‹ Les pontons anglaisChapitre 17 sur 23 · AUDACES FORTUNA JUVAT · texte numérisé non relu

AUDACES FORTUNA JUVAT

Notre héros, si merveilleusement et si courageusement échappé à une mort horrible, venait, cherchant

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son gîte, de s'avancer sur un des points du port que les Anglais avaient présomptueusement appelé pont de la Hogue^ lorsque Taspect paisible de la nuit Tinvita à s'arrêter quelques instants ; tout è coup son attention est éveillée par des chuchotements qui parlent de dessous le pont même, sur Tun des parapets duquel il est appuyé; il prête Toreille^ et entend avec autant de surprise que de joie qi^'on parle français.

— Patine-*toi, Bout de tabac !... dit une voix rogommée, fais vite, mon fiston, ou nous sommes pinces comme des sardines-dans un filet !

— M'y v'ià! m'y v'ià? Grand -Guillaume! répondit une autre voix juvénile qui est sans doute celle du novice Bout de tabac.

Et on entend remuer des avirons, des gaffes... puis s'écoule un moment de silence. Après quoi le Grand- Guillaume reprend :

— Personne sur le pont... no body sur le quai pour rinstant... Ouvre l'œil et l'oreille! car d'un moment à Fautive les amis peuvent avoir besoin de nous là-bas, où le diable sait ce qu'ils fricassent !

— Moi j'espère que dans une heure nous serons tous au large, répondit Bout de tabac, et on leur fera ça aux Anglais !

L'obscurité empêcha de voir le geste qui, fort probablement, n'était pas de ceux que recommande la civilité puérile et honnête.

Marins jugea qu'il en savait assez pour s'empresser d'utiliser cette chance favorable que le sort jetait si inopinément sur son chemin. Il se pencha donc sur le parapet, et dit à demi-voix, après s'être assuré qu'il ne survenait personne :

— Holà! Bout dfi ?a!^a:;/ Grjind-G'jillaume!... êtesvous là, mes fils ?

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— De la tête aux pieds que nous y sommes ! répondit le matelot* Par où est-il venu celui-là ?

— Je vous raconterai ça, mes boys ! avancez d'une brasse ou deux que je m'affale avec vous, et ne faites pas attention si mon teint n'est pas de lis ou de roses... C'est une frime que j'ai empruntée au sac à charbçn pour embêter TAnglais, dit Marius, qui jugeait nécessaire de parler à ces gens leur lang|ige babituel, afin de ne pas les alarmer par la nécessité d'explications intempestives.

Le ton de confiance du survenant, son parler d'un français non équivoque... (pour les deux marins), et enfin le motif qui les avait, amenés là, tout contribua à leur fair^ accomplir ce que l'inconnu leur demandait.

Le canot fut halé droit sous le parapet du pont, et Marins s'affala avec l'agilité du singe qui descend d'un arbre, le long du charpentage arc-boutant les piles.

Quand il fut dans le catiot, le Grand-Guillaume le prit par le bras, et lui touroanl la face du côté du quai, où pendait un pâle réverbère balancé par la brise qui soufflait du nord :

— Ah çà, l'ami, tu n'es pas un traître, au moins î Hum* ! hum ! C'est que je t'enverrais un peu vite te débarbouiller le grouin au fond du port... Voyons ! d'où sors-tu, tu n'es pas du Culloden, toi ?

Marins allait répondre par une rapide explication, lorsque Bout de tahac s'écria tout à coup :

— Alerte ! les v'ià ! j'entends le père Cartahu sifûer sa romance 1 ^

Grand-Guillaume écouta à son tour. On entendit, tantôt clairement, tantôt affaiblie par les bouffées de la brise, une sorte d'air à la diable, paraissant venir de l'arsenal qui se trouvait en dehors des fortifications.

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— Cest euxl dit le matelot. Allons, face de minuit! ^ plus tard les explications... Pour le moment il est 4rop tard ! Empoigne un aviron et souque ferme ! •moi je tiens la barre... Bout de tahàe^ haïe dur, mon poulot ! y'ià r moment de se patiner... pense è ta p'tite Gothon qui arrime tous les matins ses bossoirs •dans son casaquln en songeant à toi!...

Et le canot^ auquel les deux avirons servaient de jambes, quitta Tabri obscur du pont et rampa, le long du quai désert, vers l'angle de granit où paraissaient attendre les autres fugitifs.

En quelques minutes il doubla la pointe, la romance de maître Gartahu se fit entendre plus distinctement, Grand-Guillaume y répondit de la môme manière, et bientôt un groupe d'hommes se dessina vaguement dans la nuit, en sortant de l'ombre épaisse des fortifications.

— Embarque en double et file en quatre ! dit le fliatelot aux arrivants. Il y en a ici un qui a un faux air de nègre et sur qui on ne comptait pas... mais ib y a de la place pour tous. Chaud ! chaud! mes gars I

En un clin d'œil tous ces agiles marins furent dans l'embarcation et installés avec ordre par deux sur chaque aviron.

— Et la dame ? demanda Grand-Guillaume.

— Ça ne dame pas, répondit une voix cassée . Je t'expliquerai la chose plus tard... Le fait est que nous mettons le cap en mer tout de même... Allons ! filons vite ! •

— Commandez-vous, maître Cartahu ? reprit Grand- Guillaume resté au gouvernail.

— Va toujours, mon matelot ! je veille devant moi ! Une fois à bord, je prendrai mon rang.,. Ahî si seulement un de nous savait reluquer la hauteur du soleil, en cas de trop flâner au large I

MarJus qui, à ces propos divers, comprit que tous ces matelots manquaient d'un officier, pensa qu'il aurait bientôt à jouer son rôle, et tandis que le canot, vigoureusement emporté par ses huit rameurs, voguait vers rentrée du port, il se débarbouilla de son mieux en plongeant, comme des éponges^ ses mains dans Teau courant le long du plat-bord.

Grand-Guillaume gouvernait vers un petit navire mouillé à rouvert du port.

En moins de dix minutes nos fuyards se trouvèrent par son travers, et on aborda. Marins, bien qu'il ne comprît rien à tout cela, si ce n'est le but, fît comme les autres, c'est-à-dire qu'il grimpa sur le cutter, où il n'y avait personne, et s'employa comme un simple matelot à la manœuvre de l'appareillage.

Carlahu se tenait à l'arrière et Grand - Guillaume à l'avant , présidant tous deux aux travaux de la mise en mer.

Il était environ onze heures du soir lorsqu'on fila dehors le bout de câble qui tenait le navire stationnaire sur son ancre ; on hissa aussitôt la trinquette et le pic de la grande voile, et la brise qui soufflait du nord emporta bientôt la coque au large de Portsea, défilant lestement au milieu des bâtiments de haut bord mouillés dans sa rade.

Marins, ne comprenant rien à tant d'audace et d'imprudence, brûlait d'envie de savoir quelles circonstances . bizarres livraient ainsi ce joli navire à l'évasion de vingt hommes... mais il comprit que devant, selon toutes les probabilités, jouer i)ientôt son rôle dans l'affaire, le moment ne serait venu d'interroger que lorsqu'il pourrait s'expliquer lui-même.

Son étonnement ne put qu'aumenler dncore, lorsque passant devant le stationnaire mouillé le plus au largi',

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maître Cartahu en fit passer aussi près que la nuit le permettait, et tirer trois coups de pierrier distancés à la manière dont les francs-maçons battent leur signal.

Lorsque le man of waar, immobile sur ses ancres, eut répondu par des détonations pareilles , et que sa puissante masse se fût confondue à l'arrière du cutter, dans l'ombre de la terre, maître Cartahu et Grand- Guillaume réunirent les deux escouades de gens qu'ils commandaient, et le premier des deux leur parla ainsi :

— Ah çà, les enfants ! nous voilà quasiment hors des griffres de ces licornes d'Anglais, et on peut se vanter que tout a été à riaL, Bon! c'est le moment de tenir conseil sur ce qu'il y a de mieux à faire, et Bout de tabac va nous faire circuler chacun une bonne lampée de scU pion pour nous éclaircir les idées. Bon ! Maintenant il s'agit de savoir ce que nous allons faire. Faut-il aller terrir en France droit comme un plomb de sonde... ou bien faut-il essayer de tenir la mer, et tenter un peu de flibuste ? .

Voilà Bout de tabac qui apporte le genièvre; lampez modérément, évitez de vous flanquer une guigne, car vous avez besoin de vos boules à sept trous!...

Que le trou en large, qui est un soiffeur sans raison, n'aille pas compromettre ceux d'en-dessus et de côté dont nous avons besoin I

Humectez-le modérément, cegouliaffe! procurez-lui seulement le velouté, le glissant nécessaire pour que les avis que vous allez donner y coulent comme des bagues de foc sur un étai bien frotté de suif!

En un mot, faites comme moi, les enfants! car, bien que la cambuse du cotre soit, à ce qu'il paraît, pleine de schnick, et que ça devienne, comme disait le major de ma frégato, un véritable supplice âc Cancale, je me modérerai et n'emplirai que ma dent creuse, car il faut

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ouvrir l'œil, attendu que nous avons encore quelques drôles de quarts d*heure à passer au milieu des croiseurs anglais que nous ne manquerons pas de rencontrer au jour... Bout de tàbac^ passe-moi la bouteille, que j'embrasse son goulot... ! Bon! à la santé de moi-même et Dieu pour tous ! vive la France et la paire de bottes à récuyère qui la commande!

Et, finissant cette harangue, nxaîtreCartahu s'empara d'une bouteille dont Bout de tabac n'avait encore extrait que trois ou quatre rasades modérées , et, profitant de l'obscurité, il la porta à ses lèvres, et ne cessa son long baiser que lorsque la bouche du verre se fut desséchée en épuisant ses humides caresses...

Il envoya la bouteille par-dessus le bord , pour éviter tout contrôle , et jugeant prudent de s'asseoir sur une cage à poules, il attendit que le Ganymède de gaillard d'avant eût fini la tournée.

— Ça y est-il, Bout de ^a&ac ? demanda-t-il, lorsqu'il lui sembla, à travers l'obscurité du ciel et de ses idées déjà légèrement troublées , que le novice tardait trop à clore la distribution, ce qui provenait de ce que plusieurs matelots, trouvant la ration mesquine, ' se glissaient parmi ceux de leurs camarades qui n'avaient ppint encore bu, afin de rencontrer le distributeur une seconde et même une troisième fois...

— Ça y est, maître Cartahu ! dit enfin Bout de tabac.

— Bon! allons... assis tout le monde... faites-vous un tabouret de vos talons... comme les Turcs, qui ont appris ça des tailleurs... et... et... la parole est au Grand- <juillaume ! dit le vieux maître, qui eut ainsi la prudence de cacher jusqu'à quel point, malgré ses exhortations aux autres, il s'était lui-même enivré aux [caresses de la bouteille au genièvre.

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— A moi la parole? Eh bien! la voilà, ma parole, dit le matelot interpellé.' C*est qu'il n*y a pas à penser à tenir la mer pour demander de qui de quoi aux Anglais qui passent dans la Manche, sans avoir pour conduire le cotre un lapin qui sache voir Theure au soleil et pourquoi la longitude est en long et la latitude en travers. La voilà, ma parole!... A un autre!

— L'autre, c'est moi, dit un autre, et je dis qu'il n'y a pas besoin de tant de latin ni de lapin, pour crocher les Anglais et leur déralinguer la frimousse. Up là ! dig et dog! fit le marin en s'escrimant du bras comme avec un sabre d'abordage,

— Et si, croyant conduire notre prise à Cherbourg, nous la conduisons à Plymouth? objecta un prudent. Il ne suffit pas de crocher dur et d'être un tapeur fini, il faut quelqu'un qui connaisse le truc des astfes et pilote la barque 1

— Bon I murmura maître Carlahu. Celui-là parle véritablement comme une grammaire 1

— Et toi. Mal peignéy qu'est-ce que tu dis? demanda Grand-Guillaume au matelot suivant.

