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LE BRULE GUEULE

Il y avait environ une semaine que Gabrielle se trouvait à nie de Wight, et rien ne semblait lui présager encore comment elle sortirait de cette situation étrange. L'amiral, son neveu et miss Sabina habitaient avec leur hôte forcé une délicieuse maison située à mi-côte de la hauteur qui domine Tembouchre de là Médina ou rivière de Cowes.

Des fenêtres, la vue s'étendait sur les coupures pittoresques de la côte anglaise : Lymington, la profonde baie de Southampton, GospoTt, Tîle de Portsea, Portsmoulh, et au loin la pointe de Selseybill ; partout la mer était sillonnée de voiles de toutes formes et de toutes dimensions, singulièrement activées par l'état de guerre.

Gabrielle, de son balcon, voyait le château bâti par Henri VIII à l'entrée du porta côté du club Royal-Yacht, et à Touest les nombreuses -files de cabanes des baigneurs.

A East-Cowes, de l'autre côté de la rivière, on apercevait, dessinant leurs lignes architecturales sur le ciel, au dessus des plantations touffues, Norris-Castle et plusieurs somptueuses résidences de l'aristocratie britannique dont cette île inattendue est, comme on l'a dit, le Castellamare, la Sicile, l'oasis.

Lord Romsey était plus que jamais épris de notre héroïne, et il l'accablait, l'écrasait de ses assiduités. L'officier anglais était malheureusement en réalité beaucoup moins aimable et agréable çu'il n'avait l'intention de l'être, de sorte que l'existence que menait l'amante de

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Alarius était tout à fait insoutenable^ malgré la bienveillance que lui témoignait le vieil amiral et les soins affectueux dont miss Sabina entourait sa captivité mondaine.

A part donc les inquiétudes qui tourmentaient le cœur de Gabrielle relativement à ses deux amis è qui elle portait, à Tun un amour^ à Fautre une amitié également incomparables, cette obsession de tous les jours, de tous les instants, de la part d'un homme d'une nature, d'un extérieur peu sympathiques, empoisonnait totalement pour elle le charme qu'elle eût pu puiser dans cette vie élégante et confortable, au sein d'une île charmante, toutes choses dont elle jouissait pour la première fois de sa vie, tout en étant douée de l'organisation nécessaire pour les bien goûter. ^

Miss Sabina, déjà vieille fille, et par conséquent pleine d'expérience en ces sortes de choses, n'avait point manqué de fort apprécier ce que pensait et éprouvait Gabrielle, et elle avait cru de sa délicatesse d'en parler à son frère, en lui objectant qu'il lui semblait que leur prisonnière était quelque peu traitée par lui comme une chose conquise, et que l'excès de ses bons soins, de ses prévenances, de ses assiduités égoïstes, pourrait bien retirer à l'hôte tout le mérite de son hospitalité, pour ne faire voir en lui que Fofficier ennemi faisant encore la guerre, bien qu'avec les armes de la galanterie.

— Enfln, Davy, où voulez-vous en venir avec cet acharnement après cette gentille et mystérieuse étrangère ? demanda miss Sabina à son frère, un soir qu'il était évident que Gabrielle s'était enfuie du salon pour se dérober à l'accablante galanterie du lord-lieutënanl. Je ne puis penser que vous songiez à la séduire... Cela ne serait point digne de votre nom... ce serait déshonorer l'hospitalité...

— Qui parle de cela, my dear sister ? répondit lord

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Romsey. Cette jeune fille m'a inspiré une trè&-yiye passion, et je songe sérieusement à Tépouser^ si, comme je le présume, et comme tout du reste porte à le supposer, ses antécédents et sa famille sont honorables.

Miss Sabina avait été victime d'une passion malheureuse, à laquelle elle avait fait l'offrande d'un éternel célibat. L'homme qu'elle avait aimé s'était trouvé d'un rang trop inf^ieur au sien pour qu'un père orgueilleux consentît jamais à ce qu'elle l'épousât... Et le vieux lord Romsej mort, Tamant de Sabina, qui avait émigré en Irlande pour fuir un amour qui semblait sans avenir, s'y était marié de désespoir.

Or,. déjà la vieille fille savait ce qu'il en coûte souvent pour obéir aux préjugés du monde, pour sacrifier au respect l^jjmain... et, dans cette double disposition de cœur et d'esprit, elle n'osa condamner son frère, si, libre, indépendant et riche, il songeait à faire un mariage d'inclination... La conversation en resta donc là.

Un matin, c'était peu de jours avant que le corsaire commandé par Marins quittât l'île deBréhat, une corvette sortant du détroit vint mouiller en rade de Portsmouth. Cette corvette, qui depuis quelques semaines croisait dans la Manche, et qui avait une petite voie d'eau à réparer, c'était... ÏAlarm, commandée par... Richard Parkett.

Ayant appris, sitôt à terre, que son ami lord Davy Romsey se trouvait à Cowes avec l'amiral et deux dames, il envoya un de ses midshipmen pour savoir s'il n'y avait point d'inconvénient à ce qu'il leur fît une visite.

Il est plus que probable que sir Richard pensait surtout à s'informer de ce que faisait, sous la responsabilité de son ami, le prisonnier qu'il lui avait confié pour écarter de miss Arabella un voisinage qui paraissait dangereux*

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Lord Romsey, ayant promis à Gabrielle de lie rien raeoDter aux Parkett de l'issae de l'accident de la partie de chasse, trouva plaisant de mettre le eommodore en face de la prisonnière dans laquelle il ne reconnaîtrait probablement plus son rival.

