché, et d'une forme indescriptible à première vue.

La chose se débattait furieusement et poussait de lamentables cris en partie dénaturés par une sorte de capuche percée de trous.

L'ensemble avait un aspect fauve, bestial, fourré.

Le sacrifice alimentaire auquel, à force d'éloquence, le Grand-Gosier avait entraîné, la veille, des souscripteurs modèles à ajouter quelques pièces de monnaie, jonchait le pont autour des combattants culbutés.

Marius, le moins endormi ^ sans doute^ de tous les prisonniers, s'étant un des premiers risqué à approcher aux cris du matelot au porc salé, qui criait:

— C'est le goguelinl Je tiens le goguelinl

Marius, disons-nous, fut le premier à se mêler à la chose, et ayant arraché à l'individu terrassé le bizarre capuchon qui l'étoutlait alors, la lumière du fanal montra aux prisonniers stupéfaits... le Grand-Gosier honteux, meurtri, à demi suffoqué, faisant tous ses efforts pour glisser sous la pression du rude genou de son vainqueur, et criant lamentablement au secours.

L'homme au porc était tellement furieux de reconnattre son m jstifîeateur sous l'étrange carapace du goguelin^qu'on eut grand'peine à lui arracher cet adversaire empêtré dans une sorte de toile goudronnée, et toute lardée de bout de bitord étoupés. Il fallut quelques coups de plat de sabre du masjter.

Grand-Gosiér put reprendre haleine et confesser son

ou lis MORT VIVANT 4o5

iniquité. Le goguelin , c'était lui... le floueur de vivres noctames^ c'était aussi lui... BU in idem I

Il avait imaginé Tun pour détourner Tattention de l'autre, et lorsqu'il lui fallut comprendre que le métier devenait difficile pour son estomac^il inventa ingénieusèment r histoire des sacrifiées.

Cest ainsi qu'il mangeait tout son soûl.

Mais parmi ses tributaires superstitieux, un matelot avait fini par concevoir quelques soupçons, voyant surtout ledit Grand-Gosier se consoler assez philosophiquement du manque de ses leçons de danse qui apportaient précédemment un supplément Indispensable à ralimentation d'un appétit exaspéré.

L'affaire de la monnaie implorée par le goguelin vint augmenter les soupçons. Ce matelot avait encore, pourrait-on dire, l'histoire de son porc salé sur le cœur. Il se dit:

— Il faut que je surveille le goguelin.

II laissa tout le monde s'endormir, et se glissa agile* ment vers l'endroit où Grand-Gosier, qui s*était installé grand prêtre de l'autel des s(icrifices, avait coutume de poser l'offrande, et il attendit.

Vers minuit, quelque chose de brun et de bizarre s'étant approché, notre rancuneux personnage se tint le jarret tendu, le poing levé, et, au moment où le goguelin, trop peu vaporeux en vérité, mettait la main sur le sacrifice, notre matelot lui tomba dessus de la façon qu'on a pu voir, sans se soucier de s'informer à qui il avait affaire: le fanal et Marins vinrent révéler le Grand- Qosier...

Le malheureux mystificateur, plus mort que vif des coups et surtout de la frayeur du sort que, dans les mœurs des pontons, lui promettait une telle scène, le malheureux Grand-Gosier, disons-nous, fut recueilli

lôC LES PONTONS ANGLAIS

par Marias, qui^ profitant de la confusion, le débarrassa de ^ carapace de loup-garou et l'entraîna dans rombre de la batterie.

Toutefois, Grand-Gosier ne put boucher ses oreilles aux propos et aux menaces qui lui promettaient pour . le lendemain une apuration de comptes sévère...

Mais le lendemain, de très-grand matin, un incident des plus graves vint détourner l'attention de Texécution des promesses faites au Grand-Gosier ; un cri retentit éperdu dans la batterie basse :

— Le ponton coule ! le ponton coule !