— Moi, je dis que je ne dis rien de rien. J'amurerai du bord de la majorité sans major, voilà mon opinion.

-^ Et toi, Va de la gueule ? poursuivit le Grand-Guillaume, qui avait donné de doux petits noms de tendresse à tous ses camarades de captivité du ponton le Culloden^ l'un des anciens voisins de VÀÏbany dans l'avant-port de Portsmouth,

— Moi ^as ! <ii le dernier nommé.

— Quoi! toi pas?

— Moi pas... Cest mon avis! répliqua d'un ton décisif le matelot, qui était précisément celui auquel il avait le mieux réussi de se faire multiplier les rations de genièvre, à la faveur de l'obscurité.

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— Eh bien! moi... dit le suivant, je soutiens que nous aurons bien assez des officiers anglais que nous amarinerons pour nous conduire en France , et que rentrer dans le port sans une prise y quand on est là vingt gaillards qui n'ont ni froid aux yeux ni poils dans le creux de la lûain, ça serait honteux et canulant... Voilà ma parabole!

— Eh oui donc ! ajouta un Breton, que mon frère, uq calfat fiiji, il m'en a dit souvent que c'en était de la frime et de l'attrape-sot le matez ma tique et l'as trop nomique.,

— Moi , je suis pour tenir la mer !

— Moi, j'aimerais mieux tenir la fille,., et je mettrais le cap en terre ! repartit un loustic.

— Bon! murmura maître Cartahu, qui, habitué à apf^rocher les officiers, respectait leur savoir incompris, comme les orientalistes respectent les hiéroglyphes...

— Vous êtes un tas de matelasses ! cria un Provençal. Tron de Diou ! s'il y avait tant seulement deux demidouzaines de caïmans comme celui qui a ma peau pour chemise sur ses os, nous aurions abordé le vaisseau stationnaire... et nous l'aurions emporté au large en hissant le cotre en porte-manteau I

— Eh oui I il ne faut ni latitude ni longitude, pour couper en zigzag des grouins d'Anglais avec un bachot d'abordage !

— En douceur la vergue! ajouta un Parisien, un fils de famille, mauvais sujet dépaysé sur l'eau ; je suis de ton avis, matelot, et je n'en suis pas. On peut avoir une poigne dure et un peu d'arithmétique dans la caboche, sans que ça nuise. Jean Bart, qui a chaboulé tant d'Anglais, et qui a commandé des escadres, lisait plus mal qu'uQ chien savant, et signait son nom comme un chat ! Mais, en revanche, Forbin, Suffren, Duguay-Trouin cl

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bien d'autres qui ont défoncé plus d'ennemis que nous n'avons à nous tous sifflé de petits verres... étaient savants pires que des maîtres... de colles, et te vous auraient fait virer de bord un vaisseau dans un crachat. Il ne faut donc pas mépriser ta longitude ni la latitude... ça peut nous servir et ça peut nous manquer î

— Le cosinus de la latitude est au sinus de la déclinaison comme rayon est à sinus amplitude! dit enfin, tout d'une haleine, notre ami Marius, q ui, après avoir écouté ses compagnons, pour juger la situation morale dés choses, se décida à entrer dans la conversation par cette bordée d'algèbre ou de trigonométrie, qu'il crut propre à le poser du premier coup, comme il convenait, au milieu de ces opinions divergentes.

— Qui est-ce qui a dit ça ? s'écria le Grand-Guillaume stupéfait.

— Bon ! bon ! fit Cartahu.

— A qui la fusée de grimoire? qui a lâché cette mitraille? d'où sortent tous cqsus? demandèrent plusieurs voix ensemble.

— Qui est celui qui sait si bien le latin sans prévenir les autres? ajouta le Parisien.

— C'est moi ! dit notre héros en se levant, décidé à se mettre à la portée de son auditoire par une façon de s'exprimer tout* à fait en dehors de la syntaxe, de Vaugelas et de l'Académie.

— Par les tripes des Anglais ! je crois que c'est le nègre I s'écria le Grand-Guillaume.

— Eh oui I c'est la face de minuit... celui qui m'a refusé de soiffer le schnick, dit Bout de tabac ^ qui, comme le matelot, avait plutôt reconnu Marius à ses vêtements qu'à son visage; car, d'une part, l'officier s'était à peu près débarbouillé dans l'eau de la rade, et de l'autre, l'obscurité était assez épaisse pour teindre tous les marins en mulâtres, sinon en nègres.

— Oui, c'est moi, mes amis, Vhomme du pont de Portsmouth. Je suis en état de guider le cotre soit au pôle austral, soit au pôle boréal... soit au delà du cap Horn, soit au delà du cap de Bonne-Espérance... Nord, sud, est, ouest, tout m'est égal I ajouta Tofûcier pour frapper les esprits.

— Bon î bon ! bon ! remurmura maître Cartahu, abruti dans sa demi-bouteille de genièvre-

— Ah çà I... qui ètes-vous donc? demanda le Grand- Guillaume, auquel les tirages de l'inconnu avaient singulièrement imposé.

— Je suis un ex -prisonnier des Anglais comme vous tous, reprit Marins ; seulement c'est de VÀlbany que je me suis évadé.

-— Comment, dé VÂlhanyt dn ponton qui a la peste ? dit Bout de tabac,

— Oui... mais moi je ne l'ai pasi

— Et vous connaissez la latitude? demanda le Parisien.

— Et aussi la longitude, et tout ce qui paraît vous manquer, les braves... A présent nous sommes au com^ plet, tête et bras, ou plutôt caboche et poigne... Si nous nous décidons à crocher l'Anglais, croyez bien qu'il n'y aura ni courant, ni vent, ni trombe, ni feu Saint-Elme qui puisse m'empêcher de faire aborder la prise où il faudra 1

— Alors vous êtes ofûcier? reprit le Grand-Guillaume avec une nuance de respect.

— Oui... j'ai commandé un corsaire qui a envoyé une bonne prise à Dieppe, et qui n'en a encore rien gratté... mais ça se trouvera, car les écrits ne moisissent pas... et je ne demande pas mieux que d'y en envoyer eacore une autre... C'est à la majorité de décider ce qu'on fera. ^

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— Alors vous allez nous commander, dirent plusieurs voix. Maître Cartahu et Grand-Guillaume seront vos lieutenants... Ohél Bout de tabac ! on demande une autre tournée de genièvre pour conclusion de la chose, et à la santé du capitaine !

— Quand commencera mon commandement? dit Marins^ mettant adroitement TenChousiasme à profit.

— Tout de suite ! s'écria-t-on tout d'une voix.

— Eh bien, mes enfants, comme je me porte parfaitement bien malgré le lieu d*où je viens , et que je n'ai pas besoin, pour le moment, qu'on boive à ma santé, je remets Thistoire du geniève à demain matin, afin de n'embrouiller les idées de personne, car d'un instant à Tautre on peut avoir à se servir de sa boule.

Parlons d'autre chose. Le cotre est-il armé, munitionné? Avant de se risquer dans un coup de peigne avec l'Anglais, il me semble qu'il est bon de juger sur quoi on peut compter*. •

Allons I dix hommes d'un bord, dix hommes de l'autre, nous sommes vingt-un, c'est partie égale entre tribordais et bâbordais. Le père Cartahu et le Grand- Guillaume sont chefs de quart; voilà qui est réglé. Au petit jour nous serons par le travers de l'île de Wight, c'est le plus casuel à franchir... Une fois au large des statjonnairés anglais, on verra ce que l'on peut tenter avec le bois qup nous avons «ous les pieds. Allons! comme il ne fait pas bon ici à boutonner ses guêtres, étarquons nos voiles, enfants, afin que le vent y souffle mieux, larguons la flèche et le grand foCi.. et gouverne vite, timonier!

Rentrés sur-le-champ dans leur habitude de discipline, les matelots se mirent en devoir d'exécuter les ordres que leur donnait leur chef improvisé, et deux d'entre eux montèrent en vigie sur les barres, afin

de fouiller la nuit pour veiller les mauvaises rencontres.

Lorsque tout fut terminé, Marlus appela le Grand-Guillaume et lui dit :

— Ab çà, l'ami, si mon histoire, à moi, est courte, la vôtre doit être curieuse et m'intrigue fort depuis le moment où j'ai mis le pied sur ce bord. Racontez-moi donc, je vous prie , comment diable vous avez fait pour vous procurer un semblable moyen de fuite, au beau milieu d'un port de guerre... Came semble aussi difficile à deviner que la quadrature du cercle !

Grand -Guillaume, flatté, répondit par le récit suivant:

— Capitaine, voilà la chose : les vingt poulets que vous commandez ici se trouvaient prisonniers sur le ponton le CuUoden. Je ne vous parle pas de la vie qu'on fait sur les pontons... vous en avez mangé, donc voufe savez si c'est coriace et indigeste. Pour lors, il y a huit jours, voilà que le chef du port conduit un amiral à faire visite au ponton, avec toute une canotée de messieurs à habits et cheveux rouges, des rrais goddemsii.. plus une dame.

Imaginez-vous, capitaine, une belle femme avec des cheveux d'un beau châtain d'étoupe goudronnée, une jolie paire de bossoirs retroussés, le nez au bord de la robe... bref, une femme briquée, fourbie et fauberdée comme la figure de hia frégate la Baille-à-bière (bayadère). Avec ça qu'elle vous avait des petits airs... Enfin, les six cents hommes du ponton en sont .tout d'un coup lombes amoureux... que je ne vous en dis pas davantage! Voilà qui va bien.

Moi, qui depuis un an que je mangeais mon foie sur le ponion, n'avais plus vu d'autres dames que celles du vieux jeu de cartes que les prisonniers se repassaient

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de main en main, je ne pouvais pas la quitter des yeux, car il me semblait impossible de voir une femme du sexe mieux acastillée et espalmée. Elle, de son côté, si ce n'était pas pour les mêmes raisons transportées du féminin au masculin, me regardait la regarder, tout en écoutant lesmylordsqui la suivaient d'un air de salamalecs en faisant avec l'amiral la visite du ponton. Voilà qui est bien.

Moi, voyant qu'elle me reluque, je ne l'en reluque que plus, et sans rien comprendre à sa manœuvre, je la suis et l'observe, comme un flibustier un galion. Voilà qui va toujours bien.

On descend dans la batterie, puis dans le faux-pont. Je continuais à naviguer dans ses eaux, l'œil toujours en vigie.

Voilà que tout d'un coup, comme les deux ou trois coquesigrues qui la convoyaient s'étaient retournas pour examiner un petit laboratoire d'ouvrier en coco qui offrait ses articles.'., vlan! je vois filer dans l'obscurité quelque chose de blanc... et la dame me fait signe des yeux, et d'un air on ne peut plus engageant, d'aller ramasser l'objet qui était tombé sous l'escalier du fauxpont.

Je pensai naturellement que c'était une déclaration d'amour... ou une pièce de six schellings que cet aimable sexe, craquelin, mais sensible, m'envoyait pour acheter du tabac.

Je laisse filer le monde, restant un moment en panne, et brassant bientôt à culer, je tâte dans l'ombre et finis par trouver la dragée. Je la fourre dans ma poche après l'avoir tâtée, et avoir reconnu que c'était comme une lettre, avec dedans comme quelque chose qui sonnait. Je le crois bien, mon capitaine! Imaginez-vous que c'étaient cinquante guinées très-bien arrimées dans la iet-

Ire, qui, ça me surprit, était écrite en français... en excellent français, comme vous et moi le parlons! Yoilà qui va on ne peut mieux I

Vous pensez naturellement que , comme je vis bien qu'il pouvait s'écouler une bonne heure avant que la visite de l'amiral et de ses amis fût terminée Je m'en allai m'installer contre un hublot pour lire le poulet... truffé de si belles pièces d'or.