Il lui fit donc répondre qu'il Fattendait de grand cœur. Sir Richard* arriva à Tile de Wight^ et fut présenté à M^e de Brachet, qu^il considéra avec une sorte de stupéfaction^ lui trouvant sans doute une assez notable ressemblance avec le prisonnier de Hanover-Square, qu'il avait fort bien ezaminé le jour de la fameuse scène d'Hyde-Park.

De son côté, en reconnaissant l'adversaire auquel le vieux fat de Milleflowers avait été si singulièrement substitué au moment du duel, Gabrielle ne put maîtriser une émotion dont, au reste, elle ne se rendait point Complètement compte.,, mais qu'elle subit autrefois fortement.

— Miss Brachet... de Brachet... pensa sir Richard, lorsqu'il se trouva seul ; c'est le nom de ce vieux marquis émigré qui est Mie avec mon frère Lionel... Une telle ressemblance entre cette jeune fille et cet aspirant de HanoT^r-Square... Seraient-ils frère et sœur?... En ce cas, j'ai dix fois mieux pensé encore de faire enlever le galant du voisinage de ma très-fantasque nièce, car ^0 jour oh mon rival est un homme de naissance, le fils d'un ami de ce vieux sot de Lionel, le danger devenait bien autrement redoutable pour mon amour et... pour ina fortune 1 M^i« de Brachet... pardieul il faut que je sache comment cette jeune fille se trouve ici ? Serait-ce pour tenir compagnie à son frère?... Mais alors, cornnaent s'expliquer... comment comprendre ?... Ma foi ! je m'y perds... Allons interroger Davy !

Mais Io(rd Romsey éluda toute question positive» et se

contenta de répondre que pour le moment il devait suffire au commodore d'être assuré que son rival était toujours prisonnier des Romsey, et que plus tard il en saurait davantage.

Gomme sir Richard n'avait point tardé è reconnaître que son ami était épris de la jeune étrangère^ il supposa qu'il y avait dans tout cela quelque mystère amoureux qu'il était d'un vrai ^gentleman de respectera. . par bon ton au moins, n'y fût-il pas disposé par délicatesse.

Les choses en restèrent donc provisoirement là entre les deux amis ; ce qui n'empêcha point le commodore, qui n'osait interroger ni miss Sabina ni l'amiral, de se mettre à observer la jeune fille, qu'il avait un moment pu croire être l'aspirant travesti, mais qu'il n'avait point tardé à reconnaître parfaitement femme, et de la beauté la plus noble et la plus sévère, sinon précisément la plus délicate, selon les idées de la blondesse et du rosé anglais.

Étrange complication d'erreurs !

Heureusement pour Gabrielle qu'ayant toujours près d'elle soit lord Romsey, son trop fidèle adorateur, soit miss Sabina, elle ne courut point le risque d'un tête-àtête difflcile avec l'ennemi de Marins.

Le lendemain, sir Richard dut retourner à sa corvette pour ordonner quelques réparations. Mais il promit de revenir le dimanche suivant.

- Or, le soir même de son départ, le commodore, fort intrigué à propos de cette descendance imprévue du marquis de Brachet, envoya un exprès à Romsey-Castle, près de Winchester, pour savoir si le prisonnier était là, comment lui était venue cette sœur, etc., etc.

Le messager usa de gin et fit aisément jaser un jardinier, qui raconta tout au long l'histoire de la partie de

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chasse, laquelle avait amené Télrange découverte que le prisonnier français, Taspirant amené de Londres, était une femme. De là, flamme et embrasement du lord Romsey, etc., etc.

L'agent -du commodore lui rapporta donc les détails les plus précis, les explications les plus satisfaisantes.

Nous ne saurions donner une plus grande mesure de son étonnement, à une révélation pareille, qu'en disant qu'elle égala la joie qu'il en ressentit, comme amant inquiet et déçu, comme oncle ruiné, et aussi comme Anglais.

Ne pouvant point douter un seul inssant que miss Arabella eût été dupe du travestissement de leur hôle, il s'escompta avec délicesîdejla joie de porter la mystification au milieu des habitants de Hano ver-Square... car, nul doute que sir Lionel ne fût dupe du sexe de son prisonnier; sans cela, comment s'expliquer le duel de Fulham , qu'il avait d'autant moins dû ignorer, qu'il avait substitué Milleflowersà son frère pour obtenir raison des impertinences de miss Arabella.

Quant au vieil émigré... quel rôle jouait-il ? Mais ce mystérieux personnage portait -il réellement le nom connu de Brachet? Sir Richard commença à en douter, et désormais possesseur du secret de lord Romsey, relativement à l'objet de sa passion , il se promit bien de lui faire avouer ce qu'il n'y aurait plus ni convenance ni piquant à -cacher.

Dès le lendemain de cette découverte qui le rendit si heureux, le commodore écrivit à son ami qu'il désirait fort le voir à Portsmouth, invitation h laquelle lord Romsez se rendit d'autant plus volontiers, que Ga- .brielle, obsédée, exaspérée, se faisait malade, l'était même peut-être uri peu, et n'ouvrait sa porte qu'à mis Sabina.

