D MARIUS
VAlarm mouilla en petite rade, en dedans de la ligno de canonnières et de bateaux plats qui formaient le rempart maritime du port.
Carôlin Grimbot, érigé pour un instant en capitaine de prise, descendit sur-le-champ à terre, afin de porter officiellement la lettre pour l'amiral, et particulièrement celle adressée au bon capitaine de frégate.
L'amiral, surpris d'une pareille capture, révélée d'une façon presque anonyme, interrogea le marin pour eu connaître les détails et préciser à qui en revenait le mérite peu commun.
C'était bien là ce que Marins avait prévu ; aussi son mandataire avait-il reçu des instructions en conséquence. ^
Bien qu'il ne crût point pouvoir signer ce nom, notre héros s'était décidé à laisser parler Garolin, qui, depuis le Kent, savait que son capitaine se faisait appeler Joseph Altazin.
Hlarius pouvait se fier à ce brave garçon, et du moment où il devait s'entendre avec le commandant Bertiol et Roch, qui se trouvaient probablement encore à Bou- * logne, il savait qu'il n'avait rien à craindre, et, au contraire, tout à espérer du dévouement avec lequel on chercherait à tirer bon parti des avantages de la situation.
L'amiral Lacrosse fut fort étonné qu'il y eût du nom
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d'Âltazin un corsaire si modeste, qui avait déjà à son dossier : 1<> la belle croisière du Cmchalot; ^ la prise du trois-mâts chargé de gomme ; et enfin pour glorieux complément, Z^ cette audacieuse capture d'une corvette sous le canon de Portsea.
Après avoir longuement interrogé Grimbot sur cette dernière affaire et recueilli quelques notes relativement aux premières, dont le marin prit sur lui de parler, il Iç congédia en appelant un aide de camp, auquel il remit d'office le commandement provisoire de VAÏarm.
En quittant l'amiral, Grimbot courut chez le capitaine de frégate, auquel il remit la lettré qui lui était adressée.
Le commandant, qui affectionnait notre corsaire depuis la conduite franche et honorable qu'il lui avait vu tenir dans la double affaire de Nicolas Thibaud et de Roch devant le conseil de guerre, l'accueillit au mieux, l'accabla de questions sur la surprenante affaire que révélait la lettre de Marins, et envoya chercher maître Roch, qui se trouvait à l'arsenal.
Nous ne nous arrêterons pas à peindre la joie de notre digne ami, lorsqu'il apprit le motif qui ramenait son camarade Grimbot à Boulogne. Il parla d'aller à la nage poursuivre le cutter, pour embrasser Marins et lui donner sa croix... Puis, en apprenant que les prisonniers allaient être débarqués sous peu d'heures, Roch se réjouit à Pidée d'aller voir <n le grouin qu'avait ce Commodore », dit-il, transporté, enthousiasmé de joie en apprenant que le capitaine de corvette était précisément ce déloyal ennemi qui avait poursuivi d'une haine si méprisable le pauvre Marins, prisonnier du ponton.
Une heure après, Carolin se trouvait dans le canot qui portait à bord do VÀÏarm lo lieutenant de vaisseau auquel le commandement provisoire en était confié. Lo
même soir, mais trop tard pour que maître Roch pût avoir le plaisir de voir a son grouin, » le commodore sir Richard fut amené à terre avec ce qui avait survécu de son équipage à la sanglante surprise des corsaires.
L'amiral reçut de Tofficier anglais sa parole d'honneur de ne pas chercher à fuir, et sa liberté lui fut surle-champ donnée dans la ville, sa seule prison. Les deux officiers blessés furent transportés au poste des offi- <;iers, à l'hôpital, et les simples matelots dirigés sur un dépôt de Tintérieur.
Or, il arriva que le lendemain de sa descente à Boulogne, sir Richard, qui avait passé sa première nuit dans un hôtel, flânant par la ville, fut conduit, par le hasard sans doute, ou, (jui sait? par quelque secret entraînement, du côté de la place des Victoires où était la maison Cornu.
La vieille Cornu, qui se trouvait sur sa porte , voyant un personnage évidemment étranger passer, s'arrêter, regarder et revenir, fit quelques pas vers lui pour lui offrir la chambre : Tôt he let.
La vieille écorchait, comme on dit, la langue anglaise, non moins bien que, lorsqu'elle le pouvait, elle écorchait aussi les Anglais eux-mêmes, comme logeuse et marchande.