En effet, l'eau qui, depuis quelques semaines, s'était inflltrée dans la cale de cette vieille carène, était d'abord restée slationnaire à une élévation d'environ un mètre; mais une avarie s'était apparemment déterminée dans la partie submergée, et durant la nuit signalée par la capture du goguelin , une rapide et persistante invasion de la mer avait brusquement amené le niveau extérieur a fleur des sabords dits ù^arcasse , situés dans la partie du gouvernail, si bien que l'eau coulant bientôt dans la cale, de tout le volume qu'offrait à. son impétuosité la largeur môme des deux sabords, le soir venu, le ponton se trouva littéralement à demi coulé !

On juge de l'effroi causé parmi les prisonniers par un tel événement!

On ignorait encore si l'invasion de l'eau de mer s'arrêterait au point d'immersion forcée du vaisseau équilibré par sa force de flottaison, ou si le fléau compléterait son envahissement au-dessus de la batterie où venait de s'accomplir la scène que nous avons décrite.

Dans le second cas, qui n'était pas impossible, le ponton devait être abandonné, et sans trop de retard, ou tous ses hôtes noyés...

Peindre la confusion qui résulta des cris plus haut

ou LE MORT VIVANT 137

rapportés, comme brusquo et menaçante diversion à la scène du goguelin, serait impossible*

L'événement, mal déûni d'abord, porta chaque prisonnier à s'emparer, au milieu des difficultés d'une inextricable mêlée, des objets qu'il désirait sauver de l'atteinte des eaux, et la foule, cherchant à se faire jour aux escaliers-échelles des panneaux ouverts sur le tillaç, y détermina un pêle-mêle d'autant plus compliqué, que chacun essayait d'emporter, l'un son hamac, l'autre ses bardes, d'autres encore des ustensiles divers, chacun les instruments de sa petite industrie de prisonnier.

II fallut qu'une partie du jour se fût écoulée sur l'examen approfondi de la situation pour que l'on pût constater que l'eau, arrivée à frôler le dessous du pont inférieur qui servait de dortoir aux prisonniers, ne s'élevait plus, pour le moment au moins, ce qui indiquait que dans son immersion le vaisseau avait rencontré son centre de gravité sous-marin.

Les prisonniers durent donc, tant bien que mal, et plutôt mal, assurément, se réintégrer dans la batterie, car bien que le post-capitaine de VAlbany eût donné avis à l'autorité du port de Portsmouth des avaries du pontop, aucun ordre, aucun secours ne fut dirigé pour obvier à la situation.

Quelques jours s'écoulèrent même durant lesquels les choses restèrent ainsi.

Mais, comme on était alors au mois d'août, l'époque d^s beaux jours, saison rapide à la vérité, mais dont la chaleur est presque torride pour cette partie du sud anglais, les conséquences physiques d'un tel état de choses ne tardèrent pas à se faire sentir.

L'eau de mer qui envahissait toute la cale et le bas pont du vaisseau, battant un espace encombré de filins, de câbles goudronnés, de vivres malsains et d'une foule

158 LES PONTOIfS ANGLAIS

d'autres objets d'une décomposition facile , cette eau,, disons-nous, commençait à se corrompre, A croupir, k se condenser à la surface en un limon verdâtre qui ne tarda pas à exhaler des miasmes infects.

Or, l'élévation de la température venant apporter son concours suffoquant à Tétat mépliitique d'une atmosphère déjà fortement altérée, la situation sanitaire du ponton devint de jour en jour plus alarmante.

Bientôt une sorte de typhus contagieux se déclara^ parmi les quatre cents malheureux parqués entre les murailles humides de ce sépulcre délétère...

Soit indifférence à l'égard de nos prisonniers, soit calcul... hypothèse que nous n'oserions repousser, soit enfin absorption dans des soins et dans des préoccupations alors multipliés par Timportance du rôle que jouait alors Portsmouth, toujours est-il que l'autorité maritime n*avait pris aucune mesure de secours contre les dangers qui résultaient, der plus en plus graves, de la position de VAîhanp.

Le typhus saisissait chaque jour quelques nouvelles victimes; déjà la barque qui, chaque matin, apportait les provisions de la journée, avait dû remporter quelques cadavres.

Enfin, un matin, les prisonniers valides qui cherchaient l'air, si brûlant qu'il fût, snr le tillac supérieur,, virent un grand cutter quitter Tavant-port et faire voile vers le ponton.