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Le capitaine de VAlarm ayant avoué que Pinquiétudeoîi il était touchant son prisonnier l'ayant porté à faireprendre des informations à Romsey-Castle^ le mystère avait été enfin expliqué.

Davy, dès lors, avoua tout, et convint enfin que Tétrangère n'était pas plus une Brachet qu'une Piantagenet ou une' Stuart, et qu'il ne l'avait baptisée ainsi à Timproviste que par la nécessité do la nommer de quelque façon dans le monde au milieu duquel elle s'était forcément trouvée.

Si Richard déclara que pour sa part il rendait toute liberté à sa prisonnière^ puisqu'elle n'était point un prisonniery et qu'il n'exigeait plus qu'une chose pour se déclarer môme tout à fait de ses amis, sinon de ses adorateurs, c'est qu'elle revînt à Londres, ne fût-ce que pour

une semaine.

Le Commodore, que la conduite affectée, étourdie, dosa nièce avec l'aspirant, avait ridiculisé aux yeux du monde comme un amant rebuté, dédaigné en faveur d'un inconnu équivoque, désirait vivemwit que lady Motherly, son impuissante protectrice auprès d'Arabella, et toute la société de Londres, fussent initiées à la mystification de la folle jeune fille, amoureuse d'une aventurière...

C'était la vengeance à laquelle le commodore aspirait, son intérêt d'homme ruiné le forçant à se borner là.

Or, comme lord Romsey espéra que sir Lionel ou lo vieil émigré pourraient lui découvrir une partie du mystère dont celle qu'il adorait était enveloppée, il ne s'opposa point au désir de son ami, et il fut décidé que sir Richard écrirait le jour même à lord Saint- Vincent pour en obtenir une ou deux semaines de congé, afin d'aller, jusqu'à Londres jouir de la mystification des habitants de Hanover-Square. .

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Il fut» en outre» établi que lord Romsey et sa sœur partiraient le plus tôt possible pour Romsey-Castle, l'amiral ayant terminé les examens qui Taraient coïkluit à Tlie de Wighty et derant retourner prochainement à son poste de gouverneur de Plymouth.

C'est ainsi que le soir même où le corsaire le Brûlegueule, capitaine Marins, appareillait du Port-Clos, les deux Anglais, entre les mains desquels se trouvait en ce moment là destinée de Gabrielle, disposaient d'elle dans un accord favorable aux desseins, aux désirs de chacun d'eux

UAlarm avait, on l'a dit, quelques bordages qui faisaient eau sous son doublage de cuivre.

Les docks ou bassins de Porlsmouth étaient encombrés de navires, de croiseurs, de pontons accumulés là par la position centrale de ce port, en plein théâtre de la guerre. Le chef maritine de l'arsenal pria sir Richard d'appareiller sa corvette et de la conduire à Gosport,^ point distant de quelques lieues de Portsea, oii il lui serait plus facile d'opérer en toute liberté la visite de sa carène.

Sir Richard appareilla donc le soir même, et deux jours après la voie d'eau était trouvée et bouchée. Le com* modore eut hâte de revenir à Portsmouth, où il espérait recevoir très-incessamment l'autorisation, qu'il avait demandée à son protecteur lord Saint-Vincent, d'aller passer quelques jours à Londres. Un matin donc, il mit VAlarm sous voiles, et le cap sur Portsea, en petite rade de laquelle il comptait mouiller sa corvette.

Il était environ midi lorsque, par une faible brise du nord qui contrariait un peu son approche du mouillage, Yàkïarm poussa une bordée versSelsey-Bill, c'est-à-dire vers le large.

Un culter, battant le pavillon de guerre anglais, courait à contre-bord, venant du sud. C'était le Brûle gueule qui, ayant été rencontré par une frégate le lendemain de son départ de Bréhat, avait perdu trois ou quatre jours à prendre chasse et à regagner les parages perdus.

L'effronté corsaire venait là, sans autre parti pris que celui de chercher à saisir l'occasion de jouer à l'ennemi quelque bon tour.

Marins^ qui était toujours amant, bien que corsaire, n'avouait pçis à son équipage que le désir, le besoin de voir, ne fût-ce qu'à toute portée de longue-vue, la campagne où habitait Gabrielle, était pour quelque chose dans cette audace si voisine de l'imprudence, qui le faisait aventurer le cutter dans ces eaux baignant de si près la côte ennemie. Mais le Brûle gueule ressemblait tant à la Forcia^ le yacht amiral ! Qui eût osé supposer que c'était un équipage français qui le montait, battant ainsi témérairement les couleurs britanniques!

-Plus une chose est inouïe, moins elle est probable; parlant, moins on songe à la supposer. D'ailleurs^ le cutter marchait si bien! il pinçait si ardemment le vent! ceux qui le montaient, longtemps prisonniers du ponton le Culloden, sur ces côtes, en connaissaient si bien le^ circuits, les courants, les amers!...

Et puis, pensez donc ! Marins, outre l'entraînement qu'il subit comme amant passionné, n'a-t-il pas sa réhabilitation militaire à conquérir?

Croyez-vous que ce noble jeune homme veuille se contenter longtemps de cette existence frauduleuse, interlope?

Pensez-vous qu'il n'a point hâte de prendre la responsabilité personnelle, nominale de ces courageuses et patriotiques entreprises a«com plies sous le domino d'un mort, sous le pseudonyme de Joseph Altazin?

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N'est-il pas bientôt temps, enfin, que le mort-vitant perde la première de ces qualifications antithétiques.