Elle interpella Tétranger qui , sans accepter ni refuser son offre, lui adressa quelques questions, à savoir si sa maison était tranquille, s'il n'y avait ni femmes ni en-fants, etc., etc.
La Cornu vanta la parfaite quiétude du logis, qui n'était habité que par elle... car elle ne comptait point son t^eveu^ un cambusîer, qui allait partir sous peu de jours; plus un maître d'équipage^ son parent, également à la veille de prendre le large.
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 cette déclaration, sir Richard céda aux instances' de la logeuse qui le pressait de TOir sa chambre... Il traversa la petite boutique où la Cornu vendait des camisoles et de gros bas de laine aux marins, et monta l'escalier de moulin qui conduisait au premier étage.
Arrivé là, il se mit à examiner en tout sens cette modeste chambre qui n'avait point changé d*aspect depuis de longues années.
La Cornu ne comprit guère Tattention extrême avec laquelle Tinsulaire contemplait le vieux papier d'un vert olive à dessins qui tapissait les murs, le petit lit de bois peint où était née Gabrielle, l'étroit miroir, encadré d'ébène, dans lequel la pauvre Jeanne s'était si souvent regardée... et enfin jusqu'aux mesquins cadres représentant des fleurs mal faites et impossibles qui pendaient aux clous, au-dessus de pauvres meubles qui dataient de la jeunesse de la vieille logeuse...
Dn moment , on eût dit que l'Anglais se croyait seul, tant une singulière absorption sembla s'emparer de lui.
La Cornu, surprise, se mit à l'examiner, et devint bientôt fixe et rêveuse à son tour. Mais l'Anglais s'étant retourné, son visage se trouva éclairé d'une nouvelle façon, et lu vieille, l'ayant de nouveau contemplé, finit par se dire : Allons, je suis folle!
— Combien demandez-vous de cette chambre? dit sir Richard.
La Cornu, rappelée à son rôle, répondit effrontément:
— Une guinée par semaine, mon mylord I
— C'est bien ! je la prends... j'y reviendrai lorsque vos deux marins seront partis...
Et, ces mots à peine prononcés, Tinsulaire se jeta dans le rapide escalier, et s'échappa comme un fou, laissant la Cornu stupéfaite...
— Quatre guinées par mois!... murmura-t-elle lorsqu'elle fut redescendue dans sa boutique. C'est le double de ce que donnait, il y a bientôt vingt ans, ce sir... sir Meuricel.., Mais si Roch, qui me paye pour tenir cette chambre fermée, n'allait pas consentir... Ah bah î l'Anglais ne veut venir que lorsque tout le monde sera parti... Qui ira courir à Brest, en Chine, est-ce que je sais où, moi, dire au maître que je loue ce qu'il m'a loué?... Il y.a.biea encore mon Jean , et malgré que j'aie aussi annoncé qu'il devait également partir, je n'ai pas entendu dire qu'il en soit question... mais celui-là n'est pas gênant, et son grenier ne le voit guère que la nuit sur sa paillasse...
Quatre guinées ! il paraît que le mylord n'aime pas le bruit. Je commanderai à mon Jean de ne plus amener ici ce Thibaud, qui est aimable, c'est vrai... mais qui m'assèche tous les soirs deux ou trois moques de bière... et qui jure à faire tomber le tonnerre par la cheminée... car c'est là sa seule monnaie !...
DonCr^alre guinées par mois, c'est convenu... J'espère qu'il a bien compris au moins, le mylord.!...
Comme il regardait mes meubles !... C'est drôle, il y a un moment où j'aurais cru... Ah bah ! je suis folle et romanesse.,. oùce que je vais chercher des idées pareilles?
Quatre guinées le mois, voilà du certain... Vivent nos ennemis qui sont cousus d'or! Il n'y a pas eu depuis des ans et des ans un seul officier de la flottille pour me donner douze francs de ma chambre... excepté ce petit Marins... qu'on m'a fusillé... j'ai toujours eu du malheur I... Ah! voilà M. Thibaud I
Ce qu'il est temps de dire, c'est que se voyant privé de son grade à la suite du conseil de guerre où son caractère n'avait pas moins été compromis que sa position,
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le Nicolas Thibaud, malgré les motifs de mécontentement qu'il avait contre Jean Cornu, avait étouffé sa colère poux s'associer le nabot qu'il jugeait indispensable à Tacconiplissement de ses vengeances.
Ajoutons aussi que Tex-enseigne provisoire n'avait point le sou, et qu'il savait quelque chose de l'argent que le cambusier tenait dans sa paillasse.