Je vous dirai approchant ce que contenait la lettre, car, bien que je Taie là dans ma poche, il fait trop sombre pour que vous y voyiez autre chose qu'un chiffon de papier blanc ou gris. Je lus donc à peu près ceci :

«Brave matelot, je m'embête bigrement dans ce pays-ci, et je voudrais bien filer mon nœud. Je ne suis pas ça que j'ai l'air et je n'ai pas l'air de ça que je suis. — Vous comprenez l'apologe.

» Estimable marin, le neveu de l'amiral me scie le dos, sous prétexte de m'épouser, etc., etc. Je crève d'envie de leur glisser entre les pattes à tous... car c'te vieille baderne d'amiral aussi me canule.

» Voilà mon idée, vaillant matelot. Il y a là dans la rade un cotre avec lequel mon bêta d'adorateur doit filer à Plymouth la semaine qui vient. Je sais qu'il attend un équipage d'un vaisseau où il ne sera libre que la semaine prochaine. Il y a un nommé Henri Botte, le fils d'un Français, qui se trouve forcément domicilié dans le pays, qui m'a tout appris, et qui ne demande pas mieux que de nous donner un coup d'épaule pour prendre la poudre d'escampette.

» Donc, voilà la chose. Prenez ce quibus, graissez-en la patte des factionnaires dimanche prochain ou l'autre dimanche. Je dis dimanche, parce que ce jour^là tous

où LE MOKT VIVANT 167

les Anglais du port sont soûls comme des grives ou des PoloDais, sous prétexte que c'est jour de dévotion.

» Arrangez-vous pour filer du ponton une demidouzaine de bons dromadaires à quatre bosses, et nagez droit sur la chapelle de l'arsenal, vers dix heures du soir. Là vous trouverez Henri Botte avec une chaloupe, et il vous dira ce qu'il y a à faire.

» Ne vous ensauvez pas plus de six, car ça pourrait faire manquer la manigance, et pour faire manœuvrer, le cotre' il n'y a pas besoin de tant de monde, c'est-àdire d'imiter les Anglais, qui se mettent cent hommes sur un poil.

» Voilà la chose , brave marin. Je compte sur vous, vous pouvez compter sur moi : ça suffit. Songez que si le bastringue manque, je rognonnerai bigrement, car je n'en p^ux plus de m'en aller. Le neveu de l'amiral me jugule trop.

» Je suis pour la vie et à la mort, etc... Bref, je ne signe pas. »

— Voilà à peu près ce qne contenait la lettre, mon capitaine l reprit le Grand-Guillaume, et vous jugez comme moi, j'en suis sûr, qu'une femme qui y allait si rondement, et qui s'exprimait si bien, battait pavillon français en tête de bois. Comme de fait, Henri- Botte, celui qu'elle disait tout prêt pour nous , me l'a bien dit...

— Mais cette femrce n'est pas venue? demanda Marius assez intrigué par cette histoire dans laquelle le style du narrateur ne lui permettait pas de voir suffisamment clair.

— Vous alle^ savoir ce que vous allez savoir, mon capitaine! répondit le Grand-Gyillaume. U est vrai que ça n*a pas tourpé précisément comme le clésirait la belle

dame avec ses cheveux pareils à un faubert tout neuf. Donc, Tamiral parti du ponton...

— Quel amiral? interrompit Marins.

— L'amiral Thomas Duckworth , le gouverneur de Plymouth... il paraît que le cutter que nous avons sous la plante des pieds est le sien... c'est-à-dire sa mouche, son aviso, sa patache...

— L'amiral Duckworth... répéta Marius, en cherchant à se souvenir. C'est, si je ne me trompe, celui qui s'est signalé autrefois dans le combat du commodore Byron contre l'amiral d'Estaing... celui qui a bloqué Saint- Domingue, et qui, dans la capitulation de Rochambeau, fut le principal signataire...

— Je ne sais pas s'il voit véritablement, comme vous dites, les roches en beau.,, et s'il fait des signes à terre.,, répliqua le matelot, dévoyé par l'érudition historique de l'officier, de marine, mais ce que je puis bien vous assurer, c'est que ses signaux n'auront servi à rien, s'il en a fait... car voilà que nous filons six charmants nœuds à l'heure, et au point du jour, capitaine, nous serons hors de portée de canon, de porte-voix et de lunette! Quant aux rochers...

— Donc... que fis-tu, lorsque tu eus pris connaissance de la lettre de la belle dame? interrompit Marius, après avoir donné un coup d'oeil à la voilure du cotre, qui filait lestement vers le large, tandis que son capitaine improvisé se faisait raconter par le Grand-Guillaume les curieuses circonstances qui lui avaient si inopinément valu ce commandement.

— Ah ! voilà ! reprit le matelot. La lettre lue, je fis mes petites réflexions, surtout à cause des cinquante guinées qui lui servaient de lest. Il paraît décidément, que je me dis, que ce n'était pas à cause que je suis bel homme. (Le grand Guillaume avait six pieds moins

ou LE MORT VIVANT m

une ligne au-dessus du niveau de la mer^ il était doué de Tembonpoint d*un mât de hune et avait une peau telle, que sa personne ressemblait exactement à un squelette qu on eût fourré dans un sac de basane trop étroit.) Mais c'est égal, si la lettre n'est pas tout à fait une déclaration d'amour, dans le cas où je suis, ça n'en est pas plus mal. Voilà qui va bien. Je vais prévenir maître Gartahu de la chose, mais je ne parlerai que de vingt-cinq guinées... que je me dis. Je racontai donc l'événement à mon vieux matelot, qui, naturellement, trouva que c'était fameux. On était au vendredi.

— Ah çà ! me dit-il, qui que nous associons?

— Aux vingt-cinq gûinées, personne! que je dis, mais h la poudre d'escampette une douzaine de bons bigres, de ceux qui ont été pinces avec nous sur le Hareng-saur... C'est le nom du corsaire où la frégate anglaise nous a amarinés.

Marins chercha vainement quel nom de navire le matelot pouvait estropier pour en faire hareng-saur,

— Donc, mon capitaine, quand l'amiral et sa compagnie furent repartis à terre, et que j'eus encore embarqué une bonne œillade en coulisse de la belle dame, maître Cartahu et moi nous commençâmes à confier la chose à nos meilleurs camarades, qui en firent do joie des sauts de cabri. Le samedi, chacun ajusta ses flûtes, et le dimanche venu, c'est-à-dire le matin, je me suis mis à amadouer un sergent d'infanterie qui commandait le peloton, prenant sa garde pour vingt-qualrè heures. Je lui dis que je l'avais vu quelque part; et comme il ne paraissait pas s'en souvenir, je lui offris de ïale à discrétion pour se rafraîchir la mémoire... et le gosier. Le commandant du ponton était à terre, le master à terre, bref, l'affaire s'annonçait bien.

Il 10

Comme jamais les prisonniers n'avaient le sou, les chefs ne pouvaient pas se délier qu'on soûlerait la garde^ et pour le grog^ le sergent , quand une fois il commença à être dans les brindesingues, ne refusa pas qu'un de ses soldats aille à terre en chercher à mort.

Bref, pour ne pas tant tirer en longueur, mon capitaine, je vous dirai que vers les neuf heures du soir tous les soldats de marine étaient ivres comme.. ^ des vrais Anglais qu'ils sojit.

Quand je les sus bien abrutis et incapables de dire de qui de quoi... je sifflai un petit air que finit maître Cartahu, qui était averti, et une douzaine de merles sifflèrent à leur tour le refrain, si bien qu'on se serait cru dans un bosquet de jasmins et de tubéreuses plutôt que dans l'entre-pont d'une prison de guerre.

Ceux qui ne savaient rien de rien pendirent leurs hamacs, comme d'ordinaire... Mais nous, pas si godiches !

C'était le moment; la chaloupe des soldats était prêle ; celui auquel j'avais prodigué deux guinées (je crois que je ne vous l'ai pas dit^ mais c'est tout de même) ; mon soldat , dis*je, avança la chaloupe sous les sabords d'arcasse, qui n'étaient pas grillés comme les autres, parce qu'ils servaient à l'embarquement des munitions, et qu'il y avait toujours un factionnaire, soûl pour le moment.

Voilà qui va bien : chacun s'affale... au lieu de douze nous étions dix-neuf ou vingt , parce qu'il y en avait qui avaient bavardé, et que ceux qui avaient su avaient naturellement voulu en être.

Ënfin^ mon capitaine, nous démarrons du maudit ponton, et nous ramons droit sur la chapelle de l'arsenal. Arrivés là, pas plus de dame ni de confident que dans mon œil. Je dis : Il est trop tôt ! Maître Cartahu me répond :

ou LE MORT VIVANT 17!

— £h bien ! matelot^ comme ça n*est pas sain de rester là comme ça au milieu d'un port de guerre, bien que le dimanche, de fondation, l'Angleterre est ivre... il faut t'en aller avec un homme cacher la chaloupe làbas sous ce pont où c'est'noir comme l'âme du diable. Quand ça sera les dix heures et que ceux qu'on attend paraîtront à l'horizon de mon nez, je te siffle ce que tu sais, tu reviens nous prendre, et... et, ma foi, je n'en sais pas davantage ! Nous ferons ce que nos chefs de quart commanderont !

— Ça y est! que je dis.

Bout de tabac resta avec moi; et pendant que nous filions le long des fortifications, pour gagner l'abri du pont, les autres allaient se cacher dans les pierres- Cest alors, capitaine, que vous avez paru, et que vous prenant pour un des nôtres qui venait de la pointe, je vous ai laissé vous affaler dans la chaloupe, avec votre face de nègre mauvais teint.

Le reste, vous le savez comme moi! mais ce que nous ne savons ni l'un ni l'autre, c'est ce qui s'est passé sous les murs de la chapelle de l'arsenal, et pourquoi la dame aux cinquante guinées; qui semblait tant désirer de filer entre les pattes du neveu de l'amiral pour venir avec moi, n'est pas ici comme nous...

— Eh bien, mon brave, dit Marius, tu vas aller le demander cela à ton matelot Cartahu, qui commandait Tescouade de terre, et tu viendras me le dire tout de suite, car je suis fort curieux de connaître le mot de cette énigme... Pendant cetemps-ià, je vais observer un peu la route que fait le cotre... il me semble que nous devons avoir dépassé le travers de la pointe Foreland... .

En effet, le petit navire, excellent marcheur, comme tous les yachts, ces avisos que les grands personnages

anglais entretiennent pour leurs plaisirs ou leur utilité personnelle, défilait agilement à cinq ou six milles de l'île de Wight, dont la masse, plus noire que la nuit, commençait à s'estomper par la hanche de tribord du cutter.

Tout présageait que cette fuite singulière serait sans entraves, car Tobscurité donnait lieu de supposer qu*on parviendrait à échapper à ces croiseurs, à ces flâneurs de toutes sortes qui naviguaient toujours à rapproche d'un grand port.

Grand-Guillaume revint trouver Marins. Il n'avait pu tirer aucune réponse de maître Cartahu, qui s'étaiHIendormi sur le cabestan, et ne bougeait pas plus qu'une bitte de genièvre.

Mais un autre matelot, le Parisien, lui avait appris ce qu'il cherchait à savoir, c'est-à-dire qu'en débarquant de la chaloupe, ils s'étaient cachés dans les rochers, ne disant mot, et attendant sans savoir quoi ; qu'au bout d'une demi-heure ils avaient vu paraître un homme, marchant avec précaution et semblant chercher sur l'eau du port quelque chose qu'il attendait; que maître Cartahu avait pris le parti de s'avancer, et qu'il avait eu raison, car c'était l'honime qu'on espérait, c'est-à-dire le demi- Français , Henri Botte.

Il avait rapidement expliqué que la dame qui croyait fuir en avait été empêchée par des obstacles immaîtrisables, qu'elle en était désolée, mais ne voulait pas pour cela faire manquer Tévasion des braves marins qu'il lui était donné' d'arracher à l'affreuse captivité des pontons.