Revenons à la très-scabreuse et inquiétante rencontre de VAlarm et du Brûle gueule^ de la corvette et du cutter, de sir Richard et de Marius, enfin... que Taifaire du Cachalot a d^à mis en face, en les faisant ennemis personnels plus encore qu'ils ne sont ennemis nationaux.

On sait avec quelle promptitude et quelle sûreté de coup d'oeil les marins reconnaissent les navires sur lesquels leur attention s'est une fois fixée. Plus d'un mille séparait encore le bâtiment de guerre anglais de notre veillatif corsaire, que déjà Marius avait reconnu cette coque fatale qui l'avait emmené sur les pontons de Chatam, en revanche des bons tours dont l'histoire de la fièvre jaune et l'enlèvement du trois-mftts sénégalais l'avaient rendu la dupe.

Notre héros bondit, en songeant à ce commodore qui l'avait si lâchement persécuté jusqu'au sein de sa captivité, et dont la part, dans les plus fâcheuses aventures de Gabrielle à Londres, lui avait été révélée par la première partie du manuscrit de celle-ci. Ici encore les passions de l'homme privé vinrent augmenter l'énergie, l'impatience de l'homme de guerre, et le plan de Marius fut conçu en quelques minutes, puis aussitôt communiqué à Garolin Grimbot, au Grand-Guillaume, au maître Tonquedec, tous ses lieutenants.

Un quart-d'heure après, le Grand-Guillaume et Marius se pronaenaient sur l'arrière du cotre , affublés de Tuniforme d'officier de la marine anglaise, et cinq ou six matelots seulement erraient sur les passavants.

Le déguisement que venaient de prendre les deux corsaires était emprunté aux malles que les évadés du Culz loden avaient trouvées sur le yacht amiral. Marius portait un frac de lord Romsey.

ÎSa LES IWiTONS ANGLAIS

Lorsque le cutter ne fut plus qu*à portée de pistolet de la corvette» il vira de t)ord pour faire la même route qu'elle, et attendit en ralingue.

Aussitôt qu'on fut h portée de voix, le Grand^Guillaume, qui possédait le mieux Taccent britannique, par suite de sa longue captivité, s'approcha du bastingage le porte-voix en main, et dès que Marins lui précisa lemoment, il héla le grand navire :

— Bon quart à la corvette de Sa Majesté VAlarmî

-* Bon quart au cutter de Sa Majestés. . Le nom? demanda un ofûcier de ^r Richard.

-- Poreiaî répondit le corsaire, pour articuler un nom très^probaÛement connu comme étant celui du yacht amiraL

— D^oii venez-vous, Poreia?

— De la pointe de Sainte-Catherine, où nous avons rattrapé une des deua^ chaloupes de prisonniers français qui s'enfuyaient.^, eomme vous le ioioez sûrement*.

Sir Richard s'approcha de son lieutenant.

— Il paraît» dit-il, que, depuis le jour où nous avons quitté Portsmoutb, il y a eu des évasions des pontons?..* Gueux de Français l! Je suis très-enchanté qu'on les ait repris I Bravo, Poreia !

— Vous les tenez tous ? dit sir Richard, en prenant lui-môme le porte-voix, tandis que le cutter, adroitement gouverné par Carolin Grimbot, naviguait de conserve avec la corvette, sans pourtant s'en tenir aussi près qu'eussent pu le faire de vrais Anglais sans peur et sans reproche....

— Non, Commodore... il y avait deux chaloupes, et je n'ai pu en joindre qu'une... Mais si j'arrive de bonne heure à Portsmoutb, j'espère reprendre immédiatement le large et rattraper l'autre, qui s'est engagée dans les roches du sud de l'île de Wight...

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— Il me semble que ce cutter es! le yacht de Famiral Duckworth? dit sir Richard à son lieutenant... Pardieul je suis désolé qu'il n'ait point réussi à rattraper tous ces french dogs !

Au même moment Marins soufQaitau Grand*Guillaume la phrase qui résumait tout son plan :

— Vous pourriez, si vous vouliez, commodore, rendre un véritable service à TÉtat, en venant à mon aide.

— Comment cela, monsieur? dit sir Richard, parfaitement disposé par la haine...

— En prenant sur voire corvette les trente prisonniers que j'ai ici solidement garrottés, et en les portant à Porlsmouth, où vous allez, je crois, par ces tardées... Débarrassé de ces drôles , je pourrais donner immédiatement la chasse au reste, et j'ai la conviction que je les rattraperais du côté de Brixton, où ils se sont réfugiés !...

Sir Richard échangea quelques mots avec ses officiers qoi s'étaient approchés ; après quoi il répondit :

— Avec grand plaisir !... Je vois que vous n'avez plus de canot, je vais envoyer prendre ces prisonniers!

— Ah ! double louche d'English î murmura Carolin à son gouvernail, ta haine contre les pauvres prisonniers va te coûter cher, si le diable qui protège ton île ne s'en mêle pas !

Déjà la corvette manœuvrait pour mettre en panne.*. Le cutter en faisait autant.

En un clin d'œil Marins et le Grand-Guillaume eurent mis bas leur uniforme et se trouvèrent en simple costume de matelot.

Marins eut en outre soin de se barbouiller le visage et les mains pour ne pas risquer d'être reconnu du commandant de YÀlarm, avec lequel il s'était, on s'en souvient, trouvé face à face après la fameuse capture et l'explosion du Cachalot.