Ne sachant que faire, réduit à prendre un embarquement inférieur comme corsaire, il venait de se trouver dans la nécessité de vendre son inutile épaulette et répée qu'il n'avait plus le droit de porter, lorsqu'un soir, après avoir fait boire le nabot, pour le faire parler à tout hasard, il apprit que la Coviu, propriétaire de la maisonnette qu'elle habitait et du petit magasin d'en bas, était plus que soupçonnée par Jean d'avoir dans quelque vieux bas une somme assez ronde mystérieusement venue pour servir à élever ou à doter un jour la jeune Gabrielle, dans des circonstances qui ont été expliquées.
— C'est donc pour ça que tu es amoureux de la donzelle, crapoussin? dit la Main maudite, qui renonçait difficilement à son système d'aménité envers le rizpain-sel.
— Pour ça et aussi pour elle, mon officier, répondit le flatteur quand môme. C'est un beau brin de fille l
— Et si le mirliflor n'est pas mort, comme tu t'obstines à le dire, malgré l'enquête de l'amiral chose ?
'— S'il n'est pas mort... comme il n'a plus le droit de vivre... on le refera sans doute remourir, le vil déserteur !
— Ta tante te prolége-t-elle, moussaille ?
— Hum, comme ça, capitaine... La vieille sait que je soupçonne qu'il y a le quibus, les jaunets, le saint-frus-
quin, et elle pense bien quMl me faudrait le lard avec la poule... tandis que s'il n'est pas fusillé, l'autre qui ne sait rien de la dot se contenterait de la mijaurée toute seule... Cest un à sentiments, ça parle de coeur, d'honneur, d'âme, de flamme, ça dit un tas de blagues, quoi ! un vrai embarateur que je vous dis, mon officier!
— Sais-tu ce qu'il te faudrait , avortonasse , pour te faire palper tout ensemble la fille et les écus?
— Il me faudrait d^abord que le galant fût remort tout à fait et sans rémission...
— Ça peut te pleuvoir ! Si l'ennemi ne le démolit pas, on peut l'attendre au soir... à quelque coin de rue... Il y a des gens qui pourraient te rendre ce service-là^ failli gars... ça serait plus sûr que la justice, car s'il est porté sur les livres de loch du gouvernement {)our fusillé... n, i, ni, c'est fini ! La loi n'a plus rien à gratter sur sa peau, et il a le droit de vivoter sous un autre nom, mon fiston !
— Le fait est que si il compte pour fusillé, comme dit l'enquête, il peut profiter de ça pour vivre, et longtemps! Alors adieu pour moi l'héritière !... il lui fait des phrases et l'empaume I
— Oui, mais le magot est toujours là !
— Quel magot ?
— Ça n'est pas de toi que je parle ! Ce magot, nabot, c'est le vieux bas plein de guinées que cache la vieille... Eh I mais ! je dis la vieille... elle n'est pas si vieille eurcore pourtant... Je l'ai aperçue l'autre soir un peu dans l'ombre de la chandelle... Elle a dû avoir un beau pied, ta tante ?
— Mais oui... assez beau. Le nez aussi.
— Sais4u encore ce qu'il te faudrait, roquet? Tiens, moi je t'ai de la sympathie... tu t'es bien conduit sur ma
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canonnière... ta n'aimes ni ce Roch ni ce damoiseau... ça me va ! £h bien^ ce qu'il te faudrait, je me tue d*y penser souvent et je crois que je l'ai trouvé... ce serait le miriiflor éstinqué! puis un bon bigre qui... qui épouserait ta tante, et qui partagerait le bas avec toi... et puis plus tard, la maisonnasse et la boutiquasse... La guerre ne te va pas, cancrelat... tu pourrais alors donner ta démission, vivre à terre du tout, la canne à la main, et siffler des linottes... ça t'irait comme un jabot à un dindon, dis donc?
— Ahl ça serait trop beau!... Mais oîi trouver cet oncle de bonne volonté? Ma tante est un peu déchirée...
— Mais pas tant, mon ami Jean, pas tant que tu crois, je t'assure!... Je Fai encore rencontrée ce matin, et j'ai remarqué un certain œil... celui de gauche surtout....
— Elle a un asthme!
— Bon ! ça fait sonner creux!... On dit que ça prolonge la vie d'une longueur à ne pas croire !
— Elle n'a plus de tignasse...
— Ça lui permet de se choisir les boucles qui vont le mieux à son teint... c'te femme!