On s'imaginait qu'il venait chercher tout ou partie des prisonniers, pour les transporter à terre... Mais cette attente ne tarda pas à être trompée.

Le cutter était monté par une vingtaine de marins qui procédèrent à l'appareillage du ponton, en levant les grosses ancres sur lesquelles il était embossé.

La marée se retirait alors du port. Les ancres levées,.

ou LR MORT VIVANT 131>

le ponton céda naturellement à l'impulsion des eaux dans leur retraite vers le large.

A la grande stupeur des prisonniers, VAlhany fut ainsi drossé, emporté à travers un espace de quatre è cinq milles de l'ouverture du port, en suivant les parages d'une côte peu habitée, dans une des baies de laquelle on avait précédemment établi un lazaret. Le but de Tautorité était désormais bien facile à saisir : on avait voulu éloigner la contagion typhoïde des centres de l'activité militaire, au lieu d*y porter remède.

Bans les conditions les plus vulgaires d'une prudente humanité, il eût fallu transporter les quatre cents prisonniers sur une autre coque, en en prélevant les plus malades, puis amenant. le ponton dans le dock d'abattage, en visiter et réparer la carène invalide.

Mais tout ce qu'on connaît déjà delà conduite du gouvernement anglais, à l'égard des infortunés trahis par Tinconstante fortune des combats, permet d'avancer, sans outrer l'accusation, que les chefs maritimes qui avaient la surveillance des prison* s-ships n'apportaient qu'une indifférence apparente, voilant d'odieux calculs, à tous les accidents qui avaient pour conséquence possible la maladie ou la mort de nos malheureux compatriotes.

Ce révoltant machiavélisme est déjà, croyons-nous,. sufûsamment ressorti de nos récits passés, pour qu'il nous soit inutile d'insister sur les honteuses passions qui animaient alors nos déloyaux ennemis, passions qui ne pouvaient manquer de trouver l'occasion d'une application nouvelle dans l'affaire du ponton VAlbany.

On s'était donc contenté d'éloigner son mouillage de quelques milles, dans la direction de Selsey-Bill, comme pour placer dans une sorte d'isolement préservateur pour le port les malheureux auquels on n'apportait

d*autres secours que le secours, involontaire môme, qui résultait forcément de Tair un peu vif^ à l'ouvert de la baie.

Des deux batteries précédemment occupées par les prisonniers, une seule, sans parler du tillac, était désor- . mais habitable, si ce mot est applicable au désastreux état présent des choses.

L'eau croupissante qui avait rempli la cale, en gagnant la batterie inférieure, y était fatalement emprisonnée par la fermeture des sabords dont les ouvertures çussent permis le renouvellement des eaux, sans ajouter désormais à leur volume envahisseur.

Les prisonniers avaient dû se réfugier tous dans la batterfe haute, c'est-à-dire que quatre cents hommes vinrent se parquer dans un espaça déjà trop étroit pour la moitié de ce nombre.

Un semblable encombrement eût été dangereux dans ^ des conditions ordinaires de salubrité, que ne devait-il pas devenir bientôt pour des malheureux détestablement nourris, peu à peu affaiblis par les privations, les chagrins, les mauvais traitements qui résultèrent de jour en jour du nouvel état de choses que les geôliers du ponton étaient furieux de devoir partager avec les prisonniers !

Ctest qu'en effet il fallut bien peu de jours pour changer complètement la physionomie du ponton que nous avions dès l'abord présenté comme faisant, sur quelques points, exception au milieu des autres prison's ships.

Les vivres presque passables, eu égard à l'ordinaire chronique des pontons... un post-capitaine point trop... Viperrî et quelques semaines au plus de captivité pour le plus grand nombre, avaient répandu sur le malheur commun cette teinte de résignation philosophique qui se traduisait en tentations fréquentes de gaieté chez les Ma-

ou LE MORT VIVANT 141

loains, gaieté dont Marius devait voir le dernier effort dans la scène du goguelin et de Grand-Gosier.