Grimbot céda le gouvernail à Tex-roi de trèlle, qui allait devenir pour quelque temps le patron du petit bâtiment à la carène effrontée. «

Quand ces rapides dispositions furent terminées, et que le cutter eut été placé à une distance prudente de la corvette en panne... on fit monter sur le pont vingthuit braves corsaires qui se trouvaient déjà les bras non pas précisément garrottés, mais plutôt enveloppés de cordes; Marius et Grand-Guillaume, qu'on lia sur-lechamp de la même manière, formèrent les trente.

Ce prologue du drame tragico-burlesque que notre héros avait imaginé marcha lestement et au mieux, car tout avait été soigneusement préparé.

La chaloupe de la corvette approchait...

— Sainte Gabrielle, prenez pitié de moi ! murmura Marius, enchanté devoir que nul offlcier ne venait dans la chaloupe*

—Sainte Abricotine, priez aussi pour moi ! dit à son tour Carolin, comme une réponse à l'adresse de quelque belle Boulonnaise qui Tavaitmordu au cœur.

Quelques minutes s'écoulèrent, et l'embarcation touchait YeX'Porcia,

L'excédant des trente corsaires garrottés, et dont une bonne partie étaient aussi véritablement des prisonniers échappés de Portsmouth que la chose avait été déclarée, rôdait sur le pont, se donnant l'air le plus anglais possible, et se montrant peu aux pavois. Maître Tonquedec dirigeait l'embarquement. Un œil défiant ou prévenu %ùt pu remarquer que tous ces transbordés avaient quelque partie de leurs vêtements renflée... qui la poitrine, qui la ceinture, qui le flanc...

La chaloupe chargée, elle se détacha du cotre, qui salua aussitôt le commodore de son pavillon amené et rehissé, puis mit immédiatement le cap vers le sud de

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l'île de Wight. Fortuna juvat audaces ! Notre héros pensa que le plus difficile était fait.

SirRich^d attendait les prisonniers au bord du pont. Une circonstance vint favoriser leur témérité.

Un des premiers qui monta fut reconnu par un canonnier de la corvette, qui Tavait vu sur le ponton le Culloden ;'ûs échangèrent quelques mots, et le corsaire ne manqua pas de maudire et d'anathématiser le cutter qui l'avait repîncé.

Les trente aventuriers embarquèrent, et Marins ne fut point remarqué de son ennemi de vieille date, grâce à son accoutrement et à son visage barbouillé.

Le haineux commodore se montra si joyeux de cette capture inattendue, qu'il ordonna qu'on distribuât une ration de gin à son équipage, montant environ à quarante-cinq hommes, sans Tétat-major.

Plus d'un prisonnier, en défilant devant lui, fut l'objet de ses sarcasmes... »

Le commodore savait de la langue française tous les mots les plus injurieux à entendre.

— Patience ! murmura Carolin Grimbot, tu avaleras bientôt tout ça, mon Goddem ! .

On fit descendre nos trente gaillards dans la batterie, où on les entassa sur Tavant, pôle-môle, en valdrague, comme des fagols.

— Vo prendrez patience, leur dit le master, dans two houres vo éterez encoure dans le Culloden.

Carolin Grimbot profita de ce que l'Anglais lui tournait le dos, en parlant ainsi, pour lui répondre par ce fameux geste à l'aide duquel il avait mystifié l'officier du parlementaire qui l'avait amené à Dieppe lors de ses coricocos,..

Aussitôt les prisonniers descendus, VÀÎarm reprit le vent, continuant la bordée du large qu'elle suivait pour

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triompher de la brise qui> soufflant du nord, retardait rapproche du port.

Une fois la corvette éventée, il ne restait ^r le pont que sept ou huit hommes; une douzaine, de matelots descendirent dans la cale pour dégager un câble neuf que sir Richard voulait étalinguer sur sa maîtresseancre, en rade dePortsmoutb.

Le reste de l'équipage vint dans la batterie, sous les ordres d'un midshipman, mettre aux sabords quelques canons qui étaient en retraite.

Marius,. comme un bon marin qu'il était, n'avait paa manqué de prévoir qu'au moment du mouillage la cor* vette aurait son équipage ainsi divisé sur divers *points, dans la nécessité de faire marcher ensemble plusieurs^ sortes de travaux...

Lorsque VAlarm eut prolongé sa bordée jusqu'à la pointe de Selsey-Bill, il fallut virer de bord pour gagner le mouillage conquis sur le vent»

Les marins qui se trouvaient dans la batterie montèrent à rappel du master pour aider à la manœuvre... Ce moment parut favorable à Marius pour mettre à exécution son hardi projet.,.

En un clin d*œil les trente corsaires furent débarrassés des liens que des nœuds de marin paraissaient serrer^ et une ou deux passes trompeuses dégagèrent leurs membres de cette fausse captivité.

Chacun saisit le manche de son poignard adroitement caché sous des vêtements en désordre, et, divisés en trois escouades, commandées l'une par Marius, l'autre par Grimbot, la dernière entin par le Grand -Guillaunae, nos braves, après avoir lestement replacé les écoutilles de la cale, afin d*y emprisonner les Anglais occupés à dégager le câble,. se distribuèrent aux pieds des panneaux supérieurs, attendant dans l'ombre des échelles.

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et au milieu d'un silence haletant d'impatience, que la manœuvre de la corvette fût terminée.