— C'est qu'il n'est pas très-bon teint, son teint... reprit le maladroit cambusier , l'ingrat... neveu, qui ne s'avisait pas de soupçonner oîi le Thibaud voulait en venir. Un jour, je l'ai vue se frotter les joues avec de la brique pilée!
— Bah ! c'était pour les puces... ça n'empêche pas tout de môme que ce soit une femme bien conservée, et qui paraît avoir ses œuvres-vives en bon état...
— Elle prise... et quelles prises !
— Moi je chique... toi tu fumes... nous tabaquons tous!
%n LES PONTONS ANGLAIS
— Enfin , mon officier, si malgré tout ça vous croyez qu'il se trouve quelque brave capable de se hasarder à l'arrimer...
— Si je le crois, mon jeune ami! je le crois tant, que j'en suis sûr et certain comme d'avoir ma chique !
— Mais, telle que vous la voyez, la vieille, mon officier, elle est capable de vouloir faire sa sucrée... elle prétendait à un bel homme...
— Eh bien! est-ce qu'il n'y en a pas encore des beJs hommes? fit le Thibaud en tendant la jambe et faisant la roue.
— Mais c'est que, voyez-vous, capitaine, il faudrait le conjungo dans toutes lesrègles... la mairie, le sacrement et tout le bataclan I La vieille ne laissera pas mettre la main sur son vieux bas sans ça... Je la connais, moi, ma respectable tante... et je sais qu'il serait plus facile de faire passer un câble dans le trou d'une aiguille que de lui soutirer un liard sans l'adjoint, le prêtre et toute la boutique.
— On l'épousera de fond en comble et on ne cherchera à tâter le bas qu'après qu'on l'aura amadouée, muselée et qu'elle vous mangera gentiment dans la main... Eh ! eh ! on n'est pas si conscrit qu'on en a l'air auprès du sexe !
— Ah çà, mon officier... vous avez donc quelqu'un qui veut de ma tante, coriace et râpa ce comme elle est? reprit l'obtus.
— Qui la prend telle qu'elle est : asthme et brique pilée, tignasse et fausses dents, si y en a !... pourvu cependant que la maison et la boutique de pluques pour les matelots soient bien à elle... pourvu que le vieux bas aux guinées ne soit pas une chimère, ohé! Sans ça, rat , l'épouseur et toi sont volés , eh !
— Tout ça y est , j'en réponds comme de son cautère, do sa fistule, de...
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— T'es bête , Jean !... Est-ce qu'on parle de ces choses-là ? interrompit le chenapan, en faisant une légère grimace, et en haussant les épaules de cette ineptie obstinée de l'avorton. Ainsi tu réponds que tout y est... s'entend en fait de monnaie et do moellons', melon?
— Ça y est comme voilà un petit verre de genièvre que je me flanque par le coco, Qt que les Anglais ne l'auront pas, mon officier. Pour ma tante , c'est chose fixée et connue, je réponds de tout. Mais... l'épouseur? voilà l'oiseau qui me semble assez difficile à fourrer dans le trébuchet !
— Pas tant, Jean , pas tant! Il y a sur cette terre plus d'un brave homme qui est las de taper sur la couenne des Anglais, et d'attraper des estafignoUes sans que le gouvernement paye seulement l'onguent! Il y a plus d'un honnête garçon, et bel homme, qui serait enchanté de dire adieu à l'ambition, à la gloire, aux commandements, à renoncer même pour l'avenir à sa part do croix d'honneur et d'épaulettes.,. pour s'embosser nord et sud d'une petite maisonnette... sa femme dans le coin du feu... du pain blanc dans la huche... de la bière au frais dans le cellier... et sa pipe bien bourrée à la lippe ! .
— Vous en connaissez, mon capitaine? poursuivit l'obtus.
— Oui... oui, mon brave ami Jean, répondait le grcdin, en jouant Taltendrissement, j'en connais..^ et toi aussi !
— Vous en connaissez qui.., qui me retireraient le mirliflor de la circulation...
— Qui exposeraient encore une fois leur vie pour se battre avec ton rival... cher Cornu !
— Vous en connaissez qui, une fois maîtres do la ba-
raque, feraient valser le Roch à trente-six mille brasses au large ?
— À trente-six mille milliasses de brasses I
— Vous en connaissez qui partageraient ensuite avec moi le contenu du bas?...