Que lui, Henri Botte, avait déjà pris toutes les précautions imaginables pour faire réussir la dernière partie du plan auquel la dame restait désespérée de ne pouvoir prendre part.

ou LE MORT VIVANT 473

Qu'il n'y avait qu'à s'embarquer, et ramer droit sur la côte,^doîit les gardiens devaient être débarqués depuis environ une heure, par suite d'une ruse inutile à expliquer dans des moments si précieux...

Que la dame leur souhaitait bonne chance, et priait le plus vieux des marins de se charger d'un paquet de papiers qu'il devrait religieusement faire parvenir à son adresse, si, comme tout portait h le faire espérer, les fuyards gagnaient sans encombre la côte de France; sans quoi, plutôt que de les laisser tomber entre les mains des Anglais, ces papiers devraient èlre brûlés ou jetés à la mer...

C'était là tout ce que le Parisien avait pu raconter au Grand-Guillaume.

— Et qui a ce paquet? demanda Marius, do plus en plus intrigué.

— C'est le père Cartabu, comme le plus vieux. 11 se l'est mis sur l'estomac, disant qu'il mourrait plutôt que de ne pas le remettre religieusement à celui auquel l'envoie la bonne dattie qui nous a valu notre liberté..!

— As-tu là cette lettre que la dame te donna sur le ponton, avec ses guinées? '

— La voilà, capitaine... mais on n'y voit goutte... Tenez! quelque chose de blanchâtre, et voilà tout.

Marius s'efforça vainement de chercher à distinguer l'écriture ; il ne put même pas saisir la masse des lignes.

Par prudence on n'avait point allumé de lampe dans rhabitaclo, de crainte de signaler aux croiseurs- des fuyards glissant dans l'ombre.

Il n'y avait aucun moyen de se procurer de la lumière sur ce navire, dont personne ne connaissait les distributions intérieures , et vainement Marius envoya-t-it Bottt de tabac chercher un briquet dans l'équipage. Il

t74 LES POMTONS ANGLAIS

garda donc la lettre et attendit patiemment le jour.

Notre héros avait ressenti de si étranges impressions en écoutant les démises parties du récit de Grand-Guillaume, qu'il se rappelait volontairement ce rôve surprenant qui l'avait jeté dans de si bizarres aventures, en lui permettant d'aller sauver les jours de celle qu'il aimait...

Vingt fois il ouvrit la lettre et chercha à en deviner les caractères... mais la nuit, épaisse comme celles qui précèdent les nouvelles lunes, jetait un voile impénétrable sur l'objet de sa... curiosité.

Enfin, les premières lueurs avant-courrières du jour blanchirent à l'orient, se dégradant en teintes d'une fusion infinie vers le dôme sombre du ciel.

Ma^ius tenait l'irritant papier tourné vers c«tte faible lumière, qui mit un temps désespérant à lui permettre seulement de saisir sur la feuille grisâtre les vagues parallèles noires que formaient les masses des lignes.

Ses yeux y restèrent néanmoins obstinément attachés, •comme ceux du naufragé sur le phare d'une côte hospitalière.

Et peu à peu, la profonde obscurité de la nuit se retirant devant les efforts de la lumière naissante, ce qui était noir devint d'un bleu foncée ce qui était opaque acquit de la transparence.

L'orient jauni fit déteindre ses reflets sur la voûte céleste, et quelques petits nuages, derniers débris du voile déchiré de la nuit, se frangèrent d'or aux reflets d'un astre encore pour assez longtemps invisible.

Marius put bieptôt saisir quelques majuscules, disséminées dans l'écriture encore confuse...

Puis, quelques barres d'un carmin de plus en plus ardent s'étaient levées à l'horizon, des teintes orangées, moirées d'un tendre lilas et de rose, commencèrent à

ou LE MORT VIVANT 475

s'étendre dans le ciel^ et l'air bleu reprit insensiblement cette transparence qu'il emprunte à l'éclat du jour...

Alors Marius reconnut que la lettre remise au Grand- Guillaume par la dame qui faisait partie de la société de l'amiral Duckworth dans la visite au ponton, avait été écrite par Gabrielle!...

Étourdi, éperdu à, cette découverte à l'égard de laquelle il avait vainement essayé de refouler ses pressentiments, il se précipita» à Ta vaut, et chercha maître Cartahu.

L'amateur de genièvre était à peine réveillé de son sommeil d'ivresse...

— Voyons ce paquet de papiers qu'on t'a remis pour la France? demanda-t-il avec Texpressioïi de la plus vive impatience et d'une extrême anxiété. .

— Impossible, capitaine... ça n'est pas du service... je puis refuser d'obéir! répondit le bonhomme d'un air décidé et... dégrisé.

— Mais je ne te demande que de le montrer... de me laisser seulement lire l'adresse...

— Je ne sais si je peux... celle qui me l'a confié nous a sauvés.... nous lui devons la liberté I Une Gère femme! je la respecte comme la madone de mon village !

— L'adresse... rien que l'adresse! reprit Marius d'un ton suppliant ; je ne t'ordonne rien, je te prie!

— Allons, maître Cartahu, ce n'est pas défendu, çal articula le Grand-Guillaume; regardez donc dans les yeux du capitaine combien ça lui fera plaisir !

— Allons! si ce n'est que l'adresse... Mais pardon, capitaine! je ne veux rien lâcher! Regardez, ne touchez pas, comme disait la fille de mon hôtesse de Saint- Servan !

Et tirant de dessous son paletot un vieux mouchoir

noué autour de son torse, Gartahu en sortit un paquet de papiers, sur Fenveloppe duquel notre liéros lut :

c( A monsieur Marius de la Morinie, ofûcier de la marine impériale, ou, à son défaut, au contre-maître Roch, à Boulogne-sur-Mer. »

A celte lecture , Marius faillit s'élancer sur le vieux marin pour lui arracher ce précieux paquet, lorsqu'une poignante, une terrible réflexion paralysa brusquement son élan :

— Je ne suis plus Marius de la Morinie I se dit-il, je ne suis plus officier de la marine impériale!... puis-je trahir ce fatal secret qui protège ma vie ?.. . et d'ailleurs, ces gens me croifont-ils?... eux qui savent peut-être quç j'ai été fusillé pour crime de désertion... car cette catastrophe... elle a été sue dans tous les ports... Ah! cachons, cachons ce secret terrible; le divulguer, n'est-ce pas peut-être renoncer à elle !

Et Marius retourna à l'arrière ducôtre, qui franchissait sans encombre les parages les plus dangereux de de la traversée...

Quant à la lettre que Gabrielle avait remise au Grand- Guillaume, on s'imagine bien que ce dernier n'en avait offert à Marius que la paraphrase, et que s'il avait rapporté quelque chose du sens, il n'avait pas cité une syllabe des paroles traduites par lui dans son vocabulaire de gaillard d'avant.

Il convient que nous laissions pour le moment Marius et ses anxiétés, pour suivre ' Roch , Nicolas Thibaud et Jean Cornu à Boulogne.

Du reste, il suffira de dire pour le moment que le cutter de l'amiral Duckworth accomplit sans encombre sa traversée jusqu'au moment où nous l'avons vu inler-

ou LE MORT VIVANT Vil

venir dans l'incendie et l'explosion de la canonnière , pour sauver nos principaux personnages.

II a été dit que le môme cutter entra à Dieppe , pour être armé en corsaire par M. Gérard.

Mais ce qui n'a point été expliqué , c'est si Marius et Roch purent obteiair la fameuse lettre, ce manuscrit que Gabrielle avait confié au consciencieux maître Cartahu , pour être remis à ses amis... car il serait permis de douter que le marin eût consenti à se dessaisir de ces papiers dont il était fier d'être dépositaire, sans que le concours des autorités maritimes lui prouvât que nos deux héros étaient bien légitimement les deux personnes auxquelles était dirigée l'adresse.

Si nous avions omis de dire quelle fut Tissue des réclamations que nos amis ne purent manquer de faire pour obtenir du vieux marin la remise du paquet, c'est qu'il nous a semblé que le lecteur devait ignorer alors si Marius put emporter avec lui cet irritant manuscrit sur rîlc de Bréhat.

Maintenant que parmi les éclaircissements rétrospectifs, il nous reste plus qu'à raconter au lecteur ce qui advint à notre héroïne depuis son étrange disparition de Londres, nous lui promettons que cette dernière dette sera payée... aussitôt que nous aurons dit ce qu'il est préalablement nécessaire qu'on sache des incidents qui résultèrent préalablement de la rencontre de tous nos acteurs secondaires.

t78 LES PONTONS ANGLAIS

LA MAIN UAUDITE.

' Nicolas Thibaud se réveilla un soir dans un lit , sans qu'il lui fût possible de se rendre compte comment il y était venu.

Le fait est que le bateau-pêcheur auquel Marins avait confié renseigne auxiliaire et le cambusier pour les mettre à terre, n'avait rien trouvé de mieux que de les porter dans une auberge du port, et comme il était payé de son fret (la dame -Jeanne de genièvre), il ne se soucia plus guère de ses passagers et s'en retourna en mer avec le reflux.

Cornu, abattu par les rudes secousses qu'il avait subies depuis le fatal appareillage de Boulogne, se croyait, par couardise et inertie, dix fois plus mal qu'il n'était, de sorte qu'il s'était laissé faire,. sans chercher à se rendre compte de rien.

Pour Thibaud, on se rappelle qu'il était tombé en grand dans le piège qui lui avait été tendu à Taîde d'une certaine bouteille mise à sa portée... On lui eût promis les épaulettes d'amiral , ou les deux fêtes de Marius et de Roch sur un plat, qu'il n'aurait pas pu réussir à dire ni oîi il était, ni comment il y était venu.

Ce ne fut qu'après avoir cuvé sa grossière ivresse dans un sommeil de huit ou dix heures consécutives qu'il se leva, renvergua son uniforme auquel il avait dû son admission dans l'auberge, et apprit qu'il se trouvait à Saint- Valéry... où l'hôte ne sut même pas lui dire comment il était arrivé.

Ce fut Jean Cornu qui, à l'aide de cette impitoyable

ou LE MORT VIVANT 479

mémoire que donne la terreur, put lui raconter quelques-uns des faits qui servirent au chenapan à se remettre sur la voie, c'est-à-dire la double rencontre de nos deux amis qui avaient si généreusement sauvé ceux que nous appellerons nos deux ennemis; la résistance de Marius aux prétentions du Thibaud, qui avait voulu s'emparer du commandement du cutter; la mystérieuse expédition nocturne à Dieppe; la querelle et la lutte avec le Grand-Guillaume , la rigueur qui l'avait suivie, etc., etc.

— Ainsi, dit Nicolas Thibaud, il n'y a plus à douter maintenant que ce mirliflor ne soit le même que celui que l'on croyait fusillé pour crime de désertion? Tu l'as bien reconnu, cr^apaud?

— Connu et reconnu, comme je m'appelle Conm; reconnu comme je reconnaîtrais mon nez si je pouvais le perdre, et qu'un autre...

— Ainsi, c*est bien ce damoiseau-là qui veut te souffler ta belle, avec les écus qu'a en dépôt la vieille tante î reprit l'officier, pour réveiller chez Jean Cornu les principes d'une haine qu'il craignait de voir diminuer, en raison du service que Marius avait rendu au nabot réfugié dans l'écubier de la canonnière prête à sauter par les airs.

— C'est cet escroc-là I

— C'est bon. Arrime tes tripes et tes boyaux; il n'y a plus moyen d'être malade, car demain nous mettons le cap sur Boulogne. Une fois là, on verra.

Deux jours après, Nicolas Thibaud et Jean Cornu, dont la maladie avait cessé dès qu'il avait vu diminuer les motifs de sa terreur, dtnaient ensemble dans la salle la plus reculée d'une auberge du quai de Boulogne.

Le cambusier était gris ; mais Thibaud avait gardé toute sa tête.