Ils n'attendirent point longtemps I VÀlarm ayant le cap sur Portsea, le midshipmau fut renvoyé dans la bat* terie avec ses hommes pour finir sa besogne...

A mesure que les Anglais, sans défiance aucune, se présentèrent aux panneaux et descendirent l'échelle, ils furent saisis par les jambes, jetés en bas et poignardés de la plus leste façon du monde...

Mais comme les derniers firent quelques réclamations relativement au sans-gêne du procédé, et qu'il fut poussé plus d'un cri de douleur ou de surpriise, Marins, ne voulant pas laisser aux gens du pont le temps de s'armer et de se mettre en défense, donna à ses lieutenants le signal d'une irruption simultanée sur le tillac, et, chacun ayant alors vivement saisi le pistolet de petit calibre caché sous son paletot, nos trente corsaires, armés des deux mains et enflammés par un premier succès, bondirent sur le pont au milieu d'une quinzaine d'hommes que poursuivirent les balles, qu'arrêtèrent les poignards, et que glaçaient en partie la stupéfaction et l'épouvante!

Tout ce qui était debout tomba, tout ce qui tomba était mort.

Sur le gaillard d'arrière, où s'était élancé Marius, Carolin et quelques corsaires formant comme l'escorte de leur capitaine, deux officiers furent renversés blessés... et Marius avait à temps s^isi et détourné le bras d'un des siens qui allait abattre sir Richard d'un coup de pistolet presque à bout portant...

— Vous êtes mon prisonnier! s'écria notre héros, en saisissant à la gorge le commodore, au moment où Grimbot lui comprimait le bras droit brusquement armé d'une hache d'abordage qui lui était tombée sous la main.

— 0 shame! o shame! exclama l'Anglais à demi étranglé par l'énergique pression du vaillant jeune homme.

Cinq ou six corsaires se trouvant en trop pour ce qui restait à faire sur le pont amarrèrent les deux coudes du Commodore derrière le dos.

— Je vous déûe bien de renifler une prise à présent, mon Goddem, dit Bout de tabac, qui avait aidé Carolin à garrotter (pourquoi pas carotter?) le trop mystiûé sir Richard.

La vérité historique perdra beaucoup à ce que nous ne rapportions pas ici, avec la consciencieuse litléralité de la sténographie ou la servilité d'un écho, la foudroyante bordée de jurons et de blasphèmes exaspérés que le eommodore vomit sur nos amis.

Mais, par malheur, le puritanisme littéraire s'oppose à ces sortes de transcriptions où la syntaxe et TAcadémie ne se reconnaissent guère.

Qui sait d'ailleurs si de pareils mots, comme l'anathème dont parle Dante, ne brûleraient pas le papier auquel notre plume se hasarderait à les contier ?

Passons outre, et bornons-nous à dire que cette suppression épargne un évanouissement certain à nos lectrices, et un éblouissement plein de tilillements à nos lecteurs.

Sir Richard, ficelé comme une carotte de tabac, fut étendu sur son banc de quart, non loin de ceux des matelots anglais qui, ayant demandé quartier avant d'être entamés par le plomb ou le fer, avaient été pareillement mis hors d'état de regimber, par les soins pleins de sollicitude du Grand-Guillaume.

Les deux officiers blessés étaient déjà mis à part, et en train d'être pansés par un des corsaires que la conscription consulaire avait été arracher dans son village aux bucoliques fonctions de vétérinaire de bestiaux.

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Singulière chose que la guerre, source féconde des plus bizarres anomalies! Cette même main qui tout à 1 heure avait fait la blessure et visait è la rendre mortelle,* s'efforçait à présent de la fermer, de la cicatriser, d'en écarter toute fâcheuse conséquence... Ainsi l'humanité pleure sur ce que le patriotisme a fait accomplir!

En jaillissant sur le pont, les corsaires, jugeant instantanément avec quelle facilité la victoire allait leur appartenir, s'étaient presque aussitôt occupés de la manœuvre, c'est-à-dire que le timonier avait été une des premières victimes de cette infernale ruse, et qu'un faux prisonnier, s'emparant aussitôt du gouvernail, avait laissé arriver, c'est-à-dire qu'au lieu de pincer le lit du vent pour gagner Portsmouth, il avait mis le cap au large.

Or le cutter que commandait par intérim le maître calfat n'avait pas tardé à dévier de sa fallacieuse route vers le sud de l'île de Wight, et à flâner à quelques portées de canon de la corvette qui ne pouvait tarder à être victime du piégé hardi tendu par Marius.

Sitôt qu'il vit VAlarm abandonner la roule de Portsmouth, Tonquedec comprit que c'était fait, et dirigea le Brûle gueule à la rencontre de l'Anglaise.

Lorsque les deux navires, le petit et le grand, se rejoignirent, notre héros occupait sur le gaillard d'arrière de la corvette le poste du commodore: Carolin Grimbot, fou de joie, remplissait à l'avant les fonctions de master, et le Grand-Guillaume avisait à faire sortir de la cale les prisonniers du câble, desquels YAlarm n'avait plus que faire.