— Du t)as de la case, du haut en bas de la turne, de la boutique... qui te donneraient la moitié de tout, ne gardant en entier que les appas de la tante... Est^^ que ça te tente, mon honnête cambusier?
Cette dernière qualification aurait dû faire comprendre au neveu de la Cornu que Nicolas Thibaud ne parlait pas fort sérieusement...
Mais notre nain ne se fit point un tel aveu, et reprit tout joyeux :
— Eh bien ! s'il y a quelque part un bon bigre de ce gabarit-là... qu'il se présente, mon officier, et Jean Cornu l'aidera, l'épaulera, l'appuiera, lé chaponn... le chaponnera!
— Eh! donc! versons-nous à boire, brave et fidèle cambusîer... plein la voile, nom d'une pipe ! ici nous ne sommes pas à la ration... là ! c'est cela !... Maintenant, mon amour, trinquons... et bois à la santé de ton futur oncle I de ton excellent oncle î de celui qui s'immole à ton bonheur!
— Bah ! c'est donc vous, estimable monsieur Thibaud, qui... que... Ah I c'est beau! très... trop beau I
Et les verres épuisés, comme cette dernière rasade avait mis le comble à leur émotion, les deux associés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre... Jean Cornu pleurnichant et le Thibaud attendri par l'idée du fameux bas.
Ah I les deux gredins I
Dès le soir môme de cette conversation touchante, Nicolas Thibaud, présenté en toutes formes par Jean Cornu,
faisait sod entrée officielle chez la vieille ûlle et plaçait immédiatemeut ses batteries de siège.
Bientôt le chenapan, accumulant ses visites, en fut à sa cinquième ou sixième, et déjà la Cornu commençait à trouver ce galant inattendu et imprévu fort aimable... lorsque survint Tincident relatif à sir Richard.
La rapface créature voulut tout concilier, Roch allait partir sous peu de jours pour prendre part à une expédition hors la Manche. Le Jean n'était pas embarrassant...
Il n'y avait qu'à lui dire : file ! il se trouverait bien dans le quartier quelque dessous d'escalier pour l'y nicher. Mais M. Thibaud, dont les visites commençaient à devenir assez significatives?... Thibaud qui faisait de délicates allusions au charme qu'éprouvaient, dans les doux épanchements de l'intimité, deux caractères bien assortis... revenus des folles et creuses illusions d'un monde décevant et se consacrant mutuellement une vie qui, dont et que!
Comment songer à se priver des agréables, des flatteurs entreliens de M. Nicolas Thibaud ?...
Ah l le séduisant, le dangereux officier en avait dit trop déjà... ou trop peu peut-être...
La vieille fille se promit donc, le soir môme où le Commodore avait retenu la chambre, de faire son possible pour amener son adorateur à préciser un peu de ses intentions, chose qu'elle supposait compatible avec le soin vigilant de sa pudeur encore immaculée du reste, car le beau marin, pour toulo manifestation légèrement significative, s'était jusque-là contenté (c'était à sa dernière visite) de saisir en s'en allant la main osseuse, violette, ridée et parcheminée de la Cornu, et de déposer sur cette patte de momie un baiser respectueux... accompagné d'un soupir ronflant qui était allé retentir dans le cœur troublé de la vieille fille.
Ce baiser agita plus d'une nuit de la coriace Cornu, du souvenir de laquelle il s'effaça d'autant moins que les lèvres du galant avaient laissé suinter sur sa main un peu du jus de sa chique...
Le lendemain du contrat verbal avec sir Richard, Roch vint au logis, et s'enferma une bonne heure dans la chambre en question.
Il ouvrit un vieux secrétaire, et y déposa un portefeuille que sans doute il ne se hasardait point à emporter avec lui dans la campagne qu'il allait entreprendre.
Pjjis, ayant fermé la porte de cette chambre qu'il voulait désormais voir respecter, il mit la clé dans sa poche, au lieu de la rendre è la Cornu, et s'en fut retrouver Nicolas Grimbot qui devait, dans la nuit même, rejoindre le Brûle gueule, lequel poussait des bordées dans la rade, au large de la ligne de défense du port.
Le lendemain, l'amiral Lacrosse, auquel le télégraphe venait d'apporter des ordres du ministre, désignait la corvette VAlurm pour transporter à Brest les quelques centaines d'hommes qu'il avait pu, sans inconvénient, distraire de la défense du port de Boulogne, et il faisait en même temps signaler au cutter capteur de la corvette qu'il était mis en réquisition pour transporter aussi dans le Finistère quelques compagnies de marins de la garde....