LE MANUSCRIT^DE GABRIELLE
Avant de raconter comment, dans sa déception et sa rage, Nicolas Thibaud, faisant semblant de ne pas en vouloir à Jean Cornu de sa défection au moment décisif, chercha à s'en rapprocher afin d'utiliser sa méchanceté et sa haine, il nous semble opportun de rejoindre Marins, que nous avons laissé débarquant dans Torgueilleuse patrie du fameux Tonquedec, l'illustre maître calfat.
Plus tard nous retrouverons, par leurs actes, ces deux hommes (pour parler avec une exactitude physique, il faudrait dire un homme et demi...) unis dans la poursuite de leurs mauvais desseins, et le.lecteur comprendra comment la Main maudite réussit à se faire un complice zélé de celui qui, malgré le résultat de l'enquête récente faite par ordre de l'amiral , sur la réalité de l'exécution de l'enseigne Marins, n'en était pas moins tout ce qu'il y a de plus persuadé au mondé que le mort était extrêmement vivant...
Retournons donc provisoirement dans l'île de Bréhat, où notre héros attend son corsaire qu'on arme à Dieppe, et sur lequel notre Carolin Grimbot doit figurer comme maître d'équipage , tandis que Roch, promu en grade, va songer à bien employer l'année qui doit s'écouler
jusqu'à la date de son rendez- vous détinilif avec Marius, rendez-vous où la présence de Gabrielle... Mais n'anticipons point sur les événements 1
Après deux ou trois jours d'excursions facilitées par le peu d'attention que les Bréhatains prêtaient à l'hôte de Tonquedec, un des honneurs de Fîle, Marius connaissait d'un bout à l'autre la topographie du pays, et passait tout son temps à errer au bord de la mer, s'amusant, à l'aide de sa longue-vue, à surveiller le passage des voiles françaises et anglaises, s'échappant, se poursuivant, se combattant à l'horizon.
II y avait, à l'extrémité nord de l'île, un lieu appelé la Pointe du paouy où il se rendait de préférence, car là rien ne troublait sa rêveuse solitude ; les pâtres ne s'y montraient guère, et l'empire de l'homme semblait y avoir totalement cessé pour céder la place aux deux éléments qui se, disputaient cette terre sauvage et désolée.
Il fallait, pour y parvenir, traverser une lande déserte où des fougères rabougries partageaient une mince couche de terre végétale avec les plantes d'un marécage baigné par l'écume de la mer. Puis bientôt la fougère même disparaissait, car, quelque humble qu'elle fût, elle était trop haute encore pour n'être point ravagée parles ouragans qui frappent de plein fouet ce sol incliné. Au delà, seule et souveraine, régnait la mer.
La Pointe du paon se composait de deux énormes bancs de granit, surgissant des eaux, s'élevant bien audessus de toutes les terres environnantes, et se penchant l'un vers l'autre sur l'étroit passage que la mer s'est ouvert eptre eux, comme pour rappeler la fameuse brèche de Roland.
Le curieux s'avance d'abord à la base des deux murailles, de plain pied avec la grève i mais au bout de vingt pas, un bruit souterrain l'avertit qu'il ne doit point se hasarder à aller plus avant.
ou LE MORT VIVANT 200
C'est qu«n effet, tout à coup le sol manque, et un abîme sans fond apparent est devant lui! Et, chose étrange, véritablement effrayante à voir, ud immense bloc de granit, détaché d'un des sommets par quelque affreuse convulsion des éléments, est tombé du haut de la berge, et est resté, comme un pont massif, suspendu sur les deuï rives du gouffre...
Lorsqu'une lame arrive du large, les flots, de plus en plus resserrés entre ces murs rocheux, accélèrent leur course, arrivent éperdus, se cabrent en passant sous le pont, et, dans un effort dont rien ne saurait calculer la puissance, ils soulèvent l'énorme masse que leur rage enveloppe d'une bave écûmeuse, et qui, le choc subi, retombe lourdement sur ses inébranlables culées, pour bientôt se soulever et retomber de nouveau avec un bruit indescriptible !...
Et cette lutte de tous les jours dure depuis \ies siècles peut-être, sans qu'on puisse prévoir comment elle finira, si le bloc monstrueux se fendra... ou si les murailles qui surplombent, incessamment ébranlées par la mer, ne crouleront pas à leur tour, encombrant de leurs vastes ruines et la pierre et le gouffre du Paon,
Ce site sauvage et terrible, une des singularités, une des curiosités des côtes de France, jouit, non-seulement dans rîle, mais aussi sur le continent, d'une répution qui n'est point précisément basée sur l'intérêt qu'il offre aux yeux du naturaliste, mais bien plutôt sur le pouvoir qu'on lui attribue de dévoiler l'avenir... Pour les Bretons de dix lieues dans les terres, c'est un oracle.
La jeune fille qui désire savoir si elle se mariera dans l'année se rend seule à la Pointe du paon par un jour de grande marée et à l'heure de la basse mer. Puis elle lance un caillou dans le gouffre, en se tenant à l'entrée du passage
Si [le caillou tombe droit au fond de l'abîme sans ricocher sur les parois du roc, elle se mariera dans Tannée^ le fait est certain... Au contraire, chaque battement, chaque ricochet de la pierre contre le granit, indique une année de retard.
Or,, comme le Trou du paon est ^creusé par affouillement entre les deux bancs de rochers, il n'est rien moins que perpendiculaire; aussi» pour lancer line pierre de façon à ce qu'elle atteigne le fond sans heurter les parois, faudrait-il une certaine adresse, à laquelle, du reste, pour laisser toute sa valeur à l'arrêt de l'oracle , il est expressément défendu d'avoir recours^.
C'était donc vers ce site ou le long des plages voisines que Marius prenait plaisir à passer les longues heures de ses journées d'attente, tandis que l'odieux Thibaud, à qui le vil cambusier avait juré que leur ennemi commun était bien l'enseigne qui se trouvait si étrangement considéré comme fusillé, le cherchait à Dieppe, à Saint-Valery, sur toute la côte enfin.
Et pendant que se concertaient au loin les efforts de ces haines si peu justifiées, ce bon jeune homme, l'amant de Gabrielle attendait, le cœur plein de joie , que rarrivée de son corsaire lui permît de travailler avec courage à sa réhabilitation militaire.
Au milieu de cette nature sauvage, ravagée, singulière^ il répandait les fleurs de ses espérances de gloire et d'amour..
Il oubliait les méchants, le mal, les haines sombres, pour ne subir que les nobles et chevaleresques élans d'une âme . à laquelle le concours des circonstances pouvait permettre de s'élever un jçur aux plus grandes choses, car un sang généreux, battant dans ses artères, échauffait son cœur.
au LE MORT VIVANT 21 i
Marius était d'ailleurs doué d'une de ces iûtelligences rapides, perspicaces, qui dirigent sûrement le bras et font les excellents officiers.
Nul doute qu'il dût un jour faire briller dans les hauts grades de son arme un nom à Tantique valeur duquel son brave et digne père, mort Tépée à la main, n'avait pas eu le temps d'ajouter cette valeur nouvelle, ces titres impériaux que Napoléon distribua à ceux qui,, durant ces temps à jamais célèbres, servirent le mieux leur pays par leur courage ou par leur intelligence.
tin soir. Marins s'était oublié à rêver, à espérer (la rêverie est pleine d'espérances), dans les parages du merveilleux Tr<m du paon.