Lorsque la prise fut en bonne route vers le détroit (Marius s'était décidé à la faire entrer à Boulogne, pour mieux aider à ses projets), lorsque le pont eut élé dégagé

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des morts lancés à la mer, des blessés descendus dans Fenlre-pont, et que l'équipage des corsaires se fut en tous points substitué à TAnglais... notre héros descendit dans la chambre basse, suivi de Bout de tabac, piromu aux fonctions provisoires de valet de chambre, et songea à s'habiller selon son rang, en dépouillant le déguisement matelotesque à Faide duquel il s'était confondu parmi les faux prisonniers.

La garde-robe de sir Richard, inventoriée par le cameriere au nom peu poétique, fournit au jeune capitaine iine tenue convenable, qui lui permit bientôt de se montrer à son prisonnier sous son aspect véritable.

Nous n'essayerons pas d'exprimer la stupéfaction etJa rage avec lesquelles le haineux commodore reconnut dans son vainqueur ce corsaire à la fièvre jaune, qu'il croyait à cette heure perdu sur le Kent, ou tout au moins en butte au traitement rigoureux de son ami le capitaine du ponton de Chatam !

Cette fois pourtant il réussit à étouffer l'explosion de sa fureur... mais ses lèvres pâles, ses yeux injectés de sang, les rides qui semblèrent tout à coup se creuser sur son front, et enfin un tremblement convulsif ^ui le saisit, tout révéla l'effrayant travail intérieur que subissaient sa mauvaise nature d'homme et son amour-propre national...

Marius eut la générosité de ne pas prolonger un supplice qu'augmentait sa présence.

n dédaigna d'user des sarcasmes, des railleries qu'à sa place l'Anglais' ne lui eût pas épargnés, et se contenta de lui dire :

— Les chances de la guerre sont changeantes comme les brises, comme les flots dé la mer, mylord ; il y a quelques semaines j'étais le prisonnier de l'Angleterre, presque

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5e vôtre... parTinlérêlque vous preniez à ma captivité... aujourd'hui c'est à vous d'être le mien. Gomme tel, vous serez traité avec égards ; comme prisonnier de la France, vous le serez avec humanité. Jamais un Français n'a déshonoré sa victoire en abusant d*elle... môme lorsqu'il a rencontré et vaincu iin ennemi personnel dans l'ennemi de sa patrie. Si vous me donnez votre parole d'officier que vous vous comporterez avec loyauté, je vous ferai délier... et vous serez libre sur ce pont jusqu'à notre arrivée sur le continent, où vous n'aurez point pour prison un odieux ponton, mais bien toute une ville. Chez nous, les officiers trahis par le sort des armes sont emprisonnés dans leur serment de ne pas fuir^. •et voilà tout !

Sir Richard qui, on le sait, était brave, ne laissa point, malgré la rage à laquelle il était en proie , que d'appré- ■cier la magnanimité de ces paroles prononcées, du reste, •de l'air noble et digne d'un parfait gentilhomme.

Il ne put qu'en haïr plus vivement son ennemi... Mais cette haine porta dès lors en elle sa punition, qui fut complète.

Voyant un caboteur qui allait passer à peu de distance de la corvette, il demanda à écrire quelques lignes pour les expédier à Portsmouth.

Marius y consentit, à la condition qu'il mettrait dans sa lettre à lord Romsey qu'il avait été fait prisonnier par le rival de Jean Cornu,

Deux choses étonnèrent singulièrement le commodore à cette demande, que Marius faisait dans le but de faire adroitement arriver de ses nouvelles à Gabriella: ce fut, d'abord , que son vainqueur eût deviné que la missive à écrire dût être adressée à lord Romsey... et quant à la seconde surprise, et ce n'était pas la moins grande, elle •s'attachait à ce nom de Cornu , par des causes qui ne sauraient être expliquées encore.

Peut-être le lecteur pensera-t-il au premier abord que Marius eût pu profiter de cette circonstance pour écrire lui-même à son amie...

Mais en s'arrêtant quelque peu à Texamen de la situation, on verra que cela était inexécutable. D'une part, il y avait lieu de douter qu'une telle lettre parvînt intacte jusqu'à Gabrielle, et, de l'autre, son contenu pouvait exposer la courageuse jeune fille à toutes sortes de fâcheuses alternatives faciles à apprécier dans la position équivoque où se trouvait placée notre héroïne.

Il sembla suffisant à Marius, et, en tous cas, beaucoup plus prudent de se contenter d'exiger de sir Richard que la phrase indiquée fût consignée dans cette lettre, qu'il lui avait été facile de deviner devoir être adressée au neveu de l'amiral Duckworlh.

Le Commodore ayant accepté cette condition, le caboteur fut appelé, la commission lui fut remise avec une guinée pour le port, et Marius put espérer que, soit qu'elle se trouvât encore à Cowes ou à Romsey-Castle, soit qu'elle fût partie pour Londres, il était impossible qu'en apprenant, au milieu des amis et des parents de sir Richard, le singulier coup du sort qui l'avait rendu prisonnier , elle n'eût pas aussi connaissance de la phrase énigmalique dont elle seule aurait le mot.

Tout cela fait, VÀlarm^ suivie du Brûle gueule, sur . lequel iS^Iarius avait remis quelques hommes, fit route vers Boulogne, à l'indicible contentement des corsaires qui couvrirent les mâts de voiles jusqu'aux bonnettes.

Nos deux navires^ auxquels leur extérieur permettait de battre au besoin pavillon anglais pour conjurer toute rencontre inquiétante, filèrent donc rapidement dans les eaux alors tant sillonnées du détroit.