Mais, bientôt abandonné de son chef, VAlbany^ livré à la police aigrie des masters, devint^ à mesure que le fléau qu'il poi^ait dans son sein augmentait ses ravages, un enfer de tortures morales greffées sur les souffrances physiques.

Les vivres ne tardèrent pas à devenir d'une détestable espèce, si bien que les pauvres diables auxquels les conjurations combinées dont on a parlé laissaient encore une sorte de santé, devaient céder à leur tour sous une souffrance nouvelle.

Aussi une semaine s'était-elle écoulée depuis la dérive de VAlbany dans les eaux du lazaret, qu'il offrait le tableau que nous allons essayer d'esquisser.

La masse des prisonniers, affaiblie d'une vingtaine de victimes déjà enfportées par le mal, n'avait (|ue deux alternatives possibles ; le pont inférieur ou le tillac. La nuit V\in, le jour l'autre.

Et nous ne saurions dire , en vérité, laquelle de ces durées était la plus insupportable, car chacune comportait un martyre particulier.

Le jour, ces malheureux se pressaient comme dans un raout sur le tillac, recevant d'aplomb sur la tête les flèches lancinantes de cet astre insolite dont la côte orientale de l'Angleterre connaît un moment toutes les ardeurs durant, cette saison , comme si ces feux lui escomptaient à la fois le capital des rayons d'une longue retraite voilée de brumes denses et moites.

L'espoir de saisir quelques gorgées d'air pur se trouvait même en partie déçu pour le plus grand nombre de ces patients trop pressés, trop gênés dans les plus simples mouvements de corps pour qu'une atmosphère particulière à leur agglomération ne les enveloppât

t42 LES PONTONS ANGLAIS

point partout où se transportait la capacité de leur masse.

Les vivres, et quels vivres 1 car ici la chose était la^ désolante négation du nom imaginé qu'on lui donne... les vivres, disons- nous, le biscuit avarié, plein de vers ou amolli par la moississure, quelques légumes qu'il fallait recevoir tels quels, car il était désormais impossible de les soumettre à la cuisson voulue^ et leur crudité était un nouvel élément morbide; quelques morceaux de bœuf salé, dont Tinsupportable randdite était la conséquence forcée des voyages qui en avaient causé la mise au rebut : tous les alimentsenôn jetés à la faim de ces malheureux étaient de nouveaux éléments morbides pour les prisonniers déjât placés dans les déplorables conditions hygiéniques que Ton sait...

Et lorsque nous disons que ces exécrables vivres leur étaient jetés^ c'est bien littéralement le mot, car la distribution régulière en était devenue à peu près impossible au milieu de cette masse compacte d'individusqui encombraient le tiilac.

Aussi les matelots anglais, si à regret confinés dans cette périlleuse surveillance des prisonniers, se contentaient-ils,, aux heures voulues, de monter dans les haubans des tronçons de mâts du ponton, et de faire pleuvoir de là sur la tête de leurs hôtes les morceaux de biscuit de mer, les carottes, les navets, les pièces de boeuf en voie de putréfaction, qu'ils se passaient de main en main d'une chaloupe venue de terre...

Cette réfection immonde tombait çà et là sur ces^ malheureux, comblant les uns, privant les autres, et ajoutant au martyre de la situation physique mille ferments de disputes,, de rixes,, d'injures occasionnées par l'arbitraire forcé d'un td mode de distribution.

ou LE MORT VIVANT l«3

Car, si nauséabonde que fût une telle Bouriture, Tinstinct de la conservation portait chacun, moins ceux qui «taient déjà terrassés par le mal, à se jeter avidement sur ces débris. Mais la faim, une faim aveugle et malsaine pouvait seule être tant bien que mal assouvie par quelques-uns; quant à boire... la situation le prohibait à presque tous.

Les Anglais jetaient bien quelques seaux d^eau, et quelle eau ! dans des bailles placées à Tavant du vaisseau; mais^ sans parler de la détestable qualité du breuvage bientôt attiédi par Tardent soleil, il faut noter que les seuls prisonniers'que la cohue laissait ce que nous appellerons sur sa marge, pouvaient tenter d'y tremper leurs lèvres desséchées.