Le soleil avait disparu sous les flots, et peu à peu le jeune marin s'était attristé, car il lui semblait qu'au milieu de ses rayons l'astre avait emporté ses espérances dans l'abîme des brumes qui enveloppaient l'horizon. Il s'était donc assis sur un roc, et pour la» centième fois peut-être il cherchait à s'imaginer une version qui expliquât l'étrange présence de sa bien-aimée au milieu de la société d'un amiral anglais... lorsque ses yeux s'étant par hasard portés dans l'île, il aperçut quelqu'un qui s'avançait au loin, au milieu des fougères ravagées, et qui, ayant probablement saisi sa silhouette découpée en noir sur le fond du ciel encore lumineux, se dirigeait vers lui, élevant de temps en temps un bras en l'air, comme pour faire un signal.
Marius se leva intrigué, et marcha droit à la rencontre du survenant, dans lequel il reconnut bientôt riUustre calfat, brandissant une lettre...
— Ah ! je vous trouve enfin, capitaine !... s'écria Texroi de trèfle. Il est arrivé un paquet à mon adresse, avec ça pour vous dedans. Ça vient de Boulogne par Saint- Malo... où le préfet maritime, le commissaire général...
212 LES PONTONS ANiSLAIS
l'autorité enfin, en voyant que c'était pour moi (prononcez moâaa! tant le maître calfat mettait d'enaphase à désigner son importante individualité) s'est empressé de me l'expédier,
— Par le télégraphe ? ne put s'empêcher de demander Marias.
— Non I par la poste. J'ai ouvert l'enveloppe, et j'ai lu : a Pour remettre au capitaine Altazin...» Comme j'ai pensé que ça vous ferait plaisir à recevoir, voyant que vous tardiez tant à rentrer, j'ai pris le parti de pousser une bordée à contre-bord de vous... Dites-moi si c'est notre corsaire qui arrive déjà... ou si ce n'est pas ça, je refile mon nœud et vous laisse en tôte-à-tôte avec la chose !
Marins s'empressa d'ouvrir le paquet, et à l'aide d'un reste de lueur qui mourait au couchant, il reconnut le manuscrit de Gabrielle, que lui envoyait Roch, auquel maître Gartahu avait enfin consenti à le remettre, après s'être consciencieusement assuré de l'identité du destinataire par-devant l'autorité maritime. .
Marins s'empressa de regagner son logis, et là, seul, toute l'âme dans les yeux, la poitrine oppressée d'une émotion tour à tour douce et pénible, il lut ce qui suit :
(( Romsey-Gastle, ce... »
c< JOURNAL du.., au... »
Nous franchirons le récit des incidents déjà connus du lecteur, relativement au séjour de l'aspirant à Hanover-Square , et nous prendrons le manuscrit au point où, après avoir raconté son duel avec Millelowers, Gabrielle en arrive à cette brusque disparition qui causa tant de chagrin à lord Parkett, au vieil émigré, et surtout à miss Aràbella... .
DU LE MORT VIVANT ii$
«... La lecture de cette lettre (continue Gabrielie, la lettre tracée par une main inconnue, qu'elle trojiva chez elle en rentrant de Fuiham^ et qui rappelait à Regent's- Park) me jeta dans un trouble d'autant plus grand que, d'une part, les émotions que j'avais subies dans ce duel n'étaient point encore calmées, et que, par ailleurs, je ne pouvais douter que la lettre ne fît allusion à toi, mon Marîus, par ces lignes :
(K Si vous l'aimez, vous n'hésiterez pas un seul instant ; » il y va non-seulement de votre bonheur personnel, D mais SURTOUT de celui de l'être qui vous est le plus » cher... »
D Je ne voulus donc point perdre un instant, persuadée que tu étais au milieu de quelque crise, dans ce pays ennemi ; et, bien qu'il me fût impossible de me munir du portrait et des bijoux qui semblent, entre mes mains, les impénétrables énigmes de ma destinée, puisque je les avais confiés en dépôt au marquis de Brachet avec mes dernières volontés, au moment de risquer ma vie, je quittai précipitamment Thôtel, montai dans la première voiture de place que je trouvai dans Régent- Street, et me fis conduire en toute hâte au parc du Régent.
» Arrivée à New-Road, je vis, comme la lettre l'indiquait, une voiture noire, sans armoiries, et attelée de deux chevaux blancs.
Y> Je quittai aussitôt la mienne et montai dans celle dont un valet qui m'attendait évidemment me développa le marche-pied. Mais au lieu de m'emporter sur la rive gauche du canal de Paddington, l'équipage prit Ëdgeware-Road , longea Hyde-Park et se dirigea vers Chelsea, emporté par le trot allongé des vigoureux chevaux.
y> Je voulus appeler, arrêter... mais je m'aperçus que
le valet, que je croyais derrière la voiture, avait disparu»., et il me fut impossible de me faire entendre da postillon.
)i Je reconnus aussi que les portières fermaient à ressort... j'étais prisonnière dans cette machine roulante m'emportant avec/apidité je ne savais où !
9 Ce fut au milieu des efforts et des recherches que je fis pour essayer de me soustraire à cette sorte d'enlèvement, que je vis sur le tapis foulé un papier que je n'avais point aperçu. Je le ramassai avec empressement et y lus ces lignes :
a Ne craignez rien , laissez-vous conduire, bientôt » vous rejoindrez la personne qui vous est chère ! »
iiL Cette lecture me rassura. Je pensai que ta position, comme la mienne, imposait des ménagements, des précautions ; qu'on ne pouvait pas , en temps de guerre,, réunir deux prisonniers comme des amants ordinaires^ et que le mieux était de m'abandonner à cette mystérieuse conduite qui me menait évidemment vers toi. Je me résignai donc et laissai galoper.
» Le soir vint. Avant d'entrer à Kinglon, on changea de chevaux, toujours sans me parler, et bientôt nou& traversâmes tout d'un trait la petite ville*
» Durant la nuit, nous franchîmes ainsi, relayant toujours hors barrières, Ewell, Epsom et Rygate.
» Au jour, le valet, que je croyais resté à Londres (il s'était jusque-là tenu sur le coupé, sans doute pour que je ne le visse point), vint m'offrir un panier contenant un déjeuner froid» Je voulus l'interroger ; mais ce fut sans succès»
» Enfin, la journée se passa à courir ainsi vers one destination inconnue » et ce ne fut que le soir, assez tard, que réquipage> ayant pris un chemin de traverse, entra bientôt dans une grande allée d'arbres conduisant è un
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^bateau, que je sus plus tard être à quelques milles seulement de Winchester.
» L'équipage pénétra dans une cour intérieure dont on ferma la barrière après notre entrée.
» Un vieux domestique portant un flambeau vint me recevoir à la porte d'un bâtiment qui me parut être une dépendance du château ; je me laissai conduire, lasse de me heurter contre tous ces mystères. <
» Le vieux domestique m'oumt une porte au second étage^ posa son flambeau sur la table et àe retira silencieusement, sans pourtant m'enfermer, ce qui me parut de bon augure.