Marius comptait quitter la corvette et remonter son cûtre aux approches de la station qui gardait encore ce

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port, lequel depuis quelques semaines avail déjà tant changé d'aspect.

C'est qu'en effet, cette belle et glorieuse armée , qui naguère peuplait les camps dominant la ville, parcourait alors triomphalement les plaines d'au delà du Rhin, et la veille du jour où notre héros s'emparait témérairement d'une corvette et de tout son équipage, sans perdre un seul homme, Boulogne reientissait des acclamations de joie causées par la nouvelle des occupations d'Augsbourg et de Munich annoncées par le vingtunième bulletin , victoires auxquelles avaient si héroïquement concouru ces soldats de toute arme, la veille encore hôtes des Boulonnais !

Roch, monté en grade, comme il a été dit, et ayant un an pour son rendez-vous avec Mari us, qui devait, de son côté, remplir ce laps de temps à sa manière, se trouvait, par suite du désarmement de la flottille, menacé d'une inaction qui révoltait son patriotisme et son courage.

Il pria le commandant Bertiol d'obtenir pour iui*de l'amiral Laerosse un embarquement actif, et une circonstance heureuse ne tarda pas à venir favoriser ses désirs.

L'amiral reçut de Decrès l'ordre 3e diriger sur Brest le plus de marins dont il lui serait possible de disposer, sans affaiblir la garde du port contre lequel les-Anglais ne pouvaient manquer de faire encore quelques tentatives d'agression.

Plusieurs centaines de matelots étaient donc déjà casernes, et Laerosse n'attendait plus que l'approbation du ministre sur les moyens de transport proposés, lorsque parut en rade la corvette VAlarm, battant à la corne le pavillon tricolore surmontant le pavillon anglais.. . le Brûle gueule se tenait à quelques milles au large.

La coTVOtte, que Marius avait cessé de monter depais une heure, s'avançait sous le commandement provisoire du mattre d'équipage« Carolin Grimbot, lequel était chargé de deux lettres, une pour Tamiral, l'autre pour le capitaine de frégate. Voici ce que contenaient ces lettres :

«Amiral, . "

» Le capitaine du corsaire dieppois le Brûlegueule a rhonneur de vous expédier la corvette de S, M. B. VA" larm, de vingt-deux canons, qu'il a eu le bonheur de capturer le... de ce mois, à cinq milles dans l'ouest de l'île de Wight.

» La cale de ladite corvette contient la moitié environ de son équipage, le reste a été tué par les gens du Brille gueule, qui n'ont eu que deux blessés.

» Par'mi les prisonniers anglais figure sir Richard Parkett, commandant de YAlarm^ auquel le capitaine du corsaire a sauvé la vie; plus, deux de ses officiers blessés.

» Si la capture d'un bâtiment quatre fois supérieur en forces , enlevé commandant en tête, sous la côte ennemie, dans des eaux jcou vertes de voiles anglaises, et en vue d'une rade importante, vous paraît digne d'être mise sous les yeux de l'en^pereur, une telle faveur' deviendrait la plus belle récompense et le plus efQcace encouragement auquel puisse aspirer, amiral,

» Votre très-humble et obéissant serviteur et subordonné,

» LE CAPITAINE DU CORSAIBE LE BRULEGUEULE.

La lettre au commandant Bertiol contenait ce qui suit :

ou LE MORT YIVÀNT t68

fit Mon bon et vieil ami, un homme dévoué que vous ^connaissez déjà vous remettra ces lignes, qui ont pour but de vous faire savoir à qui vous devrez attribuer l'heureuse prise de la corvette anglaise que j'expédie dans ]e port de Boulogne , sans juger à propos de m'y présenter moi-même, au milieu des circonstances fatales et bizarres dans lesquelles je me trouve placé.

• » Mon messager vous racontera les détails de cette capture d'une réussite inespérée, et qui a fait tourner au proiit de ma patrie, et peut-être aussi dans l'intérêt de ma gloire, une expédition que j'entreprenais, je vous le confesse, avec des arrière-pensées d'amant.

» Je joins ici un journal écrit dans ces derniers temps par la personne à laquelle j'immolai autrefois mon honneur militaire, et qui, peu de jours après, me sauva à son tour la vie, par son admirable ruse, lors de l'exécution du château fort de Boulogne.

i> Vous y lirez, mon cher commandant, par quelle foule •de circonstances compliquées et singulières Gabrielle se trouve prisonnière sociale, plutôt que de guerre, sur cette terre ennemie où la fatalité a voulu que ce fût notre pauvre et bon Roch qui la conduisît lui-même, alors que les sentiments généreux et dévoués de son cœur l'amenaient sur ce sol, où il faillit payer cher son imprudence.

» Cet ami vous aura dit quels sont mes projets, mes désirs, mes espérances... J'ose croire que l'incident qui me permet de vous faire parvenir cette lettre est un premier pas vers le but auquel j'aspire comme Frantjais et comme amant.

» Je remets, en toute occasion, le soin de ma position

•à votre bienveillante sollicitude, à votre paternelle pru-

*dence, et à peine aurez-vous lu ces lignes tracées par

une main reconnaissante et dévouée, que j'aurai pris le

tel LES PONTONS ANGLAIS

large, plein de courage et d'ardeur^ pour ajouter à mes états de services pseudonymes les pages tes plus valables qu'il me sçra possible d'écrire à Técume des lames, au sang des combats I

» Votre jeune et bien affectionné ami,

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