Aussi ne saurions-Dous dire ce qui était plus périlleux, soit d'une abstinence volontaire ou forcée, soit de l'absorption par restomac ou les entrailles réduits à y puiser quelques sucs insalubres, d'une nourriture tout au plus bonne pour les plus immondes animaux...

Tel était le jour pour ces martyrs de nos défaites navales, pour ces braves dont le crime avait été d'avoir dûcéder à la force, à la brutalité du nombre, à la conspiration, enÛDy de la mitraille, des flots et des vents complices de l'ennemi. La nuit leurs souffrances semblaient encore se multiplier par elles-mêmes.

A peine les plus déterminés à défendre, môme au prix de leur sang, une tentative de sommeil fiévreux et halluciné, réussissaient-ils à accrocher sous le pont leurs hamacs envahisseurs de l'espace.

La presque totalité des prisonniers 'se bornait à s'ac- <5roupir la tête appuyée sur les genoux, ou s'étendait sur les planches transpercées dans toute leur porosité par l'action méphitique de l'eau qui croupissait sous celles.

Les plus faibles, renonçant à imposer à leurs voisins un brutal égoïsme, restaient debout, s'accotant, s'appuyanl contre les bordages, baignés d'une moiteur brûlante, et s'affàissant parfois malgré eux, comme des cadavres, sur leurs jambes affaiblies, lorsqu'une immense fatigue venait, au milieu des vertiges de la faim ou de la soif, pencher leur front dans l'essai d'un sommeil trompeur...

On conçoit qu'il n'avait fallu que peu de jours d'une aussi intolérable situation pour déterminer dans cette foule affaiblie, échauffée, haletante, affamée, les ravages d'une inexorable contagion !

L'humidité délétère, la corruption de Tair, l'insanité des aliments, les puantes émanations de tant de corps et i'embrasement empesté de l'atmosphère, tout avait fatalement contribué de concert à filtrer au milieu de cette agglomération de malheureux fes^irrésistibles poisons d'une influenza pernicieuse...

Marius, on s'en souvieint, avait, durant la fameuse nuit d« la lutte entre Tbokime au porc salé et le goguelin, fait échapper ce dernier, c'est-à-dire Grand-Gosier, à l'aide de la confusion qui avait suivi la mystification du fantôme.

Grand-Gosier, qui se croyait déjà livré aux rancunes vengeresses des marins longtemps bernés et dépouillés par lui, échappant comme par miracle à la punition impitoyable qu'il avait encourue, s'était senti mû d'un vif sentiment de reconnaissance envers son sauveur. Aussi chercha-t-il le moyen de s'acquitter, lorsque la situation du ponton devint ce qui a été décrit.

Le petit système de prélèvement alimentaire qu'il avait pendant assez longtemps pratiqué, soit comme rôdeur nocturne, soit comme goguelin des sacrifices volontaires des superstitieux J outrepassant les besoins

ou LE MORT VIVANT 146

de son estomac, lui avait permis de faire quelques notables économies, en biscuit surtout, et en biscuit d'une qualité encore supportable, car sa distribution quotidienne datait des jours qui avaient précédé le changement de mouillage de YÀlbany.

Or, ces économies gastronomiques du Grand-Gosier, adroitement amassées et cachées dans une partie obscure de Tentre-pont, lui avaient permis de faciliter à son sauveur une alimentation moins dangereuse que celle è laquelle était réduit le reste des prisonniers.

Et cette-conduite du Grand-Gosier avait entraîné une autre conséquence heureuse pour Marius : c'est que la nécessité de surveiller la cachette au biscuit sain avait contraint les deux consommateurs privilégiés à se tenir toujours à Tarrière de la masse si compacte des prisonniers, de façon qu'ils échappaient ainsi à quelquesunes des souffrances de la majorité.

Marius, en observant le relâchement de surveillance qu'entraînait la peur que ressentaient les gardiens effrayés au milieu du fléau, s*était décidé à tenter quelque moyen d'évasion, et il ne crut pas manquer à la prudence en interrogeant à cet égard le Grand-Gosier.