» Il était plus de minuit; j'étais fatiguée de ce rapide voyage, je vis un bon lit... Le corps emporta l'esprit, je me couchai et ne tardai point à m'endormir en pensant à toi... que j'étais persuadée de voir au bout de tous ces mystères, car ce voyage, ces avis, tout cela ne s'expliquait que par toi!...
» Le lendemain, je me réveillai assez tard. Le soleil inondait ma chatnbre par deux grandes fenêtres à balcon dans l'encadrement desquelles je voyais se balancer la cime de quelques arbres. Je me levai et commen- •çai l'examen de mon logis... ou de ma prison.
» C'était une belle chambre décorée et meublée dans le goût de l'époque de la reine Anne, c'est-à-dire revêtue de drap amarante avec tous les meubles en bois doré et dédoré. Sur un guéridon était un souper froid, un en cas^ auquel la veille je n'avais pas pris garde.
x> Tout annonçait, du reste, qu'on avait dessein de me traiter avec égards, car la chambre ne manquait d'aucun de ces menus otjets que, nous autres marins^ nous dédaignons... faute de pouvoir nous en entourer sur le perfide élément.
» Les fenêtres donnaient sur un immense parc, tou4
plein de chants d'oiseaux^ de bonnes senteurs sauvages et du frôlement des branches...
» Ma première pensée fut un extrême désir de pouvoir m'y promener avec toi, mon Marius... et ce désir ne cessa d'être un espoir que lorsqu'un domestique vint pour savoir si je voulais recevoir le maître du château qui demandait à m'entretenir un instant.
» J'y consentis, comme tu penses bien, et peu d'instants après je vis entrer un jeune homme d'environ trente ans, d'un extérieur... anglais, je ne saurais mieux te résumer ce qui exigerait une longue page d'explications sur son air guindé, ses cheveux d'un blond... ardent, son teint rosé , sa physionomie compassée, les étroits vêtements dans lesquels il semblait bourré, refoulé comme... comme une gargousse dans un. canon, a le droit de dire un aspirant I
» Le personnage m'interpella eu assez bon français... d'Anglais.
yt — Monsieur le midshipman ! me dit-il sans desserrer les dents et avec cette froide politesse de l'arislocralie britannique, qui semble impertinente même lorsqu'elle veut être aimable, je vous déclare que vous êtes mon prisonnier pour quelque temps... Mais on fera ses efforts pour que la prison vous soit douce et tolérable.
» — Puis-je savoir, mylord, quelles raisons vous constituent en ce moment pour moi le geôlier de l'Angleterre ?
» — Lorsque j'aurai reçu votre parole d'honneur d'officier français de ne pas chercher à retourner à Londres sans notre consentement, je vous donnerai quelques éclaircissements...
» — Ma parole de ne pas retourner à Londres?... Vous l'avez, mylord.
ou LE MORT VIVANT 217
» — Eh bien l monsieur le midshipman^ apprenez que je suis ami intime de sir Richard Parkctt!... reprit TAnglais qui s'arrêta, comme si cette déclaration eût dû suffire pour m'éclairer sur ma situation !
» — Je n'ai pas l'honneur de connaître sir Richard... répondis-je avec surprise.
» — Endeed? fit-il d'un air narquois. Vous étiez son rival pourtant, si je ne m'abuse...
» —.Moi... le rival de lord... lord qui?... Je ne comprends rien à tout cela, sur mon honneur.
» — Eh ! monsieur le midshipman , ne sais-je pas tout ? Allons, parlons clair : vous l'avez insulté à Hyde- Park; vous alliez vous battre, lorsque lord Saint- Vincent a donné ordre à mon ami sir Richard de quitter Londres le soir même pour rejoindre sa corvette...
» — Quoi î... cet impertinent, ce grossier personnage d'Hyde-Park...
» — Celui que vous qualifiez ainsi avec plus de rancune que de vérité était le commodore sir Richard Parkett, le frère de lord Parketl, votre hôte à Hanover- Square, et, pour tout dire, l'oncle et le prétendu de la belle Arabella...
» Le châtelain aurait mieux fait de dire le prétendant que le prétendu,,.
» — Veuillez achever, milord, repris-je. Veuillez m'expliquer quel rapport a tout ceci avec mon enlèvement et mon séjour ici...
» — Ron ! ne devinez-vous pas? Pour un marin, c'est méconnaître une bonne ruse de corsaire. 11 paraît certain que celte folle d' Arabella s'est coiffée de vous... et que sir Lionel lui-même vous témoigne une affection... un intérêt... qu'on ne s'explique guère dans la situation des choses. ,.
» Or, mon ami sir Richard, ajouta-t-il, justement in-
quiet de tous ces manèges qui, d'une part, lui donnent un ridicule dans le grand monde, tandis que, de Tautre^ ils compromettent la réussite de ses désirs, a pris le^ parti, tout maritime et de bonne guerre, d'éloigner un rival dont la présence entravait la conclusion d'accommodements de famille extrêmement importants...
» Cela me semble si légitime... en temps de guene surtout, continua 1* Anglais en s'efforçant de prendre un air badin, que je n'ai pas hésité à accorder à mon ami sir Richard Tappui qu'il me demandait...
D Cette bizarre explication, en m'enlerant toutes les espérances que j'avais rattachées à toi, dans cette mystérieuse aventure, me plongea dans un abattement subit, dans un morne sitence, dans une déception enfin qui eut pour résultat de faire prendre ie change à mon hôte sur la nature des impressions que je subissais.
» Il s'imagina naturellement que mon abattement était causé par la (îontrariété, le chagrin de me voir arrachée à rintrigue de Hanover-Square , en laissant le champ libre à mon rival , et il fît un petit sourire... flegmatique pourtant, dans lequel il-y avait évidemment de l'ennemi politique.
» La première impression passée, et la réflexion reprenant quelque empire, je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour, en songeant aux singuliers quiproquos, aux incidents bizarres qui naissaient do cette erreur où chacun était relativement à mon sexe, et je pui* sai sur-le-champ dans cette pensée le désir de faire bonne contenance devant mon hôte... quitte à me désoler plus profondément, lorsque je serais seule, car, je le répète, ne pouvant supposer le vrai motif de cet enlèvement, je m'étais fermement persuadée qu'il avait pour objet de nous réunir...
» Hélas i mon cher Marins, mon bten-alraé, mon
ou LE MORT VIVANT Si9
noble ami, où étais-tu, tandis que j'errais seule et pensjye dans ce beau parc,, où un moment j*avais espéré m'appuyer sur ion bras? Dans un horrible ponton^ peutêtre!... à Chatam... à Pljmouth... Mais revenons à notre récit.
» Lord Romsey me déclara qu'ayant ma parole d'honneur de ne pas chercher à retourner à Londres, il se fiait parfaitement à moi ; que le porc, le jardin du château m'étaient donc ouverts ;^qu'un cheval serait à ma disposition ; que je pourrais chasser, pêcher; que rien ne me manquerait des choses matérielles pour me dédommager de ma sujétion morale. Il ajouta qu'il attendait sous peu de jours^ dans sa terre, son oncle, Tàmiral Duckworth, gouverneur de Plymouth, et que je serais même libre de me mêler à la petite société qui se réunira alors à Rom^y-Castle ; bien entendu que j'avais liberté entière entre la vie mondaine et la solitude.
» Je sus entin que le châtelain était lui-même lieutenant de la marine britannique, et aide-de- camp de son oncle r amiral.