Lorsque les deux étranges convives se levèrent de table, Tofticier serra dans sa poche un papier qu'il venait de relire avec l'expression du plus vif contentement intérieur, après quoi il ne dédaigna point de prendre le cambusier sous le bras et de le conduire jusque devant la petite maison de la place des Victoires, où il le vit entrer, et s'en fut chez lui rédiger quelques pièces dont il voulait se munir pour paraître devant le conseil de guerre qui devait l'interroger sous peu, et lui demander compte de la perte du bâtiment que l'État lui avait confié.

Roch, débarqué du cutter à Dieppe, après sa séparation d'avec Marins et leur rendez-vous à un an de là, avait aussi regagné Boulogne, où l'appelait son devoir.

Aussitôt arrivé, il était allé trouver le commandant Bertiol, auquel il avait minutieusement raconté les événements auxquels il s'était trouvé mêlé comme acteur principal, depuis le jour où, sans défiance, il s'était embarqué sur la maudite canonnière de Nicolas Thibaud.

— Ainsi donc, avait dit le bon capitaine de frégate, ce mauvais drôle de Thibaud sait à quoi s'en tenir sur le pauvre Marius, et d\in autre côté il l'accuse d'avoir mis le feu à sa canonnière ?

— Comme vous dites, mon commandant. Il a découvert ceci... et il m'accuse de cela...

— C'est bon... on verra à se parer de cette écoute de foc. Le conseil de guerre qui doit le juger ne tardera point à être formé, et comme officier supérieur attaché au port, et non à la flottille, je devrai en être, comme je fus de celui qui jugea le fils de mon brave ami défunt, la Morinie... Si par hasard j'étais encore nommé rapporteur, je réponds bien que je ferai r^etirer à ce

chenapan l'épaulette qu'on lui a si singulièrement donnée...

Roch quitta le commandant Bertiol, un peu rassuré sur la connaissance possible^ pour ne pas dire probable, de la haine de l'enseigne auxiliaire, et s'en fut à la recherche de Jean Cornu, marmottant le petit monologue suirant, tout en mâchant une chique toute neuve qu'il s'était donnée par suite de la satisfaction qu'il éprouvait à voir le commandant si bien disposé contre la Main maudite :

— Comment ça va-t-il? Ça va bien !... Voilà une bonne grosse épaulette de notre bord ! C'est fameux I

Maintenant, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de mettre ma conscience en repos, en payant mes dettes à tout un chacun à qui je dois, savoir : 13 francs 10 sous à ma tante Cornu, pour le semestre échu de mon grenier... et une raclée longue et dure, raclée que le feu y prenne, au neveu... au je ne sais quoi... de ma même tante Cornu, pour acquitter mes promesses réitérées en plusieurs circonstances.

Chose promise, chose dure... comme dit le proverbe, et un honnête homme n'a que sa parole, bien que ça ne soit assez maigre de n'avoir que ça.

Ah ! cambusier de malheur ! ah ! gredin, gredinasse, crapaud, crapoussin, scorpion vénéneux, ravet, cancrelat, lèche-bidon, é^œ-croqueur (escroc) de ration, infâme moussaille ! tu oses dire que c'est un homme auquel mon empereur a attaché de sa propre main, de sa grande main, la croix d'honneur, qui aurait eu la bassesse de faufiler une savate dans ta marmite !

Il y avait pourtant longtemps, mon Jean Cornu, vieux

reste des cornes du diable, que je t'avais dit : Ouvre l'œil

et veille au grain î... il y avait des mois et des mois que

je t'avais prévenu que si ma patte se levait sur ta viande, I il

182 LES PONTONS ANtïlAIS

vaudrait mieux pour toi tomber sous la triple mâchoire d'un requin à jeun 1.,.

Tu as négligé, méprisé Tavertissement, mon chérubin, mon petit amour... t'as mal fait, vrai ! car maintenant il n'y a plus de rémission. Tu n'as qu'à bien numéroter tes os... La danse finie, tu pourrais bien n*y plus retrouver ton com pte ! . . .

Ahl tu te mets du bord de Nicolas Thibaud, jeune imprudent! adolescent téméraire î tu racontes à notre ennemi que Marius...

— Ohé! Tami, qui filez là en marronnant, si c'était un effet de votre part, ne seriez-vous pas le contre-maître Roch, sans vous commander ? dit un caporal de soldats de .marine qui croisait devant la demeure de notre ami, à la tête de quelques hommes, et qui interrompit brusquement le soliloque servant de préface, de prologue au petit drame tragico-comique dont le dénoûment allait apparemment se jouer sur la peau du cambusier...

— Un peu que je le suis, l'ami "; ça v<mis incommodet-il ?

— Non, matelot, au contraire, ça m'arrange. Voilà quatre heures que je vous cherche partout et môme ailleurs I

— Qu'est-ce qu'on peut vous servir de chaud, soldat amphibie? débagoulez vite, car je suis pressé... j'ai quelqu'un qui m'attend pour régler une petite affaire... repartit Roch, en jetant un coup d'oeil vers le logis, derrière la porte duquel Jean Cornu se tenait caché et observait avec anxiété la scène de la rue.

— Allons, l'ami, pas tant de farauderies 1 il s'agfil d'aller en prison et vite ! voici l'ordre...

— En... en pri... en prison, moi, le contre-maître Roch ? fit notre homme stupéfait.

ou LE MO&T VIVANT 185

— Le contre-maître Roch... en prison ! comme vous dites, et plus vite que ça, Fami, car d'une part c'est l'amiral qui a signé son paraphe là-dessus, si vous savez lire... et de l'autre, Je commence à être plus qu'embêté de vous chercher depuis le matin...

— Je me fricasse de la. seconde raison, et sauf mon respect pour la pfemière, je te ferais un peu voir à quoi on s'expose quand on fait ton saligot de métier... Mais assez causé! tu as ordre de l'amiral de m'emmener...ie ne m'y oppose pas, pousse-caillou ! seulement, comme voilà le bâton de perroquet où je perche, je ne demande que d'y entrer cinq minutes pour une petite affaire que j'ai à régler avec quelqu'un qui doit y être... de manière à ce que ça me console d'y penser en prison. Dans un moment, les vieux, je suis à vous!

Et ce disant, Roch retroussa ses manches pour la chose qu'on sait, et avança de quelques pas vers son gîte...

Mais le caporal avait déjà fait approcher ses hommes, et il reprit en chcrchant-à l'empoigner :

— Ah çà ! vous vous fichez pas mal de moi avec vos cinq minutes ! votre affaire n'est pas déjà si belle, à ce qu'on dit! ne pensez pas la gâter de plus... Allons, en route I...

— A bas les pattes, moussaillon, s'écria Roch en se dégageant, et mets des gants si tu prétends toucher un légionnaire créé de la main de mon empereur et roi !...

Tu ne veux pas que j'entre dans ma turne? Eh bien ! c'est à ta consigne que j'obéis; et non pas à toi, ver de terre, bouton de guêtre, sac à rogomme 1

Et ce disant, Roch indigné, mais se maîtrisant violemment, se laissa emmener, en croisant bien sous l'autre celui des revers de sa veste où était attaché le ruban rouge qu il ne voulait pas voir humilié à l'air entre quatre hommes et un caporal.

Jean Cornu récbappait'belle !

Notre héros était arrêté sur la dénonciation de Nioolas Thibaud, qui l'accusait sérieusement (nous n'osons dire consciencieusement) d'avoir mis le feu à la canonnière.

Trois jours après, un conseil de guerre, présidé par le brave contre-amiral Lacrosse, fut ouvert à Thôtel de la Marine.

Le rapporteur, officier faisant dans les tribunaux militaires Tofûco du ministère public, était le brave capitaine de vaisseau Gaspard Moras, ancien adjudant des amiraux Villaret-Joyeuse, Morard de Galles et.Bruix, celui-là même auquel le général Hoche donna Timportanle mission de lever les plans nécessaires pour Teipédition d'Irlande. ,-

Le capitaine de frégate Bertiol faisait partie des juges.

Nicolas Thibaud fut introduit en frac d'uniforme, mais sans épauleltes et sans épée.

Les insignes de son grade étaient, comme .de coutume, déposés sur le bureau du président, pour lui être remis s'il était acxjuitté.

Après les préliminaires et les questions d'usage, l'ofûcier rapporteur lut le procès- verbal de l'affaire, qui avait été rédigé d'après l'interrogatoire de l'enseigne auxiliaire çt celui de l'équipage qui, recueilli, comme on sait, par une des dernières voiles du convoi, était arrivé à Boulogne donner la première nouvelle du sinistre.

Celte séance n'aurait, dû reste, rien eu en elle qui la distinguât des procès toujours intentés à un officier qui perd son navire, n'importe de quelle manière, sans certains incidents qui semblaient devoir naître de la façon dont Thibaud comprenait sa défense.

Le procès-verbal, résumé sec et impartial des faits connus, ayant été écouté avec attention, le président

ou LE MORT VIVANT 185 \

du conseil de guerre interpella Taccusé en ces termes: — Nicolas Thibaud, pouvez-vous expliquer comment le feu s'est déclaré dans la cale du brick que vous commandiez, et comment le sinistre s'est trouvé sans remède.

— Pour me défendre, il faut que j'accuse, mon amiral, répondit le mauvais homme en se donnant un air paterne, en feignant une hypocrite bonhomie.

— La défense est libre... Expliquez-vous.

— £h bien... le feu, à ce qu'il paraît, a été mis à mon bord par un garnement que j'avais été obligé de condamner à un tour de bouline... pour insubordination... rébellion à ses chefs et à la discpline... provocation, et cœtera. Il avait empoisonné la soupe de l'équipage... quoi !

-- Tudieu, quel énorme scélérat! dit l'amiral, empoisonneur, incendiaire... et quoi encore?

— Et assassin, on peut dire, mon amiral, car il a voulu, en fin de compte, faire passer la canonnière sur le canot qui m'emportait avec quelques-uns de mes gens... ajouta Nicolas Thibaud qui, oubliant bien vite le rôle de modération apparente qu'il s'était promis de jouer, se laissait déjà emporter par son odieuse nature.

— Doucement, monsieur... reprit Lacrosse, et pfocédons par ordre. Vous accusez donc un de vos hommes qui aurait débuté par vouloir empoisonner tout l'équipage... c'est bien. Mais à l'aide de quelles substances, vous ne l'avez pas dit.

— La subsistance d'un vieux soulier, mon amiral.

— Ah! firent les juges en se retournant l'un vers l'autre pour rire.

— Vous employiez le mot empoisonner au figuré? dit le commandant Bertiol, qui avait reçu les confidences de Roch; vous disiez qu'on avait empoisonné la soupe,

comme on dit moralement : empoisonner Texistence de quelqu'un?...

— C'est possible ! reprit le chenapan que l'obserratioB du capitaine de frégate mit dans une colère contenue. Mais c*estry moralement et au figuré^ comme vous dites... que le même individu a brûlé ma canonnière?

— Parlons de ce fait, reprit le président, il est plus sérieux que l'autre, et c*estici le seul digne de l'attention du conseil de guerre. Vous accusez donc un de vos hommes d'avoir mis le feu au brick... et cela dans le sens absolument matériel de l'expression?

— Oui, mon amiral... pour se venger de la bouline qu'il avait méritée... car vous ne savez pas tout, mes juges l répliqua Thibaud en s'échauflfant. Le gredin que j'accuse est le complice d'un autre non moins gredin qui s'est moqué du jugement du conseil de guerre de Boulogne, ici présent... et qui, condamné à être fusillé pour crime de désertion devant l'ennemi, s'est sauvé, a fait la queue à ses juges et au code... et est allé commettre les quatre cents coups de ci de là en Angleterre, sur le détroit, si bien que, pas plus tard que l'autre jour, mon amiral, je...

— C'est tout à fait étranger à la cause pour laquelle nous sommes ici assemblés, interrompit le président, et vous n'aurez à en parler qu'à titre d'information, si l'on vous interroge. Revenons à l'incendie du brick; qui accusez-vous de l'avoir causé ?