— A combien crois «tu que le ponton soit de la terre? demanda-t-il, pour renforcer ses propres appréciations.

— A un mille tout tfu plus, mon officier, répondit Tex-goguelin^

— Tu es sûr que-tous les soirs, nos gardiens font le quart dans les quatre chaioupêâ QUl sont embossées à l'avant, à l'arrière et aux flancs du vaisseau?

— J'en suis très-sûr. Depuis cinq ou six jours que la peste semble se développer sur le ponton, les Anglais filent tous, aussitôt unie la distribution des 'vivres qu'apporte un bugalet du port.

— Crois-tu qu'ils soient armés et vigilants?

— J'ai entendu dire ce matin qu'ils font leurquar Tiarme au bras, et que, de plus, on a hier apporté du port, sur le bugalet, quatre petits pierriers mitrailleurs en bronze, qu on a plantés sur leurs pivots à Tarrière de chaque chaloupe...

— Il est évident que les Anglais ont plus peur encore de nos évasions, depuis que nous pourrions leur débarquer la peste.

— Ah çà ! mais si ça continue, mon officier, les cadavres seront plus dangereux que les vivants... Que diabie fera-t-on de\ nos camarades, qui auront' avalé leur gaffe?

La réponse fut faite dès le lendemain matin à la question du Grand-Gosier.

En venant pratiquer leur étrange distribution de vivres du haut des haubans, les Anglais chaloupiers prévinrent les prisonniers qu'à l'avenir ceux d'entre eux qui succomberaient seraient tout simplement jetés à la mer, è l'heure où le reflux pourrait emporter les cadavres au large...

Et il faut dire que bientôt les cadavres ne manquèrent pas à celte affligeante sépulture.

Les miasmes pesiilentiels, la chaleur torride, Teau viciée, la présence des malades, tout contribua à développer le mal à un tel point qu'il ne se passa plus un jour sans qu'un où deux prisonniers succombassent au fléau qui régnait sur cette foule vouée à toutes les horreurs de la plus intolérable situation physique et morale dont Tenfer terrestre puisse être rêvé !

L'épidémie avait tous les diagnostics, tous les caractères morbides de la peste.

Lé patient était pris subitement d'évanouissements, de lancinantes douleurs à la tête; son œil devenait vi-

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Ireux, sa bouche infecte, ses jambes affaiblies ne portaient plus son corps. ^

Bientôt, . c'est-à-dire en peu d-heures, l'air embrasé et infecté qu'il respirait portait dans ses entrailles affaiblies un venin corrosif.

Sa peau devenait livide, mordorée par places, et de nombreuses macules^ sous lesquelles se figeait un sang cxtravasé, hâtaient la décomposition des chairs à ce point révoltant et effrayant à la fois, que le palient assistait presque à la putréfaction hâtive de ses membres encore vifs- Cinq ou six heures de cette agonie, qui commençait, peut-on dire, l'invasion même du mal, et c'en était faiti L'homme de la veille tombait, il restait un hideux cadavre, vert, marbré, les chairs ouvertes et suintant un sang noir, fétide, distillant dans Tair ses émanations empoisonnées 1

On avait hâte de repousser cet affreux débris humain ; les plus hardis, s'enveloppant les mains des débris de toile, saisissaient le cadavre et le traînaient au sabord le plus voisin , d'oti on l'immergeait... il flottait gonflé par l'extravasation artérielle, et^reslait quelquefois tout un jour autour du vaisseau, arrêté sur quelque câble, emporté et rapporté par les courants, puis disparaissait tout à coup.

Les Anglais qui, on l'a dit, n'habitaient plus le ponton et se tenaient dans les barques disséminées à l'entour, tiraient quelques coups de fusil sur les corps, afin d'en provoquer la submersion définitive par l'invasion de l'eau dans les entrailles au moyen de quelque trou de balle sur l'abdomen gonflé...

Marins assistait à ces épouvantables drames avec un vif sentiment de rébellion contre sa destinée. Il se demandait quelles fautes il av^it à expier de-

vant Dieu, pour en être ainsi abandonné. Sans son amour, qui seul était devenu tout son courage, il se fût sans doute démoralisé comme l'avaient fait tant d'autres de ces malheureux, livrant ainsi une proie plus facile aux attaques d'un fléau bientôt triomphant.