» Il faut être juste, lord Romsey mit, daiîs la fin surtout de cette première entrevue, toute la bienveillance et Tobséquiosité que pouvait déployer uu Anglais plein de morgue envers un très-jeune ennemi de son ami et de sa patrie.
» Je passai huit jours à ne penser qu'à toi... à t'aimer mieux, loin du^fracas du monde et de notre carrière.
. » Si tu savais, Marius, combien dans la solitude accourent en foule, pour retenir dans notre cœur, en y tomtmnt de notre pensée où ils éclosent, mille souvenirs de choses inaperçues dans le passé et qui reprennent ainsi leur valeur consolanle ou douloureuse ! » Chaque jour^ en me promenant à l'ombre de ces
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grands arbres, sur la lisière de ces massifs d'oîi il semble que la rêverie émane, il me revenait... on peut dire ainsi, car les souvenirs sont bien les revenants de la pensée... il me revenait une foule d'impressions de nos anciens jours, et je croyais les sentir plus vives qu'à répoque même où elles m'avaient frappée pour la première fois.
D Ainsiy-^des mots, des regards^ retentissaient dans les échos réveillés de mon cœur, avec un sens, une valeur que d'abord je ne leur avais point donnés.
> J'ai saisi dans l'atmosphère du parc des parfums qui m'ont rappelé des choses que tu me disais aux premiers temps de nos amours, à Ârras, alors que, dans le jardin du vieux père Moleux, nous respirions les mêmeç fleurs... et j'ai su gré à ces plantes anglaises d'avoir les mêmes senteurs que par delà le détruit, sans y apporter, par ces temps de guerre acharnée, d'autre amour-propre national que de sentir plus fort... d'une façon plus pénétrante! »
(( ne de Wight, le... suivant.
» Une, occasion s'offre d'expédier ce petit journal à mon Mari us... à mon bon Roch... Cette occasion, c'est celle dont je devais profiter moi-même pour fuir... ' X) Achevons d'y consigner ce qui me reste à dire des incidents qiii me retiennent prisonnière... » La société qu'attendait lord Romsey arriva de Ports- , mouth pour donner plus d'éclat à une partie de chassp à courre que mon hôte offrait à son oncle ramiral.
» Le matin, ayant, contre mon gré, rencontré sirDuck-
worth dans une allée du parc où il fumait sa pipe, il
- m'adressa la parole, et je ne pus, sans grossièreté, me
dispenser de causer quelques instants avec lui. Dès ses
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premiers mots, je compris qu'il savait toute mon histoîre, ou du moins celle qu'on m'attribuait.
» II me parla de la prise de Minorque, où il s'est distingué, et de son combat contre Villaret-Joyeuse, en i794, dont il semble très-fierj à cause de l'illustration de son adversaire.
» Comme je ne pouvais guère lui répondre, il en vînt à la fameuse expédition des Catamarans, blâmant fort lord Melvil de sa présomption, et s'exprimant sur toute cette affaire d'une manière indépendante et qui ne manquait pas de noblesse.
» Il toucha quelques ;iiots de notre empereur et de façon à me plaire... Il me plut.
» Je voudrais être amiral et que mon vaisseau rencontrât seul à seul celui de lord Duckworlh...
» Le neveu survint, me présenta, bien que ce fût déjà fait, je ne sais comment, et m'offrit de suivre la chasse.
» Je refusai, il insista; l'amiral dit son mot, et malgré toute ma répugnance et toutes mes craintes, je me vis absolument contrainte de céder, sous peine d'avoir l'air de ne pas apprécier la façon délicate et honorable dont le vieil amiral m'avait parlé de choses sur lesquelles un Anglais peu hospitalier aurait eu le droit de s'exprimer autrement. ^
» On s'était rapproché du château, et je fus présentée à toute la société réunie pour déjeuner avant le départ pour la chasse.
» Une heure après, malgré l'envie extrême que j'eus plusieurs fois de m'esquiver,je me vis obligée d'enfourcher un cheval que sir Romsey avait lui-même désigné pour moi, et de me mêler à un essaim de dames et d'élégants cavaliers qui devaient suivre la chasse en amateurs : il s'agissait de forcer un cerf.
» Heareusement, Marius, que mon éducation maritime m'a douée de quelque sûreté en fait d'équilibre, sans quoi ^' eusse exposé la France à des quolibets et à des épigrammes que Taspiraht eût bien pu ne pas entendre avec un sang -froid parfsiit. On naviguait de compagnie.
» Cela alla au mieux pendant une heure de beau chemin ; après quoi, comnle on entrait dans des parages boisés, l'amiral fit le signal de liberté de manœuvres, et chacun gouverna son coursier à sa guise.
JD L'affaire se compliquait ; mais ça n'allait pas trop mal encore, car mon cheval, qui paraissait doué de l'esprit de société, se mettait à suivre tantôt l'un, tantôt l'autre, si bien que je n'avais qu'à le laisser faire.
» ^^iis voilà qu'on touche le rond*point; les chiens sont descendus des fourgons, les piqueurs distribuent des fusils, des cartouches, et tout l'attirail nécessaire. Lord Romsey me demande si je veux m'armer; je le remercie en lui disant pour excuse qu'il me semble difficile qu'un officier français brûle de la poudre anglaise...
» Décidée à m'écarter le plus souvent de la bagarre, je cherche... et j'avise une jolie petite allée ombreuse par laquelle je projette de m'éclipser lorsque la chasse sera lan(îée, pensant à revenir au château, quitte à déclarer ensuite que j'avais été ramenée par l'ardeur de mon cheval. Rien de plus prudent, hein, Marius?
» Mais la femme propose et le cheval" dispose. Les chasseurs se rangent afin de faire une décharge générale avant de courre. C'est le God save the hing de la circonstance.
» On lâche les chiens» on boit un coup rhum dans la gourde,'on enfonce son chapeau et l'on s'apprête à partir.
» Mais voilà que mon coursier trop fougueux prend mal
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ce feu de tirailleurs^ il piaffe, se regimbe et se cabre un peu...
j>Un pic^ueur, qui sait que je suis Français, croit sans doute me faire plaisir^ me voyant sans éperons, en cinglant d'un coup de crarache la croupe du quadrupecie**.
B Mais l'animal prit sans doute la chose encore plus mal que moi, car il bondit, se cabra tout à fait cette fois^ rua^ fit le diable enfin et finit par me lancer par-dessus de sa tête, à vingt pas de là, sur un tronc d'arbre renversé, oîi je me heurtai si fort le crâne que je m'évanouis sur le coupl...
» On accourt, on m'entoure... Lord Romsey, mon hôte, se montre le plus empressé à me secourir; les dames donnent leurs flacons d'essence, leurs mouchoirs... On me baigne le front d'eau fraîche... on déboutonne enfin mon frac d'uniforme, et... et l'on se demande comment sir Richard Parkett a pu m'accuser d'être son rival auprès de sa nièce Arabella I
» Mon évanouissement se prolonge; le neveu de l'amiral me fait placer daos une voiture dans laquelle miss Sabina, sa sœur, monte à côté de moi, et nous prenons la route du château^ escortés par le châtelain et quelques personnes de la société, que cet étrange incident intéresse, et dont il excite surtout la curiosité.
> Arrivée au château, miss Sabina me fait monter dans sa propre chambre; je suis déshabillée par ses femmes, mise au lit, le médecin se plante à mon chevet... et Y aspirant Gabriel s'évanouit sans retour, dans cet évanouissement de Gabrielle.
» Que te dirai-je. Marins? les dames qui se trouvaient au château me témoignèrent une très-vive et très-romanesque sympathie, et la sœur de lord Romsey par-dessus tout... Et lord Romsey lui-même plus encore. Je n'étais point blessée...
» J'entrai donc bientôt en convalescence, et mon lit fat sans cesse entouré de visites empressées. Je sentis que toutes ces personnes brûlaient d'envie de connaître mon histoire... Mais je me reposai, pour me dispenser de Ja leur raconter, sur la réserve, la discrétion de ce grand monde qui, dans sa plus vive curiosité, ne se laissait point entraîner dans l'inconvenance dé la moindre question.
» Un Jour seulement, je m'étais déjà levée, et j'avais dû céder à miss Sabina qui avait insisté pour que je reprise les vêtements de mon sexe...
» Un jour, dis-je, devant son frère, devenu fidèle à mes pas comme mon ombre, je fis comprendre que la plus grande preuve d'intérêt et de sympathie qu'ils puissent me donner tous deux, c'était d'attendre que certains incidents me permissent de leur faire ma confession... et que par-dessus tout, je priais lord Romsey de laisser ignorer à son ami Richard et à la famille Parkett la singulière découverte que Taccident de la chasse lui avait livrée...
» Bientôt les divers invités do Winchester et de Southampton prirent congé des Romsey, et l'amiral luimême partit pour Porlsmouth,où l'appelaient les devoirs de son arme. Je restai seule au château avec Romsey et sa sœur.
» J'avais attendu cet isolement afin de voir à intéresser miss Sabina à ma position, en lui racontant ce qu'il me paraissait indispensable qu'elle sût de ma vie pour m'aider à reconquérir ma liberté... car déjà, je te dis tout, Marins, je comprenais que le jeune lord, sans doute séduit par le prestige romanesque de ma situation, par ce coup de théâtre inatendu qui avait brusquement révélé une jeune fille sous l'uniforme de l'ennemi politique, ne consentirait pas très-volontiers à mon éloignement.
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» Il devint auprès de moi d'une assiduité excessive, fatigante, presque importune... sans pour cela cesser d'être respectueuse. Je supprime ici une foule de détails, d'incidents qu'il sera plus opportun que je te raconte lorsque nous n'aurons plus à craindre d'être séparés...
» Il y avait donc quelques semaines déjà que j'étais à Romsey-Castle, et je ne pouvais prévoir encore quelle serait l'issue d'une aussi bizarre situation, lorsqu'un jour, que j'avais pris le parti de me réfugier dans une feinte indisposition pour me délivrer un peu de l'obsession de mon trop fidèle adorateur, une sorte d'intendant, de factotum, auquel je n'avais jusque-là guère pris garde, demanda à la femme atfectée à mon service la faveur de me parler un instant.
» Je cédai à sa requête ; il entra, et aussitôt que nous fûmes- seuls, il s'exprima ainsi en excellent français, ce qui ne m'étonna pas moins que ce qu'il me dit :
» — Je comprends bien que vous êtes ici contre votre gré, mademoiselle... et comme je n'y suis pas non plus très- volontiers, je viens vous offrir de fuir tous les deux. J'ai un plan... il y a quelque temps que je le médite; je viens vous le soumettre... S'il vous sourit, avant huit jours, nous pouvons être en France...
» — En France, dis-je, mais quel intérêt vous y entraîne?...
» — Mon père était Français; son nom était Botte... Moi je m'appelle Henri. Mon père vint en Angleterre au service d'un émigré, et épousa une Anglaise. Je suis né de ce mariage, et j'ai.t)eau avoir été élevé en Angleterre, servir des Anglais... je me sens Français, je me considère comme Français... Et si, dès le commencement de la guerre} j'avais pu regagner mon vrai pays, certes, à cette heure, je ne serais plus aux gages d'un
Il - 13. »
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officier qui se bat contre la France ; mais je suis sans ressources^ et ici au moins^ je vis L.. il faut Tivre! comment faire ? Mais enfin , en voyant ce que mon maître vous cause d*ennuis^ et tout en écoutant les bêtises qu'on dit à roffice sur votre prochain mariage avec lord Romsey, je n'en ai pas moins persisté à croire que vous désireriez bien être de l'autre côté de la Manche... et je ne pense pas m'être trompé... le déguisement que vous portiez eu arrivant ici me le dit assez t
D — Mais voyons ce plan dont vous parlez? répondis- Je avec quelque réserve, car je craignais un piège de la part du neveu de l'amiraL
JD — Mon plan... le voici. Dans trois jours lord Romsey, sa sœur et vous, mademoiselle, partirez pour l'île de Wight', où l'amiral Duckworth est envoyé pour étudier des projets de fortifications maritimes. Mais, en passant, &a doit s'arrêter quelques jours à Portsmouth. C'est de là que je voudrais nous échapper, et voici comment.
» L'amiral a fait venir de Plymouth, port dont il est gouverneur, un' grand cutter qui lui sert de yacht, et dont il compte se servir pour ses excursions autour de nie de Wight. Lord Romsèy a, comme lieutenant de marine, aide de camp de son oncle, le commandement provisoire de ce cutter. Je sais que, désirant un équipage d'élite pour le monter, l'amiral a prié un commandant de ses amis de lui choisir vingt gabiers qui doivent arriver dans une huitaine de jours. C'est avant leur arrivée de Plymouth qu'il faudrait faire notre coup. Voici comment.
» Le cutter est mouillé dans Pavant-port de Portsmouth, n'ayant à bord qu'un gardien. Pour l'appareiller, le manœuvrer, il faudrait une douzaine d'hommes. Où les prendre? c'est là le difficile... difficile, oui, mais impossible, non.
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j» Il y a dans la rade de Portsmouth des pontons pleins de prisonniers français qui grillent d'envie de revoir la France. Il faudrait tâcher de se mettre en communica-^ tion avec eux^ de leur faire savoir que ce cutter est lày presque abandonné et en bon état pour prendre la mer.
» Je ne doute pas qu'un pareil avis ne leur fasse accomplir quelque merveille, et, s'ils réussissent > voilà l'équipage qu'il npus faut pour gagner un bon port de France où nous pourrons, vous, mademoiselle, rejoindre votre famille, et moi prendre du service pour la cause de ma patrie^ car, pour un homme qui a un cœur français, c'est par trop dur d'être obligé d'être au milieu de ces têtes rousses... et surtout de se trouver justement aux gages d'un officier qui se bat contre les Français...
» Voilà ce que j'avais à vous confier, mademoiselle... Si ça vous sourit, dites-le-moi, et alors laissez-moi agir! Je saurai tout préparer, et vous n'aurez, le moment venu , que bien peu de chose à faire pour récoller votre part du fruit de mes soins...
ï) C'est un Français qui vous parle, et comme il croit parler à une bonne Française, il lui a ouvert son cœur. Si rafifaire ne vous convient pas , je ne vous demande que le secret... nous n'en parlerons plus... Peut-être, après tout, pourrez-vous devenir lady Romsey!
» Ainsi parla cet homme. Mieux vaudrait peut-être devenir lady Romsey que madame Jean Cornu... qu'en p€tises-tu,-Marîus? Mais je sais bien quelle madame je dois et veux devenir, puisqu'il ne m'était pas absolu- . ment facile d'être monsieur ou lord Arabel.
» Par Neptune I mon Marius... il me semble qu'on pourrait faire un roman avec mon histoire , ou plutôt une histoire de cette vie qui est comme un roman I Je reviens au sieur Botte.
» J'accueillis au mieux^ commo tu penses bien , ses offres et ses services. Il y avait dans son ton, dans son •air, une telle apparence de sincérité, que je ne pus rester dans la défiance qui m'avait d'abord fait redouter quelque piège de mon adorateur plus que blond. D'ailleurs, comment se défier d'un compatriote chez lequel le désir, on pourrait dire le besoin de fuir cette terre ennemie était si naturel?
» Nous convînmes que, pour inspirer de la confiance au châtelain, je me réfugierais un peu moins sous l'égide, la sauvegarde de miss Sabina , qui m'avait prise tout à fait en affection... (pardonne, ô Marius!)^ que je me montrerais pour quelques jours un peu moins tigresse d'Hyrcanie, dût mon chasseur goudronné m*offrir l'équivoque voyage de Grelna-Green.
» Ce que Henri m'avait annoncé me fut bientôt confirmé par lôrd Romsey lui-même. Nous allions partir pour Porstmouth afin d'y rejoindre l'amiral Duckworth, en compagnie duquel nous devions ensuite aller à Cowes,dans l'île de Wight, où il possède une maison de plaisance. Miss Sabina se réjouissait fort de ce séjour, qu'elle me peignit comme un véritable enchantement, l'Italie de TAngleterre, une sorte de paradis terrestre et maritime. A part moi, je me félicitai de n'en pas devoir jouir, car Henri m'avait inspiré toute confiance dans son plan.
» Nous partîmes pour Portsmouth , où le lord-lieutenant fit la boufibnnerie de me présenter comme mad£moiselle de Brachet (Gabrielle), fille d'un émigré ami des Parkett. Je dus laisser croire à cette fable que Tinsulaire avait à demi inventée à demi supposée, sans doute en souvenir de Hanover-Square... Après tout, sais-je qui je suis pour le démentir ?
» Un soir, on parla de pontons servant de prison aux
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marins français capturés, et, d'accord avec Henri, je témoignai le désir d'en visiter un. Lord Romsey s'empressa de se rendre à l'expression de cette fantaisie qur lui parut, ainsi qu'à l'amiral, assez naturelle chez une Française. La chose fut fixée au lendemain.
» Sabina s'en exempta en raison de son extrême susceptibilité nerveuse, tout h fait du ressort d'une rose et blonde Anglaise... bien que cette fleur insulaire s'épanouisse déjà au souffle de son trentième automne... mais qui ne pouvait être de la compétence d'une jeune fille surprise en flagrant délit d'uniforme masculin.
» Le lendemain donc, nous partîmes de Southsea, où nous étions descendus, et allâmes nous embarquer à l'arsenal. Il y avait, outre Tamiral et son neveu le lieutenant, cinq ou six Anglais qui essayaient de secouer leur flegme chronique pour me faire une espèce de cour d'honneur.
» Je m'étais munie d'une lettre dans laquelle, sous forme d'instructions rapides et précises, j'expliquais ce que j'offrais et attendaft de ceux auxquels je procurais le moyen de tenter la conquête de leur liberté.
» Pour aider à J'évasion du vaisseau-ponton, j'eus soin de lester la lettre à l'aide d'une cinquantaine de guinées prélevées sur l'or dont mon hôte avait eu l'attention de garnir les tiroirs de ma toilette.
» Il me sembla piquant, autant que de bonne guerre, d'employer cet or ennemi à me soustraire à la surveillance de celui qui m'en faisait la libéralité fastueuse. Les rigides censeurs, les puritafns de la probité pardonneront bien, j'espère, à mademoiselle de Brachet d'être un peu corsaire... et d'avoir fait servir les guinées des Anglais à essayer de leur dérober sa propre personne I
» L'amiral eût désiré me faire visiter un vieux vais-
seau qa*îl a commandé autrefois, YÀlbùny, devenu depuis prtson'-^Aip; mais une maladie contagieuse s'étant déclarée sur ce ponton, il avait fallu Tentraîner auiarge
du port. Nous nous dirigeslmes sur le Cullod^n.
» Tout marcha au mieux. Dès mes premiers pas sur le ponton, je remarquai un prisonnier auquel il semblait que mon teint ne parut pas trop hâlé par le soleil^ si toutefois TAngleterre a un soleil, car, à vrai dire, il me semble que dans ce pays-ci Fastre du jour n'est représenté que par les vieilles lunes mises au rebut chez nous.
» Après tout, miss Sabina,{qui s'était déclarée ma prima eamerista , me combinait des toilettes dans lesquelles le souvenir de Taspirant Gabriel disparaissait si bien, que plus d'une fois, ainsi attifée^ gréée, espalmée, il m'est arrivé, passant devant les grandes glaces des salons, de ne pas me reconnaître du premier coup...
» Mais , diras-tu , vous vous regardiez donc , ô Gabrielle? Eh bien, oui. Marins... mais seulement pour juger ce que toi ou Tinflexible RDch penseriez de moi si vous me voyiez ainsi.
» Le grand diable de matelot qui me poursuivait de ses burlesques œillades (sans doute qu'il ne me trouvait pas trop Anglaise...) était descendu à notre suite dans l'entre-pont du vaisseau ; je profitai d'un moment où mon entourage excité par moi faisait quelques charités aux malheureux prisonniers, sous prétexte d'emplettes... pour lancer ma lettre et sa cargaison dans un recoin obscur, où je lis signe à mon quidam d'aller la prendre.
)) Il resta d'abord tout stupéfait... et je crois, par Amphytrite et ses naïades^ que le triton m'envoya de sa main sèche et brune un hardi baiser... Attrape , marquise! Voilà à quoi on s'expose à vouloir intriguer.
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Mais pas de mauvaise humeur, Marius , car le baiser resta bien certainement collé à la patte goudronnée qui ravait voulu lancer !
» Revenue à l^rre» je racontai à Henri ce que j'avais réussi à faire* Comme les instructions que j'avais données au prisonnier m'avaient été suggérées par lui, il avisa à se conformer, pour sa part, à leur exécution possible ou probable.
B II prit toutes les mesures propres à assurer la réussite de cette hardie tentative pour Taccomplissement du dernier acte de laquelle nous avions choisi le soir du dimanche, comme le moment où ma disparition de Thôtel serait la plus facile à cacher toute une nuit»
» Mais... ô déception ! ô terre et gens ennemis ! le samedi matin, ce matin, veille du terme fixé pour notre entreprise, Tamiral annonce, à déjeuner, que dans deux heures nous partons pour Tîle de Wight, où il désire se trouver à temps pour rencontrer un célèbre ingénieur qui doit en partir le lendemain et avec lequel il désire visiter le théâtre de certains travaux de l'embouchure de la Médina... Au diable! la... Mais modérons-nous! J'oublie que je ne suis plus aspirant!...
» — Pardpn, amiral. .. ne puis-je m'empécher de m'écrier, l'équipage de votre yacht n'est pas arrivé, que je sache... '
D — N'importe! répondit-il, il viendra nous rejoindre la semaine prochaine... nous ferons la traversée sur une goélette de rârsenal.
» Tout était perdu ! Il n'y avait point à tenter de m'échapper, car, en outre de lord Romsey qui ne me quittait guère , et de miss Sabina qui ne me quittait pas, j'étais en butte à dinq ou six gentlemen , amis du lord, qui croisaient sans cesse dans mes eaux , m'accablant xles bordées, des mitraillades de leur galanterie empesée comme leurs cravates.
25i LES PONTONS ANGLAIS
» A peine trouvai-je un instant pour prévenir de ce contre-temps désastreux mon complice Henri , que j'engageai à profiter seul 'des moyens de fuite qu'il avait si adroitement préparés. Mais cet tionnête garçon s'obstina à s'y refuser, disant qu'il ne voulait point user sans moi d'une chance créée pour tous deux. En vain m'efforçai-je de le faire changer de résolution ; il resta inébranlable dans son dévouement, et faute de temps et de liberté pour le résoudre h partir, je dus, avec regret, accepter son sacrifice...
» Bientôt nous filâmes pour l'île de Wight... Notre goëlette passa près du cutter que Henri me montra d'un signe, et qu'un contre-temps fatal m'empêchait de monter pour rejoindre ma chère patrie... mes amis les plus chers... »
A ce point de sa lecture, Marius s'arrêta frappé par cette coïncidence étrange qui avait failli lui faire rencontrer sa bien - aimée parmi ces prisonniers , ces fuyards, à l'entreprise, desquels il s'était si heureusement trouvé associé...
c( Le soir nous débarquâmes à Co^^es, continuait le manuscrit. Je passai toute ma nuit à t'écrire cette dernière partie de mon récit qui explique les récents incidents.
» Le jour va bientôt se lever, Henri pourra partir pour Çortsmouth, où il s'est créé le prétexte de se rendre, et, puisqu'il se dévoue à la préparation de quelque nouvelle tentative, je le charge d'aller encourager ces braves ftiarins dans la réalisation de leur fuite, de les aider jusqu'au dernier moment , et de leur demander, pour prix de ce que j'ai fait pour eux, que le plus vieux de tous se charge de ce m anuscrit pour le faire parvenir à son'adresse...
» Si l'évasion manquait , je prierai qu'on l'anéantisse, car il serait désastreux que ce qui y est consigné tombât sous les yeux de lord Romsey, dont les seuls torts^ après tout^ sont d'être Anglais d'abord, tort qu'il partage avec beaucoup trop de gens... et ensuite de concevoir de l'adoration pour moi... chose qui n'est permise qu'à celui de qui elle est même exigée...
» Hum t Marins, tu vois que mes succès britanniques ne me tournent point la tête, et que mon patriotisme est en tous points d'accord avec mes sentimeqts... Ah! tu es et seras à jamais le pôle vers lequel se tourne et est attiré cet aimant fidèle qui est mon cœur, ô mon bienaimé!
» Si cette terre était la France, et que lu y fusses auprès de moi, je la trouverais belle, si j'en crois ce que j'en ai entrevu déjà. Cette île de Wight s'est certainement trompée en venant échouer contre une plage anglaise, comme ces baleines que les courants nous apportent de la côte d'Afrique.
» Ceci est une Antille dépaysée, une île exotique dont je ne m'explique la floraison que par la presque certitude où je suis que l'hiver on la met sous cloche !
» Que vais-je faire ici, en outre de pensera toi? Tout est à recommencer pour te voir. Mon brave Roch m'aurait bien vite trouvé quelque ruse inouïe, surprenante, pour me rendre la patrie.
«Si rien de mieux ne se présente, j'ai tdujours la ressource d'en revenir aux maîtres de Hano ver-Square, d'écrire au vieux Brachet qu'on lui a distribué une fille qui demande à s'expliquer avec la belle Arabella sur le compte d'un certain aspirant disparu, évanoui du mirage qu'elle s'était créé, comme un capricieux feu Saint- Elme.
» Mais il faut terminer cette lettre, car voici que j'entends siffler dans la cour ; c'est Henri qui va partir.
231 LES PONTOIfS ANGLAIS
» Adieu, adieu^ Marias, mon Marius. Je f aime^ tout est dans ce mot : chagrin de Fabsence, espérance de nous revoir, etc.
» Si la fortune de guerre t'est contraire, ami, console ton patriotisme en songeant à la belle victoire de tous les jours que je te perpétue ici sur lord Romsey, un ennemi, un marin...
» Sois tranquille et confiant ! celui-là ni d'autres ne feront jamais la capture de ce petit corsaire qu'on appelle :
» TA GaBRIELLE. D
Tel était ce manuscrit que le digne Roch envoyait à son ami, après être enfin parvenu à l'obtenir de maître Gartahu.
Nulle chose ne pouvait arriver plus à propos pour remplir de douces et absorbantes méditations la solitude de cette vie que la prudence avait imposée à notre héros, en attendant le moment de reprendre courageusement les armes.
— Elle est là... se dit-il, sur une terre que je pourrais voir, si le soleil, avare pour ces contrées, rayonnait partout à la place de ces brumes, comme il le fait pour cette île exceptionnelle d'où elle m'écrit ! Quelques lieues à peine nous séparent : nos pensées, lancées de l'un à Fautre comme d'amoureux pigeons voyageurs, se croisent sur ces eaux qui baignent deux côtes ennemies, sur les lages desquels nous soupirons Pun vers l'autre I...O Gabrieïle, douce et charmante fille, ami dévoué et excellent ! s'écria l'ardent jeune homme, en baisant passion* nément cMie lettre chérie, qui finissait d'une façon si coquette... Espiègle enfant, homme par le cœur et le courage, femme par ta grâee et les naïfs élans! quand le sort nous réonira-t-il à jamais, pour nous consacrer
ou LB MORT VIVANT $35
cette vie que Doa& sous sommes mutuellement sauvée Tunàrautre!
Le lendemain Marius fut toujours poursuivi de Tidée qu'il pourrait y avoir quelque mojren de se servir du cutter que l'armateur de Dieppe allait lui expédier tout armé, tout prêt à attaquer et à se défendre, pour enle- Ter son amante aux obsessions de son rival comme homme^ de son ennemi comme citoyen.
Errant sur ses plages favorites, devenues plus chères encore depuis qu'il savait que Gabrielle était en face d'elles, il mit son esprit à la torture, il fouilla en tous sens cet arsenal de ruses, de stratagèmes, de hardiesses infernales que les marins , les corsaires surtout ont à leur service lorsqu'il s'agit de triompher de l'ennemi... et finit par jeter les bases d'un plan qui avait le singulier mérite de pouvoir s'appliquer à une oeuvre de véritable patriotisme, dans le cas où son projet amoureux viendrait à- avorter*
Or, il se trouva que la Çprtune seconda son impatience pour ce qui était la première mise en œuvre de ce plan singulier dans lequel l'amant apportait un surcroît d'ardeur et d'audace au corsaire...
Peu de jours après la réception du manuscrit de Gabrielle, notre héros, qui fouillait sans cesse l'horizon, eut la joie de reconnaître son grand cutter qui arrivait... pour chercher l'ex-majesté de trèfle... l'illustre calfat, maître-calfat, devons-nous dire!
Le soir, le cutter était mouillé dans le Port-Clos. M. Gérard l'avait rebaptisé en souvenir d'un hardi navire sur lequel le brave Lbermite s'était illustré dans l'Inde en rossant et pillant les Anglais.
L'ancien yacht amiral avait changé son nom britannique de Porda en celui beaucoup moins shakspearien de Brùle^eule,..
236 LKS PONTONS ANGLAIS
Carolin Grimbot, maître d'équipage de cette belle coque impatiente, était enchanté du nom, et y puisait le prétexte de toutes sortes de jeux de mots et de calembours matelotesques.
Le brave garçon passa une partie de la nuit avec son jeune capitaine, auquel il raconta en détail les mauvais tours tentés par la Main maudite lors de sa comparution devant le conseil de guerre, les déceptionsqui en avaient été la suite, sa dégradation, pourrait-on dire, plutôt que sa démission, et enfin la façon triomphante dont la cause intentée au digne Roch, sous prétexte d'incendie de la canonnière, avait été dénouée pour le contre-maître, promu au grade de maître entretenu.
Il amusa aussi Marins du récit des terreurs de Jean Cornu le cambusier, burlesquement placé entre ces deux hommes également redoutés et pareillement haïs de lui, Thibaud et Roch... Puis chacun alla se reposer.
Le lendemain, de grand matin, Marius s*en fut faire ses adieux à ses promenades solitaires; il sonda une dernière fois du regard le Trou du paon... et jetant un regard d'espérance sur cet horizon anglais ►vers, lequel il allait audacieusement diriger le cap du Brûle gueule^ il revint'au Port-Clos, afin de visiter en détail Tarmement du vaillant navire auquel il allait confier la réalisation de ses espérances hardies.
Marius fut bien aise de retrouver sur le cotre la presque totalité des. gens qui avaient enlevé le yacht de Tavant-port de Portsmouth.
Le surplus était composé de gaillards déterminés dont larmateur lui disait dans sa letlre, qu'il répondait, comme étant la plus fine fleur corsairienne.
Le Grand-Guillaume et Bout de tabac étaient là, fidèles à leur promesse.
En voyant le premier, Marius éprouva une sorte d'é-
motion douce, à la pensée que c'était à cet homme que Gabrielle avait remis ce fameux plan d'évasion de la réussite duquel la courageuse jeune fille s'était si déplorablement vue exceptée...
— Elle était donc belle, hein, Grand-Guillaume, cette dame qui t'a remis sur le ponton cette lettre lestée de cinquante guinées ?
— Si elle était belle, capitaine 1 exclama le long quidam. Je crois qu'il n'y a rien de pareil soub le» globe ni «wr la calotte des cieux! Un petit nez... c'est-à-dire, quand je dis petit... un nez, enfin... et un œil... et un corsage où tout êl&it si bien arrimé... ah !
— Et tu lui es donc bien reconnaissant de ce qu'elle a fait pour toi ?
— Reconnaissant ? je vous demande un peu si ça se peut autrement ? Cinquante jaunels à la frimousse de Georges lïl... et la liberté !... je passerais volontiers n'importe quel mauvais quart d'heure pour elle ! Ah I quel œil quel œil ! qu'elle me faisait ! rien que pour embraquer uUyregard comme ça, je crois que je renoncerais pour cent ans à ma ration de vin !
— C'est bien, mon garçon... je vois que si l'occasion de la servir, de l'aider à conquérir cette liberté qu'elle t'a procurée vient à se présenter, elle peut compter sur toi...
— Elle peut y compter comme sur son pouce... capitaine, et sur Bout de tabac aussi... et sur tous tant que nous sommes ici qu'elle a sauvés de ces satanés pontons aussi !... Ah î ce petit nez ! Dieul la jolie guibre!
Marins trouva son navire parfaitement armé et équipé. Il fut surtout enchanté de remarquer que l'armateur n'avait rien changé à la peinture extérieure de la coque, qui était toute noire, avec un simple et mince ruban vermillon.
Tel qu*il était du debors, le cutter avait absolument la même pbysionomie qu'au temps où le montait ramiral Duckworth...
Marius espéra donc que ceui qui le verraient venir pourraient s'y tromper,..
L'appareillage fut fixé pour le soir : les corsaires sont des oiseaux de nuit
Llle était dans les transports, dans Fexaltation : il s'^gfssait de donner un repas d'adieu à n^tre Tonquedec que le cutter était bien réellement venu prendre... ce dont quelques esprits moins enthousiastes que la généralité avaient cru pouvôiitdouler jusqu'à ce jour.
Personne parmi les Bréhatains ne songeait à supposer que Iq petit jeune homme venu dans l'île en môme temps que le maître calfat pût être pour quelque chose dans l'arrivée du Brûlegueule au port-clos, et les corsaires» qui se répandirent dans les cabarets en attendant le départ, furent regardés en pitié lorsqu'ils eurent l'aplomb de parler de leur capitaine. On haussa les épaules et on porta une nouvelle santé à maître Tonquedec, l'honneur de l'île... pourquoi pas de la France, ô Bréhatains? .
Carolin Grimbot faillit se faire assommer.
Au moment où les convives du festin, donné dans Ja meilleure auberge du bourg, sortaient de table avec quelques verres de cognac dans la tête et dans les jambes, il en accosta quelques-uns et leur dit, avec le plus grand sang-froid, qu'il savait de souche certaine que l'empereur allait diviser le ministère de la marine en deux sections, dont une spécialement affectée au ca/fatage.,*
Jusque-là les insulidres ne trouvèrent rien d'exorbitant ; mais Grimb t dépassa la mesure en ajoutant que
maître Tonquedec avait été demandé par Decrès pour être soD collègue.
La chose sembla un peu exagérée à quelques-uns ; ils firent comprendre aux autres qu'on se moquait d'eux et du calfat...
Les Bréhatains, blessés dans leur amour propre, ne s'amusèrent point à dialoguer; ils tombèrent à bras raccourcis et étendus sur l'imprudent maître d'équipage, au secours duquel quelques marins ûu^Brûlegueule firent bien <f arriver, car rien d'aussi possible que notre marin fût immolé sur l'autel de l'orgueil communal et insulaire î
Le soir Marins fit hisser le pavillon de partance. Une foule énorme servit d'escorte à Tonquedec jusqu'au bord de la baie.
Quelques-uns trouvèrent assez mauvais que le calfat s'approchât, le chapeau à la main, du petit jeune homme dans lequel nul ne voulait se représenter le capitaine. Et, d'ailleurs, qu'était-ce qu'un capitaine ? Le pays en comptait tant et tant ! on les remuait à la pelle à Bréhat, les capitaines I
Quoi qu'il en soit, lorsque le corsaire fut sous voiles et qu'on le vit s'éloiguer dans l'air bleuâtre de la nuit, cachant aux insulaires la lune par le développement de son énorme voilure, quelques-uns des plus réfléchis parmi nos Bratons commencèrent à s'avouer en i^cret, in petto^ qu'il pourrait bien se faire qu'il ne fût pas impossible qu'il y eût quelque lieu de se demander si le cutter était bien venu uniquement et expressément pour prendre maître Tonquedec...