— Le nommé Roch, contre-maître de manœuvre, répondit hardiment Nicolas Thibaud, déçu et surpris de voir l'altitude que prenait le conseil de guerre à son égard.

— Qu'on introduise le contre -maitre Roch ! dit l'amiral à un sergent-major d'un régiment de marine, faisant fonctions d'huissier au conseil de guerre.

ou LE MORT VIVANT 487

Thibaud^ qui ne s attendait point à cette comparution^ en sentit redoubler sa mauvaise humeur.

— Maître Boch, dit i*amiral à notre héros qui s'était avancé^ d'un air calme et modeste, jusqu'au pied deTestrade, tu es accusé d'avoir mis le feu à la canonnière n<* 147, sur laquelle tu étais embarqué pour une expédition au Havre-de-Grâce».. ;Qa'as-lu à répondre pour ta justification?

— Ma réponse, dit Roch d'un ton simple et en décroisant son paletot pour laisser voir sa poitrine..» la voilà, amiral I... c'est l'empereur qui me l'a attachée là> sur ce même morceau de drap... avec cette même épingle... Ceci, Je crois, est plus éloquent que tout ce que je pourrais vous dire pour ma justiûcation I

— Ah! vous êles légionnaire? dit Lacrosse en cessant de tutoyer le marin, et en jetant sur Roch, dont la réponse et le geste lui avaient plu, un regard de bienveillance.

— J'ai cet honneur, amiral! répondit Roch en échangeant un coup d'oeil rapide avec le commandant Bertiol.

— Nicolas Thibaud, ce marin, vous le voyez, nie le crime dont vous l'accusez.

— Il y a des témoins! repartit l'enseigne, dont l'action calme et digne de Roch augmentait la déception ; il y a des témoins... et j'ai là un papier qui prouve...

— Messieurs, interrompit l'amiral, en s'àdressant aux officiers formant le conseil, il me semble que les incidents évoqués par l'officier ici en cause sont tout à fait étrangers à l'affaire pour laquelle il est recherché, et que l'on ne peut point compliquer cette cause par de pareils incidents. Ces incidents feront l'objet d'une seconde procédure, pour laquelle ce marin a déjà été mis en arrestation, et où le sieur Nicolas Thibaud figurera comme

témoin. Mon avis est donc de passer outre, et que nous nous renfermions dans la question de juger si Tofûcier ici présent est, oui ou non, directement ou indirectement, coupable de la destruction du navire que TÉtat lui avait confié... Que pense le conseil ?

Les juges se rangèrent de Tavîs de leur président Boch fut emmené hors de la salle, et l'amiral, se renfermant uniquement dans le fait, au point de vue de la législation militaire, posa à Nicolas Thibaud les questions qui suivent :

— Vous jurez d'être personnellement étranger aux causes qui ont déterminé l'incendie de votre brick ?

— J'ai dit...

— Répondez à la question sans nouveaux commentaires, sans digression...

— Eh bien ! je le jure !

— Qu'avez- vous fait pour conjurer le sinistre ?

— J'ai employé tout qe que le métier de marin offre de ressources.

— A quel moment avez-vous quitté votre navire?

— Lorsque j'ai jugé que, le feu gagnant la soute aux poudres, il allait sauter comme un brûlot.

— Vous l'avez quitté le dernier ? ' -

— Oui, amiral.

— C'est bi(în. Maintenant... reprit le président en feuilletant quelques notes qui étaient sur son bureau, maintenant, répondez à quelques questions qui se rattachent à votre passé... Vous avez servi sur les corsaires ?

— Oui, amiral... répondit Thibaud que cette nouvelle allure des questions parut contrarier.

— Alors votre caractère, votre inhumanité ont été l'objet de plusieurs plaintes à Tautorité ; vous avez, dans

ou LE MORT VIVANT tSU

des moments d'une colère aveugle, tué deux hommes... vous en avez blessé plusieurs autres,..

— Amiral... je vous jure...

— Ne cherchez pas à nier... les faits sont patents. On assure même que cette main droite que vous tenez gantée porte rindélébile empreinte d'un châtiment qu'à défaut des lois non réclamées, la vindicte particulière, cette justice des égaux qui sévit plus rarement, mais plus terriblement que l'autre, vous a infligé... un fer brûlant a stigmatisé d'une croix cette main si prompte à donner la mort...

Nicolas Thibaud n'osa répondre...

— Vous vous taisez... c'est bien. La cause est entendue, reprit l'amiral. Nicolas Thibaud, retirez-vous ! dans un moment vous serez instruit du résultat de la délibé- Iration du conseil.

Le chenapan, chez lequel la force morale n'était pas |n raison du courage brutal, se sentit avili, dominé, et se retira sans répondre. Un quart d'heure après, on le rappela, et l'amiral lui dit :

— Nicolas Thibaud, le conseil de guerre vous acquitte de la responsabilité qui planait sur vous pour l'incendie et la destruction du brick que Sa Majesté vous avait confié...

— Ah ! je reprends donc mon épaulette ? s'écria le marin avec une explosion de joie.

— Non! reprit l'amiral, non, ni votre épée ni votre épaulette ne vous seront rendues... du moins pour les porter...

— Comment! ne suis-je pas acquitté? dit Thibaud avec véhémence, et lançant sur les officiers un regard plein de fiel et de rage. *

— Oui... vous êtes acquitté... mais votre grade ne vous est point rendu pour cela, car vous étiez enseigne auxi-

II «i.

liaire, c'est-à-dire faisant partie d'une classe dont TÉlat augmente ou réforme le personnel suivant ses besoins... et vos services étant désormais inutiles à la flottille, Farrôt qui vous acquitte ici est écrit derrière votre démission, que voilà... C'est dit : messieurs, la séance est levée I

A cette froide déclaration^ Thibaud, enflammé d*une soudaine colère, s'écria :

— De qui, de quoi, ma démission, nom d'un canon ! Est-ce que je l'ai demandée, ma démission ? Je ne la veux pas! je ne l'accepte pas!... Ah bien! ah bien ! c'est comme ça qu'on traite les officiers qui ont du poil aux yeux... Ne vous gênez pas, Madeleine !

L'amiral, qui ne pouvait répondre à l'ignoble personnage sur le compte duquel il avait eu des notes accablantes, s'était déjà retiré dans une salle ^voisine avec Gaspard Moras.

Le commandant Bertiol, seul parmi les officiers encore présents, lui dit :

— Nicolas Thibaud, je vous conseille de vous taire, de vous retirer, et d'être prudent. Songez que l'amiral vous donne une grande preuve d'indulgence, en n'ordonnant pas une enquête sur les actes criminels de votre conduite passée... conduite qui pourrait bien vous envoyer... vous savez où. Les insignes du grade qui vous avait été momentanément conféré vous seront remis, comme objets matériels de votre propriété... mais vous avez perdu tout droit de les porter, et en sortant d'ici, vous devrez dépouiller ce frac qui appartient à la marine impériale, dont vous avez cessé de faire partie.

— C'est-y vous, figure à l'est-quart-sud-est, qui me le ferez déverguer, mon uniforme î répondit le chenapan, en prenant une attitude de boxeur, qu'il avait sans doute apprise sur les pontons.

ou LE MORT VIVANT 491

— Sergent -major! dit Bertiol au sous-offlcier de garde, faites entrer quatre hommes du poste.

— Faites-en venir douze , cent , un million de milliasses I je me bats l'œil d'eux et de vous aussi, gros entripaillé ! reprit Thibaud. Si je n'étais pas décidé à fîler de moi-môme, ajouta- t-il en s'approcbant prudemment de la porte, ça n'est pas vous qui me feriez avancer d'un •poil!

Les soldats de marine parurent à la porte principale de la salle des séances, en même temps qu'un lieutenant de vaisseau, aide de camp de l'amiral, vint dire au commandant Bertiol :

— Commandant, l'amiral me charge de vous dire que, si le sieur Thibaud se permet lu moindre insulte, il faut rentrer sur-le-champ en séance, et le juger suivant toute la rigueur dont la loi est armée en guerre pour ce nouveau délit 1

Mais notre vaurien ne s'exposa point à voir l'exécution de cette menace ; il fila lestement entre les soldats venus pour le prendre au collet.

Seulement, en s'en allant, il éclaboussa tout autour de lui un déluge de ces B et de ces F, d'une énergie toute maritime, dont Vert^Vert scandalisa si fort les nonnes de Nantes.

Bertiol, qui pensait au secret de Marins livré à ce drôle, refréna prudemment sa juste colère et le laissa partir.

Le premier usage que fit de sa liberté l'enseigne auxiliaire, ce fut d'écrire au ministre de la marine une dénonciation contre l'amiral Lacrosse, l'accusant de proléger l'impunité d'un officier du nom de Marins de la Morinie, qui, condamné comme déserteur à être fusillé, s'était soustrait à sa condamnation, et naviguait à l'aide d'un faux nom sur les corsaires de Boulogne...

Le chenapan réclamait en même temps contre sa dé-

|î»2 LES PONTONS ANGLAIS

mission qui lui' avait été donnée malgré lui^ accusant aussi à ce sujet Tamiral d'avoir surpris la signature du ministre, etc. , etc.

Or, ce que Thibaud n'apprit que plus tard, et non sans un étonnement qui ne put laisser que de jeter le doute dans son esprit, au sujet des affirmations de Jean Cornu, c'est que le lendemain même de la séance du conseil de guerre, où il avait lancé quelques phrases venimeuses^ sur Marius, Tamiral, par devoir autant que par curiosité, avait ordonné une enquête relativement à Texécution de l'enseigne la Morinie, laquelle enquête avait pleinement démontré 4*exlravagance apparente de la dénonciation de Thibaud, car rien ne s'offrit qui pût appuyer le soupçon que la loi n'eût pas reçu son exécution.

En effet, à l'aide des dates, il ayait été facile de retrouver les hommes qui avaient consommé l'exécution matinale dans la cour du château de Boulogne, et tous déclarèrent avoir vu le supplicié tomber sous les balles dont sa condamnation l'avait fait le point de mire^.

Le chirurgien seul, qui avait relevé le corps, ne put être interrogé, car, un mois après l'incid^it , il avait été tué dans une escarmouche contre les Anglais.

Le geôlier, enfin, déposa qu'il avait lui-même amené le condamné de sa prison sur le préau, au petit jour,et que môme, malgré l'usage qui constituait un droit en sa faveur, à lui geôlier, le condamné lui avait refusé son habit, etc., etc., détails que le lecteur se rappelle sans doute.

Disons, pour finir, que la dénonciation de Thibaud au ministï-e se trouva arrêtée dans les bureaux qui avaient fourni les notes sur lesquelles s'était trouvé basé l'envoi de la démission, et que le ministre n'en eut point connaissance.

ou LE MORT VIVANT iOî

Seulement, Tamiral répondit au chef de division qui

lui en écrivit confidentiellement, par un double de l'en-

! quête prouvant que Torticier condamné comme déser-

I teur, sous la présidence de l'amiral Bruix, avait été

' réellement fusillé.

Quelques jours après ces incidents, un nouveau conseil de guerre fut formé, pour juger le contre-maître Roch, accusé, comme on le sait, d'avoir incendié la canonnière sautée.

Mais le commandant Bertiol avait vu ses collègues, et leur avait confié sur notre héros tout ce qui lui avait semblé nécessaire pour établir son caractère et sa position morale.

Comme, du reste, l'accusation n'était basée que sur le témoignage désormais fort équivoque de l'ex-enseigne auxiliaire , tout le monde était d'avis que l'inculpé ne subirait qu'un jugement de forme; et si môme l'amiral ne l'avait pas déjà fait relâcher et décharger de la prévention, ce n'avait été que pour donner plus d'éclat à son innocence, en môme temps que pour flétrir énergiquement Nicolas Thibaud, qui devait jouer dans cette nouvelle cause le rôle de témoin accusateur.

Nous dirons en passant que le chenapan n'avait pas jugé à propos d'ajouter aux charges qu'il faisait peser >«r notre ami l'incident de la canonnière en combus- ^n gouvernée par Roch pour couler le canot...

Il savait qu'en perdant son grade, il avait aussi perdu l'importance qu aurait pu avoir l'affaire d'inférieur à officier... et aussi bien se souciait-il peu d'avoir à se justifier de l'histoire de la bouline qu'il avait voulu faire appliquer à un légionnaire, non plus que de l'abandon fait du contre-maître, qu'il avait reconnu à la nage , abandon qui avait seul entraîné la tentative de vengeance de Roch, à l'aide du gouvernail du brick.

La veille de la séance, il fut impossible de trouver Jean Cornu, que Nicolas Thihaud avait fait assigner pour déposer de ce qu'il savait, et comme étant son autorité pour raccusalion d'incendie...

Sans doute le nabot, redevenu prudent avec les circonstances, avait reculé devant l'obligation d'aller soutenir ses lâches mensonges devant le conseil de guerre, et voyant que le Thibaud avait perdu son grade, en môme temps que tout annonçait le triomphe de Roch, il avait cru de son plus formel intérêt de repasser au contre-maître.

Il n'avait du reste pas manqué d'apprendre le résultat deTenquête relative à l'exécution de Marins, et son instinct lui disant qu'il y avait dans toute cette affaire des mystères inexplicables qui témoignaient qu'un pouvoir invisible protégeait ses ennemis, il jugea prudent et salutaire de se mettre, en apparence au .moins, de leur bord, quitte à les délester cent fois plus encore dans les noires ténèbres de son âme d'avorton physique et intellectuel.

C'est en raison de ces calculs de la peur et de l'intérêt que Jean Cornu, introuvable durant plusieurs jours, fit parvenir au conseil de guerre une lettre dans laquelle il protesta à l'avance contre une déclaration écrite par laquelle il avait certifié que Roch était l'incendiaire de la canonnière, déclaration qui lui avait, assurait-il, été escroquée à la suite d'un dîner où Nicolas Thibaud l'avait fait boire outre mesure...

A l'appui de sa rétractation, il offrait le témoignage d'un certain Jean-Pierre, ex-novice sur la canonnière, lequel savait comment le feu avait pris au bâtiment...

Mais le commandant Bertiol, jugeant tout ce que la déposition du cambusier avait d'important, pour que pas un doute, ni moral, ni matériel, ne pût subsister

ou LE MORT VIVANT 495

dans ropînioB des juge& sur l'éclatante innocence du digne Roch^ fit faire les recherches les plus minutieuses pour la découverte du nain.

Or, nous dirons que la joyeuse vie qu'avait menée Carôlin Grimbot dans Boulogne, en dépensant follement sa part de prise déjà laidement entamée à Dieppe, l'avait bientôt mis nez à nez avec son ancien créancier, et que, sur une nouvelle réclamation du cambusier, Grimboty qui avait fait mettre dés queues à des napoléons d'or pour s'en faire des boutons à son paletot , s'était décidé à solder sa dette d'une façon plus palpable qu'à l'aide des bagues de foc.

Or, depuis ce moment, Cornu, qui supposait bien que le joyeux matelot savait toute la vérité sur Marins, lui avait fait une cour assidue, avait accepté sa part de quelques bombances, et s'était laissé verser de nombreux petits verres d'eau-de-vie, espérant que son amphitryon une fois gris répondrait à cœur ouvert à certaines questions insidieuses.

Lorsqu'il eut jugé qu'il était pour lui d'un prudent intérêt de tourner casaque au Thibaud et de passer à Roch, il avoua à Grimbot ses perplexités relativement à sa comparution au conseil de guerre, tant la Main maudite lui faisait encore peur, et il pria son cher Carolin de le cacher pour quelques jours.

Grimbot y consentit, et mit le nain en dépôt dans un des lieux qui étaient depuis quelques semaines son centre familier, lieux que le pôëte Régnier appelle mauvais gîtes, et dont, à Pompéia, les façades portent encore cette attrayante mais fort contestable inscription :

Htc habitat félicitas.

Mais le soir qui précéda la nouvelle réunion du conseil de guerre, notre joyeux corsaire ayant, entre deux ra-

sades, compris qu*oa cherchait i*avorton dont la comparution devait être triomphante pour le contre-maître Roch contre l*odieux Thibaud, il hésita d'autant moins à trahir la retraite du càmbusier qu'il s'agissait de servir celui queMarius, lors de leur séparation sur le i^en^; lui avait signalé comme son pi us fidèle ami, en lui remettant la lettre qu'en cas d'absence de Roch le Coq de France devait porter au commandant Bertiol.

Garolin cessa donc de boire durant toute la soirée, et s'en fut attendre le bon capitaine de frégate à la porte de son logis, pour lui offrir le Jean Cornu. L'officier, enchanté (il tenait déjà Jean-Pierre) , envoya sur-le-champ saisir le nain, qu'une Dalila remit aux gardes beaucoup plus aisément ^ue la courtisane antique ne livra Samson aux Philistins.

Mais, dès le matin suivant, Nicolas Thibaud, déjà fort découragé dans les manifestations actives de sa haine par sa démission forcée, par les considérants du conseil de guerre, et enfin par l'enquête relative ;à la mise à mort de Marius; Nicolas Thibaud ne se souciait plus guère de s'exposer à quelque nouvelle avanie publique, en se présentant devant les juges comme accusateur d'unhomme auquel il sentait ques'attac^iaicDt tant de sympathies.

Il hésitait donc sur ce qu'il ferait, lorsqu'il apprit que le càmbusier, sur lequel il s'était appuyé jusque-là, allait lui faire défaut, en disculpant Roch du crime d'incendie par un aveu d'imprudence que devait renforcer la déposition, la confession du novice Jean-Pierre...

Dès lors le chenapan voyant tout perdu pour une vengeance publique, éclatante, et jugeant que tout allait, au contraire, tourner infailliblement à sa propre confusion , prit sur-le-champ le parti honteux, mais prudent, de faire défection à sa propre cause.

ou LE MORT VIVANT 497

Il barbouilla une sorte de désistement qu'il envoya au greffe de la Marine, et comme les poisons que distillait son âme abjecte, faute de pouvoir se répandre, allaient fermenter en lui en sourdes ébullitions de rage, en frissons de haine déçue... il ne trouva rien de mieux à faire, pour étouffer, pour endormir l'action de tout ce venin qui commençait à le ronger, que de boire ;démesûrement.

Si bien que le commandant fiertioI,qui tenait à la réhabilitation éclatante du brave co/itre-maître autant qu'à Toccasion offerte de donner une publicité utile, pour la tranquilité du mort-vivant, au résultat de Tenquêle récemment faite sur son exécution par les armes; si bien, disons-nous, que le commandant Bertiol, à la nouvelle du défaut de Thibaud qui allait annuler la réunion du conseil de guerre, envoya une escouade de soldats de marine pour le chercher, l'amener bon gré mal gré à la Marine...

Mais cette mesure fut vaine : les soldats ne trouvèrent qu'un être ivre-mort, qui n'eut pas môme la connaissance ni la force nécessaires pour les injurier !

Le soir môme, l'amiral mit Roch h l'ordre du jour de la flottille, en le nommant au grade de maître d'équipage entretenu.

A trente ans, légionnaire et maître d'équipage de guerre!... pour un matelot, songez donc!

Brave et loyal Roch !... Ah î ce serait le meilleur calcul môme, de se montrer brave et loyal, si tin zèle semblable se pouvait jouer lorsque Dieu n'a pas mis en l'homme ce qi^'il faut pour l'accomplir par nature.

Pendant deux jours, le digne Roch et l'infâme Nicolas Thibaud furent l'objet de toutes les conversations des camps et de la flottille. Ce dernier, son ivresse immonde cuvée par l'abrutissement du sommeil, ne revenait à la raison que pour reboire et s'enivrer encore...

Disons se soûler, malgré l'indignité du mot... car ceci n'est point précisément un roman de boudoir, écrit, avec une plume de colibri trempée dans Tencre rose, sur du vélin parfumé.

Carolin Grimbot fraternisa avec Roch , auquel il raconta une foule d'incidents de sa vie de ponton, que Marins n'avait pas eu le temps de faire connaître à son ami (entre autres le duel avec la Main maudite^ à l'aide de pointes de cprapas fichées dans des bâtons).

Roch apprit à son nouvel ami que celui qu'une récente enquête venait de'constater bien et dûment mort l'avait choisi pour maître sur le corsaire qu'on armait à Dieppe, et Grimbot, qui en finissait avec ses écus sénégalais, invita Roch à un festin où tout devait se manger, se boire et se briser à la santé de celui dont ils garderaient religieusement le secret.

Au dessert , Carolin ayant épuisé toutes les formules pour exprimer son enthousiasme, son délire à propos de ses amis Roch et Marins, ne sachant que boire , et ne pouvant liquéfier son dernier argent, pour l'avaler dans un toast furieux, se fit apporter une poêle, mit frire dans le beurre les pièces de cent sous et lança cette singulière friture par la fenêtre aux mendiants amassés, et dont les efforts et les contorsions pour ramasser les monnaies brûlantes mirent le paroxysme à la joie, à l'exaltation du brave garçon.

Ce repas, où Roch se grisa bien aussi plus qu'un peu, fut le dernier acte des folies corsairiennes de Grimbot, qui, le lendemain, se vit contraint de découdre les fameux boutons de son paletot pour payer son hôtesse et partir pour Dieppe, où M. Gérard l'appelait.

Roch, à la sollicitation de son nouveau mais sincère ami Carolin, fit grâce au Jean Cornu de la ftimeuse raclée qu'il lui devait , comme chose promise; mais ce fut

ou LE MOBT VIVANT 499

à ta condition que )e riz-painsel déménagerait au plus vite du grenier, et s*en irait, lui et sa paillasse, percher ailleurs.

La Cornu, qui ne trouvait point à louer ses chambres, essaya vainement de contraindre le nouveau maître entretenu (quatre-vingt-dix francs par mois, sans le traitement...) à descendre d'un étage.

Roch ne voulut jamais s'installer dans les chambres de Gabrielle ou de Marins ; mais il offrit à sa tante de lui abandonner une partie de ses appointements pour que la rapace vieille lui remît les clés des deux pièces réservées... Il souffrait , le digne marin , à la pensée que ce lit où Gabrielle était née... où la pauvre Jeanne était morte, fût occupé par le premier venu.

La chambre de Marins , on Ta dit dans le temps, était celle qu'avait occupée sir Meurice , le séducteur de la pauvre matelote, le père mystérieux de Gabriel...

Roch fut heureux lorsqu'il put être certain que la porte en resterait fermée jusqu'au moment espéré...

Mais les faits nous débordent : laissons à la sagacité du lecteur, à ce qu'il sait du caractère de nos héros, le soin de s'identifier avec leurs sentiments.

On a dit déjà par quelles ruses militaires et diplomatiques Napoléon avait réussi à attirer les escadres britanniques sur des points assez éloignés de l'Europe pour laisser le champ du détroit libre à l'exécution de sa descente en Angleterre.

Son projet était, le moment venu, de réunir toutes les forces des marines française et espagnole en une seule flotte de plus de quatre-vingts vaisseaux de ligne et d'un grand nombre de frégates, d'arriver à pleines voiles dans cette Manche presque déserte , de se rendre maître du pas de Calais, et de protéger la traversée de la flottille en présentant au peu de navires anglais que

ses eiforls n'auraient pu éloigner, un front de quatre mille pièces de canon ^ pour protéger le débarquement...

Au commencement de thermidor an xiii^ tout était prêt à Boulogne pour celte expédition hardie.

La flottille, partagée en six grands corps, n'attendait plus que le signal du départ.

Le maréchal Ney commandait l'aile gauche de l'armée, c'est-à-dire le camp de Montreuil; le maréchal Soult commandait le centre ; le maréchal Lannes, l'aile droite, comprenant les grenadiers de Favant-garde et la réserve, établis à Wiraereux.

La flottille batave et le camp de Bruges, occupant Ambleteuse, obéissaient au maréchal Davoust.

Le sixième corps, enfin, destiné, comme réserve de la ., flottille, à transporter les^troupes italiennes et les dragons montés ou non montés, était établi à Calais.

La garde impériale, formant une division particulière, campait à Wimereux.

L'empereur était attendu à Boulogne, à l'époque où eurent lieu les incidents du conseil de guerre que nous avons rapportés plus haut. Il y arriva en effet le 15 thermidor (3 août), durant la nuit.

Il voulait voir un simulacre d'embarquement, et ordonna à l'amiral Lacrosse de lui donner ce spectacle unique el merveilleux.

Nous ne nous arrêterons pas à essayer même d'en donner la description au lecteur, nous contentant d'en livrer en peu de lignes les éléments à son imaginfirtion. Qu'on se représente 1,300 bâtiments de toutes formes et de toutes grandeurs, rangés par files, en escadrilles, divisions, sections et escouades, se rapportant à chaque brigade, régiment et bataillon de Tarraée.

Les troupes, descendant dans un ordre admirable des

ou LE MORT VIVANT 201

divers camps àe droite et de gauche qui dominaient la Tille et le port, arrivèrent, avec armes et bagages, droit sur le point de leur embarquement... et en moins d'une heure et demie, à compter du moment où la générale fut battue, hommes, chevaux, vivres, munitions, tout était embarqué, chaque homme, chaque objet était à son poste... et de tant de milliers d'êtres, il ne resta à terre que l'empereur avec les quelques officiers de son entourage !

On épuiserait vainement toutes les images, toutes les comparaisons et toutes les hyperboles en cherchant à peindre l'enthousiasme, l'élan valeureux qui animait cette effrayante masse de guerriers : soldats et marins, la plupart éprouvés déjà dans les luttes victorieuses de la République et du Consulat...

Le cri , le hurra , le vivat qui s'éleva de ces cent cinquante mille poitrines, au moment où le canon annonça que le dernier officier était à bord, s'entendit sans doute aux rives de cette Angleterre en alarmes, contre laquelle la France allait porter son formidable choc!

Ce fut en effet un moment solennel et magnifique dans rhistoire, que celui où les deux plus vaillantes nations du monde, seules cette fois, se trouvaient face à face, prêtes à se joindre, à s'étreindre dans un gigantesque et terrible duel de nation à nation !

Le héros de notre siècle semblant s'apprêter à jouer le sort du monde sur un coup de vent... sur les caprices d'une traversée de trois heures... L'Europe frémissante regardanL.. attendant,..

Ah ! pourquoi l'Angleterre trouva-t-elle des complices qui aidèrent son impuissance à reburner contre la France elle-même le glaive que cette dernière lui posait déjà sur la gorge !

Si le débarquement avait pu s^effectuer, il entrait dans le plan de Napoléon de débarquer le plus près possible de Ghatam, afin de pouvoir arriver à Londres quatre ou cinq jours après son débarquement.

Maître de celte capitale, il aurait déclaré qu'il venait pour délivrer la nation anglaise du joug de Toligarchie qui pesait sur le peuple , il aurait aboli la noblesse et la cour des pairs du royaume, ne conservant que la , chambre des communes amplement réformée ; il eût, en un mot, donné au gouvernement de l'Angleterre une forme populaire qui, entraînant nécessairement une sorte de révolution, eût enraciné dans le pays de reconnaissantes sympathies pour la France.

Napoléon, personne ne Tignore aujourd'hui, était loin de vouloir détruire la nationalité anglaise ; ce qu'il ambitionnait, c'était de mettre un terme aux usurpations intolérables, aux félonies, au machiavélisme d'un gouvernement méprisable ; c'était de procurerli toutes les nations maritimes la jouissance de droits imprescriptibles et sacrés... l'affranchissement, la liberté des mers, l'indépendance, l'honneur des pavillons !

L'horizon politique se rembrunissait d'une façon menaçante vers nos frontières du nord et de l'est, au moment où Napoléon procédait au simulacre d'embarquement que nous venons de rapporter.

Ce fut le lendemain même qu'il apprit que l'amiral Villeneuve, commandant la flotte franco -espagnole rappelée, avait livré sur les côtes d'Espagne, à son retour des Antilles, un combat malheureux dans lequel sir Robert Calder avait réussi à s'emparer de deux vaisseaux espagnols...

Mais le pire de cette nouvelle, ce fut que l'empereur était en même temps informé qu'au lieu de continuer son chemin vers Brest, où une autre escadre l'attendait,

ou LE MORT VIVANT 203

et où colle de Rocheforl avait reçu ordre<ie le rejoindre, Villeneuve, poussé par son mauvais génie, avait commis la faute de retourner à Cadix, après s'être renforcé en débloquant le Ferrol...

L'empereur fit appeler dans son cabinet, au palais Menneville, place de la Haute-r Ville, le comte Daru, qui remplissait alors à Boulogne les fonctions d'intendant général de l'armée.

Daru le trouva transporté de la plus vive colère, parcourant à grands pas sa chambre et laissant échapper des exclamations brusques et courtes.

— Quelle marine !... quel amiral !... taut de sacrifices compromis !... deux années perdues ici... Ce Villeneuve ! savez-vous où il est, Daru ? Au lieu d'être entré dans la Manche, où sa présence me permettait de lancer sur-lechamp mon armée en Angleterre, il va se faire bloquer au Ferrol... à Cadix... que sais-je?... Ah! pour utiliser cette marine qui est brave et dévouée, pour en tirer tout le parti que j'eusse voulu... il m'a manqué un homme I un amiral qui me comprît et me devinât... Allons, retournons-nous sur l'armée de terre !... Daru ! mettez-vous là, et écrivez.

Il conçut sur-le-champ et dicta en entier toutes les mesures qui devaient aboutir à la victoire d'Austerlitz ; le départ de tous les corps d'armée, depuis le Hanovre et la Hollaûde jusqu'aux confins de l'ouest et du sud de la France, fut aussitôt réglé.

Il faut citer ici une petite anecdote, toute locale et peu connue, qui prouve jusqu'à quel point l'homme qu'on a peint si grand au milieu des conceptions les plus vastes qu'il fut donné à la volonté humaine d'entreprendre, savait en même temps se montrer au niveau de ces détails dans lesquels il faut apporter du cœur, de la bonté...

Un jeune matelot anglais, prisonnier de guerre et détenu dans un de ces dépôts do l'intérieur de la France, qui contrastaient d'une si choquante façon avec les odieux pontons de TAngleterre, s'échappa et vint se cacher dans la forêt d'Hardelot, oh la peur le retint longtemps au milieu des plus grandes privations.

Frappé du souvenir de ce qu'avaient coûté ftux prisonniers français leurs tentatives d'évasion de Plymouth ou de Chatam, ce jeune marin n'osa se confier à personne^ ignorant sans doute les nombreux exemples de générosité de nos riverains, qui se seraient crus déshonorés de trahir un malheureux aspirant vers sa famille et sa patrie.

Notre Anglais entreprit de se construire, à l'aide de branches d'arbres et d'écorces flexibles, la charpente d'un canot d'une capacité plus que suffisante pour porter un homme. ' ' ^

Une enveloppe de toile, enduite d'une matière résineuse, s'appliquant sur cette membrure, ce squelette d'embarcation, lui donnait la forme d'une svelte pirogue.

l'audacieux prisonnier espérait profiter d'un jour favorable pour s'élancer dans le détroit, où il courait la chance d'être recueilli par quelque bâtiment de sa nation.

Dans ce but, il faisait la vigie aux sommet des arbres les plus élevés^ de la forêt, et un matin, ayant aperça un brick anglais qui, poussant ses bordées, s'approchait par moments assez près du rivage, il chargea sa nacelle sur ses épaules et courut au bord de la mer.

Mais comme il longeait la rive avec son fardeau, les douaniers l'aperçurent, «t, le prenant pour un contrebandier, race extrêmement surveillée alors, ils le poursuivirent et l'arrêtèrent.

ou LE MORT VIVANT 205

Le lendemain, on le déposait à Boulogne, lui et son fragile canot.

L'empereur, ayant appris ce fait, voulut voir Thomme et la chose, manifestant son doute qu*uu aussi hardi projet pût s'effectuer,

L'Anglais effrayé, craignant d'être sévèrement puni pour avoir déserté le dépôt, se jeta aux genoux de Napoléon, et lui demanda pour toute grâce qu'on lui permît de s'aventurer dans l'exécution de ce qu'il avait

rêvé.

— Tu as donc bien envie de retourner dans ton pays? demanda l'empereur, qui admirait ce courage,

— Ce qui m'attire par-dessus tou(| répondit le jeune marin, c'est ma vieille mère qui est pauvre, infirme, qui n'a que moi pour soutien et que îje voudrais revoir!

— Eh bien! tu la reverras... et tu ne compromettras point ta vie, mon jeune homme ! repartit l'empereur, en relevant le matelot agenouillé.

Et aussitôt il donna ordre qu'on le vêtit bien, qu'on lui donnât une somme d'argent pour sa vieille mère, et qu'on le transportât immédiatement en Angleterre...

Longtemps encore après cet incident, Napoléon, qui aimait à raconter ce trait d'audace du jeune Anglais, disai^en finissant : — Elle devait être bien respectable, cette vieille mère, puisqu'elle avait un si bon fils.

Mais enfin l'empereur allait quitter ce port. Avant de partir, il présida un grand conseil de guerre jchez le prince de Neufchâtel, travailla longtemps avec les ministres appelés au quartier général, et avec l'amiral Rossily, qui devait aller remplacer Villeneuve.

Ensuite, il nomma le maréchal Brune commandant du premier corps de réserve, dont le quartier général fut ûxè à Boulogne, et par.lit pour la Malmaison, don-

nant rendez-vous à son armée sur les bords du Rhin... Il ne devait être conservé en armement, des treize cents navires la veille encore tout armés^ munitionnés et leurs voiles en vergues, que quelques petites divisions propres à former la ligne d'embossage contre laquelle les Anglais* rendus à leur arrogance par la dispersion des camps, devaient renouveler des tentatives aussi méprisables par la pensée que pitoyables par les résultats.

Avaiit son départ de Boulogne, Napoléon avait voulu examiner toutes les positions environnantes, atin d'aviser à y placer les fortifications nécessaires pour mettre la flottille et les nombreux établissements de l'armée à Fabri des tentatives de l'ennemi.

Il indiqua les points où plus tard furent, en effet, élevés des forts, des bastions, qui firent de la ville un vaste camp retranché; les équipages de la flottille exécutèrent ces nombreux travaux.

Indépendamment de ces mesures , afln que Boulogne n'eût rien à redouter de l'ennemi, le sénateur Rampon fut chargé de réorganiser la garde nationale des départements du Nord, dont le quartier général était établi à Lille, et de les tenir toutes prêles à se porter, au premier signal, sur Boulogne, en cas de tentative d'invasion.

Les gardes d'honneur des villes que Napoléon avait traversées restèrent armées ; tout, enfin, fut si bien prévu, que la grande armée pouvait s'enfoncer au sein des États héréditaires de l'Autriche ; Boulogne et la flottille étaient placées à l'abri de toute attaque.

Un mois à peine s'était écoulé depuis la levée du camp de Boulogne, que déjà les Autrichiens, battus et dispersés dans les camps de Donawerth, de Memmingen, d'EIchiûghen, d'Ulm, etc. , fuyaient de toutes parts pour se

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rallier aux Russes sous les murs d'CHmùtz, en Moravie ! L'immorlelle journée d'Austerlitz approchait...

' Mais revenons à nos personnages^ auxquels les événe» ments ci-dessus rapportés préparaient des destinées nouvelles et bizarres!

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