Peut-être une circonstance physique venait-elle en aide, dans sa résistance au mal qui terrassait chaque jour de nouvelles victimes, aux forces morales qu*il puisait dans son désir d'être sauvé.

Cette circonstance, c'était la salubrité comparative des aliments que les secrètes économies de Grand-Gosier mettaient à sa disposition, comme témoignage de sa reconnaissance.

C'est ainsi que déjà un quart environ des hôtes infortunés de VAlbany avait succombé à la peste, que M^rius et son mystérieux pourvoyeur n!avaient encore ressenti aucune des atteintes du fléau qui planait sur tous.

Etxîhaque matin était signalé par l'immersion sans cesse accrue de nouvelles victimes de l'épouvantable contagion qui faisait du vieux ponton un sépulcre à peine flottant sur une mer attiédie par les projections d'un soleil insolite.

Déjà les Anglais avaient reculé d'une vingtaine de brasses le cercle de barques qui enserrait le prisonshipy et depuis deux jours ils s'étaient soustraits au danger d'apporter eux-mêmes les vivres à distribuer aux prisonniers.

Un va-et-vient avait été installé par eux entre le ponton et la principale de leurs chaloupes d'observation, si bien qu'à l'aide de cordages et de poulies de rappel ils dirigeaient Ja barque aux vivres sous la muraille à demi-submergée du vaisseau, et l'en rappelaient lorsqu'elle était vide.

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La mort d'une soixantaine de prisonniers avait eu pour conséquence d'éclaircir les rangs auparavant si pressés d'une masse refoulée sur un seul pont par la fatale immersion de VAlbany.

Le résultat d'un avantage payé si cher avait été de permettre aux prisonniers encore valides de recueillir eux-mêmes les vivres que nous avons vus précédemment les geôliers craintifs leur jeter au hasard du haut des haubans.

Cette nourriture était toujours aussi nauséabonde, aussi corrompue... Mais comme les Anglais du port continuaient d'expédier le môme nombre de rations, la disparition d'une forte partie des consommateurs et la maladie de bon nombre des autres permettaient aux mieux portants de choisir les morceaux les moins malsains, et de lutter ainsi plus courageusement contre le fléau qui ne passait pas un jour sans abatlre trois ou quatre victimes...

Un matin, les prisonniers qui avaient jusque-là le plus énergiquement réussi à résister au fléau, furent assez surpris de voir rôder dans les parties libres du tiliac le Grand-Gosier, qu'on avait naturellement oublié depuis l'affaire du goguelin; beaucoup le croyaient mort.

Grand-Gosier furetait sur le pont, examinait la terre distante d'environ un mille vers Selsey-Bill, et s'affalait dans l'entre-pont, pour revenir bientôt recommencer sa .manœuvre. Cela dura toute une matinée, puis on ne le titplusl

Durant la nuit plusieurs malades firent retentir la batterie des cris de leur agonie... et au matin on eut trois cadavres à immerger.

Si chacun ne s'était éloigné de ces scènes réitérées d'une tristesse menaçante, on eût pu remarquer le soin

singulier avec lequel le Grand-Gosier, après avoir imprudemment bravé l'infection contagieuse pour dépouiller un des corps, placé dans une des parties les plus obscures de l'enlre-pont, lui attacliâtt aux reins un paquet d'une forme insaisissable.

Bientôt le sabord soulevé livra passage aux trois cadavres, qui tombèrent sur Feau avec un bruit sourd...

La marée, qui avait monté toute la nuit, se retirait alors; c'était, comme on dit, Theure du reflux, ce mystère dont la lune est complice, et qu'elle précipite et gonfle aux époques périodiques où elle devient nouvelle ou pleine.

Sur les trois cadavres immergés, un coula presque aussitôt par l'invasion de l'eau dans ses entrailles ouvertes par la putréfaction ; les deux autres furent emportés par le courant, l'un dans une singulière perpendicularilé qui n'en laissait voir que la tête balancée par les petits flots du jusant , l'autre à plat sur le dos dans sa nudité presque absolue, et glissant aussi sur la surface qui l'emportait dans son retrait matinal.

Ce fut par un hasard exceptionnel que les Anglais, en ce moment occupés de diriger vers le ponton la barque aux vivres, ne tirèrent pas sur ces corps, ainsi qu'ils le faisaient fort exactement depuis quelques jours, en raison sans doute d'ordres reçus du port.

Le Grand-Gosier parut suivre avec une sollicitude tout à fait intempestive celui des corps qui. flottait blanchâtre,- au milieu des ond^s qui l'emportaient... Notre matelot ne quitta son poste d'observation que* lorsque le cadavre eut disparu dans l'éloignement, vers le large... ^

Deux heures après cette scène bizarre, un homme nu prenait pied sur la plage la plus déserté de la côte de Kineton, et se faufilait parmi les rochers accumulés sur un petit cap.

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lày il détacha de ses flancs un paquet qui contenait -ses hardesy qu'il étendit au soleil pour les faire sécher, ^près quoi, s'étant assuré que nul œil humain n'avait pu le découvrir dans son refuge, il s'étendit sur le sable à Tombre d'un bloc de granit, pour se reposer de sa fatigue : cet homme, c^était Marins !

Le courageux jeune homme, comprenant que l'impitoyable système des Anglais allait avoir pour conséquence forcée la mort successive de tous les malheureux prisonniers de VAlbany, avait songé à un hardi moyen d'évasion que la complicité dévouée du Grand-Gosier •et l'examen attentif i des chances favorables ou con- -traires lui avaient permis de mettre à exécution, comme on Ta vu.

Le moment choisi du retrait rapide du reflux d'une :grande marée, qui, remportant avec vitesse, réduisait ail simple maintien.de sa direction remploi de ses forces déplorablement compromises, l'heure calculée de l'expédition des vivres par les Anglais, tout avait dû contribuer à la réussite d'un plan d'évasion qui empruntait une grave solennité aux circonstances profondément dramatiques au milieu desquelles Marins avait osé l'accomplir.

Grand-Gosier, cédant à l'initiative de cette hardiesse de son ofQcier, s'était promis de l'imiter aussitôt qu'il aurait trouvé l'indispensable complice de l'immersion de son corps parmi les cadavres qui , hélas 1 ne man- •queraientpas..,

Marius, s'étant reposé des fatigues de sa natation, se revêtit de ses vêtements séchés et purifiés par l'eau et le -soleil, puis il chercha prudemment à s'avancer dans rinlérieur, laissant à gauche les bâtiments du lazaret de Portsmouth, à un bon mille au sud desquels il était allé terrir.

Le hasard lui ayant fait trouver les débris d'un feu de pêcheurs éteint^ ii Sb barbouilla de charbon les mains, les bras et le visage, de façon à altérer, comme une autre fois déjà, ses traits dont le type profondément français pouvait attacher sur lui un œil clairvoyant.

Il se jeta dans les chemins de traverse^ mangea quelques fruits dans un verger, et le soir se dirigea résolument sur le port, seul point où, d*après ce qu'il avait pu en connaître avant la surprise du fatal master du Kent, il y eût quelque chance de se cacher au milieu de la confusion et de Taclivité maritioies.

, Quelques schellings provenant des sacrifices que la superstition avait faits au goguelin, et dont le Grand-Gosier l'avait muni, devaient lui permettre de se confondre dans le tumultueux encombrement de quelque taverne, ainsi qu'il Favait jugé praticable quinze jours avant la déplorable vengeance exercée sur lui par Todieux Viperr. ' •

Le soir même de sa dramatique évasion du ponton en proie aux mortelles contagions de la peste, Marius se faufila dans Portsmouth, comptant sur quelque incident naissant des récentes captures de nos navires marchands {5ar les Anglais, pour s'échapper, et décidé, faute de mieux, à se rendre à Londres où avait tenté de l'emmener Tordre mystérieux par lequel il s'était vu brusquement enlevé au ponton the Kent